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LA LÈPRE DANS LE VIEUX PARIS

l’erreur universelle et se met en contradiction avec les documents qu’il publie lui-même, en répétant que la lèpre ne se montra en Italie que lors du retour de Pompée de la Syrie, l’an 730 avant le Christ. Une autre erreur s’est glissée sous sa plume ; l’Italie avait déjà été contaminée par les Phéniciens qui fondèrent tant de colonies sur ses côtes. La maladie préexistante déjà, il se peut qu’elle fut exaltée par les invasions des Sarrasins et le retour des armées romaines et des croisés de leurs excursions en pays lépreux où ils ont été eux-mêmes atteints.

Il en fut de même de la France, un temple dénommé lepro sum fut érigé pour conjurer les dieux (. Dictionnaire Encyclopédique de Décembre, i852). Elle existait aussi en Lombardie et en Espagne, dès les temps les plus reculés.

Selon Bergmann, toute l’Europe : les Pays-Bas, l’Angleterre, l’Irlande, l’Ecosse, la Scandinavie, étaient infectés au xve siècle. Les guerres, les invasions, les trafiquants, les prisonniers, les esclaves même venant d’Asie et d’Afrique, pays infectés, contribuèrent à diffusionner la lèpre qui sévissait dans les localités de départ de ces diverses migrations dans toute l’Europe.

La lèpre dans le vieux Paris. — La lèpre fut introduite en France, comme dans toute l’Europe dès la plus haute antiquité, par les Phéniciens et cela tant dans l’Aquitaine, la Gaule, la Novempopulanie que dans l’Armorique. Ces navigateurs trafiqueurs ne se bornaient pas à traverser les mers lointaines, la Méditerranée, les Océans, au grand péril de leur vie ; ils remontaient aussi les fleuves. Ils se sont ainsi rendus à Arles, à Lyon et jusqu’à Paris. Un tableau dû au pinceau d’un artiste distingué, Paul Baudouin, qui figura à l’exposition annuelle, au salon de Paris, en 1893, représentait les Phéniciens apportant aux populations primitives des bords de la Seine l’Alphabet et le Papyrus. Il concrèta ainsi d’une manière heureuse et saisissante la pénétration de ces civilisateurs sémites jusqu’au centre de la France, jusqu’à Lutèce : Quatre Phéniciens dont deux au premier rang, à physionomie ethnique très expressive et dans leur costume national primitif, débarquent de leur frêle navire, tenant le premier un papyrus sur lequel il montre de l’index droit les signes idéographiques de la pensée, tandis que l’autre paraît tenir déjà sous forme d’un volume, le premier recueil de cette merveilleuse découverte.

Autrefois on a compté jusqu’à 43 léproseries dans le diocèse de Paris. A ces asiles on accueillait et hébergeait les lépreux très charitablement. Deux de ces asiles ont été établis dès la plus haute antiquité, l’iin à Saint-Lazare, l’hôpital actuel de la Préfecture de police, destiné aux femmes accusées de crimes ou de délits ou bien avariées (qui conserve toujours le nom du patron des lépreux), et l’autre au faubourg Saint- Germain dans le local occupé de notre temps par les petites maisons des indigents âgés. Selon l’abbé Lebœuf ( Histoire du Diocèse de Paris), il y a eu de nombreuses léproseries dans la banlieue : Bourg-la-Reine, Paris N. D. Brie, Champ pourri , Charenton, Corbeil, Saint-Valère, etc.

