LIVRE PATRIÈME
L»a Ij^slatlon Alveete par le peuple et VanareMe de V.-J. VrouAtaon.
(Novembre 4854.)
Pendant que la lutte s'engageait entre Considérant et moi, d*un côté, et HM. Anatole Leray, Louis Blanc et Emile deGirardin de Tautre côté, la Législation directe a trouvé un quatrième adversaire dans la personne de M. P.-J. Proudhon. Il y a des partisans de mon système qui s'étonnent de rencontrer ce socialiste renommé parmi nos adversaires. « N'est-il pas, disent-ils, l'ennemi acharné du système représentatif? n'a4-il pas proclamé Vanarehie, qui en définitive ne peut être que la Législation directe par le peuple? » Moi-même, je n'ai jamais partagé les illusions de ceux de mes amis qui se berçaient de l'espoir que M. Proudhon allait nous apporter le secours de son immense talent. Je savais que cet écrivain distingué met trop facilement sa logique au service de sa passion et de l'esprit de rivalité, pour conserver l'indépendance d'esprit nécessaire pour juger sainement une idée conçue par tout
autre que lui. J'attendais donc l'attaque ; elle ne s'est pas fait attendre.
Avant de commencer la défense, je tiens à expliquer la raison qui m'engage à ne pas bannir entièrement du cadre étroit de mon travail toute réponse aux incriminations personnelles qui fourmillent dans le livre intitulé : Vidée générale de la révolution au dix-neuvième siècle. Je ne tiens guère à me disculper des insinuations malveillantes, injurieuses de M. Proudhon, et pourvu qu'on admette mon idée, il m'est parfaitement égal ce que tel ou tel individu, tel ou tel groupe d'individus pense de moi. Je ne m'en soucie pas; qu'on fasse tranquillement son métier.
Mais ce à quoi je tiens, c'est à démontrer au peuple la nécessité de se délivrer de la tutelle de tous ces chefs de file qui n'ont généralement en vue que de misérables intérêts de boutique ou de vanité personnelle ; c'est de faire descendre ces chefs de l'autel sur lequel ils se hissent, tantôt sous telle forme, tantôt sous telle autre. Dans Tintérêt de la Législation directe, il faut, en un mot, faire ressortir la petitesse de Yindividu.
Il va sans dire, du reste, que je ne m'abaisse pas jusqu'à jouer le rôle d*accusateur public. Je ne me mets pas à la recherche des faiblesses individuelles : je relève uniquement celles qui se livrent elles-mêmes. J'opposerai généralement à M. Proudhon... M. Proudhon lui-même. De cette manière personne n'a le droit de me faire un reproche, M. Proudhon moins que tout autre.
Mais n'allons pas plus loin dans ces explications, et laissons M. Proudhon se démolir lui-même : « Il est temps, » dit mon adversaire, « que le public sache que la négation, en philosophie, en politique, en théologie, en histoire, est la condition préalable de l'affirmation. Tout progrès commence par une abolition, toute réforme s'appuie sur la dénonciation d'un abus, toute idée nouvelle repose sur l'in-
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suflSsance démontrée de l'ancienne.... Celui-là donc qui, hautement, à la face du peuple, par une sorte d'acte extrajudiciaire, a posé le premier des conclusions nâotivées contre le gouvernement et l'ancienne propriété, celui-là, dis-je, s'est engagé à en exprimer ultérieurement de nouvelles en faveur d'une autre constitution sociale... Pourquoi faut-il qu'aux questions les plus nettes se mêle toujours un peu d'équivoque? La priorité des conceptions philosophiques, bien qu'elles se réduisent à de simples observations sur la nature de l'homme et la marche des sociétés, bien qu'elles ne soient susceptibles ni de trafic ni de brevet, n'en est pas moins, comme la priorité des inventions dans l'industrie , un objet d'émulation pour les esprits d'élite qui en connaissent la valeur et qui en recherchent la gloire. Là aussi, dans le domaine de la pensée pure comme dans celui de la mécanique appliquée aux arts, il y a des rivalités, des imitations; je dirais presque des contrefaçons, si je ne craignais de flétrir, par un terme aussi énergique, une ambition honorable et qui atteste la supériorité de la génération actuelle. L'idée d'anarchie a eu cette chance. La négation du gouvernement ayant été reproduite depuis février avec une nouvelle insistance et un certain succès, des hommes, notables dans le parti démocratique et socialiste, mais à qui l'idée anarcJiique inspirait quelque inquiétude, ont cru pouvoir s'emparer des considérations ^de la critique gouvernementale, et, sur ces considérations essentiellement négatives, restituer sous un nouveau titre, et avec quelques modifications, le principe qu'il s'agit aujourd'hui de remplacer. Sans le vouloir, sans s'en douter, ces honorables citoyens se sont posés en contre-révolutionnaires; caria contrefaçon, puisque enfin ce mot rend mieux qu'un autre mon idée, en matière politique et sociale, c'est la contre-révolution. Je le prouverai tout à l'heure. Ce sont ces restaurations de l'autorité, en-
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(reprises en concurrence de Yanarebie, qui oi^ réeemmeBt occupé le public sous tes noms de législation directe, gouvernement direct, et dont les auteurs ou rééditeurs sont, en premier lieu, MM. Rittingbausen et Considérant, et plus tard M. Ledru-Rollin. Suivant MM. Considérant ei Rittingbausen, ridée première du gouvernement direct viendrait d'Allemagne ; quant à M. Ledru-Rollin, il n'a fait que la revendiquer, et sous bénéfice d'inventaire, poiif notre première révolution; on la trouve tout au long, cette idée, dans la constition de 1793 et dans le Contrat social (1). »
Ou je ne comprends pas le fran^is,ou ce passage un peu obscur est destiné à couvrir d'un nuage fort transparent deux reproches. Comme quelques lignes plus bas à l'habile rédacteur en chef de la Presse, « aspirant sans doute à une part d'invention, » M. Proudhon nous crie : « Qu'ailiez-vous donc faire dans cette maudite galère, dans cette galère qui est à moi, qui m'appartient? J'avais donné la négation, c'était à moi de trouver VaffinmUmy de compléter mon œuvre, sur laquelle vous vous ruez comme des plagiaires. »
Maintenant est-il vrai que j'ai pris à Proudhon la critique du système représentatif, critique qui court les rues depuis que ce système existe, comme le savent tous ceux qui connaissent l'histoire de cette forme de gouvernement? Jean-Jacques Rousseau lui-même^ dont les œuvres se trouvenrdans les mains de toute l'Europe lettrée, n'avait-il pas prononcé solennellement ce résumé de jugement : c Quoi qu'il en soit, à l'instant qu'un peuple se donne des représentants, il n'est plus libre,il n'est plus ! »
Et J.-J. Rousseau avait-il découvert, lui, cette vérité? Nullement! il ne faisait que reproduire des lieux communs qui, dans son temps, comme aujourd'hui, étaient
(1) Idée générale <to la Révolution, p. 110.
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répétés par des millions de bouches et dans la Suisse et dans l'Allemagne, trop intimement liée à la Suisse pour ignorer ce qui se passe dans cette agglomération de petits États plus ou moins démocratiques. On peut donc s'étonner à juste titre, en voyant M. Proudhon m'accuser de m'être emparé des considérations de sa critique gouvemenoentale, critique avec laquelle la mienne n'a même rien de commun quant à la forn^. Hais si cette accusation, comme tout le monde le comprend, n'est que le mirage trompeur de la vanité sans bornes dont M. Proudhon est affligé, celui-ci est-il mieux dans le vrai lorsqu'il prétend que l'idée de la Législation directe çst contenue dans la constitution de 1795 et dans le Contrat social?
La constitution de 1793 maintient-elle la représentation, oui ou non?— Oui, elle la conserve; elle ne peut donc pas être la Législation directe par le peuple.
Que l'on veuille en imposer au lecteur, je pourrais l'excuser, puisque cela provient, dans le cas actuel, d'une nature maladive : mais au moins devrait-on avoir assez de mémoire pour ne pas se contredire quelques pages plus loin, en écrivant en toutes lettres (1) :
c Si H. Ledru-Rollin a eu un tort, c'est d'avoir appelé cela (la constitution de 1793), à l'exemple de Considérant, gouvernement direct ï
c D'abord le peuple, au lieu de répondre par oui ou par non sur toutes les affaires de l'État, comme le voulait M. Rittinghausen » (assertion gratuite de M. Proudhon qui ne rend nullement mon idée dans toute sa plénitude), < n'a plus à se prononcer que sur les lois ; les neuf dixièmes des questions, sons le nom de décrets, sont enlevées à son initiative. » (Encore le foit-on voter sur des projets de lois préparés par l'assemblée.)
(i) Idée générale de la Révolution, p. 176.
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« En second lieu, Vexéculiftout entier lui est ravi : nonseulement il ne nomme à aucun emploi, il n'a même pas le droit de nommer son représentant qui nomme pour lui.
« Pour comble de contradiction , ledit représentant est élu par des mandataires du peuple : en sorte que le peuple, qui ne devait plus ni avoir des représentants, ni donner des délégations ; dont la souveraineté directe devait rester, au contraire, en permanent exercice ; le peuple se trouverait moins d'autorité qu'il n'en confère à ses mandataires, et forcé de reconnaître pour représentant à l'exécutif un ou plusieurs individus à qui ses commissaires du législatif en auraient décerné le titre. »
Mais si la constitution de 1793 ne consacre pas le principe de la Législation directe, comme M. Proudhon l'affirme et le nie en même temps, est-il du moins certain que Jean-Jacques Rousseau croit à la possibilité de se passer de représentants? Tous ceux qui connaissent bien le Contrat social et qui veulent le citer sans fausser son texte avoueront que non. J*ai prouvé sans réplique, dans la Démocratie pacifique (1), que le pliilosophe de Genève , bien que la Législation directe ait existé de tous les temps— fort imparfaitement, il est vrai ~ dans plusieurs petits cantons de la Suisse; — j'ai prouvé, dis-je, que Jean-Jacques, malgré cet avertissement continuel et vivant, a cru démontrer au contraire l'impossibilité de la Législation directe. L'un de mes adversaires, Louis Blanc, a établi la même vérité dans deux brochures dont l'une est intitulée : Plus de Girondins, et l'autre : la Répui)lique une et indivisible. Pourquoi M. Proudhon qui connaît ces brochures, qui a lu l'article dont je parle, — car il en donne un extrait, — pourquoi M. Proudhon se fait-il sciemment le
(1) Numéro du 2 mars 1851. L'article en question forme le deuxième livre de cet ouvrage.
