LA LÉGION SUARCE OU LES VOLONTAIRES D'ISABELLE II
Sommaire. — NouTelies tentatives de l'initiative privée en faveur de la Keine d'Espagne. — Echec du major piémontais Illiani. — Le ool<Miel de Buarce. — Négociations avec le duc de Frias. — Les notes du Moniteur universel : l'ambassadeur d'Espagne doit tout organiser aous sa pnv pre responsabilité. — Autorisation donnée à Suarce. — Encouragements officiels. — Indemnité de route aux volontaires^ armes et objets d'équipement.
Concentration de la légÏMi Suarce à Pau en août 1835. — Sa composi^ tion : les anciens volontaires de Portugal; les soldats étrangers. — Les officiers. — Anciens militaires de l'Empire : Lemonnier. — Les républicains et libéraux : Thomassin, Chasot. — Les démissionnaires : Mille, Hacquet. — Les of.^ciers en non-activité : de OoUeville ; de Fleurans ; Foussard. — Anciens sous-officiers : Jusseau; Boussard; Lichtnecker. — Un jugement sur la légion Suarce.
Les détachements dirigés sur Pau. — Incidents pendant la concentra"» tion. — Embarras du colonel ,de Suarce. — La question d'argent. — Ordres donnés par les Ministres de l'intérieur et de la guerre. — Le gouvernement français hâte le. départ de la légion Suarce. — Interveor* tion de l'ambassadeur d'Espagne en faveur de Suarce. — Atténuation des ordres donnés par les deux Ministres. — Les volontaires ne reçoivent pae de solde.
Proclamation de Suarce à ses soldats, le 14 septembre 1835. — Entrée en Espagne le 18. — Séjour à Jaca. — Quelques indisciplinés. — Ni solde ni vivres. — Le licenciement décidé en octobre. — Le colonel Bernelle chargé de l'opération. — Comparaison avec la légion étrangère. — Une mesure prématurée. — Dislocation sans incidents. — La rentrée en Franœ. — L'Espagne eût préféré un corps français régulier. — Dé-» marches du duc de Frias; le diic de Broglie les accueille froidement. — > Un rapport du commandant Renaud de Vilback. — La décision du duo de Broglie de ne pas intervenir a peut-être influé sur le licenciement du corps de Suarce. — Le contingent de Suarce passé à la légion étran-> gère.
Tandis que s'opérait officiellement la cession de la légion étrangère, et que ses bataillons s embarquaient en Algérie pour l'Espagne, l'initiative privée tentait à nouveau d'obtenir
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l'appui du gouvernement français. D'anciens officiers s'offraient à former des corps à la tête desquels ils voulaient aller servir la cause constitutionnelle.
Un major piémontais réfugié, lUiani, qui était resté plusieurs années en Corse, avec d'autres de ses compatriotes, puis avait passé dans le département du Var, demanda en juillet 1835 au gouvernement l'autorisation de recruter un bataillon destiné à défendre le trône de la reine Isabelle. Il fut appuyé par le préfet du Var et fut vivement recommandé au Ministre de la guerre. Le préfet de la Corse plaida sa cause en termes fort élogieux. « Loin de manifester jamais des opinions exagérées, écrivit-il, ce brave militaire s'est toujours efforcé d'inspirer à ses camarades les meilleurs sentiments. Plein de reconnaissance pour un pouvoir qui lui accorde la plus généreuse hospitalité, sa conduite a été celle d'un parfait honnête homme, d'un véritable patriote, ami de? lois, d'une liberté sage, et dévoué à notre monarchie constitutionnelle. M. Dliani a fait partie de nos armées ; il a reçu plusieurs blessures sur plusieurs champs de bataille ; il a servi en Espagne pendant trois ans ; le théâtre de la guerre ne lui est pas étranger ; il est lié avec quelques généraux espagnols qui l'honorent sans doute de leur confiance ; il a celle de ses compagnons d'infortune, des Piémontais ses compatriotes surtout ; il est en position d'opérer parmi eux de nombreux enrôlements (1). » Mais la demande d'IUiani, malgré le jour favorable sous lequel elle était présentée, ne fut pas accueillie par le gouvernement (2).
Le colonel de Suarce fut plus heureux. C'est une figure curieuse que celle de ce soldat digne d'une autre époque, ayant un peu l'allure d'un aventurier, qui signait baron de Suarce et que les documents officiels ou le Moniteur universel appelaient tantôt Swaroe (3) ou Souarce (4), tantôt
(1) Le préfet de la Corse au Ministre de la guerre, d'Ajaccio, 30 juillet 1835. A, H. Q.y Aff. d^Esp., carton 44 (original).
(2) On lie trouve pas trace dee Téponses qui purent lui être données.
(3) Le Moniteur universel du 15 septembre 1835, p. 2099, colonne 3 : (( La légion Swaroe... »
(4) Annotation sur une dépêche télégraphique du 6 août 1835, de Bor^ deaux. A. H. G,, Aff. d'Esp., carton 44.
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Schwartz (1) ou Schwarz (2), le plus souvent Swartz (3). Soult le qualifia plus tard, dans un discours prononcé à la Chambre des pairs, « un officier allemand (4) », tandis que Suarce paraissait au contraire revendiquer le titre de Français et se vantait de ses services dans les armées de Napoléon (5).
Le légionnaire von Rosen, qui était Allemand, l'appelle dans ses Mémoires baron Schwarz, le déclare Alsacien et le considère comme un condottiere dans toute l'acception du mot ; il raconte que le chef du nouveau corps « était couvert de décorations et de cicatrices, et que sa bravoure personnelle était indéniable, car il en avait donné partout des preuves (6) ».
Qui était en réalité ce colonel de Suarce ? Peut-être ses contemporains eux-mêmes connaissaient-ils mal son passé (7). Il est certain, en tout cas, qu'il avait commandé un corps de Français assez important au senice de la reine dofla Maria de Portugal, et qu'il avait dû jadis combattre en Pologne (8). L'insuccès de ses démarches précédentes auprès du gouvernement français en novembre-décembre 1834 ne l'avait pas découragé, et il avait continué à solliciter l'autorisation de former un corps de volontaires.
(1) Le Moniteur universel du 11 janvier 1837, p. 63, colonne 2 (discours do Guizot); du 17 janyier 1837, p. 119, V^ colonne. — Le duc de Broslie au maréchal marquis Maison, ministre de la guerre, de Paris, 10 août 1835. A. n. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original).
(2) Annotation du Ministre de la guerre sur une dépêche télégraphique du 6 août 183Ô, de Bordeaux. A, H, G., Aff. d'Ësp.^ carton 44.
(3) Le Afoniteur universel du 10 janvier 1837, p. 67, colonnes 2 et 3, du 11 janvier 1837, p. 62, colonne 2 (discours de Soult), et p. 63, colonne 1, etc.
(4) Le Moniteur universel du 11 janvier 1837, p. 64, colonne 2.
(5) Le colonel baron de Suarce au maréchal de Trévise, de Paris, 18 novembre 1834, pièce n? 1.
(6) G. von Rosen, Bilder ans Spanien und dcr Fremdenlegion, Kiel, 1843, p. 165.
(7) On comprend qu'il est plus difficile encore aujourd'hui d'identifier le baron de Suarce, ou Swartz, ou Schwartz, etc., avec le personnage réel qu'il était. Nous avons à cet effet dépouillé tous les dossiers dee Archives administratives du ministère de la guerre concernant des officiers ayant servi à cette époquo et portant un nom de même consonance. Aucun des nombreux Schwartz, Schwarz, ou Swart ne parait répondre à f idée qu'on peut se faire de Tofficier qui nous occupe; on peut circonscrire la possibilité d'identification à quatre ou cinq d'entre eux. Il n'existe aucun, de Suarce ni Swartz.
(8) Voir au chapitre II, page 52.