On trouve dans un rituel de Sens imprimé chez Jean Savine, par ordre du cardinal de Pellévé, le cérémonial dont on usait à Paris pour isoler le lépreux, c’est-à-dire pour son enterrement de son vivant. Cette lugubre mise en scène ressemble à celle des novices qui prennent le voile. Le lépreux était conduit à l’église, étendu sur un brancard comme un mort, couvert d’un drap noir, par le prêtre chantant le Libéra me (c’était une vraie le’vée du corps) ; à l’église celui-ci disait la messe des morts ; après quoi il le conduisait à la léproserie. Lorsqu’il n’y avait pas de maladrerie, on bâtissait, à vingt pieds du chemin, une cabane sur quatre poteaux qui, à la mort du lépreux, devait être brûlée avec son cadavre et ses vêtements. On verra plus loin des détails circonstanciés de cette cérémonie, dans les départements plus tard.

Pendant tout le moyen âge, principalement du xme au xvie siècle, des crieurs publics avertissaient les habitants de Lutèce, le jour et même la nuit, des principaux événements, les mettaient en garde des malfaiteurs et des dérogations aux règlements de la ville ; ils déclaraient aussi les heures. Guillaume de la Ville Neuve cite de bien curieuses annonces de ce genre dans ces crieries : que nids ne soustiengne en leurs me sons bordiaux de jour ni de nuit mesianses ni mesels ni autres genz diffamez de nuit. Les mésels étaient les lépreux et les mésiauses, les lépreuses. De plus que nuis ne chauffe estuves en jour de Dimanche ne en jour de feste. Etienne Boileau cite aussi dans son livre des métiers : que nuis ne crie ne face crier leurs étuves jusques au temps qu'il soit jour pour les périlz qui peuvent avenir.

Enfin un certain Prévôt de Paris intima aux lépreux l’ordre

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de vider Lutèce et ses environs, sous peine d’être précipités dans la Seine !

Le 5 juillet i6g5, le parlement de Paris ordonna que les revenus des léproseries soient affectés aux hôpitaux généraux.

Examen, certificat et enterrement du lépreux de son vivant, en France, au moyen âge. — Le lépreux, pauvre hère frappé par la main de Dieu, était redouté et exclu de la société ; mort civilement, divorcé, son héritage ouvert; il ne comptait plus parmi les vivants.

Tout individu soupçonné de lèpre subissait un examen conforme aux règles posées par Ambroise Paré, par les chirurgiens jurés qui donnaient un certificat dont voici la teneur : « Nous chirurgiens jurés à Paris par l’ordonnance de M. le Procureur du Roy au Châtelet, donnée le 28 jour d’Août 1 583 , par lequel nous avons été nommés pour faire rapport savoir si X... est lépreux. Partant l’avons examiné comme suit : premièrement nous avons trouvé la couleur de son visage couperosée, blafarde et pleine de saphirs. Aussi avons tiré et arraché de ses cheveux et du poil de sa barbe et de ses sourcils et avons vu qu’à la racine du poil était attachée quelque petite portion de chair. Aux sourcils et derrière les oreilles avons trouvé de petits tubercules glanduleux, le front ridé, le regard fixe et immobile, les yeux rouges étincelants, les narines larges par dehors et étroites par dedans, quasi bouchées avec ulcères et croûtes. La langue enflée et noire et au-dessus et au-dessous avons trouvé trois petits grains, comme on voit aux pourceaux ladres, les gencives corrodées, les dents décharnées, l’haleine fort puante, la voix enrouée, parlant du nez. L’avons vu nu et trouvé tout son cuir crespy et inégal, comme celui d’une oie maigre plumée et en certains lieux plusieurs dartres. Davantage l’avons piqué assez profondément d’une aiguille au tendon du talon sans l’avoir à peine senti. Par ces signes, tant univoques qu’équivoques disons que le dit X... est ladre confirmé. Par quoi sera bien qu’il soit séparé de la compagnie des sains, d’autant plus que ce mal est contagieux. Le tout certificat estre vray, tesmoins nos seings manuels cy mis. » Nous n’insisterons pas sur ce qu’il y a d’insuffisant dans ce cerlifîcat pour déclarer pertinemment qu’il s’agit de lèpre. C’est qu’il faut, certes, tenir compte, de l’époque d’Ambrois'e Paré. Toujours est-il que des malades

non lépreux étaient déclarés tels et d’autres dûment lépreux échappaient aux investigations si incomplètes des hommes de l’art. Après l’examen des maîtres en médecine et des scurgiens, il y avait arrêt absolutif pour les sains, sequestratif pour les lépreux et admonitif pour ceux qui y inclinaient.