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propagateur d'une allégation inexacte , inventée dans un but trop facile à comprendre, allégation qu'on s'est efforcé de mettre sous la sauvegarde d'une vanité nationale peu démocratique, en s'écriant avec une indignation simulée : « Laisserons-nous piller impunément l'héritage de nos pères? »
J'ai dédaigné de répondre à ces spéculations tant qu'elles étaient mises en œuvre par des gens qui étaient loin de se montrer hostiles au principe de la Législation directe; j'étais même assez philosophe pour m'en féliciter. Tant mieux, me disais-je, ces petitesses contribuent à tuer la personnification des principes démocratiques dans les individus, cette maladie grave de notre temps. La Législation directe, dont le but est de remplacer l'individu par la nation, n'en arrivera que plus vite.
Mais ici, où il s'agit d'un adversaire qui veut tourner le mensonge polilique dont je parie, contre la Législation directe elle-même, — ici je dois rompre le silence.
Ce qui est plaisant, c'est que la force des choses, les besoins de la polémique ont forcé M. Proudhon lui-même à se contredire et à me rendre justice.
« Après avoir posé en principe , dit-il page 130, que le peuple est seul souverain, qu'il ne peut être représenté que par lui-même, que la loi doit être l'expression de la volonté de tous, et autres banalités superbes à l'usage de tous les tribuns , Rousseau abandonne subtilement sa thèse et se jette de côté. D'abord, à la volonté générale, collective, indivisible, il substitue la volonté delà majorité; puis, sous le prétexte qu'il n'est pas possible à une nation d'être occupée du matin au soir de la chose publique, il revient, par la voie électorale, à la nomination de représentants ou mandataires qui légiféreront au nom du peuple et dont les décrets auront force de lois. Au lieu d'une transaction directe, personnelle sur ses intérêts, le citoyen n'a plus que la
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faculté de choisir ses arbitres à la pluralité des voix. »
Et comme s'il ne suffisait pas de faire une seule fois amende honorable, M. Proudhon nous répète encore plus tard, page 183, en parlant de Robespierre :
« Disciple exact de Rousseau, il s'était toujours prononcé nettement, énergiquement, ainsi que Louis Blanc Ta montré naguère, pour le gouvernement indirect, qui n'est autre que celui de 1814 et 1830, le gouvernement représentatif. »
Mon adversaire soutiendra-t-il que tout cela n'empêche pas que l'idée de la Législation directe ait été exprimée, quoique abandonnée, par J.-J. Rousseau? que c'est par conséquent à tort qu'on me l'attribue? Autant vaudrait soutenir gravement que — puisque j'émets ici l'idée que l'établissement d'une communication quelconque avec la lune n'est pas possible — l'heureux mortel qui réussirait à la réaliser un jour ne serait que mon plagiaire.
Au lieu de se faire l'écho perfide de certain journal démocratique, H. Proudhon aurait donc mieux fait de me renvoyer aux Romains, aux Grecs et surtout aux Germains, quoique la Législation directe, chez ces peuples, n'ait jamais eu l'organisation que j'ai proposée et que l'on adoptera infailliblement) puisque seule elle est rationnelle.
Ce que je puis réclamer, l'opportunité incontestable de ma proposition à part, comme mon bien personnel, c'est cette organisation; c'est d'avoir trouvé l'art, inconnu jnsqu'ici, de faire naître les lois librement, d'une manière organique, des libres délibérations de tout un peuple, d'avoir fait entrer la science de la législation dans une phase nouvelle. Mais allons plus loin. S'il avait été vrai que Proudhon eût été le premier critique du système représentatif, aurait-il été en droit d'exiger encore en 1850, à l'époque de l'apparition de ma brochure, l'attention délicate de lui laisser chercher à son aise l'affirmation dont il avait besoin? A
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part Tabsurdité de cette prétention qui est la négation de toute science, de tout progrès, il aurait eu d'autant moins ce droit que son affirmation était... trouvée et publiée dans un livre qui a paru en 18S0 avant la publication de ma brochure française sur la Législation directe.
Puisque plus tard il me faut revenir nécessairement à cette affirmation, qui formera un des éléments les plus importants de la polémique engagée sur la plus grave question de notre temps, je donne la parole à M. Proudhon, — non à celui qui a écrit Vidée générale de la Révolution, — mais à Fauteur des Confessions d'un révolutionnaire.
« Il faut, dit-il (1), achever la séparation (des pouvoirs) à peine ébauchée, et centraliser davantage; il faut rendre au suffrage universel ses prérogatives et par suite au peuple l'énergie, l'activité qui lui manquent... Or, je dis que la séparation des deux pouvoirs, spirituel et temporel, n'a jamais été complète; par suite, que leur centralisation a été toujours insuffisante, au grand détriment de l'administration ecclésiastique comme des fidèles. »
Il était apostolique encore, ce bon M. Proudhon ! à moins qu'il n'ait été quelque chose de pis. Le prêtre , pour lui , n'était pas encore un escroc. Mais laissons-le continuer :
« Il faut donc, pour rentrer dans la vérité organique, économique et sociale :
« 1^ Abolir le cumul constitutionnel, en ôtant à l'État la nomination des évéques et séparant définitivement le spirituel du temporel ; — 2° centraliser l'Église elle-même, par un système d'élections graduées; — 5** donner pour base au pouvoir ecclésiastique, comme à tous les autres pouvoirs de l'État, le suffrage universel. »
Quel changement, hélas! En 1880 Proudhon propose un
(1) Confessions d*un révolutionnaire, première édition, Paris, iSSO, pages 197 et suivantes.
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primat des Gaules, et ce pape français, il le fait entrer de droit, comme nous verrons, dans le ministère : en 1881 il le menace de la maison de correction. Ne pourrait-on pas croire que l'auteur des Confessions d'un révolutionnaire est une tout autre personne que l'écrivain qui a publié Vidée générale de la Révolution^ Mais admettons pour le moment l'identité, et rendons la parole à ce singulier adversaire :
« Par ce système, ce qui est aujourd'hui gouvernement n'est plus hvl administration; la France entière, quant à ce qui concerne les fonctions ecclésiastiques, est centralisée; le pays, par le seul fait de son initiative électorale, se gouverne lui-même, aussi bien dans les choses du salut que dans celles du siècle; il n'est plus gouverné. Et l'on conçoit déjà que s'il était possible d'organiser le pays entier, au temporel, d'après les bases que nous venons d'indiquer pour son organisation spirituelle, l'ordre le plus parfait, la centralisation la plus vigoureuse existeraient sans qu'il y eût rien de ce que nous appelons aujourd'hui autorité constituée ou gouvernement...
« Autrefois on comptait, en sus du pouvoir législatif et de l'exécutif, un troisième pouvoir, le ^msm judiciaire.... Appliquez le suffrage universel et l'élection graduée aux fonctions judiciaires comme aux fonctions ecclésiastiques ; supprimez l'inamovibilité, qui est l'abdication du droit électoral ; ôtez à l'État toute action, toute influence sur l'ordre judiciaire; que cet ordre, centralisé en lui-même et à part, ne relève plus que du peuple, et vous aurez ravi au pouvoir son plus puissant instrument de tyrannie; vous aurez fait de la justice un principe de liberté autant que d'ordre, et, à moins de supposer que le peuple, de qui doivent émaner par le suffrage universel tous les pouvoirs, ne soit en contradiction avec lui-même, que ce qu'il veut dans la religion il ne le veuille pas dans la justice, et vice versa, vous êtes assuré que la séparation des pouvoirs ne peut engendrer
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aucun conflit; vous pouvez hardiment poser en principe que séparation et équilibre seront désormais synonymes.
« Je passe à un autre ordre d'idées, Vétat militaire.,. C'est aux citoyens à désigner hiérarchiquement leurs chefs militaires, les simples soldats et gardes nationaux nommant aux grades inférieurs, les officiers nommant aux supérieurs...
« La douane, par cela seul qu'elle existe, est une fonction centralisée... La France entretient, pour la protection de son industrie, une armée de plus de 40,000 douaniers, tous armés de fusils et de sabres, coûtant au pays, chaque année, une somme de vingt-six millions. Cette armée a pour mission, en même temps que de donner la chasse aux contrebandiers , de percevoir sur les marchandises d'importation et d'exportation une taxe de cent à cent dix millions.
« Or, qui peut mieux savoir que l'industrie elle-même, en quoi et de combien elle a besoin d'être protégée, quelle doit être la compensation à prélever, quels produits méritent primes et encouragements^ Et quant au service même de la douane, n'est-il pas évident que c'est aux intéressés (aux industriels?) à en calculer la dépense, non au pouvoir à s'en faire une source d'émoluments pour ses créatures, comme il se fait du droit différentiel un revenu pour ses profusions?...
« Ne vous semble-t-il pas que les agriculteurs, déjà tout organisés dans leurs communes et leurs comices, pourraient fort bien opérer leur centralisation et gérer leurs intérêts généraux, sans passer par les mains de l'État? Que les commerçants, fabricants, manufacturiers, industriels de toute espèce, ayant dans les chambres de commerce leurs cadres tout ouverts, pourraient également, sans le secours du pouvoir, sans attendre leur salut de son bon plaisir, ou leur ruine de son inexpérience, organiser par eux-mêmes.
