OBJECTIONS DE LOUIS BUNC CONTRE LA LÉGISLATION DIRECTE. — RÉFUTATION
« Quand une nouvelle idée se produit, dit Louis Blanc dans son livre des Girondins, que faut-il faire? ce L'accepter à la hâte? C'est le tort des esprits légers. « La repousser à priori? C'est le tort des intelligences épaisses.
« Il faut l'examiner. »
Mais Louis Blanc est-il bien resté fidèle à cette maxime, lorsque, seul de tous les hommes éminents de l'ancienne démocratie, Il a attaqué le système de la Législation directe proposé par Considérant et moi (1)? Je pense que non. Et pourtant je ne le range ni parmi les esprits légers, ni parmi les intelligences épaisses ; Louis Blanc, pour moi, est un homme prévenu, fortement, aveuglément prévenu contre toute initiative sociale, n'ayant pas sa source dans rindividualisme de Louis Blanc lui-même.
Je n'ai pas mission de défendre le système gouverne- Ci) A cette époque le livre de Proudhon : Idée générale de la Révolution au XIX* siècle, n'était pas encore imprimé.
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mental de Ledru-Rollin, système sur lequel j'ai déjà exprimé mon opinion dans ce journal, ni de relever le gant jeté à Considérant; mais, tout en voulant me borner à repousser les attaques dirigées contre mes propres idées, j'ai pourtant à faire une remarque importante concernant mon illustre ami, le chef de l'école phalanstérienne, qui, j'en suis sûr, ne me contredira pas.
On a fait à diverses reprises l'observation qu'il existe une notable différence entre mon système et celui de Considérant, et cette différence, on a voulu la trouver dans l'institution d'un conseil d'État concédé par mon ami et chargé d'élaborer des projets de lois à soumettre à la sanction du peuple. Mais on oublie que Considérant réclame la Législation directe dans toute sa pureté, qu'il veut la voir avant tout à l'œuvre, procédant, créant d'elle-même. Comme moi, il est convaincu qu'elle fonctionnera bien; mais « je veux, » dit-il, et c'est une concession de pure politesse qui n'engage ni ses convictions ni son principe, « je veux que je me fasse illiision sur la facilité de la Législation directe. Ce mécanisme prendra trop de temps. Le Peuple ne pourra pas tout faire. Soit, j'accepte l'objection; nous y allons pourvoir. Donc, le Peuple ne pourra pas tout faire. Mais alors, dirai-je, qui l'empêchera de se donner des aides? »
Et Considérant accorde son conseil d'État pour le cas où une difficulté, à laquelle il ne croit pas, se présenterait.
Tout cela n'est nullement équivoque, et je ne m'explique pas comment on a pu interpréter les paroles rapportées et le chapitre qui les suit d'une autre manière que je le fais aujourd'hui. Je comprendrais l'erreur de nos adversaires, si Considérant avait rattaché sa concession apparente non à cette question insignifiante du temps, mais à un tout autre ordre d'idées; s'il avait douté, par exemple, de l'aptitude du peuple pour la Législation directe. Mais cela
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n*ayaDt pas eu lieu, puisque chaque ligne de la brochure de Considérant révèle l'opinion contraire, ne devait-on pas se dire qu'il ne voudrait assurément pas sacrifier son principe à cette misérable question du temps sur laquelle, certes, il aurait voulu d'abord consulter l'expérience; car la Législation directe, même en marchant lentement, mais bien, ne serait-elle pas encore toujours un progrès immense sur le système représentatif qui, au milieu des convulsions épouvantables qu'il provoque, ne marche point du tout?
Maintenant, après avoir rectifié une erreur, passons aux objections de mes adversaires. La première de ces objections faite par Louis Blanc, c'est que la Législation directe n'est nullement la réalisation de ce principe de la souveraineté du peuple qui aujourd'hui fait la base de la démocratie européenne. Ici quelques redites sont inévitables.
« Qu'est-ce que c'est que la souveraineté? » se demande Louis Blanc. « Selon les divers publicisles qui ont écrit sur cette matière, selon Hobbes aussi bien que selon Jean- Jacques, selon le dictionnaire, selon l'usage, la souveimneté signifie le pouvoir suprême, celui duquel tous les autres pouvoirs dérivent. Et ce pouvoir suprême, la doctrine démocratique ne le salue légitime que dans l'universalité (l'unanimité) des citoyens (1)...? »
« Que faites-vous donc, vous qui, sous le nom trompeur de Gouvernement direct du Peuple par lui-même, proposez le gouvernement du plus petit nombre par le plus grand? Vous faussez la notion du droit; vous transportez à la majorité qui est exposée au malheur d'être injuste, le pouvoir de l'universalité qui ne saurait être injuste, puisqu'on ne l'est pas envers soi-même ; vous mettez le relatif à la place de Yabsolu, ]2i partie à la place du tout; vous mutilez
(1) Plus de Girondins, page 55.
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— us —
le souverain, et en lui dérobant son nom pour le donner à ce qui n'est pas lui, vous courez le risque de consacrer une épouvantable tyrannie ! »
N'en déplaise à Hobbes et à Louis Blanc, l'explication qu'ils donnent de la souveraineté du peuple n'est qu'une ergoterie contre laquelle la lettre du mot même se révolte. Accordez-moi donc, comme vous ressayez, l'idée d'un souverain, d'un maître avec cet état de choses qui n'admet ni loi obligatoire ni obéissance forcée? Vous ne le pourriez pas. La souveraineté du peuple est une idée qui se rapporte à rinterprétation sociale du droit, interprétation qui, malgré les déclamations imbéciles et réactionnaires de certains bourgeois déclassés et réputés révolutionnaires, restera toujours debout là où Vautonomie de l'individu ne peut pas être reconnue, c'est-à-dire là où l'individu entre en rapport avec la création qui ne relève en rien, absolument en rien de la simple volonté d'un seul individu, mais de l'humanité entière. Elle n'a jamais dû désigner autre chose que le droit de la majorité de faire la loi , et si le Coiitrat social de Rousseau contient la définition que Louis Blanc adopte, mon adversaire constate lui-même que le philosophe genevois abandonne forcément cette définition pour en émettre une autre qui s'accorde avec la mienne.
« Hors du contrat social primitif, écrit-il, la voix du plus grand nombre oblige toujours tous les autres; c'est une suite du contrat même. »
Encore une fois, reconnaissant l'impossibilité de confectionner les lois à l'unanimité, comme dit M. de Girardin, ou, ce qui seul est l'expression juste, de se passer de lois et de décisions administratives, la démocratie a dû conférer l'interprétation sociale du droit à la majorité de tous, sous peine de devoir la confier ou à la majorité de quelques-uns ou à un seul. Ce principe de gouvernement, elle l'appelait la souveraineté du peuple.
LléCISLATIOIf DIRECTE. '10
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C'est donc vous, Louis Blanc, qui accordez le droit de législation à qui que ce soit, excepté au peuple ; c'est vous qui vous révoltez contre ce principe d'autant plus sacré qu'il nous offre le seul moyen de sortir du despotisme et d'accomplir notre destinée sociale.
Vous resle-t-il encore un doute? Eh bien! parcourez le travail que M. de Girardin a publié contre la Législation directe, et vous trouverez qu'il appelle, comme tout homme de bon sens le fera, souveraineté individuelle ce que vous nommez maladroitement souveraineté du peuple.
Oh! qu'il est curieux de voir comme les hommes, les hommes éclairés, qui ne croient pas le peuple capable de décider si un principe est juste ou condamnable, se contredisent à chaque instant dans les choses les plus simples, dansrA,B,Cde la politique et de la langue; comme à une seule et même chose ils donnent généralement deux dénominations différentes, désignant deux ordres distincts d'idées ; comme, en un mot, il n'y a pas moins de confusion dans leurs têtes que dans leurs cœurs , dans leur langage et leurs calculs que dans leurs sentiments!
