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EXAMEN ET ENTERREMENT DU LÉPREUX DE SON VIVANT

porte et restaient isolés des fidèles. Cette petite porte persiste encore dans l’église de Carcassonne et dans quelques autres. Nous l’avons aussi vue dans quelques églises, en Bretagne. A Toulouse, à la chapelle de Radulphe, désignée sous le nom d’infirmaria, on voit à l’entrée, comme décors, deux têtes de lépreux. Les riches lépreux de Toulouse pouvaient se faire inhumer dans les abbayes, ce qui était interdit ailleurs. Il y avait dans cette ville un cimetière pour les Juifs, un spécial aux Nobles, à condition de faire un legs, un autre pour les vulgaires, celui des frères de la pénitence, où l’on enterrait les exécutés et les pestiférés, celui des vérolés ou syphilitiques ou les roigneux de la roigne de Naples. Le Dr Cuguillère s’empare de ce fait pour dire que la lèpre n’était pas confondue avec la syphilis. Mais la vérole ne fut baptisée syphilis qu’au xvie siècle. Elle ne fut dissociée et qualifiée d’entité morbide distincte qu’à partir de la fin du xve. Jusqu’alors les syphilitiques passaient comme lépreux et la démonstration indiscutable est fournie par les lésions, les exostoses qui n’existent pas dans la lèpre; ces exostoses ont été constatées surnombre d’os provenant des cimetières exclusifs aux lépreux, par Virchow, Lancereaux, Zambaco ; ce qui prouve qu’il y avait aussi des syphilitiques dans ces léproseries. Cette confusion est longuement traitée dans notre chapitre: Léprose et Syphilose. Donc les lépreux avaient aussi leurs cimetières exclusifs partout.

En Bretagne, lorsque la lèpre devint moins commune, on permit aux lépreux d’habiter aux portes des villes et de faire le commerce de filet de chanvre; mais on leur assignait des demeures à l’écart. Les mêmes règlements ont continué à régir les Kakous, comme les cagots du Midi de la France, considérés les uns et les autres comme descendants de lépreux. Les cérémonies à l’Eglise étaient par toute la France les mêmes, à quelques petites différences près.

En Bretagne, le prêtre donnait en plus au lépreux un capuchon noir, et il lui défendait de paraître aux pardons ; il ne répondait aux passants que sous le vent. Si les lépreux avaient des enfants ceux-ci n’étaient pas baptisés sur les fonts sacrés; et l’eau qui avait coulé sur leurs têtes était jetée comme impure. Les Kakous continuent encore les métiers de leurs ancêtres, les lépreux. Ils sont cordiers ou tonneliers, et le peuple leur continue toujours la même aversion. Les chansons Zambaco. Anthologie. 9

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faites pour les lépreux ont continué à être chantées en Bretagne jusque dans ces derniers temps (Barzaz-Breiz, Chants populaires de la Bretagne publiés par Villemarqué, 69 rue Richelieu, Paris, Franck, éditeur).

Quelques autres législations des lépreux. — A toutes les sévérités déjà exposées, concernant les lépreux, nous ajouterons, pour compléter le tableau de leur triste existence, les particularités suivantes.

En Normandie, les descendants des lépreux ne pouvaient hériter de leurs parents, ils ne jouissaient que de l’usufruit des successions. En Angleterre le divorce était accordé même si l’on pouvait prouver qu’un ascendant de l’époux ou de l’épouse a eu la lèpre.

Dans le pays de Galles, une loi, confirmée par le pape Étienne VIII (g4o), privait de l’héritage les enfants après l’entrée du père dans une léproserie. La peine de mort était appliquée à la femme devenue enceinte après sa séquestration. On la brûlait avec l’enfant (Brassac).

Le pape saint Sirice (ive siècle) prescrivait que dans le cas où un homme sain marié à une lépreuse deviendrait lui-même lépreux, leurs enfants leur seraient retirés.

Le pape Grégoire IX autorise les lépreux à se marier, mais en s’isolant du monde.

Le pape Clément XIX défendit au roi, dont la femme Thérèse d’Aragon devint lépreuse, d’épouser une autre femme, cela étant contraire à la charité chrétienne.

Les décrets du parlement de Paris de juillet i453 condamnaient à la berline toute femme surprise en conversation avec son mari reconnu lépreux. Sous Charles VI, des lépreux accusés d’avoir lavé leur linge dans les fontaines furent brûlés vifs pour avoir empoisonné les eaux.

Philippe le Long (xive siècle) fit aussi brûler plusieurs lépreux et confisqua leurs biens pour avoir empoisonné les fontaines et les puits (Fodéré).

Pépin le Bref, au concile de Compiègne en 757, et Charlemagne par son édit de 789, permirent le divorce si l’un des conjoints était lépreux. L’époux sain pouvait contracter un autre mariage.

Le pape Grégoire II ordonna, en 720, de ne pas priver les lépreux de la Sainte-Eucharistie.

Ainsi les papes, malgré leur infaillibilité, ont souvent changé

QUELQUES FAITS SCANDALEUX DE VIOLATION DE SÉPULTURE i3i

la réglementation des lépreux. Plusieurs de leurs édits se contredisent. Nous rappellerons surtout que le pape Étienne II ne permettait pas le divorce lorsqu’un époux devenait lépreux (752). Deux ans après, le concile de Compiègne annulait Punion contractée par un lépreux. Le pape Alexandre II maintint aussi le mariage des lépreux ; tandis que Alexandre III permet que le lépreux épouse une femme saine, si celle-ci consent ; il ordonne qu’on accorde au lépreux le tribut conjugal. Cependant l’église catholique déclare qu’il n’y a nulle obligation d’accorder ce tribut à l’époux atteint d’une maladie contagieuse et la lèpre était considérée comme l’étant excessivement. D’autre part le casuistique Sanchez et saint Ligorius précisent qu’il faut attendre par là le cas où l’on ne s’exposerait pas à être contaminé par la lèpre. Comment faire concorder toutes ces contradictions?

Dans la si catholique Bretagne le lépreux mis au ban de la société voyait briser les liens du mariage. On répétait même partout en breton : je ne veux plus de vous, vous êtes lépreux.

Au xvie siècle, le mariage était permis aux lépreux. On lit dans les archives de Voley que dans la maladrerie (U. Chevalier, p. 129), le 10 novembre i555, eut lieu le mariage entre C. Berthon, lépreux, et P. Valanciane, lépreuse, habitant dans la maladrerie, avec donation mutuelle de leurs biens au dernier survivant. Or, dans le département de l’Yonne, les lépreux jouissaient de privilèges exceptionnels, ils conservaient leurs biens. Louis XIII ordonna, en 1612, la défense aux lépreux de se marier avec quelle personne que ce soit.

Quelques faits scandaleux de violation de sépulture d’un cordier à Lamballe, arrondissement de Saint-Brieuc (Côtes-du-Nord). — Jusqu’à 1700, les cordiers ne pouvaient être enterrés comme les autres personnes dans les églises en Bretagne.

On lit dans les archives des Côtes-du-Nord, série B. 5gi, Lamballe ; 12 May 1700 : Guillaume Sevestre, cordier, mort dans la communion ecclésiastique après avoir reçu le Saint- Sacrement, l’eucharistie et l’extrême-onction, inhumé dans l’église paroissiale en présence du prêtre et du clergé, ayant grande messe chantée, les manants et habitants de la paroisse Marconi ont déterré le corps et l’ont ignominieusement exposé dans un grand chemin, comme un excommunié ou comme un chien. Les juges de Lamballe firent réinhumer le dit cadavre

en leur présence. Mais, le dimanche suivant, à l’issue de la messe, le peuple déterra derechef le corps de Sevestre et le porta à la paroisse de Saint-Caradec. La cour ordonna qu’en présence des juges de Lamballe le corps serait enterré de nouveau dans son premier tombeau, avec défense d’y toucher.

Néanmoins on déterra de nouveau le corps et on le jeta dans le grand chemin. Pour prévenir la putréfaction de ces cadavres, ainsi promenés, on les salait avec grande quantité de sel de cuisine. Deux faits identiques survenus à un nommé Matharin Rouault et à un autre cordier sont consignés dans Y Histoire de Saint-Brieuc (Dr Paul Aubry, de Saint-Brieuc). La cour ordonnait d’apporter derechef en sépulture ; ce qui se faisait devant les juges royaux avec les archers de la maréchalerie. En marge des notes des archives de Saint-Brieuc, il est dit qu’une telle translation et enterrement coûtèrent 700 livres.

Les cagots, descendants de lépreux, ne pouvaient aussi être enterrés dans les cimetières publics jusqu’à 1839, dans certaines localités. Ainsi, le peuple, les femmes à la tête, ont empêché un nommé Arboucan, descendant de cagots, d’être enterré au cimetière commun aux fidèles de la paroisse de Lialores-de-Grasimis et Mezin, arrondissement de Condom (Gers). Le tribunal intervint et donna raison aux cagots.

Mon distingué et regretté confrère, P. Aubry, s’est chargé sur ma prière d’enquêter autour de lui pour trouver des faits historiques concernant les caqueux et des cas de survivance de la lèpre. Il m’a transmis de précieux renseignements sur les caquineries des Côtes-du-Nord et du Morbihan. Jusque dans ces derniers temps, les caquins étaient obligés de demander une dispense de parenté aux curés pour pouvoir se marier entre eux, le public n’acceptant pas de liaisons patrimoniales avec eux. Or les préjugés ont survécu. Je possède des lettres de curés bretons qui m’affirment avoir accordé, encore de nos jours, des lettres dispenses, bien que la caste de Kakous ou caqueux soit mêlée à la masse depuis longtemps. Le mot Kakous survit et le peuple s’en sert pour désigner un impur (Perrés, vicaire général à l’évêché de Quimper, 1892 ; X..., vicaire général, évêché de Vannes, 1892). Francisque Michel ( Histoire des races maudites, Paris, 1847) dit à propos des cagots et des caquins : repoussés par les populations, ils ne peuvent se marier qu’entre eux à des degrés de parenté

BACTÉRIOLOGIE DE LA LÈPRE

tellement rapprochés qu’en Bretagne, comme en Espagne, le clergé catholique (chanoine Gauclin, de Vannes) se trouve obligé de leur accorder fréquemment des dispenses sans la moindre raison canonique (Voir les chansons de lépreux que les troubadours chantaient autrefois et que les chansonniers ambulants chantent encore en Bretagne (Publication de Buget et Leourek).

Bactériologie de la lèpre. — L’homme est bien plus ancien sur terre que ne le prétend la puérile fabrication d’un Adam limoneux (André Lefèvre, Cours d’ethnogr. et de linguist. à l’école d’anthropol. de Paris).

Les rédacteurs de l’ancien testament assignent à la création de notre microscopique planète 7419 années. La science, qui ne se prévaut guère de la révélation, mais de la constatation des faits et de la logique, prouve que les mondes sont autrement antiques et se base sur l’harmonie de la gravitation planétaire dont on ignore la date initiale.

Bernard Renaut a montré que le bacille qui fait tomber nos bois morts en poussière s’attaquait déjà aux végétaux qui ont formé la houille, il y a peut-être 4o millions d’années. Les vers qui se glissent parmi les algues et les étoiles de mer sont les mêmes qu’il y a 20 millions d’années. Les premiers poissons, les premiers animaux terrestres se sont montrés 3 millions d’années après les premières ébauches de la vie. Les premiers oiseaux datent de 3 millions d’années et 10000 siècles après parurent les premiers mammifères. La création de l’homme remonterait à 5o 000 ans !

Maspéro dit que la fondation du sol égyptien date de nombreuses myriades d’années ; et William Thomson, Lord Kelvin, donne à la terre 4o millions d’années d’existence, approximativement.

Ce serait un dieu que ce hasard qui, de myriades de combinaisons informes, amena précisément celle qui composa l’univers (Boiste).

Les musées d’égyptologie nous montrent des bijoux fabriqués sous les Pharaons des premières dynasties, qui ne le cèdent en rien, comme finesse et exactitude de travail, aux chefs-d’œuvre des contemporains orfèvres, Maurice Fromont et consorts. Les Adamiques de la Bible auraient donc été de fameux ciseleurs et fabricants d’agrafes et de broches pour attacher leur nudité !

Le fait scientifique incontestable, et dont la démonstration fut donnée par l’immortel Pasteur, c’est que la génération spontanée n’a pas lieu de notre temps ; et cela tant pour les grandes bêtes que pour les infiniment petits.

