DESSINS DES PHÉNICIENS OU GRA VU RE S LAPIDAIRES
de Guingamp en Bretagne. C’est là une localisation endémique qui diffère de ce qu’on observe à Paris où circulent de nombreux lépreux qui ont contracté la maladie dans des foyers exotiques, par contagion. Mais, ajoute notre éminent ami : « Cette contagion n'existe plus dans nos climats. » Prenons acte de cette déclaration qui confirme l’opinion que nous soutenons depuis près de 3o ans !
Cependant le Dr Hallopeau a isolé six des lépreux admis à l’hôpital Saint-Louis de Paris, il y a trois ans, dans Le pavillon Gabriel , placé sous sa direction, pour prévenir toute contagion. Il a donc fini par reconnaître que celle-ci n’est pas à craindre à Paris. Mieux tard que jamais. D’ailleurs, ainsi que nous l’avons dit et répété (voyez La contagion de la lèpre en l’état de la science, Masson), de tout temps les lépreux hospitalisés à Saint-Louis, dans les salles communes à côté de malades atteints d’eczéma, d’ulcères, etc., sans la moindre précaution, n’ont contagionné personne ; pas plus que les deux cents lépreux, en chiffre rond, richards exotiques qui circulent partout dans Paris et fréquentent les hôtels, les cafés, les théâtres, le grand et le demi-monde.
Quoi qu’il en soit, après cette digression que nous avons crue utile, pour constater que notre éminent collègue a renoncé à son intransigeance ultra-contagionniste d’autrefois — ce qui nous cause une indicible joie, en nous donnant gain de cause — nous continuons à retracer les paroles de notre excellent ami : « La seule explication possible de ce fait (la non-contagiosité de la lèpre à Paris) nous paraît être dans l’armure insuffisante de nos moustiques. Le bacille de Hansen ne se multiplie pas dans l’épiderme ; il faut qu’il soit introduit profondément dans la peau pour qu’il puisse y fructifier. » (Nous remarquerons que ce n’est là qu’une hypothèse gratuite): « Autrement tous les malades atteints d’érosions cutanées,' qui sont dans nos salles de Saint-Louis, seraient infectés par les milliers de bacilles qui sortent chaque jour des fosses nasales de la plupart de nos lépreux. Les moustiques de Bretagne ne diffèrent pas de ceux de Paris. On ne concevrait guère non plus la propagation par le milieu ambiant. Reste l’hypothèse d’une transmission héréditaire. C’est la plus vraisemblable, bien que les parents de nos deux Bretons lépreux ne sont pas lépreux. Faut-il admettre avec Zambaco, que la transmission peut sauter une génération ? Nous
ne le pensons pas. Nous ne concevons pas le bacille latent pendant toute l’existence d’un individu qui serait susceptible de la (lèpre) communiquer à ses enfants. On sait que le véritable générateur n’est pas toujours celui qui passe pour tel. C’est là sans doute l’explication des faits. » Ce qui veut dire que ce grand nombre de lépreux indigènes, Français, Bretons et autres, sont tous des bâtards, et que leurs pères, non les putatifs, mais les réels étaient lépreux. Je n’essayerai pas de combattre cette thèse que des lépreux voyageurs, inconnus et jamais vus, aient eu un grand succès auprès des Françaises, leurs maîtresses, — - qu’ils n’ont jamais contaminées du reste, — et qu’ils aient transmis la lèpre aux produits de leurs amours clandestines, tant en Bretagne que dans les autres localités où la lèpre est très sporadique.
Le Dr Hallopeau passe ensuite en revue devant les congressistes quelques lésions lépreuses qu’il a observées, savoir Yurétrite suppurative avec bacille de Hansen (nous pensons que si ces individus. avaient contaminé les femmes avec lesquelles ils ont coïté légalement ou clandestinement, le Dr Hallopeau, contagionniste militant, n’aurait manqué de le dire pour démontrer ses convictions). De plus, Hallopeau aurait vu des ostéopériostites, des lymphangites, des érythèmes noueux sans bacilles et enfin des alopécies . 11 considère donc l’alopécie nomme assez fréquente dans la lèpre ; sur 9 lépreux de son service, 2 ont eu une raréfaction des cheveux qui étaient en même temps minces et en clairières ; chez un troisième, il existait des foyers d’alopécie disséminés. Or, il est d’accord avec la description des lépreux bibliques, mais en désaccord avec les léprologues contemporains qui déclarent tous n’avoir pas vu la calvitie lépreuse, si ce n’est lorsque des lépromes siègent sur le cuir chevelu, ce qui est rarissime.