Je sais que Louis Blanc me fera la réponse suivante : a Si vous êtes dans le vrai, si la démocratie en effet a attaché à l'expression le sens que vous indiquez, pourquoi ne se sert-elle pas de cette désignation plus juste : souve$m' neté de la majorité du peuple? » La raison en est facile à donner. La majorité du peuple varie et change à chaque instant. Chaque citoyen, tour à tour, fait la loi et la subit; il la fait plus souvent qu'on ne la lui impose ; si dans telle question il est aujourd'hui dans la minorité, demain, dans dix autres questions, il appartiendra forcément à la majorité, qui, dans le système de la législation par tous, comprendra presque toujours les neuf dixièmes des citoyens, grâce à l'identité des intérêts de nos prolétaires. Chacun devra donc nécessairement faire plus souvent partie de la
majorité que de la minorité. Puisqu'il en est ainsi, la démocratie, pour désigner le règne de la majorité, ne pouvait-elle pas se servir de cette expression : souveraineté du peuple, avec plus de droit que vous n'en avez pour appeler votre réunion de mandataires une assemblée législative? En effet, dans cette dernière les éléments dont se compose la minorité ne se rencontreront presque jamais dans la majorité, et si la Montagne subit toujours la loi, elle ne la fait que bien rarement. Et cependant Louis Blanc ne sourirait-il pas de pitié si, en le payant de sa monnaie, je voulais lui interdire cette dénomination : Assemblée législative, pour lui imposer cette autre expression : Majorité législative de V assemblée délibérante?
Mais laissons cela. Oui, la vérité absolue, l'idéal, c'est que toutes les mesures législatives doivent se prendre à Vunanimité; mais quelle est la voie, — et ceci est décisif, — quelle est la voie qui nous conduit à cette vérité absolue, à cet idéal ? Vous rapprocherez-vous de Vunanimité, Tatteindrez-vous, en laissant par tendance le peuple à l'écart, en le traitant comme un troupeau de bétail, ou, ce qui pis est, comme un ramassis de Parias? Ou n'est-ce pas plutôt en l'invitant de prendre part aux travaux législatifs, de s'élever, de s'instruire au contact électrisant de tous, en traitant les affaires publiques, non avec cette demi-frivolité du club impuissant et peu écouté, mais avec cette ardeur qui a la conscience qu'elle ne se dépense pas en pure perte, et qui sait qu'elle va obtenir de magnifiques résultats? Ne tournez pas le dos à votre idéal ! C'est le propre de l'hypocrite, il faut l'éviter.
Ce qui est presque aussi plaisant que la théorie de Louis Blanc sur la souveraineté du peuple, ce sont les conséquences qu'il en tire.
...... Le prétendu droit des plus nombreux, dit-il, s'appuie sur une présomption. Or, qu'on se soumette aux
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conséquences de celte présomption, quand il s'agit du choix des mandataires du peuple ou que la majorité et la minorité en présence sont censées également éclairées, également aptes à bien juger, soit. Même dans ces limites, le droit du plus grand nombre n'est jamais qu'une convention; il n'est pas, à proprement parler, un droit; il n'est qu'wn moyen d'en finir entre des volontés opposées; il ne se justifie que par l'impossibilité de s'y prendre autrement..., mais, du moins dans ces limites, la convention n'est pas aussi arbitraire, aussi énorme , aussi féconde en résultats dangereux. Étendez-la, au contraire, outre mesure, et vous allez droit à subir, sous la forme d'un chiffre, le despotisme qui, dans l'état sauvage, s'exerce sous la forme d'un coup de massue (i).j>
Est-il possible, je le demande, de faire un raisonnement plus faux? Comment! il est plus raisonnable de se soumettre à une assemblée à laquelle j'obéis toujours sans prendre jamais part à ses travaux, que de reconnaître le droit législatif de la majorité du peuple à laquelle j'appartiendrai nécessairement les neuf dixièmes de ma vie? Et admirons-en la raison que Louis Blanc nous octroie par une véritable expression de sous-préfet : majorité et minorité de l'assemblée sont censées également éclairées, également aptes à bien juger ! logique ! qu'es-tu devenue pour qu'on ose présenter à la démocratie européenne de pareils arguments après tant de travaux, tant d'expériences qui ont dû l'éclairer? Voulez-vous donc imiter les errements de Louis- Philippe, sous lequel tant de choses qui n'étaient pas, étaient censées être, l'élection par le pays comme les pairs de France et mille autres balivernes semblables? D'abord, en quoi cela me touche-t-il, moi, simple citoyen, condamné toujours et toujours à l'obéissance, que mes légis-
(i) Plus de Girondins, page 81.
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lateurs aux vues multiples et opposées soient ceiisés posséder tous les mêmes lumières, et par conséquent la même vérité fort drôlement constatée, il faut l'avouer, par racharnement des discussions et Tarithméticpie du vote? Belle consolation, vraiment, du sacrifice complet, éternel, de ma part de souveraineté que je ne sacrifie qu'une fois sur dix, sur cent peut-être, dans le système de la Législation directe ! Et à l'avantage de qui ferai-je ce sacrifice dans votre système? Ce serait en faveur de MM. Baroche et Faucher, de M. de Monlalembert, de M. Tliiers, pendant que je sais du moins avec certitude, dans la Législation directe, que c'est à la voix bien plus intègre, plus juste de la majorité immense de tout un peuple que je renonce à mon individualisme dans quelques rares questions
Mais n'avez -vous donc eu aucune appréhension du dilemme ridicule dans lequel vous vous laissez choir? Puisqu'il y a au sein de votre assemblée une majorité et une minorité dans les questions les plus compliquées comme dans les plus simples, puisque l'une élève jusqu'aux cieux ce que l'autre traîne dans la poussière, il faut nécessairement qu'il y ait d'un côté ou ignorance ou malhonnêteté. Le choix, je vous l'ai déjà offert une fois, mais, en tout cas, la réfutation de votre argumentation est complète.
Après avoir démontré en partie ici, en partie dans mes articles précédents, que le système de la Législation directe est la seule théorie gouvernementale qui ait une base vraiment démocratique, je puis perdre quelques mots sur une remarque moins importante de mon antagoniste, remarque qui se rapporte aux conséquences logiques du principe que j'ai posé.
« On le voit tout d'abord, dit Louis Blanc, de ces trois systèmes (de Considérant, Kittinghausen et Ledru-BoUin), les deux premiers qui, au fond, rentrent l'un dans l'autre, sont les seuls qui tirent du principe adopté, non pas —
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comme nous le montrerons— toutes ses conséquences logiques — mais au moins une partie notable de ses conséquences. Leur hardiesse est évidente. Heureuse ou funeste, leur portée est incontestable (1). »
Et qui vous dit que je ne déduis pas de mon principe toutes ses conséquences logiques? D'où concluez-vous que je suis homme à m'arréler à moitié chemin dans la voie que je propose à l'humanité de s'ouvrir? Je connais trop bien la justesse de ces paroles sévères que vous adressez à Ledru-Rollin : « Sur une pareille pente on ne saurait s'arrêter : il faut ou ne point s'y placer ou aller jusqu'au bout. »
Et Louis Blanc, après m'avoir lu , me rendra cette justice que je n'ai pas l'habitude d'éviter les explications claires, précises. Oui, j'approuve, dans son essence, cette idée que vous exprimez :
« Si en vertu du dogme de la souveraineté tout le monde doit être législateur, en vertu de ce dogme, tout le monde doit être juge, tout le monde administrateur; et cette conséquence est d'autant plus légitimement déduite de votre système, qu'interpréter la loi, c'est la faire une seconde fois ou la refaire, et que, selon la manière dont on l'applique, on lui donne la vie ou la mort (2). n
Cette thèse, quant au fond, je le répète, est la mienne. Oui, il faut que le peuple soit juge, administrat^r, il faut qu'il fasse enfin tout ce qu'il peut faire dans sa collectivité; il faut qu'il ne s'arrête que devant l'impossibilité, et l'impossibilité ne l'arrêtera pas en beaucoup de choses.
Si ce que j'expose ici ne se trouve pas dans ma brochure sur la Législation directe, c'est qu'avec raison j'ai pensé que mon principe dit tout, puisque jugements, administra-
(i) Plus de Girondins, page 11.
(2; Jbid., page 39.
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tion, toute la vie collective du peuple dépend de la législation. Admettre que le peuple puisse et doive transformer la législation, c'est admettre qu'il puisse et doive transformer les tribunaux et se substituer aux douze bourgeois-jurés de nos cours d'assises; c'est encore admettre qu'il puisse et doive gérer les affaires de la commune, comme celles des départements et de l'État. A quoi bon expliquer d'avance des banalités pareilles? Car de quel poids pèsera l'opinion d'un seul individu dans la balance des volontés dès que le peuple aura l'exercice de son droit de législation? Est-il certain par exemple que mes idées sur le pouvoir judiciaire seront acceptées? Ne peut-il pas arriver, n'est -il pas probable même que des idées supérieures se produisent au sein du peuple-législateur, idées auxquelles je me rallierais alors moi-même?
