‹ La lèpre à travers les siècles et les contréesChapitre 33 sur 124 · LA MALADRERIE DE LESCAR ( PRÈS DE PAU, RA SSES-P YRÉNÉES · texte numérisé non relu

LA MALADRERIE DE LESCAR ( PRÈS DE PAU, RA SSES-P YRÉNÉES

ces bâtiments qui, en i528, furent transformés en hôpital, sous le vocable de Sainte- Catherine les Roigneux pour y entretenir et soigner les pauvres véroles. C’était l’hôpital des roignures, de la roigne de Naples. Plus tard cet hôpital fut annexé à l’hôpital de la Gave. J’ai vu moi-même la plaque de marbre avec l’inscription de l’époque : Hospice des vénériens. La lèpre ayant disparu, les revenus des léproseries furent concédés à l’hôpital des incurables par un arrêt du conseil privé du roi, enregistré au parlement le 27 juillet 1696.

Avant la création des léproseries, les lépreux vivaient éloignés de la ville, dans de petites cabanes, loin des grands chemins, et ils allaient mendier aux portes de la ville. Puis des maisons furent fondées et entretenues par les paroisses. Les églises leur faisaient des dons, et des biens leur étaient légués par testaments. Des bulles pontificales de Léon X (1 5 1 3- 1621) accordaient des indulgences à ceux qui visiteraient les lépreux et leur feraient des aumônes. « Au ixe siècle la lèpre fit d’immenses progrès et les léproseries se multiplièrent. Les lépreux devaient être déclarés par les paroisses. » En 1072, un édit royal confirma l’ordre de Saint-Lazare ou ladre et de Notre-Dame du Mont-Carmel, avec monopole. L’ordre avait le droit de prélever une portion des revenus des léproseries. Ce droit fut maintenu jusqu’au xvie sicle. En i345, les capitouls devinrent propriétaires du gouvernement des léproseries. Ainsi les gouverneurs des léproseries avant cette date étaient rémunérés par les revenus des malheureux lépreux et les capitouls ont dû les indemniser. Enfin en 1696, par un arrêt royal, les revenus des léproseries de Toulouse furent donnés à l’hôpital des incurables.

La maladrerie de Lescar (près de Pau, Basses-Pyrénées). — Hilarion Barthely, secrétaire de la Société des sciences, lettres et arts de Pau, publia, en 1880, un mémoire sur la maladrerie et l’hôpital de Lescar, la maison de Saint-Lazare, Ostau deus malacis de Sent Laze. L’évangile de saint Luc dit : Lazare était couvert d’ulcères, étendu près de la porte du riche dont il implorait en vain la compassion. On l’a confondu avec Lazare de Béthanie ressuscité par le Christ, et la tradition le donna comme patron aux lépreux. En béarnais le mot Laze dérive de Lazare, comme le mot Ladre. La maladrerie de Lescar a été fondée par Gaston IV, le croisé, à sa rentrée de la terre sainte, d’où il apporta une nouvelle maladie, la lèpre,

3oo

en 1099. C’est là une erreur que nous avons redressée. Faget de Baure dit aussi que c’est à Gaston qu’il faut rapporter les premiers règlements concernant les lépreux (page 120).

Nous répéterons que le concile de Lyon, tenu en 552, s’était déjà occupé des lépreux, ainsi que Pépin et Charlemagne. Quoi qu’il en soit un hôpital subsiste encore à Lescar à l’endroit même où jadis était fondée la léproserie.

A Lescar, il y avait aussi un quartier des ladres ou de Sainte- Catherine. C’était encore une maladrerie ou léproserie. La porte d’entrée de l’hôpital actuel qui tombe de vétusté est d’un style roman primitif. Sa construction remonte à 1101. Un arrêt du parlement de Navarre, du 16 juin 1628, mentionne l’existence de cet hôpital Saint-Lazare de Lescar. Une partie de l’édifice servait aux pèlerins et aux pauvres.

Le quartier des ladres ou des lépreux ou de Sainte-Catherine est à l’extrémité de la ville, là même où la voie ferrée traverse le ruisseau Lescoure, près de la route de Pau à Bayonne. Un chanoine de la cathédrale de Lescar, frappé de lèpre, établit là une léproserie et s’y retira (Bordenave, chanoine de Lescar, page 5iô, L'estât des églises cathédrales et collégiales, i643). Le chanoine y fit bâtir aussi une église où il continua de dire la messe, sa maladie lui interdisant de la dire dans les autres églises. Il appela cette église Sainte- Catherine mentionnée dans un arrêt du conseil souverain de Béarn, le 7 août 1 56 1 , sous le nom de temple de la cagoterie de Sainte-Catherine. Nous ferons remarquer que les termes léproserie, cagoterie, maladrerie signifiaient une et même chose dans le Béarn.