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Il s'était adressé à Tambassade d'Espagne et avait su se concilier le duc de Prias. Grâce à cet appui, le concours tacite du gouvernement français parut lui être accordé ; h Moniteur universel du 17 juin 1835 inséra dans sa partie non officielle, sous la rubrique « Intérieur », l'entrefilet suivant : « L'intention du Roi étant d'autoriser les Français, qui se présenteraient avec ce dessein, à entrer au service de S. M. la Reine d'Espagne en conservant la qualité de Français, les demandes en autorisation doivent être adressées au ministère de la justice, conformément à l'article 21 du Code civil (1). »
Le préfet de la Seine fit même paraître dans les journaux un avis si formel au sujet de ces engagements que le duc de Broglie crut devoir dissiper les doutes. Il écrivit, le 1" juillet 1835. au comte de Rayneval en ces termes : <( Vous lirez dans les journaux. Monsieur le Comte, un avis de la préfecture de la Seine provoquant à de nouveaux enrôlements dans la légion étrangère : cela veut explication. Un des premiers actes du maréchal Maison, en prenant la direction du département de la guerre, avait été de suspendre tout accroissement de la légion par voie d'enrôlement. Lorsque nous résolûmes de la céder à l'Espagne, il fut convenu que cet ordre suspensif serait révoqué. Le maréchal écrivit circulairement dans ce sens à MM. les préfets; mais c'est par une interprétation très inexacte de ce contre-ordre que l'avis de la préfecture de la Seine lui a donné le caractère d'un appel aussi direct à des engagements nouveaux. Je m'en suis expliqué ce matin même avec M. te duc de Frias. 11 doit être bien entendu que tous ceux qui se présenteront pour entrer dans la légion étrangère au service d'Espagne seront adressés à l'ambassadeur de Sa Majesté Catholique (2). »
Quelques jours plus tard, le Moniteur universel, en même temps qu'il relatait la signature de la convention du 28 juin relative à la cession de la légion étrangère et qu'il annonçait le départ des commissaires français et espagnol pour Alger, remettait toutes choses au point en ajoutant une note ainsi
(1) Le Monitewr universel du mercredi 17 juin 1836, p. 1537, 2* colonne.
(2) Imprimée dans le Moniteur universel du mercredi 11 janvier 1837, p. 63j 3* col(»ne.
conçue : « On sait qu'indépendamment des stipulations de la convention du 28 juin le Gouvernement du Roi a publiquement autorisé les enrôlements volontaires pour l'Espagne, et offert à M. l'ambassadeur de Sa Majesté Catholique toutes les facilités nécessaires pour les effectuer. M. le duc de Prias, n'ayanl d'instructions positives qu'en ce qui concerne la légion étrangère, a cru devoir attendre de nouveaux ordres de Madrid par rapport aux enrôlements. Il s'est d'ailleurs empressé de les demander. C'est à lui que doivent s'adresser ceux qui veulent faire au gouvernement des offres de service qui ne peuvent être valablement acceptées que par le représentant de ce gouvernement (1). » Cette note, quoiqu'elle fût insérée à la partie non officielle, indiquait l'intention du gouvernement français de laisser le duc de Prias organiser, sous sa propre responsabilité, des corps de volontaires.
C'était de même à l'ambassadeur d'Espagne que devaient s'adresser désormais les hommes qui désiraient entrer à la légion étrangère. Le duc de Broglie ne voulait pas qu'il restât de doute à ce sujet ; aussi écrivait-il, le 8 juillet, au comte de Rayneval : « Une convention a fait passer la légion étrangère au service de l'Espagne. Avant la conclusion de cet arrangement, le recrutement de la légion étrangère, interrompu depuis quelque temps, avait été repris en vertu d'un ordre formel dont la pensée était de fortifier d'avance le corps que l'Espagne allait prendre à sa solde. Aujourd'hui le recrutement ne peut être continué que pour le compte de l'Espagne, et par des agents espagnols ; le gouvernement français doit évidemment rester étranger à des opérations qui ne le regardent plus, puisque le corps dont il s'agit a cessé de lui appartenir (2). »
L'ambassadeur d'Espagne sut obtenir de son gouvernement des fonds pour les enrôlements cl, dès le milieu de juillet 1835, il conclut avec Suarce un arrangement au sujet de la levée de deux bataillons de volontaires français ; il fit même, le 18 juil-
(1) Le Moniteur unhersel du o juillet 1835, p. 1657, l'* colonne.
(2) Le duc de Broglie au comte de Rayneval, 8 juillet 1835, imprimée dans le Moniteur universel du mercredi 11 janTier 1837, p. 63, 3« colonne.
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let, une démarche personnelle auprès du duc de Brofçlie (1). Dans ces conditions, le gouvernement français ne put pas refuser à Suarce Tautorisation de former un corps de volontaires ; la ville de Pau lui fut désignée comme point de concentration des hommes qu*il recruterait.
La convention signée par le duc de Broglie avec le duc de Prias et accordant certaines facilités pour Fenrôlemenl des Français désireux d'aller servir la Reine, ne fut pas communiquée au Ministre de la guerre. Néanmoins ce dernier, sur la demande du Ministre de l'intérieur, consentit à faire payer une indemnité de route à ces volontaires, à raison de 0 fr. 15 par lieue jusqu'à Pau, sauf remboursement de cette dépense par le département de l'intérieur (2).
Ce ne fut pas la seule mesure prise par le gouvernement français en faveur de ces hommes : 962 fusils et objets d'armement prélevés à Rayonne furent transportés à Pau aux frais du ministère des affaires étrangères ; les objets d'équipement devaient être remis aux volontaires par le 23* de ligne, qui se trouvait à Pau (3) ; mais, pour prévenir tout désordre, le gouvernement ordonna que les volontaires ne pourraient être armés, équipés et habillés qu'après leur arrivée sur le territoire espagnol ; de plus, ils devaient être divisés en détachements pour se rendre à la frontière (4).
Les hommes qui formèrent le noyau de la légion Suarce avaient déjà fait, avec le chef qui les groupait, la guerre en Portugal ; c'étaient pour la plupart des enfants de Paris, braves, aventureux, énergiques, et qui étaient formés à la guerre de partisans. Ils avaient pour un certain nombre connu les misères de la captivité en Portugal ; un officier français, qui avait servi dans les troupes de dom Miguel, les avait vus travailler aux fortifications de Santarem en mars
(1) Le duc de Broglie, ministre des affairée étrangères, à M. de Rayneval, ambassadeur de France à Madrid, 18 juillet 1835, P. S. — A. A, E.
(2) Le maréchal marquis Maison, ministre de la guerre, au Ministre •des alTaîres étrangères, de Paris, 21 août 1835. A. H. G,, Aff. d'Eep., oar-
t<m 44 (copie).
(3) Le duc de Broglie, ministre des affaires étrangères, au Ministre de la guerre, de Paris, 10 août 1835 (original), et réponse du Ministre
^e la guerre du 17 août (minute). A, H. G,, Aff. d'Esp., carton 44.
(4) Le baron de Suarce au Ministre de l'intérieur, de Paris, 20 août 1835. A H. G., Aff. d*Esp., carton 44 (copie).
1834, el parlait d eux en ces termes : « Parmi les prisonniers qui, la chaîne aux pieds, creusaient péniblement dans le roc et élevaient nos remparts, se trouvaient plusieurs de ces enfants de Paris, héros des journées sanglantes, qui maudis* saient alors ces partis de révolutions pour lesquels ils avaient pris les armes el se voyaient réduits au travail le plus rude et à tous les maux inséparables d'une grande misère et d'ime chélive nourriture (1). » Ces hommes acceptaient avec joie ridée d'aller se venger sur les légitimistes espagnols des souffrances que leur avaient fait endurer les légitimistes portugais ; ils savaient d'ailleurs retrouver en face d'eux beaucoup de leurs anciens adversaires.
Quelques autres éléments entrèrent aussi dans la composition du nouveau corps : les étrangers qui, depuis l'ordonnance du 29 juin, ne pouvaient plus contracter en France d'engagement à la légion, puisqu'elle était devenue espagnole, furent, par ordre du Ministre de la guerre, dirigés sur Pau ; mais ces étrangers ne devaient pas, il est vrai, faire partie du corps : ils y étaient seulement mis en subsistance, jusqu'à ce qu'ils pussent élre dirigés sur la légion en Espagne (2). C'étaient piTsque tous des soldats, attirés par l'espoir d'aller faire la guerre ; dans le courant de juillet, les Allemands affluèrent à Nancy et à Metz (3), les Piémontais à Digne (4) ; le Ministre de la guerre de Belgique, le baron Evain, écrivait au maréchal Maison que de nombreux Allemands et Hollandais arrivaient en Belgique, avec l'intention de se faire ensuite incorpoiTr dans la légion cédée par la France à l'Espagne (5).