Je déteste cette manie de noyer une idée nouvelle dans les contestations puériles, provoquées par une exposition inutile de détails d'exécution, sur lesquels chacun se forme des idées particulières auxquelles il tient, s'il a eu le malheur de les formuler devant le public, mais qu'il abandonne facilement lorsque l'amour-propre n'a pas été mis en jeu.
« Dans une matière pareille, disais-je dans ma brochure sur la Législation directe, il faut, selon moi, indiquer à grands traits ce qui résulte immédiatement, absolument du principe que l'on produit, et laisser à l'écart tous les détails qui sont susceptibles de plusieurs solutions différentes. »
Je me garderai donc bien d'entrer ici dans une longue dissertation sur les sections constituées en cours de justice et mille choses analogues que l'intelligence collective du peuple réglera cent fois mieux que le pourrait faire un individu, quelque éclairé qu'il fût. Je me bornerai à faire quelques réflexions générales que chacun peut compléter si cela lui plaît ; encore ne le fais-je que parce que je le dois,
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pour prouver à Louis Blanc que la Législation directe n'est pas pour moi un but, comme il le croit, mais le moyen le plus puissant d'arriver à une société nouvelle.
L'organisation actuelle de la justice criminelle ne répond nullement aux besoins d'une société démocratique. La réforme de la justice criminelle, même en ce qui concerne le jury, est une des premières nécessités du temps, nécessité d'ailleurs reconnue par la magistrature indépendante ellemême, ainsi que par la partie éclairée du barreau dans les différents pays? Ce sujet est tellement vaste que je ne puis que l'indiquer ici.
La révolution de Février a apporté une légère modification à la justice criminelle, en introduisant le prolétariat dans le jury. Je dis : une modification légère, parce qu'on a su neutraliser par le triage des listes les efi'ets de cette innovation qui menaçait d'ébranler une des colonnes de l'édifice artificiel qu'a su ériger la bourgeoisie. Je l'appelle encore légère, parce qu'elle n'a même pas eu l'avantage de proclamer l'avènement d'une ère nouvelle dans l'exercice de la justice, grâce à M. Crémieux qui a réclamé l'admission du prolétariat au jury comme une simple conséquence, comme un complément nécessaire du suffrage universel, au lieu de l'appuyer de considérations d'un ordre supérieur. Cette modification, du reste, — Crémieux l'a peut-être pressenti et c'est sa seule excuse, — cette modification était déjà plus que la république représentative ne pouvait faire pour la réforme de la justice criminelle qui ne peut être réalisée, même partiellement, que par la démocratie, c'est-à-dire par la Législation directe par le peuple. Tout ce qui vit , tout ce qui se meut dans le système représentatif, doit nécessairement être contraire à cette réforme dans le sens démocratique, témoin Louis Blanc. La réaction en toutes choses est solidaire, comme Test en tout le progrès. Gomment Louis Blanc, qui juge le peuple trop
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stupide, trop ignorant, trop corrompu pour bien trancher une question de législation, comment Louis Blanc accorderait-il au prolétaire assez de lumières, de capacités pour décider de la question la plus difficile et la plus compliquée qu'il soit possible de poser, de la question de l'innocence ou de la culpabilité d'un accusé? Que de bon sens, de mémoire, de perspicacité ne faut-il pas pour faire un bon juré ! Remettons-nous-en donc avec une entière confiance à la décision des douze premiers venus sortis des rangs de ceux qui connaissent si bien toutes les exigences de la justice qu'ils ont suspendu son cours régulier dans plusieurs départements déclarés en état de siège. Louis Blanc le veut ainsi! pour lui, M. Crémieux lui-même sera l'anarchiste, l'homme du chaos enfin, ni plus ni moins que moi. Vous le voyez, Louis Blanc ! l'homme qui veut s'arrêter est un réactionnaire, puisque l'humanité ne connaît en rien le repos et qu'en marchant elle jette en arrière tout ce qui veut devenir entrave, fût-ce uniquement par la force de l'inertie. Quant à moi, je suis convaincu que la seule solution dans cette question brûlante ne peut être trouvée que par le peuple qui revendiquera de nos douze bourgeois-jurés le droit exorbitant de perdre ou de sauver un de leurs semblables, pour conférer ce droit peut-être aux sections qui peuvent juger leurs membres avec une plus grande connaissance de cause. On voit que je suis loin de craindre que le peuple n'ait pas assez de temps pour légiférer, puisque je pense que chaque section pourra encore statuer sur les crimes qui ont été perpétrés dans sa circonscription à intervalles naturellement fort grands, chaque section ne se composant que de mille citoyens. Il ne faut pas oublier que par la Législation directe le droit pénal se simplifiera aussi rapidement que le droit civil; qu'immédiatement il y aura diminution de crimes et de procès, comme j'en donnerai plus tard une preuve des plus concluantes. Sait-on combien de
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fois était convoqua l'assemblée du peuple athénien, TEcclesia, qui s'occupait de tout, qui jugeait en dernière instance tous les procès criminels et civils, et qui n'avait à sa disposition ni l'imprimerie, ni la presse journalière, ni les télégraphes, ni nos moyens de rapides communications. Elle ne siégeait régulièrement que quatre fois en cinq semaines. Et cependant que de séances ne devait-elle pas perdre par l'incertitude dans laquelle elle était plongée chaque fois qu'il s'agissait d'événements survenus au loin, dans l'Asie Mineure par exemple, pendant qu'aujourd'hui, en vingt-quatre heures, on peut savoir, et savoir bien, ce qui se passe en Algérie !
Je me garderai d'entrer dans de longues considérations sur cet amas de mauvaises raisons et de plaisanteries que Louis Blanc accumule contre l'abolition complète de la délégation en toutes choses. Si le peuple trouve qu'il ne peut être libre ni se créer le bien-être moral et matériel, sans abolir la délégation législative qu'on tourne sans cesse contre lui, contre tous ses intérêts; s'il reconnaît qu'il vaut mieux faire directement la loi, juger et administrer directement (par résolutions et décisions s'entend), que de se faire brider et dépouiller par quelques centaines de personnes, est-ce à dire que le peuple entier doive également se porter en Amérique, comme l'indique Louis Blanc, pour y jouer le rôle de son propre ambassadeur? De ce que je fais usage d'un droit, parce que mon avantage me le conseille impérieusement, en doit-on conclure que je sois obligé d'user de ce même droit là où je ne trouverai aucun profit à l'exercer? Ne serait-ce pas soutenir que l'homme qui a le droit d'acheter ce qu'il veut pour son argent, soit obligé de faire indistinctement de bonnes et de mauvaises acquisitions, sous peine de s'entendre dire par Louis Blanc :
« Tu n'exerces pas ton droit dans toute sa plénitude; tu
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ne veux pas en user d'une manière pernicieuse pour toi et ta famille; eh bien ! je suis autorisé à nier ton droit; je te défends d'en faire usage pour ton bien! » Et c'est Louis Blanc, l'un des coryphées de l'ancienne démocratie, c'est l'homme auquel le peuple, en Février, avait confié la tâche de formuler ses décrets, qui tombe dans de pareilles exagérations? Le peuple n'a que faire de ses conseils; il saura suivre une règle infaillible, précise. Tout ce qui se fera mieux, plus avantageusement par \e peuple que par une délégation quelconque, ne sera pas délégué; c'est fort simple, trop simple peut-être pour Louis Blanc. La nation déléguera au contraire toujours, quand elle y trouvera son avantage. Mon adversaire croit-il, par exemple, que la Législation directe aurait la moindre chance d'être réalisée, si la délégation législative avait fait toujours son devoir, si elle avait répondu et si elle devait toujours répondre à l'attente, aux vœux du peuple? Je lui donne l'assurance que dans ce cas, en homme pratique, je n'aurais même pas proposé la Législation directe. Réservant le droit de la nation, je lui aurais dit : « Tu agis sagement en te laissant gouverner par ces vertueux et infaillibles citoyens, dont la volonté est toujours identique à ta propre volonté. »
Après avoir nié le droit du peuple d'être son propre législateur, Louis Blanc se prononcé contre son aptitude et sous le rapport moral et sous celui des connaissances nécessaires.
