CHAPITRE VII 11* hussards et 22Méger
La légion rendue responsable du désastre de Saumur. — Arrêté des représentants (2t juin 1793). — Licenciement de la légion qui formera désormais deux corps, Tun à cheval, Tautre à pied. — Ronsin et Fabre-Fonds.
— Première organisation du 22« régiment d^infanterie légère (27 juin).
— Émotion des officiers. — Seconde organisation du régiment (12 août).
— Le 1i* hussards. — Sa formation (26 juin). — Actes d*injustice criante et de favoritisme révoltant. — Officiers dépossédés de leur emploi.
— Leurs protestations et leurs démarches. — Embarras de Bouchotte.
— Pas de procès-verbal de licenciement ni d'état de formation. — Un peu de justice. — Réintégration de plusieurs officiers. — Châtiment des dénonciateurs et auteurs réels du déchirement. — Dangerville, Laurent, Burac, Beffroy.
Dès le 24 mai, Leigonyer écrivait au ministre, avec un étonnement mêlé d'indignation , que la légion germanique ne comptait que 800 hommes qui fussent en état de servir, et encore étaient-ils mal équipés; 300 autres erraient dans les rues de Saumur, sans armes et sans habits et, ajoutait Leigonyer : « Ce corps est complet on officiers, et ce qu'il y a de plus monstrueux, il renferme quatorze officiers supérieurs, nommés la plupart par le conseil d'administration, qui se permet de faire lui-môme ces sortes de promotions tous les jours, sans attendre Tapprobation du Conseil exécutif. La capitulation porte cependant que le conseil d'admii^stration n'a que la présentation et que le
nombre des officiers doit être proportionné à celui des soldats. » Le général concluait que la mauvaise composition de la légion, la diversité des langues qu'on y parlait, la variété des armes exigeaient qu'elle fût détruite et fondue dans d'autres corps (1).
Ce fut, après Saiimur, Topinion unanime. La légion germanique s'était bien conduite dans la journée du 9 juin, mais nombre de ses soldats avaient abandonné le drapeau national. Ce fut sur elle qu'on cria haro ; ce fut à elle, et non aux Parisiens, qu'on imputa la défaite ; on l'accusa d'avoir fui honteusement devant les Vendéens.
Lorsqu'au 21 juin, le chef d'escadron Hébert, blessé à la Fougereuse, disait aux Jacobins que l'armée républicaine ne contenait que des traîtres , Julien de Toulouse ajoutait que la légion germanique s'était signalée par son indiscipline et sa lâcheté.
Un commissaire de la Commune de Paris rapportait qu'elle se livrait aux plus grands excès, qu'elle traînait 400 femmes avec elle.
Un autre assurait que les rebelles auraient été battus si elle ne s'était sauvée à toute bride en écrasant les braves fantassins.
Minier et La Chevardière mandaient au Conseil exécutif que la légion germanique était composée soit de déserteurs prussiens et autrichiens, soit d'un « ramassis d'hommes sans aveu, sortis de Paris avec tous les vices qui régnaient dans une grande ville, sans en avoir les vertus ni le patriotisme », qu'elle avait, à l'exception de quelques braves gens, refusé de charger l'ennemi et
(i) Leigonyer au ministre, 24 mai (A. G.).
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donné Texemple de la fuite on délaissant l'infanterie dont elle aurait dû protéger la retraite.
Grammont, retraçant à sa façon la bataille de Saumur, n'avait pas un mot d'élpge pour les cuirassiers^ « Le courage ne nQus a pas manqué, écrivait-il à Marat, mais la malheureuse légion germanique n'a pas ^oûné; si, au contraire, elle avait chargé dans le moment où l'ennemi était en déroute, nous aurions encore soutenu longtemps, quoique nous fussions en force très inférieure. »
Et, sous l'impression de ces fausses inculpations dirigées de tous côtés contre la légion germanique, Ghaumette faisait, dans la séance du 22 juillet, nommer par la Commune de Paris quatre députés qui venaient prier Bouchotte de répartir les déserteurs allemands et autres dans les régiments. « Toutes ces légions dé nouvelle invention, disait Ghaumette, ont été très funestes, et comme la légion germanique, comme la légion de Westecmann, qui s'étaient vigoureusement montrées, elles ont soudain lâché pied et jeté le désordre dans nos armées (1). »
Il fallait donc refondre la légion et, par un arrêté du 22 juin, les représentants qui constituaient la commission centrale près l'armée de l'Ouest, Richard, Ghoudieu et Bourbotte, décidèrent qu'elle formerait deux nouveaux corps, l'un à cheval, l'autre à pied, que
{i) Aulard, Jacobins, V, 269 ; Affichet de la commune de Paris, n~ 5 et 18 (Félix à Guyot) ; ifon., 18 juin (séance de la Commune du 15 juin) ; Minier et La Chevardière au Conseil exécutif, 13 juin (A. G.) ; Le Publieùte, n* M5 (lettre de Tours, 21 juin) ; Mon., 25 juillet. Nous voyons, au 14 juin, qu'il y a 78 dragons de la légion à Niort et, le 25 juin, 615 hommes (302 fantassins et 313 cavaliers) à Montbazon où ils sont « à poste fixe pour se reformer».
