LA LÈPRE EST UNE AFFECTION BACILLAIRE
d’Orient par exemple, payent large tribut à la lèpre, c’est qu’ils sont loin de suivre les préceptes de Moïse concernant la propreté du corps. Ils ont en outre l’hérédité ethnique datant d’avant l’exode d’Egypte.
De même, si la lèpre fut exaltée par le retour des croisés, c’est que tous ces nobles aventuriers étaient d'une saleté révoltante, et la lèpre rencontra ainsi un terrain très propice à sa réviviscence. En effet les croisés croupissaient dans la plus sordide saleté. Sous leurs lourdes armures qu’ils quittaient rarement, tout soin hygiénique était omis. On se privait de ce luxe superflu. D’ailleurs la noblesse d’autrefois a toujours enfreint tous les soins de propreté. Les nobles et galants seigneurs puaient comme une charogne près de leurs favorites, disait-on . La vie intime de Louis XIV était, dans ses détails, d’une saleté ignoble. Les chevaliers soigneux de leur personne ne se baignaient, ni ne se lavaient, mais se bornaient à promener, le matin, sur leur visage un petit tampon de coton trempé dans quelque parfum ! C’était tout leur débarbouillage ! Quant aux femmes de la cour, leurs perruques, ces pyramides gonflées de crin et chargées de poudre et de pommades, servaient de réceptacles à de nombreuses colonies. L’étiquette permettait de calmer les démangeaisons que produisaient leurs morsures, en se tapotant coquettement la tête avec un doigt ou bien avec une petite main en ivoire placée au bout d’un gracieux bâton ! Et les ceintures de vertu, dont des spécimens se trouvent au musée de Cluny, rendaient impossible tout soin intime, pendant les longues années d’absence des légitimes. Peut-on douter que la peau des nobles, et forcément de la plèbe d’alors, malpropre et mal nourrie fût couverte de toutes maladies cutanées et que la lèpre dans toute sa puissance dans ces siècles y trouvât un terrain favorable à sa propagation, un excellent bouillon de culture pour son bacille ? On peut affirmer, ayant comme documents irrécusables les livres les plus sacrés et les aveux et recommandations des saints chrétiens que, jusqu’à Mahomet, les soins de toilette et de propreté du corps étaient non seulement négligés, mais interdits de par les princes de la religion chrétienne. Moïse, frappé de la malpropreté d’Israël, prescrivit de se baigner au moins une fois par an et de laver les écluses d’oxénération après chaque ouverture des barrières ainsi qu’après les rapprochements sexuels. Mais ces excellents principes du légis-
i8o LA LÈPRE A TRAVERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES
lateur hébreu sont bien négligés en Orient où les maladies cutanées et la lèpre sévissent atrocement chez les Juifs. En effet le peuple ne prend aucun soin du corps. Nous avons visité à Balata (un quartier israélite dans la corne d’or), un bain public affecté aux habitants. Il y a une piscine (Bataque) où les baigneurs se plongent tous à la fois ; les peaux ulcérées, couvertes de pustules, de gale et de lèpre n’y manquent pas. L’eau stagnante n’est renouvelée qu’une fois tous les i5 jours ; mais chaque matin on ramasse avec un râteau à bord plat la crasse qui surnage.
Les anciens Grecs aimaient à se baigner; et dans leurs Asclépions, ou temples desservis par les prêtres médecins, où de nombreux malades affluaient, il y avait toujours des bains dont profitaient les patients dès le début du traitement. Les Romains se baignaient toujours, et leur prédilection pour les sources thermales dont ils abusaient même, faisait ériger partout de luxurieux établissements dont les ruines sont conservées jusqu’à nos jours.
Le christianisme a toujours considéré les soins accordés à la propreté du corps comme inutiles et même comme scandaleux s’ils concernaient les régions génitales ! Saint Benoit interdisait aux moines de se baigner, si ce n’est à Noël et à Pâques. Tous ceux donl la vie était consacrée aux pratiques religieuses tiraient vanité de leur saleté corporelle. C’était commettre un péché que de donner de l’importance à la matière destinée à pourrir un jour, au détriment de l’âme impérissable qui seule devait absorber les moments de la vie chrétienne. Saint Ladre est le modèle du bon chrétien méprisant la matière pour les aspirations célestes ; aussi vivait-il dans la crasse et la vermine. Il cultivait et nourrissait les bêtes du Bon Dieu (les poux) en les plaçant soigneusement sur son corps. Franklin, administrateur de la Bibliothèque Mazarine, a publié, sous le titre de la vie 'privée d’autrefois , des renseignements très originaux sur les défauts de propreté du corps à travers les âges.
La survivance de la lèpre en France (Bretagne). — Avant d’aborder l’étude de la lèpre en Bretagne, nous croyons devoir exposer quelques connaissances générales sur l’Armorique ; ce qui facilitera la compréhension de notre sujet. Ces notions seront puisées dans divers travaux historiques.
Les indigènes de la Grande-Bretagne, chassés de leur île
parla guerre, vinrent chercher un refuge en Gaule en 455. A ces immigrés on doit ajouter les Armoricains qui habitaient déjà la Péninsule, plus les Gaulois et les Romains, population mêlée qui s’y trouvait. Voilà l’origine des populations armoricaines. Cependant, je ferai remarquer que les savants auteurs des origines bretonnes commencent à l’an 56 avant Jésus-Christ et vont jusqu’à 988. Ils ne remontent pas plus haut; ce qui est bien fâcheux. Ils ne nous fournissent aucune lumière sur l'histoire antique de l’Armorique, aucun éclaircissement sur les Phéniciens qui vinrent y fonder des colonies à des époques bien antérieures à cette date. Pourtant les Phéniciens ont envoyé une flotte au secours des Vénétes, lors de la guerre entre les Romains et les Armoricains.
