PREFACE. VII
Messin Anselme Nordon. On aura d'authentiques renseignements sur un épisode jusqu'ici obscur de la vie d'Augereau et de Marceau. Enfin, çk et Ik, notamment dans les biographies des officiers, on ne lira peut-être pas sans intérêt ni profit quelques détails sur les mœurs miUtaires de l'époque. Pour notre part, et sans préjuger l'accueil que le public réserve à cette étude, nous sommes heureux d'avoir résolu un petit problème, d'avoir dissipé les nuages dont s'enveloppait ce moderne mythe germanique, d'avoir fait la lumière sur cette mystérieuse légion, un des corps les plus curieux qu'ait levés la Révolution.
Les légions étrangères. — La légion franche étrangère ou légion batave. — La légion des Belges et Liégeois. — La légion des Àllobroges. — Le décret sur les déserteurs. — Anacharsis Cloots et le docteur Saiifert, pères de la légion germanique. — Le comité des fédérés germains. — Ses plans. — Les Français ou Francs, frères des Allemands. — Chant de marche de la légion des Germains. — Capitulation du 6 août 1792, conclue entre le ministre Servan et le conseil d'administration des fédérés germains. — Principaux articles de la capitulation. — Composition, armement, habillement et paye du nouveau corps. — Cloots devant la Législative (12 et 26 août). — Loi du 4 septembre.
Lorsque la France eut, en 4792, déclaré la guerre à TAutriche, les ministres, les députés, les journalistes proposèrent à l'envi d'organiser des légions étrangères et, coname s'exprimait l'un d'eux, de faire des levées aux dépens des autres puissances. Qu'importait l'origine des soldats de la liberté? Qu'importait le pays où ils étaient nés? Les Français voyaient dans tout ennemi de l'oppression un concitoyen et un frère. La France qui s'armait contre les tyrans regardait tous les peuples comme des alliés naturels. « Elle s'honorera toujours, disait l'Assemblée législative, de recevoir ceux qui viendront se ranger sous ses drapeaux, et quelle que
soit leur patrie, ils ne seront jamais étrangers pour elle(l). »
Dumouriez, ministre des relations extérieures, accueillit les propositions de plusieurs ojfflciers des Provinces-Unies qui s'étaient réfugiés en France après Técrasement du parti patriote. Un comité hollandais reçut de lui sur les fonds secrets une avance de huit cent mille livres pour les dépenses de première mise, et le 26 juillet, sur le rapport de Hugot, l'Assemblée législative décidait la formation d'une légion franche étrangère. Cette légion, qui se réunirait à Dunkerque, n'admettrait que des étrangers, particulièrement des Hollandais et des Brabançons. Elle compterait 2,822 hommes dont 500 cavaliers. Un conseil d'administration réglerait, sous l'autorité et la surveillance du pouvoir exécutif, tout ce qui concernait la formation, l'organisation, la composition, la discipline, la tenue de la légion, et le ministre de la guerre lui donnerait une somme de 2,238,553 livres 10 sous après avoir rendu au ministre des relations extérieures les avances faites par Dumouriez. En cas de licenciement, les légionnaires recevraient de l'argent pour regagner le lieu de leur domicile, et s'ils s'étaient distingués par leurs actions, la décoration militaire ou tout autre signe de la reconnaissance nationale.
Une légion de Belges et Liégeois existait déjà. Elle avait été formée, grâce aux secours du ministre Dumouriez, par un comité général révolutionnaire des Belges et Liégeois unis. Ses chefs étaient le général Rosières et
(I) Discours de Lajard et de Brissot, 8 juillet; décret de TAssemblée, 28 juillet 179i.
le colonel Fyon. Elle prenait part à la guerre commençante, et dans la journée du 18 juin, à la prise de Gourtra^, elle enlevait un canon. Après la retraite de Luckner, les Belges et Liégeois se divisèrent : les uns restèrent au camp de Maulde sous le commandement de Dumouriez dont ils connaissaient l'attachement à la cause de la liberté belge ; les autres, demeurés dans les cantonnements de Lille et de Givet, furent employés au service extérieur de ces deux places. Mais TAssemblée législative ne les oubliait pas. « Si l'homme de bien aux prises avec la fortune» disait Lemontey, était pour les anciens le spectacle le plus digne des regards du ciel, quel grand intérêt ne doivent pas exciter ces généreux citoyens, fugitifs, mais indomptables, soldats de la liberté jusqu'à la mort, et à qui les revers n'ont ôté ni l'espérance ni la force de vaincre pour elle! » La Législative vint en aide à ceux qu'elle nommait les compagnons de notre destin et de nos armes. Le 28 juillet, elle décrétait qu'une somme de 500,000 livres, fournie par le ministre des affaires étrangères, serait consacrée à l'entretien, armement et équipement des Belges et Liégeois qui serviraient en corps, comme ils l'avaient fait jusqu'alors, sous les ordres des généraux français (1).
Après la légion batave et la légion belge et liégeoise vint une troisième légion étrangère, celle des Allobroges. Le 8 août, sur une motion de Kersaint, appuyée par Delacroix et La Source, puis sur le rapport de Coustard , l'Assemblée législative décida la formation d'une légion d'AUobroges ou de Savoisiens, de Piémontais et
(i) Mon., réimpr., XIII; ii3, 260, 272, 287.
d'habitants du Valais. Cette légion, composée comme celle des Belges et soldée comme les autres troupes françaises, compterait 2,159 hommes : 14 compagnies légères de 120 hommes chacune, dont 7 de fusiliers et 7 de carabiniers, un régiment de cavalerie légère et une compagnie d'artillerie (1).
Pour mieux attirer les étrangers et provoquer les désertions dans T armée des coalisés, Autrichiens, Prussiens, Hessois, l'Assemblée législative rendit son décret du 2 août. Tout sous-officier ou soldat qui viendrait en France en déclarant qu'il embrassait la cause de la liberté, aurait une pension de 100 livres ainsi qu'une gratification de 50 livres, et s'il s'engageait dans nos corps, il pourrait recevoir pour ses services, ses actions d'éclat et ses blessures les mêmes récompenses et la même retraite que les nationaux. Ce décret, traduit en allemand, fut affiché partout au delà de la Lauter et du Rhin sur les murs, sur les arbres des routes, à la porte et dans les latrines des cabarets. On s'en servait pour envelopper toutes les marchandises expédiées en Allemagne. On le collait en guise d'étiquette ou de réclame sur des bouteilles d'eau-de-vie qu'on déposait aux abords des avant-postes ennemis. Les paysans de Flandre le mettaient dans l'intérieur de chaque miche de pain qu'ils vendaient aux Autrichiens. « C'est aux patriotes, disait un journal, à être ingénieux sur les moyens de répandre ce décret parmi nos adversaires (2). » .
(1) Décret du 8 août 1792. »
(2) Cf. A. CIluquet, Retraite de Brunswick, 95; CUronique de PariSy 6 sept. 1792.
Mais que faire de ces déserteurs allemands? Pourquoi ne pas les former en légions, de même que les Hollandais, les Belges et les Savoisiens? Deux Allemands, devenus Français de cœur et sincèrement attachés à la Révolution, Cloots et Saiflfert, eurent l'idée de créer une Légion des Germains.
Ardent, exalté, plein de contrastes criants, grossier malgré sa noblesse, superficiel quoique fort intelligent, original, spirituel, piquant, mais bizarre, pédantesque, emphatique, désordonné, manquant de goût, poussant l'enthousiasme jusqu'à l'extravagance et au fanatisme, proposant de mettre à prix la tète des rois et approuvant tout haut les massacres de septembre, nullement ambitieux et pourtant vaniteux, pétri d'amour-propre, s'imaginant qu'il faisait trembler les tyrans, hardi, fier, osant lutter contre Robespierre, et néanmoins perfide, dénonçant ses anciens amis les Girondins comme des ennemis de la patrie, tel était Jean-Baptiste ou, ainsi qu'il se prénommait, Anacharsis Cloots.
Il rêvait une république universelle et regardait la révolution de France comme la révolution du monde et l'Assemblée nationale comme le noyau d'une assemblée vraiment œcuménique. Le 19 juin 1790, il paraissait devant la Constituante en qualité d'orateur du comité des étrangers, présentait l'ambassade « la plus sainte qui fut jamais », des hommes de tous pays, revêtus de leurs costumes nationaux, Allemands, Prussiens, Hollandais, Suisses, Brabançons, Liégeois, etc., et il disait dans son discours que la trompette qui sonnait la résurrection d'un grand peuple avait retenti aux quatre coins de l'univers; que la fête de la Fédération serait la fête du genre humain comme celle des enfants de la France; que des étrangers de toutes les contrées de la terre pren-
draient part à cette solennité, et que si leur patrie était encore dans les fers, elle serait libre un jour sous l'influence de l'inébranlable courage et des lois philosophiques des Français.
Dès lors, il est le représentant, le patron des révolutionnaires de l'extérieur. Il délivre des certificats de présence aux Allemands et autres qui furent témoins de la fête du 14 juillet 1790, et ces attestations, écrites « au chef-lieu du globe », font savoir aux hommes libres de la terre que tel ou tel « membre du souverain opprimé a eu l'honneur d'assister à la Fédération en vertu d'un décret émané de l'auguste Sénat français. » Il se proclame r orateur du genre humain, et tel est le titre d'un ouvrage qu'il publie au commencement de 1791. Selon lui, il n'y aurait bientôt qu'une nation unique, ou mieux, la France serait une Philadelphie « dont l'enceinte embrasserait toute la famille anthropique » ; Paris deviendrait le temple de la patrie universelle, et la nouvelle constitution, la constitution des deux hémisphères; le monde, réuni dans une paix perpétuelle, n'aurait qu'un Parlement où siégeraient 10,000 députés.
Pour avoir cette paix perpétuelle, il fallait faire la guerre, la dernière guerre, la guerre contre les tyrans. Cloots la prêcha, la prépara. Le 21 avril 1792, il venait à la barre de la Législative et offrait' à la nation une somme de 12,000 livres destinée à Téquipement de 40 à 50 combattants « dans la guerre sacrée des hommes contre les couronnes ». Il était sûr du succès : les Français, « plastronnes de la Constitution », seraient invincibles ;*ils soulèveraient partout « la jacquerie des laboureurs »» et ils auraient pour eux tous les paysans; ils augmenteraient les 83 cases de leur damier « de 12 cases
nouvelles dont le rebord serait le Rbin et le sommet des Alpes » ; ils briseraient tous les sceptres (1).
Jean-Geoflfroy Saiflfert avait, en 1792, 45 ans. Il était né à Leipzig, et c'est pourquoi il ajoutait à sa signature le titre de « médecin saxon ». Après avoir pratiqué cinq années à Chaumot, dans le Gâtinais, puis deux années à Pont-sur-Seine, dans la Champagne, il était venu s'établir à Paris en 1777 (2). Il acquit bientôt une telle réputation que Philippe d'Orléans et Madame de Lamballe l'attachèrent à leur service. Ce fut lui (jui, à Londres, en 1790, soigna le duc atteint d'une maladie vénérienne (3). La princesse de Lamballe était regardée par ses médecins comme épileptique et incurable ; tous les jours elle perdait connaissance, et après deux heures de convulsions, tombait dans une léthargie cataleptique qui durait neuf heures ; en 1787, au bout d'un traitement de onze mois, elle fut radicalement guérie par Saiflfert (4).
Malgré ses belles relations, notre Allemand n'aimait
(1) Voir le livre d^Avenel sur Cloots et surtout Tarticle de Henri Baulig, dans la Révolution française du 14 octobre 1901.
(2) Il demeura d*abord rue Croix-des-Petits^^hamps, dans la maison du dentiste Bourdet, puis, rue de Richelieu, enfin (au commencement de la Révolution), aux Arcades du Palais-Royal, n* 156.
(3) « Je n*ai, dit-il, jamais eu rien de commun avec lui que la réparation des vices physiques dont cet individu était plus souvent affecté qu'un être raisonnable », et il ajoute que, connaissant Thomme, il n*a jamais pu « prendre un intérêt politique pour sa personne ».
(4) Cf. M«« de Genlis, Mém,, II, 287. « M™» de Lamballe, a dit Saiffert, était une femme qui aimait ses plaisirs; elle tombait souvent malade, se guérissait, payait et flattait son médecin, et ne se doutait pas de ce que c'est qu'une révolution et l'égalité des droits; elle aima ce qu'elle appelait la liberté ; mais elle l'entendait comme une princesse et faisait rire celui à qui elle en parlait ». Il assure dans des ÈAtrœge zur ûhsckaftliehen Arzneilehre (1804, I, 321 et 18, 163), qu'il lui conseilla vivemeni de rester à Spa et qu'il tenta de la sauver.
pas la monarchie. Quelques-uns de ses nobles clients le qualifiaient d'original et d'enragé, et la princesse de Lamballe lui dit plusieurs fois qu'il n'était qu'un républicain et un démocrate. Lui-même assurait qu'il avait été l'objet de deux lettres de cachet et que, sans les puissants personnages qui lui devaient la santé, il eût été expulsé de France. Il s(» prononça donc hautement pour la Révolution et il fut des premiers à s'inscrire au club des Jacobins. Il projetait de publier une gazette en langue allemande pour propager au delà du Rhin l^s nouveaux principes. Il faisait une traduction de la Déclaration des droits de l'homme et l'envoyait à Francfort, à Leipzig, à Hambourg afin qu'elle fût imprimée et répandue avec profusion. Il commençait une traduction de la Constitution de 1791. Durant ses heures de loisir, par goût et aussi parce que « la prose frappe moins la mémoire », il composait des vers en l'honneur de la liberté, et il avait dans ses liroi*^ le manuscrit d'un drame intitulé La mort de Bassville ou la sotte politique de la cour de Rome et destiné à fkire.« effet sur la raison égarée du peuple allemand ». Neuf mois durant, il avait travaillé quotidiennement à cette piècë^^ qu'il lut à Junius Frey, beau-frère de Chabot ; il y avait-ijc mis la Révolution en action », et quatre personnages^ Bassville, Beauvallet, Girodet, Saliceti exprimaient ses propres opinions.
Toutefois il était reconnaissant. Lorsque Buzot demanda que la France fut « délivrée de la présence des Capets » et proposa le bannissement perpétuel de Philippe-Égalité, de sa famille et de la race des Bourbons, SaiflFert protesta contre ce décret d'ostracisme que la Convention avait rendu dans c un moment d'erreur et d'enthousiasme ». Ce décret établissait un principe : porté contre
une famille, il pouvait être porté contre uno autre, et puisqu'il était constitutionnel il devait être ratifié, et, avant son exécution, sanctionné par le peuple français. Un pareil décret, disait encore Saiffert, était contraire aux droits de l'homme puisque les fautes sont personnelles ; il était une punition, et pourtant nul ne peut être puni sans une loi préexistante; il était fondé sur des soupçons, et pourtant l'accusé est toujours présumé innocent jusqu'à son jugement; il était impolitique, puisqu'il offensait les Français en les regardant comme « assez vils pour reprendre un autre tyran (1) ».
Sur ce point, Saiflfert était d'accord, non avec Robespierre qui consentait à immoler les Bourbons « à la vérité des principes », mais avec la plupart des Jacobins, avec Desmoulins, avec Real, avec Marat qui refusaient énergiquement d'abandonner Égalité.
Il avait quelque influence dans le club et au mois de janvier 4793 il tenta, de concert avec Cloots, de gagner Dumouriez à la cause jacobine. Dumouriez raconte dans ses Mémoires que Saiffert et Cloots l'engagèrent à paraître aux séances de la Société, et il ajoute à ce propos que le docteur fut « un des généraux de l'anarchie (2) ». De même que Mallet du Pan et d'autres, Dumouriez a confondu Saiffert avec ce Sepher — que certains nommaient Seepferd ou « cheval marin » — cet ancien dragon et suisse de l'église Saint-Eustache, devenu en 1792 chef du
(i) Opinion d'un patriote germain sur la motion du citoyen Buzot. (Bibl. nat., Lb«* 2485.) La motion de fiuzot est du 16 décembre 1792.
(2) Dumouriez, Mém., V; 9 (édit. Barrière, II, 47); Dufort de Chevemy, Mém., II, 15. Cf. Beitraege, Vi; mais les contemporains défiguraient le nom du médecin, et on lit, par exemple, dans le n* 141 (21 mai), des Annales de la République française, que Boulanger désire s'adjoindre « Seflert ».
iO CHAPITRE PJREinER.
bataillon de la Halle-aux-Blés et en 1793 général et commandant de la petite armée qui vainquit l'insurrection girondine. Mais, comme dit un contemporain, le docteur n'avait pas fait cette infidélité à Esculape en faveur de Mars et <c tandis que l'ignorance de Sepher abrégeait les jours d'un grand nombre de nos soldats, Saiflfert se contentait d'ordonner à ses malades des clystères et des pilules qui prolongeaient leur vie (1) ».
Ses malades, en revanche, le sauvèrent de l'échafaud* Le 5 novembre 1793, sur une dénonciation du jacobin Pio, le Comité de Sûreté générale le fit arrêter et conduire au Luxembourg. Dans sa prison, Saiffert composa de nouveaux vers allemands, obscurs, lourds, prosaïques qui célébraient les droits de l'homme, la défaite des tyrans de l'Europe et le triomphe des Français républicains. Mais le concierge du Luxembourg, Benoist, fut, lui aussi, arrêté pour n'avoir pas remis à la régie des biens nationaux un rouleau d'or qu'un condamné lui avait confié, et on trouva dans ses papiers le récii d'une conversation de Saiffert avec le détenu Doucet. Le docteur avait dit à Doucet que le gouvernement établi par Robespierre incarcérait les meilleurs patriotes ; que les Cordeliers se soulèveraient incessamment contre les Jacobins; que les patriotes prisonniers, Vincent, Grammont et autres, seraient délivrés par le peuple; que Danton, qui dirigerait l'insurrection, renverserait le gouvernement et convoquerait une nouvelle Convention. Là-dessus, Saiffert fut traduit devant le tribunal révolutionnaire (2).
Il craignit pour sa tête, et il rédigea mémoire sur
(1) Tableau hist. de la guerre de la RévoL de France ^ I, 376.
(2) Mon., 30 avril 1794.
mémoire. Il niait la conversation que Doucet prétendait avoir eue avec lui, et il prenait acte des aveux du délateur : quand il aurait tenu les propos incriminés» n'était-il pas, au témoignage de Doucet» un véritable ami du bien public, un homme plein d'esprit et de savoir, qui joignait à ses talents un ardent amour de la République et un sincère attachement aux bons principes?
Il jurait, en outre, qu'il avait depuis vingt ans fait tout son possible pour propager les maximes d'une fraternité universelle, qu'il n'avait jamais eu d'autre but que de servir l'humanité et principalement la République française. Il rappelait ses poésies qui glorifiaient la liberté et représentaient « dans toute leur horreur les vices des tyrans ». Il assurait qu'il avait refusé d'être premier médecin de l'impératrice de Russie qui lui offrait 50,000 livres d'appointements et le rang de lieutenantgénéral. II affirmait qu'il avait bien mérité de sa patrie adoptive : il avait fait connaître et imprimer dans les gazettes les articles de la convention de Pilnitz que « ses frères de Saxe lui avaient procurés » ; il avait informé Barère et Couthon d'une « trame perfide » de Pitt qui s'efforçait d'entraîner le Danemark dans la coalition ; il avait démasqué Lafayette, et Gouvion, 1' « associé » du général, l'avait menacé de lui couper les oreilles; il avait dénoncé au mois de mars 1792 à Petion, maire de Paris, et au comité diplomatique de la Législative le comité autrichien et « le complot qui existait entre Gapet et compagnie avec le despote de Vienne ».