Ces volontaires ont été en général sévèrement jugés. Von
(1) Camfxtffnes <ff Portugal en 1833 et 1834; relation d«s principaux événements et <k^ opérations militaires de cette guerre» par un officier français au !»er\-ice de doiu Miguel, Paris, 1835, p. 156.
(^) Noite pour le bureau do rpcrutement. par le lieutenant général di« reeUMir, ap^^s une confêreoco «rec le général Suarce, 4 août 1835 (original). Lettre du Mini$tr%^ de la guerre au Ministre des affaires étrangères, 13 juillet ISCiV .4. U. <r., Aff. d'Esp., carton 44 ic<h>΀6V
(3) Le préfet de la Meurthe au Ministre de rintérieur, de Nancy, 20 juillet lîvV>. -- Le préfet de la Moselle au Ministre de Tintérieur, de Meta, 13 juillet ISaV .4. H. C Aff. d Esp.. carton 44.
{4) Le pr^^fet dea Ba^so"*- Alpes au Ministre de Pintérienr, de Digne, 15 juillet ISaV A H. <.., Aff. d*Rsp., carton 44 (original).
(5> Le haro«\ Rrain au marquis Maison^ de Bruxelke, 24 juillet 1835. .1 H, G., Aff, d'K-ip., carton 44 loriginal).
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Rosen dit que Suarce accepta trop facilement tous ceux qui se présentaient, et que le nouveau corps se trouva de ce fait « composé, pour plus du tiers, de la lie de la population parisienne, de prisonniers échappés, de vagabonds affamés et surtout de polissons mal venus (1) ». Il est certain que la légion Suarce contenait des éléments peu estimables ; mais le jugement que porte Rosen sur une partie de ce corps ne doit pas néanmoins être étendu à Tensemble.
Les officiers qui encadrèrent les volontaires de Suarce étaient des hommes braves, hardis, aventureux, énergiques, bien faits pour la guerre à laquelle ils allaient participer. Ils s engagèrent dans cette campagne, poussés par divers mobiles, qui presque tous se ramenaient au désir de servir dans Tarmée espagnole au nom de la France, d*y faire preuve de bravoure, et de revenir ensuite demander au gouvernement la confirmation de leurs grades d'officiers.
Parmi eux se trouvaient un certain nombre de vieux soldats de Napoléon.
Tel était Jacques-Pascal Lemonnier, né à Saint-Lucien dans la Seine-Inférieure, le 18 novembre 1783, qui avait servi pendant tout l'Empire au 51* de ligne. Entré au service à ce régiment sous le nom de Monnier, le 27 juin 1799, il fit les campagnes de 1799 à 1801, en Batavie et à Tarmée du Rhin, et y reçut une blessure à la poitrine ; caporal en février 1803, fourrier en mars, il resta jusqu'en 1805 à l'armée des côtes de l'Océan, puis fit campagne avec la Grande Armée en 1806 et 1807, et devint sergent le 16 mai 1807 ; sergentmajor en septembre 1808, il alla en 1809 et 1810 à l'armée d'Espagne et revint en 1811 aux côtes de l'Océan, où il fut nommé adjudant sous-officier. Promu sous-lieutenant le 28 février 1812, il fit la campagne de Russie, devint lieutenant le 10 août 1813, fut bloqué dans Wesel en 1813 et 1814, puis à Cherbourg pendant les Cent Jours ; il fut mis en non-activité le 25 octobre 1815 (2). Il alla vivre de sa demi-solde à La Feuillée, petite commune de la Seine-Inférieure, et s'y maria avec la fille d'un cultivateur aisé ; il ne voulut pas reprendre
(1) G. von Rosen, Bilder aus Spanien und der Fremdenlegion, p. 166.
(2) Etats de semce. A, A. 0., dossier Lemonnier.
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de service sous la Restauration et fut admis au traitement de réforme par renonciation le l*' juillet 1818.
Après la Révolution de 1830, Lemonnier fut nommé adju dant-major dans le bataillon des gardes nationales de La Fouillée, mais ne fut par réintégré dans Tarmée (1). Il avait beaucoup d'enfants, peu de fortune et son traitement de réforme était éUîint depuis 1823 ; aussi pensa-t-il trouver, en entrant dans le corps de Suarce, un moyen de subvenir pour un moment aux besoins des siens, et peut-être de rentrer définitivement dans les rangs de l'armée. Malgré ses 52 ans et ses longs services, il ne partit qu'avec son ancien grade de lieutenant.
Plusieurs officiers avaient été, comme Lemonnier, écartés de l'armée sous la Restauration, en raison de leurs opinions libérales ; certains d'entre eux, les plus avancés, ne pouvaient même pas être acceptés par le gouvernement de Louis-Philippe.
De ce nombre était Guillaume-Jacques Thomassin, né à Paris le 5 octobre 1790. Engagé en novembre 1808 au 4* léger, Thomassin fil partie en avril 1809 d'un renfort envoyé au 24* léger, alors à Tarmée d'Allemagne ; caporal le 20 septembre suivant, il resta en 1810 à l'armée d'observation de Hollande et fut nommé sergent le 23 avril 1811 ; en 1812, il fit la campagne do Russie avec la Grande Armée : il se distingua en passant la Dwina sous le feu de l'ennemi, à la têle d'une compagnie de nageurs mis à sa disposition, et en enlevant dix-sept barques nécessaires pour faire un pont ; à la bataille de Smolensk, il fut atteint de deux coups de feu, l'un au pied gauche, l'autre à la cuisse droite. Il survécut à la terrible campagne ; nommé sergent-major en août 1813, et sous-lieutenant le mois suivant, il fut Ibloqué dans Magdebourg en 1814, fit la campagne de 1815 et fut mis en demisolde au mois de septembre. Il revint alors à Paris, s'y maria en avril 1816, et fut affecté, en août 1817, à la légion de la Mayenne, tout en restant en non-activité. A la fin de 1818, il se fit mettre en réforme avec demi-solde, afin de pouvoir choisir un métier et élever ses trois enfants.
(1) Pièces diverses, A. A, G., doeeier Lemonnier.
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Thomassin se fixa définitivement à Paris et, tout en s'occupant de commerce, il se mêla très activement aux luttes politiques. Il s'affilia au carbonarisme, fit partie d'une vente de cette société secrète, et fut signalé comme suspect ; aussi en 1822, lors du fameux procès des quatre sergents de La Rochelle, fut-il jeté dans les prisons du Palais de Justice. En 1830, il prit part avec enthousiasme aux événements de Juillet. En 1832, il était fabricant de parapluies, 29, quai Napoléon ; lorsque Tinsurrection républicaine des 5-6 juin éclata, il prit les armes, défendit les fam-euses barricades du cloître dé Saint-Méry, perdit quatre de ses ouvriers, tués à ses côtés, et fut un des rares insurgés qui échappèrent au massacre et à la cour d'assises. Il était veuf depuis le mois de mai, sa fabrique venait d'être saccagée' par les troupes royales, il était ruiné ; traqué par la police, il erra misérablement dans Paris avec ses enfants, et fut obligé de se cacher pour éviter la prison. Poursuivi de nouveau comme républicain en 1833, il ne savait comment se soustraire à la rancune du gouvernement (1). Aussi lorsque la légion Suarce s'organisa, s'empressa-t-il d'y accepter le grade de capitaine ; il fut heureux d'aller combattre pour la liberté d'un peuple voisin et de pouvoir contribuer les armes à la main au progrès des idées libérales en Espagne.
Un autre soldat de l'Empire, Joseph Chazol, n'avait pu reprendre du sen'ice sous la Restauration. Né le 10 février 1788 à Oullins, dans le déparlement du Rhône, Chazol entra en 1807 au 2* régiment d'artillerie à pied, partit aux îles Ioniennes avec le corps d'occupation, séjourna à Corfou, y devint sergent en 1811 et sergent-major en 1814, puis rentra en France. Pendant les Cent Jours, il fut chargé de l'organisation des batteries de la place du Quesnoy, et remplit les fonctions de lieutenant ; ce grade ne lui ayant pas été confirmé après la campagne, il se retira à Lyon et se maria le 29 avril 1816 : c'est alors qu'il demanda et obtint son congé, « n'aimant pas la couleur qu'il fallait prendre (2) » ; il s'établit chapelier rue de la Charité.
