‹ La législation directe par le peuple et ses adversairesChapitre 6 sur 11 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Lorsque j'ai réclamé pour le peuple son bon droit, le droit de faire ses lois lui-même, sans intermédiaires, j'ai prévu raccueil favorable qu'allait trouverVidée nouvelle au sein de la démocratie en général; mais j'ai compris également que contre cette idée se tournerait l'opposition ardente de tous ceux qui ont intérêt à maintenir le système actuel. Il n'en pouvait pas être autrement. Les hommes qui ont joui des bénéfices de ce système, soit qu'ils aient rempli l'Europe du retentissement de leurs discours souvent fort médiocres et toujours stériles, soit qu'ils aient fait prédominer leurs vues dans les assemblées , tenu le pouvoir et profité du partage des places , ces hommes ne pouvaient manquer de s'opposer à un principe qui enlève aux uns les avantages que nous venons d'énumérer et qui empêche les autres de les conquérir.

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Mais ce que je dois déplorer, c'est que même un des guides reconnus de la démocratie , qu'un homme qui s'est toujours dit ami du peuple, qui a possédé la confiance des masses , puisse s'égarer jusqu'à nous combattre par les sophismes les moins fondés et par des assertions peu honorables pour ce peuple qu'on dit toujours vouloir sauver , mais qu'en définitive on ne veut que gouverner.

Heureusementcejeu trcmipeur des ambitions quelquefois bien intentionnées , mais toujours induites en erreur, restera dorénavant sans résultat. Nous sommes arrivés au point où le peuple reconnaîtra ses amis à un signe certain , à la volonté nettement exprimée, de se confondre dans ses rangs, sans aucune arrière-pensée de se servir d'une fausse humilité comme d'un marchepied pour dominer sur tous. Il repoussera ceux qui viendront lui dire : « Au milieu de tes législateurs je serai ton flambeau, ta providence! » Ses seuls amis seront ceux qui lui crieront : « Défie-toi des impuissances, des faiblesses individuelles; que l'individu reste dans son rôle naturel ; la collectivité seule peut sauver la collectivité ; le peuple ne peut avoir d'autre guide que le peuple entier. »

C'étaient là les premières réflexions que suscita en moi la brochure de Louis Blanc, intitulée : Plus de Girondins, travail par lequel l'ancien membre du gouvernement provisoire se proclame adversaire de la L^islation directe par le peuple, comme l'avaient déjà fait, mais avec plus de mesure , MM. de Girardin et Anatole Leray. En effet, M. de Girardin ne rejette que conditionnellement la nouvelle doctrine; il récarte parce qu'il croit avoir trouvé mieux ; Louis Blanc , au contraire, n'en veut dans aucun cas, il se retranche dans le régime parlementaire, déclarant nettement qu'il n'en veut pas sortir.

Nous allons répondre aux attaques de ces hommes distingués ; mais dans leur intérêt aussi bien que dans celui

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de la démocratie, nous aurions voulu que notre tâche ne fût pas aussi facile qu'elle Test réellement.

Les objections qui ont été soulevées se rapportent, en partie, au principe de la Législation directe, en partie à la possibilité de sa réalisation ; mais j'observe que Louis Blanc seul a voulu prouver cette prétendue impossibilité d'exécution, en s'entélant à comprendre mal une explication écrite en un français , sinon élégant, du moins parfaitement clair.

Commençons parles objections émises contre le principe lui-même. Que le lecteur me pardonne si j'entre dans quelques questions assez inutiles à traiter, mais ce sont mes adversaires qui m'y obligent en les soulevant. Je dois les suivre sur leur terrain.

Je crois qu'aucun démocrate ne me contredira si j'établis d'abord : que le droit ne se fabrique pas, ne se fait pas, qu'il existe indépendamment de notre volonté, planant audessus de l'humanité comme règle toujours invariable, promulguée par la nature elle-même.

En cela je suis d'accord avec Emile de Girardin qui dit avec Destutt de Tracy :

« Que les lois de la nature existent antérieurement et supérieurement aux nôtres , que le juste fontamental est ce qui leur est conforme, et que l'injuste radical est ce qui leur résiste ; et que , par conséquent , nos lois postérieures doivent, pour être réellement bonnes, être conséquentes à ces lois plus anciennes et plus parfaites. »

Je suis encore d'accord avec Louis Blanc qui écrit, en invoquant le grand nom de J.-J. Rousseau :

« Vous m'avez appris que ce qui est bien et conforme à l'ordre est tel par la nature des choses, indépendamment des conventions humaines. »

Je suis enfin de l'avis de M. Anatole Leray qui constate la même vérité dans plusieurs passages de ses articles publiés par le journal la Presse.

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Mais ce n'est pas assez de reconnaître que le droit naturel, absolu, existe; il faut savoir le lire, l'interpréter; et cette interprétation peut- on l'abandonner dans la société actuelle aux lumières et à la volonté de chaque individu pris isolément? Il est incontestable que non ! car la différence des positions, les préjugés, les vices créés par une organisation basée sur l'exploitation du plus grand nombre par le plus petit , et par-dessus tout l'intérêt particulier excité outre mesure et devenu presque conviction par le temps, ont tellement faussé les notions les plus simples d^i droit naturel que chacun se fait facilement un droit à son usage exclusif, depuis le noble qui voudrait écraser le vilain de corvées jusqu'au prolétaire quiréclame, avec moi, le droit au travail et le droit au sol. Proclamez donc dans le moment actuel l'abolition de toute interprétation sociale du droit; remplacez donc cette interprétation sociale par Vinterprétation individuelle , et, dans un clin d'œil , la société ne sera qu'un amas de débris. Après avoir traversé une crise épouvantable, elle devra recommencer l'œuvre de la civilisation, mille travaux, mille expériences qui nous font toucher presqu'à notre but final.

Louis Blanc et Emile de Girardin ne contestent nullement cette nécessité d'une interprétation sociale du droit ; mais M. Leray a l'air de ne pas partager cette opinion , quoiqu'en définitive il soit parfaitement de mon avis. Pour déblayer le terrain de la discussion et pour procéder méthodiquement , je crois nécessaire de le démontrer.

Après avoir attaqué vivement, et dans plusieurs articles, toute interprétation sociale du droite M. Leray conclut dans la Presse du iS mai de la manière suivante :

« Que reste-t-il à faire en présence de cette situation?

<K Entrer hardiment dans la voie de la transformation sociale indiquée dans notre premier article; conclure à

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Fassociation libre et volontaire en politique comme en religion.

« Le fédéralisme des opinions et des partis , tel que nous venons le proposer , c'est raffranchissement du despotisme de l'État en même temps que du despotisme féodal ou des majorités démocratiques. C'est, en un mot, rinauguration du règne de la liberté et de l'indépendance de chacun.

« Ce but fixé , mettons tout en œuvre pour mobiliser les éléments sociaux , afin qu'ils puissent s'unir par attraction et sympathie et non plus adhérer par la force de coaction ou de la violence extérieure.

« Que les cosaques de la France puissent aller se ranger sous le sceptre de Nicolas; que les républicains, à leur tour, ne soient pas contraints d'aller fusiller leurs confrères d'Italie; que les légitimistes puissent s'entendre pour relever un trône à l'objet de leur culte et de leurs hommages; mais que, de leur côté , les partisans des réformes sociales puissent largement et facilement travailler à la réalisation pratique de leurs idées et de leurs projets. Faisons justice de toutes ces inventions de publicistes de cour, d'historiens vendus , de philosophes de fait qui ont subordonné le droit et la raison aux frontières , aux octrois, aux cours de fleuves et aux chaînes de montagnes. Â bas tous ces mensonges politiques, tous ces prétendus droits nationaux, internationaux, droits de genre, de famille, de classe et de règne, arbitrairement tracés par les naturalistes de la diplomatie sur la carte de l'humanité.

€ .... Nous croyons proposer la seule forme d'organisation politique et gouvernementale relativement rationnelle . et vraie à cette époque d'évolution anarchique, sceptique et négative, protestante et révolutionnaire, dans laquelle nous nous trouvons. »

Tout ceci est clair et précis. Quelques petits scrupules

naissent bien ehez M. Leray et lui font dire quelques lignes plus bas :

€ Nœis savons que si la théorie est absolue, la pratique est essentiellement relative; que si Tune ne se préoccupe que du point d'arrivée , l'autre est obligée de tenir compte du point de départ. »

Mais cette restriction est tellement vague, qu'elle laisse complètement debout ce qui la précède. D'ailleurs, notre adversaire tai-méroe a soin d'informer notre ami V. Hennequin qu'il n'entend s'occuper que delà « société actuelle, » que »i des systèmes d'une application immédiate , instan* tanée. » En un mot, il croit que sa théorie est « la théorie du moment. ^

Dès aujourd'hui donc et pour l'avenir plus d'intei^prétation sociale du droit, plus de législature! Mais par votre proposition ainsi motivée, avez-vous en effet écarté cette interprétation sociale que vous voulez détruire? Quant à moi , je le nie, et je vous le prouverai par une question fort simple. Après avoir aboli aujourd'hui même toute législature, que ferez-vous de la législation actuelle? que ferezvous du Code civil, du Code pénal, des Codes de procédure? Les laisserez-vous subsister, ou les abolirez- vous en bloc? Si vous les laissez en vigueur, vous conservez une interprétation sociale du droit, l'interprétation actuelle , napoléonienne ; vous gardez la pire de toutes, c'est-à-dire une interprétation qui serait immuable , éternelle avec tous ses défauts, points de mire constants de la démocratie.

Avouez, M. Leray, que vous ne vous êtes pas occupé de ce côté de la question ! Ou vous vous êtes engagé impitoyablement à décréter l'abrogation immédiate des Godes, vous voulez qu'ils tombent avec la législature ; ou bien vous êtes en contradiction avec vous-même , et malgré votre haine contre toute interprétation sodode du droit, vous allez rejoindre, après un vaste détour, les enï^emis 4^ tout

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progrès, ceux, en un mot, qui combattent pour l'immobilité absolue dans la législation. Choisissez donc : ou ajoutez l'abrogation des Codes à l'abolition de la législature, ou déclarez-vous partisan des hobereaux de 1789, comme des bourgeois les plus enragés d'aujourd'hui. 11 n'y a pas de milieu !

L'abolition des Codes! Non , vous n'y pensez pas! Vous l'auriez dit d'ailleurs , car on ne passe pas sous silence une affaire aussi importante. L'abrogation instantanée des Codes , — car , comprenez bien , il la faudrait instantanée , puisque l'absence de toute législature vous fermerait la voie de la transformation et de l'annulation successive; — l'abolition des Codes, opérée sans retard, et vous espéreriez retenir le prolétaire dans son bouge, empêcher qu'il ne se loge dans le palais qu'il a aidé à construire? vous espéreriez lui faire respecter vos jardins, vos parcs , vos champs? Mais ce serait de la folie! Et le dirai-je? je mépriserais le prolétaire qui, perdant par l'abolition de la législature tout espoir d'une interprétation plus rationnelle du droit , voudrait subir et respecter cependant les effets de la législation actuelle, même sans y être forcé par le fusil désarmé du gendarme et le canon démonté de l'armée.

Et ne voyez-vous pas l'impossibilité de votre système par les exemples mêmes que vous citez? Aux légitimistes, dites-vous, la liberté de faire revenir, de couronner Henri V, de lui obéir ; à nous le droit de nous en moquer. Ne comprenez-vous donc pas que reconnaître aux uns le droit de proclamer la légitimité, c'est reconnaître en même temps qu'elle existe pour vous? La légitimité lie toute la France ou personne ; c'est là son essence. Si Berryer veut un roi pour lui , il doit nécessairement vous l'imposer. La légitimité est comme la propriété, qui existe pour tous ou pour personne. C'est un autre exemple qui vous condamne.