Pour compléter ce qui a été dit sur la lèpre dans ce congrès de Lisbonne, nous devons mentionner que le Dr Nèisser prit la parole à la même séance pour dire que la muqueuse nasale, selon lui, n’est pas toujours le foyer primitif de la lèpre, et que les moustiques ne sont pas les intermédiaires de la contagion. Il n’est pas disposé non plus à accepter l’hérédité ; il est toujours d’avis de surveiller très étroitement tous les cas de lèpre, dans tous les pays, pour prévenir le reflambage des épidémies de jadis. Pour ce distingué confrère la contagion seule doit être incriminée.
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La survivance de la lèpre en France. Maladie de Morvan, syringomyélie, sclérodactylie, morphée. — En l’année 1892, en comparant les nouvelles maladies créées par l’éminent Pr Charcot (maladie de Morvan et syringomyélie) avec les diverses formes de la lèpre dont l’étude m’occupait depuis plusieurs années, j’arrivai à la conclusion que celles-ci n’étaient que la lèpre antique tout à fait classique et parfois plus ou moins atténuée ou fruste. Je m’adressai donc à l’illustre professeur ot lui exposai mes idées. Mais Charcot me répondit que la lèpre avait disparu de la France, depuis plus de deux siècles, et que la maladie de Morvan et la syringomyélie (qu’il fusionna plus tard en une seule entité morbide à deux variétés) avaient échappé jusqu’alors à l’observation des plus sagaces cliniciens. Elles ri avaient donc rien de commun avec la lèpre.
Nous avions aussi remarqué que depuis quelque temps les journaux d’Angleterre, d’Allemagne et d’Autriche signalaient souvent des faits isolés, étiquetés maladies de Morvan ou syringomyélie, et qui n’étaient, pour nous, que des cas de lèpre, mutilante ou nerveuse, classique ou bien modifiée et larvée.
La lecture de ces observations, lorsqu’elles n’étaient pas inconcluantes par leur écourtement, édifie suffisamment ceux qui se sont occupés de la lèpre d’une manière spéciale, et qui sont en état de la reconnaître même à ses esquisses les plus incomplètes. Tout donc portait à croire que le jour où un léprologue se mettrait à la besogne, il dépisterait la lèpre dans ces divers pays, et qu’il arriverait à la conclusion que, tant en France qu’ailleurs, la lèpre survit toujours comme reliquat du terrible fléau qui ravagea l’Europe pendant plusieurs siècles, jusqu’à la fin du moyen âge. Une confirmation de ce que je viens d’énoncer se trouve dans un récent article inséré dans les journaux : un confrère germain signala dans une localité allemande, à Memel, la présence de plusieurs lépreux passés inaperçus jusqu’alors. Cette communication eut lieu le 12 octobre dans le cercle médical de Berlin ( Progrès me'di cal du i4 octobre i8g3). 11 était donc à prévoir, que l’éveil étant donné, des constatations pareilles allaient se suivre en nombre. C’est ce qui est arrivé. Bien des malades présentant le tableau le plus complet des nouvelles maladies forgées de toutes pièces par des hommes éminents d’ailleurs, mais qui n’ont pas eu l’occasion d’étudier la lèpre cliniquement, ne
sont que des lépreux. Des autorités même n’ont point songé à la lèpre, étant convaincues que la maladie avait disparu totalement et définitivementt de l’Europe centrale depuis 1695, époque à laquelle un édit de Louis XIY supprima toutes les léproseries de France, faute de lépreux.
Ce qui est déjà édifiant c’est que, après mes communications à l’Académie de médecine de Paris, plusieurs cliniciens se sont livrés à l’étude spéciale de la lèpre et ont effectué l’unification de toutes ces maladies nouvelles avec la lèpre : panaris analgésique ou mal de Morvan, syringomyélie, morphée, parfois la sclérodermie et la sclérodactylie. Tous les confrères distingués de la Marine française, qui ont observé la lèpre dans les colonies, et avec lesquels j’ai eu la bonne chance de me mettre en relation, ont partagé mes opinions, ainsi que les léprologues du Brésil, de la Colombie, de San Salvator, du Mexique, etc., dont plusieurs ont eu l’amabiliîé de m’annoncer leur adhésion ; tandis que les savants confrères, qui se livrent à des études spéculatives dans leurs cabinets et qui n’ont fait la connaissance de la lèpre qu’à distance, ont continué à scinder la grande classe de la léprose et à faire des entités morbides distinctes et multiples, selon sa répartition géographique. Il en résulte que, toutes choses égales d’ailleurs, ce qui est lèpre manifeste dans les localités lépreuses, se trouve tout autrement considéré et dénommé lorsqu’il apparaît dans des endroits oii l’on avait prétendu que la lèpre n’existe plus. Erreur profonde que j’ai eu l’honneur de prouver. Ce qui frappe, d’ailleurs, c’est l’absence complète de la maladie de Morvan, de la syringomyélie, de la Morpliée et de toutes ces maladies de nouvelle création partout où la lèpre sévit avec activité et violence et où se rencontrent des confrères connaissant la maladie. Mais cette mode fut progressivement périmée ou bien s’est restreinte de plus en plus, grâce à l’appui qui m’a été fourni par des cliniciens émérites, tels que Hardy, Potain, Besnier, Quinquaud, Pitres, Debove, Chauffard, Grasset, Baymond...
