LA LÈPRE AU TONKIN
sa famille. Partout les lépreux veulent innocenter leurs souches et mentent mordicus. Nos enquêtes ont toujours démontré ce fait constant. Enfin chez ces lépreux la maladie avait débuté, le plus souvent, entre 10 et 3o ans. Dans notre colonie indochinoise, la lèpre règne depuis fort longtemps. Les Chams, possesseurs du Solavant, les Annamites ont eu au cours du xmc siècle un roi lépreux. Deux monarques siamois furent également lépreux dont l’un Yasovarman régna au ixe siècle. On estime qu’il y a en tout 5 ooo lépreux en Cochinchine. Au Cambodge il y a des villages dont toutes les familles possèdent des lépreux. Au Laos et au Tonkin il y a aussi beaucoup de lépreux. En Annam ce sont les régions maritimes qui en ont le plus grand nombre.
La lèpre au Tonkin. — Selon le Dr Audian, médecin-major de 2e classe des troupes coloniales, la lèpre existerait au Tonkin depuis un temps immémorial. Les indigènes l’ont toujours considérée comme contagieuse. En effet, les Annamites avaient dicté autrefois des mesures spéciales contre les lépreux. Il y a partout des villages de lépreux qui se livrent à la culture et à l’élevage des animaux, des lapins surtout.
Il y a beaucoup de lépreux dans les provinces. On compterait un lépreux sur i ooo habitants, sur une population de 12 millions environ.
Dans le Tonkin occidental, il y en aurait moins : un sur i 5oo ou sur 2000 habitants (Sauton). On chasse les lépreux repoussants des villages, on brûle leurs cases et on les renvoie dans de misérables cabanes au milieu des champs. Le Gouvernement leur accorde un secours insuffisant, quelques centimes par jour. Les missionnaires français surveillent ces villages de lépreux. Il faudrait porter ce secours jusqu’à i5 centimes par jour, car ces malheureux se livrent à la mendicité. Dans le Haut-Tonkin, il y a six grands villages de lépreux et trois dans le Tonkin occidental.
Malgré le grand nombre de lépreux en communication continuelle avec tout le monde, on n’a jamais signalé qu’un Européen devint lépreux (Kermorgant).
Un Annamitisant, Deloustal, traduisit un article du code Chang-Nguyen vo-Duong , promulgué en 1 4q4 , du règne de Lethanh-Ton, ainsi conçu : « Lorsque dans les villages, il y aura des lépreux vivant en commun avec les gens sains, il sera permis aux chefs de ces villages de les expulser, afin d’em-
pêcher la propagation. Les chefs de villages qui auront caché la présence dans leurs villages de lépreux seront punis (. La Justice dans l’ancien Annam, par Deloustal, Bulletin de l’École française d’ Extrême-Orient). » Il ost dit dans ce code que la lèpre déclarée permettait de rompre les promesses de mariage. Les indigènes croient que le virus envahit le corps humain en y pénétrant par les pieds, quand on marche, par exemple, le matin sur une terre mouillée par la rosée et foulée déjà par quelque lépreux. Il y avait aussi la coutume suivante : Quand on avait affaire à un créancier réfractaire, on lui envoyait, en place d’huissier, pour réclamer la dette, un lépreux qui se roulait sur les nattes du mauvais payeur et souillait son habitation, jusqu’au payement de la créance. Dans certaines contrées, les lépreux sont chassés de leurs villages dans la forêt avec défense de se mettre en contact avec la population. On pose leur nourriture dans un endroit déterminé où ils vont la chercher. Un recensement fait, il y a quelques années, par l’Administration, découvrit 2000 lépreux environ. Il y a à noter que plusieurs aventuriers et impotents se déclarent lépreux pour recevoir des subsides.
Le I)r Jeanselme, lors de son voyage au Tonkin, demanda au résident de convoquer tous les censés lépreux. Il y avait parmi eux des éclopés, des aveugles, des vieillards, mais pas un seul lépreux ( Bulletin de la Société de Pathologie exotique, 1904, p. 171)- Néanmoins, le Dr Jeanselme évalue, dans son traité de Dermatologie exotique, à i5ooo le nombre approximatif de lépreux répandus dans Tlndo-Chine. Or, le chiffre de 2000 lépreux pour le Tonkin est une approximation minimum.
Le Dr Santon cite six principaux villages lépreux (La léprose , p. 43i). La léproserie de Te-Truong, la plus importante, est située à onze kilomètres de Hanoï, et relève du directeur de l’hôpital indigène de cette ville. A Khnong-Glang, circonscription de Phat-Dien, la léproserie peut contenir 200 lépreux. Mais ils sont insuffisamment secourus et non surveillés. Aussi se transportent-ils aux marchés et mendient.
Une autre léproserie, très anciennement fondée, se trouve à Cho-Van. Les hospitalisés ne sont point secourus et vivent d’aumônes. Il y a environ 80 lépreux. L’on finit par accorder à cette léproserie, en 1897, un secours mensuel de 12 piastres. En 1904, ce secours fut porté à 5o piastres, distribuées en parties égales entre tous les lépreux. Le Dr Sureau insista, dans