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LA LÈPRE AU TONKIIS

son rapport, sur l’insuffisance de cette somme et l’obligation des lépreux à mendier en circulant partout. La Mission espagnole a entre ses mains la direction de la léproserie de Thaï-Binh, qui peut contenir 85 lépreux et qui touche de la Province une subvention de i 5oo piastres. Vu l’exiguïté de l’abri et l’insuffisance des moyens, i5o lépreux environ sont répartis dans plusieurs villages. Dans la province de Nam-Dinh, il y a aussi une léproserie rudimentaire qui peut contenir tout au plus i5o lépreux. Mais il y a, en outre, 200 de ces malheureux, non surveillés.

En 1907, le commandant du territoire militaire de Cao-Bang obtint de l’Administration la création d’une léproserie pour soustraire les lépreux à une existence inhumaine. Ils étaient réduits à se réfugier dans des grottes et à vivre de rapines nocturnes. Ils ont choisi un chef parmi eux. Actuellement, il est pourvu à leur entretien. 11 y a, en outre, quelques villages lépreux dont les habitants cultivent des rizières mises à leur disposition; ils mendient aussi. Parmi les provinces, il y en a qui comptent à peine quelques lépreux, tandis que d’autres en foisonnent.

Le 9 décembre 1909, le gouverneur général signifia l’arrêté suivant : i° L’entrée en Indo-Chine des lépreux est interdite; 20 Ceux qui jouissent de moyens d’existence sont astreints à l’isolement à domicile et à l’interdiction de certaines professions susceptibles d’entraîner la contagion; 3° Enfin, les lépreux ne justifiant pas de moyens d’isolement à domicile seront internés d’office par l’autorité locale ( Presse médicale égyptienne , i5 décembre 1910). Le travail du Dr Audian, très intéressant d’ailleurs, est plutôt administratif que scientifique. Il n’y a, en effet, rien de relaté, concernant la lèpre au point de vue de ses variétés, de sa marche, de sa gravité, de l’hérédité, de la contagion que l’auteur admet sans discussion comme fait indubitable, sans nous donner aucune preuve de sa réalité, de sa fréquence, de sa violence, de son accroissement ou de son atténuation au Tonkin. En un mot, on peut dire que ce travail n’apporte aucune lumière à l’étude de la lèpre. Et pourtant le Dr Audian était bien placé et qualifié pour offrir son contingent à l’étude de la lèpre dont il importe avant tout de signaler la marche et tout ce qui s’y rapporte, variable, comme l’on sait, selon le climat, l’attitude, la localité, l’ambiance et les conditions spéciales, inhérentes à chaque

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pays. Car c’est avec des études et des observations spéciales à chaque pays, que l’on pourra édifier une histoire générale et la pathogénie de la lèpre dont les allures ne sont pas uniformes et identiques dans toutes les contrées où elle sévit avec plus ou moins d’impétuosité. Les voyages rapides avec le Baldecker sous le bras sont insuffisants et trompeurs. On recueille les éléments de cinéma, on kodake, on ramasse des commérages et des légendes, et l’on bâcle des édifices scientifiques ! L’étude de la lèpre exige un long séjour dans les localités où elle sévit et de patientes études suivies, en un mot une longue et minutieuse étude des malades.

Le Dr Boinet, professeur à l’École de Médecine de Marseille, étudia la lèpre au Tonkin : « Le village de lépreux, à Hanoï, a une population de 4oo habitants, dont moitié lépreux, et le reste rappelant assez bien notre ancienne Cour des Miracles* Les conditions hygiéniques y sont déplorables : comme habitations, des paillottes formant des huttes étroites, basses et humides; pour alimentation unique, du poisson salé et du riz. » La topographie du lieu fournit à l’auteur l’occasion de remarques importantes. Le sol, boueux à la moindre humidité, s’imprègne des produits de la suppuration; près de là, une mare où les lépreux se baignent et dont la vase est déposée sur un champ destiné à leur ensevelissement. « Or, cette vase semble un milieu particulièrement favorable à l’entretien du bacille de la lèpre. C’est au bord d’un arroyo qu’on trouve les villages qui peuplent la léproserie d’Hanoï ; les inoculations sont favorisées par les excoriations aux pieds, ainsi que le démontre la fréquence du début des lésions par les extrémités inférieures; et les Tonkinois, instruits probablement par l’expérience, manifestent des craintes de marcher sur la terre souillée par les lépreux et surtout sur celle qui recouvre leurs cadavres. » Les questions d’hérédité et de contagion de la lèpre ont été l’objet des recherches spéciales de l’auteur. C’est à l’aide de renseignements pris auprès des quatre chefs du village lépreux et des missionnaires, ainsi que par des expériences personnelles faites sur les animaux, qu’il a cherché à résoudre les points difficiles et discutés de l’histoire de la lèpre. A Hanoï, d’après les chefs, 80 à 90 sur 100 des enfants des lépreux contracteraient la lèpre; l’enquête faite par l’auteur n’en aurait donné que i5 cas sur 80 observations. Les chiffres de Danielssen et Baeck, en Norvège, sont de i85 cas