Enfin, il vantait sa frugalité, son austérité républicaine. Nourri dès son enfance de la morale fraternelle de Zinzendorf, il avait sucé avec le lait le mépris des grandeurs et des richesses. Depuis, il avait lu Épictète et les philosophes anciens et modernes. Il n'avait jamais
joué, jamais fréquenté les spectacles et les femmes. Il ue faisait qu'un repas par jour et ne buvait quotidiennement que deux bouteilles de bière.
Pio lui reprochait ses liaisons avec les aristocrates, avec des ennemis de la Révolution, avec Sainte-Foix, Sémonville, Talon et autres. Saiffert déclarait qu'il n'avait eu de relations étroites qu'avec deux ou trois amis qui venaient le voir chaque matin pendant qu'il était aux mains du perruquier, et s'il avait loué au fameux Sainte-Foix deux étages de la maison qu'il possédait et habitait au Palais-Royal, s'il avait donné des soins à M™« de Sémonville, à M™« de Montholon, à la mère de Talon, il ne connaissait qu'à peine Talon, Sémonville et Sainte-Foix.
Malgré ses protestations et ses serments, Saiffert aurait peut-être été condamné. Mais la société populaire et le comité révolutionnaire de sa section, la section de la Montagne, le proclamaient patriote et sans-culotte. Ses clients demandaient qu'il fût relâché. Un sieur Borel, qu'il traitait pour une obstruction du foie, sollicitait la permission d'aller le consulter au Luxembourg. On sut ou plutôt on voulut bien croire qu'il avait refusé de loger au Palais-Royal sous le même toit que le duc d'Orléans ; qu'il donnait tous les mercredis et les dimanches des soins gratuits aux indigents et que les grands personnages qui se présentaient alors, n'entraient chez lui qu'à leur tour; qu'il distribuait ou, comme il dit, rendait presque jour par jour aux misérables l'argent qu'il recevait des riches ; qu'il vivait, non de ses gains, mais d'un « revenu philanthropique de son pays » et d'une pension de 2,000 livres que lui servait un de ses malades (1). Il fut
(1) M'»^ de Lamballe.
acquitté le 21 mai 179i par le tribunal révolutionnaire et le 20 août suivant mis en liberté par le Comité de Sûreté générale (i).
Saiffert et Cloots sont les pères de la légion germanique. Au naois de juillet 1792, ces deux hommes conçurent le dessein de lever un corps uniquement composé de Germains et à l'avance ils désignaient les chefs de cette légion, ceux qu'on appela plus tard les quatre chefs, le Prussien Dambach, colonel en premier, le Prusso-HoUandais Van Heyden, colonel en second, l'Autrichien Schwartz, quartier-maître général, l'Alsacien Beaufort-Schœnebourg, commissaire général.
Ces six personnages, Saiflfert, Cloots, Dambach, Heyden, Schwartz et Beaufort-Schœnebourg, formèrent un comité, le comité des fédérés prussiens et allemands ou, comme on le nommait aussi, le comité des fédérés germains. Saiflfert était président et Cloots, vice-présideni de ce comité. Ils avaient de grandes vues et ils les exposaient avec conviction aux journalistes et aux députés les plus influents de la Législative. La légion, leur légion, ne devait pas seulement accueillir les déserteurs de l'empire germanique, Prussiens, Autrichiens, Hessois, exercés, aguerris, assouplis à la discipline, qui n'auraient autre chose à faire qu'à s'acclimater dans une république et dont la perte serait irréparable pour les tyrans puisqu'il leur fallait trois ans pour dresser un homme qu'ils ne pouvaient avoir que de force ou par ruse. Elle serait « le noyau de la future liberté germanique »; elle donnerait aux Allemands qui voulaient combattre le des-
(I) Voir sur Saiffert, les documents des Archives nationales, W 369 et V^ 4775.
14 CHAPITRE PREMIBR.
potisme, « un point d'appel et un refuge honorable jusqu'à ce que leurs compatriotes eussent brisé leurs chaînes ». Ces Allemands auraient ainsi le moyen de développer leurs talents militaires au profit de la nation française et en faveur de Thumanité entière. Ils lutteraient d'abord au Midi pendant que les Français lutteraient au Nord ; ils opposeraient aux Sardes ou aux Espagnols un corps redoutable où revivrait toute la discipline Spartiate, et une fois vainqueurs, ils reviendraient en Allemagne ; ils réveilleraient le peuple germanique, ce peuple hospitalier, franc, brave et fidèle, du funeste sommeil où la coalition des princes, des prêtres, des nobles et des hommes de loi le tenait plongé ; ils feraient fleurir de nouveau la liberté sur le sol de la Germanie, où elle avait pris naissance ; ils affranchiraient enfin cette terre aile mande, le berceau des Français, le pays d'où la France avait tiré son nom (4 ).
A cette époque. Français et Allemands se qualifiaient de frères. Un gazetier parisien n'écrivait-il pas en janvier 1792 que, lorsque l'armée française passerait la frontière de Télectorat de Trêves, son général devrait faire une proclamation qui commencerait ainsi : « Braves et bons Germains, nos anciens frères et encore plus nos frères aujourd'hui ?» Chaussard, dans son livre De l'Allemagne et de la Maison d Autriche^ qui paraissait en 1 792, ne criait-il pas aux Allemands qu'il exhortait à se soulever avec l'aide des Français : «Une nation qui ne forma longtemps avec vous qu'une vaste famille, vient vous associer à son bonheur ! » Klopstock appelait les Français ses frères ; dans les cercles littéraires de l'Allemagne
(i) Cf. les Faite justificatifs pour la Légion germanique^ de Saifferl, p. 2, et un mémoire de Beautort-Schœnebourg (À. G.).
LBS FÉDÉRÉS GERMAINS. 15
les Français n'étaient plus connus que sous la dénomination de Francs ou de nouveaux Francs, Franken, Neu- Franken; bientôt des commissaires français allaient dire dans le comté de Linange qu'ils étaient non pas des Franzosen, comme au temps de Louis XIV, mais des Francs, Franken, des Francs qui venaient, non pas ravager le Palatinat, mais établir la liberté (i).
Plein de ces idées de fraternité, Saiffert composait à l'avance, en son style pesant et embarrassé, le Chant de marche des futurs soldats de la légion des Germains :
<c Les Français, qu'autrefois nous tenions pour de plats esprits, les Français qui jusqu'ici jouaient avec leurs fers, effrayent maintenant la puissance qui nous enchaîne ; leur courage et leur raison étonnent la moitié du monde.
« Les despotes qui nous tiennent encore pour leurs esclaves et qui régnent sur maint peuple comme sur des bêtes, pâlissent au milieu de nous, et chacun, plein de rage, jure d'occire les Français libres en versant le sang de ses esclaves.
« Lève-toi, peuple opprimé ; debout, vous qui parlez la même langue; soyez libres, comme le Français ; révoltezvous; soyez résolus; criez à chaque tyran : « Tu es homme comme nous, nous voulons notre droit, et ne voulons pas de ta faveur ! »
« La nature nous créa égaux ; la folie de nos pères oublia un droit éternel ; elle couronna des criminels et
{\) Chronique de Paris, 15 janvier 1792; De V Allemagne et de la Maison d'Autriche, par Chaussard (Publicola Chaussard, le futur commissaire du Pouvoir exécutif en Belgique) ; A. Chuquet, L'Expédition de Ciutine, 137.
nous mit dans les fers; mais la nature nous crie : Arrête, prince égaré, je suis homme comme toi.
« L'acte du père ne peut jamais ravir la liberté de Tenfant ; ce que croient d'aveugles esclaves, n'est pas une loi ; ce que dit un despote et ce qu'enseigne un prêtre laissent le droit naturel à jamais intact.
<c peuples, cessez d'écouter les mensonges que les temps présents et passés enseignent en vos écrits; imposture, ruse et violence vous arrachèrent le droit que chaque despote affaiblit encore à sa guise.
« Chaque homme est libre et né l'égal de tous ; qu'on plante ce qu'on veut, le sol demeure assuré, et si un grand arbre opprime les autres arbres, on lui coupe les branches dont il les étouffe.
« frères, sang allemand, guerriers encore égarés, renoncez à votre esclavage, soyez désormais les vainqueurs de la liberté, conquérez ce droit qu'on enseigne en France, mourez libres et, vous aussi, enseignez, et cherchez, et faites que la postérité vous honore ! >
Le 6 août, le ministre de la guerre Servan recevait en son hôtel « Messieurs » Anacharsis Clools, Saiffert, Dambach, Heyden, Schwartz père et Beaufort-Schœnebourg, membres du conseil d'administration des fédérés prussiens et allemands. Servan stipulait pour le gouvernement français, et les autres, pour les chefs et officiers de la légion germanique. L'acte qui fut dressé, portait le nom de capitulation. Il réglait la formation et l'organisation de la légion ou, comme on disait aussi, de la brigade germanique. Elle n'admettrait que « des étrangers ou enfants de famille étrangers, ni aucun déserteur de Tarmée française ». Dambach et Heyden seraient particulièrement chargés de la mettre sur pied. Ils nomme-
raient les officiers^ mais le ministre examinerait les sujets présentés qui devaient avoir de bons répondants et il pourrait proposer au conseil d'administration des personnes qu'il croirait dignes dé là confiance nationale. Les promotions et avancements se feraient séparément pour chaque arme et selon les règles prescrites dans l'armée. Les officiers recevraient une somme déterminée pour leur équipement. Les soldats auraient un prêt de 18 ou de 19 livres par mois. Était compris dans le prêt le fond de masse pour l'habillement et le petit équipement. On retiendrait par jour, pour constituer la masse, 4 sous aux officiers et 3 sous aux caporaux et soldats. Le premier habillement de la légion serait payé par l'État. Les officiers auraient leur ration de pain et de fourrage, de même que les autres officiers français. En cas de licenciement, la masse serait partagée entre les légionnaires, et, en sus, les officiers toucheraient deux mois, et les soldats, un mois d'appointements. Un article notable — l'article 16 qui fut invoqué tant de fois parles officiers de la légion — portait qu'ils seraient pensionnés comme ies ofBciers de l'armée soit par une demi-paye, soit autrement, qu'ils tiendraient toujours rang, qu'ils rentreraient dans l'armée selon les circonstances et occasions et suivant que l'Assemblée nationale l'ordonnerait. D'après la capitulation, les armes de la légion ne seraient pas les mêmes que celles du reste des troupes françaises. Il fut convenu que le conseil d'administration les ferait faire sous l'inspection et avec l'approbation du ministre. Toutefois, parce que la fabrication prendrait du temps, le Département de la guerre prêterait à la légion les fusils et sabres indispensables aux exercices des premières recrues. Il fournirait également à l'artillerie de la brigade germanique les canons et obusiers.
18 OHAPITRB PREMIER.
Le conseil d'administration était autorisé à traiter, à « contracter » pour Thabillement et l'équipement des hommes, ainsi que pour la remonte de la cavalerie. Le Pouvoir exécutif désignerait une ville ou plusieurs villes de la frontière qui conviendraient au dépôt des recrues et à la formation de la légion; Tofflcier commandant cette ville ou les villes, enjoindrait au commissaire des guerres de livrer à sa troupe tout ce qui serait nécessaire, et le commissaire ferait des revues particulières pour que le prêt fût payé. Tous les officiers de la légion devenaient par là même citoyens français et dès qu'ils auraient accompli leurs années de services — services rendus en France ou dans les armées étrangères — ils auraient la décoration militaire qu'ils pourraient d'ailleurs obtenir « après quelques actions distinguées ». La légion devait être formée dans le plus court délai. Elle serait soumise au même régime que les troupes nationales. Le ministre avançait au conseil d'administration une somme de 200,000 francs pour les premiers frais indispensables.
Tels étaient les articles essentiels de la capitulation d)a 6 août. Cloots, Saififert, Dambach, Heyden, Schwarz, Beaufort-Schœnebourg l'avaient signée avec joie. C'était, disaient-ilSj l'heureux préliminaire d'une alliance perpétuelle entre la France et la Germanie. Ils remerciaient la France, cette nation magnanime, de les regarder et de les traiter comme les représentants de ce peuple allemand qui n'attendait que le moment de secouer ses chaînes. Ils assuraient au ministre qu'ils seraient à jamais reconnaissants de ce « grand bienfait » 'de cette « distinction honorable », et ils déclaraient que le Comité des fédérés germains aurait certainement les moyens de rembourser à la France les avances qu'elle
LES FÉDÉRÉS QERMAmS. 1*9
ferait pour la levée de la légion allemande. <( Cette ressource, s'écriait Tun d'eux, nous la trouverons facilement dans les trois électorats du Rhin qui sont les plus riches de rAllemagne et les plus voisins de la France, les plus dévoués aux principes de la Révolution ! (i) »
La capitulation contenait d'autres articles relatifs à la composition, à l'armement, à l'habillement et à la paye du nouveau corps.
Il y avait dans la légion des troupes à cheval, de l'infanterie et de l'artillerie.
La cavalerie comprenait des euirassiers légers et des piconniers ; les cuirassiers et les piconniers formaient quatre escadrons, chacun de deux compagnies à 62 hommes.
L'infanterie consistait en arquebusiers et en chasseurs à pied : les arquebusiers formaient quatre compagnies, et les chasseurs à pied, deux bataillons, chacun de quatre compagnies ; chaque compagnie d'arquebusiers et de chasseurs comptait 120 hommes.
Une compagnie de 1S8 hommes constituait l'artillerie.
La brigade germanique devait donc avoir 496 cuirassiers, 496 piconniers, 480 arquebusiers, .960 chasseurs à pied et 158 artilleurs, en tout 2,590 hommes.
Il y avait dans chaque compagnie à cheval 1 capitaine, 1 premier lieutenant, 1 lieutenant en second, 3 maréchaux de logis dont un en chef, 5 brigadiers dont un fourrier, 1 trompette, 50 cuirassiers ou piconniers.
Dans chaque compagnie d'infanterie, 1 capitaine, 1 premier lieutenant, 1 lieutenant en second, 1 sergent-
(I) Mémoire de Beaufort-Schœneboarg (A. G.).
20 CHAPITRE PREMIBIt.
major, 4 sergents, 8 caporaux dont un fourrier, 2 tambours, 1 cor de chasse, 102 arquebusiers ou fusiliers.
Dans la compagnie d'artillerie 1 capitaine commandant, i capitaine en second, 1 premier lieutenant, l lieutenant en second, 1 sergent-major, 4 sergents, 9 caporaux dont un fourrier, 8 appointés, 4 artificiers, 4 ouvriers en bois, 4 ouvriers en fer, 60 canonniers de 1^ classe et 60 canonniers de 2* classe.
L'état-major devait comprendre, outre le colonel en chef et le colonel en second, 4 lieutenants-colonels en premier et 5 lieutenants-colonels en second, 1 adjudant général et 6 adjudants, 1 quartier-maître trésorier général et 5 quartiers-maîtres trésoriers, 1 commissaire général des vivres, l chirurgien-major en chef, 6 chirurgiens-majors et 6 aides-chirurgiens (I), 2 aumôniers, l'un protestant, l'autre catholique (2), 12 musiciens, 1 tambour-major et l cor de chasse-major.
Le colonel en chef touchait par mois 1006 livres; le colonel en second 800 ; les lieutenants-colonels en premier, l'adjudant général et le quartier- maître général 500 ; le lieutenant-colonel en second et le chirurgien en chef 400 ; le commissaire général des vivres 333 livres 6 sous 8 deniers; les quartiers -maîtres trésoriers 175 livres ; les chirurgiens-majors 150 ; les adjudants, 120; les aumôniers 100; les aides-chirurgiens et les musiciens 100. La cavalerie était mieux soldée que l'infanterie; un capitaine, un premier lieutenant et un
(1) Il y avait, au mois de février 1793, quatre officiers de santé employés dans la légion, et le ministre fieurnonville trouvait ce chiffre trop fort.
(2) Il semble qu'on n*ait pas trouvé d'aumônier protestant; l'aumônier catholique se nommait Bcmetzrieder.
second lieutenant touchaient dans les troupes à cheval 300, 150 et 125 livres; dans Tinfanterie 230, 130 et 100 livres (I).
Les cuirassiers légers avaient le casque avec panache et cocarde, la cuirasse de cuivre battu ou de cuivre doré, selon qu'ils étaient soldats ou officiers, Thabit et la sou* breveste couleur de chamois, le manteau et les bottes fortes avec éperons.
Les piconniers : l'habit vert avec doublure rouge, collet blanc et revers rouges, le gilet chamois à simple rang de boutons, les boutons d'habit et de gilet blancs à la houssarde, le casque avec cocarde et plumet, le col noir et le manteau.
Les arquebusiers : l'habit vert-bouteille avec doublure et revers noirs, parements bleus et rouges et boutons jaunes; le gilet noir avec double rangée de boutons; le pantalon vert; le casque avec cocarde et plumet tricolore mêlé de vert; le col noir et deux épaulettes aux trois couleurs.
Les chasseurs à pied : Thabit vert-dragon avec doublure blanche, collet blanc, revers rouges, parements bleu de ciel, la petite patte en travers rouge, les boutons portant l'inscription Liberté et Égalité, Légion des Germains; le gilet chamois à double rang de boutons; le pantalon chamois; souliers et demi-guêtres; casque avec cocarde et plumet.
L'artillerie : habit, gilet et pantalon bleus avec doublure rouge, collet blanc, parements bleu de ciel et rouges, boutons rangés comme dans l'infanterie et deux
(i) Exactement ^ livres, 15 sous, 6 deniers; i3i livres, 5 sous, et 100 livres. Un cavalier touchait par mois 19 livres 17,6; un fantassin 18 livres.
épaulettes, casque avec cocarde et plumet, souliers et demi-guêtres.
On n'apprend pas pourquoi Dambach, le chef de la légion, appelait ses cuirassiers cuirassiers légers. Il voulait sans doute dire par là que ses quatre escadrons auraient une rapidité que les cuirassier^ n'avaient pas d'ordinaire; il désirait qu'ils joignissent à la vigueur des coups l'agilité des mouvements, qu'ils eussent des chevaux non pas lourds et massifs, mais légers, prompts et, selon un mot du temps, véloces ; il choisit de beaux hommes forts et lestes tout ensemble et il leur donna des bêtes triées avec grand soin en Normandie et ailleurs. Les cuirassiers de la légion, écrivait-il, « sont de mon invention ; c'est une arme neuve. J'ai multiplié les êtres en fortifiant les individus, et dans la disette actuelle des chevaux, j'ose assurer qu'ils sont de la plus grande utilité ; avec 600 cuirassiers légers, j'attaquerais toujours avec succès 3,000 hommes de cavalerie, j'en prends l'engagement le plus solennel (1) ».