(1) ThamaBsin au Ministre de la guerre, de Paris, 2 mars 1848. Voir aussi la Trihwie du 26 juillet 1833, p. 3. A. A. G., dossier Thomassin.
(2) Chazot au lieutenant-général Gérard, de Paris, 8 août 1830. A, A. G., dossier Chazot (original).
Lorsque la Révolution de 1830 éclata, Chazot était à Paris, rue du Faubourg-du-Temple. Il prit aux événements la part la plus active et fut un des chefs de la colonne qui se porta, le 3 août, à Rambouillet, sous la conduite du général Pajol, pour hâter la fuite de Charles X ; son principal souci en cette occasion fut de calmer les manifestants et de prévenir les excès ; officier dans la garde nationale mobile, il se rendit avec elle au camp de la Villette jusqu'au rétablissement de Tordre. Dès le 8 août, il demanda au général Gérard d'être réintégré avec le grade de lieutenant dans l'armée, en faisant valoir ses anciens services (1) ; le 25 août, il renouvela sa demande en l'accompagnant de recommandations d'officiers supérieurs, de nombreux députés et du général Pajol. « Aujourd'hui que la France a repris ses couleurs nationales, écrivait-il, et conquis ses libertés, j'ai formé avec résolution le projet de reprendre le service actif (2). )) Mais le comité chargé de l'examen des demandes n'accepta pas la sienne (3). Quatre ans plus tard, en 1835, la légion Suarce lui permettait de réaliser son désir et de porter les armes à nouveau.
Il y eut aussi, dans les rangs du nouveau corps de volontaires^ des officiers qui avaient quitté l'armée par suite d'un caprice passager et qui regrettaient leur ancien métier.
Jean-Baptiste-Alphonse Mille, qui partit avec le grade de capitaine, était un officier de zouaves démissionnaire. Né le 22 janvier 1800 à Hyères, Mille s'engagea en 1819 au 21^ de ligne ; devenu fourrier dès 1820 et sergent-major en 1821, il rengagea pour huit ans en 1822, et fît campagne en Espagne pendant les années 1823, 1824 et 1825 ; remis soldat en 1827, il regagna en 1828 les galons de caporal, puis de sergent fourrier, et passa comme sergent-major au 1" bataillon de zouaves le 5 octobre 1830. Dans ce corps d'élite, toujours en campagne aux environs d'Alger, il se fit remarquer par son zèle et son intrépidité, particulièrement lors de l'expédition de Médéa ; le 28 novembre, son capitaine ayant été
(1) Chazot au lieutonant-géuéral Crérard, de Paris, 8 août 1890. A, A. G,, dossier Chazot.
(2) Chazot au maréchal Gérard, ministre de la guerre, de Paris, 25 août 1830. Ihiâ.
(3) Décision du comité, août 1831. Ihid.
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lue et son sous-lieutenant blessé, Mille prit le commandement de la 1" compagnie et Texerça « avec autant de courage que d'intelligence (1) » ; nommé adjudant sous-officier en janvier 1831, il fut promu sous-lieu tenant un mois après par le général en chef (2). Lorsque le corps des zouaves reçut en décembre 1832 son organisation définitive, Mille y fut maintenu.
Le nouveau sous-lieutenant avait pu faire l'acquisition de quelques propriétés à Del-lbrahim ; estimant qu'il devait choisir entre la profession de colon et celle d'officier, il envoya le 16 avril 1833 sa démission au Ministre, afin de pouvoir devenir « cultivateur (3) » ; ni les représentations de son chef de bataillon, le commandant Kolb, ni les conseils de ses divers chefs et des généraux, qui l'estimaient tous (4), ne purent ébranler sa décision : il quitta le service.
Sans doute le métier de colon ne liii donna-t-il pas les satisfactions ou les profits qu'il en attendait puisque, le 6 août 1835, il obtint de Suarce le grade de capitaine dans son corps, et le commandement d'un des détachements qui partaient de Paris pour la frontière d'Espagne (5).
C'était pour des raisons analogues que Pierre-Charles Hacquet avait démissionné. Né le 15 mars 1794 à Paris, il était le fils d'un ardent royaliste, mort jadis à l'armée de Condé. A 17 ans, en 1811, le jeune orphelin s'était engagé au 4* régiment d'artillerie de marine ; il y devint fourrier en 1812, et fit campagne à bord de l'escadre de l'Escaut. En 1814, il remplit les fonctions d'adjudant lors du siège d'Anvers et fut blessé. Congédié le 21 février 1815, il fut admis le 14 mars suivant au bataillon des volontaires royaux de l'Ecole de droit, y remplit les fonctions de lieutenant-instructeur, et fui de ceux qui suivirent Louis XVIII à Gand. Aussi reçut-il au retour, par décret du 23 octobre 1815, le grade de sous-lieu-
(1) Mémoire de proposition en faveur de Millo^ adjudant sous-officier, pour un emploi de sous-lieutenant. A, A, 0,, dossier Mille.
(2) Etats de service. Ihid.
(3) Le sous-lieutenant Mille au Ministre de la guerre, de Del-lbrahim, 16 avril 1S33. Ihid.
(4) Annotations portées sur la demande du 16 avril ; et lettre du maréchal de camp Trézel au Ministre de la guerre, d'Alger, 18 avril 1833. A, A. 0,, dossier Mille.
(6) Relevé des feuilles de route délivrées à Paris à divers officie». A. A. G., carton : légion étrangère.
tenanl au 2* régiment d'infanterie de la garde royale. Promu lieutenant le 16 avril 1819, il eut on 1821 un mouvement de vivacité qui lui fit d'abord demander, le 30 mars, sa démission pour raison de santé, puis, le 7 avril, son passage à un des régiments de la Martinique ou de la Guadeloupe (1) : ses deux demandes, transmises successivement au Ministre avec des notes élogieuses, purent être annulées sur une nouvelle démarche de sa part, alors que sa démission était déjà acceptée; mais ce ne fut que grâce à l'intervention personnelle du maréchal duc de Raguse (2). A la fin de mars 1822, Hacquet prit un congé de trois mois, « pour aller à Orléans s'occuper d'un mariage », et il épousa en effet, au mois de juin suivant, miss Elisa Johnson, jeune Anglaise née à Chichester. Le 1" mai 1825, Hacquet, craignant de ne pouvoir obtenir un congé pour régler les affaires de sa femme en Angleterre, envoya sa démission au Ministre; le major-général de service, duc de Bellune, l'appuya de son mieux, et elle fut acceptée le 25 mai ; la veille, le 24, Hacquet avait écrit au directeur du personnel d'annuler sa demande; mais il était trop tard : Hacquet dut quitter l'armée (3). N'ayant pu y rentrer par la suite, il obtint avec joie du duc de Prias le grade de capitaine adjudant-major et rejoignit le corps de Suarce vers le milieu d'août 1835 (4).
Il y avait aussi, dans les rangs des volontaires d'Isabelle II, de jeunes fils de famille que l'amour du plaisir, du jeu et des femmes avait amenés à une situation difficile, et qui étaient heureux d'aller en Espagne faire oublier leurs folies et éteindre leurs dettes. Ils n'étaient ni les moins intelligents, ni les moins braves.
Le plus brillant d'entre eux était Auguste de CoUeville, qui, se trouvant lieutenant en non-activité depuis le mois d'avril 1835, avait demandé à Suarce de l'admettre dans sa légion. CoUeville, fils d'un maréchal de camp, était né à Greal
(1) Pièces diverses. .4. A. G., dossier Hacquet.
(2) Le maréchal duc de Ra^se, major-général de service de la garde royale, au Ministre de la guerre, 19 avril 1821. A, A, G,, dossier Hacquet.
(3) Pièces diverses. A. A, G., dossier Hacquet.
(4) Etats de services certifiés par le conseil d'administration de liv légion. Ibid,
LA LÉGION SUABCE 1)7
Marlow, dans le comté de Buckingham, en Angleterre, le 18 février 1812 ; sorti de Saint-Cyr en 1830, au 8' de ligne, il avait été affecté ensuite au 20* d'infanterie légère, et avait pris part à l'expédition de Belgique en 1831 et 1832 ; nommé lieutenant en 1833, il était parti au 2^ bataillon d'infanterie
b« eapltaloe fl. DE OObkEVIiiiiH.