Les conditions générales de la création, dans ses origines, et de l’ambiance, lors de la formation des’premiers êtres doués de vie, progressivement de plus en plus compliqués dans leur structure et le fonctionnement si merveilleux de leurs organes, resteront à jamais impénétrables. Tout ce qui a été débité sur ce sujet, plongé pour toujours dans les ténèbres les plus profondes, toutes ces révélations constituent des inventions d’esprits vulgaires, forgées par des prétentieux inspirés, mais absolument ignorants — comme cela devait être à ces premières étapes de l’humanité ; — toutes ces descriptions fantasques, ayant cours dans le public, ne résistent pas aux découvertes et aux raisonnements des scrutateurs successifs de la science qui infligent le plus formel démenti à toutes ces élucubrations qui se démolissent d’ailleurs elles-mêmes par leurs contradictions réciproques et s’annulent de plus en plus devant les arguments de la science positive, inlassable dans ses efforts. Celle-ci prouve de jour en jour et de plus en plus, par des faits indubitables et d’une rigueur mathématique, l’ignorance et l’inanité des historiographes idéaux, illettrés qui, certes, n’étaient pas témoins des actes qu’ils décrivent avec une minutie quasi photographique ; actes qui se sont passés bien avant l’existence de tout être humain enregistreur.

L’illustre Darwin a réduit à néant par un seul mot tous ces fatras : La science n’a rien à faire avec les révélations. Convenir de son ignorance est un acte de bonne foi etde haute sagesse.

Notre illustre maître et grand anthropologiste Quatrefages avoua, dans son dernier et si remarquable ouvrage, avoir toujours médité et recherché, depuis son âge de raison, le comment si mystérieux de la création ; et qu’il restait aussi ignorant que le premier jour. Et le grand philosophe grec Socrate a prononcé quatre siècles avant notre ère une vérité éternelle : je ne connais bien quune seule chose : que je ne sais rien. Mais cette modestie fait absolument défaut chez les grands législateurs divins qui savent tout et donnent les explications enfantines par leur naïveté, tant sur le passé que sur le futur.

Or, sans prétendre au pourquoi et au comment de la création — que l’humanité cherchera toujours, comme Œdipe

BACTÉRIOLOGIE DE LA LÈPRE

devant le sphinx — qui aurait tout inventé, tout entrepris pour le seul être privilégié, L’homme , constatons que les bacilles tout élémentaires qu’ils soient, comme les monades, ont été créés — non certes pour le bonheur de l’être moulé sur l’image de Dieu, — dans les premiers temps de la fougue créatrice qui procéda progressivement du plus simple au plus compliqué, et certes bien avant le roi de la création que ces microbes devaient menacer et torturer par leurs exploits, dans le cours des siècles.

Mystère éternel ! Raison tu n’iras pas plus loin (Pascal).

Tous les bacilles, dont les découvertes successives nous livrent les secrets des maladies infectieuses, microbiennes, contagieuses, datent donc des époques où les forces génératrices avaient la puissance de créer de toute pièce, de rien. Les microbes ont donc existé dès le début des maladies infectueuses, microbiennes, dès l'antiquité la plus reculée.

Mais dans le principe n’y aurait-il eu qu’une seule espèce de bacilles qui, modifiés par les circonstances ambiantes, ont produit une foule de variétés ? Cela est probable. Aujourd’hui encore on parvient à modifier les bactéries en changeant les conditions du milieu. Le Pr Roger fit une expérience très instructive à ce point de vue ; il ensemença un bouillon de culture avec des bactéries ; puis il agita le liquide, en modifia la température, fit agir la lumière ou l’électricité, y ajouta certaines substances chimiques et y introduisit un autre microbe. Ainsi il mit en œuvre quatre ordres de causes : mécaniques, physiques, chimiques, et animées ; et il obtint des résultats surprenants. La végétation fut plus ou moins retardée, les sécrétions et les fermentations furent modifiées, et le microscope révéla de profondes altérations morphologiques (Cours de pathologie expérim. et compar., Presse médicale, ii nov. 1911). Si de telles modifications morphologiques peuvent être obtenues par la main de l’homme qui 11e possède que des moyens bien restreints, certes lors de l’activité merveilleuse de la création si puissante, le concours de circonstances qui mettaient en jeu et en présence tous les éléments, produisait des changements, que nous sommes incapables de déterminer.

Le polymorphisme des bacilles est indéniable. Sous l’influence de certaines circonstances leurs formes se trouvent modifiées de manière à les rendre méconnaissables Ils ne

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sont clone pas immuables. Cela fut prouvé par Guichard et Charrin pour les bactéries pyocyaniques qui, de courtes et trapues dans leur culture dans le bouillon à 42°, deviennent longues et menues, si l’on additionne à ce bouillon 0,75 pour 100 de créosote ou 0,20 pour 100 de naphtol ou 5o pour 100 de thymol. Par l’addition de 0,20 pour 100 de bichromate de potasse, ces bactéries deviennent des filaments enchevêtrés, c’est-à-dire des spirilles. En présence de l’acide borique, elles s’incurvent comme une virgule ; puis elles deviennent microcoques. On peut leur restituer derechef leur forme primitive par des cultures appropriées.

La bactérie charbonneuse peut aussi se transformer ; de bâtonnet court, elle devient allongée, filamenteuse dans le sang: d’un animal inoculé avec une culture de bactérie atténuée. La virulence des microbes peut être atténuée aussi par la chaleur, l’air comprimé, la lumière et certains antiseptiques. Or, la virulence n’est pas une propriété essentielle des microbes. On peut changer la nature de leurs sécrétions en modifiant leurs conditions d’existence. La virulence des microbes est une fonction mobile et changeante {Progrès médical, 28 déc. 1895).

Voici une autre expérience qui démontre les modifications surprenantes que le temps et les actions progressives et graduelles amènent dans la vie des êtres animés : On sait que l’amibe d’eau douce meurt si on la transporte brusquement dans une eau contenant 2 pour 100 de sel marin. Or, en la faisant passer par des milieux progressivement de plus en plus salés, Zerny arriva à l’y faire vivre ; et cette adaptation devient tellement parfaite que cette amibe succombe si on la remet dans l’eau douce, son premier milieu vital.

Que de modifications ont dû survenir à travers les siècles dans les manières d’être des êtres vivants par les changements radicaux, mais successifs et lents des milieux, dans le concert de toutes les forces de la nature ! On peut en juger encore parce que l’on parvient à obtenir aujourd’hui expérimentalement sur les protophytes et les protozoaires. Pourtant les hommes de science n’imitent que grossièrement et bien imparfaitement les actes de la nature qui procédait dans ces efforts puissants et variés par des combinaisons qui nous échappent.

Néanmoins ces mutations évolutives ont continué toujours.

BACTERIOLOGIE DE LA LEPRE

Nous les constatons chez quelques êtres inférieurs. Ainsi, M. Bouvier présenta à l’Institut de France, Académie des Sciences, le 28 juin 1911, un travail très savant sur les mutations évolutives contemporaines. Ce sont des transformations même brusques, semblables à celles signalées par de Vries dans le règne végétal, qui conduisent à la formation de types génériques très distincts. Les observations de Bouvier ont été faites sur des crevettes (caridina apiocheles) qui sautent au stade d’ortmania et de celle-ci elles passent au genre Atya. Ce sont là des espèces mutantes. Les mutations évolutives s’élaborent surtout avec lenteur et continuité durant des siècles , par une action des influences extérieures ; car la nature n’agit jamais par saut (Leibniz). Ces mutations évolutives , ces transformations des êtres se produisent surtout, actuellement, dans presque toutes les îles indo-pacifiques ; les Ortmania se transforment en Atya. Bordase constata le fait à File de la Béunion. Il n’est donc pas étrange de conjecturer que les bacilles tuberculeux et lépreux si semblables procèdent d’un même type.

Les divers bacilles auraient-ils été autrefois bien plus actifs, plus virulents qu’ils ne le sont aujourd’hui ? C’est possible et même probable, d’après la déchéance actuelle de leur contagiosité et de leur virulence. Car il est évident que la peste et le choléra, pour ne parler que de ces deux maladies, sont bien moins violentes et mortelles aujourd’hui qu’elles ne l’ont été autrefois, à une époque même peu éloignée de nous. Aujourd’hui, pas plus que les plus gros quadrupèdes, les bacilles ne peuvent prendre naissance autrement que par la pullulation provenant d’un générateur identique, et point par génération spontanée. C’est là la loi immuable, générale, incontestable. Notre regretté et illustre maître, dont je m’enorgueillis d’avoir été l’interne, Ricord, disait avec sa pétulence et sa gaîté ironique constante, Dieu a créé dès l’origine, le couple humain et la chaudepisse, peut-être même la vérole ; paroles qui se traduisent aujourd’hui par les mots les gonocoques et les spirochètes. Donc, aucune maladie infectieuse, contagieuse, microbienne, ne peut se développer autrement que par la transmission de son bacille spécial de l’être qui le colporte à sa nouvelle victime ; c’est comme on disait, omne vivum ex ovo , et omnis cellula excellula (Virchow). Et père Noë avait, certes, ramassé tous les bacilles dans son arche afin que la postérité ne soit pas privée de leurs supplices dans la suc-

cession des siècles ! Or toute maladie microbienne date de la plus haute antiquité. Chaque maladie infectieuse possède son bacille spécial déterminant, propagateur, révélateur, qui la perpétue. C’est bien entendu. La lèpre est dans ce cas, à cette différence près que souvent, dans les formes mutilante et tropho-nerveuse surtout, on n’arrive pas à constater son bacille spécial. Mais les microbiologistes qui prétendent tout expliquer parla nouvelle science sont, à leur tour, incapables de nous dire comment il se fait que ce bacille spécial immuable de nos jours (?) dans ses attributs apparents, s’exalte ou s’émousse dans ses effets de manière à produire de terribles épidémies, ou bien une sporadicité presque anodine.

La prédisposition et l'immunité. Des Européens , des Français, soldats ou colons, se rendent dans une colonie où la lèpre est endémique, et vivent tous dans les mêmes conditions apparentes, pendant un certain nombre d’années. Quelques-uns d’entre eux, heureusement un bien petit nombre, se trouvent atteints de la maladie. Comment expliquer la réceptivité exceptionnelle des uns et la résistance des autres ? d’où cette inégalité dans l’action des bacilles ? Dans cet envahissement d’un morbus venant de dehors, dans ce xenisme comme dit le Pr Grasset, dans cette triste préférence ou xénopbilie, pour nous servir d’un terme du Pr Achard, on doit inéluctablement admettre une prédisposition ; tandis que ceux qui ont été épargnés, les imuns, sont des privilégiés doués d’une invulnérabilité qui les met à l’abri du fléau. D’ailleurs n’en est-il pas ainsi de toutes les maladies infectieuses microbiennes même les plus contagieuses ? Ne voit-on pas dans les épidémies les plus violentes de diphtérie, variole, scarlatine, choléra, peste... des individus d’une même famille, prêtant les soins les plus dévoués, sans aucune précaution, rester indemnes ; tandis que certains d’entre eux tombent victimes de ce sacrifice que le cœur impose sans égoïsme, sans réflexion pour soi-même? Si cette immunité heureuse n’existait pas les épidémies meurtrières ne respecteraient personne; les populations seraient indistinctement fauchées, les familles éteintes, les collectivités décimées.

Autre problème impénétrable ! un individu eut la scarlatine ou la variole. Il s’est, certes, passé dans son organisme, dans ses humeurs de profondes modifications d’où ce sujet devient à l’avenir invulnérable au virus de ces maladies. Les pro-

BACTÉRIOLOGIE DE LA LÈPRE

priétés immunisantes persistent probablement dans le sérum. Car si on recueille ce sérum, on a l’immunité en bouteille. D’où la sérothérapie.

