LA LÈPRE AUX INDES ANGLAISES
malades, ou bien à ceux qui, abusivement considérées comme lépreux, avaient partagé pendant de longues années, la vie des vrais lépreux. Si l’élément européen est peu enclin à contracter la maladie, c’est à cause de son bien-être et de l’observance des principes de l’hygiène. Même chez les indigènes il y a bien plus de lépreux dans les castes pauvres que dans les riches. Quant à l’hérédité, la commission s’exprima d’une manière dubitative. Elle ne croit pas à ï hérédité de la lèpre. Cependant il y a assez d'arguments scientifiques pour reconnaître des prédispositions