‹ La Légion germanique (1792-1793).: 1792-1793Chapitre 6 sur 40 · CHAPITRE IV La Dénonciation · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV La Dénonciation

Le qaartier-maitre provisoire Sciard. — Beffroy et Chasteigner-Burac. — Laurent et Dangerville. — Cabales contre les chefs. — Pétition du li novembre 1792. — Déclaration de Chalbos. — Pétition des officiers français portée à la Convention par deux d'entre eux. — Dangerville et Laurent à la barre de TAssemblée (28 mars 1793). — Enquête des bureaux de la Guerre sur cette dénonciation. — Lettres des chefs au ministre et à la Convention. — Les journaux. — Marat et ses sentiments envers les légions. — Article de Dangerville et Laurent dans le Publicitte de la Rét^ublique française (11 avril). — Réponses des chefs. — Leurs arguments.

Beaufort-Schœneboarg, accablé par les détails de l'administration qui croissaient dejouren jour, avait engagé un commis, le citoyen Sciard, Ce Sciard, secrétaire de Tétat-major au régiment de La Marck et du commissaire des guerres Lépineau, s'était, au sortir du service, fixé à Paris où il entreprenait, selon son expression, les écritures du Palais de justice, et plus tard, lorsqu'il sollicitait une place dans l'intendance militaire, il assurait qu'il faisait usage de la plume depuis trente-huit ans, qu'il avait rédigé et mis au net les cahiers de l'assemblée primaire des électeurs de Paris extra-muros pendant les mois d'avril et de mai 1789. C'était un homme intelligent qui savait se rendre utile, et Beaufort-Schœnebourg le chargea provisoirement des fonctions de quartier-maître trésorier de l'infanterie. Il se repentit bientôt. Sciard

manquait de délicatesse et de probité. Heyden le surprit dans son logis en flagrant délit de vol, et comme dit Beaufort-Schœnebourg, la main dans le sac. Mais ce ne fut pas pour cette raison que le conseil d'administration le renvoya. Le 28 octobre, Sciard se présentait à la section de la Cité pour obtenir un certificat de civisme ; la section passa à l'ordre du jour. Sciard fit demander par Heyden les causes de cette décision; la section répondit qu'elle n'était pas comptable des motifs qui déterminaient ses arrêtés, qu'elle avait refusé le certificat en pleine connaissance des faits et qu'elle persistait dans sa résolution. Vainement Sciard écrivit au ministère qu'il se levait depuis un mois avant 6 heures du matin et se couchait à minuit pour former et organiser le nouveau corps. Le ministre, convaincu de son « aristocratie », ne signa pas sa nomination. Sciard quitta la légion lorsqu'elle s'achemina vers la frontière du Nord et il ne rendit aucun compte ; il eut même Timpudence de garder nombre 'd'eff'ets qui n'étaient pas sa propriété («).

Durant le séjour de la légion à Paris et à Fontainebleau, Sciard avait été, dit Beaufort-Schœnebourg, le bras droit du lieutenant-colonel des chasseurs à pied Chasteigner- Burac, et ce fut sur les conseils de Sciard que Burac et Beflfroy conçurent le dessein de soulever les officiers de la brigade germanique contre les « quatre chefs ».

Beffroy a été vivement attaqué par les chefs de la légion. Ils lui reprochèrent d'avoir passé ses premières

(1) Mém. de Beaufort-Schœnebourg; lettre de Sciard à la commission des armées, 'ii janvier 1795; lettre des officiers municipaux de Fontainebleau (ils écrivent que Sciard avait chez lui, entre autres effets d'habillement, d'équipement et d'armement, ro sabres d'officier et 2-i briquets qu'il disait lui appartenir).

années à « l'école du vice », parce qu'il avait été page de la chambre du roi, et ils l'accusèrent d'avoir livré Stenay aux ennemis eii 1 792. Quoi qu'il en soit, Beffroy, nommé d'emblée lieutenant -colonel des piconniers, visait au commandement de la légion.

Chasteigner-Burac a été de même dénoncé par les chefs de la légion, et Beaufort-Schœnebourg assure qu'il ne connaissait ni honneur ni amour de la patrie. C'était, à ce qu'il semble, ainsi que Beffroy, un ambitieux sans foi et sans scrupule. Ganonnier au régiment de Grenoble et devenu garçon-major de la 6« division des canonniersmatelots, il était l'agent d'Albert de Rioms qui commandait à Toulon. Lorsque Rioms fut arrêté au mois de décembre 1789, Burac courut les casernes pour exciter les soldats à tirer sur la garde nationale et il disait hautement que la marine s'était déshonorée en laissant arrêter son chef par un tas de brigands, que, s'il avait eu sous ses ordres trois cents hommes de bonne volonté, il aurait fait mordre la poussière aux plus mutins. On sut ce propos, on dénonça Burac, et la municipalité de Toulon ordonna de l'appréhender partout où on le trouverait. Il eut le temps de se sauver, il gagna l'arsenal, puis la sortie du port, monta dans un bateau qui le déposa sur la côte de Missiessy et après s'être caché quelques jours dans une fabrique de poudre, il se rendit à Marseille où commandaient Garaman et Boumissac. Il s'enfuit de nouveau quand les patriotes eurent le dessus et se réfugia dans son village natal de Mercuer dans l'Ardèche, cette fois encore pour jouer un rôle. Lorsque se forma la deuxième fédération de Jalès, il fut élu général en chef de l'armée catholique ; son titre d'officier d'artillerie frappait les esprits, et on le croyait énergique, absolument dévoué à l'ancien régime, résolu