Au commencement du xvne siècle, le nombre des lépreux diminuait, et les administrateurs de cette maladrerie avaient à se mettre en garde contre les simulateurs fainéants que le For de la Basse-Navarre condamnait au fouet exemplairement et publiquement par l’exécuteur de la haute justice. Cependant, en 1620, G. Burel, lépreux de cette maladrerie, intenta un procès à B. d’Abeillon, pour le partage des quêtes des lépreux qui s’y trouvaient encore. L’église Sainte-Catherine fut détruite par les troupes protestantes de Montgomery en 1569. Les constructions qui restaient debout à la fin du xviie siècle furent occupées par une hôtellerie. Les bâtiments de la maladrerie ont disparu depuis, sauf quelques murs couverts de lierre, à côté du bureau actuel de bienfaisance.

SOUVENIRS DE LA LÈPRE DANS LE DAUPHINÉ. UNE LÉGENDE 3oi

M. Barthely a eu la bonté de nous confier le plan de la maladrerie Sainte-Catherine et de la léproserie de Lescar, qu’il a levé lui-même.

Souvenirs de la lèpre dans le Dauphiné. Une légende. — Le

Dr Prompt a communiqué à la Société dauphinoise d’ethnologie et d’anthropologie la légende suivante {Le Réveil du Dauphiné, i4 mai 1894) dont nous abrégeons le récit. Au milieu des pentes raides qui descendent de Clavans vers le Ferrund, il y a une oasis verte et fertile dont la population de réformés prit la fuite, à la suite de la révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV, en i685, et chercha un refuge à Magdebourg et dans le Holstein. Parmi les crêtes qui dominent le village de Clavans , on remarque, sur un pic, quelques ruines où les chasseurs de chamois trouvent un abri ; c’est la Tour du lépreux. Un Dauphin de Vienne était allé à la croisade où il emporta de grandes victoires sur les Sarrasins. Il en revint lépreux. Il se réfugia dans une tour qu’il fit bâtir au milieu des neiges. Quelques-uns de ses fidèles vassaux formaient sa garde. Il chassait l’ours et le loup et sonnait du cor pour éloigner les serfs, de crainte de leur communiquer la lèpre. Il possédait un trésor immense, conquis dans les guerres de Syrie. En voyant venir la mort par les progrès de la lèpre, il résolut de mettre ses richesses sous la garde de saint Hugues. Il fit soulever une pierre et y déposa un merveilleux dépôt de pierreries et de monnaies que le lépreux confia à la garde du saint qu’il pria de ne laisser prendre qu’à un homme d’une parfaite vertu ; après quoi il rendit son âme au ciel. C’était le jour de la Saint Jean. Chaque année, ce jour-là, lorsque le prêtre élève l’hostie dans l’église de Clavans-le-Bas, la pierre s’entr’ouvre et ceux qui sont auprès peuvent contempler le trésor du lépreux : des perles, des diamants, des émeraudes, etc., que le Dauphin a pris aux infidèles. Cet éblouissement ne dure qu’un instant, comme un éclair ; après quoi le trésor s’abîme dans les profondeurs de la montagne, la pierre se referme, et cela se répétera jusqu’à ce qu’il y viendra un personnage noble et vertueux à qui saint Hugues laissera cueillir l’héritage du lépreux (mais sans la lèpre). Ce sont là des murmures poétiques des Alpes. En réalité ce sont des ruines d’un signal géodésique construit par un astronome de la famille de Cassini. Ainsi les peuples veulent des miracles et on leur en sert à souhaits, pour aiguillonner leur foi. Ce

qu’il y a à retenir de cette fable légendaire, c’est que la lèpre a laissé des souvenirs, dans le Dauphiné, qui survivent toujours ; sauf la contagion.

La lèpre à Montpellier. — Nous avons visité en 1893, avec feu le Dr Brousse, agrégé de la Faculté, l’emplacement de l’ancienne léproserie de Castelnau, situé à un kilomètre de la ville, sur la rivière le Lez. On y a placé le cimetière de la ville. On l’appelle encore Saint-Lazare. La léproserie ou maladrerie de Castelnau fut fondée au xne siècle, en £ 1 38, par Guillem VI de concert avec sa mère, sur la rive droite du Lez, sous le nom de maladrerie de Saint-Lazare. Il effecta pour l’entretien des lépreux un tiers des droits sur les bœufs ou vaches abattues dans la ville et, par testament, il leur abandonna le moulin sur le Lez et une vigne voisine. Ce moulin existe encore, je l’ai visité moi-même, il y a eu aussi une chapelle dédiée à Saint-Didier et aux mille vierges (Germain, De la charité publique et hospitalière à Montpellier au moyen âge , p. i4). Pendant longtemps on désignait dans les Cévennes, la lèpre sous le nom de mal de sainte main.