Je sais bien que si je voulais me montrer à la hauteur des conceptions actuelles biologico-pathologiques, il faudrait m’occuper des anticorps, des antigènes, d’anaphylaxie et de tous les agents immunisateurs nouveaux; mais je laisse de côté le mystère humoral et je me borne à la constatation des faits; et j’avoue ne pas comprendre comment l’immunité de la mère passe à l’enfant pendant la vie intra-utérine. On dira que les deux corps ne font alors qu’un seul organisme, d’où immunité de l’enfant aux infections subies par la mère, c’est comme l’insuccès de la vaccination des nouveau-nés dont les mères furent immunisées par une vaccination antérieure. J’avoue aussi, humblement, ne pas saisir pourquoi dans une épidémie de diphtérie, par exemple, des cinq enfants d’une famille un seul est mortellement atteint, tandis que les autres résistent à toute contagiosité, malgré la promiscuité familiale; ni pourquoi un autre enfant de la même ville, sans s’exposer directement à un foyer infectant, sans relations avec un diphtéritique, sans communications ostensibles directes avec des malades, vivant soi-disant en toute sécurité apparente, se trouve tout d’un coup atteint mortellement, lors même qu’il se trouverait dans les meilleures conditions d’hygiène et de santé antérieure. Enfin j’ignore pourquoi des deux jumeaux enfantés par une lépreuse l’un devient lépreux et l’autre reste indemne. Tout cela reste aussi inexplicable dans le domaine des bacilles, tant pour la diphtérie, la scarlatine... que pour la lèpre, qui choisissent leurs sujets avec une prédilection incomprise.

Les mots prédisposition et immunité traduisent des concepts abstraits qui ne concrétisent pas. Ils ne nous livrent pas le complaisant secret des actions occultes de ces expressions, de ce déterminisme, pour nous servir de l’acception de Claude-Bernard. Il y a des sujets qui résistent à l’agent infectieux bacillaire même introduit dans l’organisme. Selon Metchnikoff, l’immunité et la réceptivité pour le choléra dépendent d’associations microbiennes nécessaires au développement du bacille virgule b Le vibrion cholérique ingéré devient dange-

I. Cohendy a compté 143870000 bactéries d’espèces variées pour un milligramme

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reux ou reste inactif dans l’inteslin, selon qu’il y rencontre d’autres microbes favorables ou non. Mais cette hypothèse manque de preuves pour expliquer pourquoi le terrain homme est propice ou réfractaire tant pour le choléra que pour la lèpre. Et les individus sains porteurs de bacilles inoffensifs pour eux-mêmes, mais dangereux pour les personnes en relations avec ces privilégiés colporteurs ? Le Dr Metchnikoff est un de ces privilégiés ; il a avalé impunément force bacilles virgules !

La lèpre est une maladie bacillaire. Lorsque, après les découvertes de l’immortel Pasteur, tout le monde se mit à la recherche de microbes pathogènes, le 13r Hansen, médecin de la léproserie de Bergen, trouva le bacille de la lèpre, dont l’étude fut complétée plus tard par Neisser. Ce microbe ressemble à celui de la tuberculose découvert par Koch; mais il s’en distingue surtout par certains réactifs chimiques auxquels chacun d’eux répond différemment. Nous ne voulons pas entrer dans les détails techniques afférents à ce sujet.

Ce bacille pathognomonique devrait être toujours constaté chez tous les lépreux, indistinctement, comme cela a lieu en général pour toutes les maladies bacillaires. Cependant, il n’en est pas ainsi. Le bacille n’est trouvable d’une manière constante que dans la forme tubéreuse de la lèpre ; et encore, des léprologues éminents n’ont pu le découvrir chez certains lépreux de cette catégorie. Nous le verrons plus loin. Il manque très fréquemment, ou du moins nos moyens actuels ne parviennent à le décéler que rarement dans la lèpre anesthésique ou tropho-nerveuse et la maculeuse, et l’on peut dire toujours dans la lèpre mutilante pure, ainsi que dans les lèpres atténuées et dans les paraléproses. En effet nous avons envoyé des doigts provenant de malades atteints de cette dernière forme de la lèpre (la mutilante) tombés spontanément ou bien enlevés chirurgicalement et sans nulle souffrance, pour soustraire ces malheureux à des suppuratious interminables et à une gêne continuelle de ces appendices devenus inutiles, à

de fèces, chez le chien. Il doit en être à peu près de même pour l’homme. Mais la vie sans microbe est-elle possible? Selon Schottolius, non. Cependant Cohendy a prouvé, par ses expériences sur l’éclosion des œufs, que les poussins peuvent prospérer et grandir sans l’intervention des microbes. On en a conclu que la flore intestinale n’est pas indispensable aux fonctions digestives. Les expériences de Metchnikoff sur la roussette ont confirmé l’opinion de Cohendy.

BACTÉRIOLOGIE DE LA LÈPRE

Nocard, Strauss, Bouchard, Vidal, et jamais aucun de ces maîtres si compétents n’a pu y trouver le bacille de Hansen. Je tirerai, immédiatement, comme corollaire de cette absence du bacille qu'on ne doit pas diagnostiquer la lèpre, en se basant sur sa constatation ; et qu'il est erroné de proclamer qu'il ne s'agit pas d'elle toutes les fois que l’on n'a pu trouver son bacille. Les signes cliniques suffisent à eux seuls pour poser le diagnostic. Il nous est arrivé bien des fois de reconnaître ainsi la lèpre en l’absence de son bacille, et de poser notre diagnostic contesté par les dermatologues les plus compétents, même au sein de la Société de Dermatologie de Paris. Notre diagnostic fut combattu et rejeté, parce qu’on n’avait pu trouver le bacille. Mais plus tard, la lèpre évoluant de plus en plus, l’aspect seul du malade trahissait la maladie ; et le bacille fit aussi son apparition dans les biopsies, parfois 2, 3 et 4 ans après le début, après que nous avions posé notre diagnostic. Nos contradicteurs revinrent alors sur leur erreur et nous rendirent justice.

La clinique administre une leçon de choses devant lesquelles les plus ingénieuses théories ou abstractions doivent lâcher pied. La théorie ne vaut qu’autant que la pratique la confirme.

Actuellement on est revenu de ce fanatisme scientifique, de cet enthousiasme exagéré de la nouvelle science qui faisait que l’on ne se préoccupait que du microbe et pas assez de la clinique. C’est tout comme les chimistes modernes qui assimilent l’organisme à une cornue sans tenir compte du psychisme. Pour faire de la bonne médecine on doit concilier les anciennes traditions de la médecine française, basée sur la clinique, avec les aspirations modernes qui commencent à s’orienter de plus en plus vers l’évolution clinique. La médecine scientifique allie ces deux sœurs d’âge si différent, mais que l’on aurait également tort de croire l’une trop âgée et l’autre trop jeune. Elles marchent maintenant la main dans la main et rien ne pourra plus les séparer (Chauffard, Leçon inaugurale').

Actuellement, même à Saint-Louis et à l’hôpital Pasteur on diagnostique la lèpre sur ses phénomènes cliniques, en l’absence de son bacille, sans même le rechercher. Nous avons consigné de tels faits en nombre dans notre livre les Lépreux ambulants de Constantinople , et il serait oiseux de les repro-

duire ici. Néanmoins, on objecte toujours qu’il ne pourrait avoir de lèpre sans bacille et que celui-ci existe constamment ; mais il se loge parfois dans les organes profonds, dans la moelle épinière, dans la lèpre systématisée nerveuse par exemple ; cependant ce siège n’est pas constant. Mais en admettant même que cela fût ainsi, du moment qu’on ne parvient pas à constater le bacille par la biopsie chez bien des lépreux, ne doit-on pas diagnostiquer la maladie cliniquement et en son absence ? N’est-on pas obligé de procéder de la même manière dans bien des cas de tuberculose débutante ? D’ailleurs les lésions constatées par Jeanselme et Pierre Marie sur les cordons postérieurs de la moelle chez 5 lépreux (dégénérescence des libres dans toute la longueur dans la zone surtout du triangle cornu marginal') rendent compte des troubles trophonévrotiques. Ces altérations pathologiques sont surtout localisées dans la région lombaire ( Revue Nev., 1898). Cependant on doit savoir aussi que le Dr Jeanselme trouva en outre, 9 fois sur 22 lépreux, les bacilles de Hansen dans les cellules ganglionnaires des cornes antérieures et dans les colonnes de Goll.

Volper aussi estime que, outre les névrites périphériques de la lèpre il y a des lésions trophiques de la moelle bien que parfois on y trouve des bacilles de Hansen aussi qui y déterminent des scléroses {Thèse, Paris, 1898). Le Dr Sterlin {Des troubles sensitifs de la lèpre, Paris, 1898) paraît être du même avis. Danielssen avait déjà décrit des lésions de la moelle dans la lèpre anesthésique : hyperémie des méninges, exsudât entre la dure-mère et l’arachnoïde, épaississement de celles-ci. Parfois la moelle était dure, cartilagineuse, et la substance grise jaunâtre. Langhaus {Arch., vol. 64, cah. 2) trouva chez un lépreux sporadique une myélite avec ramollissement des cornes postérieures des col. de Clark et de la commissure grise, et formation d’une cavité prononcée (syringomyélie) surtout à la région cervicale. Le Dr Cari Looft, assistant de Hansen à Bergen, autopsiant aussi les lépreux anesthésiques trouva {Contribut. à Vanat. pathol. de la lèpre anesthésique) la dégénérescence des cordons postérieurs, l’atrophie des racines et des vacuoles ; et au microscope, après les préparations techniques, gonflement des fibres nerveuses à myéline avec épaississement du tissu conjonctif entourant le tissu ganglionnaire, dont plusieurs manquaient de

BACTÉRIOLOGIE DE LA LÈPRE

noyau, et point de bacilles ; mais çà et là de petits noyaux colorés comme des bacilles (?) Parfois atrophie des racines postérieures. Looft compare ces lésions à celles du tabes ; enfin il trouva des névrites périphériques du cubital. Il est porté à admettre que les bacilles avaient envahi toutes ces parties à la première période de la lèpre et avaient disparu plus tard. Les racines antérieures et les cellules ganglionnaires des cornes antérieures étaient normales. Babés trouva les bacilles dans la moelle, les testicules et les ovaires. Selon Jeanselme la sclérose des cordons qu’il a rencontrée, n’était pas produite par le bacille, qu’il n’y a jamais vu, mais par ses toxines ; elle diffère de celle du tabes et ressemble à celle de la pellagre.

On s’est servi de cet argument, l’absence du bacille de Hansen, pour soutenir que la maladie de Morvan et bien des cas de syringomyélie ne sont pas tributaires de la lèpre ; mais que ce sont là des maladies spéciales donnant le change. Cependant, cliniquement, ces affections nouvelles ont une similitude parfaite avec la lèpre, de sorte qu’on ne saurait les en distraire, parce qu’on ne trouve pas le bacille, puisque celuici reste introuvable même chez les lépreux incontestables pour tout le monde. D’ailleurs chez quelques sujets atteints soi-disant de ces entités morbides nouvelles, dont le diagnostic a été posé par des maîtres, on trouva plus tard le bacille et l’on dut rectifier le diagnostic (Charcot, Pittres, Chauffard, Suza de Lisbonne, etc.).

Du reste tout le monde admet aujourd’hui la nature tuberculeuse du lupus érythémateux, — fait annoncé d’abord par Besnier, — et cependant on ne put jamais y constater le bacille de Koch. Il suffit que l’inoculation sur les cobayes de substances émanant de cet érythème les tuberculisât, pour conclure à la nature tuberculeuse de cette maladie. Malheureusement la lèpre n’a pas son réactif animal. C’est une maladie exclusive à l’homme ; on ne parvint jamais à l’inoculer à un animal quelconque, malgré le grand nombre de tentatives de la part des plus éminents expérimentateurs. Or le critérium de l’inoculation aux animaux manque à la lèpre. L’inoculation de la lèpre aux divers animaux fut vainement tentée à diverses dates par de nombreux expérimentateurs : Kobner, Vidal, Kaposi, Petrone, Hansen, Hillairet et Gaucher, Manson, Arning, Bordoni, Katz. La commission of the National leprosy

144 la lèpre a tra vers les siècles et les contrées

fund ne parvint pas à le cultiver non plus. Neïsser croit avoir obtenu des foyers lépreux chez les cobayes et les chats ; mais dans aucun cas il n’y eut pullulation, infection générale ; les effets sont restés locaux. Puis, les bacilles de Koch et de Hansen se ressemblent tellement qu’il arriva qu’on prit les premiers pour les seconds, et souvent les animaux inoculés avec des lépromes succombèrent à une tuberculose généralisée. Le Dr Campana, dans de nombreuses expériences, constata aussi que les bacilles lépreux peuvent vivre longtemps confinés aux points d’inoculation, sans multiplication, sans généralisation. En aucune façon on n’est autorisé à dire qu’il y a eu une lèpre locale. La lèpre est une maladie générale, infectieuse et l’on ne peut conclure à son inoculation que s’il y a généralisation.