à vaincre ou à mourir pour le trône et l'autel. Mais il craignait de se compromettre sans ressource et il devinait que le mouvement avorterait tôt ou tard. Il conduisit sur les bords de la Gèze les bataillons qui chantaient 1q Ça ira de la réaction :

Nft«royez pas durables De sinislnfi décrets ; Ne croyez pas valables Des serments indîsmis ; Tout cela finira, Ça ira, ça ira.

et à Saint-Ambroix, il conseilla aux meneurs de se disperser. La plupart refusèrent et l'accusèrent de trahison. Il les laissa délibérer et pendant qu'ils discutaient^ il entraîna les fédérés : on voulait, disait-il, protéger les catholiques menacés par les protestants; mais Nîmes et le Gard étaient tranquilles, le roi et la religion ne couraient aucun danger, et par conséquent nul motif ne justifiait la révolte; il fallait rentrer chez soi. On le crut, les paysans du Vivarais retournèrent dans leurs montagnes, la fédération fut dissoute ; « le coup, s'écriait Bastide-Malbos, est à recommencer et Tessentiel sera, une autre fois, de mieux choisir les troupes et surtout le général ! » Burac ne recueillit pas le fruit de sa défection. Une lettre du Département de TArdèche dont la Constituante entendit la lecture dans la séance du 5 mars 1791, annonça qu'il avait « beaucoup contribué à la dispersion du rassemblement» ; la commune de Mercuer attesta plus tard qu'il avait « à TafiFaire de Jalès par sa bienfaisance, sa prudence et ses lumières garanti une troupe composée d'environ 6.000 à 7.000 hommes» ; luimême se vantait d'avoir à la fin de février 1791 « dissout l'armée de Jalès par la confiance générale qu'il avait su

inspirer à ses concitoyens ». Toutefois, lorsqu*iI Tint à Paris, il n'obtint pas d'emploi. Il dut, dit-on, vivre du biribi et il trempa dans des « intrigues inciviques », reçut des secours de la liste civile. Après le 10 août, il redemanda du service au ministre de la marine. Il fut éconduit comme aristocrate et, sur Taveu qu'il fit luimême, qu'il serait pendu s'il allait jamais à Brest ou à Toulon. Selon Beaufort-Schœnebourg, il serait mort de misère sur le pavé de Paris, s'il n'était entré dans la légion sur la recommandation des députés de l'Ardèche (1).

Burac et Beffroy furent secondés dans leurs projets et leurs manœuvres par deux officiers de la légion qui n'hésitèrent pas à se mettre en avant, Laurent et Dangerville.

Laurent avait servi comme soldat dans le régiment Dauphin, et l'on assurait qu'il y passait pour « grand ribotteur » : du reste, peu instruit, écorchant la langue maternelle, écrivant que la légion vat au pirainée^ se croyant du talent ou, comme il orthographiait, du tallend, turbulent, audacieux, faisant étalage de son patriotisme, surtout lorsqu'il était pris de vin, et se vantant d'avoir subi huit fois la prison. « Il suffit de dire, rapporte Beaufort-Schœnebourg, qu'il nous a été donné par Rovère et par le citoyen Duprat de guillotineuse mémoire. »

Hélie,dicd'Angerville sous l'ancien régime, et Dangerville sans apostrophe après le i août, avait été quartier-

(I) Mém. de Beaufort-Schœnebourg ; Simon Brugel, Les camps de Jalês (Revue de ta RévoL , 1885, 2« semestre, p. 107-121) ; Mon. 7 mars 1791 ; dénonciation déposée le 5 juin 1793 au Comité par des députés extraordinaires des Bouches-du-Rhône, Escudier, Charpentier et Parallier ; Bec. Aulard, IV, 453.

maître au régiment de Champagne pendant deux ans et demi. Il donna sa démission de son emploi le 10 mai 1791 et, après avoir passé selon la loi à une sous-lieutenance , obtint un congé jusqu'au 1®' mars 1792; ses fonctions de quartier-maître, disait-il, altéraient sa santé et le travail qu'exigeait la nouvelle administration, lui causait d'affreux vomissements de sang. Durant son absence il fut promu premier lieutenant. Mais au 1«' mars 1792, il ne reparut pas au régiment, et ses camarades pensèrent, non sans raison, qu'il avait émigré en Espagne. Le 1<^^ juin, il écrivit de Bordeaux que « de nouveaux accidents l'avaient mis une seconde fois aux portes du tombeau » et qu'il était muni de toute sorte de certificats qui prouvaient sa rechute ; le colonel lui répondit qu'on lavait cru émigré et qu'un autre avait son emploi. Dangerville protesta; il demanda que Terreur fût réparée; il désirait regagner son régiment, reprendre son rang, remplir une place qu'il n'avait jamais dû ni voulu abandonner. Le ministre refusa de lui rendre sa lieutenance. Sur quoi Dangerville exprima l'intention d'entrer dans un corps de récente levée; il jura qu'il avait servi parfaitement la patrie et fourni des preuves de civisme ; n'était-il pas de « l'espèce si rare » des officiers de fortune ? Et làdessus il avait été nommé dans la légion germanique.