Mais laissons là les déclamations inutiles. Comme moi,

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vous voudrez une interprétation sociale du Droit; vous devez nécessairement la vouloir. Vous l'exigez probe, éclairée, nette et concise, respectant la liberté de tout le monde; vous voulez que peu à peu elle se fasse presque inutile, qu'elle se détruise elle-même autant que possible : d'accord ; mais ceci nous amène à la question d'application.

Récapitulons :

Il y a trois points qui ne nous divisent plus. E. de Girardin , Louis Blanc, Leray , Considérant et moi, nous reconnaissons tous, sans exception, que le véritable droit, le droit naturel, absolu, est au-dessus de toute fixation humaine; nous voulons tous, nos écrits en témoignent, une société dans laquelle toute interprétation sociale de ce droit devient à peu près inutile; mais nous confessons aussi tous, sans exception, que dans le moment actuel l'abolition de l'interprétation sociale qui implique nécessairement l'abrogation immédiate des Codes, de toutes les lois enfin, ne peut avoir lieu. Ajoutons qu'on ne saurait imaginer une société sans aucune interprétation sociale du droit naturel; on peut restreindre cette interprétation, proposer, comme moi , sa dernière transformation ; on ne peut pas s'en passer complètement. Dans le phalanstère de Fourier, par exemple, on la retrouverait encore, s'exerçani, comme le fait bien remarquer Considérant dans les Quatre Crédits, d'après un mode qui rappelle exactement la Législation directe. Certes! on n'y ferait plus de lois contre le vol, le meurtre, etc.; mais administrer, disposer des choses, n'est-ce pas une interprétation sociale du droit?

Ceci admis, et on doit l'admettre à moins que l'on ne soit la rébellion incarnée contre toute logique; — ceci admis, je pose la question : A quel organe doit-on confier l'interprétation sociale du droit?

La confiera-t-on à une seule personne? C'est l'origine de ce qu'on pourrait appeler le droit despotique oriental.

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La confiera-t-on à quelques-uns, à un petit nombre? On aura le droit féodal dans les États où Ton ne fait que guerroyer, où ce petit nombre se composera de soldats heureux ; on aura ce qu'on peut appeler le droit bourgeois (droit français actuel) dans les États où Ton travaille assidûment, où ce petit nombre se recrutera dans la bourgeoisie. Mais le suffrage universel , me dira-t-on , ne changera-t-il rien à ce résultat? ne pourra-t-il pas envoyer des prolétaires sur le banc des législateurs? Non, il ne le pourra pas. Un prolétaire qui entre dans l'enceinte du corps législatif n'est plus prolétaire. Il a un salaire élevé ; il est un homme influent; il a à sa disposition les places, les bénéfices; il peut faire de grosses spéculations. Un tel homme est bourgeois, il pensera, il agira en bourgeois; en un mot, il est ce que sont d'anciens ouvriers devenus de puissants industriels , de riches fabricants. L'expérience prouve que ces gens se font bourgeois de cœur comme ils le sont de position, à quelques exceptions près. Le soldat, devenu maréchal de France, est-il encore soldat? Nous disons : non ! il est grand seigneur.

Confiera-t-on enfin l'interprétation sociale du droit atout le peuple? Ce serait l'origine d'un véritable droit populaire, précurseur du droit naturel , absolu , dont l'avènement ne se ferait pas attendre longtemps.

Emile de Girardin choisit le premier parti, et il crée son maire de France; il veut le despotisme pur, pour le réduire ensuite à l'impuissance par une menace continuelle de destitution.

Louis Blanc veut conserver le petit nombre de législateurs, c'est*à-dire l'assemblée législative; il agit en bourgeois conservateur, quoiqu'il ne pense pas comme tel.

Considérant et moi, enfin, nous demandons la Législation directe par le peuple, parce que nous sommes con-

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vaincus que le peuple entier est le meilleur garant des droits acquis et qu'il accordera plus facilement que tout autre organe les droits qui nous manquent ; nous pensons et nous agissons en hommes qui ne reculent devant aucune conséquence naturelle de la démocratie et de sa belle devise : Liberté, égalité, fraternité.

Singulière erreur! évolution inexplicable de deux hommes fort distingués !

Emile de Girardin , le champion vaillant de la liberté individuelle , le partisan infatigable du progrès , sMmagine qu'il fera naître la société nouvelle de ce qui fait l'essence même de la tyrannie et de l'arbitraire : le pouvoir législatif exercé par un seul. Pour arriver au bien , il passe par le plus grand mal reconnu , quitte à le neutraliser par quelques précautions. Il administre à la société un poison combiné avec un contre-poison qui peut faillir et qui faillira.

Louis Blanc, l'homme qui, un des premiers, a miné le pouvoir de la bourgeoisie , qui a été la victime de <ïette bourgeoisie, consacre ses efforts à détourner le dernier coup qui la dépossédera définitivement d'une puissance qu'elle eût autrefois raison de revendiquer, mais dont le monopole entre ses mains constitue une intolérable usurpation; car elle n'a légitimement droit, comme tous, qu'à la juste part d'influence qui revient à chaque membre, à chaque fraction de la grande collectivité. Louis Blanc veut réparer la machine détraquée , à l'aide de laquelle on a battu en brèche toutes nos libertés et semé la destruction dans nos rangs. Il fait des projets de réformes partementaires quand les parlements se sont suicidés; ils s'obstine à rester aveugle , quand tout le monde ouvre les yeux. Sortant des premiers rangs de la démocratie , il se fait dorénavant un de ses traînards.

Et qu'il ne se plaigne pas! qu'il ne dise pas que je le juge trop sévèrement! Je n'ai qu'une intention : celle de le

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ramener vers nous et de l'arrêter au bord de l'abîme où il veut se laisser choir à la suite de la réaction. Qu'il réfléchisse sur sa conduite !

Deux principes sont en présence :

La Législation directe par tous, principe sacré, juste; plus sacré-, plus juste en tout cas que les deux autres formes d'interprétation sociale du droit. Elle a existé chez toutes les nations de l'antiquité; mais Louis Blanc la repousse , sans même daigner accorder au peuple une expérience.

La législation par une assemblée, système usé, jugé par ses fruits. Ici l'expérience a été complète; durant cinquante ans elle a épuisé toutes les formes, toutes les variétés, mais en vain : elle donne toujours pour résultat tous les faits scandaleux que nous avons vus s'accomplir dans ces derniers temps et dont l'impression douloureuse est trop fraîche pour que nous ayons besoin de les énumérer.

Qu'importe! Louis Blanc veut que l'expérience se répète, se répète toujours !

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l'idée gouvernementale de louis blanc.

J'ai démoDtré dans le chapitre précédeut que la société ne peut pas se passer d'une interprétation sociale du droit et que cette interprétation doit avoir nécessairement lieu par un seul, par plusieurs ou par tous.

Le choix entre ces différents modes de législation n'est pas à éluder, il est inévitable.

Est-il besoin maintenant d'indiquer auquel de ces trois modes la démocratie s'arrêtera? est-il besoin de constater qu'elle s'est ralliée de tout temps à l'interprétation par tous, et que ce principe, qu'elle a eu toujours la sincère volonté d'appliquer, n'a été que faussé par la fiction représentative, mais nullement abandonné par la démocratie qui dans le système représentatif croyait trouver sinon la Législation directe, au moins la Législation indirecte par tous.

En vain voudrait-on contester ce fait d'une immense valeur dans cette discussion. En attaquant notre principe on attaque donc non-seulement la base fondamentale, mais aussi les traditions les plus pures de la démocratie, et cette dernière a l'obligation de rayer impitoyablement de la liste

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de ses partisans tous ceux qui, démasqués par la position politique, avouent ouvertement qu'ils n'ont jamais reconnu ni cette base ni ces traditions historiques de notre grande opinion.

Nous comprenons qu'un démocrate puisse dire avec nous : « Le mode d'application actuel, le système représentatif, annule complètement notre principe sacré de la législation par tous; au lieu de servir ce principe, il le tue; cherchons donc un autre mode d'application. »

Mais nous ne comprendrons jamais qu'un démocrate puissedireavecLouis Blanc :« La démocratie, par lesystème représentatif, a voulu donner des fonctionnaires-législateurs au peuple ; le mode actuel de les faire nommer et révoquer est vicieux et j'en propose par conséquent un autre. »

Ce serait commettre tout simplement un anachronisme; ce serait nier d'un seul mot la démocratie que de vouloir lui assigner une base absolument pareille à celle sur laquelle s'appuyait Israël, lorsqu'il se nommait un fofictionnaire appelé le roi Saiil, pour le remplacer ensuite par un autre qui s'intitula le roi David. Le principe serait le même, il n'y aurait qu'une différence d'application. Je prouverai d'ailleurs que Louis Blanc devra nécessairement et logiquement arriver au même résultat qu'a obtenu le peuple de Jéhovah quelques centaines d'années avant l'ère chrétienne.

Afin que Louis Blanc ne m'accuse pas de donner à ses paroles un sens qu'elles ne peuvent avoir, je me fais un devoir de les citer textuellement :

« Que le noir ne puisse pas être représenté par le blanc, ce qui est général par ce qui est particulier ; que la représentation de la souveraineté, dans le sens rigoureux du mot, soit une fiction, et que théoriquement le souverain ne puisse avoir d'autre représentant que lui-même, nous n'avons pas à y contredire, et pour notre compte, le mot que

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nous avons toujours employé de préférence est celui de mandataire, lequel exprime en effet beaucoup mieux que celui de représentant le rapport de dépendance qui existe entre l'élu et ses électeurs (1). »

Oh ! il n'y a pas de doute. Vous, avec vos idées gouvernementales, vous avez dû préférer la dénomination de mandataire. Faisant abstraction du beau principe démocratique qui a donné naissance à la prétendue représentation, saisissant la chose exactement, comme si elle n'avait pas été l'œuvre d'une erreur mais d'une intention formellement exprimée, nullement préoccupé de redresser cette aberration d'un principe qui n'est pas le vôtre, vous avez dû vous servir de préférence d'une expression conforme à vos notions du système actuel, pendant que la démocratie, elle, devait chérir au contraire cette dénomination de représentant qui rappelle si exactement non ce qu'elle a fait mais ce qu'elle a voulu créer : la législation par le peuple représenté fidèlement par ses élus. Ah ! croyez-moi ; si vous voulez sincèrement défendre les assemblées législatives, il faut l'entreprendre en partant de l'idée qui a fait adopter ce reste de l'époque de la féodalité; il faut chercher à prouver que les assemblées représentent en effet le peuple. Vous succomberez, mais vous n'aurez pas substitué au principe fondamental de la démocratie un autre principe qu'elle ne peut s'approprier en aucun cas.

Hais écoutons encore :

€ Lorsque le souverain confie à des citoyens choisis par lui la fonction législative, sauf à les remplacer s'ils sont insuflfeants, à les renvoyer s'ils sont inhabiles, à les châtier s'ils sont infidèles, est-il permis de dire que, soumis à de semblables conditions, ces citoyens agissent comme repi'ésentants du souverain? Évidemment non, puisque le

(i; Pluê ii Girendim, page ^.

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souverain n'est sujet ni à être remplacé, ni à être renvoyé, ni à être puni, toutes choses absolument incompatibles avec ridée de la souveraineté. En quelle qualité agissent donc les citoyens dont le mandat porte le double caractère de la révocabilité et de la responsabilité? Ils agissent en qualité de fonctionnaires. »

On voit que je n'ai rien exagéré. Le principe de la représentation qui rappelle toujours que tout doit se faire jpar le peuple, est escamoté pour faire place à un système de fonctions qui indique que tout doit se faire pour le peuple et sans le peuple et qui aboutit logiquement à l'inamovibilité et à l'hérédité. Et par quels incroyables sophismes Louis Blanc cherche-t-il à accorder ce système avec l'idée de la souveraineté du peuple ! Oh ! le beau souverain que celui qui même de droit ne peut pas faire ses lois ! Il ^st vrai qu'il peut remplacer les fonctionnaires, s'ils sont insuffisants, c'est-à-dire quaîid ils ont commis des sottises; il pourra les châtier, s'ils sont infidèles, c'est-à-dire *çuanrf de mamaises lois ont été votées. Mais ces sottises, il ne peut les réparer; ces mauvaises lois, il ne pourra les abroger, car ce serait de la Législation directe bien constatée, ti Louis Blanc est fort âpre en logique. N'a-t-il pas même reproché à Ledru-RolUn de m'avoir concédé la Législation directe tout entière par cette simple raison que l'ancien ministre de l'intérieur exige l'acceptation ou le rejet des lois par un simple vote du peuple?