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à leurs frais, une administration centrale, débattre leurs affaires en assemblée générale , correspondre avec les autres administrations, prendre toutes décisions utiles, sans attendre le visa du président de la République, et puis confier Vexécution de leurs volontés à Vun d'entre eux, élu par ses pairs et qui serait ministre?...
« Je ne multiplierai pas davantage les exemples...
« Groupez ensuite par leurs sommités ces administrations différentes : vous avez votre CONSEIL DES MINIS- TRES, \oire pouvoir exécutif, qui pourra très-bien alors se passer de conseil d'État. Élevez au-dessus de tout cela un
GRAND JURY, LÉGISLATURE OU ASSEMBLÉE NATIONALE, NOMMÉE DIRECTEMENT PARLA TOTALITÉ DU PAYS, Ct Chargée, DOU paS dC
nommer les ministres — ils tiennent leur investiture de leurs commettants spéciaux— mais de vérifier les comptes,
DE FAIRE LES LOIS, DE FIXER LE BUDGET, dC jUgCT ICS différends entre les administrations , le tout après avoir entendu les conclusions du ministère public, ou ministre de
l'intérieur, auquel SE RÉDUIRA DÉSORMAIS TOUT LE GOUVER- NEMENT ; et VOUS avez une centralisation d'autant plus forte que vous en multipliez davantage les foyers, une responsabilité d'autant plus réelle que la séparation entre les pouvoirs sera plus tranchée ; vous avez une Constitution à la fois politique et sociale.
« Là le gouvernement, l'État, le pouvoir, quel que soit le nom que vous lui donniez, ramené à ses justes limites, qui sont, non de légiférer ni d'exécuter, pas même de combattre et Ae juger, mais d'assister, comme ministère public, aux débats des tribunaux et aux discussions du parlement ; de rappeler le sens des lois et d'en prévenir les contradictions; de surveiller, comme police, leur exécution et de poursuivre les infractions ; là, dis-je, le gouvernement n'est autre chose que le proviseur de la société, la sentinelle du peuple. Ou plutôt le gouvernement n'existe plus : de l'an-
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ARGHiE EST SORTI l'ordre. Là enfin vous avez la liberté des citoyens, la vérité des institutions, la sincérité du suffrage universel, (de cet enfantillage pour la défense duquel l'auteur de Vidée générale de la révolution ne risquerait pas un cheveu de sa tête (1),) l'intégrité de l'administration, l'impartialité de la justice, le patriotisme des baïonnettes, la soumission des partis, l'impuissance des sectes, la convergence de toutes les volontés. Votre société est organisée, vivante, progressive; elle pense, parle, agit comme un homme, et cela précisément parce qu'elle n'est plus représentée par un homme, parce qu'elle ne reconnaît plus d'autorité personnelle, parce qu'en elle comme en tout être organisé et vivant, comme dans l'infini de Pascal, le centre est partout, la circonférence nulle part. C'est à cette constitution antigouvernementale que nous conduisent invinciblement nos traditions démocratiques, nos tendances révolutionnaires, notre besoin de centralisation et d'unité, notre amour de la liberté et de l'égalité, et le principe pwrement économique, mais si imparfaitement appliqué, de toutes nos constitutions. »
Maintenant résumons :
Van-archie, la constitution antigouvernementale de la société, c'est ou peut-être c'était, pour M. Proudhon, l'application de l'élection graduée à toutes les branches du pouvoir et de l'administration, au clergé, au commerce, à l'agriculture, à l'instruction, etc., etc. Les sommités de ces administrations devaient former le conseil des ministres, composé par conséquent — les noms ne changent rien à la chose — d'un primat, ou phitôt — comme l'auteur dirait aujourd'hui — d'un grand escroc des Gaules, d'un évêque protestant, d'un grand rabbin, d'un connétable de France, d'un grand douanier, d'un prévôt des marchands, d'un
(1) Idée générale de la Révolution, page 162.
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grandmaîtrederuniversitéjetc,, etc. Ce consd/tfesmimsfres devait avoir la faculté fort insigne et très- vulgaire, à ce qu'il paraît, d'être en même temps multiple et un et indivisible dans la personne du ministre de Vintérieur, auquel se devait « réduire désormais tout le gouvernement. » Quelle humiliation pour le Dieu des catholiques, qui n'est que trinitaire! Il est distancé de cent coudées par un gouvernement, et un gouvernement démocratique encore, créé par un « enfantillage » du peuple!
L'an-archie, ensuite, comprend « un grand jury, législature ou assemblée nationale destinée à faire les lois que les agriculteurs, les commerçants, les fabricants, les soldats, etc., etc., se font du reste encore eux-mêmes, en les faisant aussi un peu, et beaucoup même, pour tout le monde.
Et c'est en concurrence de cette grimace horrible de gouvernement représentatif, de ce pêle-mêle gouvernemental de moines catholiques, de pasteurs protestants et de rabbins juifs, de gabeloux, de policiers-mouchards et de procureurs, de spéculateurs et d'agents de change,— pêlemêle qu'on n'oserait pas attribuer à un écrivain réputé sain d'esprit, sans citer textuellement ses paroles; — c'est en concurrence de ce hochet de révolutionnaire perclus ou imaginaire que j'aurais proposé un système destiné à ranger en ligne serrée de bataille et contre les usurpations et les privilèges tout le prolétariat européen, à ISxer pour toujours la victoire du côté de la démocratie ! En vérité, M. Proudhon, vous êtes d'une modestie exemplaire! En concurrence de l'an-archie qui , j'en suis sûr , fait aujourd'hui monter le rouge au front de son auteur ! en concurrence de Pan-archie expliquée en 1880!...
Mais vous ne savez donc pas, vous qui avez été journaliste, que, bien que ma brochure sur la Législation directe n'ait paru qu'en 1850, j'ai pourtant enseigné ma doctrine en 1848»
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lorsque vous étiez encore, comme vous le dites vous-même, dans l'Assemblée constituante avec « la timidité d'un enfant, avec l'ardeur j> constitutionnelle et représentative « d'un néophyte » ; lorsque vous faisiez encore un « désastreux apprentissage » dans ce gâchis dont l'effet fut que vous n'eûtes « d'intelligence pour rien (1) » ; — vous ne savez donc pas que dès 1848 des milliers de démocrates allemands partageaient mon opinion, qu'au commencement de 1849 je répandais déjà par le journal démocratique le plus influent Mie l'Allemagne occidentale, journal dont j'étais en même temps fondateur et rédacteur !
(1) Confessions d'un révolutionnaire, page 126.
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M. Proudhon, qui se croit grand logicien, a généralement le tort de ne pas bien définir l'idée dont il part. Il choisit ordinairement une de ces idées vagues, confuses, qui se prêtent avec une facilité merveilleuse à la mauvaise foi des sophistes, aux ergoteries des pédants, et à l'aide desquelles un homme habile prouve aux sots tout ce qui lui passe par la tête. Que ce soit avec intention ou non, peu nous importe ! Je n'en dois pas moins lui donner une leçon de métaphysique.
« Le gouvernement direct et la Législation directe, » dit M. Proudhon, « me paraissent les deux plus énormes bévues dont il ait été parlé dans les fastes de la politique et de la philosophie. Comment M. Rittinghausen, qui connaît à fond la philosophie allemande; comment M. Considérant, qui écrivait, il y a dix ou quinze ans, une brochure sous ce titre : Débâcle de la politique en France; comment M. Ledru-RoUin, qui, en se rattachant à la constitution de 93, a fait de si généreux et si inutiles efforts pour la rendre praticable et faire du gouvernement direct une chose de sens commun ; comment, dis-je, ces messieurs n'ont-ils pas compris que les arguments dont ils se prévalent contre le gouvernement indirect n'ont de valeur qu'autant qu'ils s'appliquent aussi au gouvernement direct; que
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leur critique n'est admissible qu'à la condition d'être absolue, et qu'en s'arrêtant à moitié chemin ils tombent dans la plus pitoyable des inconséquences?... Je me charge aujourd'hui de démontrer que le dilemme de 18S0 n'a pas d'autre signification que celle-ci : Gouvernement ou Non-gouvernement. Réfutez ce dilemme, réactionnaires ; vous aurez frappé au cœur la Révolution. »
Que M. Proudhon réponde d'abord à cette question bien simple qui à elle seule renverse tout le raisonnement, la conclusion si péniblement élaborée de son livre :
Qu'est-ce que le gouvernement? OU cesse-t-il, et ou commence l'administration ou la gestion des affaires qui sont ou qui doivent être communes à tous les hommes?
Tant que mon adversaire ne pourra me donner une définition nette, précise, de l'idée de gouvernement, je puis déclarer hardiment et sans crainte de me tromper que tout ce qu'il déduit d'une idée vague et incertaine doit nécessairement être vague et incertain, et par conséquent faux. Aucun logicien sérieux ne contredira, ne pourra contredire cette vérité élémentaire.
Eh bien! je défie M. Proudhon de me faire cette définition.
Un jour, c'était en 18S0, il a voulu nous donner la définition, l'explication de raiiarchie, de l'administration, du non-gouvernement, de la constitution antigouvernementale de la société enfin. S'il avait réussi, il aurait été possible de fixer, en partant de sa définition, l'idée exacte de gouvernement, quoiqu'on eut rencontré encore d'assez grandes diflicultés. Mais M. Proudhon a-t-il réussi? Ne nous a-t-il pas restitué, — le lecteur a pu s'en convaincre par mon précédent article, — ne nous a-t-il pas restitué, sous les différentes dénominations citées, un véritable gouvernement, un gouvernement bien constitué quoique baroque? Y manquait-il la moindre chose, et n'y avait-il pas, au contraire.
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amplification de Vidée gouvernementale? Par malheur, cet essai infructueux n'a pas pu ouvrir les yeux à M. Proudhon; une inutile polémique de plus devait fatalement ennuyer le public.
L'autorité, le gouvernement avec ses différentes formes, l'administration, sont des espèces peu définies ou déterminées d'un genre qui s'appelle : Intervention de la société dans les rapports des hommes avec les choses et par conséquent des hommes entre eux, ou encore, pour me servir du terme consacré par la science : Interprétation sociale du droit naturel.
