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PROPAGATION DE LA LÈPRE PAR LES PREMIERS GRECS

livre de Gibert, médecin de l'hôpital Saint-Louis en même temps que par Bazin, Cazenave, Devergie, tous nos contemporains, que nous avons connus. Cependant, Oribase (ive siècle avant Jésus-Christ) donna une symptomatologie parfaite de la vraie lèpre et va jusqu’à défendre l’ichtyophagie et conseiller l’usage des eaux thermales sulfureuses; Arétée de Capadoce donna aussi une description parfaite de la lèpre tubéreuse, au Ier siècle de l’ère chrétienne.

Propagation de la lèpre par les premiers Grecs, les Argonautes. — Après les Phéniciens et les Hébreux, dont ils tenaient la lèpre, ce sont les Ioniens qui se sont identifié la maladie et la propagèrent par leurs excursions navales, leurs relations amicales et leurs colonisations, sous le vocable à'éléphantiasis. Ces Ioniens furent les premiers Grecs habitant l’ancienne Asie- Mineure : Milet, Ephèse, Samos, Chio, Colophon, etc.

Selon Hérodote (4o6 avant Jésus-Christ), ce sont les armées de Darius et de son fils Xerxès (ve siècle avant Jésus-Christ) qui introduisirent la lèpre en Grèce, avec leurs armées. Ceux qui ont soutenu que c’est Alexandre le Grand qui transporta la lèpre avec ses armées des bords de l’Indus et de l’Egypte à la Macédoine et dans toute l’Hellade (ive siècle avant Jésus- Christ) ont commis également une erreur; tout au plus, ces armées, ayant des lépreux dans leurs rangs, ont fourni leur contingent dans la propagation de la maladie, préalablement existant en Grèce, il n’y a pas de doute.

Le voyage des Argonautes avec toutes ses légendes si poétiques, empreintes des parfums les plus délicieux de la mythologie grecque, doit être considéré comme un fait réel quant au fond, mais enflé des surenchères de l’active imagination si inventive de PHellade dans l’époque.

Le si harmonieux Pindare, avec ses riches métaphores, nous légua la narration du navire Argo, portant Castor, Pollux, Hercule et Orphée, compagnons du Thessalien Jason, les conduisant à la conquête de la toison d’or, en Colchide, dans le Pont-Euxin, le Caucase d’aujourd’hui. A la levée de l’ancre dans le port de Pagase (Volo d’aujourd’hui), Jupiter, invoqué, brandit la foudre à travers les éclats de tonnerre. Excellent augure pour les intrépides marins, dignes successeurs des Phéniciens. Cette légende des Argonautes est, comme date, antérieure à l’époque d’Homère.

Le poète alexandrin Apollonius, réfugié à Pihodes pour

avoir été sifflé dans son pays, chanta merveilleusement l’intrigue de Jason et de Médée. François de Nion publia dans la Revue Hebdomadaire un bien savant et remarquable article sur la légende des Argonautes.

A l’instar de leurs maîtres, les Phéniciens, les Argonautes côtoient et, le soir venu, ils tirent leur Argo à terre. Voici un point vraiment intéressant, à notre point de vue, de cette excursion aventurière poétisée. Les Argonautes arrivent à l’île de Lemnos, lorsque les Lemniennes, délaissées par leurs maris préférant les captives, mirent à mort tous les mâles du pays. Ce fut là un moment bien favorable pour la conquête des belles Lemniennes. Aussi, les Argonautes s’en sont donné à cœur joie. Mais ces séduisants gaillards n’étaient pas exempts de lèpre. Bien au contraire, les Phéniciens avaient déjà passé leur morbus phéniciens à leurs successeurs et héritiers, les Ioniens. Et aussi Yéléphantiasis (lèpre) a pu être amplement distribuée par ces noces clandestines, orgiaques.

Notons que la Colchide, ainsi que toute l’Asie-Mineure, a été infectée de la lèpre dès la plus haute antiquité, et que la ville actuelle de Volo en est encore très éprouvée. Il y a toujours un vrai foyer; nous avons vu nombre de ses victimes, et nous possédons des mémoires très circonstanciés sur la lèpre à Volo, grâce à d’honorables confrères qui y exercent et qui ont bien voulu obtempérer à nos prières et se livrer à des recherches scientifiques bien sérieuses à cet égard. Je dois faire remarquer aussi que la légende rapporte que les femmes de Lemnos exhalaient une puanteur terrible! Serait-ce l’ozène lépreux, si repoussant, qui justifie le divorce dans toutes les contrées et dans toutes les législations? Jason fut séduit par Hypsipylé, et ses voluptés ayant trop duré, Hercule, qui dédaigna tous ces écarts, grâce au beau jeune Hylas qui resta à bord avec lui, s’écria contre ses compagnons et surtout contre Jason : « Laissez-le s’éterniser dans le lit d’Hypsipylé jusqu’à ce qu’il ait peuplé Lemnos de ses enfants, qu’une grande gloire lui soit arrivée ainsi » (Fr. de Nion). Les Argonautes, après ces reproches, se rembarquent et vont partout jeter leur gourme et semer la lèpre. Ils cinglent vers la Chersonèse de Thrace, traversent l’Hellespont, la Propondide (mer de Marmara), puis le Bosphore, et parviennent à Bithynie et à l’extrémité du Pont-Euxin où Médée, fille du roi Aétès, fournit au héros Jason les moyens de conquérir la toison d’or.

LA LÈPRE ET LE CHRISTIANISME

Dans tous ces périples, il y a arrêts, étapes, communications avec les autochtones et tout ce qui s’en suit, d’où transmission de la lèpre. Les Argonautes s’engagent après cela, pour leur retour, dans les eaux d’ïster, le Danube. Puis, il y a là un hiatus : on ne sait comment ils se sont trouvés dans l’Adriatique ; et par le Pô (Éridan), ils atteignent le Rhône. Il y a, certes, une confusion géographique : le Rhin, le Rhône et le Pô sont pour Apollonius les trois bras d’un même fleuve ! C’est que les Grecs connaissaient bien les mers et les rivages; mais ils ignoraient les cours des grands fleuves. Cependant, les Phéniciens en avaient remonté plusieurs, poursuivant leur trafic, tant en Asie qu’en Europe. Toutes ces contrées visitées par les Argonautes étaient ravagées, dans l’antiquité, par la lèpre, et lui payent encore aujourd’hui large tribut. D’ailleurs, les Phéniciens avaient précédé les Ioniens dans toutes ces pérégrinations. Ils avaient fondé déjà partout des colonies dont une importante à Paphlagonie, Castambol d’aujourd’hui dans la mer Noire dont nous avons parlé. Ils avaient ainsi déjà jeté les graines de la maladie, de la lèpre, qui a dû aussi y parvenir par terre, avant et après eux, par les émigrations terrestres à travers l’Asie.

Dans tous les cas les Ioniens, les Grecs, ont concouru aussi à leur tour à infecter toutes ces contrées par leur éléphantiosis. C’est ce qui ressort de toutes les légendes et de tous les faits historiques connus.

La lèpre et le christianisme. — Dans l’antiquité la lèpre était considérée comme une punition des divinités, d’où mépris et persécution de ses victimes. Dans l’ancienne Perse on croyait que les lépreux avaient péché envers le soleil en pissant en face de lui, et que la lèpre était un châtiment divin ; aussi mettait-on les lépreux hors de la société.

Un poète indou s’est exprimé, 2 5oo ans avant le Christ, de la manière suivante : qu’il se cache et vive à l’écart sur une litière de fumier avec les chiens galeux et les animaux immondes, celui dont le corps .se couvre de pustules semblables aux bulles d’air infect qui s’élèvent des marécages et crèvent à la surface. Car, il outrage la lumière. Qu’on le chasse des villages à coups de pierres et qu’on le couvre d’ordures ; que les fleuves divins vomissent son cadavre.

Les Hébreux qualifiaient les lépreux d’impurs, les abhorraient, les traquaient, les fuyaient et les isolaient, bien que le

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plus grand nombre de ces persécutés ne fussent point lépreux et qu’ils guérissent dans un ou deux septénaires.

D’autre part, Labout, dans ses érudites recherches sur les léproseries, comprend la lèpre parmi les maladies auxquelles les anciens rendaient un culte. Un temple grec portait nom de Léproon. La ville latine de Léprum, celle de Lévroum, dans le Berry ou leprosus vicus, en témoignent. Un temple druidique avait donné le nom de Lépréos au bourg dans lequel il se trouvait, selon Septime Sévère. Le christianisme a parfois traité aussi les lépreux comme des êtres maudits par le ciel, et répugnants ; mais le plus souvent comme des sujets vénérés, atteints du mal sacré que Dieu leur envoyait pour les éprouver. Aussi les soignait-on avec dévotion, on les embrassait même paternellement, avec effusion. De pieuses légendes plaçaient les lépreux sous la protection divine, et ils étaient souvent l’objet d’une touchante sollicitude.

D’autre part d’anciens évêques instituèrent des exorcismes et des cérémonies lugubres pour convaincre les lépreux qu’ils devaient se regarder comme des cadavres ambulants auxquels Dieu daignait conserver un souffle de vie pour leur donner le temps d’expier leurs péchés ! Les lépreux étaient les serfs de l’Église et comme tels exempts de taille.

Un révérend père, E. Brosse, eut le génie de concilier ces dissensions, dans son livre intitulé « La lèpre est contagieuse ». A côté d’une foule d’élucubrations absurdes, il proclame avec l’audace d’un Asclépiade mi-prêtre, mi-médecin, qu’il y a deux espèces de lèpre : celle des saints martyrs, des religieuses et des frères, et celle des débauchés, des coquins. Disons aussi en passant que cet inspiré dit avoir vu des cochons et des dindons atteints de lèpre. On est en droit de lui demander à laquelle des deux catégories il place ses frères inférieurs ? On sait qu’aucun expérimentateur ne put inoculer la lèpre aux divers animaux, et que c’est une maladie exclusive à l’homme.

Le savant et fervent catholique Montalembert dit, dans l’histoire de sainte Élisabeth, duchesse de Thuringe : « La lèpre avait à cette époque quelque chose de sacré aux yeux de l’Église et des fidèles, c’était un don de Dieu, de la bonté divine. La main de Dieu avait touché un chrétien. Le lépreux était vénéré. Il passait sa vie en prière. De bons chrétiens priaient Dieu de leur accorder la lèpre, comme une grâce.

LA LÈPRE ET LE CHRISTIANISME

Ainsi fit l’illustre chevalier Raoul Fitz Giroie, Guerrier de William le conquérant. Il pria avec ferveur pour devenir lépreux; ce qui lui fut accordé. »

La vierge Eunymia, fille de Clotaire II et sœur de Dagobert, pour éviter les noces humaines et se consacrer à Dieu, demanda aussi et obtint la divine faveur de devenir lépreuse (vne siècle).

Bien avant les guérisons miraculeuses de lépreux par des saints et des saintes chrétiens, le Christ avait guéri plusieurs de ces malheureux par intervention divine. Voici une légende racontée par Eusèbe, évêque de Césarée, considéré comme le père de l’histoire ecclésiastique (278-338): Le roi Àbgar d’Edesse, ville opulente de Mésopotamie (Orfa d’aujourd’hui), atteint de lèpre, ayant entendu parler des miracles de Jésus lui envoya une lettre le priant d’aller à Edesse pour le guérir. Jésus le loua et répondit qu’après sa résurrection il dépêchera à Edesse un de ses disciples pour guérir le roi et lui donner, ainsi qu’à son peuple, une vie éternelle. Eusèbe affirme avoir vu la lettre dans les archives de l’église d’Edesse, qu’il traduisit du syriaque en grec. Saint Thomas délégua, après l’Ascension, saint Addui ou Khadée à Edesse. Le roi fut guéri et converti, ainsi que son peuple (Addui, un des 72 disciples, fut le premier évêque en Perse).

Au 111e siècle, après J.-C., sainte Reine (Regina), martyre à Alise, était invoquée contre la teigne, la gale, la roç/ne , les maladies honteuses et toutes les affections caractérisées par des éruptions de boutons et de pustules, parmi lesquelles la lèpre {Les saints patrons des corporations, par Du Broc de Ségange, t. II, p. 23). C’est à cette sainte que le cardinal de Retz dédia une chapelle qu’il fit construire, pour avoir été victime des maladies galantes , dit Bautru, historien du xvn8 siècle.

Les légendes de la première Belgique racontent les guérisons miraculeuses de lépreux, opérées au ive siècle, par saint Maximin de Trêves, au vie siècle, par saint Vaume de Verdun et par saint Gery d’Ivoy.

La fille du roi Marcellus fut miraculeusement guérie de la lèpre par le baptême que lui conféra saint Saturnin (Ne pas confondre avec Marcellus, général romain, cinq fois consul, qui prit Syracuse en 212 avant le Christ et dont les soldats massacrèrent Archimède) (Mège, Histoire générale de Languedoc, t. I, p. 399). Saint Antoine fit des cures miraculeuses en

embrassant les lépreux. Nous avons consigné dans le chapitre la lèpre dans les beaux-arts, un grand nombre de telles guérisons miraculeuses. Mahomet en lit aussi quelques-unes; et Moïse en opéra bien avant tout ce monde, à l’instigation de l’éternel.