les généraux exprimeraient sans délai leur avis sur Tarme à laquelle ces deux corps devaient être affectés, que Ronsin, adjoint du ministre de la guerre, alors à Tours, donnerait les ordres nécessaires pour que la réorganisation fût entreprise sur-le-champ.
Ronsin, ancien soldat de Tarmée royale où il avait servi durant quatre années sous le nom de Darius, Ronsin, poète et auteur de tragédies qui, selon son expression, respiraient le plus ardent amour de la liberté et la haine la plus inflexible pour les rois, Ronsin, chargé de missions en 1792 par le Conseil exécutif, puis ordonnateur en chef à Tarmée de Belgique, puis un des six adjoints de Bouchotte, était dans TOuest pour fournir à tous les besoins de l'armée des côtes de la Rochelle. Il avait avec lui deux acteurs, révolutionnaires exaltés, ses amis et principaux agents, Grammont et Robert.
Aidé de Grammont et de Robert, ainsi que du général de brigade Fabre-Fonds, Ronsin réorganisa provisoirement la légion germanique, la cavalerie, le 26 juin, et rinfanterie, le 27 juin.
Cette organisation, fort légèrement faite, fut accompagnée de scandales et d'abus de pouvoir. Tout ce qui restait des fantassins, 300 hommes environ, forma le 22« régiment d'infanterie légère et compta quatre compagnies ; encore deux de ces compagnies étaient-elles, l'une, une compagnie franche des Pyrénées-Orientales, l'autre, la compagnie d'artillerie de la légion. Il n'y avait donc légalement que très peu d'officiers dans ce nouveau corps. Ronsin nomma Itier chef de bataillon, Sabatier, quartier -maître trésorier, Fontenelle et Arnold, adjudants-majors. Il garda toutefois plusieurs capitaines et lieutenants de la brigade germanique qui.
aux termes de la loi, étaient surnumépaires. Un tableau fut dressé, signé par le commissaire des guerres Tapier et envoyé à Ronsin qui Tégara.
- Mais les fuyards, les blessés revinrent peu à peu et redemandèrent du service en se plaignant d'avoir été oubliés. Hille, Tancieii lieutenant-colonel des arquebu* siers de la légion, se fit nommer chef de brigade ou colonel par le général Salomon et reconnaître en cette qualité par le général Beffroy à la tête du régiment au camp de Saint-Lazare-lès-Tours (1).
Le régiment — ce régiment qui n'avait encore que quatre compagnies, dont une d'artillerie — devait être réorganisé. De concert avec le général Salomon, les représentants du peuple convinrent qu'il formerait deux bataillons et comprendrait, outre les débris de l'infanterie de la légion et la compagnie franche des Pyrénées- Orientales, la compagnie franche de Loir-et-Cher, la compagnie de Nemours et 600 hommes du contingent du district de Saumur. Il y avait dès lors, dans le régiment, assez d'emplois pour les officiers qui sortaient de la légion. Ils résolurent de faire leurs affaires euxmêmes, de ne plus laisser un Ronsin ou un Fabre-Fonds agir en souverain. Tous devaient être placés; tous, même les absents, devaient avoir, sinon un grade supérieur, du moins le grade qu'ils avaient soit dans les arquebusiers, soit dans les chasseurs à pied de la brigade germanique. Ils décidèrent de s'assembler sous les auspices du général Salomon, homme juste et bienveillant, et d'élire en toute équité les officiers du régiment.
Le 12 août, dans l'après-midi, à Saumur, chez le
(t) Salomon, général de division, commandait Tavant-garde deTarmée des c6tes de la Rochelle et Befiroy, général de brigade, la réserve.
général Salomon, se réunissaient tous les officiers du régiment. Ils reconnurent Hille pour chef de brigade, à cause de ses « vertus militaires » — et aussi parce qu'ils ne pouvaient faire autrement — et ils le prièrent de présider rassemblée.