Les piqueurs à cheval ou piconniers ou, comme Dambach les nommait également, les uhlans, ou, comme le capitaine Mahon les nomme, en 18î7, les lanciers, avaient pour armes la lance, le sabre et le pistolet. Mais le conseil d'administration déclarait, après le licenciement de la légion, qu'il n'avait acheté que 150 lances. Il y eut évidemment peu de piconniers qui se servirent de cette arme. Aussi, dès le mois de mai 1793 et lorsque Dambach n'était plus à la tête de la brigade germanique, furent-ils qualifiés de dragons; cette dénomination paraissait sans doute plus claire que celle de piconniers.
(1) Dambach à Pache, 10 octobre 179i (A.. G.).
Les arquebusiers avaient, comme leur nom Tindique, des arquebuses, et le conseil d'administration prétend qu'il en acheta 200.
Les chasseurs à pied devaient avoir des fusils à cylindre qui furent commandés en Hollande et à Liège, mais qu'ils ne reçurent jamais.
Nous savons enfin, par les comptes de la légion, qu'il y avait pour les cuirassiers non seulement des sabres et des pistolets, mais des espingoles, à raison d'une espingole par cinq hommes.
Le 12 août Gloots paraissait devant l'Assemblée législative et lui présentait quelques Prussiens, ses compatriotes. « Ils ont, disait-il, juré la délivrance de leurs pénates et ils se promettent d'attirer à eux les satellites du Sardanapale brandebourgeois . Législateurs, nous vous offrons une légion prussienne », et après avoir assuré que le moment était venu d'unir tous les membres de la famille humaine, « les fédérés prussiens, concluait-il avec son emphase coutumière, vous demandent un régime militaire. Nous connaissons les détours et les issues de la forêt d'Hercynie; nous serons plus heureux que Yarus, et vous ne nous redemanderez jamais une légion qui sera invincible par l'ascendant de la vérité sur le mensonge et de la liberté sur l'esclavage ». Le discours de Gloots fut fréquemment interrompu par des applaudissements, et un membre de l'Assemblée convertit sa pétition en motion : La Législative devait décréter qu'une légion serait formée, non pour affermir la souveraineté d'un peuple, mais pour rétablir la souveraineté du genre humain. La motion fut renvoyée au Comité militaire.
Gloots reparut bientôt devant la Législative. Elle lui
avait déféré le 26 août, ainsi qu'à Schiller, à Klopstock, à Campe et à quelques autres, le titre de citoyen français. Gloots vint le lendemain remercier l'Assemblée qui daignait associer à ses travaux et à sa gloire des écrivains cosmopolites. La Source prit la parole après Cloots. «Puisque, dit-il, vous avez admis au titre de citoyen français tous les philosophes étrangers qui ont combattu les tyrans par la force de la raison, vous devez aussi admettre au nombre des citoyens français tous les étrangers qui subjugueront les despotes par la force des baïonnettes. Vous avez accordé cette faveur aux Belges et aux Sardes ; je vous prie de l'étendre aux Prussiens qui vous en ont fait la demande ; qu'il leur soit permis de former une légion qui portera le nom de Légion des Vandales, » La proposition fut renvoyée au Comité militaire qui l'accepta.
Le nom de Légion des Vandales ne prévalut pas. Si le mot vandalisme^ que Grégoire se vante d'avoir créé, n'existait pas encore, Vandale était synonyme de barbare; un journal du temps disait que les Vandales et autres barbares avaient mis le siège devant Thionville. Le nom de Légion prussienne^ proposé par Cloots dans la séance du 12 août, faillit être adopté. Mais n'était-il pas trop particulier et trop spécial? Le corps ne devait-il pas compter dans ses rangs des Autrichiens, des Hessois et autres Allemands? Le mot prussien n'avait-il pas quelque chose de déplaisant? Les gazettes n'imprimaient-elle pas que les Prussiens descendaient des Tartares? La légion fut donc appelée Légion germanique ou Légion des Germains. Le vocable germain ou germanique souriait à Cloots. Cet étrange esprit ne voulait-il pas débaptiser les Français et les nommer Germains? Ne priait-il pas la Convention d'abolir la dénomination de Français comme
celle de Bourguiynon^ celle de Normand^ celle de Gascon, et de donner à la nouvelle République un nom qui lui concilierait T Allemagne? « Notre association, écrivait-il, est une véritable union fraternelle ; le nom de Germains nous conviendrait parfaitement ; la république des Ger-mains ne tarderait pas à s'étendre sur tous les cercles germaniques (I). »
Restait la sanction de la Législative. Le 4 septembre, après avoir entendu le rapport du Comité militaire et décrété l'urgence parce que « les circonstances exigeaient l'augmentation de l'armée en troupes légères », l'Assemblée décidait qu'une légion étrangère nommée Légion des Germains serait formée dans le plus court délai. Les déserteurs de Tarmée française ne seraient sous aucun prétexte admis dans cette légion. Elle comprendrait quatre escadrons de cuirassiers légers, quatre escadrons de piqueurs à cheval, deux bataillons de chasseurs à pied, un bataillon d'arquebusiers et une compagnie d'artillerie. Elle ne pourrait excéder le chiffre de 3,000 hommes, dont 1000 à cheval et 2,000 à pied. Les cuirassiers seraient assimilés à la cavalerie; les piqueurs aux dragons ; les chasseurs à pied aux bataillons d'infanterie légère ; les arquebusiers à l'infanterie ; les artilleurs à l'artillerie; même paye, mêmes avantages, mêmes prérogatives. La formation, la composition, la discipline du corps, tout son régime intérieur, tenue, habillement, équipement, armement, remonte, recrues, transports, réparations appartiendraient au conseil d'administration sous la suiTcillance du Pouvoir exé-
(1) Procès-verbal de l'Assemblée législative, 12 et 26 août; Chronique de Paru, 28 et 29 septembre 1792; Mon. du 30 avril 1793 (discours de Cloots, 24 avril).
cutif. Il présenterait les officiers, et le ministre les nommerait. Il recevrait 100 livres pour chaque homme qu'il engagerait au service de la nation pendant trois ans de guerre et il répartirait cette somme en haute paye, supplément d'équipement et masse. Si le corps était licencié, les officiers seraient replacés, ou, comme on disait alors, remplacés dans l'armée.
Cette loi du 4 septembre 1792 qui reproduisait les articles essentiels de la capitulation du 6 août, fut Tacte constitutif de la légion germanique. Les nominations des officiers datèrent du 4 septembre. La plupart n'entrèrent au corps qu'en octobre, en novembre, en décembre, plus tard encore, et le ministre de la guerre n'expédia et n'enregistra leurs brevets que dans les derniers mois de 1792 et les premiers mois de 1793; mais tous prirent rang du jour où la Législative avait rendu la loi (1).
(i) Le lieutenant Kaeikens n'arrive au corps que le 12 octobre, et le lieutenant-colonel Beffroy que dans les premiers jours de décembre; le capitaine Montanier reçoit avis de sa nomination à Metz, le 26 novembre, avec ordre de se trouver, le 3 décembre, à Paris, où est le rassemblement; la nomination des trois officiers date du 4 septembre.
Les quatre chefs : Dainbach, Heyden, Schwarz père, Beaufort-Schœnebourg. — Les officiers allemands : Dentzler» Gerresbeim, Klauprecht, Liebenstein, Yelauer, Hirschmann, Behr, Breidbach, Gantzert, Wein* garten. — Les officiers hollandais : Grets, Harten, Kuelkens, Nagtglas, Rochus» van Vessem, Wipperman. — Les Belges : Auvray et Gharlier. — Le Liégeois Fontenelle. — Le Polonais Spett. — Les Italiens Belgrano et Leone. — Les Suisses : Ackermann, Bitzener, Derrou, Pemy, Loffing. — Alsaciens et Lorrains : Keck, Haindel, Hille, Hamberger, Baur, Imfeld, Ismert, Paul, Nordon. — Officiers français : les Pistoye, les Leigonyer, Berruyer, Mahon, Beffroy, Burac, Cbailiou, Dangerville, Juge-Brassac, Latour, Levaillant, Ninet, Boisson-Quency , Magin, Beaupré, Millarceaux, Morelle. — Hier. Klein, Camus. — Augereau, Ouy, Hébert, Bédrune, Revert, Beaumont, Boissier, Blazade, Prouille, Martin. — Marceau et Richer. — Bo, Clouet, Desbordes j Fleury, Malaquin. Maugras, Millet, Montanier, Pignard, Preuss, Roze. — Les soldats. — Etrangers et Français. — Discipline du Nord. — Plaintes de Dambach et de Heyden. — Trop de Français dans cette légion de Germains.
Le Prussien Dambach était colonel en premier de la légion. Anacharsis Cloots, son compatriote, Tavait présenté le 12 août à l'Assemblée législative comme un brave Vandale couvert de cicatrices honorables et distingué par Frédéric II dans la guerre de Sept-Ans. Mais, ajoutait Cloots, « l'insouciance de Frédéric-Guillaume, la haine que nous portons héréditairement à la Maison d'Autriche, l'amour que nous avons héréditairement pour les Français, l'horreur naturelle .du despo-
tisme lui inspirent la plus juste des vengeances». Saiffert faisait pareillement son éloge. Selon le médecin saxon, Dambach avait droit d'accuser le roi de Prusse de l'ingratitude la plus cruelle; établi en France depuis plusieurs années et marié à une Française, dont il avait un fils « né sur la terre de la liberté », il méritait d'autant plus la confiance qu'il n'attendait des despotes qu'une mort ignominieuse, et sa devise était vaincre ou mourir. Dambach devait donc rendre des services à la légion par sa vaillance et son expérience de la guerre. Luimême disait qu'il était un vieux soldat, un soldat de trente ans, qu'il avait assisté à toutes les batailles livrées par le Grand Frédéric et qu'il pouvait montrer quinze blessures. Mais il était brusque, emporté, violent. Un des capitaines de la légion, Ghaillou, raconta dans le journal de Marat que Dambach l'avait par deux fois insulté sans nul motif et que la seconde fois, en marche, Dambach, « dans un état peu convenable, l'avait traité de gueux, de coquin, de polisson et de scélérat, en le menaçant de la manière la plus outrageante avec des gestes, et cela au moins l'espace d'une demi-lieue ». Enfin, Dambach avait un grave défaut. Il ne parlait et n'écrivait que Tallemand. Le ministre aurait dû mettre à la tête de la légion un Lorrain ou un Alsacien, un Neuvinger, un Bouchard, qui connût les deux langues. Dambach ignorait le français (1).
Trois personnages, plus habiles et plus souples que
(1) Cf. Saiffert, Faits justificatifs 2; Dambach et Heyden, Exposé succinct^ i (Dambach dit qu*il est domicilié à Paris, où il a des possessions et une famille); Le Publi-iste, n" 166 et 222, il avril et 20 juin 1793.
OFFICIERS BT SOLDATS. 29
Dambach, trois hommes qui savaient à la fois le français et Tallemand, devaient mener la brigade germanique : c'étaient Heyden, colonel en second de la légion; Schwarz, quartier-maître général, et Beaufort-Schœnebourg» commissaire général des vivres.
Né d'une famille hollandaise transplantée dans le pays de Brandebourg, fils d'un lieutenant-colonel de Frédéric II, élevé à TÉcole militaire de Berlin, attaché d'abord à un régiment prussien, puis à la brigade hessoise soldée par la Hollande, Heyden avait fait la guerre d'Amérique, où il s'était, selon son expression, perfectionné dans le métier. Il avait joué son bout de rôle dans la révolution des Provinces-Unies. Au mois de janvier 1787, il allait à Berlin, chargé d'une mission secrète, dont il s'acquittait à la satisfaction entière du gouvernement. Nommé premier major au régiment de van Mayern, il servit avec distinction sous les ordres du baron de Matha, qui commandait la forteresse de Muyden, et reçut une blessure à Tattaque du poste de Soesdyk. Après la défaite, il se réfugia sur le territoire français et comme, dit-il, il avait des moyens et aimait à s'instruire, il resta tant qu'il put à Paris. Il vit la prise de la Bastille et il fut, le 15 et le 16 juillet, un des premiers à monter la garde dans son district. Lorsque s'organisa la légion franche étrangère, formée surtout de patriotes hollandais, Heyden y entra. Mais il avait attiré l'attention de Saiffert et de Cloots, qui lui ofifrirent le grade de colonel en second de la légion germanique. Il accepta, et ce fut lui qui tint la plume pour Dambach et qui proposa la plupart des officiers étrangers.
Le quartier-maître général de la légion, le Viennois Schwarz ^ d'abord soldat en Autriche, puis employé durant deux années à l'École militaire de Paris, était
entré au régiment d'infanterie du Roi et avait fait la campagne de Hanovre comme secrétaire du maréchal de Contades. Interprète au Parlement et au Châtelet pendant près de vingt ans, il comptait jouir d'une bonne pension : la Révolution survint, et il prit volontiers du service dans la légion. Mais on nous dit qu'il n'était pas de taille à remplir ses fonctions difi&ciles de quartiermaître général et qu'il n'eut d'autre rôle que d'être le truchement du colonel Dambach (1).
Schœnebourg, né à Landau, et par conséquent Français, s'appelait réellement Beaufort, et il avait germanisé son nom pour entrer dans la légion germanique (2) . Il assurait qu'il servait la France depuis I^âge de dixhuit ans, qu'il avait fait son éducation sous deux com-
. (1) Lettre de Beaufort-Schœnebourg, 30 juillet 1817 (Â. G.).
(2) C'est ainsi qu'un capitaine de la légion germanique, Schwarz fils, s*appelait Schwarz-Lenoir (nous trouvons de même, au l**" chasseurs à cheval, le lieutenant Nicolas Schwarz, dit Lenoir), et qu*un autre officier du même corps, Beaumont, s'appelait Schœnberg. C'est ainsi qu'un camarade de promotion de Napoléon, à l'Ecole militaire de Paris, Picot de Peccaduc, émigré en Autriche, prit le nom de Herzogenberg (A. Chuquet, Jeunesse de Napoléon, I, 230); ainsi qu'à Eschwiiler, en Alsace, des Français immigrés, Couvreur et Voisin, se nommèrent Decker et Nachbar (Revue d'Alsace, 1884, IV, p. 419); qu'à Bischwiller. les Lejeune devinrent Jung, etc. En revanche, des Allemands, des Alsaciens francisaient leur nom ; deux de nos généraux, Neuhaus et Hausner, se firent appeler : l'un, Maisonneuve; l'autre, Ménageur. Cloots de Gnadenthal se fit nommer Cloots du Val-de-Grâce. Gross, employé des charrois, avait traduit son nom par Legrand (Wallon, Eist. du trib. civ,, V, 394). Un soldat du régiment de Saintonge, Jaeger, de Masevaux, était dit Chasseur. D'autres changeaient leur nom en l'écrivant comme les Français le prononçaient : Scheidhauer est dit Chaidor (Hennet, Les Volont. de Paris, 1,514) ; Weingand, lieutenant au régiment d'Austrasie, est appelé Vainquant; un sous-lieutenant au 107» régiment, Klinger, n'était désigné que par la première syllabe de son nom : Klin ou Clain. Un journaliste alsacien de nos jours, Kaut'mann, ne signait plus que Marchand.
missaires ordonnateurs de Tancien régime et obtenu dans sa vingtième année la survivance de son père, contrôleur des hôpitaux de l'armée ; qu'il avait par suite étudié la partie administrative de la guerre, et peut-être ne mentait-il pas. Après une jeunesse aventureuse, il avait été en 1776 secrétaire du comte O'Kelly, envoyé de France à la cour de l'Électeur de Mayence, et quoique sa place ne dépendit pas du Département des affaires étrangères, il avait accablé de ses requêtes les ministres Vergennes et Montmorin. Il était homme de lettres. En 1789, il publiait une statistique générale de l'Ehirope qu'il intitulait pompeusement le Grand Portefeuille poli-tique, et il se vantait plus tard d'être le premier Français qui eût fait connaître à ses compatriotes la science de la statistique. Mais sur le titre il se disait secrétaire d'ambassade ; Montmorin lui donna ordre de supprimer cette qualification, et Beaufort, docilement, lui substitua celle d' c employé ci -devant dans les missions des cours étrangères (1) ». Ce fut ce Beaufort-Schœnebourg que le conseil d'administration choisit comme secrétaire général. Il avait, — jugeaient Gloots et Saiffert, Dambach et Heyden, — il avait rempli des places distinguées dans la diplomatie et en différentes cours d'Allemagne; il était doué d'une c capacité étendue dont il avait donné des preuves marquantes par ses ouvrages » ; il possédait les langues; il avait de « vastes connaissances dans les détails militaires et de finances »; il «joignait à tant de talent une expérience consommée dans les affaires». II fut nommé, avec rang de capitaine de cavalerie, commissaire général des vivres et directeur des bureaux de
(1) Cf., Masson, Le Département des affaires étrangères, 340.
l'administration. Beaufort devait s'acquitter très bien de ses fonctions. Il fut en réalité non seulement commissaire général, mais quartier-maître général , puisque Schwarz ne faisait que traduire en français les instructions de Dambach, et il suppléait souvent l'adjudant général. C'est lui, comme il s'exprime, qui centralisait toutes les opérations. Il avait sous ses ordres une chancellerie de dix employés, tant pour correspondre avec le gouvernement et les autorités, qu'avec l'administration des corps dont se composait la légion, cuirassiers^ piconniers, arquebusiers, chasseurs, artilleurs, et le conseil reconnaissait plus tard qu'il avait mérité la confiance et l'estime par son assiduité, par son zèle infatigable, par son désintéressement. Dambach et Heyden, désirant le récompenser, voulaient lui obtenir le grade, de lieutenant-colonel de cavalerie ; il refusa « pour ne pas faire de jaloux ».
Dambach, Heyden, Schwarz et Beaufort-Schœnebourg étaient les chefs de la légion, ceux qu'on nommait les quatre chefs. Mais sur ces quatre, un seul, Schœnebourg, était Français, et parmi les officiers de cette légion allemande il n'y avait guère qu'une dizaine d'Allemands dont quelques-uns déjà francisés : l'adjudant général de la légion, Dentzler ; les capitaines Gerresheim, Klauprecht, Liebenstein, Velauer, les lieutenants Hirschmann, Behr, Breidbach, Gantzert, Weingarten(l).
L'adjudant général Dentzler, né à Dresde, était un
(I) Nous n'avons pu savoir à quelle nationalité appartenait le quartiermaître trésorier des piconniers, Herrmann ; ses papiers ont été détruits par les Vendéens, et nous ignorons s'il est Allemand ou . Alsacien.
OFFICIERS BT SOLDATS. 33
déserteur prussien. Il avait servi treize ans dans un régiment de hussards où il était devenu maréchal des logis en chef, puis au régiment des gardes suisses, puis dans la garde nationale soldée de Paris. Il montra, dit-on, un grand dévouement aux chefs de la légion, et il avait « la faculté de se rendre utile pour l'instruction et le service journalier de la troupe ».