Le concile d’Orléans en 549, ef celui de Lyon en 588, se sont occupés des lépreux et décidèrent qu’ils devaient être nourris aux dépens de l’Eglise par les soins des évêques. C’est au vne siècle, en 643, que le roi lombard Rotharis prit des mesures sévères contre les lépreux et les déclara morts civilement. Le pape Etienne III menaça d’excommunier Charlemagne s’il épousait la fille du roi des Lombards et mêlait ainsi le noble sang des Français avec celui des perfides et lépreux lombards. En 634 Adalgise, diacre de l’église Saint- Pierre de Verdun, proche parent du roi Dagobert, dotait avec libéralité les lépreux de Metz et de Verdun ( Mém . de la soc . philomatique de Verdun, i846, III, 32).

Pendant la dynastie carlovingienne, depuis Pépin le Bref jusqu’à Louis V (de 751 à 987), de nombreux hôpitaux et plusieurs léproseries furent fondés en France.

Sous la dynastie capétienne (3e race des rois de France) depuis Hugues Capet, on s’occupa beaucoup des lépreux. Le fils de Hugues Capet, le pieux Robert (de 996 à io3i) voyagea de Maladrerie, à Magdeleine, depuis Orléans jusqu’à Toulouse, consolant les lépreux, leur distribuant des aumônes et les embrassant avec sympathie.

Il est de fait que la lèpre eut en France une recrudescence au xne siècle bien qu’elle y existât bien avant. Louis VII dit le jeune, allant prendre l’étendard à Saint-Denis, avant de partir pour la 2e croisade (1147), se rendit à la léproserie située entre Paris et Saint-Denis et consistant en une série de cabanes. Saint François d’Assise (1206) faisait ses délices d’habiter les léproseries ; il servait les malades, lavait leurs pieds, pansait leurs plaies et les embrassait très amoureusement ( Les lépreux du moyen âge, par l’abbé Chavin, Bonaventure). Un jour le saint rencontra un homme de Spoléte près de Pérouse dont la bouche et les joues étaient rongées d’un horrible chancre, il le baisa au visage.

Il se peut que les croisés de Palestine aient ravivé la maladie qu’ils y avaient gagnée. Les pèlerins ont toujours appelé les Syriens et les Egyptiens Malandriosi. Mais la syphilis de-

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vint aussi bien plus fréquente. Et, aussitôt que la grosse vérole attira l’attention, la lèpre diminua, les léproseries furent fermées ; il fut décrété qu’elle disparut, et les hôpitaux pour vérolés succédèrent à ces dernières, et en bien des endroits sur les mêmes lieux.

Au moyen âge, les prêtres médecins, à l’exemple des Asclépiades grecs, avaient presque le monopole de la médecine. Ce sont eux qui employèrent la compression contre les lépreux et toutes les rigueurs connues. Les paroisses entretenaient à leur extrême limite des sortes de prieurés dans lesquels on enfermait les malheureux nés de funestes rapprochements. Des moines avaient souvent l’administration des léproseries et ordinairement le maître était un chanoine parfois lui-même lépreux.

Les léproseries se sont vidées plus tôt au Nord par ordonnance de François Ier, en i545, qui mit leurs biens à la disposition du grand aumônier de France. Néanmoins un certain nombre en a été conservé et servait de refuge aux vagabonds ou bien à des héritiers avides qui, sous prétexte d’une dartre, faisaient enfermer leurs parents pour s’emparer de leurs biens. Aussi Louis XIII, à l’incitation de Richelieu, ordonna une enquête qui mit à jour nombre de ces abus. Des vagabonds simulaient la lèpre en irritant leur peau avec des herbes, pour être nourris dans l’oisiveté. La dernière léproserie fonctionnant fut celle de Saint-Mesmin d’Orléans.

C’est surtout pendant le xne et le xme siècle que les léproseries se multiplièrent, principalement sous saint Louis qui légua par testament cent sols à chaque lépreux. On comptait alors 2000 léproseries en France et près de 20000 dans toute l’Europe.

Saint Louis (Louis IX) qui entreprit la 8e croisade (la dernière en i25o), le vaincu et prisonnier des Mameluks à Mansourah, admettait dans sa tente avec intimité les chevaliers de saint Lazare atteints de lèpre (ou de vérole) qui l’accompagnèrent à son retour à la cour de France ; il baisait les ulcères des lépreux. Cependant le sire de Joinville répondit à saint Louis, à qui oncques il ne mentit « qu’il aimerait mieux avoir commis cent péchés mortels que d’être lépreux ».

En i43g, le dauphin Louis, plus tard Louis XI, se trouvant à Toulouse, envoya des commissaires visiter hommes, femmes et enfants qui étaient malades ou entichés d’une très horrible et griève maladie, la lèpre ou capoterie, pour les empêcher de se mêler avec les habitants.

Ghimène dans le Cid de Corneille, passant un jour dans une vallée en route pour un pèlerinage, entend des gémissements ; un abominable lépreux, tombé dans un trou, supplie qu’on l’en retire; aucun des gens qui sont avec le Cid ne veut l’aider. Le Cid lui tend la main, après avoir retiré son gant, et le sauve. Le lépreux lui baise la main et les compagnons du Cid lui crient: malheureux que fais tu ? Mais le Cid embrasse le lépreux, et l’on trouve que c’est beau, c’est chrétien. Voici les noms de quelques bienfaiteurs des pauvres lépreux.

Au moyen âge, selon Grégoire le Grand, le moine Martyrius avait trouvé sur sa route un pauvre lépreux tout rongé d’ulcères (?), tout épuisé. Le saint homme l’enveloppe dans son manteau, le charge sur ses épaules et l’emporte à son monastère (A. Rousselet).

De hauts personnages s’imposaient comme pénitence, pour être agréables à Dieu, de s’exposer à la contagion en baisant même leurs ulcères (et pourtant il s’agissait parfois de syphilis) ! Bruno, archevêque de Toul, plus tard pape Léon IX, fit coucher un lépreux dans son lit. Louis VIII, roi de France, et Henri II, roi d’Angleterre, servent les lépreux. Sainte Elisabeth pose leur tête sur ses genoux, coupe leurs cheveux et panse leurs ulcères. Saint Thomas accorde les soins les plus vulgaires aux lépreux du Mont-aux-Malades, près de Rouen. L’impératrice Mathilde, femme de Henri Ier l’oiseleur, empereur d’Allemagne (xe siècle), vend le matelas sur lequel elle avait couché pendant une longue maladie, à leur profit (La lèpre et les lépreux en France, Dr Cabanés). La reine Blanche de Castille, femme de Louis VIII, mère de saint Louis (xne siècle), prodiguait aux lépreux les soins les plus dévoués. Sainte Élisabeth, fille d’André II, roi de Hongrie, et sainte Cunégonde, impératrice d’Allemagne, en firent autant. La comtesse Sybille de Flandre, femme du croisé Théodorick, resta à Jérusalem et se consacra au service des lépreux à l’hospice de Saint-Jean. Henri III d’Angleterre soignait aussi personnellement les lépreux, il lavait les pieds aux Mezeaux et les baisait. L’archevêque de Milan lavait les lépreux le jour des Rameaux. Le Dr von Bolnier, en compulsant les archives de la municipalité de Cologne, découvrit des arrêts concernant les lépreux et leur hospitalisation. A la fin du xue siècle, il y avait, hors de la ville, de petites maisons destinées à ces parias dont une centaine était soignée par des moines dévoués.

LA LÈPRE ET LE CHRISTIANISME

Une commission composée de trois lépreux se prononçait sur les nouveaux récipiendaires. Les suspects étaient surveillés pendant un an. Plus tard, les lépreux furent placés sous la direction des professeurs de la Faculté qui diagnostiquaient la lèpre sur les signes suivants : color morpheatus, tumeurs sublinguales, anesthésie, alopécie, exanthèmes, déformation des oreilles, des yeux, du nez, des lèvres, altération de la voix, regard satyrique, fixe, féroce. Le Dr Bolnier a scruté les procès-verbaux de 174 individus examinés, dont 10 furent déclarés lépreux et isolés. Les suspects étaient obligés de se représenter ad bout d’un an. Cette léproserie fut abolie et les habitants disséminés par un ordre du premier magistrat de Cologne, lorsqu’il ne restait plus de lépreux. En 63o, saint Arnould, évêque de Metz, réunit sur le Saint-Mont, près de Remiremont, plusieurs lépreux qu’il soignait lui-même (Digot, Histoire de la Lorraine).

En France, la première léproserie fut fondée à Saint-Ouen, en 46o, et la deuxième à Chalon-sur-Saône, en 570 (Broda). Une léproserie existait à Saint-Denis au xne siècle. Louis YII la visita avant de partir pour la seconde croisade. Nous l’avons dit, une autre se trouvait installée bien avant, à Saint-Jacques de Châlons-sur-Marne, le vie siècle. Il fut un moment où de nombreuses léproseries existaient dans le diocèse de Paris. On y a compté jusqu’à 43 dont plusieurs à la banlieue : Bourgla-Reine, Charenton, Corbeil, Saint-Lazare, etc. (Abbé Lebeuf, Histoire du diocèse de Paris). Au Dauphiné, il y eut une léproserie pour la plèbe, une autre pour les nobles et une troisième pour les dames de la cour. Qui sait le nombre de syphilitiques soignés dans ces établissements censés ne contenir que des lépreux ? En Lutèce des établissements spéciaux accueillaient et hébergeaient les lépreux (Coyecque, V Hôtel-Dieu de Paris).

Selon Virchow, une léproserie fut organisée à Metz, à une lieue de la ville, sous le nom de Maison de Dieu ou maladrerie de Longeau, en 636.

C’est en l’an ç36 que la première léproserie fut fondée en Angleterre, à York; puis bientôt d’autres et d’autres. Les règlements en élaient très sévères. Les plus simples infractions étaient punies de mort (Arnoths, History of Lepr a, Edimbourg et Brassac). Les nobles pouvaient être soignés chez eux. On ne constata la lèpre en Irlande, officiellement, qu’en 869, à

Valence en noo, à Gand en 1 1 47 - Mais elle y existait bien avant sans attirer l’attention.

En Orient, de nombreux Xénons, destinés à héberger les voyageurs et les malades, parmi lesquels figuraient aussi des lépreux, ont été établis dans la Nouvelle Rome (Constantinople) dès la translation du trône, au commencement du ive siècle. Saint Basile érigea une léproserie en Césarée en 370. Nous nous sommes longuement étendus sur ces asiles dans le chapitre consacré aux lépreux de Byzance.

De hauts personnages des deux sexes furent atteints de la lèpre qui parfois pouvait bien n’être que sa sœur jumelle, la syphilis. Nous en citerons quelques-uns. Antoine Vernet, fils d’Etienne, lépreux de Saint-Gilles et frère de François également lépreux, se réfugia en 1621 à la maladrerie de Comps (Var). Raoul, comte de Vermandois (1160), Baudouin, roi de Jérusalem (1 135) furent lépreux, sinon syphilitiques Léon Bruce, le libérateur de l’Ecosse qu’il arracha à l’Angleterre en i3i4, mourut de la lèpre. Sainte Catherine de Sienne fut lépreuse (xive siècle). Le roi Philippe le Bel fut lépreux (i32i). La reine Thérèse d’Aragon fut lépreuse. Thibaut VI, comte de Chartres, mort au siège d’Andrinople (i2o5) fut lépreux, selon A. Broda.

En remontant dans l’histoire, on trouve que le Pharaon Thomsès II fut lépreux. Sa momie, déposée au Musée du Caire, porte les cicatrices de lépromes suppurés ou d’une syphilide pustuleuse. Il en fut de même de la momie de Tabnit, roi de Sidon, qui se trouve au Musée de Constantinople et que j’ai développée moi-même devant feu Hamdy Bey alors directeur.

Au Trocadéro, se trouve la statue de Piméan-Acas en granit, qui régna en 1057 à Agkor. Son corps est couvert de manifestations lépreuses et sa main gauche est en griffe. On l’appelait le roi lépreux (Les ruines d’Agkor, monuments ; Cambodze Siamois par Fournerau architecte, chargé d’une mission, Porcher, Paris 1890). On trouvera dans le corps de cet ouvrage les noms de bien d’autres lépreux de haute situation, qu’il est inutile de répéter ici.

LA LEPRE DANS L’ANCIENNE BYZANCE

Selon Eusèbe, le Pamphyle Byzas, roi de Mégare, séduit par la beauté enchanteresse de l’admirable contrée formant comme une presqu’île, entre le Bosphore, la Corne d’Or et la Propontide, y jela les premiers fondements d’une ville, l’an 658 avant le Christ, qu’il appela Byzance.

Erigée d’abord en démocratie jusqu’à sa subjugation par Darius fils d’Ystapes, ensuite soumise par les Lacédémoniens, puis par les Athéniens, sous Alcibiade (4o4 avant le Christ), Byzance recouvra son indépendance plus tard, fit alliance avec les Athéniens, résista à Philippe de Macédoine et fut conquise par les Romains.

Yespasien et Sévère la traitèrent cruellement. Ce dernier cependant, après l’avoir détruite de fond en comble, la rebâtit, cédant aux prières de son fils Antonin, et l’appela Antonia. Plus tard elle souffrit de l’invasion des Scythes sauvages, effectuée par le Pont Euxène. Voilà, en quelques mots, quelle fut l’origine de Byzance.