Quoi qu'il en soit de ce système de fonctions, toujours est-il que si je professais la doctrine que Louis Blanc a le malheur d'émettre dans son livre des Girondins, je n'oserais plus m*appeler démocrate sans rire de ceux qui voudraient bien me croire.

Que Ton en juge par le simple exposé que je chercherai à faire aussi fidèle que possible.

Louis Blanc s'efforce d'établir d'abord que le peuple ne

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peut pas être législateur. « Si la société, dit-il, était aujourd'hui ce qu'elle devrait être, ce qu'elle sera sans doute un jour ; si elle ne se composait pas d'une foule d'intérêts qui se combattent, de volontés qui se heurtent, de croyances qui se nient réciproquement et se calomnient, de passions qui se font une guerre constante, furieuse, implacable; si elle ne se divisait pas en riches et en pauvres; si, pour tout dire, elle ne formait qu'une vaste famille, vivant sous la loi d'une fraternelle égalité, je concevrais la réalité de cette formule gouvernement direct du peuple par lui-même, nonseulement au point de vue des mandataires à choisir, mais encore au point de vue des choses à décider. Et pourquoi? parce qu'alors le peuple serait un, parce qu'alors sa volonté serait une; parce qu'alors les décisions pourraient être prises à l'unanimité, condition logiquement et rigoureusement nécessaire pour qu'on soit autorisé à dire : C'est le peuple qui a parlé.

« En sommes-nous là? Est-il une question, une seule question qui, posée aujourd'hui devant tous, ait la moindre chance d'être résolue à l'unanimité par un vote? Une majorité d'un côté, une minorité de l'autre, voilà ce que comporte l'état d'insolidarité où nous vivons. Encore ceci n'est-il vrai que dans les questions non complexes, où tout se réduit à un oui et à un non. Et c'est ce que vous appelleriez fastueusement le gouvernement direct du peuple par lui-même! J'affirme, moi, au nom de l'évidence et sans crainte d'être démenti, que c'est tout bonnement le gouvernement du plus petit nombre par le plus grand nombre.

« Votre prétendu gouvernement direct du peuple par

lui-même n'étant que le gouvernement direct du plus petit nombre par le plus grand , il reste à savoir sur quel titre se fonde le droit du plu^ grand nombre à gouverner le plus petit. »

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Ce droit, notre adversaire ne le trouve, ne l'aperçoit nulle part.

« Récusera-t-on Tautorité de Montesquieu? Récuserat-on l'autorité de Rousseau? Récusera-t-on l'autorité de Robespierre? » s'écrie-t-il, après avoir cité leurs paroles , « soit. Raisonnons d'après la nature des choses.

« Est-il vrai, oui ou non, en thèse générale :

« Que les hommes éclairés sont en plus petit nombre que les ignorants?

« Les âmes dévouées en plus petit nombre que les cœurs égoïstes?

« Les amis du progrès en plus petit nombre que les esclaves de l'habitude?

« Les propagateurs des idées justes en plus petit nombre que ceux qui répandent, admettent ou sont disposés à admettre les idées fausses?

« Donc, en thèse générale, demander que le plus grand nombre gouverne le plus petit, c'est demander, contrairement à l'intérêt de tous, de tous sans exception, contrairement à l'intérêt du peuple :

« Que l'ignorance gouverne les lumières;

« Que l'égoïsme gouverne le dévouement;

« Que la routine gouverne le progrès;

« Que l'erreur gouverne la vérité? »

Débarrassée de son cortège de phrases, l'opinion de Louis Blanc peut donc se résumer dans ces deux thèses :

« Le peuple aurait le droit de faire ses lois , mais seulement à Vunanimité, et c'est impossible dans la société actuelle.

a La majorité du peuple pourrait faire les lois > mais elle n'en a pas le droit. »

Et puisqu'un droit impossible n'est pas un droit, il résulterait de cette explication claire et catégorique que le peuple de notre temps n'a aucun droit en matière gouver-

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nementale; que Louis Blaac le déclare nettement hors du droit gouvernemental. Au premier coup d'œil on pourrait croire que je tombe dans l'exagération ; mais pour se convaincre de la vérité de mon assertion , on n'a qu'à poser à Louis Blanc cette simple question :

Quel est donc le droit du peuple en matière gouverne^ mentale ?

Et Louis Blanc dira gravement : Je veux bien consentir à ce que le peuple choisisse des mandataires , des fonctionnaires pour faire les lois ; je n'accorde pas cela comme droit, mais je conclus une convention à cet effet, parce que cela me convient pour le moment.

Et Louis Blanc ne sera que logique; à l'expression de votre indignation il répondra froidement :

Tout le peuple aurait bien le droit de désigner ses mandataires, mais seulement à Vunaîiimité, et c'est m\e utopie.

La majorité pourrait bien les choisir, mais eUe n*en a pas le droit.

Mais peut-être trouvera-t-on que je vais trop loin et^que je tire de la théorie gouvernementale de mon adversaire des conséquences impossibles; peut-êti^e m'objectera-t-on que nommer des mandataires n'est pas un acte aussi important que celui de faire directement une loi, et que ce n'est par conséquent pas la peine d'appliquer à la première chose le même raisonnement qu'à la seconde.

Ce serait une immense absurdité. L'élection des mandataires est un fait autrement grave que la discussion et le vote direct de telle ou telle loi. La Législation directe ne s'occupe que d'une matière de législation après l'autre, elle procède par détails; aujourd'hui je subis la volonté de la majorité , demain je contribue à l'imposer en faisant à mon tour partie de cette majorité : l'élection, au contraire, peut amener et amène ordinairement tout d'un coup un sysième

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complet de gouvernement et de législation entièrement contraire à la volonté du peuple. La Législation directe se trompera quelquefois , mais ce sera toujours dans un seul point : l'élection perdra tout d'un seul coup de dés , témoin l'assemblée constituante, l'assemblée législative et tous les parlements de l'Italie et de l'Allemagne.

Louis Blanc, du reste, a parfaitement bien compris quelle conclusion formidable contre son assemblée de fonctionnaires-législateurs nous allions tirer de la thèse qu'il oppose à la Législation directe et qui confère le droit de légiférer uniquement à Vunanimilé des voix de tout le peuple.

« On objectera peut-être, dit-il, que c'est pourtant de la sorte (par majorités) qu'il en va dans toute assemblée des mandataires du peuple, puisque la majorité y fait loi. L'objection porte complètement a faux.

« Dans une assemblée composée de citoyens qu'on a élus comme les plus éclairés de tous, il n'existe pas, il ne saurait exister entre la majorité et la minorité cette énorme disproportion de science , d'intelligence , d'éducation , d'études, d'expérience, d'habileté, qui existe nécessairement au sein d'une civilisation imparfaite ou corrompue , entre le plus petit nombre et le plus grand nombre pris en masse. Dans toute assemblée de citoyens élus, et par cela seul qu'ils sont élus, la majorité et la minorité, sous le rapport de la compétence, se valent ou sont cen^^es se valoir, et voilà ce qui rend raisonnable, ià, cette loi du plus grand nombre qui, ailleurs, ne présente plus le même caractère. »

De pareils arguments ne peuvent s'attribuer qu'à la nécessité de défendre par tous les moyens possibles une cause que l'on juge d'avance presque perdue. Comment! vous voyez , tout le monde voit qu'au sein de toute assemblée il y a scission profonde dans les questions les plus simples, scission radicale même là où il y avait presque

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unanimité dans la nation , comme par exemple dans ce qui concerne l'état de siège, et vous prétendez que dans ces assemblées on ne trouve pas une énorme disproportion de science, d'intelligence, d'éducation, d'études, d'expérience, d'habileté. Mais alors il y a mauvaise foi, soit dans la majorité , soit dans la minorité, puisque l'une dit oui où l'autre dit non, puisque l'une vocifère où l'autre applaudit?

Il y a mauvaise foi dans l'immense inajoritéAes assemblées, car vous , ami de la minorité, vous devez naturellement porter en vous la conviction que ce sont vos amis, et non leurs adversaires, qui défendent la cause du progrès et de la liberté.

Quel meilleur argument que le vôtre pourrais-je vous donner cojitre les assemblées et pour la Législation directe par le peuple?

Mais retournons à votre théorie. Nous avons vu qu'il n'existe aucune raison de ne pas l'appliquer aux assemblées législatives de la même manière que vous l'avez adaptée vous-même à notre système de législation. D'ailleurs, vous y refuseriez-vous sérieusement? L'assemblée législative que vous proposez serait-elle plus qu'un expédient? Franchement, je ne le crois pas, et rien dans votre livre ne m'autorise à nourrir une autre opinion, tandis qu'il nous révèle, par certains passages indiscrets, que vous n'ignorez pas où votre théorie aboutit finalement, c'est-à-dire à la dictature.

Oui , votre théorie vous conduit nécessairement , fatalement, à la dictature, au despotisme; non pas à ce despotisme organisé, réglé , que nous avons connu jusqu'ici sous le nom de monarchie, mais à un despotisme plus effrayant encore, à un despotisme anarchique, à la dictature permanente, mais variable et abandonnée au plus heureux, au plus fort.

Je n'aurai pas grand'peine à l'établir.

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Vous avez écarté le peuple parce qu'il ne peut pas être unanime dans chaque mesure législative.

Vous avez nié le droit législatif de la majorité du peuple ; ce droit n'existe pas pour vous.

Vous éloignerez, dès qu'elle vous gênera, rassemblée que vous concédez; vous l'éloignerez, ou parce qu'elle repose sur une simple convention et non pas sur un droit; ou encore (si vous reconnaissez le droit, ce qui ne peut pas être), vous l'écarterez, parce qu'elle ne pourra pas prendre ses décisions à Vunanimité,

Vous nierez encore le droit législatif de la majorité d'une assemblée.

Vous écarterez enfin chaque fraction de peuple ou d'assemblée et chaque majorité de fraction par le même procédé.

Que vous reste-t-il donc encore?

Le pouvoir législatif n'appartenant de droit à personne , il vous reste à proclamer qu'il appartient par cela même à celui qui peut le saisir. Vous voulez, en un mot, la légitimité du fait brutal, la dictature du plus habile, du premier venu. On savait bien que vous étiez partisan de la dictature, mais on croyait que vous en reconnaissiez la nécessité pour une courte période seulement. Dorénavant, on pourra penser que vous la voulez permanente, éternelle. Après avoir tiré de l'idée gouvernementale de Louis Blanc ses conséquences logiques , la dictature et ses abus, il convient d'examiner ce que mon adversaire dit en faveur du système représentatif, auquel il se rallie pour le moment d'une manière ostensible , sinon sincère.

Ici ma tâche devient plus facile que jamais. En effet, Louis Blanc ne sait trouver rien de bon, rien de saillant pour défendre un système dont il indique quelquefois luimême énergiquement le côté faible et auquel il n'aurait pas dû prêter le secours de sa plume, sans être certain de pou-

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voir renverser dans tous ses points l'acte d'accusation que nous avons dressé contre les assemblées.