Le baron Guillaume de Gerresheim , né en Prusse et âgé de 35 ans environ, avait produit ses titres au colonel Dambach qui V « agréa avec grand plaisir » comme capitaine d'infanterie. Cadet volontaire au !•' régiment de l'artillerie prussienne, lieutenant de chasseurs et aide de camp du général Des Granges dans la guerre de succession de Bavière, officier aux chasseurs hessois durant la guerre d'Amérique, et, à son retour dans le régiment Prince-Charles, capitaine au 3* régiment des chasseurs belges en 1790, il venait de refuser une place de capitaine que les princes français lui offraient dans le régiment de Wittgenstein. Il jurait qu'il détestait le despotisme, qu'il adoptait la France pour sa patrie et qu'il défendrait jusqu'à la mort la cause de la République « avec toute l'ardeur d'un militaire de profession et toute la fidélité d'un honnête citoyen ». Mai3 il ne fit que passer à la légion. Lo 47 octobre, il était nommé aide de camp surnuméraire du général Dumouriez avec le grade de lieutenantcolonel.
Le Mayençais Klauprecht — que les Français nommaient Cloprec — était devenu capitaine dans les chevau-légers autrichiens, et il obtint le même grade d'abord dans la légion du Centre, puis dans la légion germanique.
Le baron de Liebenslein, ancien lieutenant au régi-
ment de Royal-Deax-Ponts et capitaine d'arquebusiers dans la légion germanique, se piquait d'appartenir à une des premières familles du pays de Wurtemberg, d*être membre de la noblesse immédiate et flls aîné d'un père qui possédait des biens considérables <c dans le canton du Danube et celui du Kocher (1) ».
Velauer, dit Deux-Ponts du lieu de sa naissance, avait servi au régiment d'Anhalt-Zerbst, au régiment de Royal-Allemand, aux grenadiers de France, aux grenadiers royaux du bataillon de Nancy où il fut sergentmajor et dans la cavalerie parisienne où il s'était montré, selon son expression, un des meilleurs révolutionnaires. Cet Allemand que ses camarades nommaient « Velor » et qui devait mourir en brave à Saumur, reçut le grade de lieutenant, puis de capitaine dans les cuirassiers de la légion.
Hirschmann, qui fut nommé lieutenant de cuirassiers, avait été cavalier au régiment de Dauphin-dragons, sous-lieutenant dans la légion de Maillebois au service de Hollande, et capitaine dans la garde nationale. Aussi pouvait-il passer pour Français, et lui-même disait qu'il était né à Wesel lorsque l'armée française avait dans cette ville son quartier général.
Behr pouvait, .lui aussi, passer pour français, bien qu'il fût natif des environs de Hambourg. Après avoir feervi dans la garde nationale et pris part, à la journée du 10 août, il s'était équipé à ses frais et enrôlé au 4® bataillon de Paris. Il fit vaillamment la campagne de 1792 à Tavant-garde de l'armée de la Moselle et devint sergent de grenadiers. Malade, obligé d'entrer
(1) Liebenslein au Directoire, H mars 1797 (A. G.).
le 25 décembre à l'hôpital ambulant de Merzig, il regagna Paris, et une fois guéri, vendit son fonds de marchand limonadier pour entrer dans la légion germanique où il finit par être lieutenant en premier des cuirassiers.
Breidbacb, lieutenant de chasseurs, né dans la principauté de Nassau- Weilbourg, soldat durant dix-se])t ans au régiment de Touraine, pris deux fois par les Anglais dans la guerre d'Amérique, avait servi pendant six mois comme sergent-major dans la garde constitutionnelle du roi.
Gantzert, lieutenant de cuirassiers, né dans la Basse- Saxe, sortait des régiments suisses et de la garde nationale soldée de Paris où il était caporal.
Weingarten, quartier-maître trésorier de l'infanterie légère, avec grade de lieutenant, était de Pardubitz, en Bohème.
Les officiers hollandais, placés par leur compatriote Heyden, étaient presque aussi nombreux que les Allemands : Barthold, Crets, Harten, Kuelkens, Nagtglas, Rochus, van Vessem, Wipperman.
Crets, lieutenant des arquebusiers de la légion, naguère sergent-major au régiment de van Mayern, s'était, après la défaite des patriotes hollandais, réfugié à Saint-Omer; là, il avait commandé en second la garde nationale, et les municipaux de la ville attestaient naïvement qu ils avaient remarqué en lui non seulement un civisme éclairé, mais beaucoup de dispositions pour le service militaire.
Harten avait servi pendant la révolution de Hollande au régiment du colonel de Win dans la compagnie dont Heyden était capitaine. Il s'était fixé dans une commune
du Nord, à Rubrouck, où ses nouveaux concitoyens, qui le jugeaient homme d'honneur et de probité, l'avaient élu capitaine de la garde nationale. Le 1^ août 1792, il était nommé quartier-maître trésorier des chasseurs à cheval de la légion franche étrangère. Mais il n'avait que le grade de lieutenant. Aussi, lorsqu'il reçut l'offre d'une place de capitaine dans l'infanterie légère de la légion germanique, il accepta volontiers ce nouveau poste.
Kuelkens, lieutenant aux chasseurs de la légion, était, lui aussi, selon son expression, une des victimes de la révolution batave. Réfugié, dès 1787, à Saint-Omer, où il devint capitaine de la garde nationale, il n'hésita pas, lorsque éclata la guerre, à quitter sa femme et ses trois enfants pour défendre sa patrie adoptive : les républicains hollandais, disait-il, opéraient leur propre délivrance par la Révolution française, et il jurait de ne poser les armes que lorsque le dernier oppresseur aurait mordu la poussière.
Nagtglas, lieutenant dans la légion du rhingrave de Salm, avait abandonné son pays pour échapper à « la contre-révolution causée par les barbares Prussiens que secondaient les infernales menées du ministère anglais » et, grâce à « la bienfaisance de la nation française », il vivait à Watten, dans le district de Bergues, lorsqu'il partit pour remplir dans les cuirassiers de la légion germanique l'emploi de lieutenant, puis de capitaine.
Rochus se piquait d'être bon soldat et républicain. Officier au service de Hollande, réfugié à Béthune, et adopté comme capitaine à la suite de l'armée française, il donnait au fils qui lui naissait sur le sol de sa nouvelle patrie le prénom de Liberté. Il s'empressa d'accepter
une place de capitaine à la légion germanique, et il devait être bientôt lieutenant-colonel.
Yan Yessem, maréchal des logis dans les gardes du corps à cheval des États de Hollande, s'était retiré à Saint-Omer. Le club et la municipalité de cette ville attestaient ses services civiques et son patriotisme. Il fut, le 7 novembre 1792, nommé lieutenant de cuirassiers à la légion germanique. « Je tâcherai, écrivait-il au ministre, de justifier votre choix en maintenant de tout mon pouvoir la liberté et l'égalité et en servant fidèlement la République de France que j'ai adoptée depuis longtemps pour ma patrie. » Il tint parole et il déploya une bravoure héroïque.
Wipperman, capitaine de cavalerie, s'était très bien comporté pendant son séjour en France, et les municipaux de Saint-Omer certifiaient qu'il avait toujours manifesté des sentiments conformes aux principes de la Révolution. Il fut nommé capitaine de piconniers à la brigade germanique.
Les Belges, les Liégeois, les Polonais, les Italiens étaient pareillement représentés dans le corps des officiers de la légion ; les Belges par Auvray et Charlier ; les Liégeois par Fontenelle; les Polonais par Spett; les Italiens par Belgrano et Leone.
Auvray, ancien garde du corps d'Artois et lieutenant de gendarmerie à Melun, était né à Ypres. Dumouriez l'attacha comme adjoint à l'état-major de l'armée de la Belgique. « Cet officier, disait le général, me sera fort utile parce qu'il est Flamand et parle très bien la langue du pays. » Grâce à la recommandation de Dumouriez et de deux maréchaux de camp, Dampierre et Du Hamel, Auvray obtint aisément du conseil d'administration et
du ministre de la guerre une place de capitaine aux cuirassiers de la légion.
Charlier s'était distingué par sa bravoure à Tattaque de Turnhout et il avait mérité les éloges de Vandermersch. Aussi, fut-il nommé premier lieutenant au 4« régiment de chasseurs, dit régiment des Canaris, à cause de son uniforme jaune. Entré en 1792 dans la légion des Belges et Liégeois unis avec le grade de capitaine en second, il avait eu la main gauche coupée au 31 août à TafiFaire du camp de Maulde, et il faisait campagne dans les bois de l'Argonne, à la Chalade, lorsqu'il donna sa démission parce que le général Rosières ne l'avait pas nommé capitaine en premier. De retour à Paris, il s'estima heureux d'obtenir une lieulenance dans une compagnie d'arquebusiers de la légion germanique.
Le Liégeois Fontenelle, sergent aux gardes suisses, entra dans la légion avec le même grade à la fin d'octobre 1792; mais, deux mois après, il était adjudant, et en avril 1793, adjudant-major.
Spett, premier lieutenant et bientôt capitaine des piconniers, était de Praga, le faubourg de Varsovie. Il avait présenté au colonel Dambach, outre un passeport qui constatait son arrivée en France dans l'année 1791, une cartouche de six années de service dans la cavalerie polonaise. Il fut chargé le 5 novembre par le conseil d'administration de se rendre en Flandre et en Belgique, à Lille, à Bruxelles, à Liège pour engager des hommes et acheter des fusils.
Belgrano, qui signait alors Belgrann, qui signa plus tard Belgrane et que ses camarades nommaient Bellegramme^ était natif de Turin ; mais on ne sait rien de ses antécédents, sinon qu'il avait été, — disait-il, — capi-
taine dans la légion du rhingrave de Salm au service de Hollande.
Leone, né à Livourne, était engagé en 1791 au 72* régiment d'infanterie; mais il prouvait qu'il avait été banni des États du grand-duc de Toscane « pour cause de civisme » et il fut nommé lieutenant en second aux chasseurs à pied.
Des sous-offlciers aux gardes suisses, Suisses de naissance, Ackermann, Bitzener, Derrou, Perny avaient obtenu dans la légion une place d'officier.
Ackermann était de garde le 10 août au château de Saint-Cloud. Mais il prouvait qu'il avait « reconnu la souveraineté du peuple » en remettant ses armes à la municipalité du lieu, et il demandait à servir la France, sa nouvelle patrie, comme sous-lieutenant dans la légion des Germains. Dambach le fit nommer lieutenant en second dans les arquebusiers.
Bitzener, qui fut tué à Sâumur, était fils d'un des Suisses du château de Versailles.
Derrou assurait qu'il avait servi avec zèle et distinction durant près de neuf années aux gardes suisses, et il fut en 1793 adjudant-major dans la légion.
Un autre Suisse, le Fribourgeois Lofftng, chirurgienmajor au régiment des gardes suisses pendant douze ans, exerça les mêmes fonctions à la brigade germanique. Il devait, avec tous les Suisses de la légion, prêter à Fontainebleau, devant la municipalité, le serment de fidélité à la République, et il disait alors que tout Suisse était républicain, qu^il avait vu avec plaisir le changement de monarchie en république. '
Les Alsaciens et les Lorrains qui savaient à la fois
l'allemand et le français étaient assez nombreux parmi les officiers de la légion : Keck, Haindel, les deux Hille, Hamberger, Baur, Imfeld, Ismert, Paul, Nordon.
Keck, natif de Neuf-Brisach, docteur de TUniversité de Strasbourg, attaché naguère au régiment suisse de Reinach, était avec Loffing chirurgien en chef de la légion.
Le Strasbourgeois Frédéric de Haindel, sous-lieutenant au régiment d'Âlsace-infanterie et au régiment de Lauzun-hussards, puis officier de cavalerie en Autriche, était chaudement recommandé par le lieutenant général George de Vietinghoflf. En 1788, VietinghofT, employé dans la Haute-Alsace, avait pris Haindel pour aide de camp; il vantait son activité, ses talents et son zèle ardent pour le pays, le déclarait instruit et exact à remplir ses devoirs. Ce trop flatteur témoignage ût nommer Haindel lieutenant-colonel en premier des piconniers.
François Hille, fils d'un avocat de Colmar qui fut secrétaire-interprète du conseil souverain d'Alsace, avait servi dans un bataillon de milices de sa province, puis comme volontaire au régiment de Nassau, puis comme prévôt dans la légion de Maillebois. Réfugié en France après la défaite des patriotes, et volontaire dans une compagnie du Panthéon, il commandait la garde nationale de Caulaincourt, dans l'Aisne, lorsqu'il fut nommé lieutenant-colonel des arquebusiers de la légion germanique. Son fils Joseph, cadet dans la légion de Maillebois et au régiment hollandais de Wesselot, l'avait suivi dans la légion comme lieutenant en second.
Ham berger, fils du notaire et syndic d'Ammerschwihr en Haute-Alsace, avait servi aux dragons de Schomberg, à la légion corse, au régiment d'Anhalt, puis comme
maréchal des logis dans la légion de Maiiiebois, puis comme lieutenant sous les ordres du baron de Kleinenberg et du futur général Rosières dans le corps des ublans de la province d'Utrecht. Retiré à Paris après l'avortement de la révolution batave, il vivait de la pension que le gouvernement avait allouée aux réfugiés hollandais, lorsqu'il fut nommé capitaine de cuirassiers à la légion germanique, et il y devint bientôt lieutenantcolonel en second.
Baur, né à Altkirch, se recommandait de ses compatriotes, les deux députés Pflieger et Ritter. Il avait été sergent aux gardes suisses; mais il était, au iO août, détaché à Dieppe, et, disaient ses répondants, « s'il avait été à Paris, le seul soupçon des trames qui se nouaient au Château lui aurait fait quitter le régiment ». Pflieger et Ritter ajoutaient qu'il savait l'allemand et qu'il serait utile par ses connaissances militaires dans une légion de nouvelle levée. Il fut nommé lieutenant en second des piconniers.
Imfeld était de Thann. Dragon au régiment de Schomberg, il avait déserté en Piémont où il servit dans le régiment de Courten, et, à la suite de blessures qu'il reçut sur les côtes de Sardaigne en combattant les pirates barbaresques, dans le bataillon des Invalides. De retour en France avec une gratification de trois cents livres, et après un court passage au régiment des dragons de La Rochefoucauld où il fut trompette de la compagnie de Salis, il était devenu boutonnier. Un sieur Lefèvre, propriétaire à Saint-Domingue, voulut l'emmener aux îles comme son homme d'affaires. Tous deux partirent ensemble. Mais à Nantes, Lefèvre reçut de mauvaises nouvelles de la colonie; il s'embarqua seul, et Imfeld vécut à Nantes comme il put. Rentré à Paris
en 1791, il travaillait dans une manufacture de tabacs. Les témoignages de sa section, ses services militaires, sa connaissance de Tallemand et de Titalien lui valurent le grade de maréchal des logis dans la légion germanique, et il devait être bientôt lieutenant, puis capitaine.
Le Lorrain Ismert, ancien soldat au régiment suisse de Salis-Samadej avait servi durant quinze mois dans la garde nationale parisienne soldée, et depuis, comme grenadier volontaire, au bataillon des Petits-Pères- Nazareth, Il était alors limonadier. « Le citoyen Ismert, écrivait-il au ministre, élevé depuis la plus tendre enfance dans Tart militaire, se flatte d'y avoir quelques connaissances, et il possède la langue allemande ainsi que la française. » Il fut nommé lieutenant dans les cuirassiers de la légion.
Paul, fils d'un marchand de Sarrelouis, soldat au régiment de Nassau, employé à Marseille durant trois ans au bureau des postes et lieutenant de la garde nationale, fut nommé lieutenant des piconniers et devint quelques mois plus tard adjudant-major.
Le Messin Euchel Nordon, fils de Mayer Nordon, professait, comme on disait alors, la religion de Moïse, et il est sans nul doute un des premiers juifs qui aient été capitaines dans l'armée française. Il demeurait à Paris rue Neuve-Saint-Eustache sous le nom d'Anselme Nordon, ou simplement d'Anselme, et ses concitoyens de la section de Brutus le regardaient comme un bon patriote et un citoyen zélé pour la chose publique. Sergent, puis sous-lieutenant au bataillon de la Jussienne, il était du détachement qui vint garder Besenval à Brie-Comte- Robert. Il reçut un brevet de lieutenant dans les chasseurs à pied de la légion.
Outre ces Lorrains et ces Alsaciens, et contre la capitulation, des Français de l'intérieur étaient officiers dans la brigade germanique.
Le ministre les avait promus parfois à la légère. Doux habitants de Saint-Remy, les frères François-Louis et Joseph-Antoine Pistoye furent nommés, le 7 novembre 1792, capitaines de cuirassiers dans la légion germanique sur la recommandation de l'ancien ministre Servan et du général Meusnier, et ils fournirent, en exécution de la loi, les pièces justificatives de leur civisme : un certificat du commandant de la garde nationale Pélissier qui constatait qu'ils avaient fait exactement leur service depuis le commencement de la Révolution en qualité de capitaines; un autre certificat signé par sept députés et confirmé par deux notables citoyens d'Arles, Antonelle et Bonnemant; un troisième certificat de la section du Mail. Les frères Pistoye s'équipèrent et se rendirent à leur corps. Soudain, le 17 novembre, deux députés des Bouches-dù-Rhône , Durand -Maillane et Pélissier — le même Pélissier qui délivrait naguère aux deux Pistoye un certfficat élogieux — prévinrent le ministre qu'il n'y avait pas de citoyens moins dignes des places de la République que les frères Pistoye : ils avaient été du parti des chiffonistes et ils étaient accusés de monopole dans la vente des biens nationaux. Le ministre les renvoya sur-le-champ.
D'autres nominations n'étaient que passagères, et certains ne demandaient un grade dans la légion que pour quitter le corps aussitôt et entrer dans la ligne avec le même grade ou un grade supérieur. Tel fut le cas des deux Leigonyer, François et Amable, l'un fils, l'autre frère du général de ce nom.
François avait à peine 19 ans. Au mois de juin 1792
Leigonyer, alors colonel du 11® cavalerie, lui fit avoir dans son régiment la sous-lieutenance qui devait être donnée à un flls de citoyen actif en alléguant que le jeune homme servait dans la garde nationale parisienne depuis plus de deux ans. Au mois de septembre, devenu maréchal de camp, Leigonyer lui obtenait une place de capitaine dans la légion des Germains, puis le faisait passer avec le même grade au 19® dragons, et il demandait pour son propre frère Amable la compagnie que le départ de son flls François laissait vacante dans la brigade germanique. Cet Amable Leigonyer avait été jadis sous-lieutenant de cavalerie, et au mois d'octobre 1792, le général le proposait déjà au ministre pour une lieutenance-colonelle dans la cavalerie de la légion germanique en assurant qu'il était « très instruit dans l'art de Téquitation et capable de bien conduire une troupe ». Amable remplaça son neveu comme capitaine des cuirassiers légers, et peu de temps après, grâce à ce brevet facilement conquis, il était nommé chef d'escadron au 19« dragons (1).