Arrivons maintenant à Constantin dit le Grand. Le christianisme et la lèpre firent ensemble leur entrée solennelle à Byzance. Voici une légende empruntée quelque peu à l’histoire : Constantinus (Aurelius-Flavius-Valérius), fils de l’empereur romain Constant Claude, de Thrace, et d’une femme de basse condition, Hélène, sa concubine, fut proclamé empereur romain en 3o6. Atteint de la lèpre, il lui fut conseillé d’avoir recours à un moyen héroïque, efficace, pour obtenir sa guérison : de prendre un bain de sang de vierges ! ce serait entre 3i i et 3i2. Sylvestre, premier évêque de Rome, pour prévenir un tel massacre et servir sa propre cause, le persuada qu’un bain pris dans le Jourdain était le seul moyen capable de le débarrasser de cette horrible maladie qui le faisait cruellement souffrir. Cette promesse fallacieuse, jointe à

celle du pardon de ses nombreux crimes et à l’assurance que, après avoir régné sur les hommes en ce monde, il régnerait dans l’autre, à côté du fils de Dieu, le décida à se convertir à la nouvelle religion. Il ajouta alors la toute-puissance religieuse à son autorité souveraine, fut investi de la dignité de pontife suprême et en porta les ornements, abus suivis par ses successeurs. Il persécutait, depuis, les cultes païens, confisquait leurs biens au profit des Eglises et condamnait à mort, à l’instigation de ses conseillers religieux, ceux qui continuaient la religion qu’il avait reniée. Fort de la promesse d’amnistie pour le passé et l’avenir, il se chargeait continuellement de nouveaux crimes. En effet, cet homme, que le christianisme promulgua saint, tua son propre fils Crispus, sa femme Fausta — qu’il fit étouffer au bain, — un enfant de douze ans, fils de son prédécesseur Lycinius et commit maints autres méfaits trop longs à énumérer. Ces scélératesses soulevèrent les Romains contre l’assassin et l’ennemi de leurs dieux. Aussi le renégat empereur dut-il quitter Rome précipitamment et n’y reparut plus jamais.

C’est en 323 qu’il battit Lycinius, son beau-frère, persécuteur des chrétiens, près d’Andrinople d’abord, puis à Byzance— sur les hauteurs de Scutari — dont il s’empara le ii mai 33o, et à qui il donna son nom (Constantinople). Il la désigna aussi sous le nom de nouvelle Rome, en opposition avec l’ancienne capitale de son premier empire.

C'est grâce à ce monstre, dont l’ignoble exemple fut suivi par ses successeurs, que le christianisme fut propagé en Orient, au milieu de crimes et d’opprobre. C’est ce malfaiteur qui fit, le premier, l’alliance du trône et de l’autel, avec soumission aveugle, fatale à l’humanité. Il plaça 1 État dans 1 Église qui, reconnaissante, le canonisa et en fit un de ses saints les plus glorieux, un de ses joyaux les plus étincelants. Si Néron avait commis toutes ces atrocités en faveur du christianisme, certes il aurait été canonisé aussi, et la Saint-Néron aurait figuré au rang des fêtes les plus splendides, a Et son nom paraîtrait dans le culte futur, entouré de gloire et du nimbe le plus pur1 », car en religion le but en sa faveur seul suffit pour tout absoudre. Le lépreux empereur ne put réaliser son

x, « Et ton nom paraîtra dans la race future,

cc Aux plus cruels tyrans une cruelle injure. »

(Racine, Agrippine).

LA LÈPRE DANS L ANCIENNE BYZANCE

désir d’être trempé dans le Jourdain pour guérir sa lèpre. Il fut baptisé à Achyron, en Nicomédie, à l’âge de 63 ans, peu de temps avant sa mort, l’an 33o, par Eusèbe, évêque de cette

ville.

Après cette digression, commise pour marquer le début de l’empire byzantin, un des foyers actifs de la lèpre dans l’antiquité, j’aborde l’étude de la charité généreuse de ces temps-là, faisant le plus frappant et le plus illogique contraste avec les scènes d’horreur et les actes abjects de cet immonde bas empire, depuis sa fondation jusqu’à sa subjugation par Mahomet II. En effet, toute l’histoire de l’empire byzantin est un amalgame de volupté, de sang, de bigotisme et de charité.

Après la translation de la capitale, la lèpre s’y répandait sur une grande échelle, ainsi que dans tout l’empire. Il a bien fallu alors aviser à s’en préserver et à secourir ses nombreuses victimes. Il est impossible, cependant, de ne pas admettre que la maladie préexistait avant l’installation du lépreux Constantin à Byzance. On ne saurait attribuer une propagation si rapide de la maladie uniquement à l’empereur léprophore. La lèpre, certes, sévissait déjà dans toute la contrée -, mais elle n’avait pas attiré l’attention des peuples insouciants d’Orient. Quoi qu’il en soit, la première léproserie fut construite sous les auspices du lépreux empereur qui continua à en souffrir de plus en plus, à tel point que, déçu de ses espérances et constatant la fausseté des promesses données, il inclinait à revenir à l’idolâtrie, influencé surtout par sa femme Fausta. Le clergé, flairant un relaps et pressentant dans ce retour un échec de sa propagande, incita Constantin à faire noyer l’impératrice dans son bain. Et aux théologiens satisfaits de dire : « Et Dieu l’attire de nouveau à lui par la lèpre qui le tourmentait et le chagrinait ». Les prêtres firent aussi trancher alors la tête du philosophe Sopatre, combattant le christianisme.

Lors de sa fuite de Rome, Constantinus fut escorté de plusieurs nobles romains : Zodécus, Eubule, Stadius, Eugénius, Olybrius..., gens doux et charitables qui bâtirent dans la nouvelle capitale des Xénons ou hôtels, pour abriter les pauvres voyageurs et les malades. On y était gratuitement hébergé, nourri et soigné en cas de maladie. Les lépreux y étaient pieusement traités (Michel Glycas, historien grec).

C’est le patricien Zodécus qui établit et organisa personnellement la première léproserie, sur la montagne des Oliviers située en face de Byzance. Selon un savant archéologue, le Dr Mordtmann, c’est sur l’emplacement actuel de l’hôpital allemand à Péra.

Plus tard, le patricien Eubule fonda, de son côté, un Xénon près de la grande église de la Sagesse (Sainte-Sophie). Après la mort de Constantin, en l’année 336, son fils et successeur, Constance, monta sur le trône. La lèpre ayant pris des proportions alarmantes, il décréta de jeter tous les lépreux dans le Bosphore. La fille de Constantin, lépreuse elle-même, allait partager leur sort.

Zodécus, possesseur d’une grande fortune, qu’il dépensait noblement en soulageant les malheureux, parvint par de grands sacrifices à les arracher aux mains du bourreau. Il payait aussi de sa personne, les visitait souvent et soutenait leur moral par sa douce parole consolatrice. En ce temps-là, Byzance était menacée de la famine et ces actes bienfaisants de Zodécus avaient excité contre lui la malveillance et la superstition du peuple qui l’accusa de gaspiller les vivres en nourrissant des bouches inutiles et d’attirer le courroux du ciel sur la ville, en prodiguant ses soins à ces maudits. Par ordre de l’empereur, ce grand bienfaiteur fut jeté en prison. D’ailleurs Constance, en sa qualité d’Arien convaincu — niant la divinité du Christ — persécutait tous les orthodoxes. Une autre raison contribua puissamment à la persécution de Zodécus : grand amateur de pierres précieuses, Constance espérait en obtenir une riche collection pour la libération de ce richissime philanthrope. Zodécus, informé de ce désir, invita l’empereur à visiter avec lui l’endroit où se trouvaient ses trésors. Il le conduisit à la montagne des Oliviers, où tous les lépreux, ayant à leur tête la fille de Constantin, le reçurent, portam des cierges allumés. « Voilà, Sire, mes plus précieuses per les », dit Zodécus, en lui montrant ses mutilés et ses ulcéreux. Constance y vit une raillerie offensante et ordonna de procéder aussitôt au supplice de l’insolent. Attaché à des mules sauvages, Zodécus fut écartelé et précipité du haut d’un rocher, sur les hauteurs de Haskioï, dit-on.

Néanmoins, ce supplice sauvage eut un bon résultat. Bientôt repenti de ce crime, Constance ordonna qu’on rendît à sa victime les honneurs de la sépulture, et il honora sa mémoire

LA LÈPRE DANS L’ANCIENNE BYZANCE

par la construction d’une grande, léproserie près de celle de Zodécus, qu’il dota royalement. Ce fut en 338.

Zodécus fut plus tard canonisé et sa commémoration, fixée au 29 décembre, avait lieu, tous les ans, à l’église apostolique de saint Paul ( Vie des saints, par Nicodème ; idem, par Goard). Cette léproserie, détruite par la sédition de Nica, fut rebâtie en 465, ainsi que nous le verrons plus loin.

Sous Théodose Ier, dit le Grand (379 à 3g5), le nombre des hôpitaux fut tellement accru que chaque église avait le sien qu’elle entretenait à ses frais. On y admettait aussi les lépreux. La pieuse impératrice Placille, sa femme, les soignait ellemême et leur administrait des médicaments de ses propres mains, comme une servante. A la fin du même siècle, Olympia, une riche veuve, devenue diaconesse, laissa son immense fortune à Jean Chrysostome, évêque de Constantinople, pour des œuvres de bienfaisance1. Cet exemple fut imité par plusieurs nobles romains. Sous le règne d’Arcadius, fils de Théodose (3g5-4o8), le patrice Florentin éleva un asile pour les invalides. En 455, sous le règne de Marcien, le magister Anthénus transforma sa propre maison en lieu de secours et construisit des bains publics gratuits pour les indigents. Le patrice Narcès, prepositus et eunuque, établit aussi un Xénon. En général, dans tous ces établissements, les lépreux étaient également reçus et entourés de soins dévoués. Sous le règne de Justin Ier (518-527), sa femme Sophie, appelée la Lovi (la lépreuse), construisit une léproserie à côté de son palais. Selon le Dr Mordthmann, ce serait sur la côte d’Asie, à Beylerbey, juste à la place où se trouve aujourd’hui le palais du sultan. C’était à proximité de l’église dite Chrysokeramos (couverte de tuiles dorées) que se trouvait le Lovotrophion, c’est-à-dire le refuge pour les lépreux, dans le voisinage aussi des dépôts de blé du gouvernement. Cette église existe encore. Le curé du village Tchenguel-Kioi posséderait même quelques-unes de ces anciennes tuiles dorées.

Samson, dit l’hospitalier, descendant aussi d’une noble famille de l’ancienne Rome, fut un grand philanthrope. Il employait toute sa fortune à soulager les pauvres malades. Les

1. L’institution des Diaconesses date de la première chrétienté. C’était une association de veuves, femmes du monde, prodiguant personnellement des soins gratuits ■aux malades pauvres.

Zambaco. Anthologie.

lépreux en bénéficiaient amplement. 11 vécut sous le règne de Justinien. Après avoir visité les saints lieux, il vint à Constantinople et se fit ordonner prêtre par le patriarche Minas. Selon l’histoire des saints, il fut le soutien des naufragés de la vie et le médecin des indigents. Médecin pratiquant, il eut la bonne fortune de soigner et de guérir l’empereur Justinien Ier d’une maladie grave. D’où la grande estime de l’auguste patient, que cet Esculape mit à contribution pour construire, en 528, le grand hospice dit du bienheureux Samson, où il fut enterré ! Samson fut canonisé à l’instar de Zodécus. Sa commémoration était célébrée dans le Xénon même qu’il avait fait bâtir, le 27 juin de chaque année. Tous les deux avaient bien mérité cette apothéose par leur inépuisable bienfaisance. Quant à l’assassin Constantin que l’Eglise plaça dans la galerie de ses plus illustres saints, il y fit bien injure, autant que Zola au Panthéon. Et les ombres des profanés maudissent les blasphémateurs !

La sédition de Nica, qui eut lieu en 532, sous Justinien Ier, avait incendié et détruit la plupart des édifices publics, y compris les xénons de Samson et d’Eubule. Bien des malades même y périrent ( Chronicon Pasc 1, p. 622). Trente-cinq mille révoltés furent massacrés alors par les généraux Bélisaire, Mandus et Narcès.

Justinien II fit rebâtir, avec sa femme Sophie, l’ancienne léproserie de Zodécus. Ils fixèrent ensemble la ration quotidienne des pensionnaires. D’après l’historien grec Procope, l’empereur et l’impératrice firent reconstruire cette léproserie entre les églises Sainte-Sophie et Sainte-Irène. Ils augmentèrent aussi le nombre des cellules, ainsi que le revenu de l’établissement. Plus tard, au xie siècle, l’église Sainte-Sophie et la léproserie furent détruites par un tremblement de terre et reconstruites toutes deux par l’empereur Romanos Argyros, selon Zonaros et Cedrenus.

Ainsi, bâtie d’abord en bois, l’église consacrée à la divine sagesse (Sainte-Sophie), par Constantin en 326 sur l’emplacement occupé par un temple païen, brûla, ainsi que la léproserie sa voisine, en 4o4 et le Xénon d’Eubule à la suite d’une émeute provoquée par la persécution de Jean Chrysostome, à l’instigation de l’impératrice Eudoxie, femme d’Arcadius. Théodose le jeune les fit reconstruire en 4 1 5. En 532, tous ces bâtiments furent de nouveau détruits par le feu, lors de la

LA LÈPRE DANS L'ANCIENNE BYZANCE

révolte de Nica. Justinien Ier les fit rebâtir dans des proportions bien plus grandioses en 54o.

Or, la mosquée Agia Sophia (Sainte-Sophie), si admirée aujourd’hui, est la troisième église byzantine désignée sous cette rubrique et compte quatorze siècles d’existence. Elle aurait coûté 3ooooo livres d’or, c’est-à-dire 3g4 millions de francs ; si l’on tient compte de la différence et de la valeur des métaux précieux, dit le Pr Andréadès, d’Athènes, ce serait un milliard et demi de francs ! Nous laissons à l’auteur la responsabilité de cette estimation.