Ainsi de nombreux expérimentateurs ont essayé d’inoculer la lèpre à divers animaux et ils n’ont obtenu que des résultats négatifs. Encore une fois la lèpre est une affection exclusivement humaine. Parfois les bacilles se sont multipliés quelque peu localement, à l’endroit où l’on avait pratiqué l’inoculation. Mais ils n’ont jamais cultivé ; ils n’ont pas fait de colonies, et jamais la lèpre ne s’est généralisée. Voilà un fait certain.

Cependant de distingués microbiologistes ne se lassent pas de persévérer dans cette voie d’expérimentation. Et ils sont arrivés à des résultats qu’il importe de mentionner. Il y en a eu qui se sont fait des illusions ; ils se sont trop hâtés de répéter le fameux mot d’Archimède, Eurêka. En fait de science, on ne doit pas s’emballer. Le Dr During déclara, il y a quelques années, à la Société Impériale de Médecine de Constantinople, qu’il eut le bonheur de résoudre la question de l’inoculabilité de la lèpre sur les gallinacés ; ce qu’aucun expérimentateur ne put obtenir avant lui. Il promit de présenter le corps du délit, les animaux léprosés. Mais il ne l’a jamais fait, bien que tout le monde réclamât pendant des mois. Son fameux coq et sa poule léprosés se sont transformés en palmipèdes, en canards de haute volée. D’autres infatigables confrères continuent à expérimenter et dotent, ainsi faisant, la science de nouvelles connaissances très intéressantes à d’autres points de vue. Jezierski, de Zurich, mit des cobayes dans la chambre de lépreux ulcéreux et les y tint pendant longtemps sans qu’ils présentassent des bacilles de Hansen

BACTÉRIOLOGIE DE LA LÈPRE

nulle part, même après six mois de séjour. Des frottements de la muqueuse nasale des cobayes avec du liquide nasal de lépreux tuberculeux, grouillant de bacilles de Hansen, n’ont pas cultivé. Sept mois après, l’animal tué présenta les poumons farcis de bacilles de Koch. Il en fut de même dans d’autres expériences, lorsqu’on fit des injections de liquide provenant de lépreux et riche en bacilles spécifiques sous la peau, au nerf sciatique, au péritoine et dans les veines des oreilles. Ces bacilles n’ont jamais cultivé. Iwanow expérimenta aussi à l’Institut Pasteur, en injectant des liquides de lépreux, charriant de nombreux bacilles de Hansen ; au bout de 5 mois il ne retrouva les bacilles que chez quelques-uns de ces animaux.

Le Dr Thiroux, médecin-major de première classe des troupes coloniales, inocula à 3 lapins sous la muqueuse des fosses nasales et sous la dure-mère, après trépanation, des tubercules lépreux broyés aseptiquement, ainsi que dans le péritoine; sur un quatrième animal, l’inoculation fut faite au moyen de scarifications. Les animaux se sont bien 'portés et ont engraissé. Quelques-uns d’entre eux ont succombé plus tard à la tuberculose. D'autres lapins, inoculés avec des tubercules cueillis sur les premiers, devinrent également tuberculeux. Les poumons ont présenté surtout des lésions profondes avec bacilles de Koch et engorgements ganglionnaires de même nature. Des lésions oculaires graves survinrent chez quelquesuns de ces lapins inoculés; ces lésions sont comparables, selon l’auteur, à certaines lésions oculaires des lépreux (An. d’Hiyg. et de Méd. coloniales , mars igo5). Ces faits plaideraient en faveur de l’opinion de Danielssen qui niait la dualité du bacille de Hansen et du bacille de Koch, si semblables entre eux.

Les tentatives d’inoculation aux animaux de Melcher et Orthmann, de Damsch, de Tedeschi, etc., ont également toujours déterminé la tuberculose .

D’un autre côté, Nocard prouva qu’un bacille tuberculeux humain devient bacille aviaire après un séjour de plusieurs mois dans le péritoine de la poule. Est-il plus difficile, ajoute le Dr Thiroux, d’admettre qu’un bacille lépreux peut, dans certaines conditions, devenir bacille tuberculeux? Quelques tuberculoses cutanées offrent de grandes ressemblances avec la lèpre. En outre, la lèpre se termine souvent chez l’homme

Zambàco. Anthologie. io

par la tuberculose de Koch, il ajoute: « La lèpre a presque complètement disparu d’Europe et la tuberculose semble avoir gagné le terrain perdu par la lèpre. » Il cite aussi ce que nous avons noté dans notre livre ( Les lépreux ambulants de Constantinople) à propos de Belle-Isle en Bretagne, savoir les renseignements qui nous ont été communiqués par l’honorable Dr Calmette, médecin militaire, frère du Dr Calmette, de Lille : la lèpre était commune dans cette localité, à Belle-Isle, jusqu’il y a 5o ans et la tuberculose y aurait été inconnue. Mais, depuis que la lèpre a disparu, la tuberculose ravage le pays, principalement le quartier occupé autrefois par les lépreux. Les registres de l’hôpital de Belle-Isle en témoignent. Cependant la lèpre, même la plus accusée, la tubéreuse, survit encore à Belle-Isle. Nous avons reproduit la photographie d’un tel lépreux de cette localité dans notre ouvrage des lépreux ambulants de Constantinople.

Le Dr Jeanselme a publié, dans la Presse médicale du 9 septembre 1 9 1 1 , un savant article reflétant nos connaissances actuelles sur la bactériologie de la lèpre. Le bacille de la lèpre, sa structure, ses toxines, son mode de reproduction sont encore imparfaitement connus. Vainement a-t-on cherché à le cultiver et à l'inoculer. Se transmet-il directement d’homme à homme ou est-il convoyé par un ectoparasite ? L’auteur décrit avec détails la coloration et la morphologie du bacille, bâtonnet acidophile qui, en vieillissant, devient granuleux. 11 expose les divers modes de préparation et les nombreux réactifs employés. Il cite dans tous leurs détails les expériences du Dr Unna et les conséquences qu’il en tire pour l’évolution et le pronostic de la lèpre, et insiste sur ce que les méthodes de coloration sont incapables d'établir une distinction entre le bacille de la tuberculose et celui de la léprose. Mais dans la lèpre le nombre des bacilles est colossal. Jamais on ne parvint ni à les cultiver, ni à les inoculer et l’existence de spores reste problématique.

Czaplewski, Bezançon, Leredde, Rost et d’autres croient avoir réussi à cultiver le bacille de la lèpre par divers procédés ingénieux. Ce dernier aurait obtenu des colonies ressemblant à celles du bacille de Koch, dont il a extrait laléproline analogue à la tuberculine, et dont l’injection aux lépreux déterminerait une réaction locale et générale. On objecta que cette culture était celle du bacille de Koch tout bonnement

BACTÉRIOLOGIE DE LA LÈPRE

très fréquent chez les lépreux. Enfin Deycke cultiva un microorganisme qui n’est pas le bacille de la lèpre ; mais un streptothrix léproïde dont il extrait par l’éther une graisse neutre qu’il appelle nastine, qui, combinée avec le chlorure de benzoyle, produirait une bactériolye susceptible d’enrayer l’évolution de la lèpre ; ce qui est plus que douteux, et ne fut pas confirmé par des compétences. Enfin Campana, Ducrey, Marchoux ont prétendu aussi, chacun de son côté et par des méthodes personnelles, avoir cultivé le bacille de Hansen. Chacun de tous ces habiles expérimentateurs croit avoir réussi ; mais le fait est que rien n’est encore bien démontré à cet égard. Le Dr Jeanselme répète enfin que la plupart des inoculations tentées ont échoué. Je me permettrai de dire toutes et non la plupart . Eh. Nicolle prétendit être parvenu, récemment, en injectant sous la peau, le péritoine et dans le crâne du singe, dit bonnet chinois, le suc de lépromes, à produire des nodules avec quelques bacilles ; mais tout resta encore local, sans infection généralisée, comme dans les expériences de Marchoux et Bourret faites sur un chimpanzé. Aucun des singes de Nicolle ne devint tuberculeux de Koch. Kitasato (2e conférence sur la lèpre, Bergen, 1909) injecta dans la chambre antérieure d’un orang-outang le jus de lépromes broyés, et Wesener dans celle du lapin, sans plus de succès.

Bref, ni la culture, ni l’inoculation n’ont jamais été réalisées. Jamais on n’obtint une infection généralisée. Pour en finir, nous dirons que Stefansky, d’Odessa, dans ses expériences sur les rats, à propos de la peste, constata chez ces animaux une affection léproïde déterminée par un bacille identique à celui de Hansen. D’autres ont signalé, depuis, cette affection léproïde des rats : Babinowitsh à Berlin, Dean en Angleterre, Marchoux à Paris, Mezincescu à Bucarest, etc. Les animaux portent des nodules et des ulcérations cutanés infiltrés de bacilles, avec engorgement des ganglions inguinaux et axillaires correspondants. C’est là une maladie spéciale aux rats qui mérite d’être étudiée. Mais certes ce n’est pas la lèpre. D’aucuns se sont demandé après toutes ces analogies si vraiment le bacille Hansen est pathogène. On ignore si ce bacille peut vivre en saprophyte, en dehors de l’organisme humain, ainsi que s’il peut végéter sur la matière organique en décomposition : poisson et viandes pourris ou dans le sol.

Le fait que la lèpre se propage par contagion dans certaines contrées, alors que dans d’autres elle 'paraît dénuée de toute virulence \ porta à supposer que son bacille ne s’inocule pas directement, d’homme à homme ; mais doit être transporté par un hôte intermédiaire.

Selon Stilher, la lèpre se transmet de nez à nez. Il trouva les bacilles de Hansen dans” le mucus nasal chez 83 sur ioo de ses lépreux, tandis que Lie de Bergen ne les rencontra que sur 35 pour ioo. Ainsi les recherchant sur 1^2 lépreux, il les a trouvés sur 46 tubéreux, et seulement sur 4 anesthésiques. Selon Schüffer, ces bacilles sont rejetés par la toux, l’éternuement, le parler, avec des gouttelettes de mucus, par trillions et non par la respiration.

Les poumons peuvent être envahis, dans la lèpre tubéreuse avancée, par les bacilles spécifiques très ressemblants à ceux de la tuberculose. Il y a parfois en même temps des bacilles des deux maladies; enfin la tuberculose seule peut attaquer les poumons chez les lépreux tubéreux, et Ton ne trouve pas dans cette phtisie que le bacille de Koch. Babés insista aussi sur ces faits que nous avons également observés.

Le Dr Hansen m’écrivit, quelque temps avant sa mort, avoir souvent rencontré les bacilles de Koch dans les poumons de lépreux tubéreux, seuls ou en compagnie de ceux de la lèpre. Nos observations concordent avec celles de l’éminent et regretté léprologue de Norvège. Dans les cas de ce genre, l'inoculation sur des cobayes vient en aide pour la différenciation. Les lésions pulmonaires lépreuses ressemblent beaucoup à celles de la tuberculose. Mais à part les dissemblances des deux bacilles, l’inoculation aux animaux est la pierre de touche ; car, encore une fois, on n’a jamais pu inoculer la lèpre ; tandis que la tuberculose est facilement inoculable aux cobayes et aux lapins.

Le journal le Caducée du 18 mars 1911 mentionne aussi que la tuberculose du poumon, aiguë ou chronique, est dans la lèpre tubéreuse un mode de terminaison habituel. Néanmoins

1. Nous sommes heureux cle voir que le Dr Jeanselme finit par admettre que lalèpre est dénuée de toute virulence dans certaines contrées. Ainsi, à Paris, elle n’est pas contagieuse. C’est un fait indéniable. Or, logiquement, mon distingué confrère ne devrait pas prêcher l’isolement, la déclaration obligatoire et toutes ces mesures aussi vexatoires qu’inopportunes contre les 200 lépreux ambulants de Paris qui n’ont jamais transmis la lèpre à personne.

HÉMATOLOGIE DE LA LÈPRE

l’existence de la lèpre pulmonaire, quelle que soit sa rareté, est établie par des observations indiscutables. Sa caractéristique est une sclérose lente dont l’aspect rappelle celui d’une broncho-pneumonie tuberculeuse chronique avec cirrhose. Mais, elle en diffère par l’absence de fonte caséeuse, par la présence de cellules de Virchow, par l’abondance et le mode d’intrication des bacilles qui se groupent en Zooglées ; enfin, point capital, par le résultat négatif des inoculations sur les animaux (Jeanselme). Cependant celles-ci doivent toujours être tentées dans ce genre de recherches.