Arrivons maintenant à l’enterrement prématuré du lépreux, presque identique par toute la France, bien avant qu’il n’ait rendu son âme. Le cérémonial précédant l’isolement de ces malheureux, sous la haute direction du clergé, était réellement émouvant, macabre. Les autorités civiles, en possession du certificat vérificateur, informaient le curé paroissien qui précédait aux solennités, de mettre le condamné hors de siècle {Rituel de Reims , i585). L’église était tendue de noir; on y simulait des tombes de lépreux antérieurement exécutés ; et là, devant le public assistant à distance, le lépreux, conduit par le recteur de la léproserie, escorté de ses parents et amis et placé devant le chœur, assistait à la messe des morts dite à son intention. Après quoi, couché sur une civière en cordes, il était couvert d’un linceul et transporté au cimetière où une tombe béante était creusée pour lui. Le prêtre mettait de la terre sur la tête du Méseau, après quoi il le conduisait à la léproserie où il était matriculé. Voici un extrait des statuts synodaux de l’évêque de Troyes en i425 dont le rituel est comme suit. 11 y avait quelque adoucissement des rigueurs ordinaires. Manière de recevoir le ladre et mettre hors du siècle et rendre en sa Borde (cabane), là où il n’y avait pas de grandes léproseries. Le lépreux se rendait à l’église et assistait à une messe qui n’était pas celle des morts ; il était séparé des autres assistants et avait le visage couvert. Enseveli dans un linceul comme jour de trépassés. Il doit baiser le pied et non la main du prêtre. A l’issue de l’église le curé prend, par trois fois, de la terre du cimetière et dit, en la mettant sur la tête du ladre : mon ami, c’est signe que tu es mort, quant au monde, renais à Dieu et pour ce sois patient, sis mortuus mundo, vivus iterum Deo. Puis, le curé, avec la croix et l’eau bénite, le conduisait à sa borde processionnellement, où il le sermonnait et l’exhortait en ces termes: aies patience comme le Christ et les saints, mon frère, cher pauvre du bon Dieu, pour avoir à souffrir moult tristesse, tribulation, mésellerie, on parvient au paradis où il n’y a nulle maladie, où sont tous purs et nets, sans ordures, ni taches, plus resplendissants que le soleil, où

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que vous irez, si Dieu plaît. Soyez bon chrétien et patient. Dieu vous en donne la grâce. Telle séparation n’est que corporelle. Quant à l’esprit, le principal, vous aurez part à toutes les prières de notre mère la sainte église, comme si vous assistiez tous les jours au service divin. Quant à vos petites nécessités, les gens de bien y pourvoiront et Dieu ne vous délaissera point. Prenez garde et ayez patience. Dieu demeure avec vous, Amen. Le curé lui laissait les instructions écrites que voici : ami, tu es éprouvé de la maladie de saint Ladre ; tant que tu seras malade tu n’entreras dans nulle autre maison que ta borde ; tu ne découcheras pas ; en moulin tu n’entreras (or, on admettait la possibilité de la guérison ; et il y eut de telles constatations ; on ressuscitait alors le ladre civilement mort, on lui restituait ses biens et l’autorisation de rentrer dans la société) ; tu ne regarderas ni en fontaine, ni en puits et que tu ne mangeras que tout par toi, tu n’entreras plus en nul logement ; tu n’entreras plus en l’église ; quand tu parleras à une personne, tu te placeras au-dessous du vent ; tu sonneras ta tartavelle (cliquette ou crécelle) quand tu demanderas l’aumône, tu ne vagabonderas pas loin de ta borde sans être vêtu de ta housse de ladre qui sera de camelin sans couleur afin qu’on te connaisse ; tu ne boiras à autre ruisseau que le tien, à ton baril, avec ton escuelle ; tu ne puiseras à d’autres puits et fontaine que les tiens ; tu ne toucheras à la corde du puits sans gants ; tu ne toucheras à chose que tu marchandes jusqu’elle soit tienne ; tu porteras toujours tes gants et ne toucheras à rien à main nue, tu ne pourras promener dehors, ni coucher le soir hors de ta borde sans licence de ton curé et de l’official ; tu n’habiteras autre femme que la tienne ; tu ne toucheras à enfants, ni ne leur donneras aucune chose. Je te défends le boire et le manger avec compagnie, si non avec ineseaux. » Puis le prêtre bénissait l’habit et le mobilier. En donnant la housse il disait : tu ne sortiras sans elle et la cliquette ; tu ne parleras à personne qu’à vos semblables et s’il y avait nécessité de demander quelque chose vous demanderez au son de cette cliquette en vous tirant loin des gens. Tu mettras dans cette pannetière ce qui te seras élargi par les gens de bien et prieras Dieu pour tes bienfaiteurs.