« J'ouvre, dit-il, Montesquieu, au chapitre qui traite du gouvernement républicain et des lois relatives à la démocratie, et j'y lis (i) :
« Le peuple est admirable pour choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son autorité. Il n'a qu'à se
(1) Plus de Girondins, page 24.
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déterminer par des choses qu'il ne peut ignorer et par des faits qui tombent sous les sens. Il sait très-bien qu'un homme a été souvent à la guerre, qu'il y a eu tels ou tels succès ; il est donc très-capable d'élire un général. Il sait qu'un juge est assidu, que beaucoup de gens se retirent de son tribunal contents de lui, qu'on ne l'a pas convaincu de corruption, en voilà assez pour qu'il élise un préteur. Il a été frappé de la magnificence ou des richesses d'un citoyen, cela suffit pour qu'il puisse choisir un édile. Toutes ces choses sont des faits dont il s'instruit mieux dans la place publique qu'un monarque dans son palais. Mais saura-t-il conduire une affaire, connaître les lieux, les occasions, les moments, en profiter? Non, il ne le saura pas. »
Outre le but indiqué plus haut, cette citation a encore celui de réhabiliter les élections politiques, dont j'avais démontré l'absurdité en ces termes que nul homme qui aime la vérité ne taxera d'erreur :
« Dans les élections, l'intrigant a l'avantage sur l'honnête homme, parce qu'il ne reculera pas devant une foule de moyens qu'un candidat honorable dédaigne ; l'ignorant a l'avantage sur l'homme de talent, parce que les trois quarts des électeurs voteront toujours et devront toujours voter sans connaître et sans pouvoir juger le candidat. D'ailleurs, dans ce système de gouvernement si mensonger, l'élection elle-même est encore une fiction absurde. Ou vous demandez que Véledeur dépose so7i vote d'après sa conviction persomielle, d'après la connaissance qu'il a du talent, de la probité et des opinions du candidat, et alors vous demandez l'impossible; ou vous voulez que l'électeur vote pour un candidat désigné par un comité électoral, et alors vous n'avez plus d'élection, vous n'avez qu'une tiomiiiation opérée par une petite coterie, dominée encore, quant h elle, par l'envie et l'intérêt personnel. Aussi
l'histoire prouve-t-elle que dans chaque assemblée les cinq sixièmes des députés sont des esprits fort médiocres. »
Louis Blanc ne trouve rien à répondre à ces attaques parfaitement fondées. Après avoir cité littéralement mes paroles, après avoir promis de traiter ce sujet et de me réfuter, il se garde bien d'en faire l'essai et se contente de me renvoyer à Montesquieu. Et pourtant Montesquieu ne m'oppose qu'une simple affirmation qui ne prouve rien, qui ne repose sur rien de sérieux.
Oui, le peuple peut bien choisir- chaque fois qu'il ne s'agit pas de la possession du pouvoir; il le peut là où il possède les preuves matérielles de la capacité des candidats dans le genre d'affaires peu importantes qu'il veut leur confier; là enfin où l'honnêteté du caractère n'est pas exposée à de trop fortes tentations. Sous le régime de la Législation directe il choisira parfaitement bien les présidents de section qui auront à diriger ses débats; il choisira de fort bons ministres sans initiative ni pouvoir. S'il lui faut un architecte pour faire un monument, il prendra, selon les temps , ou les Michel-Ange ou les Erwin de Steinbach. Mais qu'ont de commun de pareils choix avec nos élections politiques, où tout est obscur, où rien n'éclaire, où l'intérêt du candidat, quoi que l'on fasse, est toujours opposé à celui de l'électeur?
Aussi, voyez dans quelles fausses assertions Montesquieu tombe, dès qu'il veut citer des exemples d'élections conférant un pouvoir qui, de même que le pouvoir législatif, tiendra toujours de l'arbitraire. La nation « est trèscapable d'élire un général. » Oui, quand il faut arrêter la marche victorieuse des Austro-Russes en Italie ou en Hongrie, le peuple français appellera à grands cris Bonaparte, pour inscrire dans l'histoire le nom de Marengo; le peuple hongrois concentrera tous les pouvoirs dans les
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mains de Georgey ; mais ces choix inattaquables sous le rapport militaire, ne ser(mt-ils pas <m ne peut plus mauvais sous le rapport politique} « Le Peuple sait qu'un juge est assidu, que beaucoup de g^s se retirent de son tribunal contents de lui, qu'on ne l'a pas convaincu de corruption, en voilà assez pourquoi élise un préteur, t^ Ces paroles méritaient d'être transcrites une seconde fois à cause de leur remarquable fausseté et de leur merveilleuse quiétude bourgeoise en fait d'honnêteté. 0& est le juge qui peut faire plus de contents que de mécontents? En quoi le juge qui n'est pas convaincu de corruption peut-il se prévaloir de ce qui nécessairement doit se présenter <âi6z tous ses collègues, attendu qu'un juge convaincu de corruption ne garde jamais son emploi? Et comment l'absenceée condamnations judiciaires peut-elle conférer un brevet de vertu? Je sais bien que cette illusion commode existe encore aujourd'hui dans certaines riions de iasoci^, mais le socialisme lui a porté une rude atteinte.
Louis Blanc ne s'aperçoit pas de toutes ces défectuosités de la logique de Hontesqui^. Il s'attaque avec un ranarquable aplomb à cette vérité exprimée par Considérant dans les Quatre Crédits, vérité émise aussi par Ledru- Rollin et approuvée, aurait-on cru, par tout êlare pensant : <K On se trompe sur un homme qu'on ne connaît pas et qui vous trompe ; on se trompe beaucoup moins sur im principe, sur un droit, sur un sentiment ou sur un intérêt. »
« Ledru-Rollin, répond notre adversaire, commet «oe grave erreur. Le plus grand nombre a toujours été <apte, au contraire, à bien choisir les personnes, quoique, mâ»e à cet égard, il soit sujet à de tristes n^prises,— 4â»oin les deux assemblées issues de 4848, — tandis que longtaaaps encore il se trompera sur les choses. C'est ce que Montesquieu a expliqué rationnellement et démontré historique-
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ment dans YEsprU de» Lois (l)v » Quelle légèreté impardoanal^ de l'auteur de VEistoire de dix Ami Quelle siagulière manière de « démontrer historiquement! » Yous con^tez vous-même qu'il y a eu € d^ ttistes mépiHses, » et la Uste de ces « méprises, » vous auriez eu de quoi l'allonger outre mesure. Tout le monde croit que vous allez opposer à ces « méprises j^ d'autres faits historiques quii disetdpent l'élection; mais vous n'en trouvez pas un, pas un seul; vous nous renvoyez à Montesquieu qui ne « démontre historiquement » rien du tout, puisqu'il se contente de^e:
c Si Fon pouvait douter de la capacité naturelle qu'a le Peui^ pour discerner le mérite, il n'y aurait qu'à jeter les yeux sur cette suite continuelle de choix étonnants que firent les Athéniens et les Romains, ce qu'on n'attribuera pas sans doute au hasard. »
Et c'est tout. Au lieu d'avoir recours à l'histoire moderne dont nous avons pu contrôler les données, Louis Blanc, par Montesquieu, nous ramène à peu près à l'histoire antédiluvienne pour y chercher des enseignements suspects d'inexactitude sous plus d'un rapport. Et quelle maladresse dans cette seule assertion que Louis Blanc élève si étourdiment à la hauteur d'une démonstroMon historique ! Emparons-nous à notre tour du fait qu'on allègue.
A Rome, à Athènes, la Législation directe par le peuple existmt; voilà le secret de ces admirables ékctiofis que vous auriez dû laisser dormir dans la vétusté des annales antiques, ne sachant pas en faire un meilleur usagé et pour le monde et pour vous-même. N'est-il pas naturel qu'un peuple qui règle hii-même toutes ses affaires, qui voit, qui juge tout, qui n'ignore rien de ce qui se passe, sache faire un meilleur usage de ses biHets de vote que ce peuple fran-
(1) Plui deGironéim, page 85.