Le neveu du général Berru^er eut un avancement plus rapide encore. Jean-Baptiste Berruyer avait servi dans la garde nationale de Lyon. Son oncle le fit nommer, en mai 1792, sous-lieutenant au 1®' régiment des carabiniers comme flls de citoyen actif; en juin, il le
(i) Voir sur ces avancements des Leigonyer un assez amusant article de Parisolte, dans le Journal de la République françaUey n® 64, 3 di'c. 1792 : il écrit que Leigonyer, capitaine retiré du service, s'est, en trois mois, avec une incroyable célérité, élevé au grade de lieutenant général, « sans avoir vu d'autre feu que celui de ses cuisines et des bureaux de la guerre», qu'il ne quittera Paris « qu'il n'ait obtenu la qualité de maréchal de France », qu'il a nommé aides de camp ses deux fils; qu'on abandonne la conduite des armées à des ignorants et à des enfants.
prenait pour aide de camp ; en septembre, il lui obtenait le brevet de capitaine dans la brigade germanique, et au mois de mai 1793, le jeune Berruyer, qui venait d'avoir 22 ans, était lieutenant-colonel dans la légion.
Quelques-uns, comme le capitaine Mahon, ne parurent jamais au corps. Sous-lieutenant au !«' bataillon de Loiret-Cher, puis au 13* dragons, Mabon avait été aide de camp de Félix Wimpflfen au siège de Thionville où il reçut une légère blessure à la main droite. Nommé adjoint aux adjudants généraux de l'armée du Rhin, il demanda une lettre de passe dans Tétat-major de Wimpffen devenu général de l'armée des côtes de Cherbourg. « J'ai appris, écrivait-il au ministre Beurnonville, que, rendant justice au mérite éclatant du général, et repoussant les calomnies qui avaient retardé jusqu'ici les effets de la reconnaissance nationale envers le brave défenseur de Thionville, vous lui avez donné le commandement, d'une armée; accoutumé à combattre à ses côtés, à prendre de ses doctes leçons, je ne ferais rien de bon sous un autre maître. » Il reçut la lettre de passe qu'il sollicitait. Mais sur ces entrefaites, il avait obtenu du ministre Pache, le 31 janvier 1793, une compagnie de piconniers à la légion germanique; il put, dès lors, sans rejoindre son corps, se qualifier de capitaine.
Le nombre des officiers français était donc considérable dans la légion des Germains ; il leur avait suffi de se faire recommander au ministre par des généraux ou par des députés.
Les uns avaient eu des grades dans l'armée active : Beffroy, Chasteigner-Burac, Chaillou, Dangerville, Juge-Brassac, Latour, Levaillant, Ninet, Boisson- Quency, Magin, Beaupré, Millarceaux, Morelle.
Beffroy, alors âgé de 52 ans, avait été capitaine aux
dragons de Gondé. Il vivait à Stenay où il était officier municipal et commandait la compagnie de cavalerie de la garde nationale lorsqu'il sollicita l'emploi de lieutenant-colonel en second des piconniers, et il assurait que, bien qu'ancien militaire, il brûlait comme un jeune citoyen de voler à la défense de la République. L'adjudant-général colonel Lestrange certifia ses talents militaires et son civisme. Le conseil d'administration de la légion jugea qu'il serait précieux par sa connaissance des manœuvres et de la discipline. « Je l'accepte avec joie » {accepdire mit Freude)^ déclara Dambach.
Chasteigner-Burac, qui devait être fatal à la légion , aussi fatal que Beffroy, avait été lieutenant en troisième au corps de l'artillerie des colonies et sergent-major ou adjudant des canonniers matelots. Il était, dit le conseil d'administration, très recommandé par des membres de la Convention, et cette protection lui valut le grade de lieutenant-colonel des chasseurs de la légion.
Le Saumurois Chaillou de la Guérinière, lieutenant, puis commandant de bataillon dans la garde nationale de sa ville natale et député par elle à la Fédération du 14 juillet 1790, sollicitait vivement un emploi dans la ligne, et après avoir été sous-lieutenant dans un régiment de cavalerie, il était lieutenant dans un bataillon d'infanterie légère lorsque Leigonyer, qui le connaissait, pria le ministre de lui donner une compagnie à cheval dans la légion germanique. Chaillou fut nommé capitaine de cuirassiers.
Dangerville avait servi dans la légion de Maillebois et il était lieutenant au régiment de Champagne quand il accepta une place de lieutenant en premier dans les arquebusiers de la brigade germanique.
Juge-Brassac, lieutenant au 60* régiment, demandait
une lieutenance-colonelle dans la légion du Nord ou dans celle des Pyrénées, parce qu'il croyait « rendre de plus importants services dans les nouvelles légions », et La Source le recommandait. « Je connais, disait le député, le zèle et le patriotisme du citoyen Alexandre Juge. » Il fut nommé capitaine de piconniers.
Lalour, lui aussi capitaine de piconniers, avait fait comme maréchal des logis, puis comme cornette, les campagnes de la guerre de Sept Ans.
Levaillant, dit Vaillant, ancien page du roi, et capitaine de remplacement au régiment de Chartres-dragons, avait obtenu dans le 14<^ dragons la place de souslieutenant qui revenait au fils d'un citoyen actif; il préféra naturellement à cette sous-lieutenance le grade de capitaine dans la légion germanique.
Ninet, ancien soldat de Royal-Allemand, et grâce à la Révolution lieutenant d'infanterie, demanda, le 13 février 1793, un emploi dans les cuirassiers de la légion germanique. Il avait, assurait-il, plusieurs années de service dans un régiment.de cavalerie ; il connaissait les manoeuvres à cheval ; il avait pris part à l'affaire de Nancy, (jui lui comptait pour campagne de guerre, ainsi qu'à la campagne de Belgique ; enfin il avait été au siège de Lille élu par ses camarades du 24« régiment membre du comité de surveillance établi par la commune, et il avait présidé ce comité. Le conseil d'administration le nomma lieutenant de cuirassiers et Dambach le prit pour aide de camp. Ninet ne citait pas, et pour cause, un acte de courage éclatant qu'il avait fait à Metz. Le 13 juillet 1791, il avait seul contenu, durant trois heures, une foule furieuse de soldats et d'hommes du peuple qui voulait forcer la grille de la caserne Coislin et égorger les officiers du 96® régiment ci-devant
Nassau. Le corps des officiers, plein d'admiration, oflfrit à Ninet la quatrième place d'officier qui serait vacante. Ninet entra comme volontaire au régiment. Six semaines plus tard, il partit en disant qu'il attendrait la place trop longtemps et qu'il n'avait pasassez de fortune pour vivre à ses propres dépens. Les officiers lui donnèrent le plus honorable certificat et une somme de six cents livres. A peine s'était-il éloigné que les plaintes pleuvaient contre lui. « Il a, écrivaient Schauenburg, Lovaria et Schelhammer au ministre, des dettes de tous côtés, et il s'y réunit des traits si avilissants que nous devons vous supplier de regarder le certificat délivré par nous comme non avenu et de lui ordonner de quitter l'uniforme du 96® régiment, attendu qu'il ne peut que le compromettre par son indigne conduite; la précaution nous paraît d'autant plus nécessaire que sa figure et sa tournure invitent à Tillusion. »
Boisson de la Fortun de Quency qui, sous la Révolution, se nomme simplement Boisson-Quency, avait suivi durant deux années les cours de TÉl^ole des ponts et chaussées. Puis il s'était engagé au régiment de Penthièvre. Congédié au bout de deux ans, il alla chercher fortune en Pologne, devint major du corps royal de l'artillerie et recueillit les témoignages les plus favorables des plus grands personnages du royaume, du prince Auguste Sulkowski, du prince Sapieha, du comte Mokranowski et du comte Sôltik. A son retour en France, il adopta les principes de la Révolution avec ardeur et publia un Bouclier de la Constitution françaisey qui fut envoyé par la section de THôtel-de-Ville à tous les districts : il y proposait de lever une armée nationale auxiliaire de 230,000 patriotes d'élite enrôlés pour deux ans. Grand faiseur de projets, Imaginatif, pétulant, il pro-
mettait en mai 1792, dans une pétition à la Législative, de fournir à très bas prix une quantité considérable de blé. Le 20 septembre suivant, il demandait au ministre des relations extérieures Le Brun un poste diplomatique; Le Brun lui répondit qu'il n'avait dans l'instant aucun moyen de l'employer. Mais presque aussitôt le conseil d'administration de la légion germanique lui offrait la place de capitaine de la l'« compagnie du bataillon des arquebusiers. Quelques mois plus tard, le 1^' avril 1793, Boisson-Quency était lieutenant-colonel en second du même bataillon. Le conseil d'administration avait en lui pleine confiance et le chargea plusieurs fois de missions importantes. Boisson-Quency, disent les chefs de Ja légion, « a été le plus souvent préféré pour nous représenter dans les députations que nous avons envoyées auprès du Pouvoir législatif et du Pouvoir exécutif, et il y a signalé chaque fois son intelligence dans la partie politique et dans la partie militaire ».
Magin, naguère sergent fourrier au régiment de Guyenne et garde national de Nîmes, était depuis le commencement de 1792 maréchal des logis de la gendarmerie et secrétaire du commissaire des guerres Moreau, qui louait sa capacité et son intelligence; il accepta, à la fin du mois de février 1793, les fonctions de quartiermaître trésorier des cuirassiers dans la légion germanique.
Traînard dit Beaupré, maréchal des logis au 18« dragons, puis sous-officier de la gendarmerie, avait fait son service personnel dans la garde nationale parisienne. Il était recommandé par des conventionnels, deux députés de risère, Baudran et Servonat. Mais il avait, disait-il, des connaissances <c dans les détails militaires, tant pour Téquitation que pour le bureau, l'instruction, la
discipline et la bonne tenue d'un corps ». Il avait étudié ; il parlait et écrivait l'anglais ; il aurait été ofïïcier s'il fût resté au 18« dragons, où il était chargé des acquisitions de fourrage, de la remonte et du recrutement; enfin, il ne demandait qu'une compagnie de cavalerie dans une légion de nouvelle levée et il croyait mériter le grade de capitaine, le seul qu'il ambitionnait, « par une conduite irréprochable et d'anciens et bons services ». Il fut nommé lieutenant en premier des cuirassiers de la légion germanique, et presque aussitôt capitaine. Honnête, loyal, il devait être un des meilleurs officiers du corps, un de ceux qui surent établir dans la brigade la discipline et la subordination ; à Fontainebleau, où la légion tint garnison, il surveilla spontanément et avec un zèle remarquable le manège de la cavalerie.
Le parisien Morelle avait servi dans la garde nationale parisienne soldée et il était caporal au 404« régiment d'infanterie lorsque de Bruxelles, au mois de décembre 1792, il pria deux personnages influents qu'il connaissait, Laclos et Lacuée, de lui faire donner une lieutenance dans une légion. Lacuée obtint pour lui une place de lieutenant dans la légion des Montagnes ; mais sur l'intervention de Laclos, Morelle était déjà nommé dans la légion germanique.
Quelques officiers, Itier, Klein, Camus, sortaient des Invalides.
Itier, sergent au régiment d'infanterie du Roi où il avait servi vingt-six ans avec honneur, était entré aux Invalides après le licenciement de son corps. Il était vétéran et pouvait porter sur le côté gauche de l'habit, à la hauteur de la troisième boutonnière, un médaillon où
étaient gravées deux épées en sautoir ; il avait emporté Testime de ses chefs; il assurait que, si son régiment n'avait pas été licencié, il aurait mérité de l'avancement par son zèle et sa docilité ; enfin, il était muni d'une recommandation du député Vernier. Il obtint une lieutenance à la légion germanique.
Un sous-officier sexagénaire, le Nancéen Alexis Klein, était, comme Itier, lieutenant de piconniers. Il avait eu à l'affaire de Lutterberg en 1762 l'épaule gauche démise par une chute de cheval et il ne pouvait plus ^se servir de son bras. Aussi était-il entré à l'hôtel des Invalides. Mais il reprit volontiers du service et il passa dans la légion pour un brave homme, irréprochable à tous égards, qui connaissait parfaitement le service et qui, malgré son âge, donnait à la jeunesse l'exemple du zèle et de l'activité.
Camus, ancien maréchal des logis au Royal-Étranger, nommé, au mois d'avril 1792, vétéran pour avoir servi vingt- quatre années, voulut reprendre les armes parce qu'il « voyait la patrie en danger et sentait encore un peu de vigueur ». On le fit maréchal des logis chef dans les cuirassiers de la légion et au mois de mars 1793 il était déjà lieutenant en premier.
D'autres officiers de la légion. Français de naissance, Augereau, Ouy, Hébert, Bédrune, Revert, Beaumont, Boissier, Mazade, Prouille, Martin étaient des aventuriers, des combattants du 14 juillet et du 10 août, qui n'avaient été que simples soldats dans l'armée de ligne.
Augereau, né dans laruô Mouffetard, avait pour père un domestique. Sa mère, Marie-Josèphe Kreslin, était, dit-on, de Munich, et eut le bon esprit de ne jamais
parler avec lui que la langue allemande, qu'il parla parfaitement (1). Mais il avait, s'il faut l'en croire, servi en Prusse de 4777 à 1780 dans le 7» régiment d'infanterie ou régiment Duc de Brunswick-Bevern, qui prit part à la guerre de succession de Bavière, et en Autriche, de 1780 à 1783, dans le régiment d'infanterie Franz Kinsky. Ses services en France sont peu connus ; il dut les mentionner sous la Révolution, et ses indications furent à dessein assez vagues. Ce que nous apprennent les contrôles, c'est qu'il a déjà sa haute stature — cinq pieds cinq pouces trois lignes — qu'il a le nez long et aquilin, les yeux et les cheveux noirs, le front dégagé, la figure marquée de petite vérole et semée de taches de rousseur. Il s'engage, le 22 juin 1773, pour quatre ans, au régiment irlandais de Clare, qui se fond bientôt avec le régiment de Berwick, et il sert dans la compagnie d'EUiot ; le l«'mars 1776, il est congédié parce qu'il a « donné un faux signalement » et dit qu'il était d'origine irlandaise. Un mois plus tard, le 9 avril 1776, il entre aux dragons d'Artois, dans la compagnie de Mandelot ; il ne fait qu'y paraître ; au mois de septembre suivant, il n'est plus inscrit sur le registre du régiment. Il va courir l'étranger. Au retour d'Allemagne, il s'enrôle, le 21 mai 1785, à Bourgogne-cavalerie, dans la compagnie des Essarts, et il déclare se nommer d'Augereau. Quelques semaines s'écoulent, et il passe, le 8 août 1785, aux carabiniers de Monsieur, dans la compagnie du mestre de camp commandant, comme maître d'armes. Au bout de deux ans, le 8 septembre 1787, il déserte, et un jugement du 21 décembre le condamne par contu-
(1) Marbot, Mém., I, 19 et 180.
mace à dix tours do baguettes par cent hommes et à huit ans de prolongation. Est-il allé à Naples où il accompagnait le baron de Salis, chargé d'instruire Tarmée des Deux-Siciles ? A-t-il visité l'Espagne et le Portugal ? Il prétend sous la Révolution qu'il ne peut préciser les époques de ses services, que les « suppôts de l'Inquisition » lui ont enlevé à Lisbonne tous ses papiers. A-t-il servi, comme il dit encore, dans la garde nationale de 1790 au mois de mars 1792? Gomment n'appartint-il pas à un bataillon de volontaires parisiens? Enfin, au mois de mars 1793, le voilà adjudantmajor des cuirassiers de la brigade germanique, et l'on conçoit que sa vie d'aventures, son expérience militaire, sa connaissance des langues lui aient valu dans la légion un grade supérieur.
• Le Franc-Comtois Ouy, ancien soldat au régiment d'infanterie de Conti, sous le nom de La Prudence, puis sous-brigadier dans la garde à cheval de Paris, connaissait parfaitement le service, parlait un peu l'allemand, et assurait qu'il avait été, de 1770 à 1774, capitaine de hussards de l'Électeur palatin. Il prouvait qu'il avait été lieutenant de la garde nationale de Ghaumont, qu'il avait assisté comme député de la Haute-Marne à la Fédération, qu'il avait marché au 10 août sur les Tuileries avec la section armée de la Butte-des-Moulins. On le nomma capitaine, puis lieutenant-colonel en premier aux cuirassiers de la légion, et il promit de se conduire << avec le plus pur patriotisme et art militaire ».
Hébert, soldat aux gardes françaises, dragon, puis horloger, était membre du club des Cordeliers, vainqueur de la Bastille, et il se vantait d'être allé chercher Gapet à Versailles, d'avoir pris part à toutes les affaires, à celle des chevaliers du poignard et à celle du Champ
de Mars où il avait reçu force coups de crosse des suppôts de Lafayette et de Bailly, d'avoir commandé le faubourg Saint- Antoine à la journée du 10 août et tué de sa main un officier des gardes suisses dont il offrit les épaulettes à T Assemblée législative. Il fut nommé capitaine de piconniers.
Bédrune avait été soldat pendant huit ans au régiment de Royal- Vaisseaux, puis, sous le nom de Mathias Raman, six autres années au régiment autrichien Prince-de-Lîgne qui tenait garnison à Bruxelles sous les ordres du colonel Moitelle. Puis il était, disait-il, entré au régiment de Waldeck-dragons à Temeswar pour faire campagne contre les Turcs. De là, il était revenu dans les Pays-Bas combattre aux côtés de Vandermersch, et il avait été blessé à Turnhout. Capitaine des chasseurs de Tongerloo, il avait fui, ajoutait-il, lorsque le fanatisme et l'hypocrisie des prêtres rendaient la cause de la liberté trop périlleuse à servir ; il avait rejoint Waldeckdragons, et tout en servant de gouverneur à un jeune Anglais du nom de Smith, officier dans ce régiment, il avait de nouveau guerroyé contre les Turcs. Il promettait, s'il obtenait une lieutenance dans la légion des Germains, de s'acquitter de sa tâche « avec un patriotisme à l'épreuve de tout ». II obtint sa lieutenance et devint capitaine.
Revert avait servi dans les grenadiers de France, puis dans les dragons de Penthièvre, puis dans une compagnie de vétérans nationaux; il fut fait lieutenant en second.
Beaumont avait été soldat au régiment de Boulonnais et à celui de Vintimille, et il se piquait d'avoir déserté le camp de Saint-Denis au 14 juillet 4789 pour défendre à Paris la cause de la liberté. Sergent dans la garde
nationale soldée, puis receveur de la loterie à Amiens durant quelques mois, il était revenu à Paris servir, selon son expression, comme citoyen -soldat dans la section de la Fraternité, ci-devant de Tlle-Saint-Louis. Tels étaient les titres qu'il invoquait, outre un civisme éprouvé et une irréprochable conduite, pour obtenir une lieutenance dans Tinfanterie de la légion des Germains, et déjà il germanisait son nom, signait « Beaumont, dit Schœnberg ».
Boissier avait servi deux ans au régiment de Limousin et deux ans à llle-de-France. Il était volontaire dans la légion franche du Midi lorsqu'il eut Tidée de demander, avec Tappui de la députation du Gard, une sous-lieutenance dans la légion germanique. D'abord lieutenant en second d'arquebusiers, puis lieutenant en premier aux piconniers, il devait se signaler dans la guerre de la Vendée.