Plus tard, la léproserie fut placée sous la protection des comtes de substantion. Elle fut supprimée en 1695, sous Louis XIV, faute de lépreux.

Un décret de l’évêque de Maguelone règle la vie des lépreux de la maison du pont de Castelnau : ils doivent promettre de se donner à Dieu, de ne pas être fornicateurs, ni querelleurs, voleurs, flatteurs ; chacun d’eux dira à la mort de ceux qui lui auront donné l’aumône i3 fois le pater et les 7 psaumes pénitentieux (Aigrefeuille, Histoire de Montpellier , p. 48i).

En face de Castelnau, à la coline de Méric, on trouva des cryptes sépulcrales renfermant des squelettes disposés dans le genre phénicien, avec chambres latérales creusées dans le roc; et à Castelnau même des crânes entourés d’une couronne de cuivre. Ce sont là des preuves indiscutables de la pénétration des Phéniciens, grands propagateurs de la lèpre. L’hercule Tyrien aborda sur les côtes de la Ligurie pour commercer avec les indigènes des métaux des Cévennes et des Alpes. L’archéologue La Ponge me montra à Montpellier le crâne d’un nègre qu’il exhuma à Castelnau d’un ancien cimetière. Certes ce nègre a dû être transporté par les grands navigateurs, les Phéniciens.

LA LÈPRE A MONTPELLIER

M. Fabrège, que j’ai visité dans sa villa Lamartine, auteur de l’histoire Maguelone, m’a appris que ce nom vient à'Ailon, Dieu suprême tyrien Magal qui signifierait, en punique, ville nouvelle, selon Desjardins; ou bien il viendrait de Mégalo, grande île. D’ailleurs Saint-Gilles, port de mer, Narbonne, furent fondés par les Phéniciens, ainsi que Arles située autrefois à l’embouchure du Rhône qu’ils remontèrent, et qui se trouve aujourd’hui à 5o kilomètres de la mer; Maguelone était aussi, jadis, l’avant-port de Montpellier. Elme fut ainsi dénommé par Constantin, en souvenir de sa mère Hélène. Selon Dejardins (Géographie de la Gaule), ce sont les côlons venus d’Orient, d’Asie et de Grèce, qui ont fondé toutes ces villes, ainsi que La Ciotat, Antibes, Nice, Monaco (Monoïcos, [xovoç o mw), Bordeaux, Corbil, ville détruite depuis. Roussillon vient de Ruscino, Rusukmo (rocher de sycomores), nom qui se retrouve sur les murs de Carthage. Cassis vient du mot phénicien Kart , qui signifie ville, et ora Lybica, mot conservé jusqu’à Pline (ioo ans après le Christ). A l’entrée de Marseille il y a l’île de Phénicie. Une voie phénicienne fut appelée, via Herculea, du nom d’Hercule, Melkarth le Tyrien (Dieu fort, adoré à Tyr, Sidon, Carthage et dans toutes les colonies phéniciennes de la Méditerranée). Hercule n’a jamais été un dieu hellénique (Amédée Thiery, Histoire des Gaulois , 1878). On a découvert dernièrement cette route phénicienne grandiose qui, d’après Polybe, existait à l’époque de la 2e guerre punique. Voilà donc des preuves indiscutables de la pénétration, de la colonisation de la Gaule par les Phéniciens et les Grecs, colporteurs de la lèpre (Morbus phenicicus et elephantiasis Græcorum) qu’ils ont propagée dans ces contrées qui en furent ravagées pendant de longues années et qui en conservent toujours les reliquats.

Voici une pièce curieuse que nous avons trouvée aux archives de la ville de Montpellier, datant du xne siècle:

« L’an MDLXXVIII (1678), les consulz ont reçeu au dict hospital et Ladrerie, Jehan Guiraud atteint et déclaré mallade de Lèpre et ladrerie comme afaict apparoir du rapport de Messieurs les docteurs en Médecine et Maistres chirurgiens, moyennant quarante livres Tournois ( Arch . munie., série G.-G.)».

