‹ La Légion germanique (1792-1793).: 1792-1793Chapitre 7 sur 40 · CHAPITRE V Le Déchirement · texte numérisé non relu

CHAPITRE V Le Déchirement

Préventions contre les étrangers. — Mesures prises contre les déserteurs en 1793 et en 1794. — Influence de Tarticle publié par Marat. — Lettre du directoire du district de Troyes. — Déposition du sergentmajor Roger. — Émotion de Bouchotte. — Dangerville et Laurent mis aux arréls par Dambach. — Leur lettre aux représentants Bourbotte, Julien et Prieur. ~ Ordre de les mettre en liberté. — Nouveaux arrêts infligés par Dambach. — Colère des représentants. — Prieur à Paris. — Discret de la Convention (4 mai). — Arrivée de la légion à Tours. — Potier et Tadministration d*Indre^t-Loire. — Interrogatoire des chefs.

— Tallien et Carra. — Destitution provisoire de Dambach, Heyden, Ouy et Haindel (4 mai). — Bourbotte. — Suspensions et arrestations.

— Réorganisation de Tétat-major. — Beffroy et Burac, commandants en chef. — Avancement de Dangerville, de Laurent et des officiers français. — La légion de la Fraternité. — Élargissement de Velauer, de Marceau et d*Augereau. — Lettre des chefs à Bouchotte. — Démarche de M"^« Haindel. — Lettre du Comité aux représentants et arrêté du i6 juin. — Décret du 12 juillet. — Les prisonniers menés à Paris.

Même si Marat ne Teût pas dénoncée, la légion germanique eût été tôt ou tard licenciée. Bien qu'elle contînt un grand nombre de Français, elle passait pour une légion étrangère, et les étrangers étaient désormais suspects (i ). Us se voyaient naguère caressés, prônés, traités d'amis et de frères. Dans leur circulaire aux

(1) M Dambach, Heyden et les autres officiers, nés en pays étrangers, savent que cette circonstance inspire aujourd'hui de la défiance. » (Exposé succinct, 9.)

sociétés patriotiques d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, les Jacobins de Paris assuraient aux Anglais qu'ils avaient secoué le préjugé des haines nationales et que la vertu républicaine leur inspirait Tamour de tous les peuples. Grégoire, recevant les Savoisiens qui désiraient s'incorporer à la France, affirmait qu'un siècle nouveau s'ouvrait, qu'il n'y aurait bientôt en Europe ni forteresses ni frontières ni étrangers, et le 19 novembre 1792, la Convention déclarait qu'elle accordait fraternité et secours à tous les peuples qui voudraient recouvrer leur liberté.

Mais les républicains revenaient peu à peu de ces idées de cosmopolitisme. Ils savaient que Francfort avait aidé Tadversairé à chasser la garnison française, que les paysans allemands servaient d'espions aux Prussiens, que les Belges égorgeaient nos sentinelles. « Voilà les peuples, s'écriait Fockedey, pour qui nous prodiguons nos trésors et notre sang ! Et nous calculons le système d'une République universelle ! » Bentabole disait aux Jacobins qu'il ne fallait pas achever la conquête de la Belgique, que les Brabançons étaient « encrassés de préjugés et de fanatisme ». Cambon jugeait que la France, entraînée par ses principes de philosophie et de générosité, faisait une guerre ruineuse. Être citoyen français et non citoyen du monde, défendre, la nation française et non le genre humain, se saisir non de l'univers, mais des frontières naturelles, voilà ce que vou-» laieat les républicains assagis (i).

On se déficit donc des étrangers, même de ceux qui s'étaient prononcés pour là France et la République.

(i) Aulard, La Société des Jacobins, IV, 339, 572; V, 107; Moniteur^ réimp., XIV, 542, 703, 888.

Stengel et Miranda n'avaient-ils pas causé Téchec d'Aixla-Chapelle et la défaite de Neerwinden? Le 27 mars, Bentabole s'élevait au club des Jacobins contre les officiers étrangers qui servaient la République pour l'abandonner et la trahir.

Aussi, dans le cours de Tannée 1793 et de l'année suivante, le gouvernement prit-il des mesures contre les déserteurs allemands et autres qu'il cherchait naguère à séduire. Il ne se bornait pas à dissoudre la légion batave et les corps belges et liégeois, à incorporer soldats et officiers dans de nouveaux bataillons. Bientôt il refusa d'employer les étrangers.

On commença par supprimer la gratification allouée aux déserteurs. Dans la séance du 24 avril, un conventionnel dénonça les inconvénients qui résultaient du décret de la Législative : les déserteurs, disait-il, arrivaient, recevaient de l'argent, obtenaient la pension, entraient dans un corps et, une fois habillés, équipés, montés, ils désertaient derechef après avoir vendu leur uniforme, leurs armes et leur cheval. Le surlendemain, sur la proposition d'un député de la Moselle, Thirion, la Convention décrétait que les déserteurs ne toucheraient plus de gratification qu'au bout d'un an de résidence dans la République.

Le 19 mai, elle approuvait un arrêté du Conseil exécutif qui décidait, par mesure de sûreté générale, que tous les déserteurs allemands quitteraient les armées du Nord-Est pour être répartis dans les armées qui défendaient les frontières du Midi ou embarqués sur les vaisseaux de la République, voire sur des corsaires.

Vinrent des mesures plus sévères encore et plus exclusives. Le 4 octobre, le général Parent proposait à Bouchotte d'employer dans les armées du Midi ou dans la

Vendée un bataillon belge et un bataillon dit 3<^ bataillon bavarois qui se trouvaient à Saint-Quentin. Le ministre répondit qu*il valait mieux disperser les déserteurs sur le territoire français et les mettre en surveillance que de s'en servir, et il écrivait sur-le-champ au Comité de salut public qu'il fallait investir le Conseil exécutif du pouvoir de licencier les corps inciviques, qu'il fallait même déclarer que la République n'aurait plus à son service aucun corps de troupes étrangères.

•La Convention fit ce que Bouchotte souhaitait. Le 2 décembre, sur un rapport déposé par Gossuin au nom du comité militaire, elle décrétait qu'aucun déserteur étranger ne serait plus admis dans les armées de la République et que les lois des 2 et 27 août 1792 qui donnaient certains avantages aux officiers, sous -officiers et soldats des troupes étrangères, étaient considérées comme non avenues.

Le Comité alla plus loin. Par un arrêté du 2 mai 1794, il décida que les déserteurs étrangers seraient répartis dans tous les départements de la République pour être employés aux travaux de l'agriculture et des arts et métiers sans pouvoir approcher de Paris de moins de 10 lieues et de la frontière de 15 lieues, et qu'il n'y aurait dans les communes qu'un déserteur par 15 citoyens (1).

Ces préventions dont les esprits s'étaient peu à peu pénétrés, firent le succès de l'article publié par Marat contre les chefs de la légion germanique. Cet article qui

(1) Moniteur, 25 et 27 avril, 21 mai 1793 (et Rec. Aulard. IV, 22 ; délibération du Conseil exécutif, 7 mai); rapport de Parent à Bouchotte, 4 oct., et réponse de Bouchotle, 12 oct. (A. G.) ; décret du 2 décembre 1793; arrêté du 2 mai 1794.

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n'était autre que la diatribe de Laurent et de Dangerville, ne trouva pas d'incrédules. C'était l'époque de la toute-puissance de Marat ; il passait pour un prophète et, fier d'avoir pronostiqué la trahison de Dumouriez, il se proclamait la « sentinelle fidèle » de la France, se vantait d'être le seul homme que la Convention pût écouter avec confiance puisqu'il avait « depuis huit mois prédit tous les désastres ».

Que pouvaient contre Marat les justifications des chefs^ si solides, si éloquentes qu'elles ûissent? L'article de r « ami du peuple » porta le coup mortel à la légion germanique. Elle était désormais, selon l'expression d'un de ses soldats, perdue dans l'opinion publique. « La seule cause de notre malheur, disaient plus tard les officiers de l'état-major, fut une dénonciation fausse faite à Marat d'exécrable mémoire. Marat qui ne se plaisait qu'à faire le mal, accueillit cette dénonciation. Au lieu de s'informer auprès du ministre ou à la trésorerie nationale où il aurait su que la légion germanique n'avait touché en tout que 1,600,000 livres, Marat, qui était l'oracle du temps, imprima qu'elle avait coûté 16,000,000; les députés en mission le crurent sur parole, et ils causèrent la dissolution de ce corps qui, d'après le témoignage de tous les généraux qui l'ont vu, était un des plus beaux de la France (*). »

L'article avait paru le H avril. Dorénavant, partout où passe la légion, elle est suspecte et comme regardée de travers; partout ces bandes de Français et d'Allemands inspirent la méfiance ; on les épie, on épluche leurs faits et gestes; on tâche de les prendre en faute.

(1) Les officiers de la légion au Comité, 13 mai 1795; Bertolde, Valder, Piet et Darnaud k Bouchotte, U juillet 1793 (A. G.).

Le 20 avril, le directoire du district de Troyes écrivait à Bouchotte que la légion germanique avait mauvaise tenue : les chevaux étaient maigres, mal pansés, et pourtant ils allaient un train de poste ; un quartier-maître à qui Ton disait qu'il était en retard, répondait que sa monture le mènerait en deux heures de Troyes à la Villeneuve ; un soldat, courant après son détachement, voulait franchir la barrière en fer qui fermait le Mail, il manquait le saut, et son cheval avait les deux jambes de derrière meurtries I

Cette lettre fit peut-être sourire le ministre. Mais le 21 avril, le conseil permanent du département de l'Âube recevait la déposition du sergent-major Roger, conducteur d'un détachement de volontaires du district de Yierzon. Roger avait rencontré la légion entre Sens et Troyes. Fantassins et cavaliers, assurait-il, n'avaient pas la cocarde tricolore; ils criaient à pleine gorge : A bas la République^ et, au lieu de : Vive la nation! Vive la ration pourvu qu'elle dure ; ils avaient essayé de débaucher un de ses volontaires, en offrant de le cacher sous leurs manteaux ; les habitants d'un village où la brigade germanique avait passé, ne portaient plus la cocarde, et ils racontaient à Roger qu'ils l'avaient ôtée parce qu'ils craignaient d'être insultés par les légionnaires.

Le récit de Roger fut envoyé à Bouchotte par les administrateurs de l'Aube. « Le mauvais esprit, ajoutaient-ils, et les principes révolutionnaires qui paraissent régner dans la légion germanique, nous semblent solliciter son licenciement. »

Bouchotte eut d'abord un accès de colère. Il jeta cette note à la marge du procès-verbal : « Envoyer une copie de cela au Comité de salut public et demander la suppression du corps. » Puis, il se calma; il revint sur sa

résolution et la jugea précipitée. Mais le Comité manifesta des craintes : les membres chargés de la correspondance, Guyton, Gambon, Lindet, lui marquaient que des plaintes s'élevaient journellement contre la composition de la légion germanique, que la plupart des chefs causaient des inquiétudes aux bons citoyens, que le ministre devait prendre un parti. Bouchotte proposait, sagement, d'envoyer deux délégués, l'adjudant-général Sandoz et un commissaire des guerres, qui vérifieraient si la légion était réellement en proie à Tincivisme et si les chefs avaient commis des dilapidations.