Les bacilles se rencontrent donc dans les viscères, dans les glandes salivaires, le foie, les glomérures rénaux (Sougai, Journ. Jap. de Dermat., févr. 1911, vol. XI, p. 187). Jeanselme les a vus dans les testicules et dans le pus d’une urétrite.

Hématologie de la lèpre. — M. Marchoux fît connaître à l’Académie de médecine, le 23 février 1909, les résultats de ses observations sur le rôle des leucocytes dans la migration des bacilles de Hansen. En faisant avec une aiguille une piqûre légère au voisinage d’un léprome ou sur un tubercule lépreux, on peut obtenir, par expression, une gouttelette de sang dans laquelle les préparations montrent un certain nombre de globules blancs renfermant des quantités plus ou moins grandes de bacilles de lèpre. Ces leucocytes, ainsi parasités qui, à l’état normal, siègent à la périphérie du léprome, peuvent devenir migrateurs au cours des poussées fébriles, des infections intercurrentes, etc. Ils deviennent ainsi les agents de la dissémination du bacille à travers l’organisme. Le procédé de l’examen du sang recueilli au voisinage des lépromes peut, dit-il, rendre de grands services au point de vue du diagnostic. Il est beaucoup plus facile à employer que la biopsie.

Sous le titre de Contribution à V hématologie de la lèpre , les Drs Légers firent une communication à la Société de pathologie exotique de Paris (i4 octobre 1908) qui résume leurs études sur 4o lépreux de Madagascar. Dans la lèpre nerveuse, il y a eu augmentation du nombre des mononucléaires jusqu’à 17 pour 100. Dans la lèpre tubéreuse le pourcentage serait normal ; mais il y a une éosinophilie marquée qui ne se voit pas dans la lèpre nerveuse.

Le 9 janvier 1909, le Dr Bouret fit savoir qu’en présence des divergences au sujet de la formule leucocytaire de la lèpre, il a examiné un lépreux tubéreux et qu’il vit de considérables

î5o LA LÈPRE A TR A VERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES

variations des polynucléaires, 23,78 pour 100, et pour les lymphocytes 23,88, tandis que chez un sujet sain ces variations n’ont été que de i4, l6 à 1 5, 22 pour 100. Il conclut qu’on ne doit pas accorder une valeur séméiologique à ces constatations.

Le bacille circule-t-il dans le sang? Doutrelepont dit l’y avoir rencontré (Congrès de Leipzig). Au congrès de Glascow tenu en 1888, Beauven Rake, médecin directeur de la léproserie de Trinidad, communiqua ses remarques sur le sang des lépreux. 11 ne parle pas de bacilles, mais il serait très riche en fibrine. Les analyses lui ont montré les proportions de 0,12 à 1,87 pour 100, tandis que dans le sang normal elle est de 0,2. Le sang qui s’écoule pendant les opérations faites sur les lépreux se coagule très rapidement, dit-il, et quelquefois il tombe en grumeaux dans le bassin. Les lépreux guérissent après les opérations et la cicatrisation paraît se faire chez eux plus promptement que chez les individus non lépreux. A l’autopsie d’un lépreux, il a découvert un anévrisme de l’aorte complètement oblitéré et guéri par la formation de caillots concentriques laminés, très résistants. Nous avons toujours vu la cicatrisation des plaies déterminées par des opérations chirurgicales s’obtenir rapidement, à notre grande surprise, même chez les lépreux très avancés. Le Dr Lardy, chirurgien de l’hôpital français à Constantinople, fit la même remarque.

M. Lagane put trouver le bacille de Hansen dans les urines des lépreux à la suite d’injections répétées d’arsénobenzol. Il pense qu’il y a mise en liberté des bacilles contenus dans les mononucléaires du sang. Dans le cas étudié, il n’y avait pas bacillurie, ni au moment des poussées éruptives, ni après l’ingestion de l’iodure de potassium (Soc. de Pathol, exotique de Paris , 11 déc. 1912). La bacillurie n’existerait que dans la forme tubéreuse. Les bacilles peu nombreux étaient réunis sous forme de globi dans les culots d’urine.

Les matières fécales, — malgré la déglutition incessante des mucus pharyngien et nasal, — le mucus utérin et le vaginal ne contiendraient pas de bacilles, selon quelques auteurs. Par contre le mucus nasal en charrie et de bonne heure en nombre infini. Le sperme en contient souvent, vu la fréquence et la précocité du testicule lépreux (Besnier, Acad, de médec., 11 octobre 1887). Quant au liquide vaccinal1, il ne

. Nous en parlerons in extenso dans un article spécial.

HÉMATOLOGIE DE LA LÈPRE i5i

contient de bacilles et il ne pourrait transmettre la lèpre que dans la forme tubéreuse et lorsqu’il est puisé dans les lépromes ou bien dans leur voisinage. En dehors de ces cas, le vaccin pris sur les lépreux n’est pas capable de transmettre la lèpre. Or l’accusation portée contre la vaccination de bras à bras, dans la propagation de la lèpre aux îles Sadwich (Arning), ne paraît pas fondée. Quant à la lèpre en simple incubation qui pourrait être transmise par cette inoculation et la lèpre vaccinale du Pr Gairdner, de Glascow, ce sont des mythes comme nous l’avons prouvé dans notre livre sur la contagiosité de la lèpre en l’état de la science en igoy (Masson).

Le Pr Bouchard a présenté à l’Institut de France, de la part de C. Fouquet, le 19 novembre 1906, un travail fort intéressant sur la présence du spirochète pâle de Schaudinn dans le testicule d’un nouveau-né hérédo-syphilitique. Peu avant, Levaditi et Sauvage avaient rapporté l’observation d’un enfant hérédosyphilitique dont les ovaires contenaient de ces mêmes spirochètes. Ces auteurs pensent que ces microbes peuvent sommeiller un temps plus ou moins long dans l’organisme, puis récupérer, à un moment donné, leur virulence et produire des accidents. Ce serait un microbisme latent correspondant aux périodes parfois très longues passées sans manifestations. Ces spirochètes pourraient retrouver leur virulence au moment de la procréation, et donner soit un spermatozoïde, soit un ovule héréditairement infecté; ce qui expliquerait la syphilis de troisième génération, la syphilis atavique . Ces remarques peuvent s’appliquer peut-être à la lèpre héréditaire et même atavique , comme nous la surnommons lorsqu’elle est familiale ou ethnique, telle qu’on la voit chez les Juifs descendant des Hébreux.

Tout ce qui précède nous conduit directement à l’hérédité. Nous avons traité séparément et in extenso ces importantes questions (La contagiosité de la lèpre en l’état de la science, igoj. L’hérédité de la lèpre, igo8, Masson, Paris). D’ailleurs nous y reviendrons plus loin.

Kelsch (Revue d’hygiène et de police sanitaire, 2 janvier 1911), à propos de la variation de l’activité des bacilles, compare les conclusions diamétralement opposées de deux éminents observateurs sur la suette : Grisolle, envoyé dans le Poitou en i84i pour étudier une épidémie de suette qui ravageait le pays, déclara qu’elle n’était pas contagieuse. Et 46 ans après, en

1887, Brouardel s’en fut aussi dans le même département de Vienne pour étudier une autre épidémie de suette, et à son retour il déclara à l’Académie que la suette était éminemment contagieuse. Voilà comment les meilleurs observateurs subissent l’influence des idées régnantes. Brouardel s’est laissé entraîner par les théories du jour. Grisolle appartenait à l’ancienne école d’observation. Le Dr Kelsch ne voit dans la dissidence de ces deux éminents observateurs que l’alternative d'exaltation et d’extinction des fonctions dévolues aux germes. A quoi est due, dit-il, l’impulsion épidémique périodique? C’est que le microbe pathogène, ayant existé de tout temps, a subi des modifications dans ses aptitudes à actionner. Il y a certes une différence entre le microbe qui cause des atteintes sporadiques et celui qui déchaîne les bourrasques épidémiques.

Le Dr Sacquépée, professeur agrégé au Val-de-Grâce, publia, dans la Revue d’hygiène et de 'police sanitaire du mois de juin 1912, un travail intitulé: Les porteurs de bacilles diphtériques devant l’hygiène. Nous empruntons à ce travail remarquable les idées qu’émet l’auteur sur les bacilles spécifiques de la diphtérie, idées que l’on peut généraliser à toutes les maladies infectieuses bacillaires. Après s’être occupé de la morphologie du bacille pseudo-diphtéritique, de sa brièveté, l’absence de granulations visibles dans le corps bacillaire, l’inaptitude de fermenter le glucose, etc., et de son avindence, il avoue que ces caractères sont contingents et que Boux et Yersin admettent, avec bien des auteurs, que le bacille de Loefïler et le bacille pseudo-diphtéritique constituent une seule et même espèce. Dans la pratique, dit-il, il est presque toujours possible de discerner ces deux bacilles. D’aucuns considèrent les bacilles pseudo-diphtéritiques comme des bacilles de Loeffler atténués, tandis que d’autres leur délient toute parenté avec ce dernier. Cependant tous sont unanimes pour admettre que les bacilles de Loeffler provoquent et propagent la diphtérie, tandis que les pseudos sont inoffensifs. Néanmoins ces derniers peuvent devenir agressifs à la suite de circonstances mal connues. Les épidémies de diphtérie reconnaissent deux origines: elles sont importées par un malade ou par un convalescent diphtérique, ou bien elles sont autochtones, sans aucune importation, et se développent par l’exaltation du bacille pseudodiphtérique ou diphtérique atténué, — très répandu dans l’espèce humaine, — par des circonstances extérieures inconnues,

HÉMATOLOGIE DE LA LÈPRE

bien que Roux et Yersin attribuent cette exaltation ou transformation des bacilles avirulents en virulents à une association microbienne avec le streptocoque, agent habituel des angines banales, sous l’influence de la constitution médicale (?). Le bacille avirulent deviendrait virulent, dangereux, engendrant des épidémies de diphtérie, par son réveil succédant à son assoupissement. C’est là une transformation du même bacille qui provoque alors la diphtérie. On sait que le regretté Kelsch soutenait avec talent et conviction cette autogenèse qui, une fois née, se propage par contagion interhumaine. Ainsi la diphtérie peut toujours renaître spontanément sans émaner d’un sujet diphtérique.

La propagation des maladies infectieuses bacillaires peut avoir lieu par des porteurs sains de ces bacilles. Ces colporteurs transmettent la maladie sans en être atteints eux-mêmes. Les causes secondes jouent un grand rôle dans leur genèse. C’est ainsi que le même bacille virulent infecte A et non B , son voisin, sans qu’on ait droit d’incriminer les objets inertes (linge, vêtements...) qui, néanmoins, peuvent également transmettre la maladie, la diphtérie dans l’espèce, tout aussi bien que les colporteurs sains, porteurs du bacille dans leur mucus naso-pharyngien. Ce bacille peut persister même après guérison du diphtéritique pendant deux, trois et six mois, avec le pouvoir de transmettre la maladie dans un moment donné. Aussi ne doit-on considérer les convalescents comme inoffensifs qu’après constatation que le bacille n’existe plus sur eux, sans quoi les bacillifères peuvent transmettre la maladie dès qu’ils rencontrent des sujets réceptifs. De même chez des lépreux guéris le bacille peut persister.

Ce que l’on doit retenir du bactériologue distingué du Valde-Grâce, c’est que le bacille pseudo-diphtéritique peut devenir bacille diphtéritique et engendrer des épidémies, sous l’influence de la constitution médicale , bien qu’on ne sache pas au juste en quoi celle-ci consiste, et que le bacille vulnérant, virulent, n’émane pas toujours d’un diphtéritique ; il peut y avoir autogenèse. Pourrait-on appliquer ce raisonnement à une autre maladie bacillaire infectieuse, telle que la lèpre ? Pasteur avait constaté cesbiscillations dans l’activité des virus, selon les circonstances ambiantes ; témoin ses expériences sur le charbon, entreprises sur les poules qu’il rendait réceptives en abaissant leur température. Il doit y avoir d’autres

i54 LA LÈPRE A TRAVERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES

circonstances, en dehors de la température, qui agissent sur les germes pour les rendre plus ou moins actifs à se propager, à attaquer. Leur exaltation les fait passer de la sporadicité à l’épidémicité. C’est cette force mystérieuse, impénétrable, que les anciens rendaient par les mots quid ignotam.