La lèpre survit encore à Montpellier; et, chose curieuse, un lépreux autochtone fut découvert par le Pr Grasset, préci-

3o4 LA LÈPRE A TRAVERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES

sèment dans le village de Castelnau tout près de l’ancienne léproserie. Cet homme n’avait jamais voyagé ; il a la face léonine. C’est un lépreux incontestable ; je dois faire remarquer qu’il ne présente pas de troubles de la sensibilité. Le Pr Kaposi de Vienne publia un cas semblable. Chez un lépreux tubéreux léonin, la sensibilité persistait partout. De notre côté nous avons eu l’occasion d’observer deux fois cette anomalie exceptionnelle. Et Hansen publia aussi un tel cas. Or la conservation de la sensibilité n’exclut pas la lèpre. Le Pr Grasset a intitulé ce cas lèpre tuberculeuse nostras. En outre cet éminent professeur a observé quelques cas remarquables de sclérodermie qu’il communiqua à l’Association française pour l’avancement des sciences, en s’exprimant ainsi : « En comparant la lèpre et la sclérodermie, je vois bien plus d’analogies que de différences entre elles; et je considère ces deux maladies comme n’en formant qu’une seule {Gaz. hebdom. des sciences méd. de Montpellier , 1891, et Progrès médical du 23 janvier 1892) ». Nous sommes absolument du même avis, nous avons longuement discuté, et prouvé l’identité de ces deux morbidités qui n’en forment qu’une seule, dans notre livre Les lépreux ambulants de Constantinople et dans le chapitre sur la Sclérodermie et lèpre de cette Anthologie.

En 1899, feu le Dr Brousse m’écrivit avoir découvert un autre lépreux tubéreux classique, dans un village des environs de Montpellier. Ce lépreux n’avait jamais voyagé; il ne fut jamais en contact avec un lépreux; c’était donc encore un cas autochtone. C’est qu’en médecine on ne trouve, en général, que ce que l’on cherche et que l’on sait chercher.

Lyon. — Lors de notre enquête pour la survivance de la lèpre, en 1893, nous avons fait la connaissance de M. Auguste Bleton qui rendit compte, plus tard, dans le Lyon républicain , du 23 octobre 1906, d’un travail du Dr Drivon, Les anciennes léproseries de Lyon. Il y en avait quatre qu’on appelait aussi maladreries ou maladières. Le Dr Drivon a écrit l’histoire de celle du faubourg de la Guillotière; toutes étaient situées au point d’arrivée des grandes voies de communication. Celle de la Guillotière était au point de jonction des routes de Vienne et d’Italie. On ignore la date de sa fondation; un testament cité par Drivon, stipule à la date de 1 1 46, une donation en faveur des lépreux d’au delà du Rhône. Mais l’établissement est certainement antérieur de plusieurs siècles. Car, un con-

LA LÈPRE A MONTPELLIER

cile tenu à Lyon même, en 583, avait décidé que dans chaque ville il y aura un logement séparé pour les lépreux qui seront nourris et vêtus aux dépens de l’Église. Ce qui prouve l’antiquité de la lèpre, importée par les Phéniciens qui remontèrent la vallée du Rhône. La lèpre eut une recrudescence à l'époque des Croisades. Les Lyonnais dans l’aisance faisaient des legs en faveur des frères déshérités. En plus, ceux-ci venaient quêter en ville certains jours. En i533, il n’y restait que sept lépreux à Balmont et une dizaine à la Madeleine. Des vagabonds vinrent s’établir alors dans ces léproseries où l’on faisait enfermer aussi, sous prétexte de lèpre, des personnes gênantes. Cela fut ainsi jusqu’à l’édit de Louis XIV, promulgué le i3 juillet 1696, qui supprima les léproseries.

L’horreur qu’inspirait la lèpre fut telle que presque partout on détruisit les bâtiments servant d’asile aux lépreux.

Le I)r Chevalier de Roman de Drôme publia un ouvrage intitulé : Histoire de la maladrerie de Voley. L’auteur démontre que la lèpre existait en France avant les croisades et cite à cet effet des documents de l’époque mérovingienne.

Cibrario a aussi consacré un chapitre à la lèpre dans son histoire de l'Économie politique au moyen âge. Ces deux livres s’occupent de la lèpre à Lyon, exclusivement.

L’histoire de l’Eglise romaine prouve que les migrations des Orientaux ont toujours continué depuis les Phéniciens. Car les premiers évêques venaient de Smyrne et l’on prêchait encore en grec dans les églises au ve siècle. Il y a donc eu partout mélange du sang phénicien et grec transmettant ainsi la lèpre qui a survécu à Lyon, comme partout en France.

Nous saisissons l’occasion pour remercier M. Auguste Bleton, archéologue érudit, qui a bien voulu nous fournir de précieux renseignements, lors de notre enquête scientifique dans la ville des corbeaux, Lugudunom (Lyon), qui conserva toujours, comme symbole, l’oiseau fondateur.

Maspero, l’illustre égyptologue, m’a dit qu’il y a à Lyon un lépreux haut placé que tout le monde connaît et désigne.

Le Pr Teissier nous montra un malade syringomyélique type Morvan que nous avons classé parmi les lépreux atténués.