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sur 2i3; de Leloir, 47 sur 107; de Zarnbaco, 1 sur 1 4 ; ces chiffres montrent combien sont variables les données de l’observation selon les pays. D’ailleurs, rien n’est plus difficile à déterminer que la fréquence de l’hérédité, qui souvent n’est pas avouée et qui même est méconnue, parce que la lèpre atrophique n’est pas considérée partout comme étant de la lèpre. On connaît les faits rapportés par le Dr Doyon, à l’appui de la non-contagion. L’auteur qui les cite en rapproche d’autres, signalés à Tokio (Japon) où les médecins vivent impunément au milieu des lépreux avec leurs familles. Est-ce à dire pour cela que M. Boinet soutienne la doctrine de la non-contagion de la lèpre? Non, car lui-même, dans son travail, rapporte différents faits favorables à la contagion. Mais, de ses observations il conclut que la contagion de la lèpre s’effectue surtout chez les enfants, alors que ceux-ci se trouvent en contact avec les lépreux dès leur plus bas âge. Jamais il n’a observé de transmissions conceptionnelles, ni de lèpre chez les petits enfants qui tètent, jusqu’à trois ou cinq ans. Gomme déduction pratique, il conseille l’éloignement des enfants de la léproserie. Dans ses expériences sur les animaux, ceux-ci se sont montrés réfractaires à la lèpre : les inoculations furent toujours négatives. Gomme quelques expérimentateurs, il a trouvé les bacilles de la lèpre dans le sang : ils sont classiques dans les nodules. Au contraire, la recherche du bacille dans l’air, dans l’eau, dans le sol, dans le poisson destiné à l’alimentation, a toujours été sans résultats.

La lèpre à Hanoï, capitale du Tonkin. — Le Dr Boinet publia aussi dans la Revue de médecine , en 1890, et dans Marseille médical , des mémoires sur la lèpre au Tonkin, que nous allons analyser. Il admet quatre formes: la lèpre systématisée cutanée, la lèpre systématisée nerveuse, la lèpre mutilante, la lèpre mixte. 11 recueillit les observations de quatre-vingts malades ; mais il n’en consigna la statistique que de 65 qui se décomposent ainsi : 21 hommes et 6 femmes étaient atteints de la forme tubéreuse. Deux hommes seuls étaient mariés ; leurs femmes restaient indemnes. Toutes les femmes étaient célibataires; 2 hommes et une femme avaient, les premiers leur mère seule ou le père seul lépreux, et la femme son père. Parmi les malades atteints de la lèpre systématisée nerveuse, il y avait 6 femmes et 6 hommes ; une des femmes eut une tante paternelle lépreuse. La famille d’une autre habitait depuis 3o

ans les maisons de lépreux, sans être contaminée. Une seule eut un enfant, un fils lépreux mutilant, et une fille saine. Deux seules ont eu du pemphigus ; la griffe des mains existait chez toutes les 6. Aucun des hommes n’était marié; un seul portait des cicatrices de pemphigus au membre inférieur gauche. Aucun n’eut des parents lépreux; tous étaient célibataires. i4 hommes présentaient la lèpre mutilante, et 6 femmes. Aucun de ces malades ne comptait de parents lépreux, une femme eut une fille lépreuse, le fils d’un autre était sain ; pas d’hérédité. 6 hommes, parmi les lépreux observés par notre distingué confrère, étaient atteints delà forme mixte, un seul eut son père et sa mère lépreux; un seul eut un enfant, un fils qui resta indemne. Un seul de ces lépreux fut atteint de bonne heure, à l’âge de 5 ans. L’époque habituelle de l’apparition de la lèpre est à Hanoï entre i5 et 20 ans ; 12 lépreux tubéreux sont nés à la léproserie, et 5 provenaient d’un village contaminé. Les 6 lépreuses du même groupe ont été de bonne heure en relation avec des lépreux. Les 7 femmes atteintes de la lèpre nerveuse sont nées, à l’exception d’une, dans un village lépreux. Des i4 hommes atteints de lèpre mutilante, 9 sont nés à la léproserie, 4 individus arrivés sains à la léproserie devinrent lépreux après 2, 5, 10, i3 années de séjour.