Quelles bonnes raisons ne faudrait-il pas pour faire revenir vers le régime parlementaire l'opinion publique si bien éclairée par les événements des dernières années ! Il y a lieu de s'étonner que Louis Blanc n'ait pas senti cela , lui, témoin, comme nous tous, de la débâcle politique causée par les assemblées qu'avait convoquées la démocratie européenne.

« Oh! j'avoue, dit-il, qu'en contemplant le spectacle qu'offre aujourd'hui l'Assemblée, en récapitulant ses actes, en examinant la nature des passions qui animent la droite, leur aveuglement, leur emportement, on est porté naturellement à s'écrier : « Si l'Assemblée n'existait pas ! » Mais qu'on approfondisse la situation , qu'on en recherche les causes. Est-ce parce qu'elle est l'Assemblée, que l'Assemblée exerce une si déplorable action? N'est-ce point parce qu'elle existe en dehors de toutes les conditions auxquelles il est rigoureusement indispensable que des mandataires du peuple soient soumis? Où ces membres de la majorité parlementaire actuelle qui tremblaient et se cachaient en Février, puisent-ils aujourd'hui l'audace de braver les sentiments du pays? Si, élus pour une année seulement, ils avaient pu être, à l'expiration de cette année, cassés aux gages comme des commis infidèles; si la honte de la révocation avait pu leur être infligée; si, dépouillés par la Constitution de cette prérogative de l'inviolabilité qui les couvre, ils avaient pu être mis en accusation, auraient-ils osé ce qu'ils ont osé? auraient-ils mutilé le suffrage universel? auraient-ils ordonné l'expédition de Rome (4)? »

Ces lignes me pénètrent d'une tristesse profonde. Certes!

(1) Plus de Girondins, page 89.

je n*ai pas une fort haute idée des classes soi-disant éclairées, mais il faut que leurs préjugés les aveuglent complètement, obscurcissent entièrement leur intelligence, pour qu'un homme qui est un des esprits dirigeants de l'époque, ait pu écrire de pareilles choses. Comment ! vous reconnaissez que le jeu libre d'une institution ne produit que le mal, rien que le mal, et vous ne la condamnez pas? vous ne l'abolissez pas? vous proposez la répression pour changer la somme du mal en bien ; de manière que ce bien aurait sa véritable source dans la punition ! Comment ! vous avez là devant vous des législateurs et vous nous dites : « Oui, je l'avoue, abandonnés à eux-mêmes, agissant librement, ces hommes ne feront que des lois iniques ; ils exploiteront et opprimeront le peuple ; ils négligeront ses affaires et le feront froidement mourir de faim : mais montrons-leur des geôliers, le bague, le rocher lointain de Noukahiva, et ces mêmes hommes se transformeront comme par enchantement; ils seront intègres, justes, actifs; le fouet les forcera d'aimer et de respecter la liberté que nous ne respecterons pas en eux. » Quelle pauvre idée avez- vous donc de l'humanité, d'un grand peuple? La nation se sert d'hommes d'affaires qui l'abusent, qui ne valent rien, absolument rien, et vous ne voulez pas qu'elle les renvoie définitivement. Non ! forcez-les de faire le bien. C'est le seul conseil que vous ayez à donner.

Et ce qui est curieux, c'est que ce système de répression est destiné à fonctionner, non contre une infime minorité, comme cela arrive ordinairement dans de pareils cas, mais contre une immense majorité, contre les deux tiers de l'Assemblée; car c'est cette majorité qui est le véritable législateur dont vous voulez corriger les idées.

Mais voyons donc si ce système de répression est possible. D'abord, qui fera la loi de répression? Sera-ce l'Assemblée elle-même? Mais a-t-on jamais vu un corps

LÉGISLATION DIBECTE. "7

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politique se mettre librement dans une dépendance complète d'un autre corps politique, ce corps fût-il même le peuple? N*a-t-on pas vu toujours le contraire, c'est-à-dire tendance à s'affranchir de chaque tutelle, de chaque surveillance, quelque peu gênante, quelque raisonnable qu'elle fût? L'histoire de l'humanité n'est-elle pas jusqu'à ce jour l'histoire des usurpations? En veut-on la preuve? c'est Louis Blanc lui-même qui nous la fournit. « La Constitution de 93, dit-il, porte un article ainsi conçu : Les députés représentants du peuple ne peuvent être recherchés, accusés, ni jugés en aucun temps pour les opinions qu'ils ont énoncées dans le sein du corps législatif.

« Lorsque cet article fut soumis à la Convention, Rabion le combattit vivement comme offrant un brevet d'impunité aux mauvais citoyens, et Bazire demanda l'établissement d'un tribunal devant lequel seraient traduits ceux qui parleraient contre l'établissement de la République »

« Qu'arriva-t-il cependant? que malgré les observations de Robespierre et sur une courte réponse de Thuriot, la Convention rejeta tout amendement à l'article précité et V adopta sans restriction .

« On avait proposé un grand jury national, institué pour garantir les citoyens de l'oppression du corps législatif. L'idée de cette institution, attaquée par Thirion, attaquée par Thuriot, abandonnée par Hérault-Séchelles, disparut enfouie sous le vote delà question préalable (1). »

Mais admettons qu'après un grand mouvement révolutionnaire vous puissiez faire dicter votre loi de répression par le peuple victorieux, quelle durée aura-t-elle? N'ayant pas une grande importance individuelle pour les masses, ne sera-t-elle pas abrogée plus facilement par l'Assemblée

(1) PluB de Girondins^ page 87.

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que le suffrage universel qui intéressait chaque Français individuellement? Bien fou celui qui voudrait en douter. Mais admettons encore que cela ne soit pas, qu'elle fasse éternellement partie des codes ; admettons de plus qu'elle soit rédigée avec assez de clarté pour pouvoir être appliquée, ce qui, dans le fait, est une nouvelle difficulté insurmontable : qui est-ce qui appliquera votre /oj? Nécessairement le peuple. Voilà donc le peuple juge des actions d'un représentant; le voilà juge des votes, entrant par conséquent dans des débats sur les raisons qui ont déterminé les votes; et Ledru-Rollin, de par le droit du talion, vous renverra à vos propres paroles :

« Mais comment le peuple acceptera-t-il les lois? (jugerat-il?) sera-ce simplement par oui ou non? décidera-t-il de ses destinées sans délibérations préalables, sans examen contradictoire, les yeux fermés, la lèvre immobile, au hasard? Non, n'est-ce pas? L'acceptation (le jugement)

entraîne la délibération préalable.' »

D'un autre côté, qu'aviendra-t-il de l'acte accompli et jugé? de la loi adoptée par les députés prévaricateurs? Le peuple annulera-t-il ces actes? abrogera-t-il ces lois? Si vous n'y consentez pas, votre répression est dérisoire, car vous ne la proposez pas pour jt^anir, mais uniquement pour nous préserver des mauvaises lois. Si, au contraire, vous consentez à l'annulation, à l'abrogation par le peuple, vous ne pouvez pas lui refuser le droit d'abroger seulement en partie la loi, si tel est son bon plaisir, « de l'amender, de la modifier, de la refaire, ce qui revient à la faire. Nous voici donc en plein (c'est encore vous qui parlez) dans le système de MM. Rittinghausenet Considérant. »

Soutiendrez-vous que la seule existence d'une loi répressive bannira l'intrigue, le mauvais vouloir, en un mot : les vices politiques de votre Assemblée législative? Ce serait un subterfuge que vous vous êtes déjà interdit par

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Taveu suivant qui mettra tous vos lecteurs dans une extrême stupéfaction :

« Mais que parlons-nous de révocabilité et de responsabilité? Ces garanties mêmes auraient été illusoires, avec le général Changarnier et ses canons. La violation du mandat est dans la certitude de l'impunité; et comment le mandataire ne serait-il pas assuré de Timpunité lorsqu'il tient la poignée d'un glaive dont la pointe s'appuie sur la poitrine du mandant? Voilà, voilà le mal : c'est à le détruire que consisterait le suprême remède. Vous aurez beau remplacer le mot représentant par le mot commissaire et le mot lois par le mot décrets, tant que nous pourrons voir des canons à mèche allumée sur nos places publiques, tant que nous aurons dans l'intérieur de nos villes des masses de soldats dressés à l'obéissance passive, la force brutale régnera et vos combinaisons politiques, quelles qu'elles soient, seront jeux d'enfants, Vous voulez le règne de la force morale, qui est la liberté? avisez alors à détrôner la force brutale, qui est le sabre (1) ! »

Tout cela est parfaitement vrai, tant que vous restez dans le système représentatif; mais alors pourqu4)i vous occuper de révocabilité et de responsabilité? pourqum ne pas vous occuper avant tout de V abolition de V armée?

Ici encore je vous prouverai qu'avec votre Assemblée vous tournez dans un cercle vicieux, sans espoir de trouver une issue.

Par la Législation directe vous pourrez abolir l'armée et assurer par conséquent la liberté. Le peuple votera cette abolition et fera exécuter la loi parce qu'aucune opposition ne sera possible. Mais une assemblée voudra-t-elle jamais détruire ce qui fait son pouvoir? Certainement non! elle tendra plutôt à augmenter l'effectif de l'armée, comme

(i) ?lm de Girondine, page 90.

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nous l'avons vu à différentes reprises. Pour éviter d*être contrainte à l'abolition, elle passera même, s'il le faut, par une guerre générale qu'elle aura soin d'allumer.

Et Louis Blanc le sait si bien que Fabdition de l'armée n'entre nullement dans ses projets.

« Plus de canons autour des villes de l'intérieur, dit-il, plus de soldats en deçà d'un rayon qui les relègue dans les villes frontières devant l'ennemi ; plus de prétoriens d'aucune espèce ! »

Ne croirait-on pas rêver? Il y a un instant Louis Blanc déclare hautement qu'avec le général Changarnier et ses canons toutes les garanties proposées seraient illusoires ; vous imaginez qu'il va demander l'anéantissement des armées permanentes : mais non, il les conserve pour les reléguer simplement dans une zone frontière, et il croit, ou plutôt il a l'air de croire que cette force armée respectera une ligne morale, tracée le long des frontières du pays.

Tous les projets de transformation politique de Louis Blanc se réduisent donc en définitive à désigner un Rubieon français; les flots bourbeux de la Somme et les eaux impétueuses du Drac, de par l'autorité de leur nom, vont sauver la France et former les barrières inexpugnables de la liberté. On trouve à peine le courage de répondre à des arguments pareils, vraiment indignes d'arrêter un seul instant le lecteur dans une époque aussi orageuse que la nôtre.

Eh bien ! avais-je raison de dire que Louis Blanc est en définitive aussi peu partisan des assemblées législatives que de la Législation directe? Comment pourrait-il l'être, lui qui reconnaît qu'elles ne font que du mal et qui ne trcfflve aucun remède à cet état de choses; car je lui fais l'honneur de supposer qu'il ne se fie nullement à la vertu préservatrice des eaux de son Rubicon.

Que Louis Blanc s'explique donc dairement. Comme membre de la démocratie je puis le sommer d'expri-

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mer nettement sa pensée. Pour être un des guides de la démocratie suflBrait-il, par hasard, de proposer à la légère quelques modifications politiques insignifiantes et impossibles, et de les déclarer ensuite soi-même insufiSsantes? Se contentera qui voudra de vos réminiscences de rhistoire romaine : je déclare, moi, que vous ne prenez ni la démocratie ni les démocrates au sérieux, et que votre livre des Girondins n*a été écrit que dans le but de conserver intact un gouvernement armé de pied en cap, gouvernement que les chances du hasard, selon vous, peuvent faire tomber aussi bien dans vos mains qu'elles l'ont jeté un jour dans les mains du général Cavaignac.