Dès la fin de 1792 s'ourdissait l'intrigue contre les « chefs ».

Le 5 novembre, une pétition était déposée sur le bureau de la Commune par quelques soldats de la légion. L'organisation de la brigade germanique, disaient-ils, était vicieuse ; certes, il y avait parmi les chefs des hommes vraiment dignes de la confiance de la République; mais on admettait les étrangers plutôt que les

Français; iOO hommes du régimeût des gardes suisses avaient été reçus au corps; des gens qui, au 10 août, défendaient les Tuileries, avaient des grades élevés dans la légion, et l'adjudant chargé des engagements était un ancien caporal des gardes suisses (I).

Bientôt les chefs de la légion surent que certains officiers tâchaient de les dénigrer et de les perdre. Au mois de janvier ils furent Tobjet d'une dénonciation dont les auteurs se cachaient sous le nom de « déserteurs de la légion germanique » et ce fut à la suite de cette dénonciation que le ministre de la guerre envoya Tadj udant général Ghalbos inspecter le corps à Fontainebleau. Chalbos prévint les quatre chefs que des mauvais sujets, désireux d'avancer, se liguaient . contre eux, s'efforçaient de « s'élever sur les débris de la légion », et les quatre chefs lui répondirent qu'ils avaient la conscience nette, qu'ils méprisaient lés intrigants et souhaitaient que leurs calomniateurs fissent leur devoir aussi bien qu'eux. Chalbos assembla les officiers et déclara qu'il y avait dans la légion des hommes de mauvaise foi, qu'on les connaissait et qu'au lieu de les punir, on leur pardonnait parce qu'on espérait qu'ils se conduiraient mieux (2).

Beffroy et Burac profitèrent du séjour que les chefs firent à Paris en février et en mars pour cabaler de nouveau contre eux et tenter d' « usurper leurs places ». Durant la marche de Fontainebleau à Philippeville ils cherchaient, dit Saiflbrt, à plaire aux soldats aux dépens de Dambach et de Heyden par une exagération de liberté

(i) Mon. 7 novembre. Le Conseil général renvoya au pouvoir exécutif cet objet important qui n*était pas de sa compétence. (t) Exposé succinct^ 2.

et un relâchement de discipline. Ils laissèrent commettre quelques excès qu'ils imputèrent ensuite aux deux colonels; ils favorisèrent les légionnaires insubordonnés ; ils enrôlèrent des gens sans aveu ; ils punirent plusieurs bons sujets. Arrivés à Philippeville, ils répandirent le bruit que les chefs avaient pris la fuite et emporté avec eux les deniers de la nation, qu'aucun d'eux ne reviendrait plus au corps. Puis ils convoquèrent — au logis de Burac — une assemblée générale des ofiiciers. Ils se plaignirent des chefs : les chefs n'avaient pas formé, selon la loi, un conseil d'administration qui vérifierait l'emploi des sommes qu'ils avaient reçues du gouvernement; ils auraient dû demander au ministre que la légion fût envoyée dans le Midi et non dans le Nord ; ils n'avaient pas fait le décompte du soldat. Burac et Beffroy entraînèrent nombre d'ofllciers français qui désiraient, comme eux, de l'avancement; Ghaillou, Boissier, Prouille, Hébert et autres. La majorité de l'assemblée décida de députer à la Convention les lieutenants Dangerville et Laurent, qui feraient valoir leurs réclamations. Elle n'osa s'adresser au ministre, comme l'exigeaient le règlement et l'usage ; ainsi que s'exprime Beaufort-Schœnebourg, les mécontents brûlaient cette première instance parce qu'ils savaient que les chefs étaient matin et soir sur les lieux mêmes dans les bureaux de la Guerre (1).

Le 28 mars, Dangerville et Laurent paraissaient à la barre de la Convention. La légion, dirent-ils, était créée depuis le mois d'août 1792 et les chefs avaient reçu des sommes considérables pour armer, habiller et équiper

(1) Saiffert, Faits justificatif Sy 2-3; Ex^'osé succinct, 4; rapport de Beaufort-Schœnebourg (A. G.).