Selon le Dr Boinet, la contamination est favorisée à Hanoï par le séjour prolongé dans la même paillotte, par l’habitude des nourrices annamites de mâcher le riz et le mettre ensuite dans la bouche des enfants, par la promiscuité, par l’usage du même tuyau et des mêmes ustensiles, par les ulcérations cutanées.

La lèpre est très connue dans la delta du Tonkin. Il y a des villages de lépreux et l’isolement est illusoire. Les lépreux circulent librement ; on les visite et l’on ne croit pas à la contagiosité. Des jeunes filles indemnes se marient avec des lépreux hideux. Le Dr Boinet s’empresse d’ajouter: cependant les cohabitations de 8 et de 10 ans n’ont pas transmis la lèpre à l’autre conjoint. Quant à l’hérédité, chose curieuse, partout les lépreux mettent un point d’honneur à nier l’existence de la lèpre dans leur famille. Nous aussi nous avons souvent constaté cela. Ceci étant, la recherche de l’hérédité devient très difficile. Néanmoins parmi les 80 lépreux observés par le Dr Boinet, une dizaine ont avoué nettement leur hérédité. 42

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sont nés au village des lépreux et ont, par conséquent, de grandes chances d’avoir eu leur père ou leur mère atteinte de la lèpre.

Le Dr Boinet admet l'hérédo-contagion, mais non fatale. A ce propos, il cite l’histoire d’une famille dont le grand-père et la grand’mère étaient atteints de la lèpre, tandis que le père et les cinq enfants qui n’ont jamais quitté la léproserie sont sains. Il cite d’autres exemples de personnes restées jusqu’à 5o ans dans la léproserie sans avoir été contaminées. Il admet aussi que la lèpre peut sauter une génération. La forme systématisée nerveuse est plus souvent héréditaire à Hanoï que la tubéreuse ; elle est aussi moins contagieuse. Cette forme passe souvent inaperçue ; de manière que les lépreux qui en sont atteints restent bien plus longtemps dans leur famille et cela sans les contaminer.

Pendant les deux années que le Dr Boinet a passées en étudiant la lèpre à Hanoï, il n’a noté que deux fois les signes précurseurs de l’invasion : douleurs rhumatoïdes, sueurs, faiblesse, épistaxis, hyperesthésie, névralgies... Il ne parle pas de la fièvre qui annonce souvent l’invasion de la lèpre en Orient et dans bien d’autres pays ; pas plus que du retour du mouvement fébrile à chaque nouvelle poussée de lépromes, dans la forme tubéreuse. Les exanthèmes du début de la lèpre tubéreuse ressemblent, dit-il, parfois, à ceux de la syphilis. Deux lépreux ont présenté des placards achromiques entourés d’un cercle hyperchromique, comme dans le Morphea Alba, le vitiligo gravior. Une fois, il a vu des taches achromatiques sans encadrement plus coloré (lèpre blanche des anciens). L’hyperesthésie et la douleur à la pression ont été souvent rencontrées dans la forme maculeuse anesthésique, mais d’une manière passagère pour aboutir à l’anesthésie complète. Il constata aussi la dissociation de la sensibilité: celle à la température étant conservée, la tactile et l’algie étant abolies. Parfois, il y avait cyanose et sensation de froid intense aux extrémités ; il n’a rencontré ni l’alopécie, ni la canitie. Parfois les lépromes étaient en pendeloques, avec télangiectasie. Nous en avons vu aussi, parfois, pendre au bout du nez ou bien aux lobules de l’oreille, sous forme de boucles d’oreilles, symétriquement. Parfois les lépromes revêtaient la forme de larges placards cutanés ou sous-culanés. Rarement, la sensibilité à la douleur était conservée, tout au moins temporellement. Les