Tout ce qui précède était écrit et publié depuis longtemps ; l'épouvantable trahison du 2 décembre avait débarrassé le sol de la France et des ridicules partisans d'une dictature démocratique et des adorateurs de la corruption parlementaire. Un jour il nous arrive de Londres une réfutation énergique d'absurdes accusations lancées par Mazzini contre les chefs des différentes écoles socialistes. Louis Blanc est parmi les signataires de cette Réponse à Mazzini, dans laquelle je lis avec une joie extrême le passage suivant :

« L'exemple de Louis Bonaparte a tourné certaines têtes ; on se taille un royaume dans son étroite ambition ; on rêve coups d'État ; on prépare une réaction, à la condition de l'appeler sainte; on prend le geste du commandement; on affecte un langage impérial ; on aime à s'imaginer que la Démocratie européenne, elle aussi, attend son César. Triste aberration d'un homme qui se trompe de route, sur son

chemin, faute de bien savoir son but La Démocratie

européenne n'a nul besoin d'un César, surtout depuis que le 2 décembre est venu montrer au monde de combien de crimes se compose le succès des Césars heureux. »

Hélas! ma satisfaction fut de courte durée; je devais être rejeté dans le doute sur l'idée gouvernementale de

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Louis Blanc. Une brochure de ce dernier tombe dans mes mains; elle a été écrite à l'adresse de Louis Napoléon et réimprimée après le coup d'État du 2 décembre (1). J'y trouve la théorie suivante, laquelle, en Allemagne, ferait reléguer tout homme politique dans l'extrême réaction :

« Oui, Napoléon était né pour la guerre. Il avait trop la conscience de lui-même, pour ne pas comprendre que la paix aurait rendu oisives ses plus hautes facultés, et anéanti ce qui faisait la grandeur, l'originalité du rôle que lui avait assigné la Providence.

« Il faut s'arrêter sur ce mot de Providence, puisqu'il s'agit ici d'apprécier un de ceux que notre orgueil appelle grands hommes.

« Les grands hommes, en effet, ne sont que les serviteurs aveugles d'une force invisible qui leur confie, en les leur laissant igiiorer à eux-mêmes, l'accomplissement des plus vastes desseins.

« Les hommes qui s'agitent âmsnm sphère rétrécie agissent d'après Vimpulsion de leur liberté; bonnes ou mauvaises, leurs passions personnelles font toute leur vie, et leur activité ne fournit à l'histoire que de vains épisodes, que de purs accidents.**

« // n'en est pas ainsi de ceux qui laissent sur le monde de fortes traces. Comme ils ne peuvent faire un pas, sans pousser quelque peuple en avant ou en arrière, et que de leur existence dépend celle d'un grand nombre d'hommes, il est diflScile de croire que ce soit d'eux-mêmes qu'ils tirent l'impulsion qu'ils impriment autour d'eux. Cette impulsion vient d'EN HAUT. Les hommes médiocres sont libres dans leurs actes : les hommes supérieurs ne le sont pas. Les uns et les autres ne doivent pas être pesés dans la même balance )!>

(1) U Empire moins V Empereur, Bruxelles, au bureau de la Nation.

J*ai indiqué tout à Theure que sur la rive droite du Rhin tous les yeux chercheraient à découvrir sur l'habit de l'auteur de cette théorie une clef de chambellan ou la marque distinctive d'un maréchal de la cour; car cette théorie, c'est celle du DROIT DIVIN ; elle fait la base des gouvernements de Frédéric Guillaume, de Nicolas, de François Joseph.

L'imprudent! Qu'a-t-il à répondre, lui qui, on le voit, aurait été bonapartiste après le 48 brumaire; — qu'a-t-il a répondre au Soudan de France qui, par la bouche de l'archevêque de Bordeaux, de tous les évêques français, lui renvoie ses propres paroles :

9. Je ne puis pas faire un pas, sans pousser quelque peuple m avant ou en arrière; de mon existence dépend celle d'un grand nombre d'hommes. Ce n'est pas de moi-même que je tire l'impulsion que j'imprime atUour de moi. Cette impulsion vient d'en haut. Elle échappe aux appréciations des humains. Inclinez donc votre front jusque dans la poussière devant l'Élu, le bras de DIEU» dont j'exécute les volontés tant qu'il voudra se servir de l'humble instrument de son choix. »

Démocrates français! Louis Blanc vous donne un avertissement qui vaut plus que de l'or. Entremêlez l'amour de la dictature démocratique d'un peu de mysticisme, et vous aurez refait le droit divin et la légitimité.

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l'idée gouvernementale de m. Emile de giràrdin.

Après avoir fait la critique des idées politiques de MM. Anatole Leray et Louis Blanc, il me reste à examiner le système du célèbre rédacteur en chef de la Presse. Mon but n*est pas d'écrire une critique complète de ce système trop peu en harmonie avec les tendances de l'époque pour qu'il puisse jamais être question de le réaliser. Le monde marche si visiblement du pouvoir législatif exercé par un seul vers la législation' par tous, c'est-à-dire du despotisme à la liberté, de la misère au bien-être général, que tout système tendant non-seulement à arrêter l'humanité dans sa marche, mais à lui faire rebrousser chemin, s'écarte du terrain politique par cette tendance même, quelles que soient les véritables intentions et Tautorité du nom de celui qui le propose. Je veux faire seulement quelques remarques d'une portée générale ; l'erreur même d'un homme de la valeur de M. de Girardin ne doit pas être passée sous silence.

Dans le numéro de la Presse du 12 mars, le grand journaliste expose son système de la manière suivante :

« Le premier dimanche de mai de chaque année, qui-

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conque serait porteur d'une police d'assurance, visée par le percepteur et attestant qu'il a versé les trois premiers douzièmes échus, serait admis à voter.

« Le vote aurait lieu au scrutin secret et à la majorité relative des votants, par le suffrage direct.

« Il ne devrait être écrit ou imprimé qu'un seul nom sur chaque bulletin.

« Dans le cas où deux noms auraient été écrits ou imprimés, le premier seul serait compté.

« Le candidat dont le nom aurait réuni le plus grand nombre de voix, dans toutes les assemblées électorales de France et d'Algérie, serait proclamé ministre du peuple.

« Il serait élu pour un an. Il serait indéfiniment rééligible. Il serait assisté par deux ministres qu'il choisirait : le ministre des recettes, le ministre des dépenses.

« Les onze candidats qui auraient réuni ensuite, dans Tordre de dépouillement des votes, le plus grand nombre de voix, formeraient, de droit, la commission de surveillance et de publicité. Ces onze membres seraient également élus pour un an. Ils seraient aussi indéfiniment rééligibles.

« Par cette élection à double ressort, qui ferait

ainsi une juste part à la majorité et aux minorités, je donnerais satisfaction à deux sentiments contraires :

« Le sentiment de confiance, sentiment simple, exclusif de sa nature, et représentant l'unité, s'exprimerait exactement par le chiffre I ;

« Le sentiment de défiance, sentiment composé, formé de mobiles divers, s'exprimerait dans toutes ses nuances par le chiffre XI.

« Nul mécanisme n'est moins compliqué : deux roues qui s'engrènent et qui tournent en sens opposé.

« Cherchant, ai-je trouvé.? c'est ce que je vais essayer de vérifier par une hypothèse :

« Je suppose que le premier dimanche de mai dix mil-

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lions d'électeurs aient voté et que les voix se soient réparties

ainsi qu'il suit : A..., 4,000,000 de voix; B 3,000,000;

K 120,000; L 80,000; voix perdues 30,000;

total 10,000,000.

« A. personnifiant la majorité compacte, incarnant la confiance du pays, serait proclamé ministre du peuple.

« B. C. D. E. F. G. H. I. K. L. personnifiant la minorite divisée, incarnant les défiances des partis, les dissidences d'opinions, les rivalités d'intérêts, seraient proclamés membres de la commission de surveillance et de publicité. Ainsi la minorité deviendrait à son tour majorité; seulement, chacune de ces deux majorités, l'une résumant la confiance et l'initiative, l'autre la défiance et le contrôle, aurait une signification différente et une attribution distincte.

« En cas de désaccord entre ces deux majorités, entre l'initiative et le contrôle, c'est-à-dire entre le ministre du peuple et la commission de surveillance et de publicité, la partie la plus diligente des deux, ministre du peuple ou commission de surveillance, convoquerait l'arbitre suprême, c'est-à-dire le Peuple.

« Si le Peuple, être collectif, souverain juge, donnait raison à son ministre, sa manière de prouver qu'il lui donne raison serait de le réélire ; dans ce cas, les membres dissidents de lacojnmission de surveillance se retireraient; si, au contraire, le Peuple donnait tort à son ministre, sa manière de lui prouver qu'il lui donne tort, serait de le remplacer.

« Les onze membres de la commission de surveillance ne jugeraient jamais, ils avertiraient toujours, ils feraient ce que font les sentinelles qui veillent pendant que le poste dort ou dine.

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« Ils auraient pour principale fonction et pour devoir d'exiger que tous les actes du ministre du peuple et le budget de l'État reçussent immédiatement la publicité la plus entière et la plus fidèle. »

Ce système, on le voit au premier coup d'œil, est un accouplement monstrueux et par conséquent impraticable de deux principes qui s'excluent mutuellement, du despotisme le plus pur et de la souveraineté du peuple. Mais avant d'aller plus loin, je ne puis m'abstenir de faire un rapprochement fort intéressant. Dans le même moment où Louis Blanc admet la souveraineté du peuple en théorie, pour la rejeter ensuite dans la pratique par une singulière aberration de logique, Emile de Girardin procède de la manière inverse : il nie la souveraineté du peuple en théorie, pour la reconnaître ensuite sincèrement en pratique. Mais il ne faut pas oublier, et c'est ici le cas de le rappeler : reconnaître n'est pas appliquer.

« La souveraineté, dit Louis Blanc, étant le pouvoir suprême, celui duquel tout relève, il est de son essence d'être absolu. Mais si, étant absolu, ce pouvoir n'était pas incontestablement juste et tenu par chacun pour infaillible, loin d'être légitime, loin de constituer un droit, il aurait l'odieux caractère d'un fait écrasant et la souveraineté serait infâme. Oui, qu'un seul intérêt succombe, qu'une seule volonté soit opprimée, la souveraineté disparaît comme droit et ne subsiste plus que comme force. Car il est certain, il est historiquement constata qu'un seul homme peut, à un moment donné, avoir raison contre cent mille hommes, contre un million d'hommes, contre

tous les hommes, moins lui Donc la souveraineté, au

point de vue du droit, implique nécessairement l'idée d'universalité et ne saurait cesser d'être une abstraction que le jour oii serait réalisable, s'il doit jamais Vêtre, le gouvernement de tous par tous (à l'unanimité des voix). Sans

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cela, au lieu du peuple se gouvernant lui-m^e, nous avons une certaine partie du peuple gouvernant l'autre partie. Qui osera, dans ce cas, certifier que les actes seront toujours justes? Où sera la preuve de Tinfaillibilité des décisions? Le droit, est-ce un chiffre (1)? »

On pourrait demander à Louis Blanc : « Le gouvernement parlementaire que vous proposez, vous, ne lésera-t-il pas un seul intérêt? ne blessera-t-il pas une seule volonté? Et s'il n'est pas toujours incontestablement juste et infaillible, de quel droit le proposez- vous? de quel droit voulezvous imposer à une nation de. 35 millions la volonté de quelques centaines d'individus? Moi, je parle au nom de la dignité humaine, de ma dignité et de mon droit ; je ne veux pas obéir aux lois, à la délibération et à la confection desquelles je n'ai pas pris part. » La réponse serait assez embarrassante pour tout autre démocrate; mais Louis Blanc, lui, s'il voulait être sincère, répondrait en riant de votre ébahissement : « Il s'agit bien de jmtke, d'infaillibilité et de ménagement des intérêts; j'ai voulu prouver que le droit absolu n'étant nulle part dans la société, la force doit être partout. Je maintiens l'Assemblée comme expédient, comme la meilleure machine de guerre d'un homme lettré dans cette lutte acharnée des ambitions, exactement comme un général chercherait à s'appuyer, avant tout, sur son sabre. »

Emile de Girardin, au contraire, faisant du point d'arrivée de Louis Blanc son point de départ, pour arriver ensuite d'où Louis Blanc est parti, s'exprime de la manière suivante :

« Je place au même rang la souveraineté royale et la souveraineté nationale ; la souveraineté monarchique et la souveraineté numérique; la souveraineté d'un seul et la

(i) Plus de Girondins, page 80.