Le Pr Lépine eut la complaisance de nous donner une observation de syringomyélie. Nous en parlerons plus loin.

Ainsi les Grecs aussi ont colonisé la Gaule, d’ailleurs le mot Pyrénées vient de xüp (montagnes de feu); il y aurait eu, Zambaco. Anthologie. 30

3o6 LA LÈPRE A TRA VERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES

autrefois, des volcans ; une autre version, que l’on prête à Platon, c’est qu’il y a eu beaucoup de forêts que la foudre a brûlées (Strabon, L. XV). On prétend aussi que le père des Gascon, fut Hercule le Phénicien. Le mot gave (fleuve) vient aussi du grec r<ï)Xoç, successivement Gau, Gabe, gave. Tous les torrents de Béarn et de Bigorre sont ainsi appelés.

Nous arrivons enfin au terme de notre voyage scientifique dans le midi de la France, à Marseille. C’est par erreur qu’on attribue aux Phocéens la fondation de Marseille. Ce sont les Phéniciens qui les premiers y établirent une colonie. En effet des fouilles ont mis à jour des stèles à chapiteaux phéniciens, avec tètes grotesques pareilles à celles trouvées à Tunis. Les Phocéens, les Ioniens, n’ont été que les successeurs des Phéniciens.

Il y a plus de 60 ans, l’abbé Borgès émit déjà l’opinion que Marseille avait une origine phénicienne. Il s’appuya sur une inscription phénicienne découverte en i845 dans le vieux quartier de la ville. Nous avons vu cette inscription au Musée de Borelli, à Marseille. Elle démontre péremptoirement la colonisation de cette ville par les Phéniciens. Le savant directeur du Musée numismatique de Marseille, M. Laugier, est du même avis.

Un archéologue distingué, Cazalis de Fondouce, président de la Société d’archéologie de Montpellier, nous communiqua la traduction de cette inscription consignée sur le Fac-Similé même qu’il possède. On y lit à l’article 16 : « Tout lépreux et toute personne qui implorera les Dieux et la totalité des hommes qui sacrifient... » Or, les Phéniciens ont précédé les Phocéens à Marseille et leur inscription mentionne la lèpre.

On trouve dans les archives de cette ville, des documents concernant une ancienne léproserie placée sur le chemin d’Aix, où est bâtie l’école communale actuelle. La fontaine conserve toujours le nom de Saint-Lazare, patron des lépreux. Une autre léproserie était à Auriol près de Marseille. L’hôpital des lépreux fut fondé au xme siècle.

Les archives de la ville font mention de donations en faveur des lépreux de ces deux asiles dont les souvenirs se trouvent consignés sur un plan de la ville de Marseille de 1824, qu’on a bien voulu nous montrer à la mairie. Dans les statistiques du département des Bouches-du-Bhône avec Atlas par Villeneuve, 1821, figure un article sur la lèpre à Vitrolles.

LA LÈPRE A MONTPELLIER

Le Dr Valentin étudia la lèpre à Vitrolles situé près du lac de Berre, à une heure de Marseille, en 1807 et 1808. Selon cet auteur, la lèpre existait à Vitrolles de temps immémorial . Il y vit même des lépreux à face léonine et d’autres atteints de la forme mutilante. Il parle d’une léproserie située à Martigues.

En fouillant partout dans la Bibliothèque de Marseille, nous avons mis la main sur une dissertation sur la lèpre qu'on voit à Martiques, en Provence , extraite d’une lettre adressée au Dr Cléphan par M. Joannis, médecin à Aix, datée du i5 octobre 1755. « Dans la ville de Martigues, il y a un hôpital appelé Saint-Lazare fondé depuis un temps immémorial, où sont enfermés tous ceux qui sont attaqués de la lèpre. L’auteur donne une description sommaire de la maladie : tubercules, ulcères, ozène, mutilations des doigts... cette maladie passe des pères aux enfants. Il est rare de voir le mari communiquer la maladie à sa femme, lorsque celle-ci est née de parents sains, quoiqu'elle mette au monde des enfants qui mourront de la lèpre . L’auteur accuse l’abus des poissons. La lèpre est différente de la vérole et le mercure aggrave l’état des lépreux. »

Au port de Bouc Canton de Martigues, on a trouvé un basrelief représentant Astarté portant la statue de Diane d’Ëphèse et s’apprêtant à entrer dans une barque. C’est là un souvenir des Phocéens.

Valentin rencontra des lépreux épars partout autour de Marseille, dont un figure dans l’Alas d’Alibert.

J’ajouterai qu’il en a encore même en ville, à l’insu de bien des confrères qui y exercent.