3,000 hommes environ. Or, il n'y avait en ce moment à la légion que 900 hommes dont les deux tiers étaient hors d'état de se battre à cause de la mauvaise fourniture des habits, des armes et des efifets de petit équipement. La cavalerie manquait de tout ou peu s'en fallait : quelques sabres, pas de pistolets, pas de bottes, des chevaux qu'il serait nécessaire de réformer pour la plupart. Pas de masses. Le décompte des soldats, bien qu'ils l'eussent plusieurs fois demandé, n'avait pas été fait. Pas de conseil d'administration. L'argent touché par les chefs recevait un emploi arbitraire^ Ils ne rendaient pas de comptes. Ils avaient voulu forcer les commandants des compagnies à signer des contrôles de revues qui portaient comme présents un grand nombre d'absents. Le décompte des officiers n'était pas établi, ils n'avaient pas eu leur gratification et ils attendaient encore leurs brevets parce qu'on négligeait de transmettre au ministre le nom de leur compagnie. On avait, contre les décrets, détaché des recruteurs dans les villes destinées aux prisonniers de guerre, et beaucoup d'étrangers engagés par ces recruteurs s'étaient enfuis après leur arrivée au corps. Les arquebusiers étaient 57 au lieu de 500, et sur ces 57 hommes il y avait t% officiers, dont 1 quartier-maître trésorier et 2 lieutenants-colonels. L'état-major de la légion comprenait 2 colonels, 7 lieutenants -colonels, 1 adjudant général, 5 quartiers-maîtres, 5 chirurgiens, 1 médecin, 1 aumônier, 1 adjudant-mi^or, 6 adjudants sous-offlciers, 1 commissaire des vivres, et ses appointements s'élevaient par mois à 11,000 livres. Enfin, on avait envoyé la légion dans le nord de la France où la désertion était facile, et non dans le Midi. Les officiers du corps, concluaient Dangerville et Laurent, priaient donc la Convention nationale d'ordonner : 1° qu'il fût

établi seloa la loi un conseil d'administration qui embrasserait toutes les branches de la comptabilité et dirigerait l'équipement, l'armement et l'habillement des soldats; 2® que les chefs fussent tenus de rendre compte à ce conseil, de clerc à maître, de l'emploi des sommes qu'ils avaient reçues ; 3® que la légion fût envoyée dans le Midi. La Convention admit les deux officiers aux honneurs de la séance et, sur la motion d'un de ses membres, renvoya leur pétition au comité militaire qui demanderait des éclaircissements au ministre et ferait promptement un rapport.

La pétition de Laurent et de Dangerville émut les bureaux- du ministère. Ils firent une enquête. Ils analysèrent point par point la dénonciation ; ils y trouvèrent des erreurs et des faussetés. La légion existait, non pas depuis le mois d'août, mais depuis le mois de septembre. Un état de revue dressé à Fontainebleau portait qu'elle comptait au 28 janvier 1,297 hommes et non 900, comme disaient Laurent et Dangerville ; que les armes, casques, cuirasses, sabres et toutes les fournitures étaient de bonne qualité ; que les chevaux, au nombre de 626, étaient généralement très beaux et bien tenus ; qu'à la vérité, à l'époque de cette revue, la masse de linge et de chaussures n'était pas encore formée et qu'il n'y avait aucun compte pour les soldats ; mais « que cette partie du service devait être mise en activité au 1®' février, et qu'il était présumable qu'elle avait eu son exécution ». Le même état de revue, ajoutaient les bureaux, démontrait le fonctionnement du conseil d'administration. Il n'y avait aucune preuve évidente que les chefs eussent voulu forcer les commandants des compagnies à signer de faux contrôles. Les dénonciateurs se plaignaient de n'avoir pas eu leur gratification ; mais ils ne pouvaient la récla-

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mer que lorsqu'ils eutreraient en campagne. Ils se plaigaaient de n'avoir pas encore leurs brevets ; mais pourquoi n'avaient-ils pas fourni Tétat de leurs services? Ils reprochaient aux chefs d'avoir envoyé des recruteurs dans les villes destinées aux prisonniers de guerre ; mais aux termes de la capitulation, le pouvoir exécutif avait désigné les villes où serait le dépôt des recrues. Le bataillon des arquebusiers n'était, disait-on, que de 57 hommes ; l'état de revue du mois de janvier annonçait 79 arquebusiers. On incriminait la composition de Tétat-major; elle était conforme à la loi du 4 septembre. De leur côté, les chefs de la légion protestaient. Ils avaient, sur la route, rencontré Laurent et Dangerville qui gagnaient Paris par la diligence, et à peine arrivés au corps, ils eurent connaissance de l'adresse que les deux officiers portaient à la Convention. Dès le 27 mars, la veille du jour où Laurent et Dangerville paraissaient à la barre, le conseil d'administration envoyait de Philippevilleau ministre une réfutation de leur mémoire (1). Les « factieux » alléguaient que la légion était dénuée de tout, qu'elle n'avait pas d'armes, que le conseil d'administration se rendait coupable de négligence : le ministre se convaincrait du contraire en lisant le rapport détaillé qu'avait fait au pouvoir exécutif l'adjudant général Ghalbos, chargé d'inspecter la légion à Fontainebleau. L'habillement laissait à désirer ; mais, pouvait-on vêtir promptement les recrues lorsqu'elles

(i) Lellre du 28 mars datée de Philippeville (A. G.). Ont signé : Dambacb, Heyden, Schwarz père, Beaufort-Schœnebourg, Uerrmann, Ouy, Hamberger, Haindel, Uille, Dentzler, Liebensteiu, Marceau, Paul, Itier, Rochus, Ninet, Klein, Fleury, Latour, Vaillant, Riehl, Goezmann, Wip* perman, Imfeld, Malaquin, Nagtglas, Velnuer, Montanier, Camus, Ismert, Kuelkens, Klauprecht.

