LA LEPRE DANS LES COLONIES FRANÇAISES
La lèpre en Algérie. — En 1888, j’ai prié mon confrère et ami, le Dr Sabadini exerçant à Alger, de s’adresser de ma part à feu le Dr Gémy, professeur alors de syphiligraphie et de dermatologie à l’École d’Alger, pour avoir des informations sur la lèpre en Algérie. Quelle ne fui pas ma surprise lorsque le regretté Gémy répondit n’avoir jamais rencontré un seul lépreux et que la lèpre est inconnue en Algérie. J’ai écrit alors au Dr Sabadini, tout en m’excusant de ma franchise, que certainement le Dr Gémy a pris les lépreux pour des syphilitiques et que cette confusion fut faite de tout temps et partout.
Du reste des médecins militaires, Bertherand et Vincent Giorged et Arnoud avaient, en 1862, signalé la lèpre en Algérie chez les Kabyles qui la désignent sous les vocables de Djuzam et de Barra. Ils publièrent des mémoires fort intéressants sur cette lèpre des Kabyles, observée par eux lorsqu’ils étaient attachés à des régiments français résidant en Algérie.
Le Dr Vincent soutint même que la syphilis des Kabyles et de tous les indigènes d’Afrique est identique avec la lèpre du moyen âge et l’éléphantiasis des Grecs. Mais sous les noms de Djuzam et de Barra on englobait la syphilis et des dermatoses plus ou moins graves. La lèpre kabyle consistait en placards blancs entourés de cercles pigmentaires ( Annales de Médecine et de Chirurgie militaires , 1862). C’était la Morphea Alba ou la Leucé d’Hippocrate, selon Arnould qui avait bien vu.
Au congrès tenu à Lyon en 1894, Gémy décrivit de tels cas sous le nom de leucomélanodermie qu’il attribue à la syphilis, parce qu’il n’y a pas rencontré le bacille de Hansen. Il commit une grande erreur. Car le plus souvent on ne trouve
pas le bacille spécifique dans la lèpre maculeuse, nous le répétons.
D’ailleurs les eaux thermo-minérales de Hammam Mzara ou Ksennah, en Algérie, conservent toujours la légende suivante qui aurait dû attirer l’attention du professeur de dermatologie de l’Ecole d’Alger: Salomon, fils de David, parcourant la Mauritanie fut atteint de la lèpre. Il commanda aux génies de lui préparer un bain pour le guérir, et les sources ci-dessus mentionnées jaillirent. Depuis 3o siècles, les indigènes cherchent dans ces eaux sulfureuses, la guérison d’une foule de maladies, parmi lesquelles figure la lèpre. (Les eaux thermominérales de Hammam Mzara, par le Dr Lestage, Arch. Gén. d! Hydrologie, janvier 1896). Or, la lèpre existe depuis la haute antiquité en Algérie. J’ai appelé avec insistance l’attention du regretté confrère Gémy sur la confusion qu’il faisait.
Quelques années plus tard, il fit personnellement amende honorable, au congrès de Lyon. Il reconnut ses erreurs de diagnostic, publia des mémoires sur ce sujet et fît à ses élèves plusieurs leçons sur les lépreux d’Algérie.
Le 10 octobre 1894, il imprima dans le Bulletin médical d’Algérie un article sur la lèpre chez les Kabyles, où il avoua avoir traité comme syphilitiques des lépreux tubéreux,'il ajouta que les Juifs indigènes en présentent un certain nombre d’exemples et qu’il y a en plus, un foyer de lépreux tubéreux d’importation espagnole, dont il avait vu i3 cas. Ceux-ci proviennent des villages d’Alicante et de Valence.
Gémy relate dans ce travail l’observation détaillée d’un cas de lèpre mutilante : le malade perdit successivement tous ses doigts et plusieurs orteils à la suite de panaris douloureux (Nous avons signalé nous-mêmes chez quelques-uns de nos lépreux la présence de panaris douloureux). Plus tard la sensibilité fut abolie ; mais elle revint derechef au bout de quelques mois. Ce malade n’a jamais eu ni macules, ni lépromes. Les vésicatoires n’ont pas décelé de bacilles. Le diagnostic lèpre fut confirmé par Leloir, lors de son passage à Alger.