En 1890, le Dr Arnaud, médecin des hôpitaux de Marseille, fit une communication au Congrès de Limoges sur lasyringomyélie. Un des malades qui faisaient la base de cette étude a été vu par nous à l’hôpital Sainte-Marguerite. C’est un lépreux de la forme tropho-névrotique type. Nous avons donné son observation détaillée dans notre mémoire lu à l’Académie de Médecine de Paris le 9 mai 1893, ainsi que sa photographie. C’est un Corse, nommé Jean-Baptiste, qui ne quitta son pays que pour entrer à l’hôpital Sainte-Marguerite. On sait que les Phéniciens et plus tard les Grecs s’établirent tant à l’île de Sordonnes (Sardaigne) qu’en Corse où dans certains villages perdus dans la montagne on parle encore le grec. Deux autres malades, figurant dans le mémoire du Dr Arnaud, ont été retrouvés par nous à Sainte-Marguerite. Ce sont encore deux

3o8 LA LÈPRE A TRA VERS LES S1ÈCLE8 ET LES CONTRÉES

lépreux avérés dont un de la forme mutilante avec maux perforants. La maladie datait de 20 ans. Ces malades ont été examinés par nous devant le Dr Boy-Tessier, médecin de l’hôpital.

Dans les rues de Marseille, à la Canebière, nous avons rencontré des lépreux classiques vendant des journaux et des allumettes. Nos honorables confrères Boinet et Perrin les avaient déjà remarqués et nous en ont signalé quelques autres.

Nous nous sommes rendu en compagnie de nos deux distingués amis, à Vitrolles, à la recherche de lépreux. Malgré les renseignements que nous donna le maire sur la présence de quelques lépreux ainsi désignés par le peuple, et dont les parents l’étaient déjà, nous n’avons pas eu la chance de les voir. Ils se sont dérobés de crainte qu’on ne les étiquetât.

Après notre enquête faite personnellement, et en compagnie de mes honorables confrères, Boinet, Perrin et Vigneron qui exercent à Marseille, nous avons prié le P1 Boinet de poursuivre ces recherches. Ce qu’il fît de la meilleure grâce. Il m’en consigna les résultats dans une série de lettres qu’il voulut bien m’adresser; j’en extrais les passages les plus intéressants. « Je me suis rendu à Vitrolles et à Martigues, pour compléter l’enquête que nous avions commencée ensemble, sur les reliquats lépreux dans les Bouches-du-Rhône. A Vitrolles, d’après les renseignements que j’ai eus, il existe trois cas de lèpre. Ce sont trois vieilles femmes retirées et recluses qu’il est impossible de voir. A Marignane, on m’a signalé encore une vieille femme lépreuse à ne pas en douter. A Martigues, je n’ai pu trouver de spécimen de lèpre. J’ai actuellement dans mon service, à l’Hôtel-Dieu, un lépreux tubéreux léonin couvert de lépromes et d’érythème, analogue à ceux que j’ai observés à Hanoï. Il a des douleurs avec parésie du deltôide droit. Ce malade est né à Naples qu’il a quitté depuis 25 ans pour venir se fixer à Marseille. Il n’a pas été en contact avec des lépreux, soit en Italie, soit à Marseille. La lèpre aurait débuté chez lui il y a 20 ans. Sa femme et ses enfants sont encore indemnes. » Je ferai observer que la lèpre existe à Naples et à Gênes, à l’état sporadique, comme d’ailleurs partout en Italie. « Il existe actuellement un autre cas de lèpre confirmée dans un service voisin du mien à l’hôpital de la Charité. Je pourrais vous en envoyer la photographie et l’ob-

LA LÈPRE A MONTPELLIER

3og

servation. Enfin, je vois tous les jeudis, à ma consultation gratuite de l’Hôtel-Dieu, une jeune fille atteinte d’érythème lépreux présentant un peu la teinte de pityriasis versicolor, qui est âgée de 16 ans. Sa mère est morte de la lèpre à San- Remo, l’année dernière. »

Ainsi les Phéniciens et les Ioniens, leurs successeurs, ont colonisé toute la Ligurie et l’infectèrent. La lèpre survit, depuis, partout dans cette contrée, tantôt classique, tantôt atténuée, fruste ; il en est de même du littoral italien : San-Remo, Gênes, Naples, la Sicile, etc.

Rotharis, roi des Lombards au vne siècle, isola les lépreux et les déclara civilement morts.

Règle générale, la lèpre diminue partout et de plus en plus. Elle a perdu sa violence d’autrefois, comme toutes les maladies infectieuses, même la peste et le choléra. Et puis, l’amélioration des conditions hygiéniques ambiantes et individuelles en ont restreint de plus en plus l’extension. Ainsi, depuis l’annexion à la France des villes des Alpes-Maritimes, l’existence des prolétaires s’est de plus en plus améliorée, et la lèpre recule et disparaît progressivement de Nice, Menton, Eze, La Turbie, Roquebrune et les environs.