(D'après une pbotograpble communiquce par le comte de Colleville.)
légère d'Afrique, avec lequel il avait fait campagne jusqu'en avril 1835 ; c'est à ce moment qu'il avait été obligé de quitter momentanément l'armée à cause d'embarras d'argent dus à sa prodigalité (1). Colleville devait se montrer en Espagne,
(1) A. A. G,, dossier Au^stin-Nioolas-Françoia de ColleTille. — Quoique son prénom fût Augustin, il porta toujours celui d'Auguste.
Colleville avait été mis en non-activité par retrait d'emploi en raison de Lcgion étrangère. 7
suivant les expressions qu'employa plus lard, en parlant de lui, le lieutenant-colonel de Senilhes, « plein de vigueur, d'intelligence et de bravoure (1) ».
Louis-Théodore de Fleurans, né à Figeac dans le Lot le 5 mars 1812, avait aussi à son actif quelques frasques malheureuses. Entré à Saint-Cyr en 1828, sorti en 1830 66* sur 139 et nonuné sous-lieulenant au 15* régiment d'infanterie légère à Strasbourg, il avait perdu sa lettre de service avant d'arriver à son corps (2). Sa légèreté ne devait pas se borner à cette première négligence ; en avril 1833, se trouvant en congé de semestre à Figeac, il se rendit à Paris sans permission, et sa conduite déréglée fit l'objet de rapports au lieutenant-général Pajol, commandant la 1" division militaire; le préfet de police le représenta comme « un joueur forcené, un homme immoral et même un intrigant politique, menant une vie tout à fait débauchée et Iréquenlanl habituellemenl les lemmes publiques el les sociélés républicaines (3) ». Pajol ordonna de l'arrêter parce qu'il se trouvait à Paris sans autorisation, mais Fleurans eut sans doute connaissance de ce projet et put s'esquiver. Vers la fin de juin, avant l'expiration de son congé, qui se terminait le 1" juillet, il revint à Paris ; mais, moins heureux, il fut arrêté et conduit à la prison de l'Abbaye ; le Ministre lui infligea une réprimande et ordonna qu'il fût dirigé sur son corps pour y subir quinze jours d'arrêts de rigueur (4).
Loin de s'amender, Fleurans continua la vie joyeuse dont il avait pris l'habitude : joueur et débauché, il passait ses journées et ses nuits dans des maisons de jeu et de liberti-
ses dettes, après un rapport établi à Bougie le 10 mars 1836 par le chef du 2« bataillon d'infanterie légère d'Afrique, ISaiomoii de Musis, et appuyé par Duviviet, commandant supérieur à Bougie. Il avait alors demandé au Ministre, d'Alger, Tautorisation d'o-flFrir ses services au gouvernement constitutionnel d'Espagne, mais n'avait pas reçu de réponse. En août, il vint s'établir à Versailles, et, sur la demande de Suarce, il reçut le 11, de Tintondant militaire, une feuille de route pour s© rendre au dépôt du régiment d'Isabelle II, en qualité de capitaine.
(1) Lettre du lieutenant-colonel de Senilhes, de Pampelune, 24 juin 1837. A. A, G. y dossier de Collcville (original).
(2) Le colonel Parchapi>e au Ministre, de Strasbourg, 13 janvier 1831. A. A, G. y dossier de Fleurans.
(3) Pajol au Ministre, de Paris, 23 juin 1833. Ihid.
(4) Annotation du Ministre sur la lettre de Pajol du 23 juin. Ihid.
LA LÉGION SUABCE 99
nage, signait des billets à tout venant, empruntait sans pouvoir rendre, perdait sans pouvoir payer (1) ; il fut mis en nonaclivilé par retrait d'emploi le 4 avril 1835. Les défauts du jeune officier provenaient surtout de l'oisivelé dans laquelle il s'était trouvé ; il avait malgré tout du courage, et, lorsque l'occasion s'offrit à lui d'aller se battre, il la saisit avec empressement ; il partit, le 1" août, comme lieutenant avec un détachement des volontaires dlsabelle II (2).
C'était aussi un joyeux viveur que Henry-Louis-Achille Poussard, né le 4 mars 1801 à Paris. Après avoir suivi pendant dix ans les cours du lycée de Versailles, il s'était engagé à 17 ans au 6* régiment d'infanterie de la garde royale, le 5 janvier 1818, et avait été nommé caporal le 26 mars 1819 ; passé au 6* de ligne le 7 juillet 1821, il y était devenu sergent le l*' janvier 1822. Au mois de novembre 1822, il fut remis soldat, et fut versé, le 13 mai 1823, au bataillon de recrutement des colonies. Embarqué pour l'île de Gorce le 23 octobre 1823, et affecté au 1*' bataillon d'Afrique le 20 décembre suivant, il rentra en France le 15 juin 1824. Il fut placé au 8* de ligne le 20 novembre 1824, et il y reùevint caporal en 1825, sergent en 1826. En 1828, il partit pour l'expédition de Morée, et il y passa au service de la Grèce avec le grade de sous-lieutenant, le P' awil 1829 ; non seulement le maréchal Maison lui accorda son autorisation, mais il lui prêta 150 francs pour s'équiper.
Lorsque la nouvelle des événements de Juillet 1830 lui parvint, Poussard donna sa démission, revint en France, et reprit son grade de sergent au 8* de ligne ; il fut proposé dès le mois de janvier 1831, par son colonel, pour le grade do sous-lieutenant, et fut très recom^mandé au maréchal Gérard par des officiers généraux qui s'intéressaient particulièrement à lui ; nommé sous-lieutenant le 19 février 1831, il fil la campagne de Belgique en 1831-1832. Mais le nouvel officier manquait de sérieux ; il commença dès 1832 à faire des dettes que sa mère, qui habitait Versailles, essaya d'éteindre en envoyant au trésorier du régiment les sommes qu'elle pouvait
Cl) llapport fait au Ministre lo 4 avril 1835. A. A. (?., dossier Flou- Tans.
(2) Relevé des feuilles de route délivrées à divers officiers. A. A. G., earton : légion étrangère.
réunir ; le colonel du 8* intervint de toutes manières auprès du jeune homme sans obtenir de résultat : conseils, réprimandes, privation de permissions, retenues sur la solde, rien ne modifiait le sous-lieutenant ; il menait joyeuse vie, « fréquentant les cafés, s'habillant en bourgeois et faisant des parties de cheval (1) ». Les circonstances favorisèrent encore ses penchants : son régiment vint à Paris en avril 1833, et sa compagnie fut casernée à Saint-Cloud ; Poussard se fil faire aussitôt des vêtements civils par les meilleurs tailleurs, et s amusa sans retenue, <( se promenant en cabriolet avec des femmes » et se faisant servir « des déjeuners particuliers au vin de Champagne (2) ». Au mois de juin, il resta en absence illégale plusieurs jours, fut à son retour emprisonné à TAbbaye, puis mis aux arrêts ; il s'attira de nouveau tant de punitions pour dettes et pour irrégularités dans son service qu'il fut traduit à la fin de Tannée devant un conseil d enquête ; son repentir et ses promesses le firent de nouveau absoudre. Il retomba presque aussitôt dans les mêmes fautes, passa à nouveau devant un conseil d'enquête et fut mis en non-activité par retrait d'emploi le 18 décembre 1834 (3). Six mois plus tard, il partait comme lieutenant dans la légion Suarce ; les cantonnements et bivouacs des montagnes navarraises ne devaient pas lui offrir les mêmes distractions que Paris !
Quelques officiers de Suarce étaient d'anciens sous-officiers qui, après une assez longue carrière, se trouvaient en congé illimité.
Pierre Jusseau, né le 11 octobre 1795 à Saint-Remy (Saôneel-Loire), était entré au service comme soldat le 15 mai 1816 dans la légion départementale de Saône-et-Loire, le futur 36* de ligne ; il y était devenu caporal le 15 mai 1818, sergent le 9 mars 1819, sergent-major le 6 septembre 1819, et avait été congédié le 1" juillet 1822. Arrivé au 6P de ligne le 28 février 1823 comme sergent-major, et promu adjudant sousofficier le 21 novembre 1824, il avait été remis sergent le
(1) Rapport du colonel Ravi, oommandant le 8* de ligne, sur le souslieutenant Poussard, de Phalsbourg, 10 novembre 1834. A. A, G., dossier Poussard.