Les représentants du peuple avaient déjà tranché la question (i).

Les chefs ne prévoyaient pas Torage qui s'amassait. Ils croyaient que le ministre les soutiendrait et qu'il les aiderait à punir les cabaleurs. Le 16 avril, de Châlons, Dambach et Heyden écrivaient à Bouchotte. Ils savaient que Dangerville et Laurent étaient toujours à Paris et couraient les clubs, les sections, les bureaux de rédaction pour provoquer la haine contre les chefs de la légion. N'était-ce pas une conduite scandaleuse et incivique dans rinstant où la loi appelait tous les militaires à leur poste ? Dambach et Heyden priaient le ministre de mettre en arrestation les deux officiers qui n'étaient plus que des perturbateurs du repos public et de les renvoyer à la brigade germanique.

(I) Lettre des administrateurs du district de Troyes, 20 avril ; procèsverbal déposé au conseil permanent du département de TAube, 21 avril ; lettre du conseil à Bouchotte, 23 avril : « S'il est possible, ont répondu les chefs (Exposé succinct, 9) que cette scène ait eu lieu, elle ne peut avoir été faite que par les cabaleurs et concertée par eux pour se préparer des moyens de calomnies. » Cf. le Comité à Bouchotte, 25 avril, et note de Bouchotte (A. G.).

m CHAPITRE T.

Dangerville et Laurent ne furent pas appréhendés par le ministre. Ils quittèrent Paris sans encombre et rejoignirent hardiment la légion à Montargis. Sur-le-champ, le colonel Dambach les mit aux arrêts parce qu'ils s'étaient absentés du corps sans permission durant plus d'un mois et en un moment où la légion se trouvait devant Tennemi.

Mais Dangerville et Laurent n'ignoraient pas que des commissaires de la Convention, Bourbotte, Julien de Toulouse, Prieur de la Marne, chargés par l'Assemblée d' « écraser l'aristocratie et faire triompher le patriotisme (1) », étaient tout près de là, à Orléans. Ils mandèrent à ces représentants qu'ils étaient Français, jacobins et victimes de la tyrannie de leurs chefs. Allemands de naissance et royalistes d'opinion, qu'ils étaient « renfermés dans une affreuse retraite et gardés à vue par plus de trente baïonnettes >.

Les commissaires ordonnèrent aussitôt à Dambach de rendre aux deux officiers la liberté. Leur ordre, daté du 29 avril, arriva le 1®' mai par un courrier extraordinaire à Amboise, où était la légion. Mais ce jour même et les deux jours précédents, Dangerville et Laurent avaient de nouveau manqué aux lois de la discipline militaire. Ils distribuèrent durant la marche dans les rangs des soldats une adresse qu'ils avaient fait imprimer à Troyes et qui renfermait de fausses allégations contre le conseil d'administration. Ils haranguèrent leurs camarades en les excitant à la rébellion ; ils déclarèrent que si Dambach leur infligeait encore les arrêts, ils n'obéiraient pas, qu'ils répondraient à la force par la force. Les chefs,

(\) Rec. Aulard, III, 100

plus indignés que jamais, firent arrêter Dangerville et Laurent dans la matinée du 1^' mai, et ils écrivirent aux commissaires de la Convention, à Orléans, qu'ils avaient dû mettre en arrestation, pour de « nouveaux forfaits », ces deux officiers qui n'étaient que des intrigants, des <c boutefeux des plus astucieux». Dangerville et Laurent, ajoutaient les chefs, répandaient le mensonge et la calomnie parmi leurs camarades ; ils tenaient les propos les plus insolents et donnaient l'exemple le plus scandaleux ; ils se vantaient d'avoir influencé les commissaires de la Convention ; mais évidemment ces « factieux >, ces « imposteurs » avaient trompé les mandataires de la volonté nationale. « Nous espérons, concluaient Dambach et Heyden, qu'en bons républicains, amis de l'ordre et de la subordination si nécessaires à la veille de combattre les ennemis de la patrie, vous ne pourrez qu'approuver nos procédés en cette rencontre. »

Les représentants désapprouvèrent les chefs. Ils connaissaient la déposition faite par le sergent-major Roger au département de l'Aube — la Société populaire de Troyes avait envoyé cette dénonciation à la Société populaire de Montargis — et ils savaient que le colonel Dambach s'était jadis qualifié de baron, que le lieutenant-colonel des piconniers, Haindel, était, lui aussi, baron, et, en outre, neveu de Wurmser. Ils croyaient que le plus grand désordre régnait dans la légion et que Dambach, Heyden et autres ne respiraient et ne témoignaient que la haine de la République. Surtout, ils étaient irrités que le conseil d'administration eût méconnu leur réquisition. Quoi ! Ce conseil d'administra-^ tion, composé d'étrangers, avait eu l'audace de désobéir aux représentants du peuple et d'emprisonner les deux officiers qu'ils lui enjoignaient de mettre en liberté, deux

fervents jacobins qui n'avaient commis d'autre faute que de révéler courageusement à la Convention l'incivisme de leurs supérieurs ! Le capitaine Boisson-Quency avait porté aux représentants la lettre des chefs et il devait se rendre aussitôt à la Convention et auprès du ministre de la guerre pour répondre, preuves en mains, aux inculpa^tions dirigées contre la légion germanique et donner au gouvernement tous les renseignements. Prieur et ses collègues le firent arrêter et ils résolurent de faire arrêter pareillement les chefs de la légion. Tandis que Julien de Toulouse restait à Orléans et que Bourbotte prenait le chemin de Tours, Prieur de la Marne courait à Paris.

Le 4 mai au matin, Prieur paraissait devant le Comité de salut public, et, après Tavoir entendu, le Comité convenait avec lui que Bourbotte et Julien seraient chargés de vérifier les plaintes dont la légion était l'objet, d'examiner à fond la composition et l'emploi de ce corps, d'arrêter les suspects, de traduire au tribunal révolutionnaire les officiers et soldats coupables de projets ou de tentatives contre la Révolution.

Le même jour Prieur dénonçait la légion germanique à la Convention. Cette légion, disait-il, presque entièrement formée de déserteurs et de prisonniers allemands, avait pour chefs des intrigants et des aventuriers, des ci-devant nobles, comtes et barons, parents ou alliés des généraux ennemis, et d'ailleurs coupables de dilapidations. Son colonel Dambach ne voulait recevoir dans le corps que des Autrichiens et des Prussiens. Les officiers français se plaignaient d'être molestés. Deux d'entre eux, deux patriotes, venus naguère à la barre pour protester au nom des soldats, avaient été arrêtés et condamnés à suivre la colonne à pied. De grands délits

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s'étaient produits dans le trajet de Troyes à Sens; la légion avait arraché la cocarde nationale à ceux qu'elle rencontrait; elle avait insulté les volontaires et crié vive le Roi, plus de République ; à Montargis, elle forçait des ânes à sauter par-dessus un bâton en criant saute la République l Les représentants du peuple dans le Loiret avaient donc ordonné de la désarmer et de l'arrêter à Tours. Prieur conclut qu'une sérieuse enquête s'imposait (1).

La Convention applaudit à ce discours et plusieurs membres, saisissant l'occasion, s'élevèrent contre les légions récemment créées. Couthon assurait que tous les corps de ce genre méritaient les mêmes reproches ; que la légion de Kellermann. composée, elle aussi, de déserteurs prussiens, était la terreur de la ci-devant principauté de Salm où elle avait commis de nombreux crimes, et il demandait qu'on prît des renseignements sur ces légions afin que l'assemblée pût prononcer leur dissolution. Châles disait que la légion de Rosenthal donnait des preuves d'incivisme, et Marat, que la légion des hussards braconniers avait des chefs hostiles à la Révolution.

Finalement, dans cette séance du 4 mai, l'Assemblée adopta le décret proposé par Prieur et amendé par Couthon et Thuriot. Julien de Toulouse et Bourbotte iraient sur-le-champ à Tours recueillir les informations les plus précises sur la légion germanique, sur ses officiers et

(1) Exposé succinct, 7 ; mémoire de Beauforl-Schœnebourg (A. G.) ; Rec. Aulard, III, 596 et 601 ; Annales de la République française, n° 26, 6 mai ; Journal français, 6. mai ; Journal universel, G mai ; cf. sur Cloots, le Moniteur du IG déc. (séance des Jacobins du 12), et Aulard, La Société des Jacobins, V, 173.

soldats, sur l'emploi des sommes que la République avait consacrées à Tenrôlement, à Tarmement et à la solde du corps; ils feraient arrêter sans retard tous ceux qui seraient prévenus de sentiments contre-révolutionnaires ; ils vérifieraient les faits d'incivisme et les actes d'autorité arbitraire qu'ils connaîtraient.

Gloots aurait dû défendre la légion germanique, sa légion. Mais il garda le silence. Il se sentait menacé : Tannée n'était pas écoulée qu'il était rayé du club des Jacobins après un discours foudroyant de Robespierre qui le traitait de Prussien et d'agent de Frédéric-Guillaume. Il parla le lendemain aux Jacobins, et il parla longtemps, non pour plaider la cause des fédérés germains, mais pour faire appel à Tinsurreetian contre la majorité girondine.

Bans la même séance, la Convention décida que le Comité de salut public lui transmettrait sans délai tous les renseignements possibles sur l'état d'esprit des légions étrangères pour qu'elle pût prendre les mesures de sûreté que les circonstances exigeaient.

L'administration d'Indre-et-Loire devança la Convention. Elle se composait de patriotes surexcités par l'insurrection de la Vendée, prêts aux mesures promptes et violentes. C'est ainsi qu'elle décidait le 24 avril qu'un comité de surveillance, créé le mois précédent, serait dorénavant formé de cinq membres et dénommé comité de sûreté générale. C'est ainsi qu'elle accusait Berruyer de négligence et d'inertie, lui reprochait de poursuivre les rebelles avec mollesse, demandait aux Jacobins qu'il fût traduit devant le tribunal révolutionnaire (1).

(1) Arch. nat., AF 11 263; Rec. Aulard, III, 190 ; La Société des Jacobins, V, 171.

LB DÉGHIICEMENT. 127

A la tête de cotte administration était le procureur général syndic, Louis Potier, homme actif, pétulant, désireux de se signaler, qui se vantait d'avoir une « vigoureuse et infatigable énergie pour exercer la justice et l'intégrité ». Il avait lu dans le Publiciste la dénonciation de Dangerville et de Laurent contre les chefs de la légion ; il se préparait à vaincre, comme il disait, l'esprit désorganisateur et liberticide qui régnait dans ce corps, et il était résolu, ajoutait-il, à risquer sa tète pour détruire le mal.