L'homme est parfaitement souverain dans tout ce qui fait strictement son individualité, son moi. Mais l'homme est nécessairement en rapport avec les choses qui, à leur tour, sont en rapport avec d'autres hommes faisant valoir les mêmes prétentions que leurs rivaux, leurs concurrents. En un mot, la nécessité d'un partage des biens terrestres impose des restrictions à la volonté, à la souveraineté absolue de chacun de nous. L'inévitable antagonisme qui doit être prévenu là où il n'est pas encore né, écarté, neutralisé, réglé là où il existe déjà, demande nécessairement, impérieusement l'intervention de tous les membres de la société à titre égal, pour que l'équilibre des différentes prétentions, des différents rapports puisse s'établir. On peut être en désaccord sur la forme que doit revêtir cette intervention de la société ; on ne peut pas nier qu'elle est de droit naturel.
C'est donc de cette idée de l'intervention sociale, c'est du genre qui peut se définir nettement, et non d'une de ses espèces vaguement indiquée et déterminée, que M. Proudhon aurait dû partir dans ses recherches sur la constitution rationnelle de la société. Qu'il l'essaye, et je le défie de me jeter à la face, comme résultat des labeurs de son esprit, une conclusion comme celle-ci : Non, il ne faut pas
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d'intervention de la société dans les rapports des hommes avec les choses et par conséquent des hommes entre eux !
Poser la question de cette manière, c'est l'avoir résolue. En effet, M. Proudhon, tout en jetant ce cri : Plus de gouvernement! ce qui est, je l'ai prouvé par Proudhon luimême, une déclamation sans valeur, noyée dans le vague ; M. Proudhon reconnaît la nécessité d*une intervention sociale, le droit de l'humanité à cette intervention ; il l'a proclamé hautement à différentes reprises.
C'est ainsi que chez lui la commune intervient dans la construction et la réparation des bâtiments, et par conséquent aussi dans le prix des locations, en traitant au nom des locataires, avec les grandes compagnies ouvrières; c'est ainsi encore que la commune, le département, VÉtat, concèdent à ces compagnies ouvrières les .chemins de fer, les canaux et la navigation, les routes et le roulage, ce qui implique nécessairement que la commune, les départements, l'État doivent au besoin avoir recours à l'expropriation pour utilité publique ; c'est ainsi enfin que la commune, le département, lÉtat consacrent la création des compagnies ouvrières, examinent leurs livres et prononcent, si cela est nécessaire, la dissolution de ces compagnies. Je ne continuerai pas ces citations pour ne pas enterrer sous des détails inutiles le fil de mon raisonnement ; mais, afin que Tonne puisse pas m'accuser de substituer d'autres idées à celles de M. Proudhon, je transcrirai les propres paroles de mon adversaire.
« Pour les réparations, l'agencement et l'entretien des édifices, » dit-il, « comme pour les constructions nouvelles, les communes traiteront avec les compagnies maçonnes ou associations d'ouvriers en bâtiments, d'après les principes et les règles du nouveau contrat social (1)...
(1) Idée générale de la Révolution, page 222.
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« Les ouvriers, exaltés par l'usage qui leur a été conféré des droits politiques, voudront les exercer dans leur plénitude, les réaliser à la lettre. D'abord, s'associant entre eux, ils choisiront leurs conducteurs, leurs ingénieurs, leurs architectes, leurs comptables; puis ils traiteront directement, de puissance à puissance, avec les autorités communales et départementales pour l'exécution des travaux (1)...
« Parmi les industries qui réclament cette organisation, nous avons cité les chemins de fer. Il faut y joindre le service et la construction des routes, des ponts, des ports ; les travaux de reboisement, défrichement, dessèchement, etc., etc. \ en un mot, tout ce que nous avons pris l'habitude de considérer comme étant du domaine de l'État (2)...
« Vis-à-vis de la société (commune, département, État), dont elle est une création et une dépendance, la compagnie ouvrière s'engage à fournir toujours, au prix le plus près du revient, les produits et services qui lui sont demandés et à faire jouir le public de toutes les améliorations et perfections désirables. A cet effet, la compagnie ouvrière s'interdit toute coalition, se soumet à la loi de la concurrence, tient ses livres et archives à la disposition de la société (commune, département. État), qui conserve à son égard, comme sanction de son droit de contrôle, la faculté die la dissoudre (3). »
M. Proudhon admet donc Vintervention de la société, c'est clair comme la lumière du soleil. Je m'empare de ce fait, de cette adhésion nécessaire, incontestable à mon idée, pour en tirer une conclusion qui n'est pas moins précise et inattaquable.
(1) Ouvrage cité, page 522.
(2) Page 321.
(3) Page 255.
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De deux choses l'une :
Votre commune, voire département et votre État, qui disposent des bâtiments et règlent les locations ; qui décrètent les travaux publics et remettent aux compagnies ouvrières chemins de fer, routes, canaux, ponts et ports ; qui exproprient les propriétaires et dissolvent les compagnies ouvrières, régleront tout cela par l'intermédiaire de quelques personnes. Dans ce cas, vous avez un pouvoir absolu, s'il n'est pas créé par l'élection ; vous avez enfin un gouvernement représentatif ou , si vous aimez mieux , une intervention sociale représentative, si ces quelques personnes doivent retremper de temps en temps leur autorité dans l'urne des votes de nos citoyens. Une concession aussi exorbitante à l'esprit d'autorité pourra-t-elle jamais être faite par l'exigeant génie démocratique et social qui a inventé le non-gouvernement, Van-archie, la constitution antigouvernementale de la société, le tout sans préjudice, il est vrai , du droit de casser à chaque instant ses propres idoles ?
Ou — deuxième et dernier cas qui peut se présenter : — votre commune , votre département et votre État entendent, comme je l'espère, tous les citoyens sans exception. Ils les font voter tous, de manière que les sections de la commune règlent les affaires communales, les sections d'un département tout ce qui concerne le département, les sections du pays entier ce qui concerne tout l'État. Cette forme de l'intervention sociale, qui seule est logique, qui seule concilie, garantit tous les intérêts, qui est plus antigouvernementale que tout ce qu'on pourrait inventer désormais, je l'ai proposée sous le nom de Législation directe par le peuple; je lui ai donné cette dénomination parce que l'intervention sociale aura à s'exercer non-seulement dans l'administration, dont elle sera pour toujours le mobile, mais aussi et pour longtemps encore
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dans la législation. La ligne de démarcation qui sépare Tadrainisiration de la législation proprement dite ne peut du reste pas être tracée.
Maintenant, choisissez, M. Proudhon ! Je vous ai cloué, comme dit le peupte, au pied du mur. Prenez garde que le mur ne devienne le pilori d'un réactionnaire!
Veuillez me dire maintenant qui de nous est vraiment logicien.
J'ai critiqué, moi, Vespèce, c'est-à-dire le gouvernement représentatif. Cette critique laissait debout le genre, qui est l'intervention sociale, à l'exercice de laquelle j'assigne une autre forme, la Législation directe par le peuple.
Vous avez, vous, confondu la plus vague des espèces, le gouvernement, avec le genre le mieux déterminé, l'intervention sociale. Vous avez cru que la critique de l'un infirmait l'autre. Et ensuite, comme cela ne pouvait pas manquer après une aussi inconcevable aberration de votre logique, vous êtes forcé de démontrer vous-même votre erreur en ayant à chaque instant recours à l'intervention sociale. Le blâme que vous avez voulu déverser à pleines mains sur Considérant et moi, retombe impitoyablement sur vous seul.
Mais continuons :
Vous me direz peut-être que je veux donner trop d'extension à la Législation directe par le peuple, pendant que vous voulez lui assigner des limites fort restreintes.
Ce serait là seulement une question d'application, et vous ne seriez pas moins battu dans la question principale, dans celle du principe. L'application plus ou moins étendue peut être un sujet de division pour les démocrates, la nécessité de proclamer le principe ne pourra plus les diviser.
Du reste, qui de nous deux a raison dans cette question subordonnée de l'application, sur laquelle le peuple seul
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aura son dernier mot à dire? Est-ce vous? est-ce moi? Il serait assez oiseux de le rechercher, et de faire un travail d'ensemble sur toutes les matières que vous traitez dans votre livre. L'essentiel, c'est de mettre le peuple en possession de son bon droit, comme vous le reconnaissez vousmême dans un moment de bonne et lumineuse humeur, en vous écriant : « 11 ne peut être question de toucher à la société elle-même, que nous devons considérer comme un être supérieur doué d'une vie propre et qui par conséquent exclut de notre part toute idée de reconstitution arbitraire (1). » Mais quelle valeur attacher à cette reconnaissance en règle de la Législation directe? Le même homme qui a écrit ces lignes propose quelques pages plus loin à l'assemblée législative de transformer toute la société par ses décrets!
Si j'évite, comme je l'ai dit, de faire un travail d'ensemble sur les transformations que M. Proudhon veut faire subir arbitrairement à la société, je veux cependant démontrer à mon adversaire que je suis loin de déserter la discussion sur ce sujet. Je me fais fort de prouver que l'intelligence collective, qui ne peut s'exprimer que parla Législation directe, parviendra plus vite à résoudre le problème social que l'intelligence individuelle la plus vaste et la mieux dirigée. Je me fais fort de prouver encore que les projets de réforme de Proudhon, là où ils sont opposés à la Législation directe, deviennent réactionnaires et inexécutables. Je choisis donc dans la masse des matières la transformation de la justice civile et criminelle.
a II n'y a, dit M. Proudhon (2), souvenez-vous-en, qu'une seule manière de faire justice : c'est que l'inculpé, ou simplement l'assigné, la fasse lui-même. Or il la fera, lorsque
(1) Ouvrage cité, page 80.
(2) Page 500.