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çais auquel vous accorderiez si volontiers le don de bien faire, sans voir, sans entendre, tout en lui contestant celui de décider bien de ce qu'il verrait et entendrait; car c'est là où aboutit votre opinion sur l'inaptitude du peuple à légiférer et sur son aptitude à gérer parfaitement bien, par un élu qu'il ne connaît pas, des affaires qu'il connaît encore moins, puisqu'on ne les lui communique pas. Avouez que c'est torturer un peu la raison. Pour bien choisir l'homme, il faut le connaître, savoir ce qu'il a été, ce qu'il est et ce qu'il sera dans un milieu quelconque, et Louis Blanc sait-il bien quelle immense tâche il impose au peuple par ces trois mots : juge et nomme? Il l'a si bien compris, qu'aux galères de l'État (nous l'avons vu), il a désigné le banc où seront attachés les mauvais représentants, produits malheureux de nos « tristes méprises; b que dans la punition, ainsi que dans Vinstitution d'un Rubicon français, il voit notre seule planche de salut, notre seule garantie.
Mais continuons à examiner Montesquieu, non par respect pour ce qu'il avance, mais uniquement pour vous montrer le danger des citations.
« Le peuple qui a la souveraine puissance, dites-vous avec lui, doit faire par lui-même tout ce qu'il peut bien faire, et ce qu'il ne peut pas faire, il faut qu'il le fasse par ses ministres. Ses ministres ne sont point à lui, s'il ne les nomme : c'est donc une maxime fondamentale de ce gouvernement que le peuple nomme ses ministres, c'est-à-dire ses magistrats. Il a besoin, comme les monarques et même plus qu'eux, d'être conduit par un conseil ou sénat. Mais pour qu'il y ait confiance, il faut qu'il en élise les membres. » Quel argument voulez-vous tirer de ce passage? Plus démocrate que vous, Montesquieu ne conteste pas le droit du peuple à la Législation directe; il ne Técafte pas par des sophismes qui blessent autant le dictionnaire de l'Académie que le bon sens. Vous avez beau regarder et
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regarder de nouveau, toujours vous lirez : « Le peuple doit faire par lui-même tout ce qu'il peut bien faire; » par conséquent aussi bien les lois, si c'est possible, que toute autre chose. L'ancien président au parlement de Bordeaux ne croit peut-être pas à la possibilité de la Législation directe ; mais dans son temps si pauvre d'expériences représentatives, ce n'était pas, comme aujourd'hui, une faute irrémissible. De nos jours, Montesquieu aurait été mon auxiliaire, celui de Considérant, de Ledru-Rollin. J'ai dit qu'il ne croit peut-être pas à la possibilité de la Législation directe, car d'un côté je n'aime pas à batailler pour des citations ou pour les opinions de gens qui, comme Montesquieu, ont le tort de ne pas être clairs, pendant que de l'autre côté Louis Blanc me paraît abuser un peu de son droit de glanage.
En effet, dire que le peuple ne peut pas »i conduire une affaire, connaître les lieux, les occasions, les moments, » est-ce bien soutenir que le peuple ne peut pas faire les lois? Conduire une affaire est-ce donc synonyme de légiférer? et Montesquieu n'a-t-il pas voulu plutôt exprimer l'opinion que le peuple ne pourra pas négocier une affaire? ce qui, pour beaucoup de choses, est vrai.
Je serais d'autant plus autorisé à le croire que Montesquieu finit par dire assez nettement : « C'est encore une loi fondamentale de la démocratie que le peuple seul fasse des lois. »
Et ici pas d'équivoque! Alléguerez-vous que votre auteur a sous-entendu que le peuple seul doive légiférer, mais par ses représentants? 11 va vous expliquer sa pensée. « Il y a pourtant mille occasions, ajoute-t-il, où il est nécessaire que le sénat (la chambre des représentants) puisse statuer; il est même souvent à propos d'essayer une loi avant de l'établir. »
Vous voyez que l'opposition des termes est complète. Le
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peuple que Moutesquieu a ea vue est bien k people agissant directemmt. Seul il doit fcàre ta lai! c'est ub bommage que Fauteur, quoique magistrat lui-même, rend à la rigidité du principe démocratique; c'est le cri de conscience du philosophe, cri, hélas ! trop vite dominé, étouffé par l'intérêt de caste qui souffle le conseil perfide : qu'en mille occasions pourtant il faut laisser faire les représentants^ lés sénateurs.
Cessez donc, en politique, de vous nourrir de la lecture de Montesquieu et de Jean-Jacques Rousseau. Par eux et avec eux vous soutiendrez tout ce que vous voudrez. Vous foudroyez Ledru-RoUin par le Contrat social, Ledru-Rollin vous écrase à son tour par le même ouvrage. Parlons phis souvent raison et moins bibliographie. Vos deux auteurs sont les pères du doctrinarisme. Que pourriez-vous trouver dans leurs livres, sinon toujours et toujours ce mélange de deux principes irréconciliables qui fait l'essence du constitutionnalisme, cette machine impuissante qui, depuis soixante ans, absorbe toutes les forces vives du peuple pour les gaspiller en stupldes bavardages qui tuent l'action, en intrigues et spéculations législatives qui favorisent quelques cent mille aux dépens de tous, en bassesses politiques qui enchaînent partout la liberté?
« Mais enfin, poursuit Louis Blanc, laissant là les formules sonores et vides, laissant là tout appel à ce sentiment de l'orgueil collectif, toujours facile à égarer, interrogeons ta réalité des ch<^es. Est-ce qu'il fait grand jour maintenant dans les esprits? Est-ce que les fiambeaux sont devenus {«utiles i^r la route de Fhumanité en marche? Est-ce que, à part le peuple des principales villes, le gros de la population en France n'est pas plongé dans l'ignorance? Est-ce que les habitants des campagnes ne vivOTt point par milliers sous l'empire de préjugfe aussi Ainestes qu'opiniâtres? Est-ce qu'il n'est pas mainte commune où.
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parmi les conseillers municipaux, plusieurs savent à peine lire? Est-ce que ce n'est pas la conscience de cette triste situation du monde intellectuel qui porte les socialistes à réclamer avec tant de feu l'éducation commune, gratuite et obligatoire? »
Que de choses il me reste à combattre, à rectifier dans ces quelques lignes! Ne croirait-on pas que la Législation directe va expulser des rangs de nos citoyens toutes les intelligences supérieures, toutes les lumières? Ne dirait-on pas que Télite de la nation, parodiant Tbistoire antique, va à son tour se retirer sur le mont Aventin? Mais c'est nous qui voulons mettre les supériorités maintenant isolées et presque sans influence, en contact perpétuel avec leur véritable milieu, le peuple; c'est mus qui voulons leur créer une position, dans laquelle elles ne seront plus sous la dépendance de quek[ues privilégiés, de quelques puissants du jour qui les forcent d'accepter l'apostasie et la profanation de la science,— -une position qui les débarrasse des entraves, les affranchisse de la misère et les garantisse contre cette consomption lente dans laquelle on les voit trop souvent périr faute de pouvoir rayonner, ou exercer aucune action sur leur entourage.
Avant de nous parler de l'ignorance du prolétariat, réfutez donc d'abord ces lignes qui vous ont paru si inattaquables que vous les passez sous silence, bien qu'elles forment un de nos principaux arguments :
« On croit généralement qu'il faut un concours de vastes connaissances pour remplir dignement la tâche du législateur, et que ces connaissances ne se trouvent pas dans les rangs du peuple. Rectifions d'abord la plus grande des deux erreurs qui se rencontrent dans cette assertion pourtant si courte. Nous l'ayons déjà fait entrevoir clairement dans cet écrit : c'est l'intérêt des législateurs qui détermine l'esprit des lûiSy et non la science ou le savoir. Le savoir les rédige
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seulement, et encore, par la suggestion de l'intérêt, les rédige-t-il sciemment aussi mal que le contrôle des masses le permet. N'est-ce pas là l'histoire de tous les produits sortis des ateliers intéressés où se fabriquent les instruments destinés à frapper le peuple? La Législation directe met fin à cette industrie dégradante. Elle ne détrône pas l'intérêt . particulier, elle s'en sert d'une manière rationnelle. Écoutant tous les intérêts privés sans exception par les votes de tout le peuple, formant une majorité décisive de tous ces intérêts, elle parvient à faire ressortir et prédominer par cette majorité l'intérêt général.