ne trouvaient pas d'habits à leur taille dans les magasins? N'était-il pas inévitable que plus de 300 hommes constamment employés en détachement dans l'intérieur, eussent un uniforme très délabré? S'il manquait aux piconniers quelques centaines de sabres et de pistolets, les sabres étaient en route, et le capitaine Spètt avait acheté à Liège les pistolets et les carabines ; mais l'armée française venait d'évacuer Liège, et Ton craignait que Spett n'eût été surpris ou tué par les Autrichiens. On attendait des armes de Hollande et d'Angleterre ; mais ces deux pays avaient mis l'embargo sur les marchandises envoyées en France. Les dénonciateurs se plaignaient de n'avoir pu encore obtenir leur décompte ; mais la légion se formait à peine ; elle n'avait quitté Paris qu'en décembre; plus de la moitié des hommes n'étaient au corps que depuis trois mois, et, à la rigueur, le décompte général ne devait être établi que lorsque la brigade germanique serait complète. Cependant, les chefs avaient donné et réitéré l'ordre aux quartiersmaîtres de faire le décompte tant aux ofdciers qu'aux soldats ; mais, soit par maladresse et sous l'influence secrète de Sciard, soit par suite d'obstacles imprévus et des embarras causés par les changements soudains de garnison et l'éloignement des détachements, le travail n'avait pas été entrepris. D'ailleurs, beaucoup d'offlciers qui réclamaient leur traitement ou la gratification d'équipement, redevaient à la caisse. D'autres exigeaient le remboursement des fourrages et du logement pendant leur séjour à Paris; mais le ministre n'avait pas encore prononcé sur ce point, et les officiers qui n'avaient pas de chevaux, pouvaient-ils prétendre au fourrage? D'autres désiraient leur brevet ; mais ils avaient été récemment proposés, ou bien leurs papiers et pièces n'étaient

pas en règle ; en tout cas, la plupart avaient provisoirement leur lettre d'avis. Bref, la légion était aussi bien montée et organisée que peut Têtre une troupe toute neuve, et les chefs priaient le ministre d'ordonner une seconde inspection qui prouverait la vérité de leurs assertions, les encouragerait dans Taccomplissement de leur tâche et confondrait leurs calomniateurs. Qu'étaient ces calomniateurs, sinon des gens qui cabalaient au lieu de faire leur devoir, qui n'avaient que jalousie et envie, qui servaient « non, par amour pour la patrie, mais par une cupidité tout à fait incivique? »

Les quatre chefs, Dambach, Heyden, Schwarz et Beaufort-Schœnebourg, ainsi que vingt-huit officiers, signèrent cette protestation « contre la dénonciation illégale faite par une très petite minorité du corps ». Marceau est au nombre des signataires, et cela, seul, suffit à la justification des chefs de la légion germanique.

Quelques jours plus tard, les quatre chefs apprenaient que Laurent et Dangerville avaient été admis à la barre de la Convention. A leur tour ils se plaignirent; à leur tour ils dénoncèrent Laurent et Dangerville ; leur lettre, lue le 21 avril à l'assemblée, fut renvoyée au Comité de sûreté générale.

Mais un résumé de la dénonciation de Laurent et de Dangerville avait paru dans divers journaux. On lisait, par exemple, dans le Journal français que l'équipement de la légion était affreux et que les chefs prévariquaient, qu'ils signaient des états de revue pour 1800 hommes et recevaient la paye de 1000 soldats qui n'existaient que sur le papier (1).

(1) Journal français, 29 mars.

DâDgerville et Laurent s'étaient abouchés avec Marat, et le journaliste publia leurs griefs dans le Publtciste de la République française. Comme plusieurs de ses contemporains, r € ami du peuple » n'aimait pas les légions. Dès le mois de septembre i792, un membre des Jacobins remarquait avec étonnement que certaines personnes ne voulaient servir la patrie que dans des compagnies franches ou des corps particuliers, et le !«' janvier 1793, le commissaire du conseil exécutif Ghépy écrivait à Pache qu'il fallait « fondre toutes les légions dans la masse de l'armée ». et « ne point souffrir de corps privilégiés ». Marat était du même avis. Les légions lui semblaient insulter par la recherche de leur uniforme et par une espèce de luxe au délabrement des volontaires nationaux. Il se plaignait qu'elles fussent si longtemps retenues à Paris pour y rester les bras croisés et dilapider les deniers publics dans les boucans, tandis que les bataillons patriotes se morfondaient sur la frontière. Il les dénonçait, toutes ou presque toutes, légion de l'École militaire, légion de Rosenthal, légion des Allobroges, hussards braconniers, dragons de la République, chasseurs des barrières. A l'entendre, il n'y avait dans l'état-major de pareilles troupes que des intrigants et des ennemis de l'État qui désiraient opérer une contrerévolution et servir les vues criminelles des généraux, des suppôts de l'ancien régime et des royalistes gangrenés, des gardes du corps, des valets d'émigrés, des domestiques d'aristocrates , des chenapans , des escrocs ramassés dans le palais de l'Égalité, des souteneurs de tripots, des échappés des galères, et ses chefs poussaient leurs soldats à l'insubordination, à la panique, à la désertion ; aussi, disait Marat, devait-on dissoudre ces corps, légions, compagnies franches, priver