La race gaélique, dit-on, et la race kymrique, réunies, constituaient la race celtique, le tronc national antérieur. Les Gaëls précédèrent les Kymrys. Les premiers étaient bien plus anciens; on ne saurait leur assigner une date précise; tandis que les Kymrys arrivèrent dans la Gaule et dans l’archipel britannique 5oo ou 600 ans avant le Christ.
Le mot Armorique vient des mots bretons reich ar mor, royaume sur mer; parce que son territoire est bordé par la mer dans les cinq sixièmes de son périmètre. Les Armoricains sont issus de ce mélange et leur nom signifie maritimes. Les Armoricains étaient subdivisés en Namnètes, habitant la Loire- Inférieure, les Vénètes le Morbihan, les Ossismes, le Finistère, les Cariosolites les Côtes-du-Nord et les Bédons l’Ile-et-Vilaine. Quoi qu’il en soit, tous les vieux monuments mégalithiques sont d’anciens tombeaux antéhistoriques, disent les historiens. Les dolmens les plus anciens datent de l’âge de silex, et les menhirs, plus élégants, moins barbares, leur sont postérieurs; le bronze et le fer s’y substituent à la pierre.
Nons verrons plus loin quelle a été la part des Phéniciens, bien avant toutes ces dates, dans la colonisation de l’Armorique, dans l’érection des monuments conservés jusqu’à nos jours. Disons cependant, par anticipation, que, selon nos recherches, ce sont les Phéniciens qui ont introduit la lèpre dans l’Armorique.
La conquête de l’Armorique par César date de l’année 56 avant Jésus-Christ. Les Vénètes résistèrent d’abord glorieusement à leurs aventuriers conquérants ; mais ils succombèrent
ï8î LA LÈPRE A TRAVERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES
à la fin ; leur marine fut détruite, les sénateurs égorgés et la population virile fut vendue à l’encan.
Le polythéisme romain n’a pas beaucoup pris dans l’Armorique.
Le siège de Rome envoya plus tard saint Clair pour prêcher les Vénètes et les Redons. Ce serait vers la fin du Ier siècle. Le peuple, imprégné des souvenirs druidiques, fut très dur à convertir. Le proverce, il a la tète dure comme un breton , est de toute ancienneté, tant à propos de croyance que pour tout le reste, les superstitions surtout. Jusqu’à la fin du ve siècle, les Armoricains étaient presque tous païens ; c’est plutôt le druidisme qui y régnait que le polythéisme. Dans l’Armorique, de même qu’en Afrique, on a trouvé des ex-voto attribués aux dieux de Rome, identifiés avec les dieux du pays. Il en fut de même de l’Algérie, la Tunisie, le Maroc, la Cyrénaïque et la Tripolitaine. Ces ex-voto sont attribués à Saturne dont le culte s’est substitué à celui de Raal. Les attributs des deux divinités s’amalgament comme ceux de Diane et de Tanit de Carthage, comme ceux du christianisme et du druidisme dans l’Armorique actuelle.
Saint Brieuc et saint Tugdualont évangélisé le pays en 48o et 520. Saint Brieuc instruisit même son père et sa mère au christianisme qui, par un saint retour , devinrent les enfants spirituels de leur fils.
Les entêtés Bretons ont conservé toutes leurs superstitions de druides. L’adoration des fontaines et des arbres continue toujours. On a tracé une croix sur les rochers d’où les eaux jaillissent ou bien on a placé une croix sur les menhirs et les voilà christianisés. Les générations nouvelles ont pu ainsi continuer à les adorer et à croire à l’effet miraculeux de ces fontaines en conservant les mêmes légendes. Le christianisme, dit Bulliot, président de la Société Éduenne, ne put que les transformer, mais non les détruire. Il exorcisa les fontaines et s’empara des chapelles. On hante toujours les mêmes sources sacrées et les génies cédèrent leurs places aux saints. Cette substitution date du cinquième siècle. Les pèlerinages continuent toujours aux mêmes fontaines miraculeuses. Il y a des eaux fébrifuges, d’autres qui combattent la stérilité, d’autres qui favorisent les mariages ou qui dénouent les enfants. On suspend encore les jarretières autour des croix, après avoir fait 3 ou 9 fois le tour de la fontaine et déposé une offrande
LA SURVIVANCE DE LA LÈPRE EN FRANCE (RRETAGNE) i83
en nature ou bien en monnaie. Les herbes cueillies tout autour et mises dans les étables préservent le bétail des épidémies. D’autres eaux font abonder le lait dans les seins qu’on y plonge. Souvent les statues des saints sont des statues galloromaines. Nous y avons même vu des statues égyptiennes. On transforma Isis et Horus en vierge avec son Jésus. Parfois on gratte la statue et l’on en avale la poussière avec de l’eau de la fontaine pour devenir mère. En se baignant dans certaines fontaines on guérissait de maladies cutanées ; et certes la lèpre y avait sa part. Ainsi la Bretagne très conservatrice a même gardé sa lèpre d’antan. Plus tard le fanatisme religieux catholique fut tel qu’en i5go le parlement de Bretagne défendit, sous peine d’être pendu, de manger de la viande pendant le carême; les bouchers qui l’auraient vendue étaient passibles de la même peine.
