‹ La Légion étrangère en Espagne, 1835-1839Chapitre 49 sur 106 · CO · texte numérisé non relu

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606 LA LÉGION iÉXKANGÈRE EN ESPAGNE

A. A. G., dossier Galant (copie envoyée au Ministre de la guerre à Paris). Le lieutenant-colonel Galant au Ministre de la guerre à Madrid.

Madrid, le 4 juillet 18dO.

Monseigneur,

Le Boussigné Abel-André-Joseph -Marie- Aimé Galant, chevalier de la Légion d'honneur de France, commandeur de l'ordre royal d'Isabelle la Catholique, chevalier de 1™ classe de l'ordre royal et militaire de Saint-Ferdinand, lieutenant-coJonel de la légion auxiliaire française au service d'Espagne, membre de la oommisfiion de liquidation des comptes de ce corps en qualité d'ancien commissaire des guerres chargé de sa police administrative, après s'être placé sous la protection de l'ambassade de France en Espagne, prend la respectueuse liberté d'exposer ce qui suit à Y. E. et demande justice au nom et dans les intérêts» sacrés de ses braves et anciens frères d'armes !

Faire exécuter les lois, pratiquer les vertus hospitalières envers des étrangers, rendre justice à tous, faire le bien sans partialité, réparer des injustices et consoler de glorieuses et honorables infortunes, c'eet le devoir impérieux d'une âme noble et élevée, et la plus douœ satisfaction pour un haut fonctionnaire de l'Etat ; pratiquer le contraire seraiit donner lieu à de justes plaintes, à des réclamations fondées, qui attaqueraient évidemment l'honneur et la dignité de la nation à laquelle on serait en droit d'adresser publiquement le reproche sanglant de méconnaître ses engagements et les conditions des traités solennellement conclus et méconnus.

La légion auxiliaire française fut envoyée d'Afrique en Espagne par le gouvernement français sous l'empire du traité du 28 juin 1835, arrêté et accepté par les commissaires délégués à cet effet par les deux gouvernements, et cela pour appuyer et consolider les droits »acrés de Sa Majesté Catholique Isabelle II au trône constitutionnel d'Espagne. Cette belle et brave légion a noblement et glorieusement rempli le mandat que lui a confié la France en versant son sang au champ d'honneur, avec prodigalité et enthousiasme, pour la prospérité et le triomphe des libertés espagnoles.

Longtemps sans solde, souvent sans vivres, sans chaussures, sans vêtements excepté ceux que la France lui a envoyés à diverses époques à titre de secoure, la légion s'est vue complètement abandonnée par le gouvernement espagnol, malgré les respectueuses et itératives suppliques qu'elle lui adressait afin d'alléger sa profonde misère.

Néanmoins, jusqu'au dernier jour, sans cesse fidèle à ses devoirs comme à ^s engagements, elle n'a cessé au milieu de privations inouïes et des plus imminents dangers, de tenir une conduite honorable, connue et admirée de l'Europe entière.

Elle ne s'est jamais réunie aux perturbateurs qui, portant le trouble et l'indiscipline daas l'armée appelée à défendre la nation en

proie aux horreurs de la guerre civile, jetaient la consternation par leurs démonstrations insurrectionnelles.

C'est ainsi qu'à Pampelune, au moment où une soldatesque effrénée, sous prétexte de réclamer sa solde, égorgeait ses généraux, ses chefs et les citoyens, dans les rues, sur les places publiques, et dépossédait toutes les autorités légalement constituées» par le gouvernement de S. M. Isabelle II, on a vu la légion française, calme sous les armes, maintenir le bon ordre, faire face à Tennemi qui voulait profiter du désordre, s'approchait en force pour s'emparer de cette place de l'* ligne, résister énergiquement aux séducteurs qui voulaient l'entraîner en lui promettant de la faire payer de tout ce qui lui était dû ; mais elle répondit par l'organe de ses chefs, appelés au milieu des révoltés, « que €a mission était de protéger et maintenir jusqu'à la dernière goutte de son sang les autorités constituées par la Reine, et qu'elle n'avait d'autre ennemi à combattre en Espagne que les bandes du Prétendant ».

Cette manifestation de principes honorables de la part de vieux et braves soldats déconcerta les révoltés, arrêta leurs plans dévastateurs, rétablit l'ordre et la tranquillité dans la place de Pampelune ; et lorsque quelques mois plus tard un semblable mouvement révolutionnaire à celui de Pampelune éclata parmi les troupes de la plaœ et citadelle de Jaca, la légion étrangère, ayant sa compagnie sacrée d'officiers, arrêta les désastres qui se préparaient, désarma les révoltés et conserva la place à l'autorité de S. M. la Reine, qui s'empressa d'adresser d'honorables félicitations à ce corps de braves, décimés par d'innombrables et meurtriers combats pour la défense de sa noble et juste cause. S. M. déclara publiquement que son gouvernement allait donner tous les agissements nécessaires pour la prompte réorganisation de cette brave et malheureuse légion, alors réduite à un chiffre très minime.