Ainsi dans sa leçon d’ouverture de l’année 1898, le Pr Gémy (Clinique des maladies syphilitiques et cutanées, de l’Ecole de médecine d’Alger, page i4), fait preuve de probité scientifique en racontant tout au long l’histoire d’un ma-
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lade lépreux hospitalisé dans sa division, qu’il crut d’abord syphilitique et traita comme tel. Il avait porté le diagnostic de syphilide tuberculeuse et d’ulcérations gommeuses. Il s’agissait pourtant d’un cas de lèpre tubéreuse dans laquelle le bacille de Hansen fut plus tard constaté. Et, s’il se fût agi d’une des formes dans lesquelles ce bacille fait presque toujours défaut, comme la tropho-nerveuse et surtout la lèpre mutilante ?
Nous avons déjà longuement insisté sur cette confusion de la syphilis avec la lèpre, et nous avons attribué à cette confusion l’opinion des anciens sur l’excessive contagiosité de cette dernière qui serait transmise par le coït, les ustensiles de table, les baisers, etc.
Le Dr Brault, professeur des maladies syphilitiques et cutanées à l’Ecole de Médecine d’Alger, successeur de Gémy, publia dans Arch.für schiffs und tropen Hygiène , BandXII, 1908, un travail sur la lèpre en Algérie, dont voici une brève analyse. La lèpre, dit-il, atteint de préférence les races colorées et les Israélites. C’est une maladie de misère et de saleté; deux conditions qui se rencontrent dans la basse classe en Algérie. Il y a peu de lépreux cependant, et ils sont dispersés sans former foyer. Il n’y a donc pas lieu de pousser des cris d’alarme. La maladie se montre si faiblement contagieuse qu’on peut la regarder comme une guantité négligeable ; il n’y aurait pas plus de cinq ou six douzaines de lépreux, vis-à-vis de plus de 600000 Européens (?).
Il n’y a pas de statistique officielle pour les indigènes; mais, dit le Dr Brault, il n’y a que quelques cas dépistés pour une population de 4 5oo 000 individus. « C’est donc à tort que les léprologues ont véhémentement clamé le péril. Il faut se garder des exagérations ; il n’y a pas lieu de s’alarmer. La maladie n’a pas plus de tendance extensive qu’en Europe. Il suffit de se défendre contre les importations. »
La lèpre existe également chez les pays voisins : la Tunisie et le Maroc. Mais selon l’auteur on doit éviter de passer au compte de la lèpre ce qui appartient surtout à la syphilis. Cette confusion aurait été commise, au début de la conquête.
C’est le médecin principal Léonard qui semble avoir reconnu le premier la lèpre d’une manière certaine en Algérie, il en soigna plusieurs indigènes, selon feu le Pr Gémy qui en a causé avec lui en i865. Outre les Espagnols
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immigrés, l’île de Malte en fournit aussi ; il y a en plus quelques cas chez des Italiens ; il y en a eu même un Brésilien.
A part les Israélites indigènes, la lèpre se voit chez les musulmans des vallées de l’Atlas et de Biskra, selon Brassac; il y en a aussi parmi les indigènes du littoral ; bien qu’en petit nombre. La forme tubéreuse est la plus fréquente. Cependant on y rencontre également les variétés tropho-nerveuse, maculeuse et mutilante. Le Dr Brault insiste aussi sur la confusion facile de la lèpre avec la syphilis à toutes les périodes, depuis la roséole lépreuse et les lépromes simulant les syphilides ulcéreuses et les gommes, les macules, les leuco-mélanodermies que selon, lui, le traitement d’épreuve seul permet d’étiqueter. Le Dr Brault cite des exemples d’erreur de diagnostic où la lèpre fut prise pour la syphilis et vice versa. Enfin les éruptions cutanées tuberculeuses de Koch ont parfois donné le change. Ici nous ferons une restriction : pour qui connaît bien la syphilis et la lèpre la différenciation sera toujours possible et même facile. Le Dr Brault est certes dans ce cas. Mais le commun des médecins est exposé à commettre de telles confusions. Dans ces cas, on a l’habitude de recourir au microscope et de baser le diagnostic sur la constatation du bacille de Hansen. Cependant dans bien des cas de lèpre Antonine bien avérée et dans les formes frustes, malgré les nombreuses tentatives, il est impossible de trouver le bacille de Hansen. Nous avons toujours soutenu que, dans ces cironstances, on doit se baser uniquement sur les signes cliniques. Je ne me lasse pas de le répéter.