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lésions oculaires à Hanoï sont absolument pareilles à celles des lépreux ambulants de Constantinople. Il en est de même des ulcères des membres. La durée de la lèpre tubéreuse même pouvait être de 4o, 26, 20, 18 ans ; jamais les lépreux de cette forme, que j’ai observés en Orient, n’ont pu tant survivre. Le maximum de leur survie n’a pas dépassé 12 ans. Mais les formes mutilantes et principalement la tropho-nerveuse permettent d’atteindre 7aet 80 ans, en Orient. Le pemphigus est rare à Hanoï ; tandis qu’il est constant en Orient, dans la forme tropho-nerveuse. L’atrophie des muscles de la main commençait par ceux de la région thénar ; tandis qu’en Orient, ce sont ceux de la région hypothénar qui sont les premiers atteints. Quelques lépreux du Dr Boinet ressemblaient aux paralytiques de Duchenne de Boulogne (paralysie musculaire progressive).

Nous pensons de notre côté, que plusieurs des malades de ce dernier observateur n’étaient que des lépreux.

Le Dr Boinet observa, comme nous, chez certains de ses lépreux la forme sclérodactylique. La peau amincie était collée aux phalanges. Il signale aussi les maux perforants ; mais il ne dit pas si cette lésion a constitué parfois l’unique manifestation de la lèpre, d’une manière temporaire du moins, sinon définitive. Enfin il a observé, comme nous, la disparition entière ou partielle des phalanges par résorption et sans aucune élimination, sans ulcération. Il signale aussi le détachement des doigts à la suite d’un anneau fibreux constricteur (Aïnlium).

Le Dr Boinet a rencontré les bacilles spécifiques dans le sang des lépreux, puisé à la pulpe des doigts qui n’offraient aucune manifestation lépreuse, comme Fliige. Il prétend avoir cultivé le bacille de la lèpre sur l’Agar agar(?), il admet la possibilité que la bacille de Hansen subisse des modifications évolutives saprophytiques : il admet aussi les cellules géantes

— dont l’existence a été contestée par bien des micrographes

— pleines de bacilles. Enfin il trouva le bacille, comme Babès, dans la gaine des poils et les follicules sébacés ; et il explique leur pénétration dans l’organisme, par ces voies. La minutie qui présida à la rédaction des observations prises par le Dr Boinet permet la comparaison de la marche et des allures de la lèpre à Hanoï avec sa manière de se comporter ailleurs. Il serait à désirer que tous les léprologues signalassent avec

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autant cle détails ce qui concerne l’apparition, et la symptomatologie de la maladie dans leurs pays réciproques. On pourrait ainsi établir par la comparaison, l’influence qu’exerce le climat, la topographie, la nourriture, etc., sur la marche, la gravité, la durée, la transmission de la lèpre dans les diverses contrées.

Selon le Dr Sauton, il y aurait deux mille lépreux dans l’Annam, au minimum; il n’y a point de léproserie.

Le I)r d’Hostalrich, médecin en chef de l’ambulance de Phanthiat, communiqua à la Société de médecine et d’hygiène tropicales de Paris ( Revue de la Société , tome YI, n° 3, 1910) un important et consciencieux travail sur la contagiosité de la lèpre en Annam, dont nous extrayons les parties les plus es* sentielles.

« Nous avons été amené, dit-il, par nos lectures à tenter de nous former une opinion sur la question si discutable et si discutée de la contagiosité de la lèpre. Les consciencieux et remarquables travaux de Zambaco Pacha, — qui traitent à peu près exclusivement de la contagion de la lèpre dans les pays d’Europe — ont su nous inciter à étudier, en nous inspirant de sa scrupuleuse méthode d’observation clinique, les cas de lèpre que nous avons pu observer dans la région de Binli- Thuan et plus spécialement à Phanthiat, port important de P Annam, qui compte une population de vingt mille indigènes et de 76 Européens. Il est certain que la lèpre existait déjà en Annam dès le xme siècle. »