Ainsi, il 11’y a pas, à ma connaissance, de cas de mal de Morvan ou de syringomyélie au Brésil, aux Antilles, aux Marquises, à l’île de la Réunion, en Colombie, à Haïti, à Sandwich, à Constantinople, ni dans toutes les localités lépreuses que j’ai visitées, et où la lèpre règne toujours en maîtresse. Je ne sache pas non plus qu’on ait observé de tels exemples
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en Norvège. Et bien que, mon distingué confrère et ami, le Dr Hansen de Bergen, paraisse disposé à maintenir la syringomyélie, comme entité morbide, jamais il n’a vu un seul cas de cette affection, soi-disant indépendante de la lèpre, en Norvège. On a voulu, pour essayer de différencier la lèpre d’avec ces nouvelles entités morbides se baser sur la fréquence plus ou moins grande ou l’acuité de tel ou tel phénomène dans l’une ou dans l’autre ; c’est là un procédé bien défectueux, lorsqu’il n’y a pas un seul symptôme inhérent, propre, exclusif à chacune d’elles, qui autorise cette séparation.
C’est bien surprenant, n’est-il pas vrai, que le mal de Morvan, la syringomyélie, la morphée et consorts fassent absolument défaut partout où la lèpre se trouve à l’état endémique ou d’activité ; et que toutes ces nouvelles affections se rencontrent uniquement dans les foyers éteints de la maladie, et réputés ne plus présenter aucune trace de lèpre. Prétention d’ailleurs qui a dû être réformée après notre constatation parlout en France, à Paris aussi bien que dans les départements, non seulement de la lèpre atténuée, mais aussi de la lèpre classique, de la lèpre léonine même.
Il y avait déjà quelque temps que la lecture des travaux publiés sur le mal de Morvan et sur la syringomyélie avait éveillé mes soupçons sur le déguisement que pourrait affecter la lèpre par son atténuation ou par la modification de ses processus, consécutivement à la dilution de la morbidité dans les foyers éteints. Les croisements incessants des populations et leur participation aux progrès de la civilisation atténuent les vices héréditaires et améliorent successivement le bienêtre des masses. Par les progrès de l’hygiène en lutte contre le paupérisme si favorable à toutes les maladies de misère, dont la tuberculose et la léprose constituent les principaux tributaires, ces maladies doivent diminner et diminuent de fait de plus en plus.
J’avais déjà exprimé dans plusieurs mémoires, bien timide ment pour commencer, mes croyances sur l’identité de la lèpre et de quelques-unes de ces nouvelles maladies dont l’école de la Salpêtrière a été le grand promoteur et même l’instigateur. Mais combattre les idées régnantes patronnées par les princes de la science, ce n’est pas chose facile. On exigeait de toutes parts une démonstration péremptoire que j’ai pu enfin fournir.
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Pour prendre acte dans les Annales de la Science , j’adressai, en 1890, une lettre scientifique ouverte à mon distingué confrère et ami le Dr Thibierge, médecin des hôpitaux de Paris. Cette lettre, parue en avril dans la Gazette hebdomadaire, tendait à établir nettement, que le mal de Morvan et parfois la syringomyélie n’étaient que la lèpre souvent facile à reconnaître à ses signes classiques, mais parfois aussi larvée et plus ou moins métamorphosée.
Dans sa réponse dans le même journal, mon honorable confrère et ami contestait avec talent cette unification, bien qu’il me fournît lui-même des armes pour le combattre. En effet il a lu à la Société des hôpitaux de Paris une communication pour redresser une erreur de diagnostic commise par plusieurs médecins des hôpitaux de Paris qui avaient considéré, pendant des années, un individu bel et bien lépreux, comme atteint de syringomyélie. Or, cette erreur fut signalée par mon contradicteur lui-même d’une manière solennelle.