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chaque citoyen aura paru au pacte social , lorsque dans cette convention solennelle les droits, les obligations et les attributions de chacun auront été définis, les garanties échangées, et la sanction souscrite. Alors la justice, procédant de la liberté, ne sera plus vengeance, elle sera réparation. Comme, entre la loi de la société et la volonté de rindividu, il n'existera plus d'opposition, la récrimination lui sera fermée, il n'aura de refuge que l'aveu.
« Alors aussi, l'instruction des procès se réduisant à une simple convocation de témoins, entre le plaignant et l'accusé, entre le plaideur et sa partie il ne sera besoin d'autre intermédiaire que les amis dont ils invoqueront l'arbitrage. Dès lors, en effet, que, suivant le principe démocratique, le juge doit être l'élu du justiciable, l'État se trouve exclu des jugements comme des duels ; le droit de justice rendu à tout le monde, est la meilleure garantie des jugements.
« L'abolition complète, immédiate, sans transition ni substitution aucune, des cours et tribunaux, est une des premières nécessités de la révolution. Quelque délai que l'on prenne pour les autres réformes; que la liquidation sociale, par exemple, ne s'efi'ectue qu'en vingt-cinq ans et l'organisation des forces économiques en un demisiècle, dans tous les cas la suppression des autorités judiciaires ne peut souffrir d'ajournement...
a Du reste, la voie est tracée : les tribunaux de commerce, les conseils de prud'hommes, les constitutions d'arbitres et les nominations d'experts si fréquemment ordonnées par les tribunaux, sont autant de pas déjà faits vers la démocratisation de la justice. Pour mener te mouvement à fin , ii sufp,t d'un décret (de l'assemblée législative ! !) donnant autorisation d'informer et jugement exécutoire à tous arbitrages, constitués à la demande de parties quelconques. »
D'abord n'est-ce pas folie de dire que dans le procès civil
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les plaideurs, par la constitution d'arbitres, se jugent euxmêmes? On ne pourrait, certes, pas soutenir que la partie qui succombe a voulu se condamner elle-même, surtout si le bon droit est de son côté. La tyrannie du jugement, Tautorité du juge, la possibilité de l'erreur, l'application de la force dans l'exécution du jugement restent. Vous n'avez fait qu'un misérable jeu de mots. Mais peut-on espérer du moins avec quelque apparence de raison que les arbitres librement nommés offriront aux plaideurs une plus grande sûreté de justice que les tribunaux institués par la société? Je le conteste. La corruption les entamerait bien plus facilement, surtout dans les affaires importantes, et la garantie de l'impunité, acquise aux arbitres, ne manquerait évidemment pas de faire bientôt de l'intégrité une exception, de la prévarication la règle.
Mais les tribunaux de commerce?dira M. Proudhon.
Les tribunaux de commerce ne sont nullement des tribunaux d'arbitres, puisque le justiciable ne désigne aucunement son juge qui a été tout simplement installé par l'élection. Or, l'élection appliquée à nos tribunaux civils et criminels serait-elle une constitution d'arbitres pour les parties? c'est ce que personne ne voudra admettre.
D'un autre côté, — et ceci est le point important, ceci renverse d'un seul trait tout le raisonnement de mon adversaire, — la société a-t-elle le droit, l'obligation, de s'immiscer dans les procès civils et de présider, pour ainsi dire, à la distribution équitable des biens de ce monde ? Celui qui voudrait le nier, nierait du même coup le bon droit de la révolution, car la révolution ne se fait-elle pas justement au nom de la société contre l'intérêt particulier et en vue d'arriver à une distribution plus rationnelle des biens terrestres? Aussi est-ce la révolution elle-même qui a aboli la justice patrimoniale , qui tend à abolir cette justice là où elle existe encore, pour la remplacer par fin-
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tervention de la société. Ceci est sans réplique : ou reconnaissance du droit de la société d'examiner les titres de possession de chacun sans exception, ou condamnation catégorique, sans appel, de la révolution qui repose tout entière sur le principe que M. Proudhon nie si imprudemment, pour se contredire ensuite, selon son habitude à chaque page de son livre. Ne veut-il pas transformer par la société la propriété territoriale, la propriété des bâtiments, des rentes, toute la propriété sans exception? Ne veut-il pas consacrer ou dissoudre par la société ses compagnies ouvrières ? Et la société n'est-elle pas évidemment dans cette voie lorsqu'elle déclare, par exemple, que tel testament est nul parce qu'il a recours aux substitutions abolies par elle? lorsqu'elle prononce la rescision d'une vente pour cause de lésion?
Transformons donc la justice civile, mais ne commettons pas la stupidité, l'inconséquence révolutionnaire, de l'enlever à qui elle appartient de droit tant qu'elle existe, pour en faire un terrible instrument d'oppression et de brigandage dans les mains de l'individu portant le titre d'arbitre. Restons, au contraire, dans la logique révolutionnaire qui nous prescrit de remettre la justice de la société, comme je l'ai déjà proposé dans ce travail, à toute la société, au peuple législateur et juge.
Par rapport à la justice criminelle, il est plus difficile de justifier la société, et c'est évidemment ce côté de la question qui a fait trébucher mon adversaire. La justice criminelle ne contrôle pas, comme la justice civile, la destination des biens, des choses ; elle dispose souverainement de l'individu, qui ne relève que de lui-même. La société n'a ni le droit de punir, ni celui de venger, mais seulement celui de se protéger elle-même, de mettre les coupables dans l'impuissance de lui nuire. Mais est-ce à dire qu'il faille approuver le moyen proposé par Proudhon pour ar-
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river à ce but? Le criminel condamné par des arbitres, l'innocent condamné injustement, ont-ils été moins jugés, moins sacrifiés que Thomme condamné par le tribunal correctionnel ou le jury? ont-ils eu seulement des chances de rencontrer plus d'équité chez leurs juges? En vérité, on a honte de relever de pareilles billevesées ! Plus éclairé et plus conséquent que Proudhon, le peuple, auquel je veux restituer la justice criminelle, trouvera facilement moyen d'accorder le principe avec le fait. Pour le prouver, je citerai le procédé que le peuple d'Athènes devait à la Légis- Miondirecte et qui, sans contredit, est bien supérieur à tout ce qui a été rêvé sous ce rapport par nos savants depuis vingt siècles.
« Tu as commis un crime, » disait ce peuple spirituel à l'accusé comme au condamné. « Je n'ai pas le droit de te punir, car ce serait commettre à mon tour un crime contre ta personne. Mais j'ai le droit, le devoir, de me protéger contre toi, ce qui n'est possible qu'en te mettant en prison ou en t'expulsant de mon sein. Fais ton choix, accusé ou coupable! décide-toi d'aller en prison ou pars d'Athènes! » Eh bien! veut-on savoir de quelle manière cette justice digne et sévèrement logique a été expliquée par nos « flambeaux, nos intelligences d'élite? » « Le peuple d'Athènes, » nous disent ces dignes et bonnes gens avec l'assurance parfaite de la sottise, « le peuple d'Athènes était tellement vain qu'il jugeait la peine de vivre loin de sa ville aussi dure que l'emprisonnement et la peine de mort. » Et ils savent pourtant qu'ils parlent d'un peuple de navigateurs, qui avait à ses portes Corinthe, Thèbes et l'Asie Mineure! Oh, les flambeaux! les flambeaux! !...
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TU
La démocratie a deux graves reproches à faire à l'auteur de Vidée générale de la Révolution. Le premier de ces reproches, c'est que, par haine de la Législation directe, il abandonne un dernier reste d'anciennes convictions , en cherchant à isoler la révolution sociale de la révolution politique, et à faire croire que la première puisse s'accomplir seule et sans qu'il soit besoin d'avoir préalablement recours à la seconde.
Je l'ai déjà indiqué, autrefois M. Proudhon ne pensait pas ainsi.
c Quiconque, admettant, disait-il, la réalité d'une science sociale, rejette comme inutile la réforme politique, est menteur et charlatan. La science sans la sanction du peuple est impuissante (1). »
Cependant il ne faut pas croire que l'énergie de langage, chez M. Proudhon, couvre d'ardentes convictions. En 1849 déjà, mon adversaire permettait à son éditeur d'ajouter aux paroles citées cette remarque : «... Il faut reconnaître que, depuis la première édition de ce livre, l'écri-
(1) De la création de l'ordre dans rhumanitéy page 4U, 2' édition, Paris.
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vain a quelque peu modifié ses vues : « Toute la politique, « a-t-il dit, est dans le socialisnae (i). »
Eh bien ! le Proudhon d'autrefois avait raison.
La politique est à la science sociale exactement ce que la mécanique est à l'industrie : elle est la science des moyenç d'exécution. A quoi vous sert-il desavoir comment on lisse les plus belles étoffes, comment on doit s'y prendre pour faire rouler à travers le pays et avec une rapidité extrême tout un convoi de marchandises et de voyageurs? Vous ne ferez rien avant d'avoir le métier à tisser, la voie de fer, la locomotive et le matériel d'exploitation. De même en science sociale. Formez vos projets, organisez le crédit, occupez-vous des conditions de l'association, etc., etc., c'est fort utile, je n'en disconviens pas ; mais tant que vous ne voulez pas vous créer une machine gouvernementale qui vous permettra de renverser, de surmonter les obstacles, de masser des forces d'exécution en proportion avec votre but, vous me faites l'effet d'un Turc qui prend de l'opium pour provoquer des effets nerveux qui n'ont rien de commun avec la réalité des choses. Que fait l'industriel? S'il a, par exemple, l'idée d'établir une communication, moyennant laquelle il pourra envoyer dans quelques minutes une dépêche i Berlin et recevoir une réponse , jetlera-t-il ses yeux sur le coche ou les misérables rosses qui le traînent? Certainement non. Il comprendra du premier coup d'œil qu'il doit se servir d'un autre agent, et il inventera le télégraphe électrique. Au lieu d'imiter ce sage, la démocratie, qui avait l'intention bien arrêtée de créer un monde nouveau, n'imaginait pas seulement qu'une machine gouvernementale composée de privilégiés (ou de législateurs, si vous voulez) pourrait aussi peu donner à la
(1) De la création de V ordre dans Vhumanité, page 4U, 2« édition, Paris.