Quand le soir du 3 mai la première division de la légion germanique arriva à Tours, Potier et ses collègues du Département avaient donc leur opinion faite d'avance. Ils reçurent froidement Dambach, Heyden, Schwarz et Beaufort-Schœnebourg qui venaient rendre leurs devoirs aux autorités constituées, et sans songer que les équipages avaient déjà pris le chemin d'Angers et que les hommes étaient fatigués de la route, ils se récrièrent sur la mauvaise tenue du soldat. Y avait-il donc infidélité et dilapidation? Les chefs laissaient-ils la légion manquer de tout? Potier assembla la première division; il harangua chaque compagnie ; il déclara que le Département d'Indre-et-Loire exigeait au nom de la loi que le soldat obéît à ses chefs, mais, disait-il, les chefs devaient pratiquer la justice : « Nous sommes décidés à périr, s'il le faut, pour obtenir que le soldat soit subordonné et que les chefs soient justes; nous écouterons toutes les dénonciations appuyées de preuves, tant contre les dilapidations que contre les actes arbitraires et despotiques, ou contre l'indicipline, et nous engageons tous ceux qui ont à se plaindre, à se rendre à notre comité de sûreté générale ».- . Il appela les quatre chefs dans la salle où siégeait

Tadmiaistration, et là, publiquement, devant nombre d'habitants de Tours, ils subirent un interrogatoire qui dura la nuit entière. Ils s'étonnaient de cette attitude hostile, et, comme dit Beaufort-Schœnebourg, de ces questions c faites pour blesser la délicatesse de tout homme sensible», de ces formalités qui «annonçaient une procédure criminelle et un acharnement outré à vouloir trouver dans les meilleurs patriotes des victimes à tout prix». Mais Potier ne cessait de déplorer le dénument et la nudité des soldats, leur défaut d'armes, le mauvais état de leurs chevaux, et de répéter ce qu'il avait lu dans le journal de Marat.

. Deux représentants vinrent, selon le mot de Potier, au secours des administrateurs. C'étaient Tallien, délégué pour le recrutement dans les départements de Loir-et- Cher et d'Indre-et-Loire, et Carra, envoyé par la Convention à l'armée des côtes de la Rochelle; tous deux, ardents, fougueux, prompts à frapper les suspects, prévenus par leurs collègues Prieur, Bourbotte et Julien contre l'état-major de la légion germanique, déterminés à « purger ce corps de l'aristocratie qui l'infectait ». « Qu'on ne nous parle pas, écrivait Tallien, de la légion germanique mal organisée, incomplète, point armée, point équipée, commandée par de mauvais chefs! »

Le 4 mai, au matin, Tallien et Carra passèrent en revue la première division. Ils étaient accompagnés non seulement des autorités dlndre-et-Loire, mais du lieutenant-colonel Beffroy qui s'était hâté de capter leur confiance et des deux « agitateurs », Dangerville et Laurent, qu'ils avaient mis en liberté. Ils invitèrent les soldais, comme Potier l'avait fait la veille, à dénoncer les chefs qu'ils qualifiaient déjà de prévaricateurs.

« Citoyens soldats, venez vous plaindre avec confiance, nous savons que votre colonel est un ci-devant despote, venez et vous serez accueillis en frères, vous aurez de l'argent, vous recevrez satisfaction ! » Dangerville harangua la troupe : il fallait, disait-il, profiter de Toffre des représentants, leur exposer les justes griefs de la légion, leur demander d'autres chefs. Des clameurs s'élevèrent dans les rangs. Les soldats, entraînés, cédant, comme s'exprime Beaufort-Schœnebourg, à l'espoir d'obtenir tout ce qu'ils voudraient, déclarèrent qu'ils avaient assez de Dambach et de Heyden. Des officiers qui jusqu'alors étaient du côté des deux colonels, les abandonnèrent. Les capitaines Vaillant et Itier qui protestaient naguère 'contre la dénonciation, se criaient l'un à l'autre: Çà ira. Au bout de quelques instants, Tallien et Carra décla rèrent qu'ils destituaient provisoirement tous les chefs, à l'exception de Beffroy et de Burac; les autres, le colonel en premier Dambach, le colonel en second Heyden, le lieutenant-colonel des cuirassiers Ouy, le lieutenant- -colonel des piconniers Haindel, devaient cesser leurs fonctions sur-le-champ. Ce fut Potier qui prononça les suspensions au nom des représentants. Après avoir exprimé de nouveau l'indignation que lui inspirait la prétendue détresse des soldats et avoir assuré que les commissaires de la Convention ainsi que les administrateurs d'Indre-et-Loire sauraient exercer à la fois la plus grande justice et la plus grande sévérité, il somma Dambach, Heyden, Ouy et Haindel de se retirera «Au nom de la loi, obéissez, et vous, soldats, prêtez-moi mainforte en cas de besoin. » Heyden fit ses adieux à la légion. Allait-il l'apitoyer? Allait-il provoquer une insurrection? Le capitaine Vaillant se tourna vers les dragons de sa compagnie: «Criez, leur dit-il, que vous ne voulez rien

entendre», et les cris des dragons interrompirent Heyden (1).

Le lendemain, 5 mai, pendant que Carra se rendait à Angers, Bourbotte, homme emporté, violent, extrême, venait d'Orléans se joindre à Tallien, et, de concert avec son collègue et les administrateurs dlndre-et-Loire, achevait d'épurer la légion. La seconde division, principalement composée des dernières recrues, était arrivée à Tours ce jour-là. Les arrestations succédèrent aux suspensions. Les deux représentants sévirent contre les officiers qu'ils savaient attachés aux « quatre chefs », contre ceux. Français ou étrangers, qui ne cachaient pas leur mépris pour les cabaleurs, contre ceux qui déclaraient dans la protestation du 27 mars qu'ils regardaient les chefs légitimes comme des hommes d'honneur et qui refusaient de rétracter leur signature.

Heyden, Schwarz, Beaufort-Schœnebourg, Dentzler, Haindel, Hamberger, Ouy et Ninet avaient été le 4 mai incarcérés au milieu des insultes de la foule ameutée. D'autres les suivirent dans les prisons de Tours : le 7, Leone, Bcrthold, Rochus et Imfeld ; le 8, Yelauer et Marceau ; le 9, Dambach ; à diverses dates, Âugereau, Brochet, Demongeot, Fleury, Herrmann, Liebenstein, Vial. On les traita de scélérats, de contre-révolutionnaires, et sans répondre à leurs protestations, on leur enleva leurs papiers, on livra leurs effets au pillage.

L'état-major de la légion fut entièrement réorganisé, et la plupart des officiers français reçurent de l'avancement ; ils avaient, disait Tallien, la confiance du soldat.

(1) Potier au président du pouvoir exécutif, 6 mai ; Mém. de Beaufort- Schœnebourg ; Mém. de Vaillant ; lettre de M»« Haindel (A. G.) ; Rec. Aulard, III, 616; IV, 6 ; Exposé succinct, 7-8.

Les deux hommes que Dambach et Heyden nomment les chefs de la cabale, commandèrent la brigade germanique, Beffroy, comme colonel en premier, et Burac, comme colonel en second. Millet, capitaine de chasseurs à pied, fut adjudant générai à la place de Dentzler avec le grade de lieutenant-colonel. Magin, quartier-maître des cuirassiers, fut quartier-maître général à la place de Schwarz père, et obtint pareillement le grade de lieutenant-colonel. Les cuirassiers eurent Chaillou pour colonel, Beaupré pour lieutenant-colonel et Sabatier pour quartier-maître. Mêmes changements dans les piconniers ou dragons et dans les chasseurs à pied : Vaillant devint lieutenant-colonel à la place de Beffroy, et Prouille, à la place de Burac. Le dénonciateur Dangerville fut récompensé de ses intrigues : on le fit lieutenant-colonel des arquebusiers. Son compagnon et complice Laurent eut le grade de capitaine. Un conseil d'administration fut formé ; il ne comptait pas un seul Allemand; il eut Beffroy pour président, Burac pour vice-président, Magin pour secrétaire, Beaupré, Van Vessem, Hébert, Vaillant, Hille, Montanier, Prouille, Bédrune pour principaux membres. Désireux de témoigner sa reconnaissance au procureur général syndic Potier et à Tadministration dlndre-et-Loire, il demanda que le nom de légion germanique fut remplacé par le nom de légion dlndre-et-Loîre. Potier répondit que le Département était sensible à cette marque de gratitude, mais que le nom de légion de la Fraternité conviendrait mieux à une troupe désormais régénérée, animée des principes les plus purs, composée d'hommes de différentes nations qui servaient une République une et fédérative. Ce nom fut adopté. Sur quoi, le nouveau conseil d'administration pria le Département de lui donner

un étendard et un guidon. « Nous vous en faisons Thommage avec plaisir », dit Potier, et les chefs de la légion de la Fraternité promirent de mourir en défendant ces drapeaux ou de les rapporter ornés des dépouilles de Tennemi (I).

Les officiers que les représentants avaient fait arrêter, furent emprisonnés pendant plus de deux mois.

Trois seulement, Yelauer, Marceau, Augereau, eurent la chance d'être élargis, l'un au bout de dix jours, l'autre au bout de vingt jours, le troisième au bout de quatre semaines, et de reprendre aussitôt leur place dans les rangs de la légion.

Le capitaine des cuirassiers Yelauer fut mis en liberté le 18 mai; il avait le renom d'un bon républicain et le concierge Pétereau, en l'inscrivant sur le registre d'écrou, l'avait qualifié de patriote.

Puis ce fût le tour de Marceau. Subit-il le sort de Dambach et de Heyden parce qu'il prit la défense des chefs avec la chaleur d'une âme généreuse? Se souvint-on qu'il avait signé la protestation des officiers contre la dénonciation de Laurent et de Dangerville ? Avait-il irrité Beffroy en l'accusant d'avoir livré Stenay aux Autrichiens (2)? Ou plutôt ne passait-il pas pour aristocrate parce qu'il avait des liaisons de voisinage et d'amitié avec Petion et surtout, comme il dit, parce qu'il

(1) Carra et Bourbolte au Comité, 5 mai (Arch. nat., AF H, 26S); Registre d'écrou (Archives d*lDdre-et-Loire, série L, reg. 237) ; Mém. de Beaufôrt; lettre de Potier, 6 mai (A.'G.) ; Exposé succinct,! -H; Rcc. Aulard, IV, 6.

(2) Exposé succinct, 8 ; « Marceau emprisonné peut-être pour avoir eu le courage de dcWoiler les circonstances de la livraison de Stenay aux Prussiens. » On sait que lanm^é' précédente Marceau avait combattu en Champagne.

LE DÉGHIREMBNT. 133

déployait de la fermeté dans le service? Quoi qu'il en soit, lui aussi fut, selon sa propre expression, victime d' « une injustice atroce » ; lui aussi fut « confondu avec des malfaiteurs dans une prison obscure et malsaine ». Mais son protecteur, son futur beau-frère, le conventionnel Sergent, accourut à Tours et obtint, le 28 mai, de la commission centrale formée par les représentants, un arrêté qui le mettait en liberté. Même dans son cachot, le jeune Chartrain éveillait la sympathie. Le concierge Pétereau avait quelques jours auparavant écrit sur le registre d'écrou : « Aujourd'hui est entré aux prisons de Tours le brave et patriote Marceau », et le 29 mai, lorsque l'officier fut élargi, un municipal, Ducreux, traçait en marge de l'écrou les lignes suivantes : « Nous avons élargi le citoyen Marceau qui n'est, de son aveu, que capitaine, quoique parti sous le titre de lieutenantcolonel (1). »

Augereau fut pareillement relâché. Par qui fut-il recommandé? Gomment se défendit-il? On ne sait. Mais le 12 juin, « les représentants du peuple près l'armée des côtes de la Rochelle, réunis en commission centrale à Tours, arrêtent que le nommé Augerot, adjudant de la légion germanique, détenu dans la maison d*arrêt de cette ville, sera sur-le-champ mis en liberté et qu'il lui sera donné de l'emploi afin de profiter des talents et du civisme de ce militaire injustement calomnié (2) ».