En 1892, étant à Paris, je me suis mis à la recherche de la syringomyélie et de la maladie de Morvan dans les divers services nosocomiaux, et j’ai pu constater, sans difficulté, que le plus grand nombre de ces malades était dûment lépreux. J’ai même eu le bonheur de faire partager mon opinion par des confrères occupant les degrés les plus élevés de la hiérarchie médicale. C’est ainsi que l'examen d’un malade qui resta pendant onze mois dans le service de feu le Pr Charcot, six mois dans celui du Dr Dejerine à Bicêtre, cinq et six mois, à plusieurs reprises dans les divisions du D1 Hayem à Saint-Antoine, de Broca, de Gombault et de Monod, et partout qualifié de syringomyélitique, l’examen de ce malade, dis-je, me convainquit profondément .de l’erreur commise par tous ces éminents confrères.
Nous avons dit que le Pr Charcot décréta plus tard la fusion des deux individualités nosologiques de nouvelle création, de la maladie de Morvan et de la syringomyélie ; tandis que le Dr Déjérine maintint toujours leur indépendance, leur dualité. Or, ce malade du nom de Marès, qui servit souvent à démontrer dans les cours officiels l’existence incontestable de la maladie de Morvan, ne fut qu’un lépreux méconnu, bien qu’il présentât le tableau le plus accompli de la lèpre la plus vulgaire. Le diagnostic de ce malade ne pouvait être que lèpre sans la moindre discussion, pour tout clinicien qui a vu
la lèpre de près. Et pourtant, son histoire figure dans les archives de médecine, dans les leçons de la Salpêtrière, dans les thèses de la Faculté de Paris, sous la rubrique constante de mal de Morvan.
Voulant étayer mon diagnostic de l’autorité des savants médecins de l’hôpital Saint-Louis, bien plus compétents que les autres célébrités parisiennes qui n’ont pas l’occasion de voir la lèpre, j’ai conduit ce malade, Marès, à cet hôpital, et je priai MM. Hardy, Besnier, Fournier, Quinquaud, Vidal, Hallopeau, Ducastel, Tenesson, d’exprimer leur avis sur son état. Or, tous ces savants confrères ont été unanimes pour reconnaître la lèpre, et me donnèrent officiellement raison. La partie était donc gagnée.
Ce premier succès ébranla les doctrines de bien des confrères très haut placés et impartiaux. Encouragé par ce premier gain de cause, je continuai à parcourir les hôpitaux de Paris où je découvris plusieurs autres lépreux qualifiés toujours de malades de Morvan ou de syringomyélitiques.
Une des plus grandes célébrités contemporaines, le Pr Potain, a bien voulu me montrer un malade couché dans ses salles, considéré aussi par plusieurs chefs de service comme syringomyélitique et que je déclarai lépreux. Cette erreur de diagnostic a été scellée aussi par le jury du bureau central des hôpitaux et par le candidat qui, concluant dans le même sens, obtint sa nomination. Hé bien, ici encore, il ne s’agissait que d’un lépreux classique. Je tiens à honneur de déclarer que l’illustre Pp Potain avait déjà posé le même diagnostic, contrairement à l’opinion de tous ses collègues des Hôpitaux.
Ce qui est plaisant c’est qu’un an après ce concours, le même malade a été donné à un nouveau candidat pour le bureau central. Mais, la maladie ayant évolué, le nouveau jury en fît un lépreux et le candidat également qui fut nommé par approbation. Or, le même malade considéré comme syringomyélitique d’abord et puis comme lépreux servit à la nomination de deux candidats dont les diagnostics furent diamétralement opposés !
Plus tard, les faits pareils se sont de plus en plus multipliés. Des soi-disant syringomyélitiques se sont présentés à l’observation des éminents confrères de Saint-Louis, à Besnier et Quinquaud qui ont redressé les erreurs et prononcé
l’arrêt de lèpre , avec leur haute compétence universellement reconnue. L’attention de plus en plus éveillée amena de nouvelles adhésions, basées toujours sur la rectification de pareilles erreurs de diagnostic. Ainsi le Pr Pitres, de Bordeaux, vint déclarer à la tribune de l’Académie que, après ma communication à cette docte compagnie, il a examiné derechef un malade qu’il avait qualifié de syringomyélitique, devant ses élèves, et qu’il acquit la conviction qu’il s’agissait d’un vrai lépreux, même avec démonstration bactériologique.
