III« LETTRE
(Combat d'Allo, 21 décembre 1836.)
Combat d* Allô y village à S lieue$ et demie de Lerin, — Nous partîmes le 16 décembre (3), à 5 heures du matin, pour surprendre Tennemi, mais nous fûmes trompés par nos guides, qui nous firent prendre une fausse direction ; nous perdîmes ainsi l'avantage que nous pouvions avoir, car il nous fallut deux heures pour rejoindre la bonne route, et le jour survint. C'est ce retard qui donna le temps à l'ennemi de prendre ses pojsitions pour défendre Allô (4) ; nous enlevâmes néanmoins le village à la baïonnette avec le commandant Ferrary, aujourd'hui colonel d? la légion (5).
(1) Ces ruines étaient encore fort importantes en 1850, couime on peut en juger par la gravure et le texte du bel ouvrage de don Genaro Pere-^ do Villa-Airil, intitulé : Espaîia aTtisiica y monumental; vista^ y descripcion de los ntios y monunientos mas notables de Espafla, tome III, Paris, 1850. Voici ce qu'on lit page 87 (texte français) : ce Pendant la guerre avec la République française, ses magnifiques salons furent réduits à servir de salles d'hôpital et de magasins de vivres ou d'effets militaires, et, en 1813, sous prétexte d/ôter à l'ennemi des points où il aurait pu se fortifier, le général Mina fit enlever les planchers de l'édifice, dont il défigura eu môme temps Taspect extérieur. Que nous reste-t-il de son antique grandeur? »
(2) Au nord d'Olite, sur la même rivière. La légion y coucha le 7 octobre.
(3) Erreur de date. C'est le 21 décembre, à 4 heures du matin, que Conrad quitta Lerin pour aller faire une réquisition-reconnaissance vers Allô. (Tîapports de Conrad au comte de Clonard, du 20 et du 22 décembre 1830.)
(4) C'est exactement ce que dit Conrad dans ses rapports.
(5) Ferrary n'ayant été nommé colonel de la légion qu'à la fin do 1837,. c*y détail est une preuve de plus que les lettres ont été recopiées et com^ plétées par l'auteur vers la fin de la campagne ou rédigées en 1838 à Sa* ragosse.
620 LA LJÊGIOX ETRANGÈEE EN ESPAGNE
PendaJit que Ton mettait la main sur dee otages, les ennemis reçurent des renforts, le double de nous en cavalerie j ils reprirent alors r offensive, et peu à peu nous repoussèrent dans la plaine pour nous charger. Mais, à leur grande surprise, ils nous virent former le carré par bataillon, nous placer en échelons et les attendre de pied ferme : devant une pareille contenance, ils n'osèrent pas nous charger ; nous possédions d'ailleurs six pièces qui leur <« chassaient les mouches » chaque fois qu'ils osaient sortir de leurs positions. C'est égal, si leur génie militaire avait égalé leur courage, je crois que c'en était fait de la légion.
Enfin la charge sonne, nos escadrons (1) s^élancent... Mais ils èe trouvent en face d'un ennemi trop nombreux et sont bientôt forcée de chercher un refuge dans nos carrés pour lui échapper; nos lanciers étaient tellement démoralisés qu'il fut impossible de les faire recharger ; nos voltigeurs à 80 pas des carrés remplacèrent alors notre cavfiulorie. La nuit commençant à tomber, les ennemis se retirèrent 9ur Allô et nous sur Lerin.
Nous perdîmes dans cette affaire plusieurs braves officiers, parmi lesquels un de mes grands amis, M. Robin, sous-lieutenant de voltigeurs, né à Bourbon- Vendée (2). J'ai accompagné ce brave camarade jusqu'à sa tombe; il a été enterré avec les honneurs militaires, porté par quatre sous-officiers de sa compagnie jusqu'à un endroit hors des injures de nos ennemis; là, je lui ai fait mes adieux (3).
Les voltigeurs ont eu l'honneur de la journée : ils ont été continuellement aux prises avec la cavalerie, qui n'a pas pu les entamer.
» (1) Il s'agit des lanciers polonaiSt formés à l'aide des nombreux réfU' giés polonais qui se trouvaient en France à cette époque.
(2) Edouard-Constantin-Gabriel Mobin était né à l'Isle-Dieu, canton de Saint-Gilles (Yeaûée), lo 2.5 novembre 1810, et s'était engagé en 1831, à Bourbon-Vendée, au 18« lég^r. A. A. G., reg. matric. du 18* léger, troupe, vol. VI, n« 5.212.
(3) Robin, engagé au 18« léger le 19 mars 1831, avait été nommé caporal un an après, le 19 mars 1832, caporal fourrier le 26 mars suivant, sergent fourrier le 19 septembre 1833, sergent-major le 11 octobie 1833. H fut des premiers à s'inscrire coanme volontaire pour TËspagne en 1836, et fut affecté comme sergent-major au bataillon de la "nouvelle légion étrangère à Pau le 15 mars: il passa au service d'Espagne avec oe bataillon le 11 août (A, A. 6?., ihid.), et fut sans doute nommé sous-lieuteniint peu après; c'est alors qu'il dut se lier avec le sous-lieutenant Azap.
Robin fut tué le 21 décembre, (c à la tête d'un peloton de voltigeurs, au moment où il enlevait à l'ennemi une position avantageuse » ; lorsque son père réclama au ministère son arriéré de solde, le général Cubière s'adressa à Ferrary, qui lui répondit en ces termes : <c La somme de 497 fr. 80, montant de ce qu'il revient à M. Robin, fut versée à cette époque, par ordre de l'autorité supérieure, à la caisse du corps, et fut employée, ainsi que les ma«>es des hommes et tout oe qu'il y avait de disponible en numéraire, à subvenir aux besoins de la légion, c'est-à-dire à payer de temps à autre quelques jours de prêt à la troupe. L'état de misère dans lequel la légion a été plongée et le manque de fonds où elle se trouve me mettent, avec regret, quant à prés«it, mon Général, dans l'impossibilité de pouvoir payer cette somme. » (Ferrary à Oubière, de Sa^ ragosse, 10 mai 1838. A. H. G., Aff. d'Esp., caiton 44; original.)
Ce trait donne une faible idée du dénuement dans lequel se trouva la légion pendant la dernière partie de son séjour en Espagne.
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