C’est sous la protection de cette église de la divine sagesse que Justinien plaça les asiles consacrés aux miséreux et aux lépreux, qui avaient remplacé les anciens édifices, situés entre les églises Sainte-Sophie et Sainte-Irène. Pour avoir plus grand espace, on prit les terrains cireonvoisins appartenant à l’eunuque Antiochus, à la veuve Anna et au tailleur Xénéphon. (Les ruines du Xénon de Samson se conservent encore aujourd’hui et portent le nom d Jmaret (Mordtmann), mot turc qui signifie édifice d’utilité publique. Après la prise de Constantinople on y distribuait des vivres aux pauvres, notamment du pilaff).

Selon l’historien Procope, les lépreux y étaient logés dans de nombreuses cabanes ( Les Bâtisses de Justinien, liv. I, chap. b), c’était une vraie maladrerie, où ils recevaient les meilleurs soins.

Cet Empereur (Justinien Ier) établit deux autres Xénons dans les maisons de Théodora, nommés Arcadien et Théodora. Ce grand bienfaiteur promulgua des règlements sur les hospices (Xénodochia), sur les infirmiers, sur les hôpitaux (nosocomia), les asiles des pauvres (ptohia), les orphelinats (orphanotrophia), les crèches des enfants trouvés (bréphotrophia), les asiles pour vieillards (gérontocornia). .. Tout donc a été prévu et organisé pour soulager les souffrances humaines, à Byzance. En 535, il fit construire un Xénon à Jérusalem pour les pauvres malades, et un autre à Jéricho (Procope, TU, p, 24). Vers 54o, sa femme, l’impératrice Théodora, fit bâtir un asile de repentir pour les pécheresses rentrées dans la vertu, sur la rive asiatique du Bosphore, près de l’embouchure de la mer Noire.

L’impératrice Irène, l’Athénienne, avait organisé même un service d’enterrements gratuits pour les pauvres^ à l’église Saint-Luc, des fours pour distribuer du pain gratuitement aux

indigents, et des maisons d’éducation pour les enfants pauvres (vme siècle). Cette pieuse impératrice, qui rétablit l’iconolâtrie, fit aveugler son fils par les bourreaux en faisant enfoncer des poinçons dans ses yeux ! Elle agissait d’accord avec Fennuque Stavrikios : elle lit couper aussi la langue à quatre césars ! (oncles de l’empereur). Après bien des crimes, elle se fit proclamer grand Basileus, et jour et nuit elle s’élevait vers Dieu par ses constantes prières , et se rapprochait de lui ! Voilà l’histoire des saints et des saintes. Saint Théodore de Stoudion l’appelait la bonne souveraine à Famé sainte, la nouvelle Hélène dont les actes brillaient comme des astres ! Les prélats d’alors étaient de vils courtisans et des intrigants.

Une autre léproserie existait à Argyronion (endroit où l’on percevait les droits de passage des navires dans le Bosphore). C’était au pied du mont Géant, le Youcha-Dagh d’aujourd’hui, sur la rive asiatique, en face de Buyukdéré, séjour d’été des ambassadeurs. Cet endroit se nommait aussi le lit d’Hercule, à l’époque gréco-byzantine, et Mal-Kart du temps des Phéniciens, nom emprunté au Dieu de la Navigation. Le tombeau du géant, que l’on voit encore aujourd’hui, est bien le lit d’Hercule d’autrefois.

Dans l’intérêt de notre sujet, nous devons dire que le premier port des Phéniciens fut établi à Cabatach, près de Béchiktach. C’est là que ces intrépides navigateurs déchargeaient le blé qu’ils allaient chercher en Syrie et en Égypte (Mordtmann). Nous ferons remarquer, ce que nous avons déjà dit et, croyons-nous, prouvé ailleurs, que ce sont les Phéniciens, ces premiers trafiqueurs marins, qui avaient propagé la lèpre — appelée alors maladie phénicienne — partout dans leurs nombreuses colonies qui s’étendaient depuis la mer Noire, le Pont-Euxin, en Paphlagonie (aujourd’hui Castambol, où la lèpre continue toujours à-faire des ravages), l’Asie Mineure, les îles de l’Archipel, les rives de la Méditerranée, en

Europe, en Asie, en Afrique (Voir le chapitre consacré

aux Phéniciens.) Grands colporteurs de la lèpre, dans l’univers entier, qu’ils avaient gagnée aux Indes, en Égypte, en Syrie... où ils avaient établi des comptoirs de commerce et d’échanges de marchandises entre les divers pays qu’ils étaient alors les seuls à visiter, avec leurs frêles bâtiments, bravant les plus imminents dangers, lépreux eux-mêmes ils contaminaient tout le monde.

LA LÈPRE DANS L’ANCIENNE BYZANCE

On lit aussi dans la Gonstantiniade, œuvre du savant et éminent patriarche Constantin de Sinaï, que j’ai eu l’honneur de connaître : « Là, à Argyronion, existait un hôpital pour les torturés par l’affreuse maladie appelée lova (lèpre), que Justinien restaura (p. 1 47) . »

En 577, Justinien II et l’impératrice Sophie restaurèrent la léproserie de Zodécus (Godin, p. 89).

En 596, l’empereur Maurice établit une léproserie à Héréon de Constantinople, près de Chalcédoine, le Phénér-Bahdjé d’aujourd’hui (Cedrène, 1, p. 698).

En 970, J. Tsimiscès agrandit la léproserie du bois des Oliviers. Il y soignait les lépreux de ses mains impériales (Léon, diacre, p. 99). En 975, il y ajouta encore de nouveaux bâtiments. Ce qui prouve que le nombre des lépreux était très grand et que les locaux destinés à les recevoir devenaient insuffisants. Ce Tsimiscès, d’accord avec l’impératrice Théophane, assassina l’empereur Phocas pendant son sommeil ; il s’introduisit au Gynécée pendant la nuit, hissé dans un panier, grâce à la trahison de l’impératrice qu’il épousa ensuite. lise fit alors proclamer empereur ; et pourtant Tsimiscès était très pieux et charitable !

En 11 16, l’empereur Alexis Comnène fît agrandir l’orphelinat Saint-Paul (construit d’abord au ive siècle par Zodécus), de manière qu’il pût contenir dix mille lits ! Il y fit établir des asiles pour les orphelins, les vieillards, les lépreux, les boiteux, les aveugles, pour les petits enfants avec leurs nourrices. Sa fille Anne en donne une longue description dans

son Alexiade, livre XV, à laquelle nous empruntons ces quelques lignes qui suffisent pour édifier sur la grandeur de l’œuvre.

« Au point extrême de la ville, l’empereur fit élever une grande église qu’il dédia à saint Paul, et une autre ville nouvelle dans la capitale, longue et large de plusieurs stades, où de nombreuses maisons servent d’habitation aux pauvres et d’abri aux estropiés : aveugles, boiteux, mutilés. Cet asile se divise en deux si grands cercles qu’il faudrait toute une journée pour parcourir chacun d’eux. C’est une vraie cité où les malheureux sont nourris et soignés, grâce aux libéralités de l’empereur qui la dota des revenus de plusieurs propriétés. Le vin y coule aussi à flots. Les aveugles sont conduits par les pensionnaires qui voient, les vieux par les jeunes, ceux

qui sont privés de leurs jambes par ceux qui en possèdent, ceux qui n’ont pas de mains par ceux qui en ont ; les enfants orphelins sont allaités par d’autres mères que les leurs. Les perclus sont servis par les valides. Cet orphanotrophion fonctionne sous la surveillance d’un noble de la capitale. »

Les lépreux figuraient pour une large part parmi tous ces malheureux auxquels on prodiguait la charité et l’hospitalité dans tous les modes.

La savante et gracieuse Anne (dont un de ses admirateurs contemporains avait dit : que si elle avait vécu dans la Grèce antique, elle aurait ajouté une quatrième grâce et une dixième muse) complota avec sa mère pour faire assassiner son propre père, l’empereur Jean, et faire proclamer empereur son mari Bryenné. Toujours les aménités chrétiennes de la dévotion. En io33, Romain III rebâtit la léproserie de Cyphé (Cedrène, II, p. 5o4), dans la région suburbaine.

En io34, il fit réparer tous les asiles des pauvres ruinés par un violent tremblement de terre, ainsi que la léproserie située en face de Constantinople, dit Zonare (XVIII, p. 12), sans plus de détails, qu’il qualifie d’Asi/e consacré aux souffrants de la maladie sacrée ; tandis que selon la Bible (Exode: XV, 26 ; Lev. XIV, 34), « le mal (lèpre) lui était envoyé à cause de ses péchés et de sa désobéissance aux commandements de Dieu » ; d’autre part, il est dit que Dieu éprouve qui il aime et qu’après avoir accablé Job de toutes les calamités que celui-ci accepta sans murmurer, le Tout-Puissant envoya à son serviteur, pour dernière épreuve, le mal le plus effroyable, la lèpre. Et dire que des savants soutiennent que le mal de Job n’était autre chose que la syphilis ! De quel côté s’orienter ?

Ainsi, par une antithèse inconcevable, sous ce bas empire, foyer de débauche et de crimes, la charité était largement et luxueusement pratiquée. Les cœurs bien sensibles, compatissants aux souffrances des malheureux, des empereurs cruels jusqu’à la férocité la plus monstrueuse, qui faisaient aveugler leurs propres enfants, écarteler, torturer, couper vivants en morceaux, brûler vifs des innocents, se laissaient attendrir devant les tableaux des miséreux et des lépreux1! D’autre

1. Voici quelques aménités des fervents chrétiens Byzantins dont les dévotions outrées, les litanies sans fin, la construction infinie d’églises, et les simagrées religieuses contrebalançaient leurs actes monstrueux et féroces. La torture courante

LA LÈPRE DANS L’ANCIENNE BYZANCE

part, des magistrats spéciaux, investis de titres honorifiques, désignant leur charges (gérocomes, ptohocomes , xénotrophes), dirigeaient avec grande sollicitude tous ces établissements de bienfaisance. Ils avaient rang à la cour, selon Constantin Porphyrogénète.

A mesure que des monuments prodigieux de luxe embellissaient Byzance, au point d’en faire la plus belle cité de l’époque, les établissements de bienfaisance, les léproseries, continuaient aussi à se multiplier et les secours étaient prodigués à pleines mains, sans compter ; tous ces édifices étaient

consistait à crever les yeux des accusés de trahison et des empereurs détrônés, en y enfonçant des poinçons, parfois jusqu’au cerveau ; le père aveuglait son fils et réciproquement. Les cœurs maternels n’étaient guère plus nobles. Et l’impératrice Irène, qui fit crever les yeux de son fils Constantin VI, fut aussi une sainte femme !

Le tyran Phocas fit mettre à mort l’empereur Maurice et sa femme, après avoir massacré devant eux tous leurs enfants à coups de hache ! Un énorme taureau en cuivre, transporté de Pergame par Théodose, sous forme de cheminée, servait à y brûler vifs ses ennemis, etc. Toutes ces atrocités étaient commises par les pieuses têtes couronnées, en foulant aux pieds les pardons accordés, les serments prêtés sur les saintes reliques, précédées et suivies de force litanies pompeuses avec chants à haute gueule. Une punition plus anodine était celle de couper la langue ou bien les pieds et les mains des vivants avant de les empaler. Enfin la mutilation génitale, celle d’asexuer, était aussi pratiquée ; ce qui n’empêchait pas, le cas échéant, d’occuper de hantes fonctions, même sacerdotales et de monter aussi sur le trône malgré son état d’eunuque. En 820 l’empereur Michel le Bègue fit châtrer les 4 fils de Léon l’empereur arménien qui fut tué à coups de hache. Le peuple si dévot égalait en cruauté ses Basileis. Le cruel Antonic Comnène, qui fit assassiner son neveu Alexis, exécuter et aveugler tant de monde, embrocher vivant et rôtir un malheureux qui parla contre lui, et servir ce rôti à la femme de l’infortuné, eut son expiation. Et pourtant ce monstre portait toujours au cou une parcelle de la vraie croix et adorait une icône miraculeuse de saint Paul, qui versait des larmes dans les moments critiques! Le peuple se vengea en le torturant à son tour. Détrôné, chargé de chaînes, il fut livré à toutes les insultes de la population. On brisa ses dents, on lui arracha la barbe. Accablé de coups de poings, même par les femmes, il eut la main droite tranchée, un œil crevé ; assis sur un chameau galeux, promené dans les rues de la capitale qu’il traversait autrefois couvert de pourpre et de costumes éblouissants aux applaudissements de la foule enthousiaste ! La dévote plèbe lui jeta des excréments en pleine figure; le cortège atteignit, au milieu de sauvages huées, l’Hippodrome; on le suspendit alors à un linteau, la tête en bas, et, après avoir subi toutes les humiliations imaginables, il fut percé de glaives ; on s’acharna même après le cadavie qui fut abandonné dans un coin pendant plusieurs jours, exposé à toutes les imprécations de ce peuple si pieux, si dévot et ivre de vengeance! Et le clergé, ayant à sa tête les plus hauts prélats, approuvait, bénissait et coopérait toujours, tantôt avec les tyrans, tantôt avec la populace, se plaçant toujours du côté du vainqueur et du puissant du jour ! Ce clergé indigne était à la fois courtisan et religieux, intrigant et fanatique ; s’occupant plus de politique que de religion, il fermait les yeux aux injustices et aux crimes. Maintes fois il conspirait contre l’empereur avec les infâmes impératrices et les eunuques du palais ! Parfois le patriarche s’avilissait même jusqu’à gouverner avec ces derniers. Une telle conduite infâme fut surtout suivie du temps d’Irène et de son proteunuque Stavrikios.

vraiment édifiants ! Cette philanthropie excessive rendrait la critique moins sévère pour les monstres hideux qui y ont successivement régné; dans cette exécrable bas empire, tout se faisait dans un faste inouï. Mais aussi les recettes de l’empire étaient monstrueuses. Elles atteignaient le chiffre de 64o millions de francs; ce qui vaudrait aujourd’hui 3 milliards et demi de francs! Ces ressources aux dernières années pourraient être comparées à celles réunies de trois grands états actuels, l’Angleterre, la France et l’Allemagne, a dit le Pr Andréadès d’Athènes, dans une savante conférence sur les finances byzantines. Cette évaluation fait rêver. Certains empereurs laissaient en mourant plus d’un milliard de fortune ! Le système des impôts était écrasant à Byzance, comme d’ailleurs partout en Europe, au moyen âge.

La lèpre continuait à ravager toujours cette malheureuse contrée. Il est probable que la syphilis avait aussi à revendiquer sa part parmi les nombreux malades qualifiés de lépreux. Toujours est-il que les têtes couronnées n’étaient pas non plus épargnées. Après Constantin et sa fille, Beaudouin IV, roi d’Antioche, en fut atteint, et une léproserie fut installée dans la capitale autrefois si florissante de la Syrie.

La basiliade ou léproserie de Basile. — Sous l’empire byzantin, la lèpre ne sévissait pas uniquement dans la capitale, la nouvelle Rome; toute la banlieue et les provinces en étaient également infestées; et des âmes compatissantes s’efforcaient à secourir les malheureux lépreux, à les soigner avec un dévouement et une admirable abnégation, à tel point qu’on en faisait des saints. D’ailleurs tous les malades souffrant de n’importe quelle maladie, et les indigents privés de ressources étaient largement secourus par des personnes charitables qui consacraient toute leur vie à cette noble mission. Du reste, la solidarité, l’hospitalité et la charité ont existé de tout temps chez les peuples d’Orient, bien avant le christianisme; et Chateaubriand commet une erreur et une injustice envers les anciens — que nous rectifierons ailleurs — en soutenant qu’inconnue avant, la charité est due aux préceptes évangéliques. A toutes les époques de l’humanité, il s’est trouvé des gens d’élite doués d’une sensibilité exquise, incapables d’assister froidement aux malheurs de leurs semblables, sans leur porter secours.

Il y a bien longtemps que nous avons dit cela. Nous n’avons

LA BASILTADE OU LÉPROSERIE DE BASILE

pas lu avec déplaisir ce que le grand conférencier Jules Lemaître a dit tout dernièrement à propos des Martyrs de Chateaubriand'. que le mysticisme chrétien est absent des martyrs parce que Chateaubriand ne l’eut jamais en lui. Nulle part ne se trouvent exprimées les nouveautés dont l’âme humaine fut redevable au christianisme sauf la 'pudeur et la charité qui encore n’étaient pas ignorées des Païens. En résumé les martyrs nous charment dans la mesure où ils prouvent le contraire de ce qu’ils prétendaient prouver ( Le Temps, 29 févr. 1912).

Dans son Histoire de la charité aux diverses époques de la civilisation, L. Lallemand insiste sur les sentiments compatissants chez les peuples de l’antique Orient, de l’Egypte surtout avant les Lagides (4 siècles av. J.-Chr.), et démontre la charité antique.

L’altruisme est inné, de même que l’égoïsme chez l’homme ; et il n’y a que les natures ordinaires qui font le bien en vue d’une récompense future, en plaçaut leurs bienfaits à grosses usures, remboursables dans l’autre monde, selon l’expression d’un grand théologien. En effet Massillon dit: l’aumône est un gain, c’est une sainte usure; et Boiste : qu’il n’y a qu’une manière équitable de placer son bien à usure : c’est de le donner aux pauvres. Littré était athée et l’homme le plus charitable du monde; il donnait aux pauvres à fonds perdus. Ce n’était pas un usurier spéculateur.

La lèpre faisant de grands ravages en Cappadoce et dans toute l’Asie Mineure, Basile fit construire une grande léproserie en Césarée, sa ville natale.

Les historiens Théodoret (ive siècle), G. Théophane, écrivain byzantin; Ch. Beau, dans son histoire du Bas Empire; Rohrbacher, dans son histoire universelle de l’église, tous affirment unanimement que les discours de Basile en faveur des lépreux ont touché le cœur de l’empereur arien, Yalens (de 364 à 378) qui devint même plus humain envers les orthodoxes, grâce à son intervention. La charité de Basile le désarma au point de donner de très belles terres pour l’entretien des malheureux lépreux patronnés par l’évêque (histoire de Sozoménos). Cet homme de bien consacra toute sa fortune et sa vie au soulagement des lépreux. Il fit bâtir, aux portes de Césarée, en 372, une cité nouvelle pour héberger les voyageurs, les malades et surtout les lépreux qui y occupaient de nombreuses cellules ou cabanons. La Basiliade était une

9o LA LÈPRE A TRAVERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES

grande ville, avec annexes, outre les refuges pour étrangers, pour les employés qui enseignaient des métiers utiles, et une bâtisse pour les moines. Mais le but principal de la fondation de la Basiliade était une vaste léproserie qui abritait un grand nombre de lépreux dont la plupart très avancés offraient un spectacle affreux. Basile s’en occupait personnellement. Il les visitait continuellement, les touchait, les pansait lui-même, les consolait et poussait l’abnégation jusqu’à les embrasser, donnant ainsi le meilleur exemple de compassion au personnel chargé de les soigner. Il instruisait lui-même les gardesmalades sur la manière de les traiter. Les dons aussi affluaient de tous cotés, à l’instigation de Basile, respecté, vénéré et admiré par tout le monde indistinctement, les chrétiens, les païens, les juifs. Néanmoins Basile a dû lutter contre toutes sortes d’intrigues et d’accusations ourdies, chose étrange, par les évêques, ses collègues, ayant à leur tête Anthime qui tissait de monstrueuses manigances et lui prêtait de vilaines arrière-pensées : de vouloir gagner le peuple et d’en abuser plus tard contre le pouvoir! La protection que lui accorda l’empereur paralysa toutes ces odieuses manœuvres : « Mais le roi l’affectionna et offrit de belles propriétés pour ceux qu’il soignait » (Sozomène, Hist. ecclésiastique, liv. IY, chap. xvi).

Malheureusement, après la mort de ce vrai saint homme, la Basiliade déclina et fut même plus tard anéantie. Néanmoins, en 438, elle fonctionnait encore sous la protection de l’évêque Prapidius.

Dans l’oraison funèbre prononcée à la mort de Basile, en 379, par le patriarche de Constantinople, le grand orateur, Grégoire de Nazianze, s’exprima en ces termes qui esquissent en quelques traits la grandeur de l’œuvre de cet admirable philanthrope. A part la forme oratoire, tout ce qui se rapporte aux malheureux lépreux est frappé au coin de la vérité la plus absolue. Nous croyons intéresser le lecteur en relatant ici les principaux passages de cette épitaphe : « Que sont les murailles de Babylone, le colosse de Rhodes, le tombeau de Mausole, les sept merveilles du monde, les Pyramides et les temples gigantesques que les hommes ont tant admirés et les historiens tant loués, à côté de l’œuvre immense et admirable où Basile prodiguait ses soins à ces hommes déjà morts avant le trépas, souvent aphones, aux corps putréfiés, dont les mem-

LA BASILIADE OU LÉPROSERIE DE BASILE

bres insensibles se détachent décomposés ! Navrant et horrible spectacle de débris humains, objets de répugnance et de terreur, pourchassés des maisons, des Agoras, des villes, des fontaines, persécutés même par leurs parents, défigurés, méconnaissables, par leurs noms seuls discernés, qu’évitent, fuient, détestent et méprisent leurs plus proches, pères, mères, épouses, enfants! La plupart errent de nuit et de jour, nus, sans ressources, exposant leur hideur aux regards des passants pour les émouvoir et obtenir quelque aumône ! » Ce tableau est encore palpitant de vérité dans tout l’Orient, Basile parvint à persuader que ces infortunés étaient des épaves humaines ayant droit à la compassion, à la sympathie des heureux de ce monde. En les embrassant de ses lèvres, il combattait les superstitions et la répugnance du peuple pour ces éprouvés, ces cadavres ambulants , ne conservant parfois que le souffle comme dernier vestige de la vie persistante pendant cette lente agonie !

D’ailleurs, Grégoire de Nazianze plaida avec ferveur la cause des lépreux dans tous ses émouvants discours.

Migne, dans sa patrologie, fit aussi l’éloge si mérité de Basile, en termes éloquents, tout en faisant une description circonstanciée et fidèle de ses protégés, les lépreux, au point de vue physique et moral, tels que nous les voyons encore partout aujourd’hui.

Cependant un léger nuage obscurcit le nimbe si flamboyant de saint Basile ! Cet homme juste, si bon, si charitable, était partisan de l’esclavage ! Il s’appuyait sur les Écritures et répétait « que l’esclavage est une des lois essentielles des sociétés » (Homélies, Epistolæ ).

D’ailleurs, saint Paul défendait la même hérésie anti-humaine, il soutenait que les esclaves doivent être soumis à leurs maîtres, car il n’y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu ! « Êtes-vous esclave? N’essayez pas, même le pouvant, de briser votre esclavage, a-t-il dit dans son épître aux Romains (chap. xm, v. i , et ép. aux Corinthiens, chap. vm, v. 20 et 21). Les devins et les sorciers seront fouettés et vendus comme esclaves » (concile de Narbonne, an 589). Bossuet était aussi pour le maintien de l’esclavage, conformément aux doctrines de saint Paul (avertissements aux protestants). D’ailleurs, l’Eglise a toujours été pour le maintien de cette abominable institution (Rivière, l’Église et l’Esclavage'). Où est donc l’ap-

plication de la doctrine que le rédempteur 'descendit du ciel pour proclamer la justice et l’égalité entre tous les hommes?

Je ferai remarquer en passant que les chaînes de l’esclavage chrétien ont été autrement lourdes et bien plus cruellement rivées que celles de l’islamisme. Le prophète prêcha toujours que le maître doit traiter ses esclaves comme ses propres enfants, Ce qui fut, en général, pratiqué par les musulmans. C’est bien loin de la manière barbare et cruelle dont usaient vis-à-vis des esclaves noirs les colonies espagnoles, si chrétiennes, si bigotes, sous la férule du clergé abrutissant, omnipotent, des petites Républiques d’Amérique et du Brésil ! A Saint-Domingue, pendant que les missionnaires leur enseignaient les principes du christianisme et qu’ils possédaient une âme comme les blancs, on les timbrait au fer chaud pour indiquer leur maître et on les soumettait aux punitions suivantes selon leurs fautes : cinquante coups de fouet et pansement des plaies consécutives avec du piment ou de la chaux vive. On les clouait par les oreilles; on les enterrait vivants jusqu’au cou et l’on enduisait leur tête de miel pour appeler les mouches et les fourmis ; et pour les fautes graves on les bourrait de poudre à canon, comme des bombardes, et on les faisait sauter par une mèche, après les avoir confessés et fait communier; toutes ces atrocités se commettaient jusqu’en 1779 ( La société et la vie créole sous l’ancien régime, par Pierre de Vaissière). Après telles souffrances endurées pendant cinquante ans, la vengeance de ces malheureux nègres n’est-elle pas justifiée et les massacres des blancs mérités ? (Haïti).

Quel contraste avec les traitements paternels des mahométans dont les esclaves parviennent aux plus hautes fonctions et situations (ministres, grands vizirs, femmes de pachas et mères de sultan). J’ai bien des fois vu refuser la liberté que les maîtres leur offraient et insister pour être plutôt vendus ; ce qui prouve plus que toutes les paroles. Nous avons vu aussi des esclaves lépreux être conservés et soignés dans les maisons des maîtres musulmans qui ne se décidaient pas à les envoyer à la léproserie. Et leur récompense fut de n’avoir pas vu la lèpre se propager dans leurs familles ou parmi leur personnel, malgré une cohabitation de plusieurs années, sans la moindre prophylaxie. Les planteurs chassaient à la forêt les esclaves lépreux.

Actuellement, ainsi que je l’ai dit, dans une publication

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antérieure (Voyages chez les lépreux), il n’y a à Byzance qu’une misérable léproserie, à peine capable de contenir une trentaine de lépreux. Tandis que plus de 45o de ces malheureux errent par la ville, sans gîte, sans ressources, comme nos chiens ambulants ! La plupart nous viennent des départements qui les obligent de s’isoler ou de fuir. La léproserie de Scutari est un couvent islamique, consacré exclusivement aux musulmans qui y sont installés avec leurs familles. Car l’islamisme, mieux convaincu de la sagesse de la création et des lois immuables de la nature, n’admet pas la vie monastique et la pureté soi-disant du célibat pour l’exaucement de la prière, même de la part du clergé1.

Ce serait le sultan Soliman le Magnifique qui fit construire la léproserie de Scutari en i54o. C’est un affreux hangar qui constitue un anachronisme, une insulte à l’hygiène et à la civilisation de notre temps ! Nous y reviendrons plus loin.

La lèpre chez les Sarrasins. — Le nom Sarrasin vient de l’arabe Saraka qui se traduit par le mot voler.

Les Sarrasins étaient un ramassis d’individus venant d’Arabie, d’indigènes de diverses parties d’Afrique qu’ils avaient soumis, et d’Egypliens. La lèpre sévissait dans tous les pays d’origine de ces bandes bigarrées, et certes il y avait de nombreux lépreux parmi ces aventuriers. Il n’y a rien que de très naturel qu’ils aient contribué à exalter la maladie dans le Midi de la France et en Ibérie, et d’autant plus que, comme les Phéniciens, ils faisaient partout leur pénétration sans femmes, qu’ils épousaient des indigènes et créaient ainsi des souches lépreuses. Peut-être transmettaient-ils aussi la maladie directement très contagieuse dans ces temps reculés. Tarik fut le premier général arabe qui envahit l’Espagne, après la conquête de la Tarraeonaise en 710. Ils formèrent une race mêlée dite Mozarabe, mixte Arabe. Le chef Munuza donna l’exemple du mélange des conquérants et des conquis, en épousant la pieuse Lampagie, fille du roi d’Aquitaine, Eudon.

Roland, neveu de Charlemagne, ne délivra les Basses-Pyrénées, et surtout l’abbaye de Saint-Savin, de l’oppression d’Alabastre et Passamont qu’après nombre d’années d’immixtion sanguine. L’abbaye était défendue aussi par les tem-

1. Et en cela l’Islam est d’accord avec saint Paul, le créateur du christianisme, qui prêchait le mariage des prêtres.

pliers, milice qui associait la croix à l’épée. Ce castel, établi par Charlemagne, qui résista à l’invasion de l’Islam, est encore conservé avec ses meurtrières. Nous y avons vu le bénetier spécial des cagots sur lequel figure sculpté un de ces descendants des lépreux. Partout dans les environs de la vallée d’Aspe nous avons rencontré des ruines d’anciennes léproseries, soit dit' en passant.

L’invasion de l’Europe par les Arabes amena de grands bouleversements dans les divers états ; et leur domination marqua dans l’histoire, tant par les actes barbares auxquels ils se sont livrés contre les conquis, que par les progrès qu’ils ont imprimés plus tard aux sciences, aux arts et même à la littérature.

Cette invasion n’a pas été préjudiciable à l’élément juif. Au contraire les deux nations descendant de la même souche propatorale de Sem se sont sympathisées et mutuellement protégées. Enfants de Japhet, troisième fils de Noë, les Arabes ont particulièrement favorisé les Israélites dans leur prospère colonie d’Espagne. Ceux-ci ont également périclité après l’expulsion des Sarrasins de la terre ibérique. Ils ont été cruellement décimés, les uns et les autres, par la sainte inquisition qui en fit des autodafés, la croix à la main, et se livra à des actes d’abominables sauvageries, contrairement aux paroles du fils de Nazareth: que la paix règne entre vous; aimez-vous les uns les autres h

Pour échapper à l’inquisition et avoir la vie sauve, des milliers de Juifs et d’Arabes ont dû embrasser le catholicisme. Car le sacré tribunal de Torquemada, ayant comme auxiliaires, par des décrets rendus à l’ombre du crucifix, quarante bourreaux, littéralement, toujours en activité, condamnait avec férocité tout accusé suspect d’hostilité envers le catholicisme.

Or les J uifs de l’Ibérie et les Sarrasins comptaient dans leurs rangs beaucoup de lépreux. Les nombreuses familles de ces deux nations qui abjurèrent la foi de leurs ancêtres se sont mêlées aux Ibères, leur imprimèrent leur cachet ethnique, an-

1. Les Juifs portaient en France, principalement dans le Midi, une marque d’étoffe aune, les lépreux de rouge ou bleue, et les'Sarrasins une marque du pied d’oie parce que ces Mahométans avaient coutume de se baigner souvent. Cependant dans bien des départements, les lépreux avaient aussi comme signe distinctif la patte d’un palmipède placée sur le côté gauche de leur vêtement.

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thropologique, avec leurs caractères sémitiques, et les dotèrent aussi de leur maladie, le zaraath et le mal arabe , c’est-àdire la lèpre. Et de fait actuellement encore les Espagnols et les Portugais, leurs héritiers, se ressentent de cette fusion obligatoire des deux éléments sémitiques, le Juif et l’Arabe. Ils conservent, en majorité, le type de ces deux éléments, le Juif surtout, et le cadeau que ces sémites leur ont fait de leur lèpre. Les Ibères d’aujourd’hui, héritiers de ces renégats nouveaux chrétiens, ont aussi conservé cet héritage morbide. Bien que la lèpre fût, bien avant l’inquisition, importée en Ibérie par les Phéniciens qui établirent d’importantes colonies, et par les Hébreux qui y émigrèrent à plusieurs reprises savoir, après la captivité de Babylone, la prise de Jérusalem par Titus et plus tard par Adrien, l’inquisition, qui obligea soixante mille Juifs et un plus grand nombre de Sarrasins d’abjurer, en favorisant le mélange de sang des Ibériens avec ces néophytes, a renforcé le propagation de la lèpre aux indigènes. Car avant ces conversions forcées par la perspective des tortures et de l’échafaud, il n’y avait pas de liaisons matrimoniales entre les deux éléments sémites et les Ibères de l’Espagne et du Portugal, catholiques fervents ; ces liaisons étaient évitées également par les deux souches sémites. C’est pendant cette persécution féroce des Juifs de race hébraïque et des Arabes, qu’un grand nombre se sont réfugiés en France sous Charlemagne, et en Turquie sous Bejazet II, où ils rencontrèrent très bon accueil.

En effet ces derniers^ après avoir dominé l’Espagne pendant huit siècles, en furent chassés par Philippe II. Deux cents mille passèrent en France et un grand nombre en Afrique. Le pape ordonna à Charlemagne de les convertir au catholicisme ou de les expulser. Des milliers ont préféré se convertir et rester en France. Ils se sont fondus dans la population du Midi. On verra, dans le chapitre La lèpre au Midi de la France , les souvenirs qu’ils y ont laissés, tant en fait de lèpre que pour ce qui concerne leurs mœurs et leurs tours ou castels.

On a accusé ces Arabes convertis au catholicisme d’avoir transmis les premiers la lèpre aux habitants ; mais la lèpre y existait déjà bien avant, nous l’avons prouvé.

Quatrefages a rencontré dans quelques villages du Midi de la France, éloignés des grands centres populaires, le type arabe le plus pur, ce qu’il attribue précisément à l’établisse-

ment des Sarrasins. De notre côté nous avons été surpris de voir les traits arabes chez les habitants de certains villages visités par nous dans les Basses-Pyrénées, lors de notre enquête sur la survivance de la lèpre. Certaines familles, issues des Sarrasins, ont conservé les noms de leurs ancêtres. Elles demeurent encore au voisinage des ruines des monuments arabes. Les Arabes furent donc, à leur tour, de grands propagateurs de la lèpre en Europe, en Asie, en Afrique, sous les noms de Sarrasins, de Maures ou de Berbères. D’abord guerriers et envahisseurs, ces sémites descendants de Jarab, fondateur de la race, issu lui-même de Sem, fils aîné de Noë, colportèrent partout la lèpre, à tel point qu’en Europe on l’a désignée pendant quelque temps sous le nom de maladie arabe.

Il ne serait pas impossible que ces Arabes aient gagné la lèpre au contact des Égyptiens, chez lesquels elle a toujours régné dès la plus haute antiquité. Peut- on supposer qu’ils l’aient contractée des Égyptiens surtout après la conquête de la terre des Pharaons par les rois pasteurs ?

Les Sarrasins n’étaient que des Arabes nomades, ravageant l’Asie, l’Afrique et plus tard l’Europe, aidés par les Berbères. Ils ont été maîtres même de l’Afrique centrale. S’étant emparés, pendant leur splendeur, de l’Espagne, du Midi de la France et du Nord de l’Italie, ils fournirent leur contingent morbide aux divers peuples subjugués par eux, bien que ces peuples conquis eussent déjà la lèpre par suite de leur contact avec les Phéniciens et les Hébreux.

Parmi les médecins arabes ce sont surtout Razès et Avicenne qui ont écrit sur la lèpre. Le premier en fit une bonne description sous le nom de Djudzam dont il admet quatre variétés : l’éléphantine, la léonine, l’alopécique, la lyria. Il parle en outre de la Bara (Alba et Nigra) et de la Morphée probablement identique au vitiligo et au Mêlas de Celse. Il désigne l’éléphantiasis des Arabes, qu’il différencie de la vraie lèpre, par le nom de Dal-fîl.

Lors de l’invasion des Sarrasins en France, au vne siècle, une léproserie fut fondée à Montpellier. Plus tard cet asile protégé parles seigneurs Melgueil continua à fonctionner jusqu’à 1672, lorsqu’il fut fermé par décret royal. Ses revenus passèrent alors à l’hôpital général.

Francis Michel et de Rochas, qui ont publié de remarqua-

LA BASILIADE OU LÉPROSERIE DE BASILE

blés travaux sur la lèpre, accusent aussi les Sarrasins d’avoir infecté la France en transmettant partout sur leur passage le mal arabe , expression synonyme de lèpre. Encore une fois, que l’invasion sarrasine ait contribué à son tour à la propagation de la lèpre, la chose me paraît indiscutable ; car les lépreux pullulaient parmi eux. Cependant la maladie y sévissait déjà depuis longtemps. Au vie siècle le conseil de Lyon constata la lèpre en France et l’histoire nous enseigne qu’elle y sévissait bien avant l’invasion des Sarrasins. Le pape Grégoire empêcha Charlemagne d’épouser une princesse italienne sous prétexte qu’elle pouvait être atteinte de la lèpre qui sévissait en Italie. Enfin les Preux chevaliers ont rapporté de leurs folichonnes excursions en Orient la lèpre et autre chose aussi : la vérole, sa sœur, qui parfois lui ressemble tellement dans ses manifestations, qu’elle peut être confondue avec elle. Cette confusion continue toujours, même dans les pays lépreux. Nous avons constaté le fait maintes fois dans nos nombreux voyages dans les foyers les plus actifs de la lèpre. Les nobles Croisés vérolés pourrissaient sous leurs armures dans la plus dégoûtante saleté qui rendait leur vérole bien grave et qu’ils transmettaient, en usurpant le titre de lépreux. Voilà l’explication de toutes les légendes: communication de la lèpre par le verre, la cuiller, le baiser et le coït. Cette similitude des deux maladies fit considérer comme lépreux de nombreux syphilitiques et propagea l’erreur de la grande contagiosité de la lèpre. Les lésions osseuses pertinemment syphilitiques furent rencontrées sur les os enfouis dans les cimetières réservés exclusivement aux lépreux. On en verra les détails plus loin. Les anciens auteurs et quelques-uns même pas très éloignés de nous confondaient l’éléphantiasis des Grecs avec l’éléphantiasis des Arabes ou éléplias morbus de Lucrèce ou le Dal-fil des Arabes. Cependant ces deux affections sont bien distinctes ; et l’on sait que cette dernière est due au fillaria, tandis que la première a son bacille spécial. C’est l’augmentation du volume des membres inférieurs surtout chez quelques lépreux, que l’on compara à ceux du pachyderme probochydien, qui fut la cause de cette confusion. Dans la lèpre tubéreuse, il peut arriver en effet que les jambes acquièrent un volume considérable avec modification de la peau, comme épaisseur et aspect; d’où la confusion. Cependant Arétée et Archigènes établirent bien la distinction et désignaient de

Zambaco. Anthologie. 7

préférence la lèpre tubéreuse par le mot léontiasis qui donne à la face l’aspect de la tête du lion. Du reste on a signalé parfois sur le même sujet la coïncidence des deux éléphantiasis, l’arabe et la grecque. Or la dualité est suffisamment démontrée.

La léprose et la syphilose dans les beaux-arts. — Dès la plus haute antiquité, la léprose et la syphilose, parfois si similaires dans leurs manifestations objectives, ont été confondues ensemble ; et cette confusion n’est pas encore évitée de nos jours par les médecins peu initiés aux allures de ces deux maladies infectieuses, principalement à certaines phases de leur cycle morbide. Nous avons vu dans maintes léproseries détenir abusivement des vérolés et même des lupiques et des individus atteints de maladies cutanées invétérées. D’autres léprologues aussi firent des constatations identiques.

On ne peut certes en vouloir à Moïse d’avoir donné une si grande extension au mot Zaraath qui pouvait parfois guérir dans l’espace d’un ou de deux septénaires.

Les médecins grecs, en commençant par Hippocrate, ne sont pas à l’abri de la même incrimination. Les lichens, les psoriasis, la leucé, le mêlas et le morbus phénicus — qui était déjà considéré comme une affection des plus graves — se trouvaient englobés ensemble sous la dénomination de lèpre.

A ce propos il surgit, tout d’abord, une première question fort importante, concernant le sujet que nous traitons. Est-ce bien certain que la syphilis ait existé sur l’ancien continent avant le retour de Christophe Colomb en Europe, qui eut lieu en 1492 ? Assurément oui. Sans entrer dans les détails de cette démonstration que nous avons faite dans des publications spéciales (L’antiquité de la syphilis, la syphilis du temps des Pharaons, congrès international de Médecine, Moscow 1896 et communication à l’Académie de Paris, 1900) et que d’autres avaient entreprises avant nous, nous rappellerons que des os provenant d’inhumations de beaucoup antérieures à cette date (1492) et remontant même à des époques préhistoriques portaient les stigmates incontestables de la syphilose. Ces témoignages irrécusables figurent dans plusieurs musées pathologiques (Perrot, Broca, Virchow, Ollier, Tibias syphilitiques du squelette de solustré).

Le Dr Sanctis de Naples a trouvé avec Campana et Sigmund sur des ossements de Pompéi (ville ensevelie l’an 79) des lésions syphilitiques que le Dr Amabile a décrites avec soin.

LA LÉPROSE ET LA SYPHILOSE DANS LES BEAUX-ARTS 99

Enfin la bonne fortune nous a réservé la chance de découvrir sur des squelettes exhumés des nécropoles pharaonniennes, datant de plus de quatre mille cinq cents années, des lésions osseuses incontestablement syphilitiques.

Le Pr Lortet, doyen de la Faculté de Médecine de Lyon, faisant des fouilles en Egypte dans d’autres cimetières, datant également de l’époque des Pharaons, confirma par les mêmes constatations, ce que nous avions établi dix ans auparavant.

Certains passages des œuvres d’Hippocrate peuvent être aussi interprétés en faveur de l’antiquité de la syphilis en Europe. Il en est de même des traductions des plus vieux écrits médicaux chinois. La question est donc jugée sans appel.

La Bible mosaïque nous a aussi transmis des notions dont quelques-unes autorisent, par leur précision, à admettre que les Hébreux n’étaient pas non plus indemnes de vérole qu’on reconnut dans les ulcères d’Egypte du Deutéronome (XXVIII). Moïse avait fait exécuter 24 ooo juifs que les filles Moabites avaient infectés, pour arrêter la propagation de la maladie des organes génitaux. La maladie de Baaltéor sévit dans le camp ; elle était d’une contagiosité excessive et se transmettait, selon l’historien juif Flavius Josèphe {Antiquités juives, 37-45), à tous les membres d’une famille. Hamonic admet aussi qu’il s’agissait de syphilis ( Des maladies vénériennes chez les Hébreux à l'époque biblique). Une des sept plaies de Pharaon était la syphilis. Sarah la communiqua à Pharaon (Rabbinovitz, La médecine du Talmud). Après avoir défait les Médianistes, dont il égorgea tous les hommes, Moïse fit étrangler aussi toutes les femmes, n’épargnant que les vierges qui ne pouvaient être infectées.

Les vénériens du xvie siècle invoquaient souvent Job pour leur guérison.

D’ailleurs du moment que la syphilose existait dans les états des Pharaons, il est tout naturel et logique d’admettre que les Hébreux en fussent atteints, comme de la lèpre qu’ils ont aussi emportée de l’Égypte, lors de l’Exode. Voilà donc prouvée l’antiquité de la syphilose, à l’égal de la léprose. Maintenant voici la démonstration palpable de la confusion de ces deux affections sœurs, lorsque le terrible fléau (la lèpre) ravageait l’Europe entière. Au moyen âge, les lépreux, bannis de la société des vivants, isolés, séquestrés, ne pouvaient, même après leur mort effective, — ayant lieu après leur mort

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civile prononcée bien avant, lors de leur placement aux léproseries — être enterrés dans les cimetières publics. Chaque léproserie possédait un cimetière spécial, exclusif à ces parias.

Or, en fouillant dans ces cimetières spéciaux, nous avons trouvé sur plusieurs os des lésions indélébiles de la syphilose ; telles que exostoses, ostéites poreuses, destructions circonscrites des os de la voûte crânienne, parfois avec travail réparateur régularisant les bords (sous forme de cercle uni) des pertes de substance, travail spontané de la nature réparatrice. Or jamais la léprose ne détermine de telles lésions osseuses. Broca a signalé aussi en 1876, des lésions syphilitiques sur les os du cimetière lépreux de la place Vintimille (rue de Douai) à Paris. Lancereaux fit les mêmes constatations sur des os déposés aux catacombes de Paris, et provenant de l’exhumation de l’ancienne léproserie de la rue de Douai {Anatomie pathologique, t. III, i885).

Plus récemment, le i3 décembre 1894, le Dr Paul Raymond présenta à la Société de Dermatologie de Paris des os syphilitiques (un péroné avec exostose et cicatrices classiques de syphilis sur deux crânes), provenant d’une léproserie de templiers du département du Gard. 11 fit cette découverte en fouillant les ruines de style roman du moyen âge d’une Madeleine (léproserie) du xne siècle.

Conclusion : Des syphilitiques, considérés comme lépreux,, étaient placés dans les léproseries et enterrés dans les terrains des pourris , confondus avec leur co-sequestrés, les lépreux.

Enfin voici une attestation vivante, donnée par un éminent léprologue, de la possibilité de confondre, même de nos jours, la lèpre avec la syphilis. Lors de notre visite à la léproserie de Bergen, en Norvège, avec notre bien regretté confrère et ami, le Dr Constantin Paul, membre de l’Académie de Médecine de France, le Dr Danielssen, après nous avoir montré son service de lépreux, si intéressant, si bien organisé, nous engagea à retourner le lendemain pour examiner ensemble attentivement un malade nouvellement reçu, couvert d’une éruption confluente, qui pourrait , selon les apparences , être atteint tout aussi bien de lèpre que de syphilis.

Le Pr Fournier, d’autre part, en examinant la collection d’aquarelles de lépreux (ulcères, lésions du palais, de la luette, éruptions diverses) que j’ai offertes au musée de l’hôpital Saint-Louis, s’est exclamé: mais on dirait que c'est de la syphilis .

LA LÉPROSE ET LA SYPH1L0SE DANS LES BEAUX-ARTS

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Si de si grandes autorités sont parfois embarrassées à première vue, on peut absoudre le commun des mortels de commettre des erreurs de diagnostic.

Deux publications extrêmement intéressantes, dues, la première à Charcot et Paul Richer, l’autre à Henri Meige, ont rendu compte de quelques œuvres de grands artistes qui ont fixé, par leurs habiles pinceaux, avec une exactitude remarquable, diverses lésions de la lèpre, lorsque le fléau ravageait cruellement l’Europe, au moyen âge T. Ces divers tableaux immortalisent des philanthropes qui ont combattu les exagérations et les superstitions des populaces terrorisées qui persécutaient et tyrannisaient les pauvres lépreux, en les fuyant et les traquant comme des fauves ! La plupart de ces âmes charitables furent canonisées, comme si l’on ne pouvait être miséricordieux et humanitaire en dehors du giron de l’Eglise !

Quoi qu’il en soit, avant de signaler les principales toiles dont les auteurs, excellents observateurs, ont fixé le caractère de la lèpre avec une exactitude qui souvent impose le diagnostic, nous osons, pour commencer, combattre les assertions du grand Virchow, à propos du tableau peint par Hans Holbeinle vieux, conservé dans l’ancienne pinacothèque de Munich, représentant sainte Elisabeth de Hongrie secourant les lépreux. Les sujets se prosternant aux pieds de la sainte femme qui vint à leur aide, sont porteurs de macules, de pustules et d’ulcères. Or ces lésions s’observent tout aussi bien dans la lèpre que dans la syphilis ; de manière qu’un examen méticuleux de la part d’un médecin expérimenté, tant sur Tune que sur l’autre de ces maladies, parvient seul à poser le diagnostic différentiel ; tellement la similitude est parfois grande entre ces deux maladies. Nous avons établi le fait dans plusieurs de nos publications, même avec chromolithographies. Seule la mutilation de plusieurs doigts et la griffe des mains, caractéristiques de la forme nerveuse de la lèpre, autorisent immédiatement à différencier la syphilis de cette dernière maladie, et sont des signes presque pathognomoniques de celle-ci.

Vichow reconnut la lèpre sur les secourus de la reine hongroise, et il rejette la syphilis d’une manière tranchante, de ce que celle-ci de date trop récente en Europe, n’avait pas eu le

. Difformes et malades dans l’art ; la lèpre dans l’art.

temps d’attirer encore l’attention publique sur elle, à cette époque ; et que d’ailleurs l’artiste n’aurait pas osé faire figurer des vérolés sur une toile qui apothéose les actes d’une sainte. Mais, bien des médecins firent et font encore erreur ; ce qui, à plus forte raison, est permis aux artistes. Nous répéterons donc que la syphilis a existé de tout temps en Europe, et que son importation par l’équipage de Christophe Colomb est une fable inadmissible. D’ailleurs Virchow lui-même a contribué à prouver, par ses recherches sur les squelettes provenant de cimetières consacrés exclusivement aux lépreux et d’une date antérieure au retour de Christophe Colomb en Europe (1492), que parmi ceux-ci il y avait des syphilitiques; témoins les exostoses et les ostéites spéciales à la vérole. Encore une fois Broca, Lancereaux et Zambaco ont confirmé cette confusion des deux maladies sœurs jumelles , se ressemblant parfois d’une manière si identique qu’aujourd’hui encore, malgré les progrès de la science, leur confusion est possible, réelle et fréquente. Qu’advient-il alors d’un diagnostic posé au xive siècle, lorsque la syphilis était ignorée et la différenciation de la lèpre si difficile, pour ne pas dire impossible d’une manière ferme ?

Or la lèpre et la syphilis ont existé de tout temps et leurs microbes réciproques datent certes, des premiers habitants de la terre.

Les croisés, Preux chevaliers, étaient autant lépreux que vérolés. Nous pensons qu’il en était de même du peuple de l’exode ; car la syphilis existait du temps des Pharaons.

Or saint Louis et tous les saints et les saintes ont dû soigner des lépreux et des vérolés confondus ensemble ; il n’y a pas à en douter. Les travaux sérieux du xve siècle ont donné une personnalité à la syphilis dont l’acceptation, comme entité morbide, date de cette époque ; ce qui ne veut point dire que la maladie n’existait pas auparavant. Job pouvait être tout aussi bien lépreux que syphilitique. Cette thèse a déjà été soutenue par des compétences.

Les documents figurés de la lèpre — bien qu’il soit probable que plusieurs d’entre eux relèvent de la syphilis — sont nombreux (sans parler pour le moment de l’ancienne céramique du Mexique, du Pérou et de quelques statues de Camboche, qui reproduisent des mutilations redevables à la lèpre ou à la syphilis), les tableaux peints par de grands artistes ont

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fidèlement copié avec une objective réalité les lésions de ces deux maladies ; la lèpre et son sosie la syphilis. Les mémoires de Charcot et Paul Richer, et plus tard de H. Meige sont d’une lecture captivante, ils reproduisent par la lithographie, quelques-unes de ces toiles déposées dans les principales galeries de l’Europe, et dues tant à l’école allemande qu’aux écoles italienne et flamande, depuis le xive jusqu’au xvie siècle. Ces tableaux symbolisaient toujours des miracles et des saints ou des saintes thaumaturges. Saint Martin se dépouille de son manteau en faveur d’un lépreux. Saint Pierre et saint Jean opèrent des guérisons de lépreux, à leur sortie du temple, etc. Toutes les formes de la lèpre sont figurées dans ces nombreux tableaux. La syphilis et la lèpre tubéreuse et la maculeuse sont souvent et facilement confondues avec la syphilis sur ces toiles ; et l’atrophie musculaire Aran-Duchenne n’est parfois que la lèpre de Danielssen, dite nerveuse.

Parmi les plus remarquables tableaux représentant des lépreux, nous citerons ceux des peintres florentins Taddeogardi, Ant.Venezialo, Andréa de Firenze, de la première moitié du xive siècle, qui ont immortalisé les bienfaiteurs des malheureux lépreux. Nous avons admiré ces œuvres à Florence, dans la chapelle dite des Espagnols (capella degli Spagnoli).

Cosmos Ier avait épousé Eléonore de Tolède ; une fresque de sa charmante chapelle, à Florence, représente une cohorte d’infirmes implorant leur guérison miraculeuse ; parmi eux on distingue un lépreux qui ne conserve que trois orteils au pied droit ; un large ulcère en a dévoré le nez et la lèvre supérieure. Dans le musée des offices à Florence, une toile de l’école toscane représente un saint faisant l’aumône à des lépreux dont les doigts sont mutilés ou en griffes. Dans la chapelle Brancacci, à Florence, une fresque de Masaccio représente saint Pierre et saint Jean guérissant les malades avec leur ombre. Parmi ceux-ci il y a des lépreux au nez et aux lèvres rongés et aux mains en griffe. Dans le campo-santo de Pise, se trouve une fresque de Lorenzetli (xive siècle), le Triomphe de la Mort ; on y voit de nombreux lépreux. Au musée de Naples, il existe un tableau, intitulé la Charité de Saint Martin , attribué à Donzello (xve siècle) le Florentin. Le saint partage son manteau avec un mendiant aux mains mutilées et en griffe. Dans la chapelle Sixtine, on voit une peinture de Cossimo Rosselli, de F’iorence (xve siècle) qui obtint le prix

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proposé par le pape Sixte IV. Le sujet est le Sermon de Jésus sur la montagne. Un malade à genoux, lépreux ou syphilitique, couvert de macules et de tubercules, sans mutilations, sans griffes, par conséquent de diagnostic douteux, implore sa guérison. Le Dr H. Meige, qui reproduisit ce tableau, croit qu’il s’agit d’un lépreux. Nous n’osons pas nous prononcer à cause de la similitude parfois absolue des lésions cutanées de ces deux affections sœurs, comme c’est le cas.

Dans les cartons de Raphaël (ces cartons destinés aux tapisseries de la chapelle Sixtine, se trouvaient autrefois à Hampton Court, où nous les avons vus; ils sont aujourd’hui à South Kinsington Muséum, à Londres), il y a des rachitiques et des sujets avec déformations des pieds que nous sommes porté à attribuer à la lèpre ; l’aspect des orteils déformés et mutilés plaide en faveur de cette manière de voir, contre l’hypothèse qui y voit des sujets atteints de rachitisme lequel ne détermine jamais de telles déformations. Nous avons souvent rencontré cette déformation avec une musculature puissante dans la lèpre mutilante. L’atrophie musculaire n’est constante que dans la lèpre de Danielssen ou en griffes.

L’art allemand s’est souvent occupé des lépreux. Charcot et Paul Richer nous ont fait connaître quatre tableaux de cette école dans lesquels on peut diagnostiquer facilement la lèpre. Le Dr H. Meige a ajouté d’autre toiles à ce nombre. D’abord une peinture de Cologne (i43o-i55o) représentant sainte Elisabeth de Hongrie qui accomplit les sept œuvres de la miséricorde. Cette bienfaisante reine donnait tous les jours à dîner à neuf cents pauvres. Elle embrassait les têtes infectes des malades qu’elle soignait de ses mains royales. Cette miraculeuse reine guérit des aveugles, des sourds, des boiteux, des lépreux. Le tableau du musée de Cologne perpétue la mémoire de cette bonne reine. On y voit des lépreux aux membres inférieurs profondément mutilés sans orteils, sans pieds même ; mais n’y a-t-il pas aussi des syphilitiques ?

Au musée de Bâle se trouve un tableau de Conrad Witz (xve siècle) représentant saint Martin partageant son manteau avec un lépreux.

A l’ancienne pinacothèque de Munich, un fragment de retable, attribué à Hans Holbein, le vieux, réprésente sainte Elisabeth de Hongrie secourant les lépreux. Virchow a étudié cet objet d’art et conclut à la lèpre. Pour nous, comme il n’y

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a ni mutilation des doigts, ni griffe, le malade qui y figure pourrait tout aussi bien être syphilitique que lépreux. Tandis que, il s’agit incontestablement d’un Lépreux à mains à griffes très prononcées sur l’eau-forte d’Albert Diirer ( 1 543), reproduite tant dans le mémoire de Charcot et Paul Richer que dans celui de H. Meige (forme d’atrophie musculaire Duchenne). Charcot et Paul Richer ont représenté aussi deux dessins de lépreux de Hans Burgkmair, dans l’Iconographie de la Salpêtrière (i473-i53i). C’est saint Édouard, le confesseur, devant une petite voiture où se trouve assis un lépreux impotent, porteur de tubercules et d’ulcères et ayant des mains en griffe. Nous possédons un dessin absolument pareil pris sur nature. C’est un lépreux impotent, ambulant que l’on traîne dans les rues de Constantinople pour obtenir des aumônes ; sur l’autre dessin, sainte Adélaïde, reine d’Italie, prie pour la guérison d’un groupe de lépreux placé derrière elle.

Le Dr H. Meige signale le tableau de Hans Burgkmair du musée d’Augsbourg et un autre de Mathias Grunewold (xvie siècle), qui représente saint Antoine tourmenté par les démons. Ce tableau est déposé au musée de Colmar où nous l’avons vu : un individu couvert d’éruptions cutanées se trouve au bas du tableau ; mais encore celles-ci ressemblent absolument à celles de la syphilis et peuvent appartenir aussi bien à celle-ci qu’à la lèpre. Le Dr Relier y reconnut le cachet de la première. C’eût été notre avis aussi, n’était la mutilation de la main droite qui n’a que trois doigts ; ce qui plaide plutôt en faveur de la lèpre mutilante. Le Dr H. Meige a reconnu aussi un lépreux sur la toile de Manuel Deutch, déposée au musée de Bâle et qui représente sainte Anne, saint Jacques et saint Roch, invoqués contre les maladies, ainsique sur deux tableaux de Hans Holbein le jeune, qui se trouvent au même musée. Notre examen confirma cette opinion. Quant aux écoles flamande et hollandaise, nous mentionnerons, avec le même auteur, le triplyque de Van Orley au musée d’Anvers : le Jugement dernier et les sept œuvres de miséricorde, où figure un lépreux qui a perdu le pied droit, et un autre ayant une main en griffe et d’une maigreur de momie, avec mutilation des doigts et disposition sclérodermique.

Au château de Windsor, en Angleterre, se trouve une peinture de P. Rubens (1577-1640) : la charité de saint Martin, sur laquelle on voit un individu couvert de boutons, avec nez et

lèvres rongés par des ulcères. H. Meige y voit un lépreux; il en est de même d’un tableau déposé au musée de Gand et appartenant à l’école flamande, où le peintre inconnu fit figurer un lépreux avec mutilations des extrémités, et un autre à face ulcérée et porteur d’une sonnette que les lépreux du moyen âge étaient obligés d’agiter (le plus souvent une cliquette) pour que le peuple put fuir, et pour demander l’aumône. Il n’y a donc le moindre doute qu’il s’agit d’un lépreux. D’autres toiles citées par H. Meige représentent des lépreux du moyen âge, que l’auteur découvrit à la pinacothèque de Munich, à la Haye, à Bruges, à Stockholm. Nous avons vu aussi et attentivement examiné la plupart de ces tableaux des maîtres célèbres. Job est toujours représenté couvert de boutons et d’ulcères. Mais a-t-il eu la lèpre ou bien la vérole, ou une affection cutanée vulgaire invétérée ? Chi lo sa. Toutes les trois suppositions sont possibles. Ce malheureux a été maintes fois reproduit dans tous les pays; et le doute persiste toujours. Il en est de même de Lazare, le patron des lépreux. On sait que ce Lazare n’est pas celui que le Christ ressuscita ; mais celui qui était couché à la porte du riche et dont les chiens léchaient les ulcères. Toujours est-il qu’autrefois on disait, chaque année, en faveur des syphilitiques, une messe de saint Job.

Charcot et Paul Richer se sont, en outre, occupés de quelques documents artistiques qu’ils attribuent à la syphilis positivement ; savoir d’une gravure extraite du traité de Joseph Grümpeck de Burckhausen, publiée en 1496, représentant la vierge aux syphilitiques. Au premier plan est étendu un sujet dont le corps est couvert d’une éruption qui ressemble grossièrement au Rupia. Sur la droite, deux femmes agenouillées ont la figure, le cou et les mains couverts des mêmes lésions. Jésus au bras de sa mère, porté sur un nuage, regarde et sourit aux syphilitiques, et celle-ci offre une couronne à un chevalier sain qui porte un étendard; serait-ce le couronnement de la vertu ? Ce que l’on doit remarquer, c’est la date de ce tableau, i/igô. Or le retour de Christophe Colomb d’Amérique eut lieu en 1492, et apporta la syphilis, prétend-on, jusqu’alors inconnue en Europe. Quatre ans ont donc suflî pour infecter toute l’Europe et pour que les artistes aussi s’occupassent de peindre des syphilitiques sur leurs toiles ?

Au musée de Colmar, en Alsace, se trouve un tableau de

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Mathias Grunevald qui représenterait, a-t-on dit, un syphilitique. Cet artiste a vécu de i45o à i53o. Mais s’agit-il vraiment d’un cas de vérole ? La main droite n’a que trois doigts; la gauche n’est qu’un moignon boursouflé au bout duquel apparaît une seule phalange mise à nu. Or, ces mutilations appartiennent plutôt à la lèpre. Enfin le sujet a à la place de pieds, des pattes d'oiseaux palmées, ce qui a toujours été le symbole de la lèpre.

Dans le livre d’heures d’Anne de Bretagne, qui date du xve siècle, Job est sur son fumier, conversant avec ses amis ; il porte sur le corps une éruption hideuse. Ce livre est certes le monument le plus complet de l’art français du xve siècle. C’est une superbe miniature. Le corps presque nu est couvert, sans en excepter la face, de pustules jaunâtres de dimensions variées, entourées d’une auréole rouge. Mais on doit se demander encore si c’est la syphilis ou la lèpre ?

A Séville, au-dessus de la porte de la chapelle d’un ancien couvent qui est aujourd’hui l’hôpital des lépreux, une majolique représente un lépreux tenant une cliquette à la main; il n’y a pas de doute quant à la nature de la maladie.

Virchow a signalé déjà le tableau de Hans Holbein le vieux, qui représente sainte Elisabeth donnant à manger et à boire aux lépreux dont les corps sont couverts de taches et de boutons avec chutes des sourcils ; le faciès en est absolument lépreux (xme siècle). Enfin Albert Durer (i5i3) nous a légué une eau-forte : la guérison du boiteux à la porte du temple par les apôtres saint Jean et saint Pierre. A la face il y a des tubercules et les muscles des membres sont atrophiés, émaciés, principalement les interosseux des mains, avec la griffe caractéristique de Duchenne de Boulogne.

La vieille céramique du Mexique et du Pérou, dont plusieurs collectionneurs possèdent des spécimens (pots, vases ou statuettes), offre des mutilations de la face et, bien plus rarement, des membres, qui peuvent tout autant avoir été consécutives à la syphilis qu’à la lèpre. Les auteurs de quelques publications sur ce sujet, presque tous des amateurs de collections, étant des médecins de l’Ancien ou du Nouveau Continent, sont portés à y voir plutôt des lésions syphilitiques que lépreuses. Mais en vérité, si l’on examine attentivement les gravures insérées dans leurs travaux, on se trouve devant un écueil inévitable. Car toutes les deux (la syphilose

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et la léprose) ont également ravagé, dès la plus hanle antiquité et simultanément, toutes ces contrées. Et, vu leur similitude dans leurs manifestations, on est fort embarrassé pour résoudre la question dans un sens ou dans l’autre, lorsqu’on veut fonder son opinion d’une manière stricte et scientifique.

Dans l’antiquité plusieurs peuples avaient l’habitude d’accrocher aux temples ou bien aux abords des sanctuaires des ex-voto, petites statuettes votives, sur lesquelles figuraient des lésions pathologiques. C’était pour éclairer et faciliter l’intervention de la divinité tutélaire et bienfaisante qui devait guérir les patients. Sur ces statuettes on représentait les maladies des invoquants afin d’appeler ainsi avec précision l’attention sur l’organe malade.

Dans l’antique Égypte, dans les temples de la Grèce, chez les Incas et les habitants de l’ancien Pérou, cette habitude a toujours dominé. Aussi trouve-t-on dans les fouilles de ces diverses parties du monde, de ces ex-voto représentant l’organe souffrant (œil, oreille, mamelles, phallus, etc.) ou bien encore mieux que ça ; on y a reproduit la lésion même de la maladie pour laquelle on invoquait l’intervention divine. En Orient cette habitude se perpétue et l’on voit sur des icônes thaumaturges suspendues de petites statuettes en argent ou en or dédiées à la vierge ou au saint invoqué. De tels documents précolombiens procèdent de deux civilisations, ceux de l’Amérique du Sud, des Incas, et de ceux de l’Amérique du Nord, des Aztèques.

Le Dr Albert Ashmead, de Pensylvanie, publia dans Y American Journal of Dermatology , numéro d’octobre 1910 (sous la rubrique utosic syphilis and some other things of interest to Paleo-American Medecine as represented on the Huacos potteries of okl Peru), des informations sur la vieille poterie de ces pays. Après quelques études sur les poses représentant Pacte de la copulation chez ces peuples primitifs, il aborde l’interprétation des mutilations, de la face surtout qu’il a vues sur divers objets, principalement du nez et des lèvres ; et il les attribue à la syphilis. Nous avons attentivement examiné ces dessins et nous les considérons comme fort équivoques. Sont-ce des manifestations de la syphilose ou bien de la léprose ? Pour nous on ne saurait trancher la question.

Le Dr Velez Lopez publia aussi avec détails, dans le Cronica

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Medica de Lima , une étude sur la céramique découverte dans les fouilles des ruines (nov. 1909). Il trouve des marques évidentes de syphilis (éruptions et mutilations de la face).

Des poteries, provenant des fouilles des sépultures des Incas de Moquega, contrée située dans l’Amérique du Sud (Pérou), et antérieures à la conquête par l’Espagne, représentent également des individus à figures déformées, mutilées que l’on attribue à la vérole (I)r Monténégro). Mais ne s’agirait-il pas plutôt de lépreux?

Dans un second article, paru en novembre 1910 dans le même périodique (American Journal of Dermatology ), le Dr Albert Ashmead de New-York, se livre à de savantes et fort intéressantes considérations sur l’histoire et sur les poteries anthropomorphes de la vallée de Chicama et de Pérou, ainsi que sur leurs représentations pathologiques de nature syphilitique (?) datant approximativement, du xne siècle avant le Christ, du temps des Incas, probablement, sous le règne de leur dernier roi Atahualpa, que fit traîtreusement condamner à mort, par le garrot, le tribunal sacré. C’est à la même époque que le même peuple conquérant, l’Espagnol, condamna au pal et au rôtissage tout vif le roi Arancanie campolican (i534) !

« Tant que l’homme est en possession de ses organes génitaux, il s’en sert et les affections des parties sexuelles doivent prévaloir. Toutes ces maladies, sans en excepter la syphilis, ont dû exister de tout temps » dit l’auteur. Nous partageons son opinion, sans la moindre réserve.

J’ajouterai que toutes les maladies à microbe ne sauraient se déclarer spontanément, de toutes pièces. La génération spontanée ne pouvant pas s’effectuer de notre temps, force est d’accepter que tous les bacilles ont pris naissance à une époque où la nature créatrice avait, par son activité, le pouvoir, dans des conditions disparues depuis, de faire paraître des êtres grands ou petits tirés du néant et non issus de géniteurs identiques à eux-mêmes et préalablement existants. On ne saurait admettre que, depuis les temps historiques les plus reculés, un être vivant animal ou végétal puisse se développer sans préexistence préalable d’identiques géniteurs. Virchow a admirablement exprimé cette loi immuable : toute cellule provient d’une cellule qu’on peut paraphraser ainsi : tout microbe procède d’un microbe. Il se peut qu'une affec-

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