« Mais admettons que la science ait nécessairement sa part d'action dans la création de toute œuvre législative. Dans ce cas, nous demandons si c'est bien le système représentatif, — le seul système gouvernemental que Ton puisse opposer sérieusement à la Législation directe, — si c'est bien ce système qui charge les hommes éclairés du soin de faire les lois? Certainement non! Chacun sait que dans chaque assemblée législative le talent doit se courber sous l'immense majorité des médiocrités dévouées au culte de tout ce qui est petit, mesquin. »
Tout ceci s'accorde avec les paroles d'un homme qui ne doit pas vous être suspect : « Si nous faisions l'analyse des lois vicieuses, dit Ch. Comte dans son Traité de législation (liv. 2, chap. 15), nous trouverions qu'elles sont l'exprèssion des intérêts, des préjugés de la partie influente de la société. »
Et quelle loi parmi les lois existantes n'est pas vicieuse?
Si tout cela est vrai, pourquoi faire une question de science de ce qui n'est et ne peut être dans la société actuelle qu'une question d'intérêt? Et vous ne voudriez certes pas me faire croire que les hommes éclairés, organisés en bande noire législative, veilleront mieux sur les intérêts du prolétariat que le prolétariat lui-même? Ce serait l'histoire de
Tartufe, s'emparant de la direction des affaires d'Orgon avec une si sainte sollicitude pour le véritable bien de ce cher homme.
Comprendre son intérêt, je le répète, c'est tout ce que la Législation directe demande au prolétaire, c'est tout ce qu'aujourd'hui l'on peut demander en général à qui que ce soit, sous peine de commettre une niaiserie. Et l'homme, je pense, est assez égoïste pour n'avoir plus besoin des leçons de personne quand il s'agit de discuter ses intérêts librement, sans crainte d'avoir, comme aujourd'hui, quelques démêlés avec le commissaire de police et M. le curé.
L'intérêt totalisé de l'immense majorité, c'est la meilleure interprétation sociale du droit à laquelle vous pouvez arriver dans le monde actuel. Le sentiment intime de cette vérité a fait dire à Emile de Girardin lorsqu'il proposait d'élever un ouvrier à la présidence de la République :
€ Je conviens que la Minorité (les hommes éclairés) résume des connaissances que ne possède pas au même degré la Majorité (les hommes du peuple), mais la Majorité résume des besoins que n'éprouve pas au même degré la Minorité. Entre la Majorité et la Minorité il y a cette différence : la Minorité a la science du droit, mais elle n'en a pas le sentiment; la Majorité a le sentiment du droit y mais elle n'en a pas la science. Ce dernier, c*est le vrai droit, car ce n'est pas la chicane, c'est la conscience. »
Vérité incontestable qu'on s'étonnerait d'entendre de la bouche d'un adversaire de la Législation directe, si on ne se rappelait pas que M. de Girardin ne rejette cette dernière que parce qu'il croit que sa proposition réalise quelque chose de mieux. Pour être juste, il nous faut ajouter : vérité incontestable, quand il s'agit du peuple en général, incorporant ses intérêts dans les lois; mais erreur grossière quand vous l'appliquez, comme M. de Girardin, à un prolétaire isolé, dont vous aurez soin de surexciter les appétits
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égoïstes et Tâmbition m le plaçant sur le siège pi:ésiden^ tid de la République.
Mais revenons aux hommes « éclairés. » Je reconnais rinfluenee bienfaisante de la science ; je nie Tinfluence bienfaisante des hommes éclairés qui la possédât. Le bien qu-ils ont fait quelquefois, ils ne l'ont accompli que malgré eux, involontairement ; ce bien était produit par le rayonnement naturel de la science qui , comme la lumière du soleil, comme Fair, ne peut pas être eMièremeM accaparée.
C'est en confondant la conduite égoïste de l'homme édairé et les effets de cette conduite avec les résultats en euxmêmes toujours bienfaisants de la science que Jean^lacques Rousseau a été amené à écrire son discours célèbre et feux sur l'influence pernicieuse des sciences et des arts.
Je suis donc peu touché, je Tavoue, des exclamations que Louis Blanc continue à accumuler.
« En quoi consiste, dit-il, je vous prie, la révohition à accomplir? cette révolution, telle que le géfiâe de notre XIX® siècle la prépare, ne sera-t-elle pas la plus complète, la plus profonde que l'histoire ait jamais connue? et les mesures à prendre pour régénérer la société de fond en comble sans la pousser au chaos sont-elles donc si simples, si évidentes, que leur appréciation saine ne demande ni études préalables, ni méditations, ni efforts d'intelligence? Si, lorsque Galilée vint affirmer que la terre tournait autour du soleil, on avait consulté à cet ^ard ims les habitants du globe , n'auraient-ils pas tous juré que chaque jour le soleil se levait à l'orient et se couchait à l'occident? Galilée, qui avait la vérité pour lui, n'aurait^il pas eu contre lui le plus grand nombre? Or, croit-on qu'il ne soit pas aussi difficile, aussi ardu qu'un problème d'astronomie le problème qui contient l'avènement de la justice^ l'établissement du droit par le devoir et la conquête du bonbeur commun? »
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A quoi sert donc rexpérience quand on ne veut pas en profiter? lf'avons*nous pas vu nos ennemis à nos pieds et remidacés par une partie notable des nôtres? Et quel a été le résultat? Que de fautes commises, pour ne pas parler d'apostasies ! Où est le peuple qui se conduirait d'une manière aussi ridicule que nos chefs l'ont fait toujours, parce que la tâche à accomplir est au-dessus de la force d'un seul ou de quelques-uns? Le gouvernement provisoire, négociaiart avec le pape l'abolition du budget duclergé, la suppression de l'intervention de l'État dans les affaires de l'Église et l'association libre des fidèles pour les besoins religieux et le salaire des prêtres, ne nous fait-il pas l'effet d'un homme qui adresserait au soleil de l'équateur la prière de transformer ses rayons ardents en un beau iclair de lune? Les gouvernements provisoires de Rome et de Florence, de Bade et du Palatinat, refusant même au milieu de la t^ipéte d'effacer les frontières, les uns des deux pays italiens, les autres des deux petits États allemands, — ces gouvernements, refusant de réunir, de concentrer leurs forces et de porter la révolution par touteritalie, par toute l'AUemape, n'étaient-ils pas en intelligence bien au-dessous des despotes et de leurs conseillers qui, eux, savaient bien abjurer toute haine, toute rivalité, pour se sauver? Et cela devait être. Le démocrate appelé à régner prend les défauts des gouvernants traditionnels, sans acquérir en même temps l^r vieille expérience. De là une infériorité certaine, fatale, qui devra amener à la Législation directe tous les,démocrates que l'ambition n'aveugle pas complètement. Soyez donc modestes, hommes influents de notre grande opinion! vous avez fait vos preuves; n'accusa pas le peuple d'ignorance avant qu'il ait fait les siennes. Le peuplel mais dans quel coin reculé de la franco auriez-vous trouvé une section assez stupide pour faire la proposition de traiter avec le pape la destruction du catholicisme? Le
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peuple! mais n'a-t-il pas demandé à grands cris dans ses clubs la réunion de la Toscane et des États romains, du duché de Bade et du Palatinat? Le peuple ! mais expliquezmoi donc pourquoi tous les despotes tremblent et s'effacent dès qu'il est debout, s'abandonnant à sa propre initiative ! pourquoi ils redeviennent courageux et orgueilleux dès que quelques hommes ont été jetés sur le sommet des vagues populaires et s'y maintiennent! Moi qui connais le peuple, moi clubiste, je vous dirai ce que j'ai vu en Allemagne. Rien que des fautes d'écoliers, des apostasies de la part de ceux que nous avions chargés de conduire nos affaires; pas une seule mesure qui puisse être défendue soit au point de vue du principe, soit au point de vue politique! Non, pas une seule! Le peuple au contraire a tout compris, tout prédit, cherché à prévenir tout ; les séances de ses clubs ont été l'histoire anticipée mais véridique de cette révolution qui devait réunir 1789 et 1848 et qui a péri si misérablement. Ce serait une œuvre intéressante, un véritable monument élevé à la perspicacité du peuple que la relation complète de ces débats incisifs et serrés, allant droit à leur but et indiquant avec une infaillibilité merveilleuse ce qui se ferait et ce qui devrait être fait. Et qu'on ne s'imagine pas que j'exagère. Les aveux du parti constitutionnel désarçonné maintenant ont depuis longtemps rendu justice au peuple.