On nomma d'abord trois chefs de bataillon au lieu de deux, Prouille, Dangerville et Itier : Prouille, lieutenant-colonel des chasseurs à pied, était à Paris, et Dangerville, lieutenant-colonel des arquebusiers, avait été pris ou tué à Saumur, mais ils devaient être conservés « puisqu'il n'y avait rien à dire sur leur conduite », et Itier avait reçu, le 27 juin, du général Fabre-Fonds, le grade de chef de bataillon. Le quartier-maître Sabatier fut invité à continuer ses fonctions, et il eut le grade de capitaine parce qu'il avait « rempli les devoirs de sa place avec probité, intégrité et dextérité ». Fontenelle et Arnold gardèrent pareillement les fonctions d'adjudantmajor qu'ils avaient obtenues naguère et ils eurent, en outre, le grade de capitaine.
L'assemblée décida ensuite que les officiers oubliés par Ronsin et Fabre-Fonds seraient tous replacés par ancienneté de service et de grade aux termes de la loi. « Il existe, disai1>-elle énergiquement, à Paris, aux hôpitaux et autres endroits, des officiers prétendus renvoyés sans forme ni justice, ce qu'elle ne peut voir sans dou-. leur. » Elle arrêta donc que leur place leur serait conservée de droit, et elle nomma capitaines Montanier, Grets, Anselme Nordon, Kuelkens, Pignard, Derrou, Glouet et Millet. Ce dernier, devenu ac^yudant général de la légion avec le titre de lieutenant-colonel, reconnaissait que ce grade était onéreux à la République ; « j'en fais, dit-il, hommage à la nation », et l'assemblée, louant son noble désintéressement, le proclama capi-
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taine « avec d'autant plus de joie qu'il avait déjà rempli les devoirs de cette place avec zèle ». Trois autres, Roze, Maugras et Rime , furent, nommés capitaines parce qu*ils étaient les lieutenants les plus anciens.
Vint la nomination des lieutenants : Weber, Rouillé, Hille flls, Bo, Parrenin» Stein, déjà lieutenants dans l'infanterie de la légion, gardèrent leur emploi, et rassemblée leur adjoignit les plus anciens sous-lieute* nants, Pemy, Béroud, Baudin, Barguet et Guénot.
Restaient les lieutenants en second ou sous-lieutenants. L'assemblée conserva ce grade à Poiseau, portedrapeau de la légion, et le déféra à neuf autres sergentsmajors, dont quelques-uns, Redelsperger , Aldorf, Dudouit, avaient servi dans la brigade germanique.
La compagnie d'artillerie attachée à la légion suivit désormais le 22® régiment d'infanterie légère. Elle garda son capitaine en premier, François Martin, et elle eut pour capitaine en second Abraham Preuss.
Ce 22® régiment d'infanterie légère ne dura pas. Il fit son devoir dans la guerre de Vendée. Au 12 août 1793, lorsqu'il flit formé à Saumur, il comptait 874 hommes; au 2S décembre, il avait perdu près du tiers de son monde. Mais, comme disaient les membres du conseil d'administration, ce petit corps, quoique déjà désorganisé, s'était distingué, et, s'il avait conquis un peu de gloire, il l'avait payé de ses fatigues et de son sang. A la fin de 1796, il constitua, avec plusieurs autres bataillons, la 13® demi-brigade d'infanterie légère de seconde formation (1).
(1) Lettres du conseil d'administration, 25 déc. 1793 et 6 février 1794; procès-verbal de la formation, 12 août 1793 (A. 6.) ; Rousset, Les Volontaires, 395.
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La cavalerie de la légion germanique devait former d'abord le 24® régiment de chasseurs à cheval; mais cette dénomination fut remplacée presque aussitôt par celle- de !!• hussards (1).
Le 11® hussards ne comptait, le 26 juin 1793, que 387 hommes — au lieu de 1020 — et il n'avait que 349 chevaux, dont 100 en très mauvais état. Sa formation fut marquée par des actes d'injustice criante et de favoritisme révoltant..
Le colonel ou chef de brigade que Ronsin choisit, n'appartenait pas à' la légion germanique. C'était un ancien bijoutier, nommé Avice, électeur de Paris, qui se vantait d'avoir « déployé en 1789 l'esprit révolutionnaire dans la section de la Halle aux blés ». Capitaine de la garde nationale, puis lieutenant de gendarmerie dans l'armée du Nord, il était devenu capitaine au 12® dragons et chef d'escadron au 8® hussards. « Il est, écrivaient les représentants au ministre, bon patriote et bon officier, digne de fixer votre attention (2). »
Il y eut quatre chefs d'escadron. Trois sortaient de la légion germanique, Hébert, Hamberger et Magiu. Les représentants avaient nommé Magin commissaire des guerres. Mais le régiment pourrait-il exister s'il n'avait pas un quartier-maître instruit? Ronsin fit
(1) Décret du 28 juillet. Le régiment fut formé le 27 juin k Tours et le 13 juillet à Angers. Le 15 juillet, les représentants envoyèrent le colonel Avice « présenter au ministre l'organisation du régiment » en le priant de statuer le plus tôt possible. Avice, dit Haindel, à force de tourmenter les bureaux et les comités, fit « changer ce régiment de chasseurs en régiment de hussards ». Ce 1 1' hussards devint, en 1803, le 29* dragons qui devint, en 1811, le C« chevau-légers lanciers.