Dans les premiers âges, la Bretagne était appelée Brit-Biùth ou Breith-Bret. C’est sous la domination des Romains qu’elle prit le nom de Britannia et Bretannia. Elle porta aussi pendant longtemps le sobriquet de Corn-Gall ou Cornu-Callia, ou Cormi-W alliæ , d’où Cornouailles, parce qu’elle forme la pointe ou la corne de la Gaule.
Les pierres brutes de Carnac, au nombre de cinq mille (il n’en reste aujourd’hui que 3ooo, car on s’en est servi pour des constructions) paraissent avoir été érigées en commémoration de quelque grande bataille dans laquelle autant de guerriers armoricains seraient morts sur place (?).
Les idées nouvelles ont toujours pénétré difficilement en Bretagne. Les Bretons vivent toujours, pendant de longues années, arriérés dans leur croyance et leurs superstitions de toute nature. Ainsi, malgré l’édit royal qui supprimait les léproseries, et la permission autorisant les lépreux de circuler dans toute la France, en 1606, l’évêque de Saint-Brieuc, Melchior de Marconay, président aux États, fit imprimer des statuts pour son diocèse et publia un rituel dont un chapitre dit comment les lépreux devaient être séparés du reste des fidèles. Modus separandi leprosos a consortio sanorum.
Toutes ces connaissances serviront à mieux approfondir le sujet que nous traitons.
Le 23 août 1892 je fis une communication à l’Académie de Médecine de Paris sur la lèpre actuelle en Bretagne. Cette communication fit une sensation profonde dans le corps médical.
La lecture des brillantes et retentissantes leçons du Pr Charcot, à la Salpêtrière, sur les nouvelles maladies qu’il baptisa mal de Morvan et sy ring omyé lie, avec reproductions photographiques dans l’iconographie de la Salpêtrière, fit naître le doute dans mon esprit sur la nature de ces nouveautés pathologiques jusqu alors inconnues et absolument semblables pourtant à certaines formes de la lèpre si commune en Orient, et dont j’avais fait, depuis quelques années, le sujet de mes études de prédilection. Étant dans d’excellentes relations avec l’éminent professeur, je lui ai écrit une longue lettre dans laquelle j’exposais timidement ma pensée que ces nouvelles affections me paraissaient être des reliquats de la lèpre qui avait tant ravagé l’Europe et la France pendant le moyen âge.
Charcot voulut bien répondre à ma lettre scientifique en rejetant mes arguments et affirmant, comme conclusion, que la lèpre n’existait plus en France depuis le xvie siècle.
Cependant plus j’étudiai cliniquement mes lépreux et plus je trouvai l’identité entre eux et les malades que Charcot exhibait chaque semaine, pendant des années, à ses nombreux auditeurs, sous la rubrique maladie de Morvan.
C’est pour éclairer cette question litigieuse de toute importance que je me suis rendu en Bretagne pour voir moi-même les malades du D1 Morvan, de Lannilis, qui, le premier, attira l’attention de l’illustre professeur sur le Panaris analgésique, et lui envoya à Paris les Bretons atteints de cette nouvelle entité morbide.
Je ne ferai ici qu’un succinct résumé de ma communication qui fut consignée longuement dans les Bulletins de l’Académie (juin 1892).
Je m’adressai tout d’abord aux distingués professeurs de l’École de Médecine navale installée alors à Brest, et dont le Dr Luccas était le directeur. La plupart de ces professeurs connaissaient parfaitement la lèpre pour avoir été, pendant plusieurs années, directeurs de léproseries dans les colonies d’outre-mer, où la lèpre continue à sévir endémiquement. Plusieurs de ces distingués et aimables confrères m’ont accordé leur efficace concours dans mes recherches ; quelquesuns même m’ont accompagné dans mes excursions, tant dans les environs de Brest, de Quimper, de Morlaix, de Saint-iVubin, etc., que dans les divers pardons où se rend annuellement en masse la population bretonne si dévote, si conser-
vatrice. J’espérais que dans ces divers pardons où des milliers de Bretons, hommes et femmes de toutes conditions, accourent annuellement de tous les recoins de l’Armorique, je découvrirais des personnes atteintes de la maladie de Morvan . Le pardon de Sainte-Anne-d’Auray réunit chaque année plus de deux cent mille pèlerins ; celui de Saint-Jean du-Doigt moins, ainsi que celui de Rumengol. Mes espérances se sont réalisées. Parmi les campagnards et le grand afflux de mendiants sordides, j’ai rencontré nombre de lépreux atteints de la forme mutilante et syringomyélitique, dont mon honorable confrère le Dr Morvan avait constitué son 'panaris analgésique , maladie nouvelle à laquelle Charcot donna plus tard le nom du Dr Morvan qui le premier avait attiré son attention sur cette entité morbide, jusqu’alors passée inaperçue.