Pauvres bribes d'intelligence ! (j'ai le droit de vous appeler ainsi, en vous comparant à l'immensité de cette intelligence collective de 35 millions) vous croyez avoir tout prouvé en racontant à satiété l'histoire de Galilée, qu'en manière d'écho l'un cite après l'autre. Le peuple, demandezr-vous, aurait-il décidé par son vote que la terre tourne autour du soleil ? Tenez ! vous êtes des hommes « éclairés ; » vous appartenez aux « flambeaux, » et vous avez, par conséquent, le droit de confondre les questions purement
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scientifiques, les découvertes qui n'appartiennent pas encore au domaine public, les secrets de Tatelier de la création enfin, avec l'application des vérités éprouvées et généralisées qui fait le sujet de la politique et dé la législation ; mais franchement, voici ce que le peuple dirait de vous , si vous lui posiez de pareilles questions : i-. Décidément ces gens sont des rêveurs qui n'entendent rien aux affaires du pays. Que le soleil tourne ou ne tourne pas, en quoi mon vote peut-il influer sur sa marché? Soutenez le oui ou le non, mais faites-le ailleurs que devant le peuple assemblé pour s'occuper de ses propres affaires. »
Après cela, le peuple, je l'avoue volontiers, aurait dit de Galilée : « Cet homme est fou, ou il se moque de nous ; » maisl'aurait-il mis en prisoti? Assurément non ; ce ne sont que les hommes « éclairés » qui se tourmentent, s'emprisonnent, se brûlent même pour une thèse scientifique ou une simple expression de leurs apocalypses rivales. Ce sont les « flambeaux, » les Calvin qui élèvent les bûchers, les Las Casas qui organisent la traite des nègres, les Luther qui donnent aux puissants du jour et à l'adresse de leurs concurrents ce charitable avis : « Tuez-les comme des chiens enragés 1 » Et cela ne peut pas être autrement. De l'homme à l'homme, que de rivalité, de petitesse! De la collectivité à l'individu, que d'indulgence, de bienveillante protection, produite parla conscience de la grandeur de la collectivité et de la faiblesse dé l'individu 1 Aussi Robespierre qui voulait perdre Louis XVI avait-il raison de s'opposer à l'appel au peuple, et je suis sûr qu'en organisant la terreur d'une manière démocratique, si ce mot peut s'employer ici, qu'en chargeant les sections du peuple du soin de juger les ennemis du pays demeurant dans leurs circonscriptions, on aurait évité bien des horreurs commises par ces proconsuls et ces jurys de sauvages qui siégeaient à Paris et dans beaucoup d'autres villes.
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Encore une fois, les hommes « éclairés, » isolés, ne peuvent rien réformer, parce que leur intérêt particulier s'oppose aux réformes qui ont pour but l'intérêt de l'universalité. Leur incapacité , au point où nous en sommes, est absolue. En des siècles, ils ne tranchent pas les questions les plus faciles, ces questions qui n'arrêteraient pas un quart d'heure le peuple le plus arriéré. La Suisse, par exemple, est depuis six cents ans une agglomération de républiques plus ou moins bourgeoises, gouvernées par tous les hommes « éclairés » qu'elles contiennent. Presque tous, ils trouvent place dans plus d'une vingtaine de conseils plus ou moins nombreux. Eh bien, ces «i flambeaux » de six siècles n'ont jamais su créer l'unité des mesures , des poids et des monnaies, unité réclamée impérieusement par trente générations et refusée toujours par les juifschangeurs et les banquiers de toutes les époques. Il a fallu le contre-coup électrisant de la révolution de Février pour amener cette réforme légère, dont la nécessité pourtant ne pouvait être douteuse. Introduisez, au contraire, la Législation directe dans tous les pays de l'Europe, et les peuples des vastes contrées qui s'étendent du Tage à la Vistule, du pôle nord jusqu'à l'Atlas, voteront dans une demi-heure l'acceptation du système monétaire français, système dont les « flambeaux, » il esl vrai, un peu vacillants du catholicisme belge ont cru devoir détruire l'harmonie par l'introduction des pièces de 25 francs, espèce de fausse monnaie destinée à doter le pays de la contrefaçon de quelque chose d'incontestablement belge.
Mais voyez la tendre sollicitude de Louis Blanc. S'il cherche à constater l'inaptitude du peuple à gérer ses propres affaires, il réclame « avec feu l'éducation commune, gratuite et obligatoire. »
L'ouvrier ne s'occupe guère de promesses d'éducation, car il sait ce qu'elles produisent. Croyez-moi, le socialisme
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me fait pitié quand il me parle de rinstruetion générale par l'initiative des hommes « éclairés ». Le caprice d'un seul despote, sous ce rapport, fait quelquefois plus dans vingt ans qu'ils ne pourront faire dans un espace de temps dix fois plus long, témoin l'exemple de l'avant-dernier roi de Prusse. La bonne organisation de rinstru<îtiofi publique n'aura lieu que par le peuple lui-même, lorsqu'il possédera la Législation directe. Ce qui est une utopie dans la bouche des chefs du socialisme, ce qui, par eux, n'aboutira jamais qu'à de simples écoles de dimanche, fussent-elles imposantes comme celle du Luxembourg, devient facile dès que le peuple se mettra à l'œuvre. Le terrain de l'intelligence ne pourra être défriché que par le pionnier qui, la hache à la main, peut abattre à droite et à gauche ce qui fait obstacle. C'est le peuple seul qui pourra déblayer l'instruction et le budget de l'État des mauvaises herbes qui empêchent les connaissances utiles de croître et de se répandre ; c'est lui seul qui pourra reléguer le latin et le grec dans les bibliothèques, qui pourra abolir l'étude du droit, dont il n'aura plus besoin dès qu'il sera législateur, dès qu'il aura tué la chicane ; c'est lui seul qui pourra nous débarrasser de la théologie et restituer aux masses les innombrables années de travail et les amas d'or, les milliards qu'elles perdent par le service militaire.
Démpntrez-n^oi pomment vous arriverez à tout cela par un pouvoir législatif en dehors du peuple, et j'écouterai patiemment vos promesses pédagogiques. Jusque-là j'aurais tort de m'y arrêter et de les prendre au sérieux.
Si Louis Blanc, comme nous l'avons vu, est convaincu de l'inaptitude du peuple à se gouverner lui-même, il ne déclare pas avec moins d'assurance que mon système est irréalisable.
« Que propose, en effet, dit-il, M. Rittinghausen?... Selon lui, chaque section de mille citoyens se rassemblerait
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pour délibérer sur toute loi qu'il plairait à un certain nombre de citoyens de mettre en discussion. Un débat s'ouvrirait dans chaque section ; un vote aurait lieu ; la connaissance du vote serait transmise par le maire au préposé du gouvernement, par celui-ci au ministère, qui ferait une addition, et tout serait dit.
« Franchement, c'est à n'y pas croire.
« Mais M. Rittinghausen ignore donc que huit termes, rien que huit termes, combinés de toutes les manières possibles, deux à deux, trois à trois, quatre à quatre, etc., peuvent fournir jusqu'à plus de 40,000 combinaisons? Une loi comportant huit dispositions principales pourrait, conséquemment, donner pour 10,000 assemblées, 10,000 projets de loi! Où saisir, parmi ces 10,000 volontés diverses, la volonté du peuple se gouvernant directement lui-même? Et que voudrait-on que le ministère additionnât?
« Il est d'autant plus extraordinaire que ceci ait échappé à M. Rittinghausen qu'il ne prend pas pour exemple une question simple, aboutissant à un oui ou à un 7ion, mais une question complexe, se divisant en plusieurs articles.
« Ain$i, raisonnons sur l'exemple qu'il a choisi luimême.
« Parmi les sections, les unes rejetteront purement et simplement le principe de la prescription, et en ce qui touche celles-là, pas de difficulté.
« Mais, parmi celles qui adopteront le principe, la première voudra la prescription fixée à viiigt ans pour les crimes, à dio? ans pour les délits, à cinq ans pour les contraventions de police.
« La seconde voudrala prescription fixée à vingt ans pour les crimes, mais à cinq ans seulement pour les délits et à deux ans seulement pour les contraventions de police.