Elle a diminué même en Italie, à tel point qu’à la léproserie de San-Remo nous n’avons trouvé que sept lépreux, et que l’établissement est transformé en hôpital général, conservant une salle pour les lépreux, sans précautions tracassières, sous la direction du Dr Ajcardi. Néanmoins, sporadique, elle survit encore partout, tantôt classique, tantôt atténuée ou fruste. Nous avons trouvé plusieurs lépreux à Nice, où le Dr Baréty en a découvert d’autochtones. Le Dr Thaon a fait un mémoire sur quelques lépreux léonins et tropho-nerveux observés chez des indigènes de Nice. Les Drs Chantemesse et Moriez avaient signalé aussi une quinzaine de lépreux dans le canton de Nice, en 1888. A part la clinique, la microbiologie aussi en confirma le diagnostic.

En 1901 , Boinet et Ehlers ont entrepris les mêmes recherches que nous. Ils ont trouvé également des lépreux épars partout dans les Alpes-Maritimes. Le Dr Vidal, de Grasse, nous communiqua un cas de lèpre mutilante qu’il qualifia d’abord de maladie de Morvan , diagnostic qu’il rectifia plus tard, en étudiant attentivement la malade.

A Eze, il y a eu plusieurs lépreux avérés dans ces derniers

3io LA LÈPRE A TR A VERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES

temps, dont quelques-uns léonins. Les familles héréditairement lépreuses sont évitées, et les malades se séquestrent volontiers chez eux pour éviter les regards et les commentaires du public. Les parents des enfants de la localité se sont plaints au curé de ce que, dans le catéchisme, ils étaient assis près des enfants des familles réputées lépreuses. En Turbie aussi, il y a toujours eu et il y a encore des lépreux. Comme.il n’y a qu’un bénitier à l’église, le public n’y trempe les mains par crainte de la contagion, nous a dit l’excellent curé Siga qui y vit depuis 4o ans. Il y a peu de temps encore, les aubergistes ne donnaient à boire aux lépreux que dans des gobelets à eux consacrés et marqués de la lettre L.

Avant l’annexion à la France, c’est Eze et La Turbie qui fournissaient le plus de lépreux à la léproserie de San-Remo, nous a dit le Dr Ajcardi, directeur de cet établissement depuis 4o ans. 11 en a compté, dans son service, jusqu’à 5o de cette provenance, outre ceux qui se cachaient chez eux. Le Gouvernement piémontais choisissait peu de valides parmi les recrues de ces deux villages. Il refusait même celles qui avaient des parents lépreux. Mais, ainsi que nous l’avons dit plus haut, tout a changé depuis l’annexion et, grâce à la proximité de Monte-Carlo, les habitants de ces contrées trouvent à s’employer avec bonne rétribution (5 francs par jour), se nourrissent bien, sont propres; et, consécutivement, le nombre des lépreux diminue de plus en plus. La population même a augmenté : de 760 âmes elle a atteint 4 000. Et tout fait présumer que bientôt il n’y aura plus de lépreux. Cependant, j’y ai rencontré quelques lépreux en 1892 : une femme qui n’avait que quatre doigts. Sa sœur mourut lépreuse à l’asile de San- Remo: une jeune fille au faciès lépreux, tuméfié, luisant, érysipéloïde, sans sourcils, au regard hagard; son grand-père est mort de la lèpre. Le curé, qui y est depuis 4o ans, y a vu plusieurs lépreux. Il a vu la lèpre sauter deux générations. A 20 minutes de La Turbie, il y a le couvent Laghéto où se réfugiaient plusieurs lépreux qui menaient la vie monastique. Il y en avait deux lors de ma tournée. A Roquebrune, lorsque j’ai fait mon enquête, le dernier lépreux, léonin, venait de mourir. Mais le public désigne toujours les familles dans lesquelles la maladie avait fait des victimes et se méfie de ses descendants, craignant l’hérédité. Bien des jeunes gens, issus de ces familles, s’expatrient pour éviter les soupçons et les

LA LÈPRE A MONTPELLIER

qualificatifs. Le mot lépreux est une injure passible des tribunaux. Tout dernièrement, il y eut 4 lépreux : un à la face léonine, l’autre ayant les mains en griffe, un autre à vastes ulcères, et le quatrième atteint de la forme mutilante ne conservait que quatre doigts.