Le nombre de ces lépreux vus par moi dans toutes mes excursions en Bretagne fut considérable. Il y avait toutes les formes, tous les spécimens. Et chose curieuse, qui confirmait le diagnostic des cas atténués et frustes, c’est que nous y ayons rencontré aussi la lèpre classique, des types des formes tubéreuse, maculeuse, ulcéreuse, mutilante, tropho-nerveuse. Ces cas indéniables de lèpre, à symptômes incontestables, confirmaient la valeur des cas atténués, frustes, que j’avais également rencontrés dans les foyers les plus actifs de la lèpre, pendant mes nombreux voyages scientifiques, tant en Orient qu’en Europe (Norvège). J’ai photographié plusieurs de ces lépreux dont je présentai les reproductions à l’Académie pour lui faire partager mes convictions. D’ailleurs je montrai plusieurs de ces lépreux à mes honorables confrères de la marine en retraite ou en activité résidant en Bretagne ; et tous furent unanimes pour confirmer mon diagnostic. Je citerai parmi ces distingués médecins de la marine : Luccas, Forné, Maréchal, Duburquois, Corre, Marion, Paul Aubry, Carof, Piton, Bremont, professeurs à l’école navale de Brest. Plusieurs de ces honorables confrères m’ont dit avoir déjà constaté la présence de lépreux en Bretagne, absolument identiques à ceux qu’ils avaient soignés dans les léproseries des colonies (île de Réunion, Martinique, Guadeloupe, Cochinchine, etc.). Mais ils ne s’en sont pas occupés autrement, si ce n’est dans quelques conversations entre eux, sans aucune publication. Quelques confrères de la marine en retraite ou en activité et des médecins civils, Léseleuc, médecin de l’hôpital de Brest, Prouff,
de Morlaix (collaborateur du Dr Morvan dans ses publications), Closmadeuc de Vannes, Calmette, ancien interne de l’hôpital Saint-Louis de Paris, Baret, Coffer, Collin de Quimper, ne se sont pas bornés à m’aider dans mes recherches et à me porter leur confirmation éclairée dans le diagnostic ; ils ont poussé l’amabilité bien plus loin; s’intéressant de tout cœur à la question scientifique, ils sont allés jusqu’à chercher partout, chacun de son côté, des lépreux dans leurs villes et campagnes réciproques, et à m’en avertir pour que je pusse les étudier personnellement et les photographier. Je ne saurais les remercier assez de ces témoignages de bonne confraternité qui ont contribué puissamment à édifier mes travaux sur des bases inébranlables.
Le fait donc acquis, péremptoirement démontré, c’est que la lèpre existe bel et bien de nos jours en Bretagne, parfois classique, typique dans toutes ses variétés, même la tubéreuse ; mais le plus souvent atténuée, fruste, et que finalement, la maladie dite de Morvan n’est que la lèpre mutilante . Les confrères de la marine, anciens directeurs de léproseries dans les colonies, ont partagé unanimement mon opinion, à cet égard.
A ce sujet, je citerai le témoignage d’un léprologue émérite qui dota la science d’importants travaux sur la lèpre. Feu le Dr Brassac (directeur de l’école principale du service* de santé de la marine à Bordeaux, après sa translation de Brest), à qui je m’adressai plus tard, répondant à ma lettre m’écrivit «je crois, comme vous, à l’existence en France, de nos jours, des cas de lèpre dégénérée pour la plupart. Ces cas, si modifiés qu’ils soient, rappellent bien certaines formes de la maladie ; et quand on les rencontre dans les provinces autrefois foyers de la lèpre, dans lés localités où ils reconnaissent pour cause une hérédité manifeste , on est porté à admettre qu’on a affaire à des reliquats de lèpre. Je connais le cas présenté par le Dr Thibierge à la Société des médecins des hôpitaux de Paris et votre lettre ouverte que vous lui aviez adressée. Vos observations faites alors sont parfaitement justes ( Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie , du 25 avril 1891). Et vous avez bien raison que si tous ces cas étaient observés dans les pays à lèpre, personne n’aurait songé à créer pour eux des noms de maladies nouvelles ».
Cependant mes contradicteurs, élèves distingués de l’école
de la Salpêtrière, réclamaient absolument, pour se rendre, la constatation du bacille de Hansen. C’est que, ne s’étant pas livrés à l’étude spéciale de la lèpre, ils ignoraient que dans les foyers même les plus actifs de la lèpre, chez les éléphantiasiques confinés dans les léproseries, les sujets atteints de la forme mutilante simple, pure, sans lépromes, sans macules, n’ont jamais présenté aux examens les plus rigoureux le moindre bacille spécifique. En effet j’ai envoyé des doigts entiers de lépreux incontestables, spontanément détachés ou amputés par moi, à Nocard, Strauss, Vidal, au Pr Bouchard ; et, malgré les plus scrupuleuses recherches de ces compétences irrécusables, jamais un seul bacille de Hansen n’y a pu être constaté. Le Dr Hansen finit par admettre aussi ce fait certain, que son bacille peut manquer sur des lépreux incontestables. Cet argument n’a donc aucune valeur.
On sait que le Pr Charcot finit par subdiviser la nouvelle soi-disant entité morbide, en syringomyélie, variété semblable à l’amyotrophie Aran-Duchenne, et en maladie de Morvan proprement dite, avec panaris et mutilation des doigts. Le Pr Déjérine ne partagea pas cette manière de voir. Il en fit deux maladies indépendantes et me concéda de suite que la maladie de Morvan était bien la lèpre mutilante ; tandis que la syringomyélie, dit-il, ne présente rien de commun avec celle-ci, et constitue une affection spéciale qu’on ne saurait confondre avec la lèpre. De mon côté j’avais soutenu, qu’à part la maladie de Morvan, qui était indubitablement la lèpre mutilante, la syringomyélie n’est point une entité morbide ; mais un syndrome appartenant à une foule d’affections ; et que parmi les malades dits syringomyè tiques il y avait des lépreux incontestables. Dans la suite de nombreux faits me donnèrent absolument raison, comme on le verra plus loin. Mes contradicteurs se sont encore retranchés derrière le même argument spécieux pour admettre la lèpre. Ils ont réclamé l’exhibition du bacille de Hansen, condition sine qua non, pour eux, de la présence de la lèpre. Nous nous étendrons longuement plus loin sur la valeur de cette objection. Pour le moment qu’il me suffise de dire que bien des lépreux à forme syringorayélique, pour ne pas dire l’immense majorité, ne présentent pas de bacilles de Hansen pendant de longues années et parfois jamais, à moins qu’il y ait complication de tubercules lépreux, de lépromes, ou de macules annonçant une forme mixte.