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souveraineté inexactement qualifiée : souveraineté de tous;

la souveraineté du roi et la souveraineté du peuple Faites

donc accorder ces mots : Souveraineté et Égalité ! Autorité et Liberté! Infaillibilité et Responsabilité! Erreur et Vérité!...

« La souveraineté nationale, la souveraineté collective, rinfaillibilité du nombre est le fondement sur lequel M. Ledru-Rollin essaye de reconstruire son édifice renversé.

« Le libre arbitre, la souveraineté individuelle, c'est-àdire la souveraineté au-dessus de laquelle il n'en doit exister aucune autre que celle de Dieu, la responsabilité de chacun, est la base sur laquelle je m'efforce de replacer la société ébranlée. »

Mais où est donc cette souveraineté individuelle, cette absence d'autorité législative àeinsle systèmedeM. deGirardin?

Je vois un ministre du peuple nommé par toute la nation. Plus cette machine gouvernementale marcherait dans le sens que vous indiquez mais que vous tenteriez vainement de lui imprimer, plus vous vous rapprocheriez du système de la souveraineté du peuple que vous rejetez pourtant si orgueilleusement.

La majorité du peuple nommera le législateur suprême ; elle choisirait, si l'élection pouvait être une vérité, celui dont les idées politiques et administratives lui paraîtraient être les plus sages, les plus justes. Règne de majorité!

La majorité du peuple décidera encore, en cas de conflit, entre le chef de l'État et la commission de surveillance. C'est elle qui détermine si un changement de système doit avoir lieu ou non. Règne de majorité!

Emile de Girardin a donc grandement tort de proclamer que l'avènement de son idée serait l'abolition des gouvernements de majorité; car de deux choses Tune :

Ou l'élection est une vérité, et alors il propose justement un gouvernement de majorité;

Ou l'élection politique est une indigne duperie (ce qui

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est mon avis, comme on sait), et dans ce cas son système est le gouvernement absolu, quoique temporaire, d'un seul ; il est, enfin, quelque chose de moins bon qu'un gouvernement de majorité. De ce dilemme Féminent publiciste ne sortira pas.

Je m'attends bien à une objection, mais elle ne pourrait pas être sérieuse. Mon maire de France, dira M. de Girardin, n*estpasun législaleur.

« En effet, qu'est-ce qu'un législateur? Histoire universelle et martyrologe humain, répondez!

« Ils répondent que les législateurs n'ont servi qu'à inventer des supplices et qu'à perfectionner des tortures •

« Ils répondent que les législateurs n'ont servi qu'à empêcher la liberté de déployer ses ailes, et l'arbre du travail qui porte l'Épargne pour fruit, d'étendre ses rameaux.

« Ils répondent que les législateurs n'ont servi qu'à retarder, dans sa marche, le progrès des sciences.

a Ils confessent, enfin, que tout ce qui s'est fait de bon et d'utile s'est fait contre eux et sans eux.

« Détruire cette imposture historique qui, trop longtemps, s'est appelée l'Autorité, c'est anéantir du même coup cette usurpation politique qui s'est appelée Puissance législative.

« Puissance ingénieuse à créer sans nombre des crimes et des délits imaginaires, des peines afflictives et des peines infamantes!... Des lois, il y en a assez : il y en a de trop... Les lois sont aux sociétés ce que sont aux édifices les échafaudages qui servent à les construire ; quand les édifices sont construits, non-seulement les échafaudages ne servent plus, mais ils nuisent. Si nous avons assez de lois, si nous en avons cent mille fois trop, s'il suffisait d'une seule loi pénale , acceptée de tous à l'unanimité, comprenant et punissant le meurtre, le viol, le rapt, l'attentat à la pudeur sur les mineurs, les voies de fait, le vol, la fausse monnaie,

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le faux en écriture publique, privée et en marque de fabrique, l'usurpation de nom, le faux témoignage, la banqueroute frauduleuse, l'abus de confiance, l'incendie volontaire, le bris prémédité de rails sur les chemins de fer, la rupture des fils électriques, l'attroupement sur la voie publique, enfin toute atteinte incontestable portée à la liberté d'autrui ou à sa propriété; pourquoi une assemblée législative, si ce n'est afin de renaettre perpétuellement en question tout ce qui a été décidé, et en péril tout ce qui a été conquis? »

Tout ceci est on ne peut plus obscur, contradictoire! Vous voulez détruire la puissance législative, dites-vous, mais comme le lecteur quelque peu attentif l'aura déjà compris, ce n'est évidemment pas cette pensée qui vous domine.

Comme Considérant, comme moi, vous vous eflbrcez, non à'aboliry mais de restreindre autant que possible l'interprétation sociale du droit naturel. La démence seule pourrait aller plus loin; car cette interprétation sociale, comme nous verrons plus tard , est Tunique justification , ainsi que tout l'avenir de la révolution. A la liberté individuelle, à l'interprétation individuelle du droit vous voulez accorder la part aussi large qu'il peut se faire sans violer le droit lui-même : mais par votre système nous ne nous approcherions nullement de notre but; il ne pourrait que nous en écarter davantage. Vous énumérez vous-même une douzaine de matières de législation qui doivent faire l'objet de la sollicitude législative de votre maire de France. Encore n*avez-vous pas, beaucoup s'en faut, épuisé le sujet; c'est ce que je vous prouverai sans introduire le moindre élément nouveau dans votre énumération. Pour appliquer les lois pénales dont vous admettez la nécessité, il faut des tribunaux, des cours de justice ainsi que des règles de procédure, et c'est ce qui est fixé ordinairement

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parles codes de procédure. 11 faulensuiteenriclûr votre Code pénal de lois punissant le juge prévaricateur; il vous faut des hommes pour exécuter les jugements et des lois qui règlent l'activité de ces fonctionnaires. L'usurpation de nom suppose des lois sur l'état civil, peut-être même sur le mariage et le divorce.

Enfin, je trouve dans votre liste un mot, un mot qui à lui seul imposera à votre ministre du peuple une activité législative incessante. Ce mot, c'est celui de propriété. Puisque vous reconnaissez la propriété, il faut en déterminer le sens, les titres, la transmission, etc., et pour maintenir vos règlements, il est nécessaire d'avoir des tribunaux civils et par conséquent un code de procédure et des tarifs d'huissiers. 11 faut de plus une loi d'expropriation pour cause d'utilité publique; il faut... mais pourquoi continuer? Pouvez-vous encore supposer que dans votre système les codes ne soient plus que des recueils de formules, des modèles d'actes utiles à consulter et bons à suivre? Ne vous ai-je pas démontré d'une manière assez claire que votre maire de France, s'il pouvait exister, serait bien un législateur dans toute l'acception du terme? 11 le serait bien plus que les assemblées législatives qui, dans leur impuissance, s'occupent moins de changements législatifs que d'insignifiants débats politiques et d'indignes intrigues. Et je le répète, comme législateur, le maire de France sera, ou un despote, s'il n'agit que d'après ses propres inspirations, ou un gouvernement de majorité, si de son pouvoir (ce qui est impossible du reste) il fait un usage conforme aux vues de la majorité qui l'a nommé.

« Mais vous oubliez, m'objectera peut-être M. de Girardin, que, si je parle de la nécessité de différentes lois, je propose également V acceptation à Vunanimité de toutes ces lois. Ce ne sera donc ni le maire de France, ni la majorité du peuple qui fera le législateur. »

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Des lois pénales, des lois sur la propriété adoptées à l'unanimité! Que M. de Girardin me permette de lui dire qu'il n'a fait que chercher une échappatoire dont il connaît luimême le peu de valeur. Il veut des lois sans vouloir un législateur, véritable déraison qu'il cherche à couvrir par la proposition : de faire des lois à Vunanimité.

Ah! vous croyez pouvoir parvenir à créer une législation adoptée par l'unanimité des voix d'un peuple tout entier? Mais indiquez donc bien vite la manière de procéder pour arriver à ce résultat superbe! Opérera-t-on de haut en bas, c'est-à-dire en soumettant à l'adoption du peuple des projets de lois élaborés par le maire de France? mais dans ce cas, ce ministre, fût-il l'homme le plus éclairé de la nation, ne parviendra même jamais à obtenir l'unanimité des voix de la commission de surveillance, de ces hommes du sentiment de la défiance, attendu que là où deux hommes des classes supérieures sont en présence, il y a aussi infailliblement deux opinions, le plus souvent même quatre, grâce à la versatilité générale, grâce à l'habitude prise de se contredire soi-même à chaque instant. Sorti vivant de la commission de surveillance, le projet de loi passerait par le creuset de mille autres ergoteurs des classes supérieures, par le journalisme, par la calomnie des salons habilement exploitée. Que devient dès lors l'unanimité que vous espérez, l'unanimité qui, si elle est à obtenir dans notre société, ne s'obtiendra jamais que par l'activité législative opérant d'en bas vers le haut, par l'activité législative sortant des masses et étouffant l'opposition intéressée ou erronée du petit nombre par le spectacle électrisant de plusieurs millions exprimant les mêmes convictions, les mêmes principes de droit et de justice. Mais opérer ainsi pour parvenir à votre code accepté à l'unanimité, vous vous l'interdisez, M. de Girardin! Ce serait la Législation directe par le peuple, telle que je la conçois, telle qu'où

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l'adoptera. Votre législation à runanimilé étant certainement un rêve, même à vos propres yeux, force vous est de reconnaître : que vous voulez remettre le pouvoir législatif dans toute sa plénitude à votre maire de France, car il ne faut pas oublier que vous vous êtes déclaré contre le système de Ledru-RoUin qui soumet les lois à l'adoption par le peuple.

Mais continuons de détruire la théorie de M. de Girardin par M. de Girardin qui, malgré lui, après avoir condamné si formellement la souveraineté du peuple, la réhabilite tout aussi formellement par ses paroles que par le fait de sa proposition gouvernementale.

« Ce système, dit-il, réunit les deux avantages de la monarchie et de la démocratie , car il concilie la stabilité avec la mobilité. Preuves : Si le Peuple, si le Souverain est content de son ministre, il le réélit chaque année et le garde jusqu'à ce qu'il meure : — Stabilité. Si, au contraire, le souverain trouve que son ministre se relâche, il le change, et, pour lui donner un successeur, il n'a qu'à choisir, soit parmi les onze membres de la commission de surveillance, celui qui s'est montré le plus vigilant, le plus ferme, le plus capable, soit ailleurs : — Mobilité.

« Ce souverain-là (la majorité bien entendu) pourrait dire, avec raison et sans orguMÏ : « L'État, c'est moi! »

« Toutes les probabilités autoriseraient à penser qu'il ne serait pas moins heureux qu'Henri IV et Louis XIV, et qu'il ne tarderait pas à trouver un ministre digne de lui, un ministre qui comprendrait la grandeur de la tâche réservée à son m*ître, réservée à la France dans l'œuvre immense de la politique nouvelle. »

Toujours te même orgueil individuel, cet intraitable orgueil qui empoisonne toutes les pensées, toutes les idées des classes supérieures ! Quelque grande que soit la somme d'intelligence que l'on accorde à la première nation de

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l'univers, chacun tient en réserve une intelligence supéneuve, sans laquelle la France ne serait pas la France, et cette intelligence qui absorbe tout, qui est à un peuple ce que Dieu est à l'univers, cette intelligence, on l'admet parce que chacun se dit : C'est moL 'Et cependant, voyez avec quel mépris ils se traitent mutiuellement, ces demi- dieux de la politique destinés à faire /e bonheur de l'humanité; remarquez comme ils se déchirent et quels brevets d'incapacité ils se délivrent, ce qui ne les empêche pas, il est vrai, de se présenter hardinaent ' devant la foule qui ne les connaît pas, qui ne peut pas les connaître, pour faire désigner parmi eux le plus digne pour gouverner les autres. Ils veulent, en un mot, que le peuple, qui n'y comprend rien, choisisse entre des inteîligences qui se nient mutuellement de la manière la plus expressive, la plus offensante. Un des grands reproches que j'ai à formuler contre le système de M. de Girardin, c'est qu'il repose sur l'élection qui est toujours une duperie, quand il s'agit d'une de ces hautes positions, qui entraînent nécessairement l'altération des caractères, quelque nobles, quelque fermes qu'ils soient.