(\) Cf. le registre d'écrou (Archives d'Indre-et-Loire) et dans Noël Parfait, Marceau, 37, l'extrait du journal du jeune officier et le témoignage d'Gmira qui accompagnait Sergent {id., 77, note). Dans une lettre à la section de Guillaume Tell en faveur de M^^^ Haindel, Sergent écrit : « J'ai vu son époux victime à Tours de la trahison des ennemis de la liberté. » (A. G., lettre du 15 octobre.)

(2) Signé Bodin, Ruelle, Tallien (A. G.).

La veille, les chefs supérieurs de la légion avaient écrit à Bouchotte. Le ministre, disaient-ils, connaissait évidemment la « destruction », le « déchirement » de la légion. Les commissaires de la Convention avaient confié le commandement aux deux hommes les plus suspects du corps, Beflfroy et Burac. Les chefs, les seuls et véritables chefs suivant la capitulation, avaient été arbitrairement destitués et jetés en prison avec vingt-trois officiers des plus patriotes, et depuis six semaines ils n'étaient pas encore interrogés ! Quelle douleur pour de braves militaires d'être traités au mépris de toutes les lois, d'être < écrasés sous le poids de la calomnie, après avoir tout sacrifié pour le maintien de la liberté universelle »! Y avait-il une position plus aflfreuse? Pour en sortir, ils priaient Bouchotte de leur permettre d'aller à Paris sous leur propre responsabilité et de garder les arrêts jusqu'à ce que la Convention eût complètement reconnu leur innocence. Mais Bouchotte avait déjà déclaré qu'il ne pouvait entrer dans les affaires de la légion puisque le décret du 4 mai chargeait les commissaires de la Convention de les examiner à fond (1).

Les officiers de la légion demeurèrent en prison sans subir d'interrogatoire, et leur conduite, a dit Beaufort- Schœnebourg non sans emphase, fut celle de véritables sans-culottes : « ils bravaient les outrages de leurs ennemis et ne se fiaient qu'à la justice de la Convention et de la sainte Montagne ; c'était l'unique consolation qui leur restait ». Mais vainement ils exprimaient avec les plus vives instances le désir d'être jugés soit par des représentants du peuple autres que Carra et ses col-

(1) Dambach, Heyden et fieaufort-Schœnebourg à Bouchotte, 11 juin, et Bouchotte aux chefs, 9 juin (A. G.).

lègues, soit par une cour martiale ou par une commission militaire quelle qu'elle fût.

Heureusement la femme d'un des détenus, la citoyenne Haindel, très hardie et remuante, avait écrit à la Convention et demandé la liberté de son mari. Le Comité de salut public s'émut, et les membres chargés de la correspondance, Berlier, Cambon, Delmas, envoyèrent aux représentants du peuple à Tours une lettre pressante ; il fallait vérifier les motifs de l'arrestation des officiers de la légion germanique, notamment de Haindel, et si ces motifs n'étaient pas suffisants, rendre justice à ces mili^ taires, les mettre en liberté et les réintégrer dans les fonctions dont ils avaient été dépouillés.

Le 16 juin, les représentants Tallien, Bodin, Ruelle et Richard prirent un arrêté décisif. Leurs collègues Julien et Bourbotte, disaient-ils, n'avaient pas eu le loisir d'examiner l'affaire, et, évidemment, il y avait parmi les prisonniers plusieurs officiers qui n'appartenaient en aucune façon à l'administration de la brigade germanique et qu'il serait injuste de détenir plus longtemps puisqu'on aurait dû les entendre et les juger immédiatement après leur arrestation; ils n'étaient nullement coupables, et il fallait les relâcher. Mais leur rentrée au corps n'exciterait-elle pas quelques troubles? N'auraifent-ils pas des différends avec ceux dont ils avaient à se plaindre ? Les représentants décidèrent en conséquence que la plupart des prisonniers. Vaillant — qu'ils avaient fait incarcérer parce qu'il tenait « les propos les plus aristocratiques » — Ninet, Hamberger, Imfeld« Fleury, Leone, Berthold, Ouy, Rochus, Demongeot. Brochet, Serk,yial, Haindel, Liebenstein, Dentzler, Herrmann, seraient sur-le-champ mis en liberté à charge de se munir d'un passeport à la municipalité de Tours et

de se retirer à Blois pour y demeurer jusqu^à nouvel ordre des représentants ou des généraux de Tarmée des côtes de la Rochelle. Quant aux < quatre chefs », Dambach, Heyden, Schwarz père et Beaufort-Schœnebourg, ils resteraient en état d'arrestation et seraient conduits à la prison d'Orléans sous la garde de la gendarmerie nationale.

A peine les représentants avaient-ils pris cet arrêté, qu'ils s'en repentaient. N'étaient-ils pas trop cléments î Fallait-il compter sur la prudence et la bonne conduite de tous les officiers qu'ils réléguaient à Blois ? Ils chargèrent le citoyen Guyot, administrateur d'Indre-et-Loire et membre du comité de sûreté générale du département, de désigner ceux qui pourraient séjourner à Tours « pour y faire agréer auprès de qui il appartiendrait les réclamations convenables à leur position » et d'envoyer les autres à Paris au Comité de sûreté générale de la Convention.

Mais la Convention intervenait enfin. Le 42 juillet, elle décrétait que les soldats et officiers de la légion germanique, arrêtés sur l'ordre des représentants, seraient menés sans nul délai à Paris et interrogés au Comité de sûreté générale, qui ferait un rapport à l'Assemblée. Le { 8, les prisonniers s'acheminaient vers Paris, après avoir touché leurs appointements depuis le jour de leur arrestation jusqu'au jour de leur départ (1).

(1) Le payeur-général du déparlement d'Indre-et-Loire paya à Weingarten , quartier-maitro de' la légion germanique , une somme de 29.297 livres 18 sols 2 deniers destinée aux appointements des officiers détenus dans les prisons de Tours, « et ce jusqu'au 18 juillet inclusivement ».

Le danger de la Vendée. — La légion employée contre les royalistes. — Leigonyer. — Indiscipline des troupes. — Piconniers et cuirassiers. — Affaire d*Argenton (i3 mai). — Combat des Verchers (27 mai) et blessure de Beffroy. — Salomon à la Fougereuso (1^' juin). — Marche des Vendéens. — Combat deTrémont (4 juin). — Les canons de la légion enlevés. — Combat de Doué (7 juin). — Menou général en chef. — Salomon battu à Montreuil-Bellay (8 juin). — Bataille de Saumur (!) juin). — Troupes et généraux. — Attaque de la gauche républicaine par les Vendéens. — Les cuirassiers de la légion. — Chaillou et Malaquin. — Mort de Dommaigné. — Fuite de Santerre et des Parisiens. — Retraite. — Choudieu et Bourbotte. — Dévouement de Marceau. — Coustard è la butte de Bournan. — Héroïsme de Van Vessem.

— Lâcheté d'un bataillon de Paris. — Capitulation du château (10 juin).

— Butin des vainqueurs. — Hommage qu'ils rendent aux cuira>siers de la légion. — Réflexions sur le r61e de ces cuirassiers. — Blessés et tu<*s. — Chaillou, Van Vessem, Gautier, Valder, Perrier. — Bitzener, Schmeltz et Velauer. — Revert et Malaquin. — Beaupré, Bchr et Marceau. — Désertions des soldats. — Imhof. — Ackermann. — Keller.

— Témoignages du temps.

 rinstant où la légion était « déchirée », Bouchotte l'envoyait en Amérique. Le ministre de la marine demandait ISOO hommes destinés à une expédition dans les îles du Vent, et Bouchotte voulait tirer 900 hommes du 77« régiment et 600 hommes de la légion germanique. On dut renoncer à ce dessein : près de 300 hommes du 77« régiment ci -devant La Marck avaient passé aux Vendéens avec armes, bagages et

138 CHAPITRB VI.

caisse militaire, et les représentants dirigeaient la légion germanique contre les rebelles (1).

Ces représentants, c'étaient Bourbotte, Julien de Toulouse, Tallien, Carra, Richard.

Julien de Toulouse devait, selon le décret de la Convention, se rendre à Troyes et à Sens pour y suivre la trace des délits commis par Tétat-major de la légion; mais il écrivit que les chefs du corps étaient arrêtés, que la procédure pouvait être différée, et qu'il fallait penser avant tout au danger de la Vendée, envoyer des troupes, envoyer des hommes capables de « déployer de l'énergie et un grand caractère ».

Tallien mandait que les royalistes paraissaient devant Thouars, et qu'ils allaient prendre Loudun, envahir la forêt de Chinon, qu'il n'y avait pas un instant à perdre. « Des hommes, des armes, des canons ! s'écriait-il, nous arrêterons l'irruption, mais il faut nous soutenir! »

Carra annonçait des désastres : Thouars était aux mains des révoltés, Loudun avait abattu Tarbre de la liberté et pris la cocarde blanche ; il se rendait à Saumur pour couvrir cette ville déjà menacée par les « brigands », et, comme Tallien, il terminait sa lettre en demandant du secours : « des troupes de ligne et surtout des armes, des armes, des armes ! »

Richard jugeait que la République n'avait jamais été dans un péril aussi éminent.

Les représentants avaient donc décidé de « faire marcher » la légion germanique contre les Vendéens. Le ministre ordonnait de l'envoyer à Brest. N'était-ce pas.

(I) Mémoire de mai; ordre deBouchotte à Canclaux d'envoyer à Brest, outre 60 hommes du 16° dragons, 1500 hommes tirés du IV et de la légion germanique. (A. G.)

disaient Carra et Bourbotte, une « erreur de bureau ? » Ils requirent le commissaire des guerres qui résidait à Tours, de ne rien changer à la première destination de la légion germanique et, sur l'ordre de Tallien et de la commission centrale que ce représentant avait établie à Ghinon pour organiser la défense du département dlndre-et-Loire, un détachement de la légion, composé de 620 hommes, dont 200 de cavalerie, avec deux pièces de canon, partit pour Ghinon et de là pour Saumur. < La légion, marquait Tallien, est actuellement dans les meilleures dispositions; elle a le désir de combattre et d'anéantir l'armée des rebelles ; si elle est secondée, sa gloire se comptera dans les annales de la République (1). »

Elle rejoignit à Doué, en avant de Saumur, la petite armée que Berruyer commandait naguère. Suspect aux jacobins, Berruyer avait dû regagner Paris, et un général de hasard et de rencontre, Leigonyer, qui s'acheminait vers l'armée des Pyrénées et que les représentants avaient requis au passage, était à la tête des troupes.