(2) Richard, Tallien et Choudieu à Bouchotte, 13 juillet (A. G.).
entrer Magin au li<! hussards en lui donnant le grade de chef d'escadron, et quelques mois plus tard, lorsque Magin sollicita Tes fonctions de commissaire des guerres à Melun, Ronsin déclara que mieux valait le laisser où il était.
Les amis de Ronsin furent placés dans le nouveau régiment: Grammont, Robert et Vincent comme capitaines, et un jeune homme sans expérience, Georges Ronsin, comme sous-lieutenant (1).
Plus de trente officiers de la légion germanique ne recouvraient pas leur emploi. Beffroy et Burac les avaient dénoncés à Ronsin et à Fabre-Fonds comme des aristocrates. « Ils craignent, dit l'un d'eux, que nous ne leur demandions compte de leur conduite et des canons, des drapeaux qu'ils ont perdus. »
Le 26 juin, à Tours, après avoir passé en revue la cavalerie de la légion et annoncé qu'elle serait désor^ mais constituée en régiment, Fabre-Fonds ordonnait, au nom de la loi, à douze officiers de cuirassiers — le lieutenant - colonel Beaupré, les capitaines Ismert, Camus, Nagtglas, les lieutenants Fontenier, Gapillon, Ganizert, Bruchon, Bertolde, Valder, Darnaud et Tad-
(1) Od sait ravancement de Grammont : il était adjudant général le 30 juillet et chef de brigade le 3 août ; Ronsin. général en chef de Tarmée révolutionnaire, le prit comme chef d'état-major et demanda pour lui au mois d'octobre le grade de général de brigade en disant qu'il s'était montré depuis 1789 (() un des plus ardents défenseurs de la République et que, s'il n'était pas ancien militaire, il était ancien révolutionnaire. Cf. sur Robert le livre de Chassin» La Vendée patriote, I, 5i9. Vincent était sans doute frère ou cousin dii secrétaire général ; une fois capitaine, il fut nommé adjoint aux adjudants généraux de l'armée révolutionnaire, mais il ne rejoignit pas. Georges Ronsin sortait, du 5* bataillon des fédéré» nationaux ; il était lieutenant lorsqu'il fut tué au passage du Mincio le 25 décembre 1800.
judant Piet — de mettrô pied à terre et de rendre leurs armes, et il les faisait conduire sous une escorte dé cinquante hussards à la maison d'arrêt de TOratoire. L'ordre de Fabre-Fonds fut, selon l'expression de Beaupré, un coup de foudre pour les douze offlcierSé Us s'inclinèrent. Seul, Beaupré demanda s'il pourrait connaître les motifs qui déterminaient le général à traiter ainsi de bons et braves militaires. « Ce n'estj répliqua sèchement Fabre-Fonds, qu'une affaire de forme, et vous sortirez dans vingt-quatre heures. » Au bout de huit à douze joQra» après n'avoir été ni écroués, ni interrogés, les officiers furent remis en liberté. Ils allèrent voir Fabre-Fonds et le prièrent de leur restituer armes, chevaux, équipages. « Tout cela, leur répondit-il, ne vous était plus nécessaire, et je l'ai donné à d'autres qui en avaient besoin. » Mais le conseil du département d'Indre-et-Loire ne cachait pas son indignation, et il certifia que Beaupré, Ismert et leurs compagnons n'étaient « inculpés en rien », qu'ils avaient été « arrêtés arbitrairement sous prétexte d'une prétendue comptabilité ».
D'autres étaient en même temps dépouillés de leur emploi. Les blessés, les malades, tous ceux qui, au 26 juin, étaient dans les hôpitaux furent renvoyés. A mesure qu'ils arrivaient à Tours, le général de brigade Beffroy, leur ancien chef, leur délivrait des congés de licenciement.