En conséquence, elle reçut ordre de venir s'établir à Saragosse, pour y attendre sa réorganisation. Là, comme ailleurs, sa conduite a toujours été digne de ses glorieux antécédents, et malgré l'abandon et l'oubli du gouvernement à son égard, malgré Findifférenoe coupable et inhumaine de l'administration militaire, de l'armée, et de la province d'Aragon qui recevait avec dédain et une humiliante cruauté ses justes et respectueuses réclamations à l'effet d'obtenir quelques secours sur son immense arriéré de solde, elle n'a cessé d'offrir, dans toutes les circonstances difficiles qui se sont présentées, le peu de sang qui lui restait encore, pour le maintien de l'ordre et l'accomplissement de son noble mandat.

Toutes ses prières ont été vaines, ses anciens et honorables services méconnus et c'est lorsque sa misère et son désespoir étaient au comble qu'elle s'est vue, chose inouïe dans les fastes des nations civilisées, injustement et inhumainement dépouillée des effets de toute nature que renfermaient ses magasins et que la France lui avait envoyés à titre de secours pour alléger ses souffrances et couvrir ses membres mutilés pour le service de l'Espagne.

Néanmoins la légion, pleine de confiance dans les flatteuses et consolantes promesses de S. M. la Reine, attendait l'époque de sa réorganisation pour reparaître de nouveau sur le champ de bataille, lorsque V. E. comme Ministre de la guerre et conseiller de la Couronne prononça son renvoi en France en lui faisant accorder une

608 LA LÉGION ÉTEANGJSRE EN ESFAGNE

mince gratification de trois mois de solde, alors qu'elle était réduite à soixante et quelques officiers et deux cent vingt sous-officier» et soldats environ, et lorsque la France, pour l'envoyer servir votre patrie, lui avait accordé aussi trois mois de gratification, mais avec un effectif de plus de six mille hommes!

Aux yeux de tout homme de bien, l'ingratitude est la plue hideuse de toutes les imperfections humaines; quoi qu'il en soit, mon respect pour l'autorité supérieure et mon dévouement à l'accomplissement de mes devoirs m'imposent. Monseigneur, Le plus profond silence Sur l'esprit qui a présidé à la rédaction de l'ordonnance du 8 déoem* bre 1838, relative au renvoi en France de la brave et malheureuse légion française, qui méritait sans contredit d'être plus géméreueement et humainement traitée par le gouvernement espagnol.

Mais, toujours soumis et obéissants comme de vieux soldats qui savent souffrir et se taire, mes frères d'armes, d'après mes paternelles exhortations, se résignèrent sans murmurer, quoique profondément humiliés, à ce licenciement impolitique et humiliant. Ils songèrent, dès lors, à regagner la patrie et à lui demander le prix du sang versé pour l'Espagne; oe pays leur offrait, quel que soit d'ailleurs leur grade, le modeste emploi de sous-lieutenant dans son armée, lorsque la majeure partie de nous, pourvus de grades supérieuns, avait obtenu œt avancement sur le champ de bataille en remplacement de nos compagnons d'armes blessés et morts sur le champ d'honneur. La postérité, juge sévère et impartial, saura nous apprécier. Â chacun selon ses œuvres/

Aux approches de l'hiver 1838, les débris de cette brave et malheureuse légion qui depuis son débarquement en Espagne, jusqu'à cette époque, n'avait reçu du gouvernement le moindre effet d'habillement, se trouvaient dans le dénuement le plus absolu. Ces malheureux soldats, pour la plupart couverts de blessures et vêtus de haillons, supportaient les rigueurs de la saison en faisant leur service avec la plus sévère discipline ; la population de Saragosse est là pour attester la véracité de mes allégations. Aussi, voyant les braves militaires contracter des fièvres violentes et peupler les hôpitaux, je m'adressai aux autorités militaires et administratives de l'Aragon afin d'obtenir quelques effets, soit neufs on vieux, pour vêtir mes soldats. Mes demandes furent couronnées d'un insuccès déplorable, parce que, disait-on, les magasins étaient complètement dépourvus.

Alors, en désespoir de cause, je m'adressai au Ministre de la guerre en France, en lui exposant la situation critique de mes frères d'armes, le priant de nouveau de m'accorder quelques effets de toutô nature, et qui me furent immédiatement envoyés avec Tordre de les distribuer de suite aux militaires sous mes ordres.

Lorsque ces effets m'arrivèrcnt de France, V. E. avait prononcé Je renvoi de la légion, qui devait partir aussitôt qu'elle aurait reçu les trois mois de gratification. Eh bien ! croira-t-on que je reçus l'ordre de les conserver intacts sans les déballer ni les distribuer à mes soldats, ces mêmes effets que je recevais de la générosité du Ministre de la guerre de France ; mais je résistai à cet ordre en donnant connaissance de mes instructions, et les intentions du Ministre de la guerre de France furent ponctuellement et immédiatement exécutées. Les débris de la légion furent vêtus et le surplus des effets fut remis aux autorités de Saragosse.