« L'homme, dit Considérant dans cette partie de son ouvrage des Quatre Crédits qui se rapporte à la Législation directe, l'homme n'est pas plus fait pour contraindre que pour obéir. A ces deux habitudes inverses les races se gâtent inversement. Ici l'hébétement, là l'insolence, de véritable dignité humaine nulle part. »

Certes, il y aura toujours de hauts emplois dansr tout gouvernement, il y en a également dans le système de la Législation directe, mais là ces hauts fonctionnaires sont sans aucune initiative. Réduits à l'impuissance la plus complète, devant se borner à l'administration, à l'exécution de lois tellementsimples, teltenent claires, qu'il y aura impossibilité de leur donner une interprétation autre que

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celle qui résulte de rintention bien constatée du Peuplelégislateur toujours en présence, ils ne peuvent ni s'enivrer d'un pouvoir qu'ils n'ont pas, ni vendre à qui que ce soit un concours qu'ils ne peuvent pas exercer.

Emile de Girardin trouvera peut-être trop sévère ce que je dis ici sur l'influence fiineste, délétère, de la puissance sur le cceur humain ; mais qu'il consulte l'histoire, et il avouera bientôt que j'ai raison. Entre mille exemples frappants je n'en citerai qu'un seul, celui d'un homme des plus éminents, d'un homme qui ne possédait même pas le pouvoir, mais qui était uniquement appelé à le conseiller. Je veux parler du célèbre Locke.

Dans la deuxième moitié du xvii* siècle, ce philosophe illustre , auteur de YEssai sur Ventmde^nmt humain ^ fut chargé de faire une Constitution pour la Caroline, l'un des États de l'Amérique du Nord, L'occasion était magnifique de mettre les institutions du nouvel État en harmonie avec les préceptes de la philosophie, car il s'agissait d'une contrée presque déserte où peu d'intérêts pouvaient être lésés ; il s'agissait encore d'attirer la foule des émigrants européens, foule se composant alors comme aujourd'hui en grande partie des mécontents de tous les pays.

Eh bien! par sa Constitution le philosophe formait deux classes de noblesse héréditaire ayant des possessions à jamais inaliénables et proportionnées à leurs dignités. Il y avait des titres pour tous les goûts; le cacique, affublé à l'indienne, coudoyait paisiblement le landgrave cherchant à imiter les traditions de l'Allemagne; mais ce qui était non moins absurde:, mais plus monstrueux, plus révoltant, c'est que dans un pays où il n'y avait que quelques centaines d'esclaves, le philosophe accordait à l'homme libre, de quelque opinion et de quelque religion qu'il M, pouvoir et autorité absolue sur ses esclaves nègres. De cette manière il approuvait non-seulement l'esclavage, mais il offrait

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encore une prime à Fimportation de la chair humaine. Quand un homme de la valeur de Locke, dont toute la vie n'aurait dû être qu'une protestation contre l'esclavage, quand un sage de cette distinction, poussé par le démon de la réglementation, de la législation, a pu méconnaître jusqu'à ce point les plus simples notions de l'humanité et de la justice, que veut-on attendre de la tourbe d'hommes vieillis dans l'intrigue politique et arrivés au faîte de la grandeur par un tour de vote? Qu'est-ce que la dignité de landgrave que Locke se réservait, quand on la compare à la puissance réelle du Maire de France proposé par M. de Girardin. Doutez-vous encore? Eh bien, lisez les confessions de Proudhon sur sa propre activité parlementaire et celle de ses collègues,

€ La plupart de mes amis de la gauche et de Vextrême gauche étaient dans la même perplexité d'esprit, dans la même ignorance des faits quotidiens. On ne parlait des ateliers nationaux qu'avec une sorte d'effroi; car la peur du Peuple estle mal de tous ceux qui appartiennent à l'Autorité; le Peuple, pour le pouvoir, c'est Vennemi. Chaque jour nous votions aux ateliers nationaux de nouveaux subsides, en frémissant de l'incapacité du pouvoir et de notre impuis^ sance (1). » L'extrême gauche, entendez-vous? l'extrême gauche bafouée, décimée par les adversaires de la République, les paroles d'amour sur les lèvres, portait la peur et la haine du peuple dans ses entrailles! Que voulez-vous que j'ajoute encore à de pareils aveux et à un tableau aussi saisissant, aussi terrifiant pour la confiance la plus robuste?

Je sais bien que mon adversaire fait subir à son Maire de France le contrôle de la commission de surveillance ; mais les membres de cette commission ne seront-ils pas dans la même disposition d'esprit qui fera un prévarica-

(1) Confesiions d'un Révolutionnaire, page 126.

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teur, un scélérat du Maire? Se disputant entre eux, intriguant les uns contre les autres et par ambition personnelle et par inimitié d'école. Maire et membres de la commission auront cependant quelque chose de commun : la crainte du peuple et la haine contre son bien-être et ses libertés. Comme la royauté et la papauté, le despotisme et la théocratie, le sabre et la mitre, on se combattra en secret à outrance , mais chaque fois qu'il s'agira de peser sur le peuple, il y aura unité de vues et d'intentions; il y aura un faisceau terrible d'usurpations et de tyrannies.

Mais supposons l'impossible. Supposons que l'élu de la majorité soit un homme doué en même temps d'une intelligence extraordinaire et d'une honnêteté à toute épreuve ; supposons encore la commission de surveillance composée d'hommes intègres bien intentionnés, ce gouvernement possédera-t-il en effet cette puissance d'action que M. de Girardin lui attribue?

Il est clair que non. Chaque mesure législative de quelque importance rencontrerait l'opposition de presque tous les membres de la commission de surveillance, d'abord parce que ces membres devraient nécessairement désapprouver tout ce qui serait contraire à leurs systèmes, et ensuite, comme je l'ai déjà dit, parce que là où il y a deux hommes éclairés, il y a infailliblement, surtout en science sociale, deux, trois ou quatre opinions différentes.

Et remarquons-le en passant, c'est ici qu'il faudrait s'écrier avec M. Louis Blanc : « Le droit, est-ce donc un chiffre? » C'est ici qu'il faudrait rappeler à M. de Girardin sa promesse oubliée de restituer à tous la souveraineté individuelle. Six voix contre cinq décideraient quelquefois des intérêts les plus sacrés d'une nation de 58 millions d'âmes.

Mais retournons à notre hypothèse. Il y aurait toujours appel à la nation qui destituerait le ministre pour en nom-

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mer un autre, puisque chaque loi faite par un seul homme, quelque bonne qu'elle soit du reste, aura toujours contre elle les neuf dixièmes du peuple, grâce à la différence d'opinion qui existe dans les masses chaque fois qu'une mesure n'est pas sortie de leur majorité après une discussion contradictoire. Les nuances d'opinions sont le plus souvent aussi opiniâtres que les différentes opinions ellesmêmes. Chacun désapprouverait amèremeût tel ou tel point de la loi, et l'espoir d'obtenir sur ce point satisfaction par un nouveau ministre ferait voter contre l'ancien. Vous verriez se former les coalitions les plus monstrueuses, coalitions fomentées par tous les ambitieux qu'une grande nation cache toujours dans son sein. Et les masses comment s'éclaireraient-elles assez rapidement au milieu de ce pêle-mêle de contradictions, de calomnies, d'intrigues? Ne pouvant entendre à tête reposée ni le pour ni le contre, livrées en pâture aux pamphlets et aux journaux de partis que plusieurs millions ne sauraient même pas lire , elles seraient obligées de voter sans connaissance de cause, au hasard.

Je défie M. de Girardin de faire, lui, sur une matière quelconque, un seul projet de loi qui n'ait contre lui, je ne dis pas le parti réactionnaire, mais une grande majorité de la démocratie française. Si cela est vrai, ne doit-il pas reconnaître que, dans notre hypothèse, son Maire de France ne resterait pas huit jours en fonctions?

Mais il se présente une autre question fort grave. La volonté du Maire de France sera-t-elle loi avant que la commission de surveillance ait exprimé son avis? Et que deviendra dans ce cas la loi après le vote provoqué par cette commission? Sera-t-èlle abrogée de droit si le ministre n'est pas réélu? Mais qui vous dit que le peuple veuille cette abrogation? L'élection d'un nc^vesm Maire donnera- t-elle la preuve que la mesure qui a provoqué

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rappel au peuple soit impopulaire? La somme de toutes les désapprobations déversées sur le ministre sera bien le signe certain de son peu de popularité, mais il ne vous est pas permis d'étendre cette impopularité générale à tel ou tel acte déterminé du chef de l'État. Tel citoyen aura voté contre ce fonctionnaire à cause de la première ordonnance qu'il a rendue ; tel autre à cause d'une seconde ou d'une troisième mesure : de manière que sans provoquer de la part du peuple un vote direct sur la loi elle-même, vous ne pouvez jamais être certain si elle doit tomber sous le poids du blâme général, ou être maintenue parce qu'elle répond à un vœu universel. Abroger la nouvelle loi sans consulter le peuple, serait donc un procédé on ne peut plus irrégulier, ce serait faire du hasard le législateur de la France. Demander Vavis du peuple, ce serait l'adoption ou le rejet, la délibération par le peuple, et vous avez condamné ce système qui fait la base des idées politiques de Ledru-RoUin,

Admettons maintenant, au contraire, que chaque mesure du Maire de France n'aura force de loi qu'après avoir obtenu l'approbation de la majorité des surveillants. Dans ce cas la voie que le ministre suivra est toute tracée. Pour ne jamais s'aventurer, il communiquera ses projets de lois aux membres de la commission qu'il rassemblera autour de lui. Il négociera la loi avec eux, sacrifiant quelque chose de son opinion, acceptant quelque chose des avis qu'ils donneront; en un mot, la commission de surveillance sera un véritable conseil d'État qui prendra ses mesures à la majorité des voix et qui aura pour président le Maire de France. La surveillance a disparu ; l'appel au peuple n'existe plus , et chef de l'État et surveillants n'ont plus qu'à comploter pour tromper le peuple et pour le contraindre à les laisser dans leurs fonctions tant qu'ils voudront les exercer.

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Le système de M. de Girardin, abstraction faite de sa valeur intrinsèque, n'est pas réalisable dans la France actuelle où le ministre du peuple concentrerait dans ses mains un pouvoir exorbitant dont il abuserait, comme l'ont fait tous les gouvernements qui se sont succédé jusqu'à ce jour. Ceci admis, et mon adversaire lui-même ne le conteste pas, il faut en tirer logiquement la conclusion que ce système partagera le sort de tous les systèmes pour lesquels il faut d'abord former une société nouvelle. Il sera oublié, enfoui dans les collections de la Presse. Mais que l'on écoute Emile de Girardin lui-même par rapport aux conditions dans lesquelles son ministère du peuple pourra fonctionner.

« .... Je me suis demandé, dit-il, s'il était une seule liberté à laquelle l'élu annuel du suffrage universel pût porter la plus légère atteinte. Je l'ai supposé ambitieux, avide, fourbe, corrompu et corrupteur, afin de prévoir et de prévenir tous les dangers qu'un tel caractère pourrait faire courir à la liberté individuelle, à l'honneur national, à la richesse publique, si le peuple français avait pu être assez aveugle pour ne pas découvrir la fourberie, assez sourd pour ne pas entendre la vérité.