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société une organisation démocratique qu'une machine à carder ou à déchirer la laine ne donnera des tissus. En un mot, elle maintenait le coche politique, croyant faire merveilles, en abattant les rossinantes les plus détraquées , c'est-à-dire les pairs de France , et en prenant les autres haridelles dans le haras du suffrage universel , au lieu de les acquérir dans celui du cens électoral.
Comment se fait-il que M. Proudhon, qui autrefois partageait mon opinion sur cette matière, qui a eu l'occasion, comme tout le monde , de puiser une terrible leçon dans les événements de 1848; comment se fait-il que M. Proudhon, qui veut transformer toute la propinété , toute la grande industrie, qui veut opérer la liquidation de la société entière, croie pouvoir arriver à ce but par le système représentatif?
Il est juste pourtant de dire ici, et avant d'aller plus loin, qu'ignorant la science des agents et des effets, M. Proudhon nous fait cette singulière confidence : «.... De quelle manière cela se fera, je ne le saurais prévoir, attendu que nous en sommes parfaitement les maîtres, et que sur ce point notre libre arbitre est juge en dernier ressort (1). »
Non, monsieur Proudhon, le peuple le plus puissant n'est pas assez fort pour faire donner à une chose ce qu'elle ne peut pas donner !
Après avoir jeté cette remarque qui , si elle était prise au sérieux, démoraliserait toute la démocratie militante, mon adversaire déroule le tableau de ses réformes sociales, en s'arrétant au moyen d'exécution suivant (2) :
« Je suppose, dit-il, qu'en 1852 le peuple, convoqué pour élire ses représentants, avant d'aller aux urnes se consulte lui-même; qu'il rédige, comme en 89, le cahier
(1) Idée générale de la Révolution, page 195.
(2) Même ouvrage, page 196.
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de ses vœux et charge ses mandataires d'en procurer l'exécution; qu'il leur dise : Je veux la révolution pacifique; mais je la veux prompte, décisive, complète. Je veux qu'à ce régime d'oppression et de misère succède un régime de bien-être et de liberté; qu'à, une constitution de pouvoirs politiques soit substituée une organisation des forces économiques; que l'homme et le citoyen, au lieu de tenir à la société par un lien de subordination et d'obéissance , ne soit lié que par son libre contrat.
« Je veux enfin qu'à la réalisation de mes désirs, vous fassiez seiDir les institutions mêmes que je vous charge d'abolir et les principes de droit que vous aurez à compléter, de telle sorte que la société nouvelle apparaisse comme le développement spontané, naturel et nécessaire de l'ancienne, et que la révolution , tout en abrogeant le vieil ordre de choses, en soit cependant le progrès. »
Et, comme pour ne laisser aucun doute sur sa conviction que l'assemblée exécutera à la lettre les recommandations du peuple, M. Proudhon ajoute un peu plus tard : « Car pourquoi ne me servirais-je pas, pour changer les choses, des choses mêmes (1)? »
Pourquoi? Mais je vous l'ai dit dix fois dans ce travail ! Pourquoi? Mais vous n'avez donc tiré aucun enseignement de la révolution de février! Le peuple, en 1848 , n'a-t-il pas chargé ses représentants de l'exécution de choses plus faciles à opérer que votre liquidation sociale; ses représentants, à commencer par M. Denjoy et à finir par MM. Rouher et de Montalembert, n'ont-ils pas fait cent promesses les unes plus exagérées que les autres? et cependant, qu'en est-il avenu? On s'est moqué et des prescriptions de la nation et des promesses données; on a fait taire le peuple, comme les représentants de 1852 le
(1) Idée générale de la Révolution, page 202.
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feraient taire encore une fois si Ton suivait votre avis.
Dans les paroles de M. Proudhon nous trouvons encore quelque chose de plus utile à la discussion. « Le peuple rédigera, dit-il , le cahier de ses vœux. Il se consultera luimême avant d'aller aux urnes. » Il peut donc discuter et prendre des résolutions? Mais c'est la Législation directe par le peuple; car pourquoi envoyer des représentants à Paris, si ces représentants ne doivent que lire le cahier des vœux du peuple? Pourquoi s'exposer au péril de voir arracher les feuillets au lieu de les entendre lire? Direz-vous qu'un département pourra discuter ses intérêts et qu'un pays entier ne le pourra pas? Mais ce serait absurde! Direz-vous encore qu'il est sous-entendu que vos cahiers seraient rédigés par quelques meneurs? Ce serait criminel, ou plutôt ce serait une folie. Des meneurs pour liquider la société et transformer la propriété , vous n'y pensez pas ! Donc, encore une fois, si le peuple entier peut discuter et prendre des résolutions, comme vous le croyez, pourquoi n'admetlez-vous pas la Législation directe par le peuple qui ne vous demande pas autre chose? N'avez-vous pas dit vous-même, page 162 : « Allons, soyons de bonne foi : le suffrage universel , le mandat impératif, la responsabilité des représentants, le système capacitaire enfin, tout cela est enfantillage. Je ne leur confierais point mon travail, mon repos, ma fortune; je ne risquerais pas un cheveu de ma tête pour les défendre. »
N'avez-vous pas écrit encore, page H9:
« L'expérience montre, en effet, que partout et toujours le gouvernement, quelque populaire qu'il ait été h son origine, s'est rangé du côté de la classe la plus éclairée et la plus riche, contre la plus pauvre et la plus nombreuse ; qu'après s'être montré quelque temps libéral, il est devenu peu à peu exceptionnel, exclusif; enfin, qu'au lieu de soutenir la liberté et l'égalité entre tous, il a travaillé obstiné-
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ment à les détruire, en vertu de son inclination naturelle au privilège. »
Assez de ces citations contradictoires, que nous pourrions multiplier outre mesure. Quelle est enfin votre véritable opinion?
Ou vous croyez sincèrement que par le gouvernement représentatif on peut arriver aux réformes que vous proposez et que je ne veux pas juger ici, et dans ce cas vous n'aviez pas le droit d'attaquer ce système gouvernemental ; vous nous donnez l'exemple de la plus déplorable versatilité; vous ne méritez plus notre attention.
Ou enfin vous avez voulu , comme le prétendent beaucoup de vos amis , dépister la police et les tribunaux ; vous ne pensez nullement à introduire vos réformes par l'assemblée nationale; vous espérez enfin dans une nouvelle révolution. Dans ce cas, vous avezeule tort de dire ce que vous ne pensez pas, et vous m'obligez à vous faire cette simple question : Qui se chargera d'exécuter vos réformes que je suppose pour un instant parfaitement raisonnables? Sera-ce une dictature, la vôtre, par exemple ? — Non, car vous combattez la dictature autant que moi. Ce sera donc le peuple sans doute? — Oui. — Fort bien; mais comment le peuple connaîtra-t-il vos idées? Par la lecture? Mon Dieu! il faudrait mille ans. Par la discussion? — Oui. — Il faut donc V organiser et diviser le peuple en sections; car vous ne voulez, je pense, exclure personne de cet enseignement de la science sociale. Il faut laisser discuter également d'autres idées que les vôtres, puisque vous n'êtes pas l'homme du privilège. Quand vous aurez enfin pour vos idées la majorité, vous procéderez à leur exécution, ou attendrez-vous jusqu'à ce que vous ayez pour vous l'unanimité? — Non, elle est impossible ; d'ailleurs, les majorités ne sont pas patientes quand elles ont faim et qu'elles voient le moyen de bien dîner. — Auriez-vous
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peut-être l'intention de tenter un coup de main avec une petite minorité qui aurait adopté vos idées? Ce serait justifier tous les essais analogues des partisans de Louis Blanc, de Cabet, de Fourier, de Pierre Leroux, de tout le monde enfin. Ce serait une course au clocher socialiste qui ne ferait que les affaires de la réaction. Considérant a prouvé cela, il y a un an déjà, dans sa brochure intitulée : La Solution ou le gouvernement direct du peuple.
Tournez dans le cercle tant que vous voudrez, vous ne trouverez que cette issue : Discussion devant le peuple entier divisé en sections^ et exécution de toute idée qui aura pour elle soit Tunanimité, soit, à défaut de l'unanimité, la majorité. Et cette issue, c'est la Législation directe par le peuple telle que je la propose. Vous voyez qu'elle est partout; elle vous tient de tous côtés; vous vous êtes trop avancé pour pouvoir lui échapper. Adoptez donc la Législation directe ou souscrivez votre condamnation comme logicien et comme démocrate-socialiste. Il n'y a pas de terme moyen pour vous.
Le prisonnier de Sainte-Pélagie oppose à la Législation directe une théorie du contrat social qu'il résume de la manière suivante :
« Le contrat social doit être librement débattu, individuellement consenti, sipé manu propria partons ceux qui y participent. Si la discussion était empêchée, tronquée, escamotée ; si le consentement était surpris ; si la signature était donnée en blanc, de confiance, sans lecture des articles et explication préalable ; ou si même, comme le serment militaire, elle était préjugée et forcée : le contrat social ne serait plus alors qu'une conspiration contre la liberté et le bien-être des individus les plus ignorants, les plus faibles et les plus nombreux, une spoliation systématique, contre laquelle tout moyen de résistance et même de représailles pourrait devenir un droit et un devoir.