D’ailleurs mes distingués confrères de l’hôpital Saint-Louis posent en ce moment couramment leur diagnostic de lèpre tropho-nerveuse , en se basant uniquement sur les signes cliniques, et malgré l’absence du bacille spécifique qu’ils ont en vain recherché sur bien de ces malades. A cette objection j’ai répondu : le lupus érythémateux est unanimement considéré, depuis Besnier, par tout le monde, comme appartenant à la tuberculose, et pourtant on n’a jamais pu y déceler le bacille de Koch. En outre, chez bien des malades, que j’avais déclarés lépreux, des distingués dermatologues n’y ont vu que de la syringomyélie pendant des années. Mais plus tard, au bout de 3, 5 et même de 8 ans, la maladie ayant évolué, des tubercules ou lépromes ont apparu et alors le bacille de Hansen fut constaté par tout le monde ; ce qui a confondu mes contradicteurs ; aussi à l’heure qu’il est, posent-ils tous leur diagnostic de lèpre se basant uniquement sur les signes cliniques, et cela tant à l’hôpital Saint-Louis qu’à l’hôpital annexé à l’Institut Pasteur de Paris dont le directeur est le Dr Martin. Or la partie me paraît définitivement gagnée.
Quelque temps après ma communication à l’Académie, le bacille de Hansen a même été trouvé chez quelques lépreux de la Bretagne par le Pr Strauss. On n’a donc plus qu’à tirer l’échelle. Le lecteur qui désirerait suivre cette polémique dans toutes ses péripéties n’a qu’à voir mes deux ouvrages : Les lépreux ambulants de Constantinople et La contagiosité de la lèpre , parus chez l’éditeur Masson, à Paris, l’un en 1897 et l’autre en 1908.
Or la lèpre survit toujours en Bretagne, et la soi-disant nouvelle maladie, dénommée d’abord panaris analgésique et plus tard par Charcot, maladie de Morvan, n’est que la lèpre mutilante. Enfin bien des malades, si disparates les uns par rapport aux autres, aux déformations amyotrophiques des mains avec griffes d’Aran-Duchenne (de Boulogne), englobés dans l’entité morbide nouvelle dite syringomyélie , ne sont que des lépreux classiques ou bien des lépreux frustes, atténués. Des rectifications de diagnostic effectuées par des princes de la science eux-mêmes, avec la plus grande probité scientifique, qui ont avoué leur erreur après avoir bien étudié leurs malades une seconde fois après ma communication à l’Académie, vinrent enfin clore la discussion et me donner définitivement raison, devant les plus doctes assemblées scientifiques: la
Société des médecins des hôpitaux de Paris et l’Académie de médecine. La cause est donc définitivement entendue, comme on dit au Palais.
Il était à prévoir que la lèpre devait survivre dans l’Armorique. En effet une maladie essentiellement héréditaire (malgré les dénégations théoriques ; voir L'hérédité de la lepre par Zambaco, Masson, Paris, 1908) qui, pendant des siècles, a ravagé cette contrée, qui laissa des souvenirs ineffaçables encore bien vivaces que le voyageur rencontre partout tant dans les villes que dans les campagnes et les plus petits hameaux de la Bretagne, ne pouvait disparaître comme par enchantement sans laisser des traces à la queue leu-leu. Le peuple Breton conserve à l’heure qu’il est les dénominations de kakous, caquets, cagneux, cachets, capots, cordiers, aux descendants des lépreux, qui habitent encore les localités où l’on isolait les lépreux, leurs ancêtres.
Dans le Finistère, dans le Morbihan, dans les Côtes-du- Nord, partout dans l’Armorique, on désigne encore les anciennes localités jadis habitées par les lépreux sous les noms de léproseries, de corderies, de madeleines, de caquineries, de cimetières de pourris (où poussent d’excellents légumes), de pont de lépreux, de trou de lépreux, lande de lépreux. Lamhezellec , situé à une demi-heure de Brest, veut dire mot à mot village de lépreux. Les désignations conservées encore Roz-an-Ohlan (maison du malade), Arc’hlandi (pont du lépreux), Poulic-af-Lor (fosse de lépreux), l’île de Tudyou, île aux lépreux, sont des souvenirs du grand nombre de lépreux en Bretagne, ainsi que les nombreuses fontaines des Kakous. Dans plusieurs anciennes églises, j’ai pu voir la porte réservée aux Kakous, bien que murée actuellement; exemple l’église de Faou dont la construction remonte à i64o, d’après une inscription conservée sur le mur.
A Saint-Gouesnou, nous avons visité avec le Dr Leseleuc une église construite en 1608, selon la chronologie gravée à droite de la porte d’entrée. Nous avons trouvé aussi la petite porte conduisant sous le clocher, à un espace carré réservé aux Kakous, ainsi que leur bénitier spécial. A Ploumiliau- Moëdec (Côtes-du-Nord), existent encore les guérites dites Ti-an-Raour (maison de lépreux) annexées aux églises, d’où les lépreux entendaient l’office sans être vus par les fidèles sains. On leur passait le pain bénit au bout d’un bâton. La
lyo LA LÈPRE A TR A VERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES
croisée grillée du lépreux existe encore à la cathédrale de Quimper. Mais la guérite a été démolie peu avant notre visite.
Rochas ( Les Parias de France et d’Espagne) rapporte un fait historique à signaler : un Kakous ayant osé prendre de l’eau bénite dans le grand bénitier commun eut la main abattue d’un coup de sabre par un militaire, et le peuple cloua cette main au-dessus de la grande porte de l’église pour avertir qui de droit.