Les agents physico-chimiques et cosmo-telluriques de la nature exercent une influence toute puissante sur la morbidité des bacilles. Aujourd’hui on doit enregistrer, outre la température, la pression, l’état hygrométique et la radio-activité. Il faut donc tenir compte des contingences créées par le monde physique ambiant. Après avoir reconnu le microbe, on doit rechercher les causes qui l’actionnent. Tous ces principes furent exposés avec talent à propos de la méningite cérébro-spinale par l’éminent académicien Kelsch qui ajoute : c’est nourrir des illusions chimériques sur le rôle de la séquestration dans l’ extinction des épidémies microbiennes . Mais les ultracontagionistes sont aveuglés par leurs conceptions. Ils dédaignent les renseignements de l’observation clinique séculaire.

Le Pr Gaucher admet l’hérédité et la contagiosité de la lèpre. « L’hérédité, dit-il, ne contredit pas la contagion. Une maladie infectieuse peut être à la fois contagieuse et héréditaire, comme la syphilis et la tuberculose. L’hérédité explique la persistance de la lèpre chez les juifs espagnols qui se marient exclusivement entre eux. Elle explique également l’existence des lépreux autochtones de la Bretagne démontrée par Zambaco, et des cas récemment trouvés dans le Cantal par Milian. Mais elle est quelquefois malaisée à déceler. La contagion est indiscutable dans les pays où la lèpre est endé inique. On ne V observe pas aujourd’hui en France. Si la contagion est parfois si difficile à retrouver, c’est parce que l’incubation de la maladie peut être extrêmement longue, comme le prouve l’histoire de trois malades de notre service atteints des formes tubéreuse, nerveuse et mixte. La recherche du bacille n’est pratiquement possible que dans la lèpre tuberculeuse tégumentaire. »

Gaucher et Abrami ont établi un sérodiagnostic de la lèpre contenant deux séries d’opérations : i° Recherche de l’agglutination ; 2° Recherche de la réaction de fixation. En l’absence de culture, il faut utiliser, pour la recherche d’agglutination, l’émulsion dans quelques centimètres cubes d’eau chlorurée à

HÉMATOLOGIE DE LA LÈPRE

8 pour i ooo, du centre caséeux de tubercules ramollis, très riches en bacilles de Hansen. Les résultats obtenus ont été positifs avec huit malades atteints de lèpre maculeuse et tuberculeuse ; par contre ils ont été négatifs avec le sérum de nombreux sujets atteints d’affections diverses et en particulier avec le sérum de quatre syringomyéliques typiques. Ces auteurs ont recours en outre, à la recherche d’une sensibilisatrice spécifique dans le sérum des lépreux, fondée sur la réaction de fixation. La réaction s’est montrée toujours positive chez huit lépreux tubéreux ; elle a été négative avec le sérum d’affections diverses, lien fut de même chez huit syringomyéliques. Elle s’est au contraire montrée positive chez un malade atteint de lèpre tropho-nécrotique et chez un malade atteint de panaris analgésique du type Morvan (or c’est la lèpre).

« La recherche de l’agglutination, complétée par celle de la réaction de fixation, semble donc pouvoir servir de base à un séro-diagnostie de la lèpre, et permettre de déterminer parmi les cas classés jusqu’ici par certains auteurs comme lèpres atypiques (sclérodactylie, maladie de Raynaud, etc.), ceux qui relèvent du bacille de Hansen » ( Journal de médecine interne p. 1,1909).

On sait que la tuberculine de Koch injectée a la spécificité de produire chez les tuberculeux une réaction fébrile générale et une action congestive locale sur les foyers tuberculeux. Lorsque la dose inoculée atteint un centigramme de tuberculine brute, ces phénomènes sont intenses et dangereux. Ils déterminent une généralisation rapide des bacilles et un réveil des foyers anciens même cicatrisés ; cependant, à dose minime, elle fut employée depuis et l’est de plus en plus pour déceler la tuberculose débutante et même endormie et occulte ; par exemple quelques millièmes de milligramme de tuberculine brute (un millième de milligramme chez l’enfant et cinq chez l’adulte). Si le malade ne réagit pas à la première injection, on pratique au bout de 3 jours une seconde injection et s’il n’y a pas encore de réaction on fait une troisième injection. L’absence de fièvre après cette troisième épreuve affirme l’absence de toute lésion tuberculeuse. On sait aussi que le regretté Nocard appliqua cette méthode aux vaches laitières pour déceler la tuberculose, lors même que l’état général est florissant.

Nous avons expérimenté chez nos lépreux avec de la tuber-

câline qui nous a été donnée par feu le Dr Strauss, professeur à la Faculté de Paris. La réaction a eu lieu d’abord d’une manière constante et même forte chez les lépreux tubéreux avancés. Dans la lèpre tubéreuse commençante et la maculeuse elle fut légère, bien que presque toujours constatée, à quelques exceptions rares près ; mais cette réaction fut nulle dans la lèpre tropho-nerveuse débutante bien que certaine, lorsqu’il n’y avait pas de manifestations cutanées concomitantes (tubercules ou macules). Chez ces malades qui n’ont pas réagi, l’expérience répétée plus tard, lorsque les placards de macules ou quelques tubercules bien discrets ont apparu, donna des résultats positifs. Mais dans tous les cas nous n’avons jamais vu une amélioration fondamentale. Chez les lépreux tubéreux avancés la maladie a semblé s’arrêter dans son évolution, les exsudats (tubercules ou placards) parurent s’affaisser, se ramollir, s’amoindrir. Mais ces effets étaient éphémères ; 20 ou 4o jours après, les malades récupéraient leur état antérieur aux injections, et la maladie reprenait sa marche, parfois même plus aiguë, plus rapide, plus envahissante qu’avant les inoculations. Nous n’avons jamais obtenu une guérison, lors même que des séries d’inoculations ont été pratiquées dans l’espace de plusieurs mois, à titre d’essai thérapeutique.

Absence du bacille de Hansen chez des lépreux incontestables. —

Unna et Boeck n'ont pu trouver le bacille dans les érythèmes et les pigmentations de la lèpre maculeuse ( Congrès de Dermatologie de Paris y 1889). Les Drs Ducastel et Hallopeau ont aussi fini p ar admettre qu’on ne peut rejeter le diagnostic de lèpre de ce que le bacille spécifique manque. Car la biopsie fut souvent négative chez quelques lépreux incontestables { Société de Dermatologie et de Syphilis de Paris , 8 février i8g4).

Dans une récente publication dans les archives de Virchow, 1902, Hansen et Looft ont fini par admettre, après longue réticence, la lèpre en absence du bacille, ce qu’ils niaient mordicus auparavant en nous combattant. L’examen des nerfs des lépreux anesthésiques leur a toujours donné des résultats négatifs. Mais, disent-ils, les bacilles ont existé et ont disparu à cause de l’ancienneté de la maladie. C’est là une pure hypothèse. Car ils n’ont point fait des expériences qui les autorisassent à formuler cette opinion; pour ce faire il aurait fallu constater le bacille chez des lépreux anesthésiques débutant

ABSENCE DU BACILLE DE HANSEN CHEZ DES LÉPREUX i57

et ne plus le retrouver chez ces mêmes malades, lorsque la lèpre aurait vieilli chez eux.

Au congrès tenu à Bergen en igo4, le Dr Lie a soutenu aussi que la lèpre maculo-anesthésique présente à son début des bacilles spécifiques qui, bien qu’en petit nombre, provoquent les phénomènes locaux. Mais bientôt ils disparaissent des macules, tout en persistant dans le système nerveux. Il les aurait trouvés dans les parties terminales des nerfs périphériques, dans les ganglions spinaux et dans la moelle. Dans les parties centrales des nerfs périphériques, ils provoquent une atrophie et une dégénérescence qui se propagent jusqu’à la moelle, principalement aux cordons postérieurs et dans les racines motrices et sensitives.

Retenons pour le moment que la lèpre existe pour tous ces messieurs lors même que la biopsie n’a pas fait découvrir le bacille. C’est là une conversion louable de probité scientifique. Car ils rejetaient ce fait lorsque nous le proclamions, il y a déjà plus de 20 ans. Nous savons aussi, bien que cela soit très rare, que Kaposi et Cari Brutzer de Riga n’ont pu trouver le bacille de Hansen même chez des lépreux tubéreux ayant des infiltrations, des lépromes du front, du tronc et des extrémités. Le malade de ce dernier confrère avait 75 ans (Conférence de Berlin, 1896). En 1900 Hansen inséra lui-même un fait identique dans la Bibliothèque internationale. Darier aussi publia une observation de lèpre maculeuse sans bacilles. (Mémoire présenté à la conférence de Berlin, 1896). Nous reviendrons plus loin sur ce sujet.

Les individus qui fréquentent les lépreux tubéreux peuvent présenter des bacilles de Hansen dans leur mucus nasal, sans être lépreux eux-mêmes, comme cela a lieu pour les bacilles de Koch et d’Éberth.

Le Dr Sorel trouva le bacille de Hansen dans les ganglions accessibles à une ponction facile (ganglions inguinaux, épitrochléens, cervicaux) chez des lépreux et même sur des personnes vivant dans l’entourage de lépreux et n’ayant aucune manifestation de lèpre. La lèpre existerait, selon Marchoux,, à l’état latent, comme cela a lieu dans la lèpre dite des rats (Lebeuf et Marchoux) ; ce qui établirait une analogie entre ces deux lèpres qui peuvent rester cantonnées dans les ganglions et longtemps ignorées, peut-être toujours ( Société de Pathol . exotique de Paris , i3 novembre 1912).

Le bacille de la lèpre n’a jamais été trouvé sur le sol des léproseries. Gavarna l’aurait rencontré sur les monnaies portées par des lépreux. Nous avons dit qu’à la Mecque, où affluent de nombreux lépreux, les pèlerins, craignant la contagion, ne donnent pas d’argent aux miséreux, mais des aliments en nature.

Dernièrement, Rômer trouva les bacilles spécifiques sur quelques araignées et sur la mouche ordinaire, mais pas sur les poux. Marchoux se livra aux mêmes recherches sur les moustiques, les punaises et les acariens ; les résultats obtenus furent négatifs. Tandis que Ehlers, With, Bourret... auraient trouvé quelques bacilles rares dans le tube digestif de ces parasites après qu’ils avaient sucé le sang de lépreux. M. Nicolas se livra à des recherches analogues. A l’archipel de Loyalty il rencontra la lèpre dans des localités où il n’y a point de moustiques (Soc. de Pathol, exotique de Paris, i4 octobre 1908). Arning et Blanchard admettent l’inoculation de la lèpre par les moustiques. Noc aurait constaté dans le tube digestif de ces insectes, nourris sur des lépreux, la présence de bacilles de Hansen. Cependant la Commission anglaise envoyée aux Indes pour étudier la lèpre plaça des moustiques dans des sacs de tulle qu’on maintint sur des ulcères lépreux jusqu’à ce qu’ils se gorgeassent de sang et celui-ci ne présentait pas de bacilles.

Donald et Curie répétèrent les mêmes expériences plus de cinq cents fois. Les résultats ont toujours été négatifs ; voici leur conclusion : « Si tant est que les insectes absorbent des bacilles de Hansen, le fait est si rare qu’on ne peut considérer la transmission de la lèpre comme ordinaire par cette voie. » Les mouches nourries de sucs lépreux peuvent présenter des bacilles dans leur tube digestif et dans leurs déjections.