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Ajoutons que le contrat social dont il est ici question n'a rien de commun avec le contrat de société, par lequel , ainsi que nous Tavons démontré dans une précédente étude, le contractant aliène une partie de sa liberté et se soumet à une solidarité gênante, souvent périlleuse, dans Tespoir plus ou moins fondé d'un bénéfice. Le contrat social est de l'essence du contrat commutatif : non-seulement il laisse le contractant libre, il ajoute à sa liberté ; non-seulement il lui laisse l'intégralité de sesbiens, il ajoute à sa propriété; il ne prescrit rien à son travail, il ne porte que sur ses échanges : toutes choses qui ne se rencontrent point dans le contrat de société, qui même y répugnent (1). »
Ce contrat social, comment M. Proudhon le réaliserat-il? Sera-t-il adopté après discussion par tout le peuple et à Yunanimité des voix? Utopie ! Mon adversaire prétendra-t-il que ce contrat social n'est exécutable qu'après les réformes proposées ; qu'il consiste dans ces réformes mêmes, ce qui n'est nullement prouvé? Dans ce cas, le contrat social commencerait par se nier lui-même; car, tout en soutenant, par exemple, qu'il ajoute à la propriété, il l'attaquerait par les décrets que propose Proudhon pour la transformer, pour liquider la société. Déterminer par décret que les fermages seront considérés dorénavant comme un à-compte payé sur le prix de la terre , serait-ce par hasard ajouter à la propriété du détenteur actuel? D'ailleurs nous retomberions dans la question déjà traitée plus haut, et je demanderais: Qui introduira ces réformes? Hélas ! le grand logicien de la démocratie s'enferre chaque fois qu'il bouge.
(1) Idée générale de la Révolution, p. 126«
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Répondrai-je maintenant par quelques mots à la critique que M. Proudhon a faite de la Législation directe? Ses objections ont été déjà réfutées toutes, sans exception, dans le cours de ce travail ; elles ont été réfutées en partie par Proudhon lui-même dans l'ouvrage qui les a formulées.
Commençons par la boutade que je trouve, il est vrai, dans le chapitre sur le suffrage universel, mais qui, dans la pensée de l'auteur, doit être également et principalement appliquée à la Législation directe, puisque mon nom a été mis en jeu :
♦c Ni M. Rittinghausen..., ni M. Ledru-Rollin..., ni M. Louis Blanc..., ni M. de Girardin..., aucun de ces hommes, les plus avancés de l'époque, ne sait ce qu'il convient de faire pour la garantie du travail, la juste mesure de la propriété, la bonne foi du commerce, la moralité de la concurrence, la fécondité du crédit, l'égalité de l'impôt, etc., ou si quelqu'un d'eux le sait, il ne l'ose dire.
< Et dix millions de citoyens qui n'ont pas^ comme ces penseurs de profession, étudié, analysé dans leurs éléments, rapporté à leurs causes, développé dans leurs conséquences, comparé dans leurs affinités les principes de
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rorganisation sociale ; dix millions de pauvres d'esprit qui ont juré par toutes les idoles, qui ont applaudi à tous les programmes, qui ont été dupes de toutes les intrigues, ces dix millions, rédigeant leurs cahiers et nommaïit ad hoc leurs mandataires, résoudront sans faillir le problème de la Révolution ! Oh ! messieurs, vous ne le pensez point, vous ne Tespérez pas (1). »
C'est ainsi que M. Proudhon juge le peuple quand je fais, moi, un appel à celui-ci. S'adresse-t-il, au contraire, lui, au peuple, il le métamorphose complètement.
« Je serai bref, « dit-il (2). « Je sais que pour exposer, dans les formes, et avec tous les développements utiles, une question aussi grave (gouvernement ou non-gouvernement), il y faudrait des volumes. Mais l'esprit du peuple est prompt au temps oU nous sommes; il comprend tout, devine tout, sait tout. Son expérience quotidienne, sa spontanéité intuitive lui tenant lieu de dialectique et d'érudition, il saisit en quelques pages ce qui, il n'y a pas plus de quatre ans, eût exigé pour des publicistes de profession un in- folio.»
En vérité, c'est drôle! très-drôle! M. Proudhon. Je ne trouve que cette expression fort vulgaire et peu académique pour bien rendre ce que je pense de cette contradiction.
Mais passons à l'objection principale de mon antagoniste.
« M. Rittinghausen, dit-il, suppose que le vote de la loi par tout le peuple donnera une approximation plus grande de la vérité que le vote d'une simple majorité de représentants : c'est dans cette hypothèse que consiste toute l'originalité, toute la moralité de sa théorie. »
Ensuite M. Proudhon finit par nier cette vérité. Je ne le
(1) Idée générale de la Révolution^ page 161.
(2) Même ou\rage, page 116.
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suivrai pas dans sa déviation par rapport à la réalité, la personnalité de l'être collectif, et à l'impossibilité de pouvoir obtenir par la voie d'un scrutin « une pensée à la fois particulière et générale, collective et individuelle, en un mot synthétique. » Je sais que la Législation directe ne ser^ introduite que par le prolétariat, qu'elle aura contre elle, sauf de rares exceptions, cette partie même de la bourgeoisie qui jusqu'ici a combattu dans le camp démocratique. Je sais, par conséquent, qu'avant tout je dois écrire pour le prolétaire. Or, peut-il être douteux pour celui-ci que, par la participation de tous aux affaires, l'intérêt de tous, c'est-à-dire l'intérêt général, la justice ne soit pas mieux sauvegardée que lorsque vous faites façonner la société selon la volonté de quelques-uns qui ne manqueront pas de s'attribuer, à eux et à leurs amis, la part du lion ? La recherche delà vénté,in droit, est bannie de la législation actuelle qui ne veut que faire prédominer certains intérêts. Eh bien ! avant tout, il faut détruire cette tendance vicieuse, cette prédomination de quelques intérêts, en balançant, équilibrant ces intérêts par l'intérêt opposé de tout le monde. Dès que ce résultat a été obtenu (et il sera obtenu par le fait de la seule introduction de la Législation directe), il se fera un changement complet et curieux dans les dispositions de tous. La certitude de ne plus pouvoir imposer les calculs de l'égoïsme engagera chacun à se mettre avec ardeur à la recherche du vrai, à la recherche des prescriptions du droit naturel, prescriptions tellement simples qu'elles seront découvertes toujours dans un clin d'œil par tous ceux qui savent se détacher de toute préoccupation égoïste, chose bien difficile ou plutôt impossible pour l'immense majorité sous le régime actuel. Tel propriétaire enragé, par exemple, qui, aujourd'hui, poussé par la passion, aime plus encore le droit à'abuser de la propriété que celui d'en user.
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trouvera tout à coup que le rachat de la propriété foncière par l'État, la constitution de la propriété territoriale collective et l'exploitation par les communes solidarisées, sont des actes de justice. Il le croira avec une entière sincérité, parce qu'il sera convaincu que la propriété actuelle manquera de base et qu'elle n'aura plus, pour se maintenir, ni baïonnettes ni gendarmes. Il votera ainsi parce qu'il sentira par instinct que c'est se retrancher, par exemple, contre la proposition de M. Proudhon : de reconstruire la propriété foncière individuelle aux dépens des propriétaires actuels et en faveur de la nombreuse classe des fermiers, d'opérer en un mot un simple déplacement, comme nous l'avons vu se produire dans la première révolution. Quant à M. Proudhon, il changera lui-même d'avis, parce qu'il comprendra que, sous la Législation directe, ses idées seraient combattues par tout le prolétariat qui se soucie médiocrement et qui trouvera souverainement injuste, de dépouiller une classe de citoyens, non à l'avantage de l'universalité, mais au profit d'une autre classe seulement; par le prolétariat enfin, qui est las de tirer les marrons du feu pour les faire manger par d'autres que lui. La logique des personnes, en un mot, est généralement un produit des circonstances, de la position. C'est humiliant, mais c'est vrai. L'adhésion donnée bien sincèrement, en février 1848, à la république par les royalistes qui la détestaient avant et qui ont recommencé à la détester après, en est un exemple très-frappant. Et puisque nous venons de parler de la transformation delà propriété, disons de suite que c'est cet esprit intéressé de caste qui considère principalement et avant tout une partie du peuple et non pas l'universalité ; que c'est cet esprit de caste exposé plus haut qui formera le sujet du second grand reproche que la démocratie doit adresser à M. Proudhon. Après avoir exprimé ceci en parenthèse, je continue.
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M. Proudhon,pour me combattre avec plus de succès, se plaît quelquefois à commettre de graves erreurs dans ses allégations. C'est ainsi qu'il dit en toutes lettres :
« Aussi M. Rittinghausen, après avoir mis en avant les plus belles maximes sur le droit inaliénable du peuple, de légiférer sa propre loi, a-t-il flni, comme tous les opérateurs politiques, par escamoter la difficulté. Ce n'est plus le peuple qui posera les questions, ce sera le gouvernement. Aux questions posées exclusivement par le pouvoir, le peuple n'aura qu'à répondre oui ou non, comme l'enfant au catéchisme. On ne lui laissera pas même la faculté de faire des amendements (1). »
Une pareille méprise est incompréhensible! N'ai-je pas déclaré, non une fois, mais dix fois, que le président de chaque section posera les questions librement, sans être tenu à autre chose qu'à suivre la volonté de l'assemblée qui réclame dès que la question lui paraît mal posée? Quant à ce qui concerne les amendements, j'ai expliqué qu'ils se comprennent dans les tiraillements en tous sens d'une législation livrée à quelques individus intéressés, mais que la science, et par conséquent aussi le bon sens, doivent condamner cette manière de faire les lois. L'amendement, c'est le compromis, et le droit ne tolère pas de compromis. 11 est absurde de soutenir que le peuple, sans le désordre des amendements, n'a qu'à dire oui et non, comme l'enfant au catéchisme. Il discutera , se formera une conviction, et sera plus libre dans ses allures que les pauvres soldats de nos coteries parlementaires, dont on fait également constater les volontés enchaînées par le même procédé.