les chefs de tout emploi et incorporer ailleurs les bons sujets (!)•

Il accueillit donc volontiers le mémoire qui lui fut remis par Dangerville et Laurent, Ce mémoire reproduisait les griefs que les deux officiers avaient exposés à la Convention; mais il était plus précis, plus tranchant, plus violent que la pétition. La légion germanique, assuraient-ils, devait être de 3,000 hommes et n'en comptait que 887. Elle n'était ni habillée ni armée ni équipée. Les deux chefs avaient pourtant reçu 16,450,000 livres depuis le mois de septembre. Mais ils projetaient de perdre la légion et ils l'avaient menée à Philippeville pour la faire passer aux ennemis lorsque l'occasion s'offrirait. Ils n'avaient pas formé de conseil d'administration. Ils avaient forcé ou voulu forcer des commandants de compagnieis à signer des contrôles de revues où figuraient comme présents des hommes qui n'avaient jamais existé. Ils avaient suspendu le décompte du soldat et n'avaient pas établi la masse de linge et de chaussure. Ils avaient empêché les officiers d'avoir leur brevet et leur gratification de campagne. Ils n'avaient rejoint la brigade qu'au 27 mars. Aussi, pendant cette longue absence, les soldats avaient manqué de tout, et le corps des officiers, écoutant leurs justes plaintes, avait unanimement résolu de députer Dangerville et Laurent à la barre de la Convention. Suppression de nombreux abus, création d'un conseil d'administration qui rendît compte des sommes reçues et arbitrairement dépensées, envoi de la légion dans le midi de la France pour diminuer la désertion parmi les soldats prussiens

(I) Aulard, La Société des Jacobins, lY, 295; Chépy à Pache, 1" janvier 1793 (A. G.); Le Puhliciste, numéros 32, 36, 151, 220, 240.

et autrichiens, voilà ce que Dangerville et Laurent demandaient au nom de leurs camarades» et ils annonçaient, en terminant leur dénonciation, que les chefs « ne cessaient de faire des actes despotiques (1) ».

Les chefs ne purent répliquer aussitôt à l'article du Publicisie. Ils ont toutefois, à plusieurs reprises, réfuté les assertions de Marat et, pour parler comme eux, la tâche n'était pas difficile (2).

Il faut résumer leurs arguments; ils les avalent exposés déjà dans leur lettre du 27 mars au ministre ; mais ils les ont développés dans des mémoires postérieurs avec plus de force et de netteté.

Le corps, disaient les dénonciateurs, devait être de SftOO hommes et il rCeii comptait que 887. Or, suivant la capitulation, le corps devait avoir 2,590 hommes. Lorsque la première division partit de Fontainebleau le 18 février, elle comptait, selon la revue du commissaire des guerres, plus de 800 hommes. La seconde division qui se mit en marche deux jours après, était sans doute moins nombreuse; mais avec les recrues qu'elle emmena et celles qu'elle fit sur sa route, la force totale

(1) Marat publia la lettre de Dangerville et de Laurent dans le numéro 166 (fl avril) et la reproduisit encore dans le numéro 220 (18 juin). Il fit paraître également la lettre du capitaine Ghaillou — qui se plaignait d'avoir été outragé par Dambach — par deux fois dans le numéro 166 (1 1 avril) et le numéro 222 (20 juin). 11 donna enfin dans le numéro 186 (5 mai) un « second rapport sur la légion germanique », signé Laurent et Dangerville, qui ne contient rien de nouveau. L'article important, c'est celui du numéro 166 (11 avril), qui dit que les cbefs ont touché seize millions.

(2) i^ Faits justificatifs pour la légion germanique, Freymuth Saiffert au Comité de sûreté générale; 2» Béponse d'un officier de la légion germanique, Schwarz fils (à la suite de ce mémoire de Saiifert); 3^ Exposé succinct, signé de Dambach et Heyden ; 4*^ mémoires manuscrits de Beaufor t-Schœnebourg .

de la légion était, lorsque parut la dénonciation, de 1800 hommes pour le moins (1).

Le corps n'éiaii ni armé ni habillé ni équipé. Encore une assertion démentie par tous les rapports. Aucun corps n'était mieux habillé que la légion germanique. Le conseil d'administration avait dû payer les draps bien au-dessus du prix fixé par la capitulation et, faute de draps d'ordonnance, fournir à des soldats du drap demifin. Quelques hommes semblaient mal vêtus, mais c'étaient des recrues ; ils avaient été racolés soit sur le chemin de Fontainebleau à Philippeville, soit peu avant le départ de Fontainebleau. Pendant la marche le corps avait changé trois fois de destination ; les équipages qui le suivaient de loin, n'avaient pu le joindre à temps et il avait fallu, pour subvenir aux besoins les plus pressants, acheter en route des pantalons, des souliers et tout ce qu'on trouvait. Mêmes contrariétés et « même fatalité malveillante » quand la légion quitta Philippeville pour se rendre à Tours. Les équipages avaient ordre de s'arrêter à Ghâlons où les chefs voulaient ravitailler la troupe ; quatre jours avant l'arrivée du corps, ils étaient partis pour Tours. On comptait qu'ils seraient à Tours ; malgré l'ordre des chefs, Ils étaient partis pour Angers. De là, lorsque la légion parut à Tours, devant les représentants du peuple, son apparence de dénuement et l'impression défavorable qu'elle fit sur les délégués de la Convention. Et pourtant, le conseil d'administration avait distribué 2,000 uniformes complets et un grand nombre de redingotes, de manteaux et d'équipements de cavalerie. Mais les officiers cabalaient au lieu de sur-