(2) Ihid.
(3) Lettres et rapports. .4. A. G., dossier Poussard.
LA LÉGION SUABCE 101
9 mai-s 1827, et était parti en congé d un an le P' août. A l'expiration de ce congé, il avait été replacé comme sergent au l"" de ligne le 20 août 1828 et avait gagné successivement les grades de sergent-major le 9 décembre 1830 et d*adjudant sous-officier le 22 juin 1832 ; puis il avait obtenu un congé illimité à dater du 4 septembre 1834. Il était entré comme lieutenant au corps de Suarce (1).
Pierre-Nicolas-Rémy Boussard, d'une famille de la Charente-Inférieure, était né à Anvers le 23 mars 1810 ; il s'était enrôlé au 4" régiment d'infanterie de la garde royale en 1828, y était devenu caporal en 1829 et avait été licencié le 23 août 1830 ; il avait exprimé le désir de terminer son engagement dans la ligne, avait été versé au 8* régiment avec le grade de sergent le 24 janvier 1831, était parti en congé illimité à Marennes à la fin de 1833, et avait obtenu son congé définitif le 1" mai 1835 (2).
Un autre lieutenant de Suarce, Jean-Baptiste Lichtnecker, était aussi un ancien sous-officier. Né le 21 décembre 1802 à Douai, engagé volontaire au 3* régiment d'artillerie en 1822, il y était devenu artificier en 1823, caporal fourrier en 1825, sergent fourrier en 1820, sergent en 1828 ; rengagé en janvier 1831 au 46" de ligne, il y avait aussitôt reçu le grade de sergent-major, puis celui d'adjudant sous-officier en 1833 ; remis sergent le 1" décembre 1834, il était parti en congé illimité le 4 avril 1835 (3).
Quoique plusieurs de ces officiers aient rendu par la suite de grands services à la cause constitutionnelle, ils donnèrent généralement une aussi fâcheuse impression que leurs hommes. On peut en juger par cette appréciation de Rosen : « En dehors de quelques-uns qui, de même qu'une petite partie des soldats, avaient servi au Portugal dans la légion belge, la plupart des officiers étaient au niveau des soldats qu'ils devaient commander : c'étaient des sous-officiers chassés des régiments français, des joueurs ruinés, des banqueroutiers ou des chevaliers d'industrie de toute sorte, dont les affaires
(1) Etats desem-ioe. A, A. G., dossier Jusseau.
(2) Reg. matricule du 8« de ligne, 7^ vol., n<' 6917. A, A. G.
(3) Reg. matricule du 46« de ligne, 6« toI.^ n<> 5976. A. A. G.
n'avaient pas prospéré à Paris (1). » II est certain que le passé de quelques officiers n'était pas sans de légères ombres, mais le jugement de Rosen était excessif.
En réalité, la légion Suarce, malgré les origines fort diverses et l'inégale valeur de ses éléments, pouvait constituer un corps solide et capable d'un vigoureux effort.
Dans les premiers jours du mois d'août 1835, les volontaires de Suarce furent dirigés sur Pau par détachements ; mais leur concentration ne s'opéra pas sans quelque difficulté. C'est ainsi que le lieutenant Jusseau, commandant un détachement, laissa le 12 août, entre les mains du maire de Thiviers (Dordogne), six hommes qui ne marchaient pas dans le rang avec assez de discipline : « Abandonnés par moi, ils se trouvent dans la catégorie des vagabonds, écrivait-il, et appartiennent de droit à l'autorité civile (2) ». A Bazas, le commandant d'un autre détachement remit entre les mains de la gendarmerie, comme insubordonnés, deux hommes qui avaient eu avec lui une altercalion parce qu'ils réclamaient leur solde de roule ; ces hommes, n'étant pas militaires français, furent seulement dirigés sur Pau avec itinéraire obligé, de manière que la contestation put être tranchée par les autorités du corps de volontaires (3).
Le général baron Jamin, commandant la 11* division militaire, s'émut de ces incidents ; il écrivit au Ministre pour lui exposer que des hommes enrôlés en France, avec l'autorisation du gouvernement, payés pendant leur route par les soins de l'administration et ayant un commencement d'organisation militaire puisqu'ils marchaient en détachements, devaient être soumis à des règles particulières; il lui semblait que le gouvernement français devait avoir le souci « d'assurer la subsistance et la discipline » de ces troupes, en leur imposant d'autres lois que celles du droit commun (4). Mais le Ministre
(1) G. von Rosen, BUder aus Spanien, p. 267.
(2) Déclaration de Jusseau au maire de Thiviers. L'en-tête porte: « Corps de volontaires français. » A. H, G., Aff. d'Esp., carton 44 (copie).
(3) Le général baron Jamin, commandant la 11* division militaire, au Ministre de la guerre, de Bordeaux, 16 août 1835. A. H. O., Aff. d'Ésp., carton 44 (original).
(4) Le général baron Jamin au Ministre de la guerre, de Bordeaux, 20 août 1835. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original).
LA LÉGION SUABCE . 103
jugea que les autorités françaises n'avaient pas qualité pour intervenir officiellement auprès d'hommes qui s'étaient engagés au service de l'Espagne (1).
Les volontaires qui arrivèrent à Pau dans le courant du mois d'août se trouvèrent réunis plus tôt que le baron de Suarce ne l'avait espéré ; les commandants de détachements avaient en eflet, par un excès de zèle regrettable, doublé les étapes (2). Tous ces hommes restèrent dès lors sans vivres et sans ressources, car ils n'avaient plus à recevoir aucun subside du gouvernement français et ils n'étaient pas encore pris en charge par le gouvernement espagnol. Suarce écrivit le 20 août au Ministre de l'intérieur pour lui demander de venir à son aide, afin d'empêcher le désordre ; il le priait de faire allouer par l'intendant d'Oloron 0 fr. 50 par homme et par jour aux volontaires français.
Le Ministre de l'intérieur fit répondre à Suarce une lettre fort sèche, dans laquelle il lui disait que seul le Ministre de la guerre pouvait donner des instructions au sous-intendant d'Oloron pour une solde aux volontaires ; il ajouta que toute démarche à ce sujet serait superflue, parce que la France avait déjà consenti beaucoup de sacrifices : « Adressez-vous à M. le duc de Prias, et agissez avec l'urgence que la circonstance exige. Le gouvernement français ne peut prendre la responsabilité des résultats (3). » En même temps, il écrivit au préfet des Basses-Pyrénées pour l'inviter à diriger immédiatement les volontaires sur l'Espagne, et au Ministre de la guerre pour le mettre au courant de ses décisions (4).
Le colonel de Suarce se trouvait ainsi aux prises, dès le début, avec de graves difficultés ; sans perdre courage, il essaya d'en venir à bout. Il alla voir le duc de Prias, et il écrivit le 20 août au général Schramm, directeur du personnel au ministère de la guerre, pour lui annoncer que l'ambassadeur d'Espagne réglerait avec le duc de Broglie l'affaire
(1) Le général baron Jamin au Ministre de la guerre, de Bordeaux, 20 août 1835, réponse en marge do la lettre. A. H. G., Aff. d'Eep., carton 44 (original).
(2) Le baron de Suarce au sous-secrétaire d'Etat de l'intérieur, Je Paris, 20 aoât 1835. A, H. G,, Aff. d'Esp., carton 44 (copie).
(3) Le sous-«ecrétaire d'Etat de l'intérieur au baron de Suarce, de Paris, 20 août 1835. A. H. (?., Aff. d'Esp., carton 44 (copie).
(4) Le sous-secrétaire d'État de l'intérieur au Ministre de la guerre, de Paris. 20 août 1835. .4, H. 6?., Aff. d'Esp., carton 44 (original).
des volontaires ; il essaya d'alténuer le mauvais effet produit par les derniers incidents et demanda Tappui du gouvernement : <( Je vous prie, disait-il à Schramm, de ne voir qu'un excès de zèle dans la conduite des officiers qui ont fait doubler les étapes à leurs détachements pour entrer plus promplement en Espagne, et j'ai Thonneur de vous réclamer votre haute protection et pour eux et pour moi (1). »
Toutes ces démarches et tous ces efforts eurent peu de résultats. L'administration des divers ministères ne pouvait entrer dans des considérations de personnes, ni prendre Tinitiative de mesures pécuniaires sans ordres du gouvernement. C'est ainsi que Tautorilé militaire de Pau avait consenti, sur les vives instances de l'autorité civile, à accorder provisoirement le pain et même une petite solde aux volontaires ; le Ministre de la guerre dut faire remarquer à son collègue des affaires étrangères qu'il était fort embarrassé de voir son budget grevé d'une dépense qui ne pouvait entrer dans aucun chapitre (2).