Selon le Dr d’Hostalrich, il y a à Phanthiat 26 lépreux avérés. Les Indigènes considèrent la lèpre comme ayant une origine sacrée et ne redoutent nullement la contagion. Ils n’isolent ses victimes que lorsqu’ils ont un aspect repoussant. On voit déjà que ses constatations sont en complète opposition avec celles du Dr Audian. Notre distingué confrère n’a pu trouver un seul exemple évident de contagion ; tandis qu’il a vu des cas certains d’hérédité. Yu l’encombrement, l’extrême saleté et la promiscuité répugnante dans lesquels vit la population des pouilleux qui compose les quartiers des pêcheurs où habitent les lépreux qui circulent librement, on est étonné qu’il n’y ait que 28 lépreux sur une population- de 20000 habitants; tandis que la peste et le choléra ont été très meurtriers en 1908. La Cochinchine est un grand foyer de lèpre et la province de Binh-Thuan est en relations directes et constantes

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avec elle, sans aucune mesure de prophylaxie, depuis des siècles. Or le Dr d’Hostalrich affirme, d’après ses sérieuses enquêtes que le nombre des lépreux annamites, disséminés par toute la région, n’atteint pas quarante sur une population de 28000 habitants. Abordant franchement la question de la contagiosité, le Dr d’Hostalrich conlinue ainsi : L’opinion que la lèpre est contagieuse est généralement adoptée depuis la découverte de son bacille. Or, ce bacille peut-il être, en l’état actuel de la science, considéré comme la cause efficiente unique de la lèpre ? Il est permis d’en douter. Les inoculations chez l’homme et les animaux ont constamment échoué. Le bacille manque souvent chez des lépreux incontestables. Et, bien qu’il soit toujours identique, charrié par les Européens devenus lépreux dans les colonies et rentrés en Europe, il demeure absolument inoffensif. Le rôle qu’on a attribué aux insectes dans la propagation de la lèpre, dit notre honorable confrère, semble bien illusoire. Ils abondent au Phanthiat, ainsi que toute espèce de vermine. Les indigènes de cette contrée se trouvent donc dans les meilleures conditions pour favoriser la contagion de la lèpre. Pendant trois années consécutives de recherches minutieuses ; le Dr d’Hostalrich n’a 'pu découvrir un seul cas de transmission de la lèpre à des individus sains vivant depuis nombre d’années en contact intime avec des lépreux avérés . Un enfant serait né lépreux. Mais l’auteur ne l’a pas vu lors de sa naissance; pas plus qu'un autre qui aurait présenté les stigmates de la maladie peu après sa venue au monde. Nous avons publié dans notre livre Les lépreux ambulants de Constantinople, de tels faits observés par nous et reproduits même en chromo-lithographie. Notre collègue de la Société de Médecine tropicale a vu d’autre part la lèpre débuter à l’âge de 4o et même de 5o ans, comme nous-même dans certains foyers d’Orient. Enfin ce consciencieux observateur admet, comme nous, que la saleté et le régime alimentaire peuvent prédisposer à contracter la lèpre dans un foyer actif de la maladie. C’est qu’elle sévit surtout chez les pêcheurs dont l’extrême saleté prédispose à toutes les affections cutanées qui souvent précèdent l’éclosion de la lèpre, ainsi que les brusques changements de température. En tout cela nos observations concordent avec celle du I)r d’Hostalrich.

Sa conclusion est la suivante. Toutes les causes mentionnées ci-dessus ne sont qu’adjuvantes et impuissantes à faire

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éclore la lèpre en dehors des localités à endémicité lépreuse; ni les insectes, ni l’air expiré ne la communiquent et nous ignorons la manière dont le bacille pénètre et infecte l’économie. Il est de fait que celui-ci reste inoffensif en Europe. Le Dr d’Hostalrich admet notre opinion exprimée en ces termes: tandis que dans les colonies à endémicité lépreuse, sous l’influence de conditions ambiantes tout autres, les Européens peuvent, par un séjour prolongé, contracter la lèpre, ils ne la transmettent jamais à personne à leur retour dans la mère-patrie (Zambaco, La contagion de la lèpre en U état de la science , chez Masson). L’auteur comprend l’hérédité de la manière suivante.

A part la réceptivité créée par un séjour prolongé dans un pays lépreux, les sujets issus de souche lépreuse offrent un terrain tout préparé à l’éclosion du bacille. Et de fait les parents lépreux transmettent à l’enfant le germe infectieux ou bien la prédisposition à le contracter et à le cultiver. On naît léprosable comme on naît tuberculisable . Ce sont là les idées de Bouchard (les parents transmettent à leurs enfants la tuberculose en expectative et non en nature), et de Landouzy (les parents peuvent transmettre le germe ou le terrain favorable).