La lèpre n’a pas en Algérie la gravité qu’elle revêt sous les tropiques. Les lépreux de forme mixte ont mis i4 et 20 ans à mourir, et les tubéreux 10 et i4 ans. Le Dr Brault a inséré dans son fort intéressant travail quelques observations et de nombreuses gravures des diverses formes de la lèpre qui ne paraissent pas évoluer autrement qu’en Orient. Un malade a présenté une curieuse perversion de la sensibilité: il éprouvait une sensation de froid au contact des corps chauds. Nous avons signalé de notre côté de tels faits et même une perversion inverse. Le Dr Brault constata la sécheresse des fosses nasales qu’il combattait par l’administration de l’iodure de potassium., lorsqu’il voulait rechercher le bacille. Dans deux cas de lèpre Antonine, et deux autres frustes, cet habile observa-
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teur n’a pu découvrir le bacille de Hansen et malgré cela il s’agissait bel et bien de lèpre. Les lésions viscérales constatées aux nécropsies ont été relativement légères. Toutes ces remarques sont utiles lorsqu’il s’agit de se livrer à des études synoptiques sur une maladie mondiale. A ce point de vue le travail d’Arnault est précieux. Enfin le Dr Brault aborde la contagiosité et l’hérédité. Il a soigné en tout une trentaine de lépreux dont la plupart importés. Il lui fut bien difficile d’obtenir des renseignements précis. Tous les lépreux et leurs familles nient les antécéents héréditaires, le plus possible. Il en a surpris en flagrant délit de mensonge. Dans un cas, la petite fille d’une lépreuse aurait ses père et mère sains ; cependant il découvrit la cachotterie, grâce à une enquête sérieuse et patiente, en dehors des intéressés niant toujours mordicus. Une fois, en cachant l’hérédité, les parents accusaient la contagion par un lépreux de leur connaissance. Les difficultés d’établir la vérité sont insurmontables lorsqu’il s’agit de lépreux immigrés. Quant à la contagion, le Dr Brault cite des lépreux avancés qui couchaient pendant fort longtemps dans le même lit avec des personnes saines sans transmission. Elles mangeaient aussi dans les mêmes plats et avec les mêmes ustensiles de table. C’est la fille qui était lépreuse avec nombreuses ulcérations des lèvres et de la bouche. Les lépreux ont toujours été hospitalisés dans les salles communes et jamais on n’a vu un fait de contamination, en Algérie. Plusieurs lépreux, continuant leurs relations sexuelles avec leurs femmes, ne les ont pas contaminées non plus. Bref il n’a jamais été témoin d’un cas de contagion parmi les personnes vivantes dans la plus grande intimité avec des lépreux, pendant de longues années. Aussi le Dr Brault n’est pas d’avis de reléguer les lépreux dans des îlots éloignés. Tout cela montre combien la contagion est difficile à prouver et combien elle doit être restreinte. En fait de prophylaxie, il se bornerait à arrêter les lépreux au débarquement et à rapatrier les étrangers chez qui la maladie se déclare après un plus ou moins long séjour dans la colonie. Il n’est pas partisan de l’isolement. Nous constatons avec plaisir que la clinique a conduit le Dr Brault, aux mêmes conclusions que nous. Pourtant la présence de lépreux au visage déformé par les tubercules peut éloigner les autres malades hospitalisés ; aussi verrait-il avec plaisir la construction d’un petit pavillon annexe ; ou bien on Zambaco. Anthologie. 21
placerait les lépreux dans un compartiment du pavillon des maladies cutanées. Pour les lépreuses, on réserverait un cabinet spécial dans la salle des femmes.