L’abbé Péron et M. Luzel, membre de la Société archéologique, conservateur des archives de la ville de Quimper, deux érudits Bretons, m’ont fourni des informations très importantes sur les maladreries et les kakouseries qui étaient nombreuses autour de Quimper, jusqu’à la première révolution de 1792.
Dans la collection des chants populaires de la Basse-Bretagne, que publia Luzel, figure uue chanson intitulée L’enfant du lépreux , que l’auteur a entendu lui-même chanter à Plouaret en i863. En voici trois strophes.
« L’enfant de cinq ans disait en arrivant à la maison :
J’ai un petit frère sur la montagne A qui l’on a bâti une maison neuve peinte en blanc,
Gomme celle qu’on bâtit aux lépreux ;
Je vais laver la chemise à mon père;
Il y a trois ans qu’elle n’a été lavée;
Je crains qu’elle ne soit pourrie sur lui. »
En voici une autre qu’il a entendu chanter à Plouigneau, près Morlaix : Iannik demande à ses parents d’épouser Marie Tili ; il lui est répondu : vous n’épouserez pas une lépreuse. Il se rend alors au pardon de Sainte-Anne d'Auray avec la lépreuse pour demander grâce à Dieu, pour manger dans la même écuelle et coucher dans le même lit.
Il revient du pardon, après avoir gagné la lèpre, et Marie Tili répète en arrivant à Morlaix :
« J’ai aimé dix-huit clercs et je leur ai donné la lèpre à tous ; mais Iannik me brise le cœur. »
Je me permettrai de faire remarquer que si Marie Tili a infecté dix-huit clercs, plus Iannik, c’est qu’elle avait tout simplement la grosse vérole et non la lèpre, deux maladies toujours confondues ensemble depuis la plus haute antiquité jusqu’à nos jours, soit dit en passant.
LA SURVIVANCE DE LA LÈPRE EN BRETAGNE 191
La survivance de la lèpre en Bretagne. — Douze ans après notre enquête en Bretagne sur la survivance de la lèpre qui fut le sujet de notre communication à l’Académie de médecine de Paris, le 23 août 1892, le Dr Plateau, de Quimper, Breton du Finistère, soutint sa thèse inaugurale (le 18 mai 1904) devant la Faculté de Paris, intitulée Recherches historiques et topographiques sur la lèpre en Bretagne et sur ses rapports avec le syndrome de Morvan.
Nous avons dit et, si nous ne nous abusons, prouvé que le mal de Morvan , parésie analgésique des extrémités, n’est que la lèpre mutilante, parfois classique, souvent atténuée. La symptomatologie est absolument identique dans la lèpre mutilante : panaris multiples indolores, tout comme dans la prétendue maladie nouvelle, déformations des mains, chute des phalanges, comme on les voit encore dans les foyers actifs de la maladie, etc.
En outre, dans la syringomyélie de Charcot, variété de la maladie de Morvan selon cet illustre maître, qui rappelle très souvent Y atrophie musculaire progressive Aran-Duchenne , il s’agit bien souvent de lèpre encore, ainsi que nous l’avons démontré. Nous avons mis hors de doute cette confusion sur des malades soignés dans les services nosocomiaux des plus grands maîtres parisiens, qu’ils considéraient comme des types de syringomyélie, lorsqu’il ne s’agissait réellement que de lépreux classiques (services de Charcot, de Potin, de Strauss, etc.).
D’ailleurs cette confusion fut reconnue, avouée, et le diagnostic rectifié de la meilleure bonne foi, après notre communication à l’Académie, par des confrères éminents tels que le Pr Pitres, de Bordeaux, un des élèves les plus distingués de l’école de la Salpétrière (séance de l’Académie de Paris de juillet 1893), par le Pr Chauffard, et le Pr Sussa, de Lisbonne, également disciple distingué du Pr Charcot, etc.
Nous avons prouvé qu’en Bretagne les formes les plus classiques de la lèpre, la tubéreuse même et la maculeuse survivent, et que les formes atténuées, frustes n’y étaient pas rares (Communication à l’Académie, voir aussi les Lépreux ambulants de Constantinople). Dans ces publications la reproduction de tels malades par la chromolithographie coupe court à toute controverse.
Mon savant confrère, le Dr Jeanselme combattit mes opi-
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nions dans un remarquable travail paru dans la Presse médicale en 1897. De son côté, il exige absolument l’exhibition du bacille de Hansen pour diagnostiquer la lèpre. Je doute que les léprologues consommés partagent son avis. Est-ce que, encore une fois, dans le lupus érythémateux, admis par tout le monde, comme de nature tuberculeuse, on a jamais constaté le bacille de Koch. Besnier se basa, comme critérium, sur l’inoculation aux cobayes qui deviennent tuberculeux. La lèpre n’étant pas transmise aux animaux, cette démonstration est impossible. Mais la clinique suffit pour poser le diagnostic.
Le Dr Plateau, élève du Dr Jeanselme, voit par les yeux de son maître et maintient la maladie de Morvan comme maladie indépendante de la lèpre.