Tous étaient outrés de colère. Chaillou, qui méritait pour son courage à la bataille de Saumur d^être colonel du nouveau régiment, était licencié ! Perrier et Revert, qui gisaient couverts de blessures, l'un à l'hôpital de Saumur, l'autre à l'hôpital d'Angers, étaient licenciés! Gautier, blessé lui aussi, et souffrant encore de ses
11® HUSSARDS ET 2^ LÉQER. itS
plaies, était licencié ! Yan Yessem, le héros da pont Fouchard, était licencié ! Malaquin, qui avait tué Dommaigné, aurait donc été, s'il avait survécu, licencié comme lés autres! « Le scélérat Ronsin, écrivaient plus tard Bertolde et Yalder, abusa des autorités que la représentation nationale lui avait confiées, pour placer ses parents et protégés; il nous fit arrêter et incarcérer; au moment même où nous nous battions avec les rebelles de la Yendée, nous nous sommes vus tout à coup foudroyés par ce Cromwell, sans qu'on nous eût donné connaissance d'aucun arrêté nominatif d'une persécution aussi outrageante. »
Tous se plaignirent à Paris ; ils s'élevaient hautement contre Ronsin et la <c cabale ronsiniste », contre Fabre- Fonds, contre Beffroy, contre ceux qui les avaient destitués et remplacés par des <( fuyards », par des « enfants ». Au nom du corps des cuirassiers, Beaupré invoquait la justice du ministre. « Quel acte de despotisme, s'écriait-il, on n'en a pas d'exemple chez les Orientaux ! » Quoi ! on leur ôtait leurs chevaux, leurs équipages, leur armement qu'ils avaient payés ! On les privait de leur état! On rejetait comme indigne de servir tout ce qu'il y avait de courageux et de patriote dans l'ancienne légion germanique ! Si les généraux se conduisaient de la même façon envers les autres corps, il n'y avait plus à s'étonner des échecs que la République éprouvait en Yendée ! Et Beaupré demandait que le ministre rétablît dans leur emploi les officiers « injustement opprimés » et leur fit rendre leurs armes, leurs chevaux et leurs équipages, leur fît payer les appointements qui leur étaient dus : « Les cuirassiers, concluaitil, n'ont jamais mérité un pareil traitement; les injustices commises envers eux ont causé la destruction d'un
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des plus beaux et des plus braves régiments de càva- Jerie de la République ; ce corps était devenu la terreur des rebelles de la Vendée; aujourd'hui, presque tous les cuirassiers ont quitté. »
Plusieurs de ces officiers se présentèrent à diverses reprises au ministère de la guerre. Ils portaient dés marques de leurs blessures et il parut aux adjoints, à Audouin et à Sijas, qu'ils avaient ce caractère de franchise naturel aux vieux soldats. Mais Bouchotte leur répondit qu'ils devaient s'adresser aux représentants du peuple près l'armée des côtes de la Rochelle. Us regar* dèrent, non sans raison, cette décision du ministre comme un déni de justice. Ces représentants étaient-ils encore en fonctions? N'avaient-ils pas regagné Paris? Et ceux qui restaient n'avaient-ils pas donné la main à leur destitution?
Trois d^entre eux, trois lieutenants, Darnaud, Bertolde et Valder, prirent une résolution désespérée. Us n'avaient plus les moyens de subsister, et le quartiermaître Magin leur avait refusé la solde qui leur était légitimement due. Ils obtinrent de l'adjoint Sijas une feuille de route et allèrent s'engager dans le 18« dragons. « Nous avons préféré, disaient-ils, servir notre patrie comme dragons plutôt que de végéter à Paris (1). »
Les autres recoururent aux Jacobins, « amis de la République et protecteurs des opprimés ». Ils retracèrent, dans une lettre au club, le courage que les cuirassiers avaient déployé dans la journée de Saumur et
^ (I) Beaupré à Couchotte, 6 août et ii octobre 1793; Bertolde et Valder au minisire, 22 février 1794, et aux représentants Baudot et Garrau, Dax, vend, an III ; rapport du 21 août 1793 sur une lettre de Bertolde, Valder» Piet et Darnaud (A. G.).