Enfin le Dr Brault passe en revue les divers traitements. La sérothérapie ne lui donna aucun résultat probant. Pour l’huile de chaulmoogra, ses avantages, dit-il, n’en compensent pas les inconvénients. Le traitement d’Unna par l’ichthyol ne lui a pas fourni non plus des résultats satisfaisants ; il en fut de même de la teinture d’hydrocotyle, du sérum antidiphtéritique, des mercuriaux et de l’arrhénal. Quant à Patoxyl, les essais qu’il en fit ne lui laissent pas trop d’illusions. Localement, les divers épithèmes : collodions, .le collargol, les attouchements avec le bleu de méthylène, le permanganate, iode, nitrate d’argent, l’airol, l’ichthyol lui paraissent de bons topiques. Sa conclusion est qu’une bonne hygiène est le meilleur moyen pour prolonger la vie et pour soulager les pauvres lépreux. L’ophtalmo-réaction à la tuberculine ne lui donna que des résultats négatifs, excepté chez un lépreux suspect de tuberculose de Koch. Quant à la contamination par les insectes, il fit des expériences avec des moustiques largement repus sur des lésions ouvertes, sans rien obtenir. « Somme toute rien n’engage à reléguer les lépreux dans des îlots, loin de la société.» C’est là la conclusion finale de Fauteur. J’ajouterai que la statistique mortuaire, insérée dans le Bulletin médical de l'Algérie , n° 12, ne signale pas un seul décès par lèpre. Sur quoi donc s’est-on basé pour prendre des précautions draconiennes contre les malheureux lépreux de l’Algérie ? Question de mode. La légende de Panurge survit même dans le monde scientifique. C’est la microphobie épidémique .
Le Dr L. Raynaud, chef du service sanitaire maritime, chargé de l’organisation et du contrôle des services d’hygiène de l’Algérie, publia son rapport sur la lèpre en Algérie, après la conférence de 1897 (Lepra, Bibliotheca , vol. X, page i4r 1910, Leibzig 19). L’auteur a recueilli, de i883 à 1909, 109 cas de lèpre dont 70 furent importés par des Européens, et 39 cas autochtones chez les indigènes, Juifs et Musulmans. Les lépreux venant de l’étranger sont surtout des Espagnols de Valence et d’Alicante. Le service sanitaire a pris des mesures sévères pour empêcher cette importation et surveille les malades déjà débarqués et résidents. Jusqu’à présent, le mal n’est pas répandu dans la population française ou indigène.
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Mais nul ne sait, dit l’auteur, si la virulence du bacille de Hansen ne s’exaltera pas un jour, sous des influences inconnues. L’évolution de la lèpre est lente en Algérie, dit-il. La forme nerveuse est la plus fréquente. La tuberculeuse est souvent atténuée de manière que ses victimes atteignent la soixantaine. Le mal fait des progrès inquiétants chez les lépreux qui vivent dans de mauvaises conditions d’hygiène et de nourriture. La lèpre est peu fréquente chez les indigènes et se trouve dispersée ; ce qui rend impossible toute surveillance sur un si vaste territoire. Malgré ses craintes théoriques, découlant des doctrines à l’ordre du jour, le Dr Raynaud dit textuellement: il n’est pas utile d’imposer aux lépreux Kabyles des mesures spéciales. Il est impossible de réunir les lépreux européens dans une léproserie, à cause des conventions internationales. Il propose les mesures suivantes: i° centralisation de tous les renseignements concernant les lépreux de la colonie ; 2° visite sanitaire dans les ports, et interdiction de débarquer des lépreux étrangers qu’on renverra dans leurs pays respectifs. Quant à ceux qui sont déjà installés en Algérie, rendre la déclaration obligatoire par les médecins, désinfecter les locaux et les vêtements, interdire aux lépreux l’exercice des professions de laitiers, marchands de comestibles, de jouets d’enfants, etc., les placer dans les hôpitaux datas les salles spéciales ; hospitaliser les lépreux contagieux(P) et leur accorder, à leur sortie, des médicaments fournis par des consultations gratuites ; visites sanitaires fréquentes des malades et de leurs habitats et désinfection ; si la maladie devenait fréquente parmi les indigènes, réunir les lépreux dans un groupement facile à surveiller.
Ainsi à Paris 200 lépreux circulent librement et impunément et en Algérie on veut les séquestrer. Or, ce qui est vérité à Lutèce serait erreur à Alger . D’ailleurs deux observateurs également distingués, observant sur le même champ, sont en complet désaccord.
Il ressort de ce rapport rédigé par un médecin officiel, qualifié, que la lèpre ne fait pas de progrès et que depuis i83o que la France a conquis le pays, c’est-à-dire depuis 83 ans, malgré la liberté de se mêler à la population, les lépreux n’ont pas contaminé un seul Européen, un seul membre de la colonie française. C’est là ce que l’on doit retenir de cette pièce officielle, documentaire, du Dr Raynaud.