« La troisième...... la sixième... Mais à quoi bon conti-
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nuer et comment continuefr ? Si 'nous Voulions énumérer tous les projets de' loi auxquels peut doiinèr lieu la question choisie' comme exemple par M. Rittinghàusen luimême> un gros volume; serait trop peu. Qu'il nous suffise de rappeler que les vingt -quatre lettres de l'alphabet, combinées de toutes les manières possibles, fournissent le nombre infini deiïîots dont se composent les langues!
« On s'étonnera peut^tre que des esprits aussi distingués que MM. Considérant et Rittinghàusen aient pu tomber dans une aussi inconcevable ei^reur. J'avoue que, quant à moi, j'en reste confondu. Il est i()robable que, sous l'empire de cette préoccupation décevante qui naît de la passion d'une idée nouvelle, ils n'ont pris garde qu'à ce qui se passerait au sein de telle ou telle commune, sans tenir compte de ce qui se passerait pendant ce temps-là dans toutes les autres. Ce qui le prouve, du reste, c'est qu'effectivement la description que M. Rittinghàusen fait du mécahisme de son système ne se rapporte qu'aux délibérations et au vote d'une section.
« Après l'arrivée de' touteâ les données au ministère, « dit-il, une commission de rédaction rédigera Un texte « de loi clair et simple. »
« Comment! de cinq mille,' six mille, dix' mille projets de loi, votre commission composera, de manière à exprimer la volonté directe et wm^fttr^ des cinq mille, six mille, dix mille sections qui auront 'voté différemment, un texte de loi clair et simple ! Parbleu I Je Fen défie.
u Et le moyen, je vous' prie; que ce texte de loi clair et simple fiât considéré par les seétions dont il ne reproduirait pas exactement le travail 'comme l'œuvre de leur volonté, comme le Tésvlidit du gomernement direct dû peuple par lui-même \ Le moyen "que cette cotnmission pût composer de tant de données diverses un texte de loi clair et Ijvécis, sans exercer un pouvoir cent fois plus provoquant
que celui d'uue assemblée légi^Uve issue du suffrage universd! Car il pourrait arriver, il arriverait presque toujours, à cause de la diversité et de la multiplicité des données, que ce texte de loi clair et précis ne cadrerait exactement avec aucun des projets de loi sortis de la majorité des sections, qui diraient alors aux commissairesrédacteurs : « Non-seulement vous faites la loi autrement que nous ne la voulons, mais vous la faites en dehors de notre volonté formellement exprimée, bien connue. Vous êtes des usurpateurs et des ini^olents! i>
£h bien ! comme votre définition de la souveraineté du peuple, tout ce qui précède n'est qu'une épigramme lancée contre les classes supérieures, contre les chefs de la démocratie. Gomment! 1^ hommes « éclairés » seraient législateurs, eux qui, poussés par l'esprit de rivalité et de dénigrement, ne savent le plus souvent ni lire ni comprendre les choses les plus simples écrites dans leur propre langue !
Comment ! vous m'accusez de n'avoir eu en vue que les délibérations et le vote d'une seule section, et vous citez vous-même mes paroles de la manière suivante :
a La discussion close, chaque citoyen émettra son vote. Après le dépouillement du scrutin, le président de la section fait transmeUre au maire de la commune le chiffre des votes pour et contre. Le. maire fait le relevé des votes de toutes les sections de la commune et en communique le résultat à l'administration supérieure qui, en opérant de la même manière pour son district, fait parvenir le chiffre des votes pour et contre au préposé du département. Ce dernier transmet le résultat du dépouillement au ministère, qui fait l'addition pour le pays entier.
« Cette opération est simple et ne danande que peu de travail et peu de temps; elle fera connaître exactement combien de citoyens ont approuvé et combien ont repoussé
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telle ou telle mesure. La majorité décide de Tadoptioa ou du rejet. »
Est-il possible, je le demande, de s'exprimer avec plus de clarté, plus de netteté? Et de quel droit venez-vous dire que je veux mettre les votes de chaque section en rapport direct avec le ministère et la commission de rédaction?
Vous, Louis Blanc, vous, écrivain renommé, vous êtes le seul qui, par rapport à mon système, ait besoin d'un commentaire! Le prolétaire, lui, m'a toujours compris, sans devoir faire le moindre effort, tellement mon exposition lui a paru claire et dénuée de tout bagage de locutions incompréhepsibles ou à double sens. Je pourrais par conséquent passer outre; mais n'importe, puisque cela est nécessaire, je vous dresserai ici les tableaux explicatifs des votes. Mes lecteurs sauront qu'ils doivent vous accuser, vous, de l'ennui inutile que je leur cause.
Vous me rendez cette justice que, pour donner un exemple, je n'ai pas cherché une question simple. Je le constate, parce que cela est utile à ma cause : j'aurai prouvé que des délibérations entièrement libres du peuple peut sortir une loi complète sur une question complexe. D'ailleurs, je me réserve de produire plus tard un autre exemple bien plus saisissant, de traiter une question bien plus compliquée.
Quant à la question de principe , Louis Blanc ne fait aucune difficulté.
C'est beaucoup ; car c'est accorder à peu près toute l'utilité, toute la possibilité de la Législation directe. En effet, dans ce système les questions subordonnées sont généralement de peu d'importance, puisque leur solution plus ou moins parfaite ne pourra jamais porter préjudice au principe. Dès lors elles devront même s'écarter presque toujours par la force des choses , comme je le démontre-
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rai plus tar^. S'il j^'en était pas ainsi j il faudrait déses^ pérer à jamais de simplifier la législation. Là est tout Tespoir de la démocratie. Ce n'est que dans les autres modes de législation que les questions subordonnées gagnent l'importance qu'elles n'ont pas naturellement. Il faut en chercher, la cause dans la mauvaise foi des; législateurs, représentants ou autres, qui s'efforcent sans cesse à éluder les conséquences logiques d'un principe, à détruire le principepar une prétendue solution de questions subor^ données ou par la réglementation. Le peuple n'imitera pas cette mauvaise foi, puisqu'il n'a aucun intérêt à se tromper lui-même.
Le hasard veut que, pour ^expliquer la différence dans la manière de procéder de^ deux modes de législation qui nous occupent, je puiçse me.servir encore de la prescrip^ tion.
La prescription en matièjre criipinelle avait été effacée du projet de code pénal qui, publié en 1847, jetait l'anxiété dans toute la Prisse çjt surtout dans la province du Rhin. Deux ou trois persouues seulement, parmi eux l'auteur de ce livre, osèrent publier une critique de ce Gode et protester hautement CQptre les monstruosités qui s'y enchaînaient d'un bout a l'autre. H va sans dire que la prescrip-^ tion fut défendue; elle, le fut avec tant de succès que le gouvernement se crut obligé de l'admettre en principe* Trois années après, en 1851, le nouvesiu code réformé, adopté par les chambres sans délibération, sans exameii, fut, mis en vigueur. La prçspriptiou s'y trouye, mais on a eu soin del'annuler par l'application, en fixant, pour prescrire, un. ^ temps tellement recule qu'il équivaut àj'éloignement com-^ plet du principe. .
Qui oserait ^s^^ aurait irecouïs au •
même prociédé? PjE^rspnne.^pès lors l'çntente,, par rapport au temps, s'établirait sans peine par tout le pays.
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Rappelons encore le suffrage universel. Pourquoi la réglementation de ce suffrage était-elle une affaire importante sous le régime représentatif? Uniquement parce que la mauvaise fol de l'assemblée législative devait faire l'essai de détruire le principe, de renverser le suffrage universel par la réglementation. Devant le peuple, au contraire, la réglementation aurait été chose fort indifférente et fort simple, attendu qu'il n'aurait voulu, à aucun prix, porter atteinte au principe. L'importance des questions subordonnées aurait disparu. '
Voyons maintenant s'il est vrai que la Législation directe devra donner 40,000 projets dé loi.
Dans chaque section, après la li^uestion de principe le président posera , ai-je dit daù's ma brochure, cette deuxième questioh : « Après quelle époque y aura-t-il prescription pour les crimes? »
Après le vote, les chiffres de ce vote seront envoyés par le président de la secttoh au maire de la commune qui, recevant les mêmes renseignements de toutes les autres sections de la nmnicipalîté, dressera un simple tableau dans le genre decelui-^ci :
ONT V6tË :
IB anis^
■ ' 4î ans. 10 ans;
8 ans.
6 ani
Sectien I.
Section II.
Section III.