Tindigne conduite de Fabre-Fonds et de Beffroy envers eux; ils protestèrent contre Tordre arbitraire qui les forçait « de quitter la défense de la patrie et de venir des champs de la Vendée demander justice » ; ils rappelèrent qu'ils étaient plébéiens, qu'ils comptaient soit dix, soit quinze, soit vingt années de services dans les troupes de ligne et qu'aucun d'eux n'était officier avant la chute du roi. La Société, touchée, leur donna des défenseurs officieux, Hassenfratz et Rousseau. Ces deux Jacobins remirent au ministre la lettre des officiers et Bouchotte, convaincu, écrivit en marge : « Faites droit aux demandes de ces officiers qui ont dû être compris dans le tableau des officiers des régiments ou bataillons provenus de la' légion germanique (1). »
Or, il était évident que ces officiers ne pouvaient être compris dans les états, puisqu'ils avaient été licenciés et remplacés. Bouchotte et ses adjoints reconnurent qu'en cette circonstance toutes les lois étaient violées, que leur devoir était de réintégrer les officiers, de leur payer tout leur dû, de leur rembourser le prix de leurs chevaux et de leurs effets, et, en outre, de « faire justice des intrigants et ci-devant nobles qui avaient pris leurs places et qui se targuaient de la protection des représentants qu'ils avaient circonvenus ». Us reconnurent tout cela. Mais l'intérêt des nouveaux chefs, du général Fabre-Fonds, des représentants n'était-il pas de cacher ou d'altérer la vérité? Était-il possible de réintégrer aussitôt les,« réclamants?» Le ministre n'osa prendre un parti, et le rapport qui propose de rétablir et de dédommager les « braves officiers injustement licenciés )>, se termine par ces mots : Sans décision.
(1) Lettre du 8 septembre et rapport du 28 octobre 1793 (A. G.).
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Du reste, poar répondre aux « réclamants », il fallait à Bouchotte le procès-verbal du licenciement de la légion germanique, et ce procès-verbal manquait. Le ministre n'avait donc pas la connaissance officielle des faits. Les bureaux présumaient que la légion avait été licenciée ; mais, en droit, ils la considéraient seulement comme désorganisée, puisqu'ils n'avaient ni actes, ni protocoles, ni revues qui constataient le licenciement. Vainement, à différentes reprises, Bouchotte pria les représentants du peuple et le général en chef Rossignol de lui envoyer le procès-verbal de cette opération. « Je n'ai appris, écrivait-il le 28 juillet aux commissaires de la Convention, que par des voies individuelles, que la légion germanique a été licenciée par vous. » Les représentants ne firent aucune réponse, et Rossignol déclara que Fabre-Fonds, chargé du licenciement de la légion, pouvait seul donner des renseignements. Le ministre finit par recourir à Fabre-Fonds. Le général n'avait-il pas dressé un procès-verbal en exécution d'un arrêté des représentants du peuple près l'armée ? Fabre- Fonds répondit qu'il ne pouvait produire cette pièce : il n'avait fait qu'assister Ronsin, adjoint du ministre, et il n'avait été que 1' « agent secondaire » de Ronsin, que r « agent exécutif sous la surveillance immédiate de Ronsin » ; l'unique procès-verbal qu'il connût et que le ministre avait sans doute reçu, c'était la revue passée par le commissaire des guerres ; quant à l'acte qui constatait les motifs du licenciement, il n'avait pas été rédigé, et lui, Fabre-Fonds, n'avait « agi, à dire vrai, que sur les indications verbales et notices par écrit de Ronsin (1)».
(1) Bouchotte aux représentants, 28 juillet; Jourdeuil à Rossignol et à
Autre embarras de Bouchotte. Le 11* régiment de hussards n'avait remis ni état de formation ni pièces nécessaires à la confirmation des grades, et les bureaux ne purent obtenir qu'au mois d'avril 1794 un simple état sommaire des officiers. Pareillement, le procèsverbal de la formation du 22^ régiment d'infanterie légère et de la nomination de ses officiers» signé par le général Salomon et le commissaire des guerres Rabel» était ignoré du ministre; Ronsin ne Tavait pas envoyé, et Bouchotte n'en reçut une copie, certifiée par le conseil d'administration, qu'au mois de février 1794(1).
C'est pourquoi, durant quelques mois, le ministère ne fit ou ne confirma aucune nomination.
Heyden demandait le 6 février 1794 que le commissaire-ordonnateur des guerres fît passer une revue de subsistances à tous les officiers, sous-officiers et soldats de la légion germanique qui se trouvaient à Paris ou dans les environs de Paris; il avait, disait-il, épuisé ses moyens à secourir tout ce monde qui, depuis huit mois, était à sa charge, et le devoir du ministre était de donner des « routes » à ces braves gens qui n'avaient d'autre désir que de rejoindre les armées. Bouchotte répondit qu'il ne pouvait faire droit à cette requête tant qu'il n'aurait pas entre les mains le procès-verbal du licenciement de la légion.*
Schwarz-Lenoir, capitaine aux chasseurs à pied de la
Fabre-Fonds, RossigQol à Fabre-Fonds, Fabre-Fonds à Rossignol et à Jourdeuil, 30 septembre, 1"^ octobre, 15 novembre 1793 et 19 janvier 1794 (A. G.).