Néanmoins, après la conférence de Berlin de 1897, le ministre de l’Intérieur de France a pris, sur la proposition de l’Académie de médecine de France, un arrêté (le 10 juin 1898) classant la lèpre au nombre des maladies dont la déclaration est obligatoire pour l’Algérie, uniquement; tandis qu’en France aucune mesure de ce genre n’a été prise, bien que les lépreux soient plus ou moins nombreux à Paris et dans les départements.
Feu le Dr Gémy, tout obligé qu’il fût de s’incliner devant le décret ministériel, ne manqua d’ajouter que la lèpre ne possède qu’un faible pouvoir contagieux, la syphilis et la tuberculose étant bien autrement contagieuses. Les lépreux sont bien moins à redouter que beaucoup d’autres malades, a-t-il dit.
La lèpre dans les colonies françaises d’outre-mer. — Le Dr Kermorgant publia, dans les Annales d’hygiène et de médecine coloniales de 1905, n° 1, un mémoire sur ce sujet qui se résume comme il suit: la lèpre s’étend de plus en plus et Paris même en est menacé, à cause des communications incessantes avec les colonies, si l’on ne prenait pas de grandes précautions prophylactiques. Toujours le même cauchemar pour Lutèce qui n’a cependant pas fourni un seul exemple de contamination, depuis un siècle, malgré les 200 lépreux étrangers qui, bon an mal an, circulent partout dans la ville lumière, et vivent dans la plus grande promiscuité avec la population. Je ne me lasse pas de répéter cela en défiant les ultra-contagionnistes de produire un seul exemple de contagion, à l’appui de leurs doctrines terrorisantes.
Guyane. — On appelle la lèpre le mal rouge à la Guyane.
Si l’on en croyait la tradition, la lèpre y aurait été importée vers la seconde moitié du xvne siècle, par les esclaves africains. C’est là une première erreur. La lèpre y a existé de tout temps, aussi loin que l’on puisse remonter dans l’histoire. Et cela peut être appliqué à toutes les colonies. Toujours est-il que l’on ne s’en était point occupé jusqu’à 1777. Dans le code de la Guyane française, édité en 1824, il existe une ordonnance concernant la léproserie où seront transportés les^ nègres et mulâtres attaqués de ladrerie , à l’îlot La Mère , d’où ils ne pourront pas sortir. Les blancs attaqués de lèpre peuvent rentrer en France ; mais en attendant iis s’abstiendront de toute communication avec les habitants sous peine d’être transportés eux aussi au dit îlot. Tout habitant qui dissimu-
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lera la présence d’un lépreux sera condamné à une amende de 5oo francs. Un poste installé veillera à ce que personne ne communique avec Pilot La Mère. Plus tard les lépreux furent installés aux îles du Salut; puis à Acarouany; puis encore à Pile du Diable et à Pile Saint-Louis, où ils sont encore parquetés. Les Européens sont séparés des nègres et des créoles, ainsi que les sexes.
Le Dr Laure écrivait en 1859 que la maladie se propage en Guyane avec une telle rapidité qu’un dixième de la population en est atteint; tandis que le Dr Kermorgant nous dit qu’en 1898 en Guyane et la banlieue il y avait i5o lépreux dont 19 internés à Acarouany et une trentaine sur Pilot de Saint-Louis. Or la lèpre a diminué. Les Guyanais vivent dans la plus grande promiscuité avec les lépreux. Notre honorable confrère, membre de l’Académie de Médecine, rapporte un fabliau auquel il paraît attacher quelque crédit. Des individus se baignant en aval d’un courant d’eau à l’amont duquel se lavaient habituellement les lépreux malgaches, ont contracté la lèpre. De plus, depuis que les relégués ont été dirigés sur la Guyane, les femmes de cette catégorie ont été internées à Saint-Laurent de Maroni. Placées sous la surveillance des sœurs, elles vont prendre des bains au fleuve. En 1897, deux d’entre elles, Européennes, reconnues lépreuses furent dirigées à Acarouany. En 1895, les lépreux de transportation sont dirigés des îles du Salut sur Pilot Saint-Louis, situé en amont de Saint-Laurent. Ils s’y baignent, et, moins de deux ans après, on constate que deux femmes reléguées sont devenues lépreuses sans avoir eu de contact avec l’extérieur. Cependant cette assertion doit être tenue pour douteuse, ajoute le Dr Kermorgant. Les évasions étant nombreuses parmi les deux catégories du personnel, il est plus probable que la contagion a été directe.