Mais ces troupes n'observaient aucune discipline. Leigonyer assurait que la légion de Rosenthal était dans un état de fermentation et d'insurrection qui la rendait plus pernicieuse qu'utile, et il proposait de la désarmer et de la démonter. Le 5 mai, un détachement de cette légion désertait le poste de Montreuil - Bellay, que

(1) Julien au Comité, 8 mai (A. G.) ; Rec. Aulard, IV, 6-7, 43-45, 62^3 ; Carra et Bouchotte au Comité, 5 mai (Arch. nat., AF II 265) ; la commission centrale de Chinon, présidée par le représentant, se composait de onze membres, quatre membres du conseil du département, deux membres du conseil du district, deux membres du conseil de la commune, un juge du tribunal civil et deux membres pris dans les deux tribunaux de paix.

Leigonyer lui avait confié. Il prit pour des ennemis les feuilles des arbres qui bruissaient ; la cavalerie s'enfuit à toute bride vers Saumur et l'infanterie suivit la cavalerie; la gauche de Leigonyer était découverte. Par bonheur, 30 dragons, plus courageux, gardèrent la position durant vingt-quatre heures et allumèrent sur la hauteur des feux en assez grand nombre pour faire croire aux royalistes que Montreuil était occupé.

La légion germanique — car le nom de légion de la Fraternité n'avait pas prévalu — eut une meilleure conduite. Les représentants se plaignaient encore de son incivisme. Us mandaient à Paris qu'ils avaient arrêté le lieutenant-colonel Vaillant et qu'ils allaient envoyer au tribunal révolutionnaire sept cuirassiers accusés d'avoir dilapidé les effets de l'État et crié : Vive le roi. Mais, ces cuirassiers, bien dressés et entraînés par des chefs expérimentés, se battaient avec bravoure et le 9 mai, la commission centrale deCbinon félicitait l'un d'entre eux, qui, à lui seul, avait fait replanter l'arbre de la liberté que l'aristocratie avait renversé à Loudun. < Je faisais, a dit Marceau, tout ce que je pouvais pour ramener à la discipline un corps qui n'en avait plus depuis l'arrestation de ses principaux chefs. »

Le 23 mai, Menou attaquait les Vendéens à Argenton- Château et tentait d'enlever leurs magasins. Il avait avec lui 200 hommes de la 35® division de gendarmerie à pied et 200 cavaliers, hussards du 8®, dragons du 49®, piconniers de la légion germanique. Les piconniers et les dragons prirent la fuite à la vue de l'ennemi, et l'infanterie les imita. Menou qui venait avec les hussards de tourner l'adversaire, fut compromis. Mais sa troupe fit une charge vigoureuse et put opérer sa retraite sans autre perte que celle de trois hommes. Leigonyer déclara

que les hussards du 8* avaient été braves et qu'ils étaient les Ghamborant de l'armée; en revanche, il ordonna de démonter, de désarmer, de dépouiller, de dégrader à la tète des troupes neuf dragons du 19® et neuf piconniers . de la légion germanique, de les mettre au cachot, puis de les traduire comme coupables de lâcheté et de trahison devant une commission militaire (1).

Les cuirassiers de la légion lavèrent la tache des piconniers. Le colonel Beflfroy qui menait Tavant-garde de l'armée, était chargé de défendre le poste des Verchers. Le 27 mai, à 3 heures de l'après-midi, un officier de cuirassiers qui commandait une patrouille, lui envoya une ordonnance pour l'informer que les ennemis avançaient. Beflfroy fit battre la générale et courut aux assaillants avec SO hussards du 8®, et 25 cuirassiers de la brigade germanique ; le reste de sa cavalerie ainsi que l'infanterie avaient ordre de le suivre et d'amener les deux canons de la légion. Il rencontra les Vendéens à Passavant, les attaqua sur-le-champ sans ralentir son galop, les enfonça, les pourchassa pendant trois quarts de lieue ; le chemin était jonché de morts. Le colonel prescrivait de sonner la retraite, lorsqu'un paysan, caché derrière une haie, vint lui donner un coup de baïonnette dans le ventre. La blessure était grave et retint Befiroy six semaines au lit. Il sut en tirer parti. «J'ai fait, écrivait-il au ministre, six campagnes de guerre en Hanovre, et je suis un des plus anciens officiers en grade; mais je n'ai jamais fait ma cour et, ne m'étant borné qu'à mon devoir, je suis resté dans l'oubli. »

(1) Leigonyer àBouchotte, 10 mai ; les représentants au Comité, 17 mai, et à la Convention, 25 mai (A. G.); rapport de la commission centrale, 9 mai (Arch. nat., AF II 265) ; Parfait, Marceau, 38.

Les cuirassiers de la légion avaient combattu vaillamment. Leigonyer disait que ce début était un bon présage et il assurait que l'exemple rigoureux qu'il avait statué récemment, avait produit le meilleur effet; que les troupes montraient de Tardeur; que la discipline, jusqu'alors relâchée, reprenait son empire. Il félicita Beffroy et mit sa voiture à la disposition du blessé. Dans sa joia il flt donner un verre de rogomme — il écrit un ver de rogumi — aux soldats de Tavant-garde (1 ).

Tandis que Leigonyw» suivant sa pointe, entrait dans Vihiers et menaçait Cholet , «n autre général républicain, Salomon, réoccupait Thouars avec quatre bataillons, la 35® division de gendarmerie, la légion dft Rosenthal et quelques dragons de la légion germanique. Les représentants comptaient sur Salomon et, comme ils disaient, sur le courage et les ruses de ce vieux militaire. Il justifia leur confiance. Le !•' juin, il attaquait le poste de la Fougereuse et s'en saisissait. La légion germanique se signala dans cette affaire. Le chef d'escadron Hébert eut son cheval tué sous lui et reçut trois coups de feu; quoique blessé, quoique perdant tout son sang, il se remit en selle et se battit en tête de ses piconniers jusqu'à la fin de l'action (2).

Mais la fortune allait tourner en faveur des Vendéens. Les chefs de l'armée catholique avaient gagné le 25 mai à Fontenay-le-Comte une victoire complète. Ils résolurent de marcher sur Saumur.

Le 4 juin, les avant-postes de Leigonyer étaient

(1) Leigonyer à Befïroy, 28 mai ; Beffroy au ministre, 29 mai (il prétend qu'il avait 1500 hommes en face de lui et qu'il en tua 300) ; cf. Rec. Aulard IV, 362, et Savary, Guerre des Vendéens et des Chouans, I, 237.

(2) Cf. Chassin, La Vendée patriote; mais en cet endroit, et notamment U, 40, il y a des lacunes et des erreurs.

SAUHUR. 143

assaillis à Yihiers et à Trémont. Ils durent reculer. Ldigonyer vint à leur secours et rentra dans Trémont. Mais sa troupe s'engagea trop loin à la poursuite des royalistes ; elle tomba dans une embuscade ; les ennemis lui firent 80 prisonniers et lui enlevèrent ses deux eauom. Biron, que le Comité avait nommé général en chef de l'armée des côtes de la Rochelle, était alors à Saumur ; l'affaire lui parut sans importance ; elle avait été causée, disait-il, par une patrouille aventurée, et les « brigands», après avoir pris deux pièces mal défendues et abandonnées, avaient rebroussé chemin, pour ne pas revenir. Or, les canons dont les Vendéens s'étaient emparés, appartenaient à l'infanterie de la légion germanique. L'émotion fut grande dans le corps. Burac commandait les légionnaires au combat de Trémont, et le conseil d'administration arrêta qu'il rendrait compte de sa conduite et de l'artillerie qui lui était confiée (4).

Leigonyer, plus perspicace que Biron, devina que la grande armée catholique approchait, et craignit un désastre. Il voyait l'indiscipline renaître de plus belle ; il sentait qu'il n'inspirait pas la confiance ; il demanda la permission de rejoindre l'armée des Pyrénées. Les représentants lui répondirent qu'il était indispensable et lorsqu'il eut reçu quelques renforts, il se reprit à l'espoir de défendre vigoureusement Doué et les abords de Saumur. Il plaça aux Verchers la légion germanique, une centaine de hussards, 200 hommes du 3® bataillon de la République et des piquets d'infanterie au nombre de 400 hommes; aux Rochettes, le 14® bataillon de la Charente, avec 50 hussards ; à Concourson, le 3« bataillon de

(I) Chassin, I, 600; Beaupré à Boucholle, 12 oct. (A. G.).

la réquisition de Paris. Sa position lui semblait excellente , et il déclarait que Doué n'avait rien à redouter, que les mesures qu'il ordonnait, mettaient cette ville hors de toute attaque.

En réalité, il avait fait de malheureuses dispositions et il rangeait ses troupes, écrit un contemporain, comme s'il voulait être battu. Son infanterie était découragée et la moitié, les trois quarts de ses bataillons, à l'exception des Parisiens, n'avaient pas d'armes. Sa cavalerie se défiait de lui. Dès qu'il fut attaqué dans Doué, des hussards du 8® coururent annoncer aux représentants qu'il s'était livré à l'ennemi. Il faisait fabriquer des cartouches sans balles pour exercer les recrues ; on prétendit qu'il les avait distribuées aux combattants. Lui-même finit par dire qu'il était trahi, que nombre d'émigrés de haut parage servaient dans les troupes de nouvelle levée pour répandre l'alarme et passer ensuite chez les rebelles, que des hussards du 8®, des cuirassiers et des dragons de la légion germanique à la tournure distinguée, avaient déserté. Il palliait ainsi sa maladresse et le mauvais renom qu'il s'était acquis dans l'armée.

Le 7 juin, à 8 heures du matin, malgré la pluie qui devait durer tout le jour, malgré la certitude que leurs cartouches seraient mouillées et que la plupart des fusils ne pourraient tirer, les Vendéens assaillaient le poste des Rochettes, qui reculait aussitôt sur Goncoursoh dans le plus grand désarroi. Une tranchée défendait la tête du pont; elle fut forcée, et les Vendéens se portèrent rapidement sur les hauteurs en face de Concourson. A 10 heures, Leigonyer accourut de Saumur sur le lieu du combat. Il avait fait battre la générale à Doué. Mais déjà les troupes, refoulées de position en position, se repliaient précipitamment. La confusion se mit dans

leurs rangs. Vint la déroute avec les cris de : sauve qui peut. Leigonyer tenta vainement de ramener la cavalerie au combat. Les hussards, les cuirassiers refusèrent de le suivre pour charger Tennemi. Un instant, il fut seul à figurer l'arrière-garde. A i heure de Taprès-midi, les royalistes entraient dans Doué. Ils poussèrent jusqu'aux abords de la butte de Bournan, à une demi-lieue de Saumur. Toute la route était embarrassée de chariots renversés, de caissons brisés, d'armes abandonnées. Meuou était venu sur la butte : il tira trois coups de canon sur la colonne vendéenne qui s'arrêta. On eut peine néanmoins à rallier les fuyards, et lorsque le bataillon de l'Unité, arrivé le matin à Saumur, eut ordre d'occuper la hauteur, les hommes qui formaient son avant-garde, déclarèrent qu'ils n'iraient pas plus loin, que le général les trahissait et les menait à la boucherie, qu'ils ne bougeraient pas s'ils n'avaient des canons avec eux. Ils mirent en joue un commissaire du département des Deux- Sèvres qui les haranguait, ils le qualifièrent de traître et ils ne marchèrent que lorsqu'ils eurent leurs canons. « La désorganisation, écrivait-on de Saumur, continue toiyours, point de subordination et toujours des plaintes (1). »

Leigonyer ne pouvait plus rester à la tète des troupes. Les représentants l'estimaient; ils jugeaient qu'il déployait du zèle, de l'actiyité, de l'intrépidité. Mais quoi ! il était toigours battu ! Ils acpeptèrent enfin la démission de l'infortuné général, qui prit le chemin des

(i) Leigonyer à Bouchotte, 8 juin (A. G.) ; Chassin, II, 42-43 ; Turreau, Mém., éd. Lescure, <03; Choudieu, Mém., 3i6; Port, La légende de Cathelineau, 226; La Bouère, Mém., 51.