(i) Cf. le rapport présenté au Comité le 12 juin 1794 et la copie du procès-verbal du 22* régiment, Saumur, 6 février 1794 (A. G.).
légion, nommé agent national de la commune de Ghoisysur-Seine, désirait un certificat du ministre qui constaterait qu*il n*était ni destitué ni démissionnaire. Le ministre répondit à Schwarz-Lenoir qu'il ne pouvait délivrer ce certificat, qu'il ignorait les motifs du licenciement dé la légion, que le procès-verbal de l'opération ne lui était pas encore parvenu.
Il fit la même réponse au capitaine Ismert et au lieutenant-colonel Beaupré.
Ismert avait obtenu un passeport de capitaine pour se rendre au H® hussards qui stationnait à Vitry-sur- Marne. Le conseil d'administration ne le reçut qu'à titre provisoire en alléguant que toutes ' les places étaient prises. Ismert réclama ; Bouchotte répliqua qu'il ne pouvait rien tant qu'il n'aurait pas le procès-verbal de formation du régiment.
Beaupré eut semblable accueil : Bouchotte assura qu'il n'avait pas destitué les officiers de cuirassiers, qu'il ne pouvait prononcer sur cette affaire; Beaupré, disait-il, devait s'adresser au comité militaire de la Convention.
Les représentants près l'armée des côtes de la Rochelle, Richard, Choudieu, Tallien, écrivirent à Bouchotte qu'on avait omis de placer parmi les officiers du 11® hussards le sous-lieutenant Bellegarde, alors en détachement à Niort , et ils louaient ce Bellegarde : son civisme^ son courage avaient attiré leur attention ; dans une seule affaire, il avait eu son cheval tué sous lui et recevait deux coups de feu ! Le ministre ne pourrait-il réparer une erreur involontaire causée par l'éloignement de Bellegarde? Le secrétaire général Vincent répondit que le ministre n'avait pas organisé le nouveau régiment, que le citoyen Bellegarde n'était pas connu danç
rancienne formation, qii* « on ne pouvait par conséquent s'en prendre à l'administration dé la guerre (1) ».
Pourtant; peu à peu et partiellement, justice se fit. Un article de la capitulation portait qu'en cas.de licenciement de la légi^on germanique, les officiers devaient recevoir deux mois, et les sous-officiers et soldats un moisde jpaye. Cet article fut. exécuté. En vain, un frère et adjoint du minîstre,^ Noôl Bouchotte, remontrait que si la légion avait été licenciée après la guerre, la gratification allait de soi;: mais que les of^ciers entrés au 22« régiment d'infanterie. légère et au 11*. hussards ne devaient rien toucheir, qu!on ne pouvait les considérer comme licenciés puisqu'ils obtenaient un nouvel emploi, que ceux-là seuls qui n'étaient pas placés avaient des droits à la gratification ; ) encore fallait-il qu'ils aient « une conduite pure >.'Les officiers et soldats incorporés au 22« régiment d'infanterie j légère avaient déjà reçu leur « mois de licenciement ». On dut le donner à tous ceux qui le demandaient, et la mesure fut ratifiée, le 21 juin 1795, par un arrêté du Comité. .
Grâce aux représentants, plusieurs officiers de la légion recouvrèrent bientôt leur emploi.
Van Yessem avait un certificat signé par les généraux témoins de sa belle action. Il menaça Fabre-Fonds de se plaindre à la Convention, et au bout de quelques jours, non sans beaucoup de peine, il entrait comme capitaine au 11* hussards.
Chaillou, Perrier, Gautier furent de même réintégrés. Le 18 août 1793, à Saumur, Choudieu et Richard
(i) Heyden à Bouchotte, 6 février 1794; SchwarzàJourdeuil, 7 janvier, et Jourdeuil à Schwarz, 8 février ; note du il septembre 1793 ; lettre des représentants, du i5 juillet, et réponse de Vincent (A. G.).
écrivaient que le général de l'armée des côtes de la Rochelle leur rendrait compte, sans nul délai, des nominations et des exclusions des officiers de la légion germanique, et que Chaillou et Perrier, restés à Saumur par suite de leurs blessures, entreraient au !!• hussards pour y reprendre leur grade, conformément à la loi. Chaillou fut nommé chef d'escadron, Gautier, lieutenant, et Perrier, sous-lieutenant.
Déjà étaient punis les auteurs réels du « déchirement » : Dangerville et Laurent, Befifroy et Burac.
Dangerville avait disparu après la bataille de Saumur.