(1) Dans ce nombre sont naturellement compris les hommes en détachement, en permission, en prison et à Th^pital.

veiller l'entretiea du soldat, et ils délivraient trop facilement des bons à des hommes qui ne recevaient les effeta que pour les revendre. Quant aux armes, elles abondaient. Il y avait 900 briquets (1), 600 sabres, 600 pistolets, 450 cuirasses, des casques, des arquebuses, des espingoles et des piques. Le gouvernement avait prêté des fusi^s à la légion, jusqu'à ce qu'elle reçût ceux qu'elle faisait fabriquer à l'étranger. Elle attendait d'Angleterre, de Hollande et du pays de Liège des armes de nouvelle invention; elle les avait payées d'avance, au moins en partie; mais la. déclaration de guerre du i*' février 1793 avait empêché leur arrivée (2). Enfin, si Ton disait que la cavalerie était mal montée, il fallait se rappeler que la capitulation n'allouait que 600 livres au conseil d'administration pour chaque cheval, que les chevaux avaient doublé de prix, que leur rareté ne permettait presque plus de choix dans l'acquisition, et, s'il y avait des chevaux fajLigués, malades, blessés, pouvait-on s'en étonner, puisque la cavalerie avait été employée pendant l'hiver à courir les départements par d'affreux chemins, puisqu'elle avait fait de Fontainebleau à Philippeville — comme de Philippeville à Tours — une très longue et pénible marche, puisqu'elle comptait encore nombre d'hommes négligents et inexpérimentés ?

(1) Le mot n^était pas très usité ou du moins t^^s connu, puisque le Moniteur du 19 mai 1793, rapportant que Mûller, adjoint du ministre du la guerre, met 1600 briquets à la disposition de la' Commune, définit ainsi le mot briquet : » espèce de sabre ».

(2) Schwarz, 8 : « La non-réussite des marchés faits avec l'étranger étant prouvée au bureau de la Guerre, le ministre a accordé à la légion un bon de 600 fusils, de 400 carabines et de 200 pistolets à prendre dans l'arsenal de Givet »

Les deux chefs avaiejit reçu 16,450,000 livres depuis le mois de septembre. Ici, le mensonge était de quinze millions (1). Les ministres, Servan, Pache n'avaient donné des fonds que peu à peu après de vives sollicitations et sous des cautionnements; d'abord, 100,000 livres le 6 septembre ; puis 500,000 livres' au mois d'octobre ; puis 100,000 livres au mois de novembre. Plusieurs mois s'étaient écoulés ensuite'sa'ns qné le ministre fît de nouvelles avances et les' chefs avaient été souvent dans de grands eqabarras, pour satisfaire aux engagements qu'ils avaient pris. Enfin, au mois d'avril, lorsqu'on les avait dénoncés, Dambach et Heyden n'avaient reçu que < ,650,000 livres.; ce qui n'était même pas le fonds de première mise décrété .par l'Assemblée législative et la Convention. Les dénonciateurs croyaient sans doute que les chefs de la légion avaient touché dix fois davantage, parce qu'ils savaient ce qu'avaient coûté d'autres corps, moins considérables pourtant, et levés dans de plus favorables circonstances.

Les chefs^ voulant perdre la légion^ favaient menée à Philippeville pour la faife passer aux ennemis. he% chefs avaient, au contraire, prié le ministre, le conseil exécutif, le comité militaire de né pas envoyer la légion à Philippeville, et Beaufort-Schœnebourg avait fait à Beurnonville les représentations les plus fortes sur cette mesure impolitiqùe.

Ils n^ avaient pas établi de conseil d'administration. Le

(1) 11 faut remarquer quMl y a dans le premier article publié par le journal de Marat (numéro 166, 11 avril), 16,i50,000 livres, et dans le second article (numéro 220, 18 juin), 1,64^,000 livres. Marat a sans doute rectifié l'erreur, qui ne fut peut-^étre qu'une faute d'impression. Mais il était trop tard, et nombre de personnes crurent que les chefs avaient reçu seize millions.

conseil d'administration avait toujours existé et il existerait aussi longtemps que le corps. Il était désigné par la capitulation spéciale, qu'un décret de l'Assemblée législative avait consacrée. II n'avait à rendre aucun compte aux officiers et n'était responsable, de par la loi, qu'envers le ministre de la guerre. Ses membres dont deux, Anacharsis Cloots et le docteur Saiflfert, résidaient à Paria^ étaient proprement les entrepreneurs de la brigade germanique ; ils avaient traité, non pas avec le corps des officiers, mais avec la nation et le gouvernement ; ils ne relevaient que de ce^ autorités suprêmes (1). Les chefs ne devaient d'ailleurs un compte général qu'après avoir reçu la totalité des fonds de première mise que la France leur avait accordés. Ceux qui demandaient un conseil d'administration tel que la loi le prescrivait dans les autres corps, n'étaient que des ignorants ou des agitateurs. La légion formait-elle un corps entièrement organisé ? N'était-elle pas un corps qui naissait à peine, qui n'avait que depuis quatre mois au plus une vie réelle? Lorsqu'il serait au complet, lorsqu'il n'aurait plus de longues marches à faire, lorsqu'il n'enverrait plus de droite et de gauche des détachements commandés par ses meilleurs officiers, il élablirait un conseil d'administration dans chaque arme, et déjà les dispositions étaient prises : les chasseurs à pied, les arquebusiers, les piconniers, les cuirassiers avaient un conseil d'administration particulier. N'était-ce pas Tintérèt des chefs de hâter