Maifiy avant mon départ de Saragoeee, une tâche à la foia difficile, pénible et délicate me restait à remplir : c'était celle de quitter TEepagne d'une manière honorable, d^y laîeeer un souvenir pur et intact et de faire disparaître autant que c'était en moi, en y faisant droit, le& justes réclamationfi que pouvaient avoir à exeroer contre la légion lee habitants de Saragossc, qui pendant plus d'un an avaient eu la générosité hospit^aliëre de venir à son secoure, en calmant ses souJffrances quotidiennes par de» arvances d'effet», d'argent et de nourriture. J'engageai mes frèresi d'armes à payer toutes leurs dettes sur les trois mois de gratification qu'ils allaient recevoir. Tous y consentirent, ce qui réduisit plusieurs d'entre eux dans une telle situation qu'ails rentrèrent en !b'rance sans la moindre ressource, mais en emportant du moins avec eux l'estime des habitants de l'héroïque cité de Saragosse.

Enfin, le !•' janvier, je quittai Saragosse. Après six jours de marche pénible par une saison rigouri'use et au milieu des neiges, j'arrivai à Jaca, avec un convoi de soixante-quinze ULulets conduisant les femmes, les enfants et les estropiés de ces intéressants débris; comme je devais remettre mes armes et munitions à l'areenal de la place, je sollicitai respectueusement de l'humanité du général gouverneur, Warleta, un jour de repos, conformément au règlement sur les troupes en marche. Mais, à mon grand étonnement, je fus durement et impitoyablement refusé et le lendemain matin il me fallut partir à onze heures pour Canfranc, après avoir remis mes armes et mîunitions ; mais enfin j'arrivai à Pau, où je reçus ainsi que mes frères d'armes et de toutes les autorités et de la population l'accueil le plus favorable, le plus sympathique, le plus bienveillant. Jamais je ne l'oublierai !

Nommé membre de la commission de liquidation des comptes de la légion qui, sous la présidence de M. l'intendant général de l'armée doit arrêter définitivement l'importance de la dette de l'Espagne envers nous, non seulement aucun secours sur notre immense arriéré de solde avant le !•' janvier 1839 ne nous a été accordé, mais depuis six mois écoulée que nous sommes retenus par le gouvernement espagnol, uniquement dans ses propres intérêts et au détriment de notre carrière militaire en France; après six mois enfin de prières, de sollicitations respectueuses pour être au moins payés de notre solde depuis le 1*' janvier 1839, conformément aux ordres de la Reine, V. E. vient de nous accorder quinze jours de solde, sans faire mention des autres allocations qui en dépendent conformément à nos règlements et à l'article 2 du traité du 28 juin 1835.

Le croira-t-on î Quinze jours de solde sur six mois écoulés! Non, personne ne le croira et nous-mêmes, qui en sommes profondément humiliés, nous en doutons encore et pensons que c'est au moins une erreur de la part do l'administration.

Monseigneur, un tel état de choses ne saurait exister plus longtemps, et je supplie V. E. de le faire cesser en ordonnant que notre solde et diverses allocations qui en dépendent conformément à nos règlements nous soient immédiatement payés.

J'ai î'honneur d'assurer à V. E. que notre situation est des plus critiques ; nous éprouvons des privations pénibles et bien humiliantes pour des officiers supérieurs; nous avons contracté des engagements Légion étrangère. 39

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que nous ne pouvons pas remplir, si le gouvernement, qui nous doit, ne consent à nous payer.

Plein de confiance dans votre justice, comme dans la noblesse de vos sentiments, j'ose espérer que Y. E. daignera prendre en considération ma respectueuse supplique et qu'elle fera droit à la prière des chefs de la légion auxiliaire française, qui, loin de leur patrie et retenus ici par ordre du gouvernement dont vous êtes l'un des premiers organes, se sont confiés à la dignité et générosité hospitalière de la nation espagnole.

Par la voie de l'ambassade de France, j'adresse copie de cet exposé à S. E. le président du Conseil et à S. £. le Ministre de la guerre en France pour me décharger de toute responsabilité envers mes anciens compagnons d'armes. Si, contre mon attente (ce que je suis loin de penser), Monseigneur, V. E. rejetait ma prière ou n'y faisait aucune réponse, ou bien encore alléguait les embarras du Trésor pour venir à notre secours, je me verrai forcé, à mon grand regret, de livrer cet acte à la publicité de la presse. Mais il n'en sera pas ain^i, j'ose m'en flatter ; et c'est dans cet espoir consolant que j'ai l'honneur de vous supplier d'agréer, Monseigneur, l'assuranœ de mon très profond respect.

A. Galant.

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