Laurent, devenu capitaine au 11* hussards, avait été accablé de faveurs. Les représentants le chargeaient d'activer la levée des chevaux de luxe. Rossignol louait son patriotisme, son zèle, ses talents militaires, et le faisait nommer, à la fin de septembre, adjudant général chef de bataillon dans la division du général Chalbos. Il regrettait la mort de Dangerville et menaçait encore les anciens chefs de la légion qu'il avait dénoncés. « Je vous préviens, écrivait-il au ministre, de vous défier de la faction germanique, composée de dilapidateurs et quelque chose de plus; «lie lève la tète, attendu que celui qui a le papier de preuve, a été pris par les rebelles et blessé de deux coups de feu. » Mais l'espérance d'un nouvel avancement le consolait et il promettait de faire merveilles dans les pays où il était, dans ces pays « pourris du plus cruel royalisme ». Quelques jours plus tard, il était à son tour jeté en prison (1).
(1) Laurent à Bouchotte, 2 octobre 1793 (Â. G.). Nous n*en savons pas davantage sur le compte de ce personnage. Les chefs disent dans leur
Beffroy et Burac avaient, après la bataille de Saumur, obtenu, des représentants, le grade de général de brigade : Beffroy, commandait toutes les troupes à cheval de Tavant-garde, et Burac, toutes les troupes d'infadterie(l).
Mais le passé de Burac se dressait contre lui. Le 5 juin, des députés extraordinaires du département des Bouches-du-Rhône se présentaient au Comité de salut public, devant Barère, Gambon, Danton, Delacroix, Guyton et Treilhard, pour dénoncer Burac, et le Comité décidait de demander un rapport sur la conduite de cet officier et de le faire surveiller. Le surlendemain, deux conventionnels du Var, Escudier et Charbonnier, dénonçaient derechef Burac au Comité. Chasteigner- Burac, disaient-ils, avait été, au !•' décembre 1789, un des agents les plus actifs d*Âlbert de Rioms. II « percerait » les soldats dans les casernes pour les exciter à tirer sur le peuple; il déclarait dans un lieu public, devant Escudier même, que les troupes de la marine s'étaient couvertes d'infamie en refusant d'obéir à leur général et que, s'il avait disposé de 300 hommes, il aurait exterminé la garde nationale de Toulon. Il s'était échappé, ajoutaient Escudier et Charbonnier, mais en 1791, à Paris, au café de Foy, il avait été « un des dogues que l'aristocratie lâchait contre les patriotes » ; il n'avait pu se faire employer par Monge dans les troupes de la marine et il était entré à la légion germanique sous le nom de Burac. Le Comité garderait-il
Exposé succinct (p. 2) qu*il m est dans les prisons de Tours, prévenu d*un délit grave », et Beaufort-Schœnebourg, qu'il « est entre les mains de la justice ».
(i) Richard, Bodin et Tallien au Comité, 14 juin i793 (A. G.).
au service de la République un homme aussi dangereux, un homme qui « professait par ses discours et sa conduite les maximes de Tesclavage et de la contrerévolution », un homme < capable de tout livrer à Tennemi! » Ne fallait-il pas Tarrèter sans délai, ainsi que ses afAdés, et mettre les scellés sur leurs papiers? Le Comité pria le ministre de prendre les mesures qu'exigeait une pareille inculpation. Mais le ministre savait que Burac avait perdu, le 4 juin, à l'affaire de Trémont, les canons de la légion germanique et que le conseil d'administration du corps avait résolu de demander compte à Burac et de ses actes et des pièces d'artillerie enlevées par les Vendéens. Il savait qu'à la journée de Saumur, Burac avait abandonné l'infanterie de la légion qui s'était jetée dans le château de Saumur. Le 30 septembre, Burac fut suspendu : « Il est instant, disait Bouchotte, de lui ôter les moyens de nuire. »
Beflfroy eut le même sort. Le ministre n'ignorait plus qu'il était noble, qu'il avait été page de la chambre du roi, qu'au soir de la bataille de Saumur, à 4 heures, il avait emmené ses chevaux, ses équipages et ses bagages, mais qu'il avait laissé dans son logis les drapeaux et étendards de la légion, que ces insignes avaient été pris par les Vendéens, traînés dans les rues et mis en lambeaux. « Les plaintes, écrivait le représentant Philippeaux au Comité, s'accumulent contre Beflfroy, ci-devant noble qui, suivant les rapports multipliés qui me sont fait^, rendit la place de Stenay aux Prussiens. » Beflfroy fut suspendu le môme jour que Burac, et tous deux ne reparurent plus aux armées (1).
(l) Rec. Aulard, IV, 453, et V,297 ; Escudier et Charbonnier au Comité, 7 juin ; Beaupré à Bouchotte, d2 octobre (A. G.) ; cf plus haut, p. 93.