(1) Heyden rappelait justement plus tard celte phrase d*un rapport du ministre Bernadotte au gouvernement : « Il est certain que la capitulation faite avec Dambach et Heyden étdit, pour ainsi dire, un traité de puissance à puissance, un acte particulier et étranger à toute stipulation du régime militaire intérieur. »

cette réorganisation, afin d'obtenir des quartiers-maîtres et des commandants des compagnies le compte des sommes et des effets qu'ils avaient reçus pour leurs hommes?

Ils avaient forcé ou voulu forcer des commandants de compagnies à signer des contrôles de revues où figuraient comme présents des hommes qui n'avaient jamais existé. Quelle imposture et quelle mauvaise foi ! Il y avait donc des capitaines assez lâches ou assez vils soit pour se laisser intimider et pour signer ce que les chefs leur présentaient, sans protester sur-le-champ contre la violence» soit pour se rendre coupables d'un faux I Les dénonciateurs savaient pourtant que les commissaires des guerres devaient voir par eux-mêmes les hommes qu'ils passaient en revue.

Les chefs avaient suspendu le décompte du soldat et n^ avaient pas établi la masse de linge et chaussure. La loi portait qu'il serait alloué cent livres au conseil d'administration pour chaque homme engagé au service de la nation pendant trois ans de guerre, et que cette somme serait répartie en haute paye, supplément d'équipement et masse. Chaque soldat avait touché vingt livres au moins en s'enrôlant, vingt livres au départ de Paris, vingt livres au départ de Fontainebleau, et dix livres au départ de Philippeville, en tout soixante-dix livres. De plus, à cause de la cherté des vivres, aucun légionnaire n'avait subi de retenue pour le petit équipement qui comprenait trois chemises, deux paires de souliers, des guêtres, etc., et montait certainement à plus de trente livres. Les hommes avaient donc reçu d'avance, et au delà, la somme qui leur était accordée par la loi, et qui devait leur être distribuée durant leurs trois années de service. Enfin, comme l'attestaient les registres et con-

trôles, les chefs avaient dû renouveler Téquipement de nombreux légionnaires^ et c'étaient non pas eux, mais les capitaines des compagnies qui devaient veiller sur les décomptes. Quant aux officiers, ils avaient exacte-, ment reçu leurs appointements: Quelques-uns s'étaient même fait donner des avances. Ils se plaignaient de n'avoir pas eu le fourrage pendant le séjour de la troupe à Paris ; mais & cette époque ils n'étaient pas montés» et le commissaire des guerres Le Roux leur avait justement répondu par un refus.

Les chefs empêchaient les officiers d'avoir leur brevet. Mais il fallait compter avec les lenteurs des bureaux. Les chefs n'avaient pas le pouvoir qu'on leur supposait. Le colonel Heyden ne cessait de presser au ministère de la guerre l'expédition des brevets, un officier de la légion était expressément chargé de traduire les pièces ptésentées par les candidats, et d'ailleurs, plusieurs des réclamants n'étaient pas en règle.

Les chefs empêchaient les officiers d^ avoir leur gratifica-tion de campagne. Les registres faisaient foi qu'il n'y avait pas un seul officier qui ne fût débiteur, même de sa gratification de campagne, envers le conseil d'administration.

Les chefs n avaient rejoint le corps que le 27 mars. Non : ils avaient rejoint le corps à Philippeville, l'un, le 22, l'autre, le 23, et le colonel Heyden, quoique blessé à la jambe, avait assisté le 24 à un conseil de guerre. Au reste, Heyden et Dambach étaient à Paris, avec l'autorisation du ministre pour obtenir que la légion fût employée à Tarmée des Pyrénées et pourvue des armes et fournitures dont elle avait besoin.

Pendant Vabsence des chefs^ les soldats manquaient de tout, et le corps des officiers, écoutant leurs justes plaintes,

avaient unanimement résolu de députer Dangerville et Laurent à la barre de la Convention. Les ofQciers n'avaient pas été unanimes : sur 80, plusieurs s'étaient rétractés et plus de 60 avaient "hautement désavoué la mission de Dangerville et de Laurent; la cabale avait été <x réduite à ses propres éléments ».

Les chefs ne cessaient de faire des actes despotiques. Quelle assertion vague! Pourquoi ne pas citer des faits? Pourquoi ne pas recourir aux tribunaux? On n'avait qu'à examiner aussi sévèrement que possible la conduite des chefs ; ils ne s'étaient permis aucun acte arbitraire et ils n'avaient cessé de donner à leurs subordonnés l'exemple de la soumission aux lois.

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