Le Dr d’Hostalrich n’a pas vu d’exemple de transmission de la lèpre d’un époux à l’autre, même après de longues années de vie commune; tandis que la transmission à la descendance directe ou éloignée, sans être fatale, est fréquente. Dans tous les cas, notre distingué confrère est contre le mariage des lépreux, idée que nous partageons et que nous avons maintes fois soutenue. Il admet aussi que la lèpre peut sauter jusqu’à trois générations. Quant à nous, nous avons soutenu et prouvé même son atavisme surtout chez les Juifs d’Orient qui sont des descendants directs des Hébreux de l’exode. Les missionnaires qui ont consacré plusieurs années de leur vie à prodiguer des soins dévoués aux lépreux en Annam, à les panser, à cohabiter avec eux sans aucune prophylaxie, sont restés indemnes, dit notre confrère, et ils ne croient pas à la contagiosité, mais à l’hérédité de la lèpre.

Un médecin indigène, diplômé de l’Ecole de médecine de Hanoï, a collaboré avec le Dr d’Hostalrich et lui donna aussi, à titre documentaire, l’opinion des médicastres annamites sur la lèpre. La lèpre, selon eux, est héréditaire et incurable. Elle est transmise par le vent et due au supplice divin. Toutes les Zambaco. Anthologie. 23

théologies se ressemblent. Elle existerait en Annam depuis des siècles. Elle peut sauter un grand nombre de générations. Ils ne croient à la contagion que pour la lèpre ulcéreuse. Une cohabitation prolongée et un contact intime sont indispensables à sa transmission éventuelle, disent-ils. Aucun des médicastres n’a pu fournir un exemple de contagion. Ils ont cité au contraire des cas de lèpre familiale, héréditaire.

La seconde partie de cette consciencieuse étude sera publiée plus tard. Voici les conclusions du Dr d’Hostalrich : « Nos études nous ont amené à formuler la conclusion suivante, celle même de Zambaco en ce qui concerne l'Europe. La contagion de la lèpre en Annam , si tant est quelle existe , doit se faire exceptionnellement et dans des conditions très difficiles à préciser. L'hérédité paraît pouvoir être considérée comme le facteur le plus important dans l'étiologie de la lèpre.

Ce travail si intéressant s’appuie sur 28 observations détaillées, bien soigneusement prises, et sur des dessins exécutés habilement par Mme d’Hostalrich, qui nous éclairent sur les manifestations de la lèpre dans l’Annam. Si les confrères, en état d’observer la lèpre dans les diverses contrées de l’univers, dotaient la science de travaux aussi scrupuleux, leurs méditations et leur comparaison faciliteraient la comparaison des allures de la lèpre dans chaque pays avec ce que la maladie offre de particulier dans chaque localité. On pourrait alors se rendre compte des dissidences entre les léprologues dues à la marche non uniforme partout de la maladie. Et le lecteur pourrait alors saisir les similitudes et les différences des lépreux selon la localité. Ainsi l’épistaxis est un signe prémonitoire fréquent à Annam ; tandis qu’il est rare en Orient. Quelques déformations des doigts sont fort curieuses. Nous n’avons jamais rien vu de pareilles. Elles ressemblent à celles du rhumatisme déformant absolument.

Nous n’avons pas vu l’expression léonine hideuse parmi les dessins de Mme d’Hostalrich. Les lépromes sont discrets ; il n’y a pas de ces déformations affreuses avec lépromes en pendeloques aux oreilles, au bout du nez, et ces placards exsudatifs vastes parfois. Les déformations et les mutilations des doigts et même des pieds et des mains réduits à l’état de moignon paraissent bien plus communes qu’ailleurs; en outre, ces mutilations évoluaient au milieu de vives douleurs; tandis que ces lésions sont indolores en Orient, en général.

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L’habitation connubiale n’a jamais contaminé l’autre conjoint, comme en Orient. L’hérédité a été fréquemment observée en Annam par le Dr Hostalrich; il n’en fut pas de même de la part des léprologues d’autres contrées, qui ont été amenés à la nier absolument, et eurent le tort de généraliser en jugeant par ce qu’ils ont vu. La sensibilité est aussi souvent conservée chez les malades de notre confrère. Le contraire a lieu ailleurs. Le Dr H... n’a jamais eu un seul cas de contagiosité. Les lépreux tubéreux vivent bien plus longtemps en Annam qu’ailleurs.