Leindsay Sandes, attaché au laboratoire de recherches à la léproserie de Robben-Island (Sud Afrique), s’est appliqué aussi à déterminer le rôle que pouvaient jouer, comme agents de transmission de la lèpre, les insectes domestiques les plus répandus. C’est dans cet esprit qu’il a étudié la mouche commune (Musca domestica ), la puce commune (Pulex irritans ), les variétés locales des moustiques (Calex et Anophètes ), et enfin la punaise (Acanthia lectularia). Les méthodes suivies dans ses expériences ont été fort simples. Les insectes étaient enfermés, pendant une période allant de vingt-quatre heures à

ABSENCE DU BACILLE DE HANSEN CHEZ DES LÉPBEUX i5g

vingt jours, dans un tube à essai avec tampon de ouate. Le tube était conservé dans une étuve. Les insectes, à jeun, étaient ensuite déposés sur le point choisi, en l’espèce un léprome ulcéré de la face postérieure de l’avant-bras. Les puces y étaient maintenues sous un verre de montre et les mouches et les moustiques par un petit filet tendu sur un léger cadre métallique. Cette partie de l’expérience dura au plus une demi- heure. Les examens pratiqués dans ces conditions ont fourni les résultats suivants : sur 70 mouches expérimentées, Lune présenta deux bacilles acido-résistants dans son estomac, et une autre un seul. Parmi les 80 moustiques expérimentés, un seul contenait 8 bacilles acido-résistants. Parmi les 60 puces expérimentées l’une contenait deux et une autre un seul bacille acido-résistant. Parmi les 75 punaises expérimentées, 20 contenaient des bacilles acido-résistants. Donc, à l’inverse de ce qui se passe pour les moustiques, puces et mouches, chez qui les bacilles ne se trouvent que très rarement ou pendant un temps très courte les punaises, dans des conditions identiques, contiennent fréquemment des bacilles. Ceux-ci sont en nombre souvent élevé, et se retrouvent dans le tube digestif et dans divers organes et même dans les excréta. De plus cette constatation a pu être faite jusqu’à seize jours après l’expérience de morsure, et en ce qui concerne la trompe de l’insecte au bout de cinq jours. — Les recherches portant sur des punaises non nourries de sang de lépreux sont au contraire toujours demeurées négatives. — Les bacilles ainsi observés conservent leur pouvoir acido-résistant et présentent toutes les caractéristiques morphologiques du bacille de la lèpre. Se basant sur ses expériences qui lui ont permis de retrouver le bacille chez la punaise dans 3o pour 100 des cas, et cela au bout d’une période pouvant aller jusqu’à seize jours, notre confrère se croit fondé à penser que Y Acanthia lectularia constitue un très important agent de diffusion de la lèpre ( Annales d’Hygiène et de Médecine colo nialesy- 1911, n° 4). H y a donc désaccord entre les expérimentateurs.

Le Dr A. Borrel fit, le 4 janvier 1909, la communication suivante à l’Institut de France, sous le titre de Lèpre et Démodex. « Les Démodex sont des parasites fréquents chez l’homme et la femme, surtout à un âge avancé ; ses lieux d’élection sont le nez, les oreilles, la face, le mamelon. Ils existent dans les

i6o " LA LÈPRE A TRA VERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES

cancers de la face et du mamelon : c’est un acarien. Est-il capable de provoquer la formation de tumeurs? Nous ne pouvons faire que des hypothèses. Mais il est une autre maladie humaine, la lèpre, pour laquelle nous pouvons être plus affirmatif. On a invoqué, pour la lèpre comme pour le cancer, l’hérédité. Il y a des familles lépreuses comme il y a des maisons à cancer. C’est à la face, au nez surtout que se développent les lésions initiales ; il faut examiner les lépromes du nez qui sont constitués par une accumulation des cellules lépreuses, bourrées de bacilles, situées au-dessous de la couche malpighienne. Les follicules pileux et les glandes sébacées chez les lépreux, comme chez l’homme sain, contiennent de nombreux démodex et les acariens sont couverts de bacilles visibles au microscope. Ces démodex prennent, avec le sébum, des bacilles lépreux ; ils peuvent, en émigrant d’un nez lépreux à un nez sain, réaliser la contamination des glandes sébacées nouvellement envahies. L’examen de ces préparations suggère l’idée que la contagion de la lèpre serait la contamination par les démodex lépreux. Mais la démonstration expérimentale reste à faire ; pratiquée chez l’homme seulement elle pourrait donner des résultats décisifs. Dans tous les cas on devrait entreprendre de détruire chez les lépreux et les personnes exposées à la contagion l’agent supposé de l’inoculation, le démodex. Peut-être la toilette des régions du corps infectées, celle de la face surtout, par le savon noir, le x)lol, ou le pétrole, donnerait d’excellents résultats. Une telle prophylaxie, qui paraît rationnelle, n’offre aucun inconvénient. Bertalleri et Paranchos ont trouvé le démodex i5 fois sur 60 lépreux: 3 fois chez des sujets ayant d’abondants comédons, 12 fois chez d’autres n’en ayant que fort peu. Par contre chez i5 sujets ayant des comédons, même en grande quantité, ils n’ont pas trouvé de démodex (Gior. ilal. delle mal. ven. et délia Pelle , n° YI, 1910, et Revue de Méd. et d’Hyg. tropicales , n° 1, 1911, Paris).

Bref on ne sait sur quel point de l’organisme se greffe le bacille en premier lieu. Le l)rJeanselme et Laurens constatèrent la grande fréquence des lésions nasales au début de la lèpre (Soc. méd. des Hôpitaux de Paris , juillet 1897). Ils admettent que le bacille pénètre dans l’organisme par une érosion de la pituitaire. Striker aussi admet la transmission de nez à nez. Cependant le Dr Jeanselme ne veut pas généraliser

TOXICITÉ DES URINES DES LÉPREUX 161

et dire que la lèpre débute toujours par le nez. Il rejette l’origine pulmonaire et gastro-intestinale, et considère comme hypothétique la pénétration par une érosion de la peau, le vaccin ou la piqûre d’un ectoparasite, moustiques, punaises, etc. Le Dr Jeanselme est enclin à accepter la transmission par le coït. Or nous avons suivi pendant plus de 4o ans d’études sur la lèpre, des centaines de couples conjugaux mixtes, et jamais nous n’avons vu la lèpre d’un époux se transmettre à l’autre, après des vies matrimoniales de io, 20 années et davantage lors même que des lépromes ulcérés siégeaient sur les organes génitaux. Et ce qui est plus étonnant, lors même que la femme a conçu par le fait du mari lépreux et que l’enfant le devient ; et ce qui est plus fort encore lorsque l’enfant d’un tel couple est venu au monde portant les signes incontestables de la lèpre, les mères qui ont porté dans leur sein ces enfants lépreux sont restées saines. Besnier, à qui nous avions communiqué nos observations, expliquait ces faits par la loi de Colles.

Bref chez les lépreux atteints de la forme tubéreuse, seulement les bacilles grouillent partout ; tous les lépromes en sont farcis; les ulcères, tant de la peau que des muqueuses, nez, palais, arrière-gorge en éliminent continuellement.

Toxicité des urines des lépreux. — La toxicité des urines des individus sains a été prouvée par les expériences démonstratives de Bouchard. Dans les maladies infectieuses, cette toxicité peut augmenter et l’injection de ces urines aux animaux détermine alors des phénomènes graves qui entraînent même la mort. Plusieurs auteurs se sont occupés de l’étude de la toxicité des urines des lépreux : Fisichella, Campana de Rome, Chatinière, Thorel, Colombini, Pétrini. Ce dernier fit de nombreuses expériences en se servant, tantôt des urines du jour, tantôt de celles de la nuit. Les injections ont été faites sur des lapins, les rats et les souris blanches. De grandes divergences se remarquent quant aux résultats obtenus par ces divers expérimentateurs. Fischella constata que les urines des lépreux tubéreux sont plus toxiques que celles des individus sains, et que cette toxicité est en rapport avec l’état plus ou moins grave du lépreux. Leur injection chez les animaux occasionna des convulsions et l’hypothermie. Le traitement (?) diminuerait la toxicité (Lepra confer., 1896, p. 465).

Le Dr Lara de Rio Janeiro du Brésil, où le nombre des lépreux est toujours considérable, fit à lWcadémie de Méde-

Zambaco. Anthologie. n

î62 la lèpre a travers les siècles et les contrées

cine de Paris, le 23 janvier 1906, une communication sur les ptomaïnes de l’urine des lépreux. Il a réussi à isoler de cette urine deux ptomaïnes qu’il rapprocha de la muscarine et de la choline. L’urine a été fournie par des malades du service du Dr Hallopeau, à l’hôpital Saint-Louis de Paris. Je passe sous silence les procédés techniques employés pour extraire deux bases de chloroplatinates en quantité notable. L’un de ces sels, injecté sous la peau des cobayes et des grenouilles, produisit les mêmes symptômes d’empoisonnement que la muscarine. Les animaux furent finalement paralysés et morts dans un état léthargique, avec myosis. La seconde base, injectée à un chat, détermina une fréquence de la respiration, abaissement de la température, diminution de la sensibilité et dissociation. Ce sont là deux ptomaïnes toxiques. Les auteurs de ce travail, Lara et Guillemard, soupçonnent que ces poisons, sécrétés probablement par les bacilles, causent la plupart des désordres pathologiques de la lèpre, par leur action sur le système nerveux. Enfin ces Messieurs font remarquer que la muscarine a été signalée par Brieger dans la chair des poissons, en état de décomposition et même frais; ce qui justifierait le développement de la lèpre par l’ichthyophagie dans les localités lépreuses, disent-ils.

Le Pr Armand Gauthier, chargé de faire un rapport sur le travail de Lara et Guillemard, a confirmé l’extraction des urines des lépreux des deux bases signalées et les résultats des injections obtenus chez les animaux. « Ces deux bases n’ont jamais été trouvées dans les urines normales ou pathologiques. Leur présence éclaire la pathogénie de la lèpre et vient à l’appui du principe énoncé par ce professeur en i883, que la maladie est un empoisonnement. »

Quelle est la voie par laquelle le bacille lépreux pénètre dans l’économie ?

Les anciens croyaient que c’était par les parties découvertes du corps, par la peau exposée au contagium. Ils avaient observé que les premières manifestations avaient lieu le plus souvent du côté de la face, des oreilles et des membres, principalement les inférieurs. Aussi défendait-on aux lépreux de marcher pieds-nus . Les recherches récentes assignent comme voie d’entrée du bacille les fosses nasales infectées par la pénétration de la colonne d’air inspiré charriant les bacilles provenant des émanations du corps de lépreux: air

TOXICITÉ DES URINES DES LÉPREUX

expiré, mucus nasal projeté par la toux, les ulcères, etc. Ainsi les bacilles détermineraient les premiers symptômes (macules, tubercules, coryza) à l’endroit même par où ils sont entrés dans le corps de l’individu contagionné. On a même prétendu qu’un enfant allaité par sa mère lépreuse présente comme première manifestation, des taches aux lèvres. Mais le mamelon était-il ulcéré ? Ses solutions de continuité présentaient-elles des bacilles? Le lait en charriait-il? D’ailleurs l’incubation de la lèpre, de l’aveu de tous les observateurs, est bien longue; elle dure plusieurs années. Et dans le cas unique, cité comme un exemple de la contagion de la mère à l’enfant par l’allaitement, la déclaration de la lèpre aurait été d’une rapidité inadmissible, Pour les léprologues, il ne pourrait avoir qu’un dilemme : il s’agissait de syphilis ou bien d’une lèpre héréditaire congénitale. On ne doit pas faire entrer dans les discussions scientifiques, comme argument, des lambeaux d’observations qui ne disent, qui ne décident rien, et s’en servir comme des documents. C’est là un bien mauvais procédé qui sert mal la science. Pour bien voir, il faut apprendre à voir.

Est-ce que l’inoculation se ferait par inhalation, par l’air inspiré chargé de microbes ? Les recherches de Strauss, Dubreuilh, Grancher, ont prouvé que l’air expiré ne contient pas de bacilles. La muqueuse pulmonaire fixe les particules solides et les microbes. Cependant Courtade, en examinant Pair expiré à l’ultra-microscope, a pu retrouver ces petits corps étrangers. Mais selon le Pr Roger, le poumon est doué d’un haut pouvoir bactéricide. Néanmoins ce pouvoir diminue, si les animaux sont placés dans des conditions défavorables: changements brusques de température, grandes fatigues, etc. ( Leçon sur les fonctions du poumon, nov. 1912). Calmette a prouvé que les germes infectants peuvent s’introduire dans le sang par l’intestin, dans la tuberculose et la pneumonie. Mais Roger soutient que le poumon arrête et détruit les microbes introduits par la respiration et même charriés par le sang; ces fonctions protectrices ressemblent à celle du foie. Somme toute, nous ignorons toujours la manière dont les colons et les soldats gagnent la lèpre dans les colonies où la maladie est endémique.

Le Dr Patersen de Saint-Pétersbourg pense que les taches et les nodosités par lesquelles commence généralement la lèpre, sont des phénomènes locaux, dus a la pénétration des

i64 LA LÈPRE A TRAVERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES

bacilles spécifiques dans la peau (Conférence de Berlin sur la lèpre, 1896).