Mais ce qui me paraît tiré par les cheveux, c’est lorsqu’il dit : « Ne pouvant nier la similitude absolue entre la lèpre mutilante et la maladie de Morvan, la lèpre peut parfois ressembler à la maladie de Morvan et alors il s'agirait d’une lèpre fruste à type syndrome de Morvan ! » L’arrière-petite-fille, de naissance toute récente, donnerait à la grand’mère son titre de famille, tout comme dans un arbre généalogique une branche jeune rabougrie, dégénérée, aurait la prétention de décerner son nom au vieux tronc primitif! Je doute que le Dr Plateau ait convaincu ses lecteurs. 11 admet pourtant qu’il y a des lépreux classiques avérés en Bretagne. Le fait est indéniable. Mais notre confrère ne veut pas que la lèpre soit atténuée, quelque peu modifiée par le temps et par les conditions ambiantes, au point de déroger, pas beaucoup cependant, au tableau des formes classiques, parfaites, données par les auteurs comme caractéristiques. Cependant, en nosologie, en général, on admet et il y a incontestablement des cas typiques et des cas légers, à peine ébauchés. Dans les foyers actifs même de la lèpre, on trouve actuellement, à côté de malades à séméiologie complète, des exemples de lèpre à peine esquissée. Et cependant les malades censés atteints de la nouvelle maladie, de celle de Morvan, sont absolument identiques, comme symptômes et comme mutilations, aux lépreux atteints de la forme mutilante désignée encore dans certaines contrées sous le vocable de maladie de Saint-Antoine. Ces faits ne sauraient échapper à la sagacité d’un observateur de l’envergure du Dr Jeanselme.
LA SURVIVANCE DE LA LÈPRE EN RRETAGNE
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Dans les léproseries de l’ancien et du nouveau continent de tels malades sont très communs. Est-ce qu’on va les distraire de leurs congénères et en faire une classe de malades de Morvan et de syringomyéliques, à côté des autres éléphantiasiques typiques ? Tous les médecins de la marine domiciliés à Brest, anciens directeurs de léproseries, sont de mon avis.
Le Dr Corre m’écrivit une lettre dont j’extrais le passage suivant. « Je suis avec vous; vous êtes pleinement dans le vrai, lorsque vous identifiez le mal de Morvan avec la lèpre mutilante. » Il me dit aussi avoir rencontré autrefois au lieu encore appelé Poublic-à-Lor, à Brest, des types très suspects que, rétrospectivement, il a rapprochés des lépreux. Ici et là, dans la campagne, où la mendicité s’est réfugiée, il a rencontré chez des cheminots des mutilations et des déformations atrophiques qu’il considéra comme des manifestations d’une lèpre modifiée. Il estime que la lèpre n’a jamais disparu de la Bretagne et qu’elle y persiste encore sous des formes frustes qui expliquent sa moindre contagiosité. Le Dr Corre admettait la contagiosité, mais à un très faible degré. Bref il n’a pas hésité à me donner raison et à considérer la maladie de Morvan et la syringomyélie de Charcot comme de la lèpre méconnue. Il ajouta que dans une autopsie d’un Béribérique, relatée par le Dr Treille, il constata dans la moelle une vraie syringomyélie. « Je suis donc avec vous. A mon avis vous êtes pleinement dans le vrai. Courage et succès. » Le Dr Corre était un homme de science qui fit de remarquables travaux. Il étudia la lèpre dans les colonies. C’était un ancien médecin de la marine. Dans une autre lettre, il nous dit, à propos des symptômes du mal de Morvan, prétendus pathognomoniques: «ce n’est pas avec des plus et des moins dans l’intensité et la fréquence de tels ou tels symptômes qu’on établit des différenciations entre les maladies similaires. On a été trop prompt à vouloir faire du neuf au dépens du vieux perdu de vue. Puis nombre d’incompétences en matière lépreuse ont apporté le poids d’une autorité très discutable, locale ou académique, pour contribuer à la diffusion d’une erreur nosologique. »
Le Dr Plateau, Breton lui-même, a voulu laver son pays de toute macule de la survivance de la lèpre, comme d’une avanie. Et pourtant, il reconnaît également qu’on y rencontre
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encore de nos jours des lépreux classiques, indéniables; fait que nous avons été le premier à constater, mais bien vérifié, depuis, par d’autres confrères. Selon lui les habitants de la Cornouille bretonne, dont Quimper est la ville principale, avaient la lèpre, tout comme ceux de la Cornouille anglaise ou Cornwall. Saint Finnan, qui en était originaire, était lépreux. On le désignait sous le nom de lobhar ; il vécut dans le vne siècle. Les ancêtres des habitants de l’Armorique étaient les % Bretons de file de Bretagne ; est-ce que ceux-ci auraient transporté la lèpre dans la Bretagne française, dit-il ? Nous avons soutenu et nous croyons avoir prouvé que les Phéniciens, qui ont établi des colonies bien avant dans l’Armorique, ont été, selon toutes les apparences et toute logique, les premiers à y introduire leur maladie ethnique, le morbus phéniciens qui, incontestablement, était tout bonnement la lèpre.
Selon le savant archéologue Trévédy, que nous avons connu lors de nos recherches scientifiques en Bretagne, à la science duquel nous avons puisé d’importants renseignements, il y avait dans la haute Bretagne bien des femmes nobles lépreuses, avant le xlc siècle, il est possible que les croisés à leur retour de la terre sainte aient provoqué une exaltation de la lèpre. Mais nous répéterons qu’ils étaient tout autant pourris par la vérole que par la lèpre, et que celle-ci ravageait déjà depuis longtemps la France, l’Italie et toute l’Europe.
Lobineau, historien de la Bretagne, dit que dans le Bol > arrondissement de Saint-Malo (Ile-et-Vilaine), des nobles dont les femmes seraient devenues lépreuses, convolaient à de nouveaux mariages, en 1199, avec l’autorisation de Rome: car les lépreux étaient considérés absolument, comme morts. Et de fait, en les séquestrant dans les léproseries, 011 célébrait pour eux l’ofFice des morts. Les barbiers étaient alors appelés pour constater la lèpre ; et les lépreux de la léproserie voisine étaient aussi nommés experts.