C'était donc le manque d'argent qui empêchait l'organisation régulière des volontaires sur le territoire français. Comme la dépense exigée par leur concentration n'était pas prévue, les divers ministres se la rejetaient sans pouvoir l'accepter, et souhaitaient le départ du corps de Suarce pour le théâtre des opérations.
Le Ministre de l'intérieur donna l'ordre de cesser le recrutement pour l'Espagne (3) ; de son côté, le Ministre de la guerre écrivit le 25 août au général Harispe, ainsi qu'aux généraux Castellane, Lejeune et Jamin, pour les informer que les volontaires seraient dirigés sur l'Espagne, sans attendre leur réunion complète à Pau, par détachements de 50 hommes • environ (4).
(1) Le baroa de Suarce au lieutenant-général Schramm, directeur du peiBonnel au ministère de la guerre, de Paria, 20 août 1835. A. H. G-t AS. d'Esp., carton 44 (original).
(2) Le maréchal marquis Maison, ministre de la guerre, au Ministre dw affaires étrangères, de Paris, 21 août 1835. A, H. 0., Aff. d'Esp., carton 44 (copie).
(3) Le Ministre de la guerre au lieutenant-général baron Jamin, commandant la 11« division militaire à Bordeaux, de Paris, 27 août 1836. A, H, O., Aff. d'Esp., carton 44 (minutoV
(4) Le Ministre de la guerre au général Harispe et aux généraux Caatellane, Lejeune et Jamin, de Paris, 25 août 1835 (minute). IhiéL
LA LÉGION SUAECE 105
Si le gouvernement français avait hâte de faire franchir les Pyrénées aux volontaires de Suarce, les généraux de la Reine étaient de leur côté fort désireux de les voir arriver le plus tôt possible. Le gouvernement espagnol avait envoyé à Jaca un officier supérieur qui avait ordre de s'entendre avec le gouverneur de cette place pour pourvoir à leur subsistance (1) ; c'est sur Jaca, en effet, que devait se diriger Suarce. Mais il avait, d'autre part, reçu une lettre du général Jaureguy qui, pressé par les Carlistes, avait dû se replier sur Saint-Sébastien, et qui lui demandait de se porter sur cette ville (2).
Le maréchal Maison laissait, dans ses ordres, les volontaires libres d'entrer en Espagne « par tous les points qui leur conviendraient » (3) ; mais il les contraignait à partir sans délai par petits groupes. C'était une mesure néfaste pour un corps qui n'avait pas encore eu le temps de se former et qui avait besoin d'acquérir quelque cohésion.
L'ambassadeur d'Espagne sut en ces circonstances prendre la défense du colonel de Suarce et des volontaires ; il remit au Ministre des affaires étrangères une noie conçue en des termes fort dignes :
« Le séjour des volontaires français sur la frontière d'Espagne, écrivit-il, était prévu, puisqu'il était la conséquence des ordres donnés par le gouvernement de ne faire marcher les volontaires que par détachements de 50 hommes, et un officier supérieur avait reçu l'ordre de se rendre à Urdos pour tout régler à ce sujet ; mais un zèle malentendu de la part du capitaine commandant le 1" détachement et l'extrême facilité de MM. les sous-intendants militaires, qui lui ont laissé doubler les étapes, ont été cause que 100 hommes sont arrivés à leur destination dix jours avant le temps voulu. Toutefois, les autorités de la frontière n'ont signalé aucun désordre ; le mal s'est donc borné à l'avance de quelques cents francs, et l'ar-
(1) Note de Tambassadeur d'Espagne au Ministre des affaires étrangères. A, H, O., Aff. d'Esp., carton 44 (copie).
(2) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Saint-Jean-de-Luz, 18 août 1835 (original). Ibid,
(3) Le Ministre de la guerre au général Harispe, de Paris, 25 août 1835, (minute). Ibid,
106 LA LÉGIO?r ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE
rivée sur les lieux de l'officier supérieur parti de Paris déjà le 14 du courant aura mis un terme à cet état de choses...
» Quant à l'ordre de faire immédiatement passer la frontière aux détachements arrivés à Pau, il est inexécutable. M. le maréchal Maison sait mieux que personne que des uniformes confectionnés sur trois tailles ne peuvent être distribués que lorsque les hommes auxquels ils sont destinés se trouvent réunis ; or, le dernier détachement parti de Paris ne devant arriver que le 7 septembre, ce ne sera que le 11 que les volontaires pourront entrer en Espagne.
» Au surplus, la présence à Urdos d'un officier supérieur et le concours de l'administration espagnole auront rétabli Tordre, j'en suis assuré, et il me reste à regretter qu'un excès de zèle de la part des braves gens qui volent au secours de mon pays ait été pour eux un sujet de si amers reproches (1). »
Cette note eut pour effet d'apporter une atténuation aux ordres qu'avaient donnés les Ministres de l'intérieur et de la guerre.
Le Ministre de l'intérieur écrivit au préfet des Basses-Pyrénées que les volontaires de Suarce seraient rassemblés sur la frontière et n'entreraient en Espagne qu'après leur complète organisation (2).
Le maréchal Maison, de son côté, laissa le général Harispe libre de ne pas exécuter à la lettre les instructions envoyées ; il le pria de s'entendre avec le préfet des Basses-Pyrénées et l'officier supérieur espagnol (3). Sur la demande d'Harispe, le préfet prit avec le général Auvray les mesures qu'il jugea propres à assurer la tranquillité et l'ordre jusqu'à l'organisation définitive et jusqu'au départ des volontaires (4).
Les modifications aux ordres donnés ne fournissaient pas
(1) Le ddo de Frias, ambassadeur d^Espagne à Paris, au Ministre des affaires étrangères. A. H, G,, Aff. d'Esp., carton 44 (copie jointe à la lettre du Ministre des affaires étrangères au Ministre de la guerre en date du 24 août 1835).
(2) Le général Harispe au préfet des Basses-Pyrénées, de Bayonne, 30 août 1835 (copie). <( Le Ministre de l'intérieur me communique la lettre qu'il vous adresse... »
(3) Le Ministre de la guerre au général Harispe, de Paris, 29 août 1835. A. H. G,, Aff. d'Esp., carton 44 (minute).
(4) Le général Harispe au préfet des Basses-Pyrénéee, de Bayonne, 30 août 1836 (copie).
LA LÉGION SXJABCE 107
néanmoins les moyens de payer la légion Suarce. Le viceconsul d'Espagne à Oloron avait avancé 2.000 rcaux pour faire ïace aux premiers besoins du corps ; mais après avoir prêté cette somme, d'ailleurs fort insuffisante, il se hâtait d'en réclamer le remboursement à son ambassadeur (1). Les volontaires ne recevant aucune solde, quelques-uns se décidaient à regagner leurs foyers ; les généraux signalaient au Ministre de la guerre le passage de petits groupes, dont les hommes ne pouvaient être considérés comme déserteurs, puisqu'ils n'étaient pas au seiTice du gouvernement français (2).
Le colonel de Suarce arriva à Pau le 1'' septembre ; il déclara qu'il se chargeait de la solde et de l'entretien de ceux de ses hommes qui étaient campés sur la frontière, et Harispe télégraphia au Ministre que les volontaires allaient entrer en Espagne (3).
Le 14 septembre, la légion Suarce se trouva réunie à Urdos et le colonel lui adressa, avant de passer la frontière, une proclamation rédigée en termes enthousiastes :
(( Soldats !
» La rapidité de votre marche de Paris aux Pyrénées a témoigné de votre vive sympathie pour la cause nationale de l'Espagne, et du désir que vous avez d'en venir promptement aux mains avec les ennemis de l'auguste Reine Isabelle II.