« Il faut, » continue M. Proudhon, « pour rendre cette législation praticable, que le souverain n'ait à statuer jamais que sur une alternative, laquelle devra embrasser, par con-
(1) Idée générale de la Révolution, page 167.
séquent, dans l'un de ses termes, toute la vérité, rien que la vérité ; dans l'autre, toute Terreur, rien que Terreur. Si Tun ou Tautre des deux termes contenait plus ou moins que la vérité, plus ou moins que Terreur, le souverain, trompé par la question de ses ministres, répondrait infailliblement par une sottise (4). »
Ceci se réduit à dire que tout ce qui n'est pas la vérité absolue est une sottise, et qu'il ne faut prendre une résolution quelconque que lorsqu'on est bien sûr de saisir, de tenir la vérité absolue. Appliquez ce principe, et non-seulement Taction sociale sera arrêtée tout net, mais encore Taction individuelle. Il n'y aura plus de vie, il n'y aura que Timpassibilité de la mort. Le peuple, qui n'est pas aussi exigeant que M. Proudhon veut bien le paraître pour se donner un air terrible de logicien, le peuple se contentera bien d'une législation qui l'amènera peu à peu à la vérité absolue, et la Législation directe ne manquera pas de produire ce résultat.
Mais recherchons si M. Proudhon, selon son habitude, ne donne pas lui-même un démenti à la sentence qu'il vient d'exprimer. Ce serait un véritable miracle! aussi n'y faut-il pas compter.
En proposant de transformer la banque de France en banque nationale, il dit (2) :
« Que si à présent Ton me demande à quel chiffre je pense, en mon particulier, que doive être poussée tout d'abord la réduction de Tintérêt, je n'hésite point à répondre : « Au chiffre rigoureusement nécessaire pour couvrir les frais d'administration et d'usure des métaux, soit 1/2 ou 1/4 p. c. ; et tel est le second article que je propose d'ajouter au décret. » — Principe!
(1) Ouvrage cité, page 167.
(2) Pages 200 et 201.
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u Qu'on entre dans cette voie de réduction, pour si peu que ce soit (3 3/4, 3 1/2,3 1/4, 2 3/4... p. c), qu'on la parcoure avec la lenteur qu'on voudra : le plus ou moins de célérité ne fait rien à la chose. » — Accommodement avec le principe !
Dans son projet de liquidation des dettes hypothécaires, il propose le décret suivant qui réalisera une réforme « logique, bienfaisante, dans son universalité comme dans son radicalisme. »
« Vu les décrets antérieurs qui fixent le taux des escomptes à la banque et les intérêts de la dette publique à 1/2 p. c,
« Les intérêts de toutes créances, hypothécaires, chirographaires , actions de commandite , sont fixés au même taux. » — Principe!
« Le plus ou moins de vivacité qu'on donnera au mouvement, » ajoute-t-il ensuite, «ne fera rien à sa nature: que vous partiez de Paris pour Dunkerque par le chemin de fer ou par le roulage, vous n'en tournez pas moins le dos à Bayonne (1). » — Compromis!
Le lecteur voudra bien me permettre de cesser ici mes citations, auxquelles je rattache cependant encore une simple remarque. M. Proudhon, qui ne veut rien ou la vérité absolue quand la Législation directe est en cause, sait, quand il s'agit de ses propres projets, rabattre tant de sa rigidité qu'il a des accommodements même avec ce qu'il peut appeler tout au plus des vérités relatives.
Passons maintenant à la critique que mon adversaire fait de l'exemple de Législation directe que j'ai publié dans ma brochure.
A la première question : Y aura-t-il un chemin de fer
(1) Ouvrage cité, pages 211 et 213.
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de Lyon à Avignon? « le peuple répondra Oui, » dit Proudhon, « comme l'a prévu M. Rittinghausen.... Quatrevingt-deux départements prononceront la ruine des quatre autres; ainsi le veut la Législation directe. »
On comprend qu'il est impossible de traiter ici celte question incidemment; j'exprimerai donc seulement ma surprise d'entendre un économiste soutenir une pareille erreur. Je suis riverain d'une ligne navigable : le Rhin qui vaut bien le Rhône par son importance. Non-seulement nous nous félicitons de posséder déjà les tronçons de chemins de fer qui longent la rivière de Bonn jusqu'audessous de Dusseldorf , de Bâle jusqu'à Mayence et Biberich, mais nous sommes impatients de compléter la ligne, chose que jusqu'à ce moment l'administration militaire, par des raisons de stratégie, n'a pas voulu permettre. On peut prédire avec certitude que M. Proudhon, un peu plus tard, sera honteux de s'être fourvoyé d'une manière aussi éclatante.
« Qui bâtira le chemin de fer? L'État, ou une société d'actionnaires? j>k cette seconde question, le peuple, selon moi, répondrait : L'État. M. Proudhon, qui manque en France d'éléments de comparaison , soutient que l'un des moyens vaut l'autre, ce qui est une double erreur. D'abord les frais de transport sont plus élevés sur les chemins de fer des compagnies d'actionnaires, et la collation des places n'est plus pour l'État un moyen d'épargner les pensions d'une foule d'ayants droit; ensuite M. Proudhon oublie qu'à l'exécution par l'État se lie l'émission du papier-monnaie destiné à couvrir les frais de construction, pendant que vis-à-vis des sociétés le pays est tenu à faire à chaque instant d'énormes sacrifices, comme l'historique des diflférentes compagnies françaises le démontre.
A la troisième question : « Comment l'État exécuter a-t-il le chemin de fer? » j'avais fait répondre : « Par une émis-
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sîon de papier-monnaie au cours fouxé, garantie sur le chemin de fer même. »
Tenant compte, je pense, de l'opinion publique en France, opinion publique égarée, je n'hésite pas à le dire, par l'influence de l'aristocratie financière, la rédaction de la Démocratie pacifique a cru devoir substituer au papiermonnaie des bons de circulation qui, il est vrai, ont des inconvénients, comme Proudhon le fait observer (J). En Allemagne, la question, dès aujourd'hui, ne pourrait pas être posée autrement que je l'ai indiqué dans mon manuscrit, et en France, je crois, la discussion, après une légère polémique dans les journaux, donnerait le même résultat. M. Proudhon avouera que ceci change la question. Pourquoi l'État ne se servirait-il pas de son crédit? pourquoi ne se passerait-il pas de l'entremise du capital? Si quelqu'un peut, c'est VÉtat. D'ailleurs, laissons parler les faits. La Prusse a une énorme quantité d'assignats au cours forcé qui ne sont garantis que sur les contribuables; elle a subi en 1848 et 1849 une terrible crise révolutionnaire, et pourtant son papier-monnaie n'a fléchi, n'a été refusé nulle part, ni dans le pays, ni à l'étranger (2). Que seraitce si le public avait une garantie suflSsante en travaux publics, s'il avait la certitude que chaque écu en papier est là, devant lui, en matière en plein rapport! s'il avait, de plus, la certitude qu'une règle fixe et invariable préside à l'émission de chaque écu. Cette règle consisterait tout simplement dans le procédé : de décréter l'émission du papier-monnaie uniquement pour les travaux publics tels que chemins de fer, canaux, susceptibles de donner un rendement appliqué à l'amortissement.
(1) Dans ce livre, Tauteur a rétabU, comme on l'a vu, le texte de son manuscrit.
(2) Lorsquele change, à Bruxelles, estdeS flr. 69c. pour le thaler de Prusse, rassignat prussien le plus souvent ne peut être obtenu qu'a 3 fr. 75 c.
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La somme totale de chaque émission figurerait exactement la somme du cahier des charges de nos travaux, et elle serait versée en entier dans la caisse spéciale destinée à solder l'entreprise, avec défense rigoureuse de détourner un seul écu pour d'autres dépenses. De cette manière chaque somme jetée dans le public serait représentée exactement par des travaux exécutés et payés.
La critique de la quatrième question : « L'Etat opérera-t-il letransportgrat.uit,outirera-t-ilunrevenuduchemindefer?)» est également sans fondement. Certes, le texte de la question n'est pas d'une rigueur scientifique, mais cela n'est nullement nécessaire. Notre langage deviendrait inintelligible et même impossible, si chaque locution devait s'appuyer strictement sur une formule de science. Il suflit que le peuple, que personne ne puisse se tromper sur le sens attaché aux questions, et je demande si ce n'est pas ici le cas? Tout le monde comprend avec facilité que cette question veut dire : Chacun payera- t-il les frais de transport au fur et à mesure des services personnels qu'il exige du chemin de fer, ou payera-t-il en sa qualité de contribuable et sur sa cote des contributions une partie proportionnelle des frais que nécessite l'exploitation, si elle ne prélève rien directement sur le transport? Que le prix de revient varie sans cesse ou non, cela ne pourra rien changer à la question dans les deux cas. M. Proudhon veut-il interdire chaque opération, abolir chaque budget de recettes et de dépenses parce qu'il est impossible de ne jamais se tromper d'un centime? Cette manière de critiquer est d'autant plus absurde que dans un cas analogue il se sert du même langage qu'il attaque chez moi.
En parlant de sa nouvelle banque, il dit (1) :
« La banque de France, devenant établissement d'utilité
(i) Page 200.
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publique, ayant pour capitalistes ses propres clients, n'aurait d'intérêts à servir à personne... Or, cet intérêt appartenant au public, le public serait maître de le réduire , à volonté, à 3, 2, 1, 1/2 et 1/4 p. c, suivant qu'il trouverait plus d'avantage à tirer de la banque un gros revenu^ ou à faire ses affaires à meilleur compte. »
Ne pourrais-je pas vous renvoyer l'argument dont vous vous servez contre moi? « si le peuple décide que l'État ^irej-a un revenu du chemin de fer (de la banque), il manque à son propre intérêt, puisque les services publics doivent être sans bénéfices. » Pour le public , le revenu dont vous parlez, est aussi peu un revenu que le transport gratuit, dont je parlais, n'est un transport gratuit. Ces ergoteries sont indignes d'hommes éclairés et sérieux!
Plein de confiance dans le bon sens du peuple , je finis ici mon travail, en admettant comme un bon augure ces paroles de Proudhon avec lesquelles je prendrai congé du lecteur (4) :
« Supposons que la question posée soit celle-ci : Le gouvernement sera-t'il direct ou indirect?
« Après le succès qu'ont obtenu dans la démocratie les idées de MM. Rittinghausen et Considérant, on peut présumer, avec une quasi-certitude , que la réponse, à l'immense majorité, sera DIRECT. »
0) Page 168.
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