D'autre part, le Dr Yintras, médecin de l’hôpital français de Londres, qui étudia la lèpre aux Antilles, à la Guyane et au Brésil, est anticontagionniste. Voici ses propres paroles: cette prétendue contagiosité se réduit à des proportions insignifiantes et les preuves en sont aléatoires. Dans un pays où la lèpre est endémique, on est exposé à la contracter; mais nous ignorons de quelle façon ( Revue d’hygiène et de police sanitaire , mai 1902).
Un décret de 1891 prescrit l’isolement des lépreux soit à la
léproserie, soit à une certaine distance des centres habités. Ceux qui ne se soumettraient pas à cette ordonnance devraient quitter la colonie.
On ignore à quelle époque remonte l’existence de la lèpre dans les Antilles, ainsi que si les premiers occupants, les Caraïbes, la connaissaient. Cependant ceux-ci désignaient par le mot Piailles les maladies hideuses et difficiles à guérir. Dans tous les cas elle n’attira l’attention en Amérique qu’au moment de l’immigration des esclaves africains dans le nouveau monde. Une commission examinant minutieusement les esclaves et une ordonnance du code noir de 1718 déclaraient nulle la vente d’un lépreux. En 1728, on créa une léproserie aux Antilles pour les deux colonies sœurs (Martinique et Guadeloupe), sur l’îlot La Désirade. On ne sait le nombre des lépreux existant dans ces deux îles; mais il y en a de blancs et de noirs, de pauvres et de riches. Les lépreux se cachent pour éviter la séquestration. En 1728, on compta à la Guadeloupe 125 lépreux dont 22 blancs, sur une population de 43 000 habitants. On y organisa une colonie spéciale avec petites cases et terres à culture. Les propriétaires entretenaient leurs esclaves invalides. En 1795, la colonie fut dispersée, lors de la prise de bile par l’Angleterre. En 1810, on ramena les lépreux et on les plaça sur la Désirade, sous la surveillance d’un chef. En 1829, on construisit une léproserie. L’établissement est clos de murs et les sexes séparés. L’entrée des lépreux doit être faite sur demande écrite de l’intéressé. Depuis 1859 jusqu’à 1899, il y est entré 320 lépreux dont 91 femmes.
De 1827 à 1 834 il y eut ^5 naissances à la léproserie ; de i834 à 1857, 28 ; de 1859 à 1899, 10. Les nouveau-nés ne portaient aucune trace de lèpre.
Le Dr Noël est à la tête de la léproserie de la Désirade depuis 12 ans. Dès leur naissance les enfants sont séparés de leurs mères et transportés hors de l’hospice. Toutes les 3 heures, l’enfant prend le sein de sa mère, préalablement lavé à l’eau boriquée ou bien avec une solution de permanganate de potasse ; le mamelon est garni d’un bout de sein de caoutchouc, et l’enfant couvert d’une blouse n’a pas de contact avec la mère. On l’enlève de suite après la tetée. A partir de 3 mois on nourrit les enfants au biberon. Il est confié à des parents loin du foyer lépreux. On ne dit pas quels ont été les
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résultats obtenus de ce simulacre de quarantaine où l’enfant suce le lait de la lépreuse sans la toucher. Ne savons-nous pas d’ailleurs qu’un grand nombre d’enfants de lépreux, nés dans les léproseries et y élevés sans la moindre précaution ne deviennent pas lépreux ?
La léproserie de Désirade (Guadeloupe). — Selon le Dr Noël
{Douze années de 'pratique à l'hospice des lépreux de la Désirade , 1903), c’est en 1721 qu’on s’est ému des progrès de la lèpre à la Guadeloupe. Ce qui ne nous apprend pas à quelle époque la lèpre à commencé à y sévir. Quoi qu’il en soit, c’est à cette date qu’on ordonna à tous les propriétaires d’esclaves atteints de ladrerie de les isoler et de les séquestrer, sous peine d’une amende de cent livres.