Quanta nous, ces manifestations sont l’expression d’un état déjà général, de l’envahissement de l’économie, de l’empoisonnement de l’organisme, de l’infection, et il ne s’agit point de phénomènes locaux, infectants, comme le chancre induré. Si l’on admettait la manière de voir du Dr Patersen, en excisant la tache ou le premier tubercule paru, on préviendrait le développement de la lèpre, de même que l’on a cru qu’en excisant un chancre induré on sauverait le malade de la syphilis constitutionnelle ; ce qui ne me paraît pas admissible. Car l’infection a déjà pris possession du sujet et ces accidents, qualifiés de locaux, sont déjà l’expression de l’état général, de l’intoxication constitutionnelle du malade.

Les Drs Leloir et Magalhaës du Brésil, parlant de mon procédé de brûler, de détruire les lépromes par le thermocautère ou le galvanocautère, m’attribuent la pensée de prévenir, d’arrêter, de juguler la lèpre, en l’arrêtant dans son œuf. Telle n’est pas ma pensée. En détruisant par la chaleur les lépromes, je n’ai en vue que de détruire sur place les colonies bacillaires, d’empêcher, autant que possible, leur émigration, leur multiplicité, de prévenir les suppurations locales qui épuisent et infectent l’individu et, enfin de déterminer un tissu cicatriciel qui constitue une barrière infranchissable aux bacilles qui sont ainsi confinés, circonscrits, étranglés, anéantis sur place, pendant que, par les mesures hygiéniques, aidées de la thérapeutique, je tâche d’améliorer le terrain, d’arrêter les progrès de la maladie et de la faire même reculer, en imitant ainsi, autant que possible, les efforts spontanés de la nature bienfaisante dans sa lutte contre l’envahisseur. Car c’est par la suppuration, par ce mécanisme qu’a lieu la guérison spontanée de la lèpre tubéreuse.

Je m’empresse d’ajouter que j’ai eu, parfois la satisfaction de voir mes efforts couronnés de succès; si je ne m’abuse, je crois avoir ainsi contribué à la guérison de quelques lépreux soumis à ce traitement. Mais je ne puis admettre qu’il y ait une lèpre locale. La lèpre est toujours une affection générale lotus substantiæ , dès son début. Je suis en cela de l’avis de Schilling et de Gibert contre Biett qui prétendait empêcher le développement de la lèpre par l’application de vésicatoires et l’emploi local des douches à vapeur.

TOXICITÉ DES URINES DES LÉPREUX

Enfin, revenant à la porte d’entrée du bacille qui produirait sur place les premiers accidents aux endroits même par où il a pénétré (parties nues, jambes, face ou narines), je dirai que souvent les premières manifestations siègent sur les genoux (pemphigus) ou sur les fesses (placards d’érythème et de pigmentation), c’est-à-dire sur des régions non exposées au vent malfaiteur qui se chargerait de transporter les bacilles émergeant des corps de lépreux.

Le Dr Jeanselme publia, dans la Presse médicale du 27 juillet 1912, un travail très intéressant sur la cytologie et la sérologie de la lèpre, dont nous résumons brièvement les points les plus essentiels. Il n’existe pas de formule hématologique de la lèpre. La constitution sanguine varie selon que la maladie est en période d’activité ou de silence, selon qu’elle évolue à l’état de pureté ou se complique d’associations morbides, telles que la streptococcie, la tuberculose, le paludisme ou l’hélminthiase intestinale si commune dans les régions intertropicales. Examinant le sang de huit lépreux avec Dominici, il arriva aux conclusions suivantes: L’hypochromie existait chez tous. Elle peut être en corrélation avec l’hypoglobulie ; parfois légère hyperleucocytose passagère, en rapport avec une poussée aiguë éosinophilienne constante ; parfois élévation de la proportion des lymphocytes grands et petits. Dans la forme nerveuse, le pourcentage leucocytaire est élevé, dans la lèpre tubéreuse, au contraire, il reste dans les limites normales. Les éosinophiles étaient augmentés lorsqu’il y avait, en même temps que la lèpre, un parasitisme intestinal : ascaris, tricocéphales, ankylostomes. Pas de lymphocytose rachidienne, comme dans la syphilis. Le sérum des lépreux contient des anticorps et produit la déviation du complément.

Le Dr Jeanselme mentionne les expériences de Gaucher et Abrami sur la séro-agglutination, en préparant l’antigène d’après leur procédé. La réaction fut positive et intensive chez huit lépreux tubéreux, et négative chez des syphilitiques, des cancéreux, lupeux, tuberculeux de Koch, ainsi que chez huit syringomyéliques ; positive, chez un lépreux trophoneurotique et dans un panaris analgésique type Morvan ; mais dans un autre cas de Morvan, elle fut négative.

Biehler et J. Eliasberg ont utilisé un antigène préparé par un procédé particulier. Ils ont expérimenté sur 18 lépreux

de tous les types ; sans aucune exception la réaction de fixation a été positive, dans la lèpre tubéreuse. Chez deux lépreux tubéreux, évoluant plus tard dans la forme anesthésique même avec mutilations, les bacilles de Hansen avaient disparu depuis trois ans. Chez un lépreux de la forme nerveuse pure, qui avait été confondue avec la syringomyélie, la réaction fut négative. Cependant des dissidents sérologistes contestent la valeur et la spécificité de la réaction de la fixation dans la lèpre, malgré le pourcentage de succès de 86 pour ioo cas, signalé par Halvar Akerberg, Almkvist et Jundell, Eitner, Gaucher et Abrami, Sugai, etc. ; chaque expérimentateur avait opéré avec son extrait préparé d’après son propre procédé. Akerberg, Almkvist et Jundell ne se rallient pas aux conclusions de ceux qui regardent la fixation du complément comme constante et presque spécifique de la lèpre, parce que dans deux séries d’épreuves ils ont eu, sur 27 lépreux, des résultats identiques, savoir : 18 fois le résultat fut négatif, 7 fois positif et 2 fois douteux. Les 18 réactions négatives concernaient 11 cas de la forme anesthésique et 7 de lèpre tubéreuse ou mixte. Les 7 réactions positives ont été constatées chez 6 lépreux tubéreux ou mixtes et sur un seul type anesthésique.

OlufThomsen et S. Bjarnhjedinson se sont servis des sérums provenant de l’hôpital des lépreux de Reykjavik. Le sérum de 16 lépreux anesthésiques donna avec l’antigène lépreux une réaction négative. Le sérum de trois lépreux tubéreux et de trois syphilitiques donna une réaction positive. Or, en employant comme antigène l’extrait du cœur de cobaye , au lieu de l’extrait de léprome, les résultats furent absolument identiques. Et la conclusion de ces derniers confrères est que l’existence dans le sérum des lépreux d’anticorps spéciaux capables de fixer le complément ne ressort point de leurs propres expériences.

Jeanselme et Joltrain ont, de leur côté, recherché la réaction de fixation dans le sérum de 11 lépreux. Ils obtinrent l’antigène en broyant un léprome et le laissant macérer plusieurs jours dans de l’alcool absolu ou dans un mélange d’alcool et d’éther à parties égales. Deux sérums des lépreux examinés ne purent être utilisés ; car l’un était fixant par luimême et l’autre hémolitique ; des 9 sérums restants, 5 ont donné des réactions positives et 4 négatives. Les auteurs, en

TOXICITÉ DES URINES DES LÉPREUX

rapprochant l’examen sérologique de l’examen clinique, ont trouvé que dans les 5 cas où la réaction de fixation a été positive, les principaux symptômes au moment de la prise de sang étaient : i° névrites hypertrophiques des nerfs cubitaux et médians chez un sujet ; 20 chez l’autre, forme maculotuberculeuse, i5 jours après les poussées de macules et de tubercules ; 3e cas : forme maculotubéreuse en poussée ; 4e cas : forme mixte, tubercules, névrites, amyotrophie, iritis lépreux i5 jours avant l’examen du sérum; 5° cas : troubles trophiques cutanés et anesthésies ; début de la lèpre remontant à 6 ans, marqué par des poussées de tubercules avec violentes douleurs. Les 4 réactions négatives étaient : i° chez un lépreux de forme mixte à larges placards à bordure érythémateuse au moment de l’expérience, mains en griffe, insuffisance des orbiculaires des paupières, sans réaction générale ; 20 malades atteints de lèpre maculopigmentaire avec sensibilités thermique et douloureuse émoussées et même abolies sur certaines macules ; pas de réaction générale ; 3e cas : lèpre mutilante, élimination et résorption des phalanges, sclérodactylie, crises douloureuses d’asphyxie des extrémités. Paresthésies très nettes au niveau de la plupart des doigts et sur trois médaillons pigmentés du tronc ; 4e cas : 32 ans avant, poussée de macules lépreuses, puis mutilations des pieds et des mains, plus tard tout processus lépreux disparut et plus de bacilles. En somme, la réaction de fixation, constante lorsque la lèpre était en activité, faisait défaut dans une lèpre érythémateuse apyrétique ; mais elle existait chez un lépreux tubéreux qui ne présentait plus que des troubles trophiques cutanés et des anesthésies. Sur 8 sérums de syphilitiques non lépreux, deux ont donné avec l’antigène lépreux une réaction positive. Enfin dans un cas, un résultat positif a été obtenu avec le sérum d’un sujet sain. Le Dr Jeanselme dit qu’il demeure établi que le sérum des lépreux possède à un plus haut degré que la plupart des autres sérums la propriété de fixer le complément. Cependant J. Meier employa l’extrait alcoolique de cœur d’un homme ou un extrait du foie de fœtus syphilitique ou une solution de lécithine à 1 pour 100, et il obtint par ces 3 antigènes une fixation du complément chez un lépreux maculeux dont le mucus nasal contenait en abondance les bacilles de Hansen.

Il est inutile de répéter toutes les expériences tentées dans

le même sens par de nombreux expérimentateurs. Oluf Thomsen et Bjarnhjedinson disent que le pouvoir de fixation appartient tant au sérum lépreux qu’à celui des tuberculeux, des syphilitiques, des cancéreux, etc. Enfin Jeanselme etVernes ont entrepris des expériences sur l’existence de la réaction d’Eitner et celle de Wassermann chez les lépreux. Ils ont utilisé, comme antigène, un léprome fourmillant de bacilles de Hansen. 4o fois le Wassermann fut positif et 33 fois la réaction d’Eitner. Ils concluent que l’antigène de Wassermann et celui d’Eitner peuvent, l’un et l’autre, donner la réaction du complément, soit avec un sérum lépreux, soit avec un sérum syphilitique.

On voit donc que tous ces procédés de fixation n’offrant rien de constant ne sauraient servir pour le diagnostic de la lèpre, et que c’est toujours la clinique qui triomphe dans les cas mêmes où le bacille de Hansen pourrait manquer et que, en définitive, rien d’utile ne saurait se créer en dehors d’elle et sans son appoint.

Propagation de la lèpre par la vaccination. — M. William Tebb, l’un des membres les plus convaincus de la Ligue des antivaccinateurs, aime à se rendre compte, par lui-même et sur place, des faits scientifiques quand ceux-ci donnent lieu à une polémique passionnée. A l’époque de l’épidémie de syphilis vaccinale du régiment de zouaves d’Alger, il n’hésita pas à faire le voyage d’Afrique pour recueillir, de visu et de auditu, les renseignements précis qui lui avaient été refusés à Paris, dans les bureaux du ministère de la Guerre. Pour la question de la lèpre, il n’a pas craint d’entreprendre une grande pérégrination dans les Indes occidentales (West Indies) à l’effet de déterminer : i° si cette terrible maladie était réellement contagieuse ; 2° si dans l’Extrême-Orient, comme l’ont affirmé le Dr R. Hall Bakewell d’une part et le Dr H. -N. Mozley de l’autre, il existe une corrélation directe entre les progrès d’extension de la lèpre et la pratique de plus en plus généralisée de la vaccination jennérienne. Voici quelques extraits de la lettre que M. Tebb a adressée au British Medical Journal sur the spread of Leprosy. « De la longue et patiente enquête que je viens d’entreprendre aux Indes occidentales, dans les îles de l’Archipel indien et dans la Guyane anglaise, résulte pour moi la conviction que la lèpre existe à l’état endémique dans toutes ces localités. Dans plusieurs de ces îles on trouve des colonies

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