Mazade avait été soldat au régiment de Poitou. Capitaine de la garde nationale de Largentière, il prit part à la deuxième fédération de Jalès et servit alors d'aidf. de camp à Ghasteigner-Burac. Nommé gendarme dans le département de l'Ardèche, il joua son rôle dans la « grande affaire » de Saillans, et il se vantait d'avoir désarmé et arrêté le chef de l'attroupement, Claude Allier, prieur de Chambonas, qui portait sur lui trois pistolets et quantité de munitions. Il vint hardiment se présenter au colonel Heyden — qu'il nommait Hédain — et lui demanda une place de lieutenant de cavalerie. Ghasteigner-Burac l'épaulait. « Si mon zèle, disait Burac, et si mon dévouement à la prospérité de la légion germanique me promettent la satisfaction du colonel Heyden, je le prie de faire obtenir à mon aide de camp la place qu'il demande ; je cautionne sa bravoure et sa
capacité. » Mazade fat nommé adjudant-major du corps des piconniers.
Prouille, soldat au régiment de la Reine, sous le nom de Darras, s'était conduit en zélé patriote à Ârras, sa ville natale, dès les premiers jours de la Révolution. Membre du comité permanent de 1789, capitaine des chasseurs de la garde nationale, député à la Fédération, il avait pris part, disait-il, à la journée du 10 août. Il reçut un brevet de lieutenant dans l'infanterie légère de la légion.
Martin, qui fut nommé lieutenant en second de la compagnie d'artillerie, était un ancien soldat des régiments de Bresse et de Beauce.
D'autres, comme Marceau et Richer, sortaient des bataillons de volontaires nationaux.
Marceau, lieutenant-colonel en second au i®' bataillon des volontaires d'Eure-et-Loir, était un des combattants de TArgonne. Il avait naguère, comme le plus jeune des membres du conseil de défense, porté la capitulation de Verdun au camp prussien, et dans les bois de Courupt, sous les ordres de Dillon, en face des Hessois, il donnait à ses compagnons l'exemple de l'endurance et de la bravoure. Après la retraite des alliés, il avait suivi Dillon à Paris et il pensait rester avec ce général qu'il croyait bon militaire et bon patriote. Dillon ne fut pas réemployé et Marceau dut rejoindre son corps. Mais, dit-il, l'amour de la gloire était devenu son unique passion; des études, longuement et patiemment entreprises, avaient agrandi ses idées; il connaissait à fond les manœuvres de l'infanterie et désirait entrer dans la cavalerie pour « s'instruire en grand ». Surtout, il était dégoûté de servir dans un bataillon de volontaires, et,
comme d'autres, comme Dunesme par exemple, il envisageait dans les troupes de ligne un « état plus certain ». Il sollicita donc une lieutenance de cavalerie. On le nomma sous-lieutenant au 83® régiment d'infanterie ! Il protesta sur-le-champ : il avait servi avec honneur pendant huit ans au régiment d'Angoumois et dans les gardes nationales; il avait été adjudant- major du !«' bataillon d'Eure-et-Loir, c'est-à-dire considéré comme ofBcier de troupes de ligne, puisque la loi portait que les adjudants-majors des bataillons nationaux seraient tirés des vieux régiments; il avait été lieutenant-colonel de volontaires et il s'était efforcé par son zèle et son savoir militaire de « donner à sa patrie un bataillon de défenseurs instruits » ; il avait fait la guerre depuis le mois d'avril « sous les yeux des généraux, et de manière à mériter leur estime, et toujours aux postes les plus périlleux ». Deux conventionnels, ses compatriotes, Petion et Sergent, appuyèrent sa réclamation; Sergent écrivait que ce serait « faire justice »; Petion assurait que Marceau avait presque seul formé et dressé la garde nationale de Chartres, qu'il avait exercé le 1«' bataillon d'Eure-et-Loir avec un infatigable dévouement, qu'une sous-lieutenance était « disproportionnée avec le grade qu'il occupait aujourd'hui », que le ministre ne pouvait faire un meilleur choix. Le 7 novembre, Marceau fut nommé lieutenant en premier aux cuirassiers de la légion germanique (1).
Richer, camarade de Marceau, suivit son exemple. Il avait servi durant six ans, sous le nom de Vendôme, au régiment de Champagne, puis dans la garde nationale
(I) Parfait, Marceau, 35; Maze» Marceau^ il6; Uennet, Marceau, documents inédits {Carnet de la Sabreiache, 30 avril 1903).
de Chartres, lorsqu'il fut élu capitaine à ce !•' bataillon d'Eure-et-Loir où Marceau devint lieutenant-colonel en second. Lui aussi obtint une lieutenance dans les cuirassiers de la légion germanique. « Une incommodité physique, dit-il plus tard, m'ayant empêché de continuer mon service dans Tinfanterie, j'ai cru devoir, pour servir mon pays, faire le sacrifice d'un grade et passer lieutenant pour n'avoir point d'interruption dans mon service. »
D'autres, Bo, Clouet, Desbordes, Fleury, Malaquin, Maugras, Millet, Montanier, Pignard, Preuss, Roze, avaient simplement servi dans la garde nationale.
Antoine Bo n'avait que dix-sept ans, mais il avait servi sans interruption depuis 1789 dans la garde nationale de Mur-de-Barrez ; il venait d'être élu caporal au 2« bataillon des volontaires de l'Aveyron ; il était le fils unique du médecin Bo, représentant de TAveyron à l'Assemblée législative et à la Convention. Dès le mois de mars 1792, le député sollicitait pour son fils une sous-lieutenance au 12® régiment d'infanterie où un parent et ami, le lieutenant Michel Sistrières, serait son mentor et ^ formerait son esprit aux talents militaires et son cœur aux vertus civiques ». Au mois de septembre, il demanda de nouveau pour son fils une sous-lieutenance, cette fois dans la légion du Centre. Le ministre nomma Antoine Bo dans la légion germanique.
Clouet appartenait à la compagnie des chasseurs du bataillon de Saint-Roch, et s'était trouvé avec elle à la journée du 40 août.
Desbordes était naguère capitaine au bataillon des Pères-Nazareth et commandant de la section armée du Temple.
Fleury avait, outre des certificats de patriotisme, deux cartouches de services, Tune dans la légion du Ghâtelet, Vautre dans le bataillon des Enfants-Rouges, où il s'était conduit « avec le zèle et la bravoure que Ton peut désirer ».
Malaquin, qui fut un des plus intrépides officiers de cette légion, était recommandé par le général Leigonyer, et la section des Champs-Elysées avait témoigné qu'il méritait confiance et estime, qu'il avait donné dès le commencement de la Révolution des preuves de son patriotisme et de son civisme, qu'il avait fait son service avec exactitude et pris les armes dans toutes les circonstances difficiles.
Maugras, sous-lieutenant dans la garde nationale, avait obtenu le grade de lieutenant en second dans les chasseurs à pied de la légion sur la recommandation de Corroller.
Millet avait commandé la garde nationale du village de Taverny, puis le 4* bataillon de la seconde légion du district de Pontoise, et Le Cointre, chargé par la Législative de parcourir avec Albitte les départements de Seine-et-Oise, de l'Eure, de l'Orne, du Calvados et de la Seine-Inférieure, l'avait pris pour secrétaire. Il demandait une compagnie d'infanterie dans la légion des Pyrénées. Le ministre Servan le nomma capitaine d'une compagnie de piconniers dans la légion germanique. Millet déclara qu'il n'avait pas de fortune et ne pouvait faire les frais coûteux de son équipement, qu'il aimait mieux entrer, fût-ce comme lieutenant, dans un corps d'infanterie légère, qu'il ne voulait que servir, que les appointements et les grades lui étaient indiff'érents. Servan décida que Millet aurait une compagnie de chasseurs à pied qui vaquait dans le moment.
Montanier, membre du club de Montaiuban, lieutenant de la garde nationale de cette ville, grenadier au i^' bataillon du Lot, avait obtenu de son ami Pérignon, lieutenant-colonel de la légion des Pyrénées, qui le proclamait un € excellent sujet », la promesse d'une compagnie de chasseurs à pied. Pérignon ne put le placer et, en compensation , Montanier reçut un brevet de capitaine d'arquebusiers dans la légion germanique.
Pignard était, au sortir du collège, entré chez un procureur, puis chez un négociant. Mais il voulait être soldat, et les six années qu'il avait passées à l'École royale militaire de Rebais, le service qu'il avait fait dans la garde nationale, la recommandation de son père, ancien agent de change et membre du comité de la section de Guillaume Tell, lui valurent aisément une lieutenance en second do chasseurs à pied.
Preuss, lieutenant en second dans l'artillerie de la légion, s'était contenté de présenter un certificat de sa section, la section de la Réunion, ci-devant Beaubourg.
Roze, lieutenant en second des arquebusiers, avait simplement produit un certificat du capitaine de sa compagnie : « a rempli tous ses devoirs et donné des preuves de patriotisme ».
Les contrôles de la légion ont disparu. On sait toutefois que les soldats venaient de tout pays. Il y avait des Allemands comme le Mayençais Joseph Haas, comme Sébastien Arnold, natif de Leipzig, qui reçut d'emblée le grade de sergent d'artillerie, comme Laurent Hofifmayer, sujet de la petite principauté de Fùrstenberg, comme Nicolas Heim, de Deux-Ponts.
Il y avait des Belges comme Spreux et des Italiens comme le Turinois Bertolde et le Parmesan Rossi.
Il y avait des Suisses, sortis du régiment des gardes suisses: Béroud, Bersy, Parrenin, qui devinrent promptement sous-lieutenants ; Rieg et Weber qui devinrent lieutenants; Mathilde et Rime qui s*élevèrent du grade de caporal et de sergent à celui de capitaine; le tambour-major Schleg qui périt à l'affaire de Brissac; le trompette-major Le Gaigneur; Imhof, dont Poirier de Beauvais nous parle dans ses Mémoires.
Mais, de même que parmi les ofQciers, il y avait parmi les soldats et les sous-ofAciers un grand nombre de Français; soit des Alsaciens et des Lorrains, comme Desrue, de Marlenheim ; Pierre Emmery, de Saverne; Peltier, de Sierentz; Joseph Rottembourg, de Phalsbourg; Schmitz et George Schwartz, de Strasbourg; Schweninger, d'Artzheira; soit des Français de Tintérieur : Barguet, Bauchet La Borde, Bellegarde, Berges, Brandely, Brindelle, Chariot, Chevallier, Darnal, Dimpre, Gay, George, les deux frères Guibora, Henriot, Horin, le trompette Hubert, Jardelle, Lechevallier , Lejeune, Macquin, Noël, Paupe, Perrier, Populus, Sabatier, Sanson, Valder, Valleton, Virton, Vitry.
Beaucoup de ces soldats, surtout les déserteurs allemands, étaient des sacripants. Haindel, lieutenantcolonel des piconniers, racontait plus tard que le plus grand nombre de ses hommes étaient des scélérats achevés, qu'ils ne respectaient ni les autorités constituées ni les lois ni les propriétés de leurs concitoyens et celles de la République, qu'ils inspiraient la terreur partout où ils passaient. Il ajoutait que la plupart des officiers ne se conduisaient guère mieux ou bien qu'ils étaient incapables de commander, que la plupart des sous-officiers étaient aussi voleurs que leurs subordonnés et que tous, à l'exception de trois, n'avaient
aucune idée de leur métier. Pourtant, à force d'énergie et de fermeté, de surveillance et de sévérité, il réussit à mater ses piconniers; ils finirent par se ranger au devoir, et en plusieurs endroits, notamment à Rethel, on lui disait : < Mais ce ne sont pas les mêmes hommes que nous avons vus ici il y a quelques semaines (1). »
Le capitaine Vaillant fait la même remarque en termes presque semblables. Il dit que la majorité des soldats n'avait aucune idée de la discipline militaire, qu'il ne pouvait mettre en eux une entière confiance, et que, lorqu'il les menait en novembre 1792 contre un attroupement de paysans révoltés, ils lui causaient peutêtre plus d'inquiétudes que les perturbateurs. Mais, ajoute Vaillant, « à force de patience et de fermeté pour l'exécution des lois, je parvins à en faire des hommes utiles à la République, puisque dans la suite la plupart ont maintenu avec moi la loi et la tranquillité (2) ».
Les chefs de la légion, Dambach et Heyden, étaient imbus des traditions prussiennes. Ils tâchèrent d'établir un ordre sévère, une discipline rigide. Le sous-lieutenant d'arquebusiers Werner fut vertement tancé parce qu'il fréquentait les soldats. II eut beau dire que la loi ne défendait pas à l'officier de causer avec ses hommes et de voir ses concitoyens hors du service. Point de loi ici, lui répondit-on, et il dut pendant quelques jours descendre du grade de sous-lieutenant à celui de sergent-major. Il donna sa démission ; le conseil d'administration ne l'accepta pas (3).
Mais les Français de la brigade germanique, officiers
(1) Mém.pour le citoyen Haindely p. 4.
(2) Rapport de Vaillant (A. G.).
(3) Werner à Bouchotte, Fontainebleau, 13 février 1793 (A. G.).
OFFICIEBS ET SOLDATS. 63
et soldats, accoutumés depuis le commencement de la Révolution à Tinsouciance et au laisser-aller, supportaient impatiemment la « discipline du Nord » , et beaucoup d'entre eux s'irritaient d'avoir pour chefs des étrangers. L'Allemand Haack ne refusait-il pas, en février 1792, d'être colonel en disant .qu'aucun régiment français ne voudrait, dans les circonstances présentes, être commandé par un Allemand ?
De son côté, Dambach se plaignait. Il assurait, non sans raison, que les ministres de la guerre Servan, Pache, Beurnonville avaient violé la capitulation. « Les armes que j'ai adoptées, écrivait-il, et qui ne sont pas usitées, en France, demandent surtout la connaissance d'une tactique très profonde et une pratique consommée, et j'avoue que j'ai nombre d'offlciers qui me donnent journellement les preuves les plus complètes de leur incapacité. » Les uns ne savaient pas monter à cheval ; les autres, bombardés capitaines au sortir de la garde nationale, n'avaient pu faire défiler leurs hommes lorsque la cavalerie s'était rendue de Paris à Fontainebleau. Mais, bien que la capitulation dît expressément que les officiers, même les maréchaux des logis et sergents, devaient être étrangers ou fils d'un père étranger, presque tous étaient Français. Plus de cent avaient été nommés pendant un voyage que Dambach avait fait à Gaen, et lorsqu'il les interrogeait à son retour, chacun lui répondait : je suis nommé par le ministre. « Est-ce vous, demandait Dambach à Pache, est-ce vous qui avez nommé cet essaim de bourdons? Je respecte votre volonté et vos ordres; mais, de grâce, enseignez-moi ce que vous voulez que je fasse de ces êtres parasites. » Et il priait le ministre de placer ailleurs la plus grande partie des officiers, de l'aider à
s'en débarrasser, à « se dépêtrer sans éclat » de gens incapables. « Donnez-moi, concluait-il, de vieux serviteurs, des maréchaux de logis, des sergents, je les accueillerai tous; je contribuerai même à leur équipement, pourvu qu'ils soient soldats, qu'ils aient de Tintelligence et de Texpérience ».
Heyden joignait ses doléances à celles de Dambach. Lorsque Pache donnait le commandement d'une compagnie de piconniers au Français Latour, Heyden lui représentait que Servan avait déjà nommé plusieurs officiers qui n'étaient nullement propres à servir dans un corps formé de déserteurs. Le ministre, remarquait Heyden, ne connaissait pas évidemment la constitution de la brigade germanique et la capitulation en vertu de laquelle elle existait. Dambach, le colonel en chef, ne possédait pas le français, et il fallait qu'il pût communiquer facilement avec les officiers comme les officiers avec les soldats. Bref, Heyden et le conseil d'administration désiraient que le capitaine Latour fût placé dans un corps tout à fait français; la compagnie dont le ministre disposait était vacante, mais promise à un lieutenant de la légion qui l'avait méritée par ses services. Pache ne tint compte de cette requête, et Latour resta capitaine des piconniers.
En revanche, au mois de février 1793, lorsque le conseil d'administration, usant de ses droits, nomma capitaine d'arquebusiers à la place de Hille, qui devenait lieutenant-colonel, l'Allemand Liebenstein, les officiers de l'arme, le capitaine Montanier, les lieute- • nants Bo, Chevalier, Dangerville, Itier, Ackermann et l'adjudant Keller se plaignirent. La nomination > disaient-ils; était illégale, dépourvue de validité; la place que prenait Liebenstein devait être occupée de
droit par le plus ancien lieutenant en premier, et l'emploi de ce dernier par le plus ancien lieutenant en second. Leur protestation fut vaine; il n'y avait pas, comme ils prétendaient, d' « erreur contraire à la loi », puisque Liebenstein avait été proposé par le conseil d'administration et confirmé par le ministre (1).
A peine fondée, la légion germanique n'est donc plus la légion germanique ni même une légion étrangère. Ni le ministre ni les chefs ne respectent la capitulation. Il ne doit pas y avoir dans la brigade un seul officier français, et le ministre donne à des Français des places de capitaine et de lieutenant. Il ne doit y avoir dans la brigade que des étrangers et pas de déserteurs de l'armée française; les chefs enrôlent ou laissent enrôler des Français, des volontaires, des soldats des troupes régulières, comme les deux frères Guibora, volontaires au 4« bataillon de la Marne, comme Perrier, soldat au 2* dragons, et Populus, soldat au 26® régiment d'infanterie, comme George et Henriot, hussards de Berchiny. Les Français dominent donc ou tâchent de dominer dans cette légion des Germains, et quoi de plus naturel qu'en ces temps de suspicion, de trouble et d'anarchie, ils cherchent à prendre les places et à culbuter les étrangers?
(!) Dambach à Pache, 10 octobre 179i; Heyden à Pache, 27 février 1793; les officiers des arquebusiers à Pache, 28 février 1793 (A. G.).
Formation de la légion. — Services qu'elle rendit. — Vaillant à Rambouillet. — Chartres. — Journée du !•» décembre 1792. — Remercie* ments à Ham berger. — Le lieutenant Marceau. — Ghàteaudun. — Richer à la Bazoche. — Vaillant à Dreux et à la Flèche. — Fleury à Êvron. — La légion à Fontainebleau. — Inspection de Chalbos (29 janvier 1793). — Dépenses de première mise. — La légion à. Sedan, à Givet, à Marienbourg, à Philippeville. — Heyden, commandant de Philippeville. — Dambach et l'espion autrichien. — • Désertions. — Lettres du conseil d'administration, de Leigonyer^ de Le Cointre. — La légion en Vendée.
La légion germanique n'atteignit jamais le chiffre de 2,590 hommes flxé par la capitulation du 6 août. On eut beau établir des dépôts de recrues à Paris, à Fontainebleau, à Altkirch (1), à Bruxelles, à Liège, à Tongres. Les déserteurs ne vinrent pas en aussi grand nombre qu'on Tavait cru, et la moitié de ceux qui se présentèrent s'enftiirent lorsqu'ils eurent touché la prime (2).
(1) Le conseil d'administration avait établi à Haningue un. dépôt de recrues ; mais Huningue était tr^p près de Bftle, et plusieurs soldats de la légion gagnèrent le territoire balais» dès qu'ils eurent T'uniforme et touchèrent la prime. Le maréchal de camp de Lesser, qui commandait à Huningue, proposait de désigner pour dépôt Colmar ou Belfort , où il enverrait les déserteurs autrichiens; ce fat Altkirch qui remporta (De Lesser à Pache, 3 novembre 1792) (A. G).