Enfin, nous avons rencontré un lépreux tubéreux à figure légèrement léonine, à Condamine, et un gendarme atteint de la forme tropho-nerveuse de Danielssen, à Monte-Carlo même. Les confrères de cette localité me prièrent de ne pas éventer la chose, de peur que les joueurs n’en soient effrayés. Ainsi fut fait.

Le Dr Colignon me montra, à Condamine, deux lépreux qui circulent en toute liberté. Autrefois, il y en avait plusieurs. Le Dr Onda m’a dit que quelques familles qui comptaient des lépreux dans leur sein sont encore évitées, lorsqu’il s’agit de mariage. Le Dr Coulon et le Dr Guérard me confirmèrent les mêmes faits. Bref, j’ai rencontré des lépreux dans tout ce pezzo di terra caduto del cielo (morceau de terre tombé du ciel, Côte d’Azur).

Conclusions. — La lèpre survit partout en France, où on l’a dépistée toutes les fois qu’on a su la rechercher. Il doit en être de même de toute l’Europè centrale. Partout, c’est la même maladie, lorsqu’elle est typique, c’est le zaraath des Hébreux, le morbus phenicicus, l’éléphantiasis des Grecs, le spedalskhed des Norvégiens, le dzudham des Arabes, etc. C’est toujours la même affection cosmopolite aux caractères constants, lorsqu’elle est classique. Mais il n’en est pas toujours ainsi. La lèpre atténuée, fruste, anormale, existe aussi partout; nous l’avons trouvée même dans les foyers actifs actuels de la maladie, qu’il nous a été donné de visiter. On comprend que ces lépreux atténués échappent surtout à l’attention des médecins qui n’ont pas étudié la lèpre d’une manière spéciale dans les contrées où l’on est convenu de dire que la maladie a radicalement disparu depuis le moyen âge. C’est dans ces cas que des lépreux ont été disqualifiés et considérés comme atteints d 'affections nouvelles qui ne figurent pas dans la pathologie européenne. D’ailleurs, ce morphée peut revêtir parfois des formes variées, dissemblables entre elles. Et, sans aller plus loin, est-ce qu’un lépreux tubéreux ressemble à un lépreux atteint de la forme tropho-névrotique pure ? Enfin, des lépreux classiques, léonins et tropho-nerveux,

Sia la lèpre a travers les siècles et les contrées

ont été rencontrés par nous presque dans toutes les villes de France que nous avons visitées, en commençant par la Ville- Lumière. Des recherches ultérieures aux nôtres ont ratifié tout ce que nous avons dit sur cette méconnaissance de la lèpre; et des rectifications de diagnostics déjà posés ont été faites par des hommes de science de premier ordre : Pitres, Raymond, Broca, Hardy, Besnier, Vidal, etc. Le fait est donc définitivement acquis.

Des enquêtes faites tout récemment par les Drs Milian et Hallopeau ont confirmé tout ce que nous avons dit en 1892 sur la survivance de la lèpre en France. Elles sont consignées dans ce travail. Enfin, le critérium réclamé par la nouvelle école pour admettre la lèpre, le bacille spécifique, fut même constaté chez plusieurs de ces malades. Mais pour les léprologues consommés, l’étude clinique suffit! pour asseoir le diagnostic, lors même qu’on ne parvient pas à déceler le microbe, ce qui est relativement fréquent. Et de fait, les lépreux diagnostiqués par nous en l’absence du bacille, et rejetés comme tels par des sommités, ont présenté le bacille, deux trois et même cinq ans plus tard. Et nos contradicteurs ont dû s’incliner et nous rendre justice.

Or, nous le déclarons très haut avec la plus profonde conviction basée sur une observation de 4o ans, des lépreux avérés, indiscutables, ne fournissent pas un seul bacille spécifique recherché par les plus autorisés, et cela parfois pendant de longues périodes d’années et même jamais dans les cas atténués ou frustes. Il manque presque constamment dans les formes mutilante et nerveuse classiques et à plus forte raison dans les cas larvés. D’ailleurs, nos contradicteurs qui soutenaient que tant que l’on n’a pas constaté le bacille de Hansen on ne peut affirmer qu’il s’agisse de lèpre, passent outre maintenant et posent leur diagnostic de lèpre en l’absence même de ce bacille, se fondant uniquement, comme nous l’avons fait de tout temps, sur les signes cliniques. Les distingués médecins de l’hôpital Saint-Louis et le médecin en chef de l’hôpital Pasteur, à Paris, le Dr Martin, diagnostiquent actuellement la lèpre sans se soucier si la biopsie dévoile ou non le bacille de Hansen.

Coup d’œil rétrospectif sur la lèpre en France. — Pour découvrir l’origine de la lèpre dans le Midi de la France et se rendre compte de sa propagation, on doit étudier l’origine des popu-

Page 1