En 1725, les habitants de la Grande-Terre ont demandé au gouverneur de séquestrer les lépreux. Pour couvrir les frais d’une enquête, il fut décidé que tout habitant serait imposé à 20 sous par tête de nègre qu’il occupait.
En 1728, une visite générale dans Pile fut ordonnée; était considéré comme lépreux quiconque s’y dérobait. On découvrit 125 lépreux dont 22 blancs, 6 mulâtres et 97 nègres, sur une population de 43 000 habitants. Elle est actuellement de 160000. On établit alors une léproserie sur une petite île, la Désirade, située en plein Océan Atlantique, à deux lieues de la côte de Guadeloupe. Les sexes n’étaient pas séparés. On leur fournit des instruments aratoires, des animaux domestiques, des plantes et des graines. Ils furent divisés en groupes ayant un chef blanc responsable. C’était donc une colonie agricole; mais ses produits ne pouvaient sortir de l’ile. Les propriétaires payaient l’entretien de leurs esclaves lépreux. Après cet internement, si quelque lépreux récalcitrant était rencontré à Guadeloupe, le premier venu avait le droit de le fusiller. Et tout maître d’embarcation convaincu d’avoir facilité la fuite d’un lépreux de la Désirade était lui-même fusillé. On n’y allait donc pas de main morte ! On en faisait autant à qui s’était soustrait à la visite officielle ! Le Dr Noël croit que par ces moyens l’on se débarrassa du fléau.
Lorsque Guadeloupe passa aux Anglais en 1808, ceux-ci supprimèrent la léproserie et firent déposer les lépreux au cap extrême de la Grande-Terre, puis à la Pointe-à-Pitre, sur un ponton mouillé sous le vent de la ville.
Actuellement la léproserie est bien organisée, les sexes
sont séparés, et les pensionnaires soignés par des infirmières et des infirmiers laïques et religieux, sous la direction d’un médecin. Le régime des Européens est soigné. Les indigènes sont nourris d’aliments du pays. Les suspects sont examinés par le médecin de la léproserie qui pose le diagnostic et les reçoit à la léproserie. En 1902 il y avait 85 pensionnaires.
Le Dr Noël n’admet pas l’hérédité. Il attribue la propagation de la lèpre à la seule contagion. Cependant, il cite l’opinion de son maître le Pr Gaucher qui explique par l’hérédité la persistance de la lèpre chez les Juifs espagnols descendants directs des Hébreux de l’Exode. Et à ce propos il cite le cas d’Hillairet et de son interne d’alors, Gaucher, qui par un examen adroit fît avouer à une Française, ayant vécu dans les colonies et qui présenta à l’hôpital Saint-Louis son dernier enfant dûment lépreux — lorsque le père, la mère et les enfants aînés étaient absolument indemnes — qu’il s’agissait de l’enfant d’un lépreux. On crut d’abord que c’est par contagion que cet enfant gagna la lèpre. Cependant, de fait cet enfant avait pour père un officier de couleur, lépreux, et non le père putatif, le mari de sa mère.
Le Dr Noël accuse le Dr Zambaco, partisan de l’hérédité, d’imputer à celle-ci des cas appartenante la contagion (?). Il épouse les idées de son maître, le Dr Jeanselme, qui rejette l’hérédité delà lèpre. Son élève soutient que l’enfant gagne la lèpre de ses générateurs par le contact, et que si l’on évite celui-ci, on le met à l’abri de la maladie, lors même que la mère nourrit son enfant. Des mesures prophylactiques (hypothétiques) suffisent pour qu’il ne gagne pas la lèpre : laver les seins chaque fois qu’il tettera, avec de l’eau boriquée, couvrir la tête de l’enfant pour que l’air expiré par la mère ne l’atteigne pas et d’autres moyens puériles. Dans quelques cas observés par le Dr Noël, les parents étaient bien lépreux, mais c’est égal ; les enfants n’ont contracté la lèpre que par la vie familiale, par contagion.
Le Dr Noël dit que l’enfant ne naît pas lépreux. C’est là une erreur. Bien que rares, les exemples d’enfants naissant avec les stigmates de la lèpre existent positivement. D’autres fois la lèpre se développe quelques semaines, quelques mois ou bien peu d’années après la naissance. De plus les enfants des lépreux naissent facilement léprosables, comme ceux des