(2) Il y eut 220 déserteurs jusqu'au 29 janvier 1793 et, après le licenciement, on estima à 8,000 francs le montant des avances faites aux déserteurs des armées ennemies sur la gratification et pension que la loi leur accordait.
Mais peu à peu elle grossit. Quelques jours après la loi qui créait la brigade germanique, il y avait à la caserne des Blancs-Manteaux 188 hommes, tant officiers que sous-officiers et soldats. Elle excitait déjà la méfiance. Le i4 septembre, un Jacobin appelait l'attention de la Société sur la quantité de militaires allemands qui s'assemblaient à Paris sous prétexte de servir la France : n'était-ce pas un « noyau de forces » dont les contrerévolutionnaires pourraient tirer parti ? Carra répondit à ce clubîste • ombrageux. Il expliqua que Anacharsis Cloots formait une légion prussienne et que la plupart des soldats et officiers logeaient aux Blancs-Manteaux. « La proximité de cette rue avec le Temple, remarquait Carra, a inspiré quelques soupçons sur ces rassemblements ; mais ces Autrichiens et Prussiens ne doivent en rien inquiéter les bons citoyens (i). »
Au mois d'octobre, la légion, transférée à la caserne de la Courtille, compte 223 hommes. Au mois de novembre, elle se compose de 482 fantassins et de 355 cavaliers. Au mois de décembre, elle monte à 1071 hommes, et une note insérée au Moniteur du 12 janvier 1793 porte que ceux qui voudront servir dans ce corps n'ont qu'à s'adresser au dépôt de la légion, rue Saint-Dominique, maison Valentinois, près de la barrière. Au mois de février, les Germains, comme on les appelle, sont au nombre de 1297 hommes et ils ont 626 chevaux. Au 1" mai, lorsqu'ils passèrent à Beaugency, ils étaient 1492, dont 612 fantassins et 880 cavaliers ; ce fut le maximum de la légion (2).
(J) Aulard, La Soc. des Jacobins, IV, 287.
(2) Moniteur j 8 nov. 1792 et 12 janvier 1793; rapport de Le Roux (A. G.).
Quoique incomplète et bien que la durée de son existence ait été courte, elle rendit d'assez grands services dans les mois de septembre, d'octobre et de novembre. Elle fit des patrouilles dans Paris ; elle fournit des détachements au camp de Montmartre; elle alla rétablir ou maintenir Tordre en divers endroits et seconder ou remplacer la garde nationale. Dans Tllede-France et dans la Beauce, le nom de la légion fut bientôt connu. Les paysans qui s'attroupaient et se révoltaient, ne parlaient de la Germanique qu'avec eflfroi. Mais presque partout elle emporta, selon l'expression de ses chefs, les éloges des corps administratifs et les regrets des citoyens (1).
A la fin de 1792, dans beaucoup de départements, la disette du blé et la taxe des grains causèrent de grands troubles. En nombre de lieux, à Montdoubleau, à Saint- Calais, à Vendôme et à Herbault, à Blois, à Mer, dans le district de Montfort-l'Amaury, les paysans ameutés forcèrent les autorités à taxer les denrées aux prix qu'ils fixèrent. Aussi, de tous côtés, les administrations des départements demandaient-elles des secours au ministre de l'intérieur, et celle du Cher écrivait à Roland que l'extrême cherté des subsistances lui faisait craindre des mouvements séditieux et des insurrections, qu'elle n'avait que des piques pour se défendre, que le gouvernement devait lui envoyer un fort détachement de cavalerie de ligne, que ce « moyen de répression » imposerait par sa seule présence (2).
Rambouillet fut à cette époque une des communes les
(j) Lettre des chefs, 27 mars «793 (A. G.).
(2) Roland à Pache, 5 nov. 1792 (A. G.) ; Rec. Aulard, I, 211.
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plus éprouvées. Le 27 octobre, les paroisses des cantons avoisînants étaient venues en armes établir la taxe sur les grains et, comme disait la municipalité, menacer de leurs violences les personnes et les propriétés, dicter des lois à la loi elle-même. Le ministre de la guerre dépêcha 180 hommes de gendarmerie. La plupart des mutins furent désarmés et quelques-utis arrêtés. Mais le 13 novembre, cette ti*oupe quitta Rambouillet. La ville resta sans défense ; elle avait remis ses fusils aux volontaires, et sa garde nationale n'avait que des piques. Des •bruits sinistres se répandaient : on assurait que les paroisses, certaines de ne trouver aucune résistance, allaient se porter de nouveau sur Rambouillet pour « immoler à leur vengeance les magistrats du peuple », délivrer les prisonniers du 27 octobre et enlever leurs armes déposées à la maison commune. D'autre part, la forêt de Rambouillet, saccagée par les populations des campagnes, avait subi depuis le 10 août pour cent mille écus de dégâts. Le conseil général demandait donc une garnison de 150 hommes à cheval qui fît respecter la loi aux jours de marché et qui, par de fréquentes patrouilles, empêcherait les « brigands » de commettre des déprédations dans la forêt. Elle écrivit aux ministres, à Roland, à Clavière, à Garât, à Pache ; elle envoya une députation au ministre de la guerre ; elle sollicita, sinon 150, du moins 90 cavaliers ; elle affirmait que ce secours était absolument nécessaire pour établir l'ordre et garantir la conservation du domaine national. Le 15 novembre, Pache décidait que 150 hommes montés iraient à Rambouillet. Ces 150 hommes furent tirés de la légion germanique et ils arrivèrent à Rambouillet le 16 novembre. Ils avaient à leur tête le capitaine Vaillant. « Vous voudrez bien.
avait écrit le ministre au colonel Dambach, foire choix d'un officier dont l'intelligence et la prudence vous soient parfaitement connues et lui prescrire de n*agir qu'en vertu des réquisitions des corps administratifs ou de la municipalité, de maintenir dans sa troupe la bonne discipline et de l'engager à prouver par sa bonne conduite que partout où sa présence sera nécessaire, elle servira utilement. »
Dès le 16 novembre, la municipalité de Rambouillet requérait Vaillant de se concerter le lendemain avec le commandant de la garde nationale urbaine pour « s'opposer à l'introduction d'hommes armés sur la commune ». L'apparition des Germains suffit pour maintenir la tranquillité à Rambouillet et aux environs. Partout, à la vue des troupes régulières ou à la nouvelle de leur approche, les émeutiers fuyaient ou n'osaient bouger.
Le détachement du capitaine Vaillant ne resta pas longtemps à Rambouillet. Il partit le 27 novembre pour se rendre à Chartres. Le maire et les officiers municipaux de Rambouillet jetèrent aussitôt les hauts cris. Ils avaient, écrivaient-ils à Pache, la plus vive inquiétude : le calme se rétablissait, le bon ordre et l'abondance régnaient sur le marché, la propriété nationale était respectée, et voici que le ministre leur retirait les forces qu'il leur avait accordées ! Devait-on abandonner Rambouillet « dans sa malheureuse position ? » Le ministre, touché, remplaça le détachement de la légion germanique par un détachement de 100 dragons de la République (4).
(I) Lettres de la commune de Rambouillet aux ministres, 14 nov.; de la dépatation de cette commune à Pache et ordre de Pache ; de Pache à Dambach, 15 nov.; de Rambouillet à Pache, 24 nov.; de Pache aux
Vaillant avait reçu les félicitations du ministre. < Les témoignages avantageux, disait Pache, que j'ai reçus de la conduite que le détachement a tenue depuis son séjour à Rambouillet, doit me faire bien présumer des secours qu'il pourra rendre pour ramener le retour de Tordre dans le département d'Eure-et-Loir. » 60 hommes montés et 100 hommes à pied de la légion germanique, commandés par le capitaine Hamberger, devaient rejoindre à Chartres la troupe de Vaillant (1).
La situation de Chartres et du département d'Eure-et- Loir était, en effet, plus critique que celle de Rambouillet. Une bande d'émeutiers partie de la Ferté-Bernard était arrivée le 24 novembre aux portes de Chartres pour flxor le prix des denrées au-dessous du cours. La municipalité l'arrêta en lui promettant d'envoyer une députa tion à Paris. Déjà trois membres de la Convention, Maure, Birotteau et Lecointre-Puyraveau , avaient été chargés de réprimer les troubles d'Eure-et-Loir. Ils se rendirent le 29 novembre à 18 kilomètres de Chartres, à Courville, où étaient les agitateurs, au nombre de six mille, et ils s'efforcèrent par des harangues de les ramener à la raison. Ils furent hués. On cria qu'ils ne venaient que pour user de violence, que la Germanique les suivait, qu'il fallait aller la reconnaître. Les députés protestèrent qu'ils n'avaient d'autres armes que la mission qu'ils tenaient de la Convention nationale. On ne les écouta pas. Ils furent environnés, placés comme dans
administrations de Seine -et -Oise, 2G nov. ; mémoire de Vaillant (X. G.); Cf. Rabouin, Troubles en Beauce à ^occasion de la cherté du blé (La iî^u. /*r.,i4nov. 1902).
(I) Pache à Vaillant et aux administrateurs de Seine-et-Oise, 26 nov. (A. G.)
un bataillon carré; ils ne voyaient autour d'eux que des visages menaçants, des fusils et des piques, des fourches et des -faux, des bisaiguôset des haches. On les traita de charlatans, d'endormeurs et d'ennemis du peuple ; on les somma de ne pas « démarrer » avant d'avoir signé la taxe fixée, et ils la signèrent. Le lendemain ils étaient au milieu de la Convention et racontaient ce qui s'était passé. Delacroix leur reprocha d'avoir préféré la vie à la stricte observance de leurs devoirs; Manuel leur dit qu'ils auraient dû prendre non la plume, mais une hache et se couper la main ; la Convention décréta qu'elle improuvait leur conduite, puisqu'ils avaient souscrit à l'acte que leur présentaient les rebelles plutôt que de mourir.
Il ne suffisait pas de blâmer les commissaires; il fallait étouffer la révolte. « Le département, écrivait le procureur général syndic d'Eure-et-Loir, court les plus grands dangers. Nous sollicitons les plus prompts secours. Les insurgents doivent se porter à Chartres samedi prochain, !«' décembre, pour faire les mêmes opérations qu'à Courville ; ils ont les intentions les plus sinistres. »
L'Assemblée décida d'envoyer à Chartres un officier général avec assez de forces pour imposer aux séditieux. Pache nomma La Poype et lui donna 600 hommes de gendarmerie nationale, la moitié des dragons de la République qui tenaient garnison à Rambouillet, deux bataillons de volontaires, le 4« du Calvados et le 5^ de la Marne, ainsi que deux compagnies de canonniers (1).
(I) Cf. Rabouin, art. cit. ; Mon. 2 déc. ; le procureur général syndic d'Eifre-et-Loir à Pache, 29 nov. ; Pache à La Poype, et La Poype à Pache, 30 nov. (A. G.)
La Poype partit le !•' décembre et entra le 3 à Chartres. Tout était fini grâce à la légion germanique.
Le 29 novembre, le jour même de Téchauffourée de Courville, les Germains du capitaine Vaillant et ceux du capitaine Hamberger arrivaient à Chartres, et ils purent prêter main-forte aux autorités du département dans la journée du surlendemain. Hamberger, comme le plus ancien, avait pris le commandement, et dès le 29, les corps administratifs le requéraient de fournir 4 la ville l'appui nécessaire pour « repousser les brigands et dissiper les attroupements qui pouvaient se former d'instant à l'autre (0 »•
Le !«' décembre, à 8 heures du matin, une foule de paysans et de gens du dehors parurent dans le faubourg. Le maire, accompagné d'un détachement de gendarmerie, se rendit au-devant d'eux, et à sa demande le rassemblement nomma douze députés qui vinrent sur la place de la Liberté signijQer la taxe des blés fixée Tavant-veille à Courville. Mais les corps administratifs d'Eure-et-Loir avaient fait ranger sur cette place la garde nationale de Chartres et celle de Dreux, des dragons de la République venus de Rambouillet, plusieurs brigades de gendarmerie et le détachement de la légion germanique avec ordre de désarmer et d'arrêter quiconque aurait l'air suspect. Ils déclarèrent aux délégués
(1) Mémoire de Vaillant (A. G.). Hamberger, — qui fut quelques jours après, le 6 décembre, nommé lieutenant-colonel, — précéda Marceau. « J'ai Tespérance », écrivait Marceau à Constantin Maugars (Maze, Le général Marceau^ H 8) « de t'embrasser d'ici à quelques jours; je t'envoie la présente par mon capitaine; c*est un brave Hollandais qui ne connaît pas une âme à Chartres. Procure-lui aulant de plaisir que tu pourras et j'exige de ton amitié que tu lui donnes à dîner avec un* pâté du pays, entends-tu. »
qu'ils ne pouvaient taxer les grains sans violer la loi» qu'ils repousseraient par la force tout attroupement qui n'était pas légitime, et ils leur enjoignirent de mettre bas les armes. Les délégués obéirent à la sommation et livrèrent leurs sabres. Dans le même temps, sur les instructions de Hamberger, la légion germanique, faisant un détour, avait pris les paysans en queue. Ils se virent cernés, ils crièrent qu'ils étaient prêts à se soumettre et défilèrent un à un sur la place en déposant leurs armes. A midi, cette multitude s'était dissipée. Le jour même, les trois corps administratifs, « cédant à l'impulsion de leurs cœurs », remerciaient Hamberger avec effusion : il avait exactement répondu aux intentions des autorités .civiles en alliant la prudence et la douceur à l'emploi de la forcé ; grâce à Hamberger, le sang français n'avait pas coulé, et les corps administratifs priaient le citoyen commandant d'exprimer à sa troupe leur satisfaction et de la féliciter de son zèle et sa bonne contenance ; « ils comptent que le succès d'aigourd'hui ne fera qu'enflammer son courage dont le département a encore besoin (1) ».
Le détachement de la légion germanique resta trois mois à Chartres. Gomme toutes les troupes de cette époque, il commit quelques excès. Dès le 4 décembre, le commissaire des guerres en résidence à Chartres disait au conseil général du département que plusieurs hommes avaient déserté avec leurs armes et les effets des casernes, que ces légionnaires paraissaient fort indisciplinés, qu'il craignait des « événements malheu-
(i) Mon, 3 déc; les corps administratifs à Hamberger, l»»" déc. (A. G.)
reux », et tout en rendant justice à Thumanité des chefs et à leur énergie, il croyait prudent d'éloigner de Chartres le détachement. Le général La Poype, qui commandait la force publique d'Eure-et-Loir, répondit que la légion se formait à peine, qu'elle s'épurait par la désertion des hommes dont la conduite était sûrement équivoque, que les chefs lui semblaient vigilants et remplis de bonnes intentions, et il engagea le conseil général à ne pas prendre un parti qui € pût jeter de la défaveur sur tout le corps ». Le conseil arrêta qu'il n'y avait pas lieu à délibérer sur cette espèce de dénonciation, et lorsque les Germains partirent, ils reçurent une attestation flatteuse : le directoire du département certifia que le détachement avait fait preuve de civisme, montré beaucoup de zèle pour le maintien de Tordre et observé constamment la discipline militaire prescrite par les lois (1).
Le lieutenant Marceau était venu rejoindre le détachement et il raconte, dans un fragment de ses Mémoires ^ que ces trois mois de séjour dans sa ville natale furent les plus calmes de sa vie. Pas d'événement considérable: l'existence la plus monotone et la plus paisible. Il avait perdu naguère une jeune fille qu'il aimait, la sœur de son intime confident, Constantin Maugars, et il n'était plus, comme il s'exprime, tourmenté par l'amour de la gloire ; toutes ses passions semblaient éteintes. « Temps heureux, s'écriait-il plus tard, pourquoi n'as-tu duré qu'un instant ou plutôt pourquoi, cédant aux circons-
{i) Certificat du 4 mars 1793 (A. G.). A celle date, il y avait à Chartres 234 légionnaires. Cf. le registre des séances du conseil général du déparlement d'Eure-et-Loir et le tome IX des Actes du Directoire départemental (Archives d'Eure-et-Loir).
tances et aux consolations de quelques amis, ai-je voulu sortir du seul grade ou j'ai pu vivre sans souci (1) ! »
Parfois^ les Germains étaient envoyés dans les environs de Chartres. Ils allaient, par exemple, àPontgouin, au château de la Rivière, protéger la vente des meubles confisqués chez l'émigré d'Aligre. A plusieurs reprises, l'administraiion du département d'Eure-et-Loir les requit d'assurer la tranquillité du marché à Brou, à Châteaudun, à la Bazoche, à Nogent-le-Rotrou, à Dreux.
C'est ainsi que le 7 décembre, le conseil général priait La Poype de rappeler à Chartres les 200 hommes de gendarmerie nationale qui se trouvaient à Nogent-le- Rotrou et de les remplacer par les 100 fantassins de la légion dépêchés récemment à Châteaudun (2).
Le détachement qui fut envoyé à la Bazoche comprenait 30 hommes, les uns fantassins, les autres cuirassiers, commmandés par le lieutenant Richer, officier un peu mou et qui manqua toujours de vigueur, et, comme on dit, de. poigne. Il arriva dans da petite ville le 16 décembre. Dès le jour même de leur apparition, les fantassins se conduisirent, • selon l'expression du procureur de la commune, d'une manière répréhensible et vraiment affligeante. Le lendemain, ils se disputèrent et se battirent dans les auberges ; ils tirèrent des coups de pistolet . dans les rues. Richer essaya de leur faire entendre raison; ils le menacèrent, ils levèrent le sabre sur lui et un d'eux refusa net de lui obéir. Les munici-
(1) Parfait, Marceau, 36.
(2) Ces fantassins devaient quitter Châteaudun le 9, — bien que Châteaudun eût vivement protesté, — et après avoir couché à la Bazoche, arriver le iO à Nogent-le-Rotrou.
78 * CHAPITRE m.
paux, alarmés, écrivirent le 18 que là Gernu^niqtie n'était d'aucune utilité et ne fournissait aucun secours, qu'elle manquait de respect à son chef^ qu'il fallait là rappeler, sinon qu'elle « mettrait le commandatit et les citoyens dans des expositions malheureuses ». fille louait ficher et ses cuirassiers ; les citoyens cuirassiers , disait-elle , étaient amis du bon ordre et de la constitution. Elle invita Richer à se rendre auprès d'elle, le félicita d'avoir bravé le plus grand danger et déployé un zèle infatigafala pour maintenir la tranquillité, elle l'avait vu sur le point de 4t succomber à la fureur des méchants )>, mais elle certifiait qu^îl « n'avait rien négligé pour faire* cesser leur indignité », et ell» dénonçait, nommait les plus coupables, ceux qu'il fallait punir ; c'était Bernhard qui s'était montré indocile; c'étaient Jacob Ries et Rasine qui avaient dégainé contre leur lieute&ant; c'étaient les Prussiens et les Allemands. Le directoire du département manda l'événement au ministre de la guerre : un détachement de la légion germanique était insubordonné ,. son chef avait couru des risques, la commune de la Bazoche désirait d'autres soldats pour la défendre, et le directoire n'avait à sa disposition qu'une vingtaine d'hommes indispensables à la sécurité de Chartres (1).