MM. Chauffard, Debove, Raymond, ont eu l’occasion de corriger à leur tour des diagnostics fautifs, ainsi qu’ils l’ont déclaré à la Société médicale des hôpitaux de Paris. Tous ces savants confrères sont donc venus à mon aide, et prêtèrent successivement leur précieux concours et leur autorité à l’appui de ma thèse.
Enfin pour établir au grand jour la survivance de la lèpre en France, je me décidai à pousser mes investigations jusqu’en Bretagne, où le panaris analgésique a été tout d’abord observé.
On sait que c’est le Dr Morvan de Lannilis, qui a signalé dans le département du Finistère, où il exerçait, les premiers cas de paréso-analgésie, maladie qui consiste en la succession de plusieurs panaris indolores — à l’encontre du panaris vulgaire qui est une des affections les plus douloureuses que l’on connaisse — et qui se terminait par des mutilations, réduisant souvent les extrémités digitales à des moignons informes. Les détails de cette enquête entreprise par moi sont consignés dans le chapitre de la survivance de la lèpre en Bretagne de ce même travail. Quelques-uns de mes contradicteurs du premier moment, très rigoristes, réclamaient, pour se laisser convaincre, de leur présenter le bacille. Mon bien regretté ami, le Dr Vidal, insista sur ce point lors de ma première communication à l’Académie, en août 1892. Mais d’abord en excellent clinicien qu’il était, il a reconnu la lèpre, ainsi que tous ses collègues de l’hôpital Saint-Louis chez Marès , au seul examen clinique du malade. De plus, ni lui, ni ces messieurs n’ont jamais recours à l’examen bactériologique, lorsqu’il s’agit de diagnostiquer la lèpre soit en ville, soit à l’hôpital. Pourquoi donc cette rigueur apparente appliquée seulement à des malades présentant les signes cliniques les plus tranchés de la lèpre, présentés par moi?
Néanmoins la communication du Pr Pitres à l’Académie de médecine effaça même cette objection ; cet éminent confrère a eu la bonne chance de constater le bacille de la lèpre chez son malade considéré d’abord comme syringomyélitique par lui-même et qu’il restitua plus tard à la lèpre, c’est-à dire après ma communication à cette docte compagnie.
Quelques temps après le Pr Strauss trouva aussi la bactérie spéciale chez un lépreux autochtone de la Bretagne.
Néanmoins je m’empresse d’ajouter que la constatation du bacille n’est pas toujours possible chez les lépreux. J’ai envoyé des doigts entiers de lépreux, atteints de la forme mutilante la plus évidente, aux Prs Bouchard, Vidal, Nocard, Strauss ; et tous m’ont dit ou écrit n’avoir pu y trouver un seul bacille. Le Dr Gombault fît aussi, bien des fois, l’examen des doigts du fameux Mares, spontanément mutilés ou bien amputés par le Dr Monod. N’y ayant point trouvé de bacilles, il en conclut qu’il s’agissait bien d’un cas de maladie de Morvan et non point de lèpre. Or, nous avons vu que ce Mares était un lépreux avéré et reconnu plus tard par tout le monde.
Le Dr Hallopeau, qui exigeait aussi que je lui montrasse le bacille, pour effacer le mal de Morvan de la liste des maladies, a bien voulu se livrer, sur ma prière, à des biopsies chez un lépreux nerveux de son service. Malgré toute son adresse et toute son application, ses recherches sont restées infructueuses ; il n’y a point vu le bacille ; et pourtant le jeune Haïtien dont il s’agit, hospitalisé à Saint-Louis pendant plus d’un an, était incontestablement lépreux pour M. Hallopeau lui-même, ainsi que pour tous ses collègues de Saint- Louis. Donc l’absence du bacille, ou bien sa non-constatation n’autorise pas à exclure la lèpre. Et de ce que des malades, présentant tous les signes cliniques de la lèpre, ne fournissent pas le bacille à l’examen bactériologique, on n’est nullement en droit d’en faire des malades de Morvan ou des syringomyélitiques, et de les distraire ainsi de la léprose, sans s’exposer à faire des erreurs inévitables de diagnostic. Celles commises par les plus grands maîtres de nos jours, dont j’ai mentionné plusieurs, en témoignent.
Tous les sujets atteints du mal de Morvan sont des lépreux. Mais tous les syringomyélitiques ne le sont pas.
Le Pr Charcot et le Dr Déjérine m’ont montré dans leurs services, en 1892, sous la désignation de syringomyélitiques, des
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