Pyrénées, 6t à défaut de Duhoux, blessé au combat de Chemillé, ce fut le chef d'état-major Menou qui commanda Tarmée et défendit Saumur (1).

Et peut-être était-ce un tort de défendre Saumur. Mieux valait évacuer la ville, couper les ponts et disputer le passage de la Loire. Résister dans Saumur, c'était s'exposer, en cas de défaite, à perdre Angers et les Pontsde-Cé.

Un conseil de guerre, réuni le 8 juin dans la chambre de Duhoux, décida de tenir à Saumur. Des courriers extraordinaires allèrent requérir à Tours des bataillons fraîchement arrivés de Paris, et le capitaine Laurent, de la légion germanique, porta sur-le-champ au général Salomon, à Thouars, Tordre de venir à Saumur en toute hâte (2).

Salomon partit aussitôt. Mais les Vendéens se doutaient que l'armée de Thouars voudrait se joindre à celle de Saumur. Le corps que Fleuriot conduisait en l'absence de Bonchamps blessé, n'avait pris aucune part à Tafifaire de Doué ; il fut envoyé, avec Lescure et Des Essarts, à la rencontre de Salomon. A 7 heures du soir, près de Montreuil-Bellay, Salomon se heurtait soudain aux royalistes. Un violent combat d'artillerie et de mousqueterie s'engagea des deux parts. Salomon avait de la cavalerie, notamment des piconniers ou dragons de la légion germanique qui lui servaient d'éclaireurs ; le capitaine Laurent s'était mis à leur tête. Mais cette cavalerie dont

(1) Arrêté de la Commission centrale, 8 juin (A. G.)*

(2) Laurent avait, avec le lieutenant Chevalier, accompagné à Saumur un administrateur du département des Deux-Sèvres, F.-B. Guilbaud, chargé d'avertir les représentants que les rebelles allaient marcher sur Doué.

le général louait les bonnes dispositions, ne put être employée à cause de Tobscurité et du terrain coupé par des fossés profonds. Les Vendéens eurent beaucoup de blessés, et dans Tombre de la nuit ils tirèrent les uns sur les autres sans se reconnaître; pourtant ils restèrent maîtres du champ de bataille. A 11 heures, Salomon, pleurant, criant qu'il était tourné, cerné, qu*on Tavait trahi, qu'il se croyait déshonoré, battait en retraite sur Thouars et de là sur Niort. Il laissait aux mains des Vendéens deux canons, cinq barriques de cartouches, une énorme quantité de fusils, une foule de chevaux d'artillerie et de cavalerie. 900 de ses hommes étaient prisonniers et 600, dont quelques Germains, avaient déserté (1).

Abandonné par Salomon, Menou comptait du moins sur les bataillons parisiens qui devaient venir de Tours; rîneapable Santerre fut le seul renfort qu'il reçut. Cependant il espérait le succès, et quelques heures avant l'action, il visitait les postes et assurait qu'ils étaient en bon ordre.

Saumur, ouvert de tous côtés, n avait pour défense que deux redoutes construites sur la butte de Bouman, au carrefour des routes de Doué et de Montreuil-Bellay, une troisième redoute, élevée à l'entrée du faubourg de Notre- Dame-de-Nantilly et quelques mauvais retranchements, dressés à la hâte sur la rive droite de la petite rivière du Thouet, qui traverse la plaine de Saumur et tombe

(1) Chassin, H, 45; La Bouère, 51 ; Port, [ji légende de Cathelineau^ 230-131 ; Rossignol, Mém., p. Barrucand, 155-159. Un capitaine de la légion, Klauprecht, eut un cheval tué et deux autres blessés sous lui ; il perdit ses (équipages, ses papiers et quinze cents, livres en assignats qu*il avait dans son portemanteau; il n*avait plus que. les habits qu'il portait.

148 CHAPITRB VI.

dans la Loire, au-dessous du village de Saint-Florent. Quant au château, dominé par des hauteurs, à peine pouvait-il se préserver d'un coup de main. Aussi le conseil de guerre avait-il résolu d'attendre le choc de l'adversaire en avant de Saumur.

La droite de l'armée républicaine occupait la butte de Bournan; la gauche tenait la redoute de Nantilly et les prairies de Varrains sur la rive droite du Thouet. Cette armée, si Ton peut donner ce nom à ce rassemblement confus de 12,000 hommes, comprenait plusieurs bataillons de ligne, la 36« division dé gendarmerie, les fantassins de la légion germanique, quatre bataillons de la formation d'Orléans, des bataillons de gardes nationales formés à Paris, des bataillons levés précipitamment dans les districts voisins, tous d'ailleurs déconcertés, découragés par la déroute de Doué et par la retraite de Salomon. Il fallut battre la générale pendant toute la matinée pour faire sortir des cabarets ces « héros à cinq cents livres », et beaucoup étaient pris de vin.

Les cuirassiers de la légion germanique, avec quelques piconniers, des hussards du 8« et des dragons du 9«, formaient la cavalerie, et peut-être, s'ils étaient restés ensemble, par leur bravoure, par l'impétuosité de leur choc, auraient-il décidé le succès. Menou eut le tort grave de les disperser ; les uns étaient à la droite ; les autres, à la gauche et en divers endroits ; ce n'était pas une masse imposante ; ce n'étaient que des pelotons isolés et par suite impuissants. Marceau n'avait que sept hommes pour défendre le poste où il était placé !

Le 9 juin, à 3 heures de l'après-midi, s'engagea l'action. Les Vendéens n'attaquèrent pas la droite ; ils se portèrent résolument, et non sans habileté, contre la gauche des républicains. Ils passèrent la Dive, peu large et peu

profonde, au pont de Saint-Just, le Thouet au gué de Chacé, et marchèrent sur la redoute de Nantilly, les uns, sous la conduite de La Rochejacquelein, par Yarrains, les autres, sous les ordres de Gatlielineau, par Aunis. Berthier, chef d'état-major de Menou, et le représentant Choudieu étaient à Varrains avec la 36* division de gendarmerie et deux bataillons de la formation d'Orléans, le 2« et le 4*. Une poignée de cuirassiers de la légion germanique, commandée par le lieutenantcolonel Ghaillou et postée à la butte des Moulins, constituait la réserve. Le combat fut très vif sur ce point. Berthier eut son cheval tué sous lui. Sous le feu des troupes républicaines et de Tartillerie du château, les Vendéens fléchirent. Berthier voulait les charger, mais les « Germains » ne lui paraissaient pas sûrs. « Connaissez-vous, dit-il à Choudieu, Tofflcier qui les commande?» Choudieu était d'Angers, et Chaillou, de Saumur même; tous deux avaient noué amitié depuis longtemps. « Chaillou est un brave », répondit Choudieu à Berthier. « Eh bien, qu'il charge ! » Chaillou s'élança. Choudieu l'accompagna, non sans regret ; il comptait parmi les Vendéens des parents, des alliés, et il savait que leur cavalerie avait pour chef Dommaigné dont le frère avait épousé sa cousine. Dès la première poussée, les Vendéens plièrent, et une partie de leur cavalerie, mal organisée et composée entièrement de paysans, prit la fuite. L'autre partie, menée par Dommaigné, attendit de pied ferme le choc des assaillants. Il y eut un corps à corps dans un chemin creux que des maisons bordaient de droite et de gauche. Trois coups de feu jetèrent le lieutenant-colonel Chaillou à bas de son cheval. Le capitaine Malaquin le remplaça. Il joignit Dommaigné. « Rendstoi! lui dit Dommaigné, crie Vive le Bot et passe de notre

côté! » — € Vive la République ^ lui répondit Malaquin, au diable ton roi ! », et il lui passa son épée au travers du corps. Dommaigné tomba mort. Mais Malaquin eut son cheval tué sous lui, et il reçut un coup de sabre à la figure et deux balles à la tête ; il fallut l'emporter à Saumur, ainsi que Chaillou. Toute la cavalerie vendéenne tourna bride et entraîna Tinfanterie dans sa déroute. Un royaliste, présent à Taffaire, témoigne qu'on eut bien de la peine à réparer ce désordre, et si Stofflet n'avait menacé de casser la tête aux fuyards, la débâcle se serait sûrement produite. Par malheur, les cuirassiers de la légion étaient trop peu, et les tirailleurs vendéens, avertis que l'armure de ces cavaliers était à l'épreuve de la balle, ne les visaient qu'au cou. Choudieu dut reculer vers la redoute de Nantilly. Il trouva Berthier sur le parapet ; calme, flegmatique, imperturbable, le chef d'état-major se promenait sur le rempart au milieu de la fusillade qui partait de la prairie : il voulait par son exemple encourager la gendarmerie à garder son poste.

Mais pendant ce temps, à gauche du champ de bataille défendu par Choudieu et Berthier, les républicains lâchaient pied. Dès le commencement de la lutte, Menou, atteint d'un coup de feu, avait regagné Saumur à contrecœur et laissé le commandement à Santerre qui ne savait que faire. A la faveur des haies et des murs, les Vendéens de Cathelineau se glissaient par les chemins creux jusqu'aux portes de la ville, et leurs tirailleurs couvraient les hauteurs qui dominent le château. Pourtant, les bataillons gardaient bonne contenance. Soudain retentirent les cris : Sauvom-nous 1 nous sommes coupés l La confusion se mit aussitôt dans les rangs et la panique s'empara des plus braves. Santerre s'enfuit; il passa

SAUMUR. ISl

pour mort, et des plaisants lui composèrent cette épitaphe :

Ci-git le général Santerre,

Qai de Mars, n'eut que la bière (i). .

Berthier, tourné sur ses derrières, comprit que la position n'était plus tenable. Il ordonna la retraite et pria Ghoudieu de courir au château pour informer le commandant Roberjot de ce mouvement rétrograde et rengager à résister aussi longtemps que possible. Choudieu, escorté de quelques hommes, se rendit au château sans perdre un instant. II reçut sur la place de la Bilange des coups de feu qu'on lui tirait des fenêtres des maisons avoisinantes. C'est pourquoi il ne prit pas au retour le même chemin ; il gagna le faubourg de Fenet à Tautre extrémité de la place de la Bilange et descendit la rive gauche de la Loire jusqu'au pont.