A la fin du mois de janvier 1793, les mêmes désordres se produisirent à la Bazoche. Le lieutenant Richer y commandait toujours . Mais cette fois ce furent les cuirassiers qui se livrèrent à des actes d'indiscipline. Le 2 février, cinq d'entre eux prirent Richer au collet et jetèrent à terre leur brigadier. Le juge de paix dressa
(1) Séance du conseil général de la Dazoche, 18 décembre; le procureur général syndic d'Eure-et-Loir, à Pache, 22 déc. (A. G.)
DETACHBMSNTS ET GARNISONS. ' 79:
procès-verbal et la municipalité se plaignit hautement : ces « cinq particuliers » faisaient, malgré tous les arrêtés^ galoper leurs chevaux jt travers le village; ils refusaient d'obéir à leurs supérieurs qui « étaient en danger et ne pouvaient se faire respecter ». Les cinq cuirassiers furent envoyés à Chartrea et» à la requête du commissaire des guerres, traduits le 22 février derrant un jury d'accusation composé de huit membres, dont le lieutenant Marceau. Ils furent acquittés; les faits ne parurent pas suffisamment prouvés et ne constituaient pas réellement un délit militaire ; il n'y avait pas « lieu à suivre la plainte (1) ».
Ce fut le capitaine Vaillant qui vint, comme il dit luimême, secourir la commune de Dreux menacée par l'insurrection. Dès le 29 novembre, le conseil général du département avait décidé d'envoyer à Dreux, pour protéger le marché, 200 hommes de cavalerie qui seraient tirés autant que possible de^ la légion. Le 2 décembre au soir, Vaillant quittait Chartres. La municipalité de Dreux le requit le lendemain de prendre avec la gendarmerie et la garde nationale toutes les mesurer nécessaires au maintien de la tranquillité ; elle avait, disait- elle, confiance en sa prudence, en sa valeur et en son civisme, puisqu'il avait contribué pour une grande part à dissiper l'attroupement qui s'était porté sur Chartres (2).
(1) Cf. Rouiller, Le général Marceau, 38-41. Le jury était ainsi composé : Louis-Joseph Arlault, ancien capitaine d'artillerie ; Marceau; Louis-Charles Delaunay, lieutenant en second au 1*' bataillon d*Eureet-Uir; A uguaile Argus, maréchar des logis è la légion germanique; J. Vincent; Mathurin Keuster» brigadier; Lquis Steveppt,. brigadier; Joseph Ruscony, cuirassier; Pierre Acher, piconnier. .
(2) Réquisition du corps municipal de Dreux à Vaillant, 3 déc. (A. G.).
80 CHAPITRE m.
Ce fut encore Vaillant qui rétablit Tordre à Évron et à la Flèche. « La malveillance aristocratique, écrit-il, faisait des ravages dans le département de la Sarthe et celui de la Mayenne. » Mais il fut moins heureux à la Flèche qu'à Dreux et à Chartres. Le ministre lui avait recommandé de choisir des hommes dont l'exacte discipline pût imposer aux agitateurs. Vaillant témoigne qu'il courut risque de la vie au milieu de ses propres soldats, que plusieurs s'étaient laissé gagner par les aristocrates du pays et qu'il dut soit les ramener au devoir par des -proclamations qu'il obtint des autorités constituées, soii les livrer à la rigueur. des lois. Aussi, lorsqu'il s'éloigna, la municipalité de la Flèche, tout en attestant qu'il avait eu la plus vive .sollicitude pour la tenue et ! la discipline du détachement, reconnut-elle dans le certificat qu'elle lui donnait, qu' «une partie des cavaliers n'avait pas répondu au zèle du commandant », qu'ils « s'étaient au contraire montrés les ennemis de l'ordre (1) ».
En revanche, un détachement de 50 hommes de la légion, qui fut envoyé le 4 janvier à Évron, sous la conduite du lieutenant Fleury, ne recueillit que des éloges. Lorsqu'il partit, le. 21 février, la municipalité d'Évron déclara qu'il s'était « comporté avec beaucoup de civisme » et qu'il avait « obéi ponctuellement » à ses réquisitions. Le directoire du district joignit ses louanges à celles de la municipalité ; il assura qu'il se rappellerait avec plaisir le séjour que le lieutenant Fleury avait fait
(1) Certificat du 24 février 1793. Vaillant arrive à la Flèche le 15 décembre 1792, selon les instructions du ministre, et reçoit, le 26, Tordre d'envoyer cinquante hommes à Évron « canton livré à des troubles, dont la cherté des grains est seulement le prétexte ».
en cette ville; il vota des remerciements à la petite troupe, la, félicita de son activité dans le service, de son obéissance à la loi, du désir qu'elle avait manifesté de concourir au maintien de la paix ; il ne doutait pas du zèle ardent que le détachement allait déployer pour défendre la patrie, et, sans nul doute, s'il fallait juger du reste de la légion germanique par le lieutenant Fleury et ses compagnons d'armes, elle donnerait les plus grandes prouves de valeur (1).
Pendant ce temps, le gros de la légion germanique avait définitivement quitté Paris pour Fontainebleau. Le 4 décembre, Pache invitait les administrateurs du département de Seine-et-Marne à préparer l'étape et l'établissement du corps. « La conduite, disait-il, qu'ont tenue les détachements de ce corps tant à Rambouillet qu'à Chartres me fait bien présumer des services qu'il pourra rendre dans votre département soit pour le maintien de la tranquillité publique, soit pour la conservation des précieux domaines nationaux qu'il renferme. »
Durant son cantonnement de Fontainebleau, la légion empêcha la dégradation des forêts par des patrouilles de jour et de nuit. De petites révoltes eurent lieu dans les marchés des environs ; elle les réprima. Aussi, Heyden demandait-il, — dans une lettre du 13 janvier 1793, — que la légion fût traitée sur le pied de guerre. Ne faisait-elle pas le service de campagne contre les ennemis de l'intérieur? N'était-elle pas épuisée par des
(1) Ordre à un détachement de cinquante hommes de partir de la Flèche le 2 janvier, pour se rendre, le 4, à Évron; extrait du registre des délibérations du district d*Ëvron, 20 février; certificat de la municipalité d'Évron, 21 février (A. G.).
détachements continuels? Ne souffraitr-elle pas de la cherté de tous les objets de consommation? Il assurait que le refus du ministre passerait pour une injustice et causerait un mécontentement générai dont les chefs ne sauraient garantir les mauvais effets. Le ministre répondit qu'il ne pouvait s'écarter des dispositions de la loi (i).
Mais les bureaux de la Guerre avaient bonne opinion de la légion. Le 29 janvier, l'adjudant général de l'armée de l'intérieur, Chalbos, inspectait à Fontainebleau la brigade germanique, l'infanterie qui logeait à l'ancien hôtel de la Guerre, les piconniers dont le quartier était dans la rue de TArbre-Sec, les cuirassiers installés dans l'hôtel des gardes du corps. Tout, chambres des soldats, écuries, magasins, fit sur Chalbos une impression favorable; l'ordre et la propreté régnaient dans les casernes ainsi qu'à l'hôpital d'Avon ; la prison était malsaine, mais la municipalité de Fontainebleau offrait un autre local; les fournitures semblaient de bonne qualité ; les chevaux étaient beaux et bien tenus ; les hommes observaient la discipline et ils exécutaient les ordres ponctuellement et en silence; l'infanterie profitait évidemment de l'instruction qu'elle recevait chaque jour; la cavalerie, réunie au manège, avait parfaitement évolué. Le procès-verbal dressé par Chalbos fut soumis à Berruyer, général de l'armée de Tintérieur, et son chef d'état-major, le maréchal de camp Beaufranchet d'Ayat, déclara que ce rapport « donnait l'idée la plus satisfaisante en faveur du corps (2) >.
(1) Heyden à Pache, 13 janvier (A. G.)-
(2) Beaufranchel à Pache, 1" février (A. G.). Cf. le rapport de Chalbos à la fin de V Exposé succinct, .
DÉTACHBICENTS ET GARNISONS. 83
Ni le gou^rernement ni la Convention ne pensaient donc à se défaire de la légion germanique. Lorsqu'à la fin de février la Convention vota la loi sur la nouvelle organisation de l'armée, lorsqu'elle prescrivit que les légions seraient converties en bataillons de chasseurs, la légion des Germains, ainsi que la légion des AUobroges et la légion franche étrangère, ne fut pas incorporée parce qu'elle avait, disaiton, une capitulation particulière. Ses chefs reçurent en sept fois 1,650,000 livres pour leurs dépenses de première mise, et Pache écrivait à Heyden qu'il approuvait toutes lès dispositions prises par le conseil d'administration et que la légion rendrait sûrement de grands services à la République. « Je ne puis assez répéter, ajoutait Pache, combien je désire que des étrangers qui s'enrôlent dans votre légion et par là deviennent des citoyens français, n'aient point à se repentir de s'être joints à nous pour la défense de notre liberté (1). »
La brigade germanique n'était venue à Fontainebleau que pour se compléter, et de là, elle devait se rendre dans les camps. Au mois de septembre 1792 ses chefs représentaient qu'il fallait l'employer sur la frontière du Midi et peu à peu le bruit s'était répandu qu'elle combattrait les Espagnols. Au mois d'octobre le lieutenant-
(1) Les chefs reçurent, le 6 septembre, 40(»,000 livres ; le 4 octobre, 200,000 ; le 28 octobre, 300,000 ; le 23 novembre, 100,000 ; le 3 décembre, 300.000; le 29 décembre, 400,000; le 19 mars 1793, 230,000. Ce dernier payement fut fait sur les fonds décrétés le 1*' mars 1793 par la Convention. Ce jour-là, après avoir entendu le rapport de ses comités de la guerre et des finances, TÂssemblée décrétait que la trésorerie nationale tiendrait à la disposition du ministre de la guerre h somme de 546,505 livres 10 sous pour entier et parfait payement des dépenses de première mise de la légion des Germains.
Si CHAPITRE III.
général Leigonyer, chargé d'un commandement à l'armée des Pyrénées, sollicitait pour son frère une lieutenance-colonelle dans la légion germanique qu'il croyait destinée à servir sous ses ordres. Plus tard, en février 1793, Lacuée priait Carnot d'envoyer la légion à Bayonne. Officiers et soldats pensaient donc appartenir à l'armée des Pyrénées, et, selon le mot du conseil d'administration, vivaient dans cette illusion agréable (I).
Mais le successeur de Pache, Beurnonville, jugeait que l'armée du Nord avait besoin de cavalerie. A la fin de février, il ordonna que la légion irait à Sedan. Les chefs objectèrent vainement que la brigade germanique n'était pas encore en état d'entrer en campagne ; que la grande levée d'hommes qui venait d'être faite à Paris, lui avait ôté nombre de recrues et même des armes sur lesquelles ils comptaient; qu'il était impolitique d'envoyer sur les frontières de Flandre et de Champagne un corps qui se composait en majeure partie de déserteurs autrichiens et prussiens. Beurnonville leur répondit que la légion resterait en troisième ligne et qu'elle aurait dans le pays où elle allait la facilité de se recruter par de nouveaux déserteurs et de se procurer des armes à Charleville et à Liège (2).
La légion quitta Fontainebleau en deux divisions le 20 et le 22 février après avoir reçu du maire et des
(1) Leigonyer au ministre, 9 octobre; le conseil d'administration au ministre, 27 mars. (Â. G.) ; Charavay, Carnot, I, 355.
(i) Saiffert, Faits justificatifs, 3 ; observations du 2 avril sur la pétition de Dangerville et Laurent, du 28 mars; 15 février, ordre à la 1'* division de la légion de partir de Fontainebleau le 20 pour arriver le 7 mars à Sedan ; ordre à la 2« division de partir de Fontainebleau, le 22 février, pour arriver le 9 mars à Sedan ; ordre au détachement de Chartres de se réunir au détachement de la Flèche qui sera le 3 mars à Chartres, pour partir le 5 de concert et arriver le 18 à Sedan (Â. G.).
officiers municipaux en bonne et due forme le certificat de bien-vivre que le conseil général de la commune délivrait d'ordinaire (1). Les deux divisions étaient commandées, Tune par le lieutenant-colonel Burac, l'autre par le lieutenant-colonel Befl'roy. Les chefs, Dambach, Heyden, Schwarz, Beaufort, ne les accompagnaient pas. Ils s'étaient rendus à Paris pour régler plusieurs afi'aires urgentes, pour presser la confection des objets d'équipement et payer les fournisseurs, pour demander au ministre les brevets des officiers, des armes, des canons, une pharmacie ambulante, le remboursement de leurs avances et le reste de la somme que la Convention avait décrétée comme fonds de première mise.
Leurs affaires terminées, les chefs se hâtèrent de rejoindre le corps à Sedan. Ils apprirent en chemin que la légion avait été envoyée de Sedan à Givet, de Givet à Marienbourg et de Marienbourg à Philippeville. Or, Philippeville ou, comme on appelait alors cette forteresse, Vedette-Républicaine, était une place de première ligne, située à l'extrême frontière, et peut-être seraitelle investie par les Autrichiens, puisqu'à cet instant l'armée du Nord, battue à Neerwinden, avait abandonné Liège.
Heyden, nommé commandant de Philippeville, prit les mesures les plus promptes pour approvisionner la place. Le 3 avril, il écrivait au ministre qu'il ne négligeait rien pour la mettre en état de défense. C'était le moment où Dumouriez passait aux ennemis, et nombre de soldats français se réfugiaient dans les forteresses. Heyden reçut tous ceux qui se présentèrent et leur fournit les
(i) Lettre de l'ancien secrétaire de la mairie, Adam, à M"® deHaindel, 27 décembre 4808 (A. G.).
secours dont ils avaient besoin. Des partis autrichiens se montraient aux environs ; Heyden prévint toute surprise par de fréquentes patrouilles. Un officier de la légion, Boissier, se vantait plus tard d'être allé chercher des . chevaux à l'abbaye de Florennes et, disait-il, bien qu'il n'eût avec lui que vingt et un hommes de cavalerie, il avait exécuté sa mission malgré -les Impériaux qui gardaient les avenues. Le colonel Dambach se signala dans une de ces reconnaissances. Un espion, escorté d'une bande d'Autrichiens, rôdait autour de )a ville. Dambach sut qu'il était embusqué dans un bois du voisinage : il courut à cet endroit et, le pistolet à la main, saisit l'espion qu'il amena pieds et poings liés à Philippeville au milieu des applaudissements de la population. Quelques jours après , les Autrichiens demandaient que cet homme fût échangé, et on raconte qu'ils offrirent cinq cent mille livres pour sa rançon. Dambach et Heyden leur auraient répondu que s'ils avaient un si vif désir de revoir leur émissaire, ils le trouveraient pendu le lendemain sur un des bastions (i). La légion était soumise aux ordres de d'Harville qui commandait à Namur. Le général vint examiner les fortifications de Philippeville et passer la garnison en revue ; il fut frappé de l'excellente tenue des Germains, et il dit hautement que c'était le seul corps qui pût marcher à l'ennemi.
Mais les bureaux de la Guerre reconnaissaient qu'ils avaient eu tort d'envoyer la légion dans le nord de la France. Dès le 27 mars, le conseil d'administration remontrait à d'Harville que le séjour de Philippeville
(I) Heyden au ministre, 3 avril; mémoire de Boissier (A. G.); Exposé succinct, 6.
était nuisible et à la brigade germanique et à la chose publique. Il y avait dans le corps beaucoup de sujets de l'empereur et des princes d*Allemagne, Allemands, Polonais, Hongrois, Croates, Esclavons, Yalaques, et la bonne politique semblait exiger qu'ils ne fussent pas encore employés contre l'Autriche et TEmpire. François II avait tout récemment publié une amnistie et promis une récompense à tous ceux qui reviendraient sous ses drapeaux. Cet avantage ne devait-il pas séduire les nombreux déserteurs dont se composait la légion? Ne savaient-ils pas que, s'ils étaient pris, ils seraient, non pas échangés comme les Français, mais sur-lechamp punis de mort ?
Le 'général Leigonyer et le député Le Cointre partageaient l'avis du conseil d'administration. Leigonyer écrivait qu'on ne pouvait se servir de la légion sur la frontière de Belgique et d'Allemagne « sans un péril presque certain », que les Allemands de ce corps seraient pendus s'ils se laissaient prendre et que pour échapper à ce supplice ils retourneraient sous les étendards qu'ils avaient quittés.
Le Cointre informait le ministre et le Comité que de vieux militaires lui avaient témoigné des inquiétudes sur la nouvelle destination de la légion germanique. Placés entre la mort et un bon accueil, ces Allemands n'iraient-ils pas avec armes et bagages rejoindre leurs anciens camarades? Lors même qu'ils auraient l'intention de bien servir la République, ne marcheraient-ils pas à regret contre des compatriotes ? Ne seraient-ils pas de mauvais soldats en face de leurs frères d'armes de jadis?
Le ministère décida d'envoyer la légion aux Pyrénées et le Comité de salut public approuva cette résolution en
ajoutant expressément qu'il jugeait ce mouvement nécessaire pour éviter la désertion. Au même moment Berruyer, général en chef de l'armée de la réserve, demandait d'Angers avec de très vives instances des secours d'infanterie et de cavalerie. Or, le Département de la guerre ne disposait plus d'aucune force. « Tout ce qui devait partir, écrivait-on des bureaux le 7 et le 8 avril, est contremandé et reste; les troupes précédemment annoncées sont retenues à Paris à cause de la trahison de Dumouriez. » Ne pouvait-on donner à Berruyer la légion germanique ? Ne serait-elle pas d'une grande utilité contre les rebelles de l'Ouest qu'elle combattrait sans répugnance puisqu'elle se composait d'étrangers? Elle irait donc aux Pyrénées; mais provisoirement elle se dirigerait par Troyes et Châlons sur Tours et, une fois les troubles de la Bretagne et de la Vendée apaisés, elle continuerait sa route vers Toulouse ; après avoir servi dans l'intérieur, elle servirait sur les frontières d'Espagne.
La légion quitta Philippeville. Elle fut inspectée à Châlons par Picot-Bazus qui fit sur elle un rapport favorable. De là, le 17 et le 49 avril, en deux divisions, elle s'achemina vers la Vendée; la première division devait être à Tours le 3 mai, la seconde le 5 mai {\).
Ses jours étaient comptés. Il y avait parmi les officiers français de la légion que le ministre avait nommés et que le conseil d'administration avait dû recevoir des hommes résolus d'avancer et de prendre les premières
(1) Dambach, Heyden, Beaufort-Schœnebourg, Schwarz père et Burac à Tache, 27 mars; Leigonyer à Pache, 7 février; Le Cointre au comité, 4 avril ; Schwarz fils, Obsero. {k la suite de la brochure de SaiflTert, p. 8 et 10 : « La désertion fut désastreuse ») ; Rec. Aulard, llî, 3S3; correspondance des bureaux de la Guerre, 4, 5, 7, 8 avril (A. G.).
places par tous les moyens. Ils cherchèrent à se faire un parti ; ils prêchèrent l'insubordination et le désordre ; ils dénoncèrent les chefs, les accusèrent faussement, et ils trouvèrent un appui dans les représentants du peuple qui, de leur propre mouvement, cassèrent et, comme on dit alors, déchirèrent la brigade germanique.