« Voici ma réponse :

« Là où il n'y aurait rien à prendre, que pourrait-on dérober?

« Là où la simplification du gouvernement serait telle qu'elle équivaudrait matériellement et moralement à l'abolition de l'autorité, quel abus de pouvoir pourrait-on commettre? quel danger d'usurpation pourrait-on craindre?

« Je suppose un président des États-Unis ambitieux : si ambitieux qu'on le suppose, de quel pouvoir pourrait-il s'emparer? de quelle autorité pourrait-il abuser?

« Il ne dispose de rien.

« L'administration est locale.

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« L'impôt est faible.

« L'armée est nulle. La liberté est absolue.

« Eh bien ! qu'on fasse en France ce qui a pleinement réussi aux États-Unis. Qu'on localise l'administration ! Qu'on diminue l'impôt! Qu'on réduise l'armée! Qu'on étende la liberté ! Quatre réformes qui se lient et qui sont solidaires comme les quatre angles d'un carré. Avec la liberté absolue, rien n'est dangereux, tout est simple. »

Imitez l'Amérique, dites-vous; mais ce qui était facile dans les États-Unis, est extrêmement diflBcile en France. En Amérique, cette terre immense et vierge, la force dominante, c'était le travail du peuple, la main-d'œuvre, l'homme lui-même enfin ; qu'y a-t-il à s'étonner que l'homme, jusqu'à un certain point, ait fait les institutions à son usage en faveur du travail de tous? En Europe , la force dominante, c'est le capital, la chose; n'est-il pas naturel que les détenteurs de la chose, et par conséquent de la force, aient arrangé tout à leur avantage? n'est-il pas naturel que la partie la plus faible, le travail, trouve une résistance terrible dans la lutte qu'elle a entreprise pour sa liberté? Ce qu'en Amérique de simples rapports économiques ont pu faire, le peuple français ne le fera qu'en se dressant en masses toujours compactes devant ses adversaires, qu'en gardant toujours le pouvoir législatif pour qu'on ne puisse pas l'employer, en abuser contre luimême.

Et cependant vous avez mille fois raison, les réformes que vous indiquez doivent nécessairement être réalisées avant qu'il puisse être question d'introduire votre système. Eh bien! qui se chargera de les réaliser? Sera-ce le pouvoir actuel? Il ne se chargera jamais de rien de bon. Est-ce un dictateur? Vous n'y pensez pas; autant vaudrait nommer à la première occasion un Maire de France et lui remettre le gouvernement armé jusqu'aux dents, chose

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que vous trouvez aussi impraticable que moi, grâce aux séductions du pouvoir. Est-ce enfin le peuple après une révolution victorieuse? Mais pour cela il faudrait qtfil exerçât le pouvoir législatif pendaiit quelque temps, et vous avouerez que le Peuple, après avoir fait d'aussi grandes choses en peu de jours, ne serait pas assez stupide pour céder le pouvoir législatif à qui que ce soit, et pour s'exposer ainsi bien inutilement à la perte de toutes ces réformes opérées par son initiative. Ce ne serait ni l'espérance d'obtenir encore mieux par l'initiative d'un seul, ni la perte du temps qui pourrait l'engager à commettre cette faute impardonnable. La diminution de l'impôt, la réduction de l'armée, l'extension de la liberté, ce sont de ces conquêtes qui attachent au moyen par lequel on les a obtenues.

Ces observations critiques ont été publiées et E. de Girardin en a dû reconnaître la justesse. Il a cherché plus tard à échapper à leur étreinte, mais a-t-il réussi? C'est ce que je ne pense pas, et je l'établirai sans difficulté.

€ Les Anglais ont inventé, dit-il, le mot de self-government, mot composé en entier de racines anglaises et qui ne peut se traduire en français que par cette périphrase : gouvernement de soi-même par soi-même,

<( Pour rendre la même idée, on a récemment emprunté au grec un mot peu répandu encore, mais qui mérite de devenir populaire : ce mot, c'est celui d' AUTONOMIE (de autos, soi-même, et nomos, loi). Ainsi que le montre évidemment son étymologie, le mot autonomie désigne l'état d'un individu ou d'un peuple qui se gouverne par les lois qui sont en lui...

« Assez longtemps l'autorité a égaré le monde avec la prétention de le gouverner; je demande que l'autorité abdique; je demande que la liberté lui succède; je demande que la puissance législative, condamnée par ses œuvres.

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fasse place, enfin^ à la puissance individuelle fortifiée par rimprimerie et la vapeur, le travail et l'épargne...

a Demandez-moi ce que j'entends par Liberté !

« Je vous répondrai.

« J'entends :

« La liberté du domicile.

« La liberté de la parole.

« La liberté de la correspondance.

a La liberté de l'imprimerie.

« La liberté du travail.

« La liberté d'association.

« A la condition qu'elles seront absolues, ces libertés me suffisent, parce qu'en elles sont contenues toutes les autres

« Accordez-moi ces libertés, l'Autorité disparaît, car elle n'a plus de raison d'être ni de moyens d'exister.

« Avec l'Autorité qui disparaît, disparaît le gouvernement qui en était laïorme visible; il ne reste plus alors que l'administration publique de ce qui est purement collectif.

« J'appelle collectif ce qui, de sa nature, est indivis; ce qui, ne pouvant appartenir séparément à aucun, appartient nécessairement à tov^

a Alors, il n'y a plus qu'à choisir l'administrateur le plus habile, le plus vigilant, le plus économe, pour lui confier la gestion de ce qui est commun. Cet administrateur directement responsable, ce fonctionnaire essentiellement révocable, comment le choisira- t-on? comment pourrat-on toujours le révoquer ? La question n'est pas plus compliquée que cela (1). »

Et M. de Girardin la tranche de nouveau par l'élection de son Maire de France et de la commission des surveillants.

(1) La Politique universelle, page 66.

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Eu un mot : pour dispenser son Maire de France d'être législateur et par conséquent despote, il se précipite dans la plus grande des erreurs, dans une aberration qu'il avaft su éviter jusqu'ici. Il proclame, comme M. Leray, Vabolition de toute interprétation sociale du droit et l'autonomie illimitée de Vindividu,

Moi aussi je veux l'autonomie de l'individu : mais je n'ai garde de me laisser aveugler par l'égoïsme et de sous-entendre l'univers ou wie partie plus ou moins notable de l'univers, quand je dis moi.

C'est ainsi pourtant que procèdent beaucoup de démocrates partisans d'une fausse autonomie de l'individu. Il n'y a que le plus ou le moins qui les distingue de nos monarques s'écriant avec fierté : « Le pays, c'est moi ! » Moi, c'est moi et mon domaine, c'est moi et mon champ, balbutient avec une certaine honte ces démocrates. Autonomie pour moi et mon domaine ! pour moi et mon champ ! pour moi et ma motte ! pour moi et ma taupinière !

Halte-là ! mes amis. Votre moi, c'est votre corps depuis la plante des pieds jusqu'au bout de vos cheveux. Ayez Tautonomie en ce qui le concerne, je n'y ai rien à redire.

Mais dès que vous posez votre pied sur le sol, vous cesserez d'être autonome et nous vous ferons compter avec la société. La terre n'est pas vou^ ; elle n'est pas moi; arrière votre interprétation individuelle du droit ! je la respecte peut-être comme opinion, mais je la récuse comme décision et je vous oppose mon opinion, l'opinion de tout le monde. J'exige, en peu de mots, une interprétation sociale du droit et vous n'avez pas à vous plaindre. Elle est de nécessité absolue, elle ne peut pas être éludée.

En vain vous me répondrez : « Il suffit de savoir distinguer ce qui est essentiellement collectif de ce qui est essentiellement individuel, ce qui est nécessairement public de ce qui est naturellement privé... L'Être collectif est celui

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qui fait et possède ce que ne peut pas faire et posséder rÉtre individuel; l'Être individuel est celui qui fait et possède ce que ne peut pas faire et posséder TÉtre collectif. En conséquence de ce principe, rien de ce qui se peut faire par la puissance individuelle ne doit se faire par la puissance collective (1). »

« Il suffit de savoir ! » mais est-ce que chacun ne le sait pas à sa guise? Vous croyez, par exemple, vous, à la nécessité de l'appropriation individuelle dn sol ; mais n'y a-t-il pas des communistes qui réclament le sol pour la collectivité? Supporteront-ils votre administration basée sur l'appropriation individuelle, votre administration qui sera pour eux la pire de toutes les interprétations du droit naturel, parce qu'elle a la prétention d'être éternelle et de tuer même l'espérance? Ils monteront donc à l'assaut de votre Mairie de France avec tout ce qui a du cœur, et s'ils ont le talent d'entraîner les masses, elle aura cessé de vivre.

Et ne croyez pas qu'il soit besoin de glaner dans les partis extrêmes pour vous prouver que l'accord n'existe nulle part dans cette immense question de ce qui doit être collectif et individuel. Il y a scission profonde jusque dans les moindres choses.

« Chaque citoyen, dit M. de Girardin, ne peut posséder une fraction de route nationale, un bout de chemin communal, » donc les voies de communication, selon lui, appartiennent au domaine de l'État , elles sont collectives.

Mais ignore-t-il donc que toute une école d'économistes enseigne hautement le contraire et demande l'exécution de toutes les voies de communication par l'activité privée? ignore-t-il que cette école veut en faire la propriété des sociétés d'actionnaires? Étendez ce principe avec conséquence aux grandes routes et aux rues encore à construire

(1) La Politique universelle^ page 522.

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dans les villes, accordez aux promoteurs de ce principe (comme quelques-uns d'entre eux Font déjà proposé) la vente des voies de communication déjà achevées par TÉtat, et il arriverait que celui qui n'aurait pas un sou dans sa poche, pour payer le droit de passage, ne pourrait plus mettre le pied devant sa porte ; que celui qui ne pourrait plus payer son loyer devrait, faute d'une voie publique, inventer l'art de planer dans les airs sans même pouvoir reposer de temps en temps, comme l'oiseau, sur la cime d'un arbre ou de quelque rocher.

Est-ce assez indiquer dans quel dédale vous vous lancez, et que s'il y a des gens qui veulent que tout soit collectif, il y en a d'autres qui étendent avidement une main rapace vers les derniers atomes de terre qui jusqu'à ce jour ont échappé à leur avidité de propriétaire? Il n'y a même pas d'exception pour la force armée, qui du temps de François I«% de l'empereur Maximilien, de Charles-Quint, était une propriété particulière. George Frundsberg et quelques autres capitaines de lansquenets allemands et suisses étaient les véritables maîtres de l'Europe; les princes les plus puissants n'étaient que des jouets qu'ils dédaignaient de briser. Le connétable de Bourbon marchant sur Rome avec les bandes de Frundsberg, et cent autres événements semblables, le démontrent assez.

Faute d'un accord général, faute d'une notion innée et invariable chez tout le monde de ce qui doit être collectif ou individuel, il faudrait que quelqu'un se chargeât de tirer la ligne de séparation. Serait-ce votre Maire de France? Cela constituerait une tyrannie insupportable et vous n'oseriez pas aller aussi loin. Est-ce que ce serait une assemblée de représentants? Vous n'en voulez pas. Le peuple, enfin, ferait-il cette besogne? Mais ce serait la Législation directe; le peuple devrait discuter, voter et prendre des décisions. Et ce n'est pas tout; la volonté du peuple serait-

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elle encore demain ce qu'elle est aujourd'hui? Personne ne pourrait le supposer. Il faudrait donc prévoir à chaque instant de nouvelles naanifestations de la volonté populaire; il faudrait enfin la Législation directe dans toute sa plénitude.

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