Son collègue Bourbotte était là, faisant d'inutiles e£forts pour rallier les fugitifs. Les deux conventionnels suivirent la foule et traversèrent avec elle le faubourg de la Croix- Verte. Mais, sur la route de Tours, Bourbotte regarde derrière lui; il voit le drapeau tricolore qui flotte encore au sommet du château de l'autre côté du fleuve. Il ne peut se contenir. « Camarades, s'écrie le représentant, laisserons*nous les couleurs nationales tomber au pouvoir de l'ennemi? Que les braves me suivent ! » Il lève son sabre et avec une folle et héroïque imprudence, il rentre dans le faubourg. Choudieu et plusieurs cuirassiers de la légion germanique, Marceau, Richer, accompagnent le fougueux Bourbotte. Ce retour

(1) Annales de la République française^ n» 167, i 6 juin 1793.

offensif ne dura guère. Déjà, les Vendéens étaient au carrefour où se réunissent les chemins d'Angers et de Tours. Ils dirigèrent contre Bourbotte et les siens deux pièces de canon qu'un bataillon de Paris avait abandonnées. Ces pièces étaient chargées à mitraille. Elles itrrètèrent court Télan des républicains. Choudieu fut froissé au genou par le ricochet d'un biscaïen, et dans l'instant même un Saumurois qui lui jurait de ne pas le quitter, tombait sans connaissance à ses côtés. Bourbotte eut son cheval tué sous lui. Marceau mit aussitôt pied à terre. « Citoyen, dit-il à Bourbotte, il vaut mieux qu'un soldat comme moi soit fait prisonnier qu'un représentant du peuple », et il offre sa bête au conventionnel. Un combat de générosité s'élève entre ces deux hommes. « Si tu vas à pied, répond Bourbotte, je marcherai avec toi. » Enfin, Marceau jette la bride sur le cou de son cheval et saute lestement en croupe de Richer. Bon gré mal gré Bourbotte enfourche la monture de Marceau. Représentants et cuirassiers galopent sur la route de Tours.

Restait la division de droite conduite par Coustard de Saint-LÔ. Elle était encore intacte sur la butte de Bournan et lorsqu'il vit les Vendéens tourner la redoute de Nantilly et lui prêter le flanc, Coustard eut l'idée de fondre sur eux. Le 5« bataillon de Paris qu'il avait avec lui, refusa de bouger. Coustard insista, parvint à se faire écouter, et les Parisiens promirent de marcher à condition que la cavalerie prît les devants. Tandis que le bataillon discutait ainsi son obéissance, les Vendéens avaient placé sur la chaussée de Saumur au pont Fouchard deux pièces de canon et, sous la protection de cette artillerie, ils préparaient une attaque. Coustard donna l'ordre à sa cavalerie d'enlever les canons. Elle se composait de quelques cuirassiers de

la légion germanique commandés par le capitaine Van Vessem. « Où m'envoyez-vous? » dit Van Vessem à Coustard. — « A la mort, répondit le général, mais le salut de la République l'exige. » Van Vessem se mit à la tête de sa troupe, et se dressant sur ses étriers, Tépée haute, s'écria : « En avant, marche! » Les cavaliers s'élancèrent. Ils s'emparèrent des canons. Mais, malgré sa promesse, l'infanterie ne les suivit pas. Presque tous succombèrent. Coustard était outré de la lâcheté du 5* bataillon. Non seulement les Parisiens lui avaient désobéi, mais ils l'avaient accusé âe les mener à la boucherie, l'avaient couvert d'outrages, qualifié de traître, et peu de jours après il demandait sa retraite à cause de r « écœurement qu'il avait éprouvé à l'aflFaire de Saumur où il avait été invectivé et maltraité par un bataillon qui s'était opposé formellement à ses dispositions militaires et l'avait empêché de reprendre la ville >. Il put toutefois, pendant que l'ennemi entrait dans Saumur, opérer sa retraite sans bruit par la rive gauche de la Loire sur le chemin de Brissac à Angers ; il traversa Doué abandonné, et, sans nul obstacle, atteignit les Ponts-de-Gé.

Le lendemain, la garnison du château, formée presque entièrement de dragons et de fantassins de la légion germanique, se rendait avec les honneurs de la guerre ; les officiers conservèrent leurs épées ; les soldats déposèrent leurs armes sur la place de la Bilange et regagnèrent leurs foyers, mais ils n'obtinrent de passeport qu'après avoir juré sur l'honneur de ne plus porter les armes contre « Sa Majesté chrétienne Louis XVII (1)».

(I).yoir à l'appendice le passeport donné au dragon Guibora. Le capitaine Anselme Nordon refusa de prêter serment et sut se procurer un passeport; par un certificat du 26 juin, les représentants Bourbotte,

154 CHAPITRE YI.

Les vainqueurs avaient fait près de 8,000 prisonniers, et leur butin était immense : 46 canons, des provisions, des effets, des armes, des munitions de toute espèce, les bagages et notamment tous les équipages de la légion germanique qui valaient environ deux cent mille livres. Aussi se moquaient-ils de la « brave » armée de Santerre qui s'était enfuie à toutes jambes; mais ils rendaient hommage à la légion germanique ou, comme ils la nommaient, au corps des cuirassiers de Paris : « Ce corps, disaient-ils, avait montré dans le combat le plus grand acharnement et il étail resté presque entier sur le champ de bataille (i). >

On conçoit qu'à la nouvelle de l'affaire, les officiers de la légion encore incarcérés à Tours attribuèrent le désastre à leurs successeurs, à ces cabaleurs qui n'avaient su que briguer et usurper des places sans avoir le talent de maintenir et de commander leur monde. Si les anciens chefs, assuraient-ils, avaient été présents, ils n'auraient pas dispersé les cuirassiers par parcelles de douze, quinze ou vingt hommes; leurs connaissances militaires et leur expérience leur auraient appris à tirer

Delaunay et Dandenac lui donnent acte de là déclaration qu'il a faite d'avoir été prisonnier de guerre, de n'avoir pas voulu prêter de serment, d'être revenu avec un passeport supposé et d'être dans l'intention de rentrer à son corps pour servir de nouveau contre les rebelles.

(1) Cf., sur la bataille de Saumur, outre Savary et Beauchamp, les Mém. de Choudieu, 387-393 ; de La Bouère, 52-54 ; de Beauvais, 53 ; Parfait, Marceau^ 81 ; Ghassin, La Vendée patriote, II, 49-58 ; Desmé de Chavigny, But, de Saumur pendant la Bévolution {Revue hist, de VOuett, 1892, p. 25-51); les lettres trop sèches des représentants (Rec. Aulard, IV, 503, 519, et A. G., 11 juin); Goustard à Bouchotte, 22 juin; les officiers de cuirassiers aux Jacobins, 8 sept.; Beaupré à Audouin, 12 oct.; Mémoire de Joseph Dupont (A. G.) ; malgré tant de sources, cette bataille restera toujours confuse et obscure, comme elle le fut pour les témoins et acteurs de l'époque.

SÂUMUR. 155

meilleur parti de leurs escadrons ; ainsi éparpillés, les cuirassiers ne pouvaient que succomber, et c'était « les sacrifier de dessein prémédité » ; réunis en masse, ils auraient été « formidables », ils auraient « culbuté l'ennemi mal monté et mal armé ». Ces officiers ajoutaient que si la légion n'avait pas été « déchirée », si elle avait marché intacte et complète à la rencontre des Vendéens au commencement de mai, elle aurait d'emblée terminé la guerre. C'était la première troupe de ligne que le gouvernement envoyait dans ce pays; elle aurait suffi pour détruire une poignée de brigands qui ne faisait que de naître, et pour écraser des rebelles qui n'avaient encore acquis aucune consistance (1).

Peut-être avaient-ils raison. La charge de Ghaillou et de Malaquin ne faillit-elle pas, de l'aveu des Vendéens, mettre la déroute dans leur armée ? (2)

Quoi qu'il en soit, la légion germanique avait à Saumur fait son devoir et plus que son devoir. Sur cent-dix cuirassiers, quatre-vingts périrent, et parmi ceux qui échappèrent, plusieurs ne quittèrent le combat que blessés ou après avoir eu leurs chevaux tués sous eux.

Sur quinze officiers, cinq furent blessés et cinq moururent, soit dans la mêlée, soit quelques jours plus tard.

Les blessés étaient le lieutenant-colonel Ghaillou, le capitaine Van Vessem, le lieutenant Gautier et les souslieutenants Valder et Perrier.

(1) Mémoire de Beaufort-Schœnebourg, 13 mai 1795 (A. G).

(2) Poirier de Beauvais, 53; La Bouère, 53. « Le licenciement de la légion germanique, a dit le général Turreau (Mém., éd. Lescure, 206), fut une grande faute », et il ajoute qu'on se privait ainsi d'un corps de 1500 hommes qui pouvait être de la plus grande utilité, que les trois quarts passèrent avec armes et bagages à l'ennemi, que s'il fallait supprimer la légion, ce n'était pas au moment où l'on était battu partout.

Van Yessem — que les contemporains et que tous les historiens nomment par erreur Weissen — avait eu, en chargeant les Vendéens au pont Fouchard, sa monture tuée sous lui. Gravement blessé à la jambe, il resta quatorze heures sur le champ de bataille. Relevé, fait prisonnier, attaché à la queue d'un cheval, conduit à coups de crosse dans un cachot, il réussit à s'enfuir sous un déguisement (1).

Le lieutenant Gautier était à côté du lieutenantrcolonel Beaupré à la butte aux Moulins, et ce fut Beaupré qui lui sauva la vie.

Le sous-lieutenant Yalder eut son cheval tué sous lui et si ses cuirassiers ne l'avaient emporté, il tombait aux mains des Vendéens.

Le sous-lieutenant Perrier qui lutta jusqu'à la dernière extrémité, ne se retira qu'après avoir reçu huit coups de feu, et il ne fut pris que lorsqu'il eut son cheval tué sous lui. Les habitants de Saumur racontèrent que tant qu'il se tint en selle, il massacra tout ce qui s'opposait à son passage, qu'on ne voyait que lui dans les rues, que de toutes parts l'ennemi tirait sur lui. Il resta deux mois et demi à l'hôpital de Saumur.

Trois officiers avaient été tués en pleine action : les lieutenants Bitzener et Schmeltz qui périrent ensemble après avoir fait des prodiges de valeur, et le capitaine Velauer. Entouré par les Vendéens qui lui criaient à plusieurs reprises : « Rends- toi, brave capitaine, nous te ferons général », Velauer aima mieux mourir que de se rendre.

(i) Van Vessem à Bouchotte, 25 oct. i7y3 (A. G.). Son nom fut immédiatement défiguré par les journaux, et il est vrai que le représentant Richard l'avait écrit Veissem,

Deux officiers devaient succomber à leurs blessures : Revert et Malaquin.

Le lieutenant Revert était un soldat vétéran qui, selon le mot du lieutenant-colonel Beaupré, avait 41 ans de service sur sa tète blanche, et qui combattit avec un courage au-dessus de toute expression. Les dix cuirassiers qu'il avait avec lui, furent tués. Lui-même, quoique blessé, eut le bonheur d'échapper à la poursuite des Vendéens. Il arriva le lendemain de Taffaire à Angers ; il dut entrer aussitôt à Thôpital, et ce fut là qu'il mourut, non seulement de ses blessures, mais, dit un de ses camarades, du désespoir d'avoir perdu son emploi.