» Soldats ! Nous allons quitter la France ; n'oublions jamais que nous sommes ses enfants, et que nous avons à suivre les nobles exemples que nous ont légués les braves de Marengo et de Wagram. N'oublions jamais non plus qu'il n'y a de véritable gloire que pour le soldat qui observe une stricte
(1) Lie général Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, V^ septembre 1S35 (dépêche télégraphique). A, H, G., Aff. d'Esp., carton 44.
(2) Le général comte Ornano au Ministre, de Tours, 30 août 1835 (original); et le Ministre au général Oinaao, de Paris, 5 septembre 1835. A. H O., Aff. d'Esp., carton 44 (minute).
(3) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 1*' septembre lRd5, sept heures du soir (dépêche télégraphique). A, H. G., Aff. d'Esp., carton 11.
108 I.A LÉGION ÉTRAK6ÈKE EN ESPAGNE
et sévère discipline et se montre généreux et humain après ia victoire.
» UrdoG, le 14 septembre 18d5.
» Le Colonel, Baron de Suarce (1). »
La légion Suarce entra en Espagne le 18 ; elle était à ce moment pleine de bonne volonté et ne demandait qu'à en donner les preuves (2). Malheureusement, elle n'avait pas eu le temps d'être pliée aux exercices militaires et rompue à la discipline. Elle se rendit à Jaca, espérant y trouver une existence régulière ; mais elle ne put encore recevoir de solde, le gouvernement espagnol disposant de trop faibles ressources.
Lorsque, le 21 septembre, les volontaires durent quitter Jaca, il fallut, pour éviter une sédition qui était imminente, frapper la ville d'une contribution destinée à les payer : c'était une fâcheuse mesure, mais qui était imposée par les circonstances. De plus, cinq hommes considérés comme des meneurs furent reconduits à la frontière de France et remis à un officier de gendarmerie [S).
Ces cinq hommes n'étaient passibles d'aucune peine d'après les lois françaises, puisqu'ils n'avaient pas d'engagement en France ; aussi le général Harispe et le Ministre furent d'accord pour blâmer l'officier qui les avait acceptés ; le maréchal Maison décida même qu'ils seraient reconduits en Espagne et remis aux autorités pour y être punis suivant les lois du pays (4).
La légion Suarce, appelée aussi les volontaires d'Isabelle II, était devenue un corps espagnol et ne demandait qu'à se marquer une place glorieuse au milieu de l'armée de la Reine. Malheureusement, son existence n'était pas assez
(1) Imprimé joint à la lettre du général Hariape au Ministre, de Pau, 21 septembre 1835. A. E, (?., Aff. d'Esp., carton 11.
(2) Le général Harispe au Ministre de la gueiTe, de Bayonne, 22 septembre 1835 (dép. télégraphique). A. H. G.y Aff. d'Esp., carton 11.
(3) Le général Harisï>e au Ministre de la guerre, de Bayofnne, 28 septembre (dép. télégraphique). A. H, O., Aff. d'Esp., carton 11.
(4) Le Ministre de la guerre au général Harispe, de Paris, 1^ octobre 1835. A. H. G,, Aff. d'Esp., carton 44 (minute).
LA LÉGION SUARCE 109
régulièrement assurée. Celle réunion d'un millier d'hommes, qui ne recevait ni les vivres ni la solde qui lui étaient nécessaires, comptait dans ses rangs quelques maraudeurs et quelques mécontents ; aussi se produisit-il dans son sein des désordres, qui furent d'ailleurs grossis aux yeux du gouvernement espagnol.
Le licenciement des volontaires d'Isabelle II fut décidé (1). Bernelle, qui était venu en Espagne par mer avec la légion étrangère, se trouvait alors à Barbastro ; il reçut l'ordre de procéder à cette opération, et partit le 15 octobre pour Jaca avec un bataillon de la légion commandé par Drouault (2). Les soldats de Suarce étaient autorisés soit à rentrer en France, soit à prendre du service à la légion auxiliaire française.
Le corps licencié était évidemment bien loin de valoir la légion ; il ne possédait ni la cohésion d'une troupe de vieille formation, ni la discipline qui s'acquiert dans la vie des camps, ni l'habitude de la guerre. Le fourrier von Rosen, de la légion, a établi entre ses camarades et les volontaires d'Isabelle II une comparaison toute à l'avantage des premiers : « Tandis que les légionnaires, a-t-il écrit, étaient des hommes pour la plupart dans la force de l'âge, soumis à la plus stricte discipline, de bel aspect et d'dlure militaire, les volontaires de Suarce étaient surtout des galopins, sales, d'allure indisciplinée, sans ordre, portant des uniformes élégants à l'origine, mais déjà en partie transformés en haillons crasseux, beaucoup nu-pieds et sans chemise, tous malpropres ; ils se trouvaient dans cet état non par suite des vicissitudes d'une campagne prolongée, mais par manque de soin et par paresse, et souvent parce qu'ils avaient vendu chemises et souliers... (3). » Ce jugement comparatif, porté par un légionnaire, est entaché de quelque partialité ; si, en effet, les volontaires d'Isabelle étaient réduits à un état aussi misérable, c'est parce qu'ils ne recevaient de subsides de personne et s'ils vendaient leurs chemises et leurs
(1) Harispe au Minktre, de Saint- Jean-Pied-de^Port, 26 octobre et 28 octobre 1835 (originaux). A. H. G., Aff. d'Eep., carton 11.
(2) Rapport de Bernelle au Ministre de la guerre, de Sanguessa, 31 decenîbre 1835, pièce n® 10.
(3) G. Ton Rosen, Bilder ans Spanien und der Fremdenlegion, p. 169.
iiO XA LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE
souliers, c'est parce qu'ils ne savaient comment se procurer de l'argent pour manger.
Quoique les soldats de Suarce n'aient pas possédé les mêmes qualités militaires que Iqs légionnaires, la mesure de licenciement qui fut prise à leur égard paraît avoir été prématurée. Peut-être faut-il l'attribuer à l'embarras qu'éprouva le gouvernement espagnol d'avoir à payer un nouveau corps dont les réclamations pouvaient se traduire d'une façon brutale ; peut-être faut-il penser, avec Suarce, que ce licenciement fut provoqué par l'espoir d'incorporer dans la légion étrangère les volontaires d'Isabelle II (1).
La dislocation du corps s'effectua avec beaucoup de régularité ; les volontaires furent renvoyés en France par détachements de 50 hommes ; ils étaient munis d'ordres de licenciement et de feuilles de route signées par Bernelle (2).
Dès le 26, le premier détachement arriva à la frontière ; les autres suivirent (3). Les Ministres de la guerre et de l'intérieur s'entendirent pour donner des ordres sévères, et firent exercer sur les hommes qui rentraient une sui-veillance particulière (4) ; le préfet des Basses-Pyrénées et les généraux de la frontière reçurent des instructions détaillées à ce sujet (5). Des détachements de dragons furent placés dans quelques villages, des patrouilles fréquentes sillonnèrent les routes, et le séjour du département des Basses-Pyrénées fut interdit aux volontaires (6).
(1) Lo général Harispe au Ministre de la guerre, de Bayonne, 17 novembre lS3o. A. H. G.j Aff. d'Esp,, cartoin 11 (original). On voit aussi dans cette lettre que, d'après le oolonel Suarce, Mendizabal avait toujouTS été hostile à la formation de oe corps, parce qu'il préférait des Anglais aux Français.
(2) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Saint-Jean-Piedde-Port, 28 octobre 1835. A. H. G,, Aff. d'Esp., carton 11 (original).
Voir nusf^i une lettre do Bomelie au Ministre de la guerre à Madrid, imprimée dans Bernelle, Histoire de l'ancienne légion étrangère, pages 460-461.
(3) Le pénéral Harispe au Ministre de la Riierre, de Saint-Jean-Piedde-Port, 28 octobre 1835. A. H. G,, Aff. d'Esp., carton 11 (dép. télégraphique et lettre).
(4) Lo Ministre de l'intérieur au Ministre de la guerre, de Paris, 30 octobre 183Ô. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original).
(ô) Le Ministre de l'intérieur au préfet des Basses-Pyrénées, de Paris, 29 octobre 183ô (copie). — Le Ministre de la guerre au Ministre de intérieur, de Paris, 3 novembre 183ô (minute). A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44.
(6) Le général Harispe au Ministre de la guerre, de Saint-Jean-Pied-