Les léproseries étaient appelées ladreries , maladreries, caqui neries, meselleries ; et les lépreux ladres , malars , caquins, ca~ queux ou kakous, méseaulx ou méselleux. En Bretagne, il n’y avait pas d’établissement qui réunît dans un aeul édifice tous les lépreux, comme cela avait lieu ailleurs en France; mais chacun avait sa petite cabane ; et ces agglomérations constituaient des villages de lépreux, comme nous en avons vu en Orient, dans les îles de l’Archipel, en Crète et en Anatolie,
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En i536 les léproseries se vident en Bretagne. Les caqueux peuvent circuler, voyager; mais ils auront leur marque, un placard rouge de quatre doibtz de large en croix , et de autre costé un bleu de mesme largeur. Au xvne siècle (le 23 août 1693) les léproseries furent transformées, par décret royal, en établissements hospitaliers.
La lèpre a donc ravagé pendant des siècles la Bretagne et ses souvenirs y sont très vivaces. Un proverbe breton dit : Les gars de la Madeleine ne se marient pas sans peine . A l’heure qu’il est encore on les évite et on les stigmatise. Eugène Herpin a publié, dans la Revue des traditions popidair es, une note fort curieuse montrant combien y était répandue la lèpre au moyen âge et même à une époque plus tardive. Emile Souvestre s’occupe également, dans son livre les Derniers Bretons , des corderies et des Madeleines.
Lors de notre voyage dans le Morbihan, nous avons pu constater, avec notre savant confrère le Dr de Closmadeuc, que le peuple conserve les mômes préjugés à l’égard des Cordiers ou Kakous, qu’Ambroise Paré à l’égard des Ladres blancs.
D’où venaient les ancêtres ces lépreux kakous ? L’expression homines dicentur esse de Lege et in vulgari verbo cacosi nominantur (statut synod, 1 436) semble indiquer qu’on les considérait comme d’origine juive (de lege judaïco). D’après cette thèse, ce sont les Hébreux qui auraient importé la lèpre en Bretagne ; ce qui est une erreur. Car ce sont les Phéniciens qui l’y ont colportée. Nous avons suffisamment insisté sur ce point. Puis vint la légende que les cacous ou kakous, Hébreux, ont fait la corde dont on a garotté le Christ. Le fait est que ce sont les sémites voisins des Hébreux, les Phéniciens, qui ont transporté la lèpre en Bretagne. Mais les enthousiasmes sont difficiles à détrôner ; auprès des partisans à outrance d’une légende et contre le mouvement populaire enraciné de misoseïsme on doit longuement lutter.
Au voisinage de la mer jusqu’au cap Sizum, à l’extrême pointe du Raz (dans le Finistère, sur l’océan Atlantique), les désignations cadastrales et les traditions populaires placent le séjour des lépreux le long de la voie romaine de Corhain qui aboutit à Troguer, à la baie des trépassés. Dans le cap Sizum, on trouve les trois principaux genres de refuges affectés aux lépreux: chapelles de Madeleine, les léproseries nom-
mées en Basse-Bretagne Orchlaon (ce qui se traduit par le mot Maladrerie) et les corderies.
Le Dr de Closmadeuc s’est occupé des monuments mégalithiques et des signes qui y sont gravés qu’il a reproduits dans ses mémoires aussi nombreux que savants. Le Dr Letourneur les a interprétés et les a attribués aux Phéniciens. C’est ce que je me suis appliqué à démontrer aussi dans une brochure intitulée Les monuments mégalithiques de l’ Armorique et leurs sculptures lapidaires , en 1902 (Voir à la fin de cette Anthologie).
Le Dr Calmette, médecin-major de ire classe à Quimper (Finistère) en 1892, a bien voulu me guider et m’aider dans mon enquête sur la survivance de la lèpre en Bretagne; ce dont je lui exprime derechef tous mes remerciements.
Pendant l’examen des recrues, il a observé un grand nombre de jeunes gens ayant les doigts mutilés ou les mains déformées, les doigts fléchis, les muscles interosseux atrophiés, avec anesthésie. Naturellement, ces jeunes gens étaient refusés par le conseil de révision, comme impropres au service militaire. On les qualifiait de malades de Morvan ; lorsque certes ils étaient bel et bien lépreux, plus ou moins atténués, je le veux bien.
Mon ami, le Dr de Closmadeuc, ancien interne des hôpitanx de Paris, a bien voulu m’envoyer des notes sur les kacous ou cordiers de la Bretagne, dont j’extrais ces curieux renseignements : Les Kakous du bourg de Meucon supplièrent le duc de Bretagne de leur permettre de changer de métier et de fabriquer des fouaces. L’autorisation leur fut accordée; mais à condition qu’ils donneraient à leurs fouaces la forme d’une écuelle dont le bord imiterait une corde qui rappelât leur première industrie. Depuis cette époque les Meuconais continuent à fabriquer des fouaces (brioches) de la même forme qu’ils viennent vendre à Vannes, sur la place de Lisses, les jours de marché, ainsi que nous l’avons vu nous-même. Selon mon honorable confrère aussi, le peuple breton croyait que la lèpre fut introduite en Armorique par les Juifs, après la prise de Jérusalem par les Romains. C’est à cause de cette erronée croyance qu’on appelait les kacous cordiers juifs . Ils subissaient absolument les mêmes prohibitions pour leur entrée aux églises, leur circulation dans les rues, l’achat de comestibles, etc., que les lépreux. Les natifs étaient inscrits