Le pemphigus précurseur est' constant chez les trophonévrotiques, en Orient et il siège aux genoux ; il ne l’est pas en Annam. L’hyperesthésie dans certaines régions fut fréquente chez les lépreux du Dr Hostalrich, ainsi que la résorption des phalanges sans élimination.

C’est à la suite de la communication ci-dessus mentionnée du Dr Hostalrich à la Société de Médecine et d’Hygiène tropicales que j’ai écrit la lettre suivante au Dr Wurtz, secrétaire général de cette savante société.

Extrait du procès-verbal de la séance du i4 avril 1910.

« M. Wurtz lit une lettre du Dr Zambaco Pacha qui, à propos d’une communication parue récemment dans la Revue de Médecine et d’Hygiène tropicales sur la question de la contagiosité de la lèpre, déclare mettre à la disposition de la société une somme de 2 000 francs pour récompenser les travaux qui paraîtront sur ce sujet. Les conditions de ce concours seront discutées par la société, selon le désir du donateur. La société adresse, par l’intermédiaire de son président, ses plus vifs remerciements à M. Zambaco Pacha dont la généreuse initiative facilitera l’étude d’une question encore en suspens. Elle nomme une commission du prix Zambaco Pacha, qui sera constituée — outre le président, le secrétaire général et le trésorier, membres de droit — de MM. Granjux, Jeanselme, Nattan-Larrier. Les conclusions de cette commission seront publiées dans la Revue de Médecine et d’ Hygiène tropicales à la suite de la lettre du Dr Zambaco Pacha.

Le Président rappelle à cette occasion que le Dr Zambaco Pacha de Constantinople, membre honoraire de notre société, dont le nom seul évoque de nombreux et remarquables travaux sur la lèpre, est bien connu des membres de la colonie française de cette ville et du monde scientifique tout entier,

et particulièrement du public français; ce savant est en effet membre associé de notre Académie de Médecine et membre correspondant de l’Académie des Sciences; il fut aussi jadis interne des hôpitaux de Paris et chef de clinique du professeur Piory.

Lettre du docteur Zambaco Pacha. — Le secrétaire général de la Société de Médecine et d’Hygiène tropicales a reçu la lettre suivante:

« Le Caire, ce 8 mars 1910.

« Monsieur et cher Collègue,

» Je viens de lire dans le Bulletin de la Société de Médecine et d’ Hygiène tropicales, que, le 28 octobre dernier, M. le Dr Hostalrich a communiqué à la docte compagnie, un travail sur la contagiosité de la lèpre en Annam, et que notre distingué confrère est arrivé aux mêmes conclusions que moi, après trois années de consciencieuses recherches, à savoir, que la contagiosité de la lèpre, en Annam, si tant est gu’ elle existe , doit être exceptionnelle et difficile . C’est absolument en ces termes que je me suis exprimé sur la contagiosité de cette maladie pour ce qui concerne Constantinople où près de cinq cents lépreux vivent en toute promiscuité avec leurs familles et la population.

« Quant aux autres capitales, en commençant par Paris, où deux cents lépreux se promènent en toute liberté, en permanence, fréquentant les cafés, les théâtres, les hôtels, le demi et le grand monde, on n’a jamais vu, depuis Alibert, un seul cas de contagiosité, pas plus qu’à Vienne, à Londres, à Rome, même à Berlin ; notre bien regretté et éminent confrère, le Dr Besnier, a constaté et souligné le fait, de sa haute compétence, bien que contagionniste par théorie.

« J’en dirai autant de notre distingué confrère le Dr Hallopeau et de tous les autres médecins de Saint-Louis, qui restent toujours ultra-contagionnistes sans avoir jamais pu observer un seul fait de contagion à Saint-Louis, où les lépreux, couchés dans les salles communes à côté de malades eczémateux, ulcéreux, etc., pendant des mois et des mois, n’ont jamais communiqué leur maladie.

« Or, tout au plus, doit-on admettre, logiquement, que la contagiosité de la lèpre est contingente et varie selon les contrées et les localités. Car il est indéniable que nos soldats et nos colons deviennent lépreux par leur séjour prolongé dans les

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