Malaquin, ce Malaquin qui, de sa main, avait transpercé Dommaigné, était resté dans Saumur. Une femme (1) le cacha durant quelques jours, et le fit transporter par un bateau à six lieues de la ville, à la Chapelle-Blanche. M'"^^ Malaquin avait suivi son mari, et, sur le bruit de sa mort, elle s'était au soir de la bataille laissée entraîner jusqu'à Tours par les fuyards. Avertie que Malaquin était à la Chapelle-Blanche, elle accourut et recueillit son dernier soupir (2). « Au moins, dit-il en mourant, j'ai tué Dommaigné et je voudrais qu'il fût le dernier de tous ces brigands ! » Après lui avoir rendu les suprêmes devoirs, sa veuve revint à Tours, puis à Paris ; elle reçut des représentants une somme de 600 livres, et

(1) Une femme comme la sœur de Dommaigné, qui était brouillée avec son frère, sans doute parce qu'elle avait épousé en juillet 1792 le maréchal des logis chef du !!• cavalerie Bouchard ; elle fît délivrer des passeports au chirurgien-major et à un officier de la légion germanique et à sa prière Cathelineau défendit de leur couper les cheveux (Port, La légende de Cathelineau^ 301).

(i) Malaquin mourut le 24 juin. Cf. une lettre de sa veuve à la Convention, 19 mai 1794 (A. G.), et Rec. Aulard. V, 116.

158 CHAPITRE YI.

de la Convention, outre un secours provisoire, une pension annuelle de 400 livres. .

Trois autres officiers de cuirassiers s'étaient distingués : Beaupré, Behr et Marceau.

Le lieutenant-colonel Beaupré avait montré la plus belle bravoure et le plus grand sang-froid. Il ne cessa de marcher à la tète de ses hommes. Il les précédait hMtaqa'ils montèrent de la butte aux Moulins pour charger Tennemî, et il taa d'un coup de pistolet le premier des tirailleurs vendéens qotr s*»ançaient hardiment audevant de lui. Quand il fallut reculer, il s'efforça dans la rue de TOye-Rouge et sur la place de la Biknge de rallier les fugitifs, et il fit tant qu'un Parisien qu'il rwir lait arrêter, menaça de lui brûler la cervelle. Il fut un des derniers à quitter Saumur. Sur la route il rencontra trois pièces de canon, quatre voitures de poudre et plusieurs autres chargées de cartouches et de gargousses; il les ramena à Angers (1).

Le lieutenant Frédéric Behr était à Paris au dépôt de recrutement par ordre du conseil d'administration lorsque la légion fut « déchirée », et ceux qu'il nomme les factieux, oublièrent de lui rendre son grade et son rang dans le nouveau corps. Quand il se présenta le 4 juin à Saumur, le colonel Beffroy lui dit que sa place était donnée et qu'il ne pouvait le recevoir. Il combattit néanmoins comme simple cavalier dans la journée du 9 et perdit son bagage ainsi que deux chevaux.

Tout le monde sait que cette affaire décida de la fortune militaire de Marceau. La Convention décréta*

(1) Certificats des officiers de cuirassiers et du directoire de Maine-et- Loire (A. G.).

dans sa séance du 13 juin, qu'il avait bien mérité de la patrie et le recommanda expressément au ministre de la guerre qui devait l'élever à un grade supérieur. Or, Marceau n'était toigours que lieutenant. Il avait été promu capitaine au mois d'avril par le conseil d'administration, et le pouvoir exécutif n'avait pas confirmé aa nomination. Toutefois, sur les vives instances de Bourbotte, il reçut le 15 juin le grade d'adjudant général chef de bataillon. <c Je trouvai, a-t-il dit, l'occasion de me venger de mes ennemis en faisant du bien à la plupart d'entre eux et en sauvant à l'affaire de Saumur celui qui m'avait le plus maltraité ; il ne voulut pas être en arrière avec moi ; il courut à Paris et il me fit nommer adjudant général. »

Mais si les cuirassiers de la légion germanique s'étaient bien conduits, les dragons et les fantassins avaient capitulé ou passé aux Vendéens. Un grand nombre de légionnaires servirent, après la journée de Saumur, dans les rangs des royalistes. Les témoignages du temps sont unanimes sur ce point.

<c Beaucoup de soldats et ofAciers de la légion germanique, écrivent les commissaires Minier et La Chevardière au Conseil exécutif, ont passé au service des rebelles. y> Mercier du Rocher marquait dans ses MÏémoires que ces étrangers n'aimaient pas le papier-

(I) Parfait, Marceau^ 38. Marceau écrit dans son journal (tètV^., i) que lorsqu'il sortit des prisons de Tours, les représentants lui offrirent le grade de lieutenant-colonel pour a racheter leur injustice par un bienfait », qu*il refusa d'abord ces fonctions, mais qu'il fut obligé de les exercer ; il n*en dit pas un mot dans la pétition qu'il signe avec Richer pour demander de l'emploi dans l'état-major de l'armée (ibid.^ 285).

monnaie et qu'ils avaient écouté les insurgents qui leur faisaient des offres en numéraire.

« La plupart, écrivait Marat, sont avec les révoltés de la Vendée ; malheur que j'avais très bien présagé^ et qu'aurait pu prévenir le Comité de salut public qui ne pouvait ignorer Tinfâme composition de ce corps et sa conduite incivique ! (1) »

Il y eut des Suisses parmi ces déserteurs. Après Saumur, le comimandant de l'artillerie vendéenne. Poirier de Beauvais, attachait à sa personne un Suisse de la légion germanique, nommé Imhof, qui le servit avec la fidélité « qu'on reconnaît dans sa nation (2) ».

Un de ces Suisses, l'ancien sergent aux gardes suisses, Ackermann, devenu de grade en grade capitaine des arquebusiers dans la légion germanique, avait été fait prisonnier à Doué par les Vendéens. Il entra dans leurs rangs comme simple cavalier et se battit désormais contre la République, mais il tomba dans les mains des bleus et fut fusillé le 22 novembre à Granville. (3)

Un autre, Keller, d'abord adjudant, puis lieutenant en second des arquebusiers, exerça d'importantes fonctions dans l'armée vendéenne et montra le plus grand acharnement. Il commanda la compagnie dite compagnie française, qui tint garnison en 1793, à Châtillon, où siégeait le Conseil supérieur, et ce fut lui qui, avec Piron et les habitants de Trémentines, de Jallais et autres paroisses, rassemblés à la hâte, gagna dans l'après-midi du 18 juillet en deux heures la bataille de Vihiers, A

(1) Minier el La Chevardière au Conseil exécutif, 13 juin (A. G.); Chassin, Vendée patriote, I, 568 ; Le Pablicùte, n* 240, 12 juillet.

(2) Poirier de Beauvais, Mèm,, 158.

(.'<) Robillard de Beaurepaire, La Commission militaire et révolutionnaire de Granville, 1880 (jugement du 2 friiiiaire an ii).

8ÂUMUR. 161

l'affaire d'Ëntrammes, dans la nuit du 27 octobre, il tend la main à un républicain qu'il prend pour un des siens, l'aide à sortir d'un fossé, et le tue lorsqu'il reconnaît Tuniforme des bleus à la lueur du canon. « Il devait, s'écrie Mercier du Rocher, le faire prisonnier ; ô horreur des guerres civiles! (1) »

. Ces déserteurs de la légion germanique, unis aux contrebandiers et faux*sauniers, aux employés de la gabelle, aux gardes-chasse, aux anciens soldats, constituèrent le noyau de Tarmée vendéenne. C'était une sorte de corps d'élite qui poussait la masse des paysans en avant, et, selon le mot d'un contemporain, l'obligeait, la baïonnette dans les reins, à marcher au combat ; si cette masse faisait brèche, ils achevaient la victoire; si elle échouait, ils la ralliaient et la ramenaient à la charge ; c'étaient les seules troupes qui fussent soldées par le conseil supérieur.

Quelques-uns de nos « Germains » appartinrent donc aux chasseurs de Stoffiet ainsi qu'à la compagnie des Allemands, à la compaguie des gardes-suisses, à la compagnie française, au corps des Vengeurs de la couronne. Parmi ceux qui formèrent la garde, et, comme disait le représentant Bodin, la cour du général Stofflet au château de la Morousière, parmi ceux qui fusillèrent dans le dos Bernard de Marigny et que d'Autichamp souhaitait en 1800 d'éloigner de la Vendée « qu'ils vexeraient par toute sorte de brigandages », il y avait sans doute des Allemands et des Suisses de la légion germanique (2).

(1) LaBouère. ifi^m., 66; Poirier de Beauvais, 131 ; Port, La Légende de Caihelineau, 303; Aîém. de M'B'deLa Rochejacquelein, J03; Chassin, Vendée patriolCy III, 246.

(9) Ghassin, Vendée, patriote^ l, 482; IV, 511 ; Pacification, II, 149; III, 537, cf. Savary, I, 264.

Ils sont cités dans toutes les correspondances de l'époque. «L'armée de Stofflet, écrivent les représentants au commencement de 1795, est réduite à quelques centaines de cavaliers, déserteurs des légions germanique et de Rosenthal. » Ce sont deux déserteurs de la légion germanique qui, après le combat du 7 juin, annoncent à La Rochejacquelein que les alliés ont conquis la Flandre, que les Suisses entrent à Strasbourg, que les députés régicides se dispersent et que les autres mettent en liberté la reine et le jeune roi. Lorsque la garnison vendéenne quitte Saumur, les prisonniers qu'elle emmène liés deux à deux sont escortés par des Germains. Des Allemands déserteurs sont faits prisonniers au combat de Doué, le 5 août, et deux fugitifs de la légion, le Hongrois Adam Hénard et le Polonais Nicolas Genecki, sont condamnés le 11 novembre 1793 par le tribunal criminel de l'Orne (1).

Aussi Carrier disait-il, dans un de ses interrogatoires au tribunal révolutionnaire, que la légion germanique avait passé tout entière aux Vendéens. Le quartiermaître Magin écrivit alors au président du tribunal pour donner à Carrier un démenti formel (2) : deux régi-

(i) Lettre des représentants du 27 février 1795 (Mon, du 4 mars); Chassin, Vendée patriote, II, 618 ; Port, La Légende de Catfielineau, 138 ; lettre de Minier et Damesmes, Affiches de la Commune de Paris, 9 août ; RobiUard de Beaurepaire, Le Tribunal criminel de POme, 1866, p. 139.

(2) Magin au président du tribunal révolutionnaire, 7 déc. 94 (A. G. et Mon, du 24 déc). On lit à ce propos, dans Lallié, Carrier^ 184, et Taine, Orig. de laFr. cont, La Rév., VIII, 110. qu'un détachement de la légion germanique fut employé par la commission militaire de Nantes au rôle de bourreaux et notamment à la corvée des fusillades parce que leur ignorance de la langue française les rendait sourds à toutes les supplications. Mais à cette époque et comme le fit observer Magin, la légion germanique, fondue en deux régiments, n'avait plus de détachements . au

ments, affirmait Magin, avaient été tirés de la légion et ils ne cessaient d'être aux avant-postes de l'armée et de « se signaler chaque joiir par des victoires >. Carrier répondit qu'il ne fallait pas prendre à la lettre ce qu'il avait dit.

dehors. Ces Allemands étaient sans doute un ramassis de gens échappés de la légion germanique, des hussards de Rosenthal, de la légion du Nord, etc.

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