Le prêtre bénissait le mobilier et les ustensiles du lépreux : baril, entonnoir, courroie, escuelle, draps de lit, hache, table, selle, bassin, pot..., tout était sanctifié. En face de la porte de

la cabane, il plantait une croix de bois et un tronc pour recevoir l’aumône des passants, en échange des prières du lépreux.

Selon le Dr Cuguillère (thèses de Bordeaux), il existe une tombe de lépreux dans une petite église près Dijon ; sur la pierre tombale on voit sculptés le costume et le mobilier du lépreux. M. Mailhard de Chambure, savant archéologue, en a fait placer aux archives de Bourgogne un dessin exact. A Pâques, ainsi que le Christ était ressuscité, le lépreux aussi pouvait se promener avec quelque liberté. A Lille, pendant la semaine sainte, les lépreux sortaient de leurs asiles pour mendier aux carrefours sans toucher, ni parler aux passants qu’ils avertissaient avec leurs cliquettes. A certains endroits ils sonnaient 20 fois de la corne. A Caen, ils frappaient 10 fois leurs cliquettes, par 100 pas. A Arles ils chantaient à haute gueule le psaume De profundis. Dans certains départements, les lépreux pouvaient à Pâques se rendre à l’église et reprendre même leurs places dans leurs familles pour quelques heures.

Les curés devaient servir tous les droits de l’église sur les lépreux, comme sur les autres paroissiens et, en cas de décès, ils héritaient des maisons, des habits et du mobilier du ladre. J’ajouterai qu’à Toulouse on était souvent très indulgent envers les lépreux qu’on laissait circuler en liberté revêtus de leur insigne; on leur interdisait seulement l’entrée en ville. Des gardes placés aux portes de la ville empêchaient les mesels et les roigneux (vérolés) d’y entrer.

Un mandement du roi Philippe VI au Sénéchal de Toulouse rappelle au syndic capitulaire trop indulgent de faire examiner les suspects et d’isoler les personnes reconnues atteintes de la lèpre. Car des personnages investis d’une charge, restaient chez eux et continuaient leurs fonctions. Tel fut le cas d’un G. Gourdin, huissier du parlement de Toulouse, qui se rendait librement au marché et à l’église. A la fin, ordre lui fut donné de quitter sa maison, d’habiter quelque hostel loin des gens, bien au large, jusqu’à ce qu’il soit guéri. Deux ans après, nouvelle défense fut faite au même huissier de rester en son domicile, et à sa femme de le recevoir sous peine, en cas de non-soumission, de le priver de son office et de l’expulser de Toulouse. Aussi, après trois arrêtés infructueux l’huissier fut saisi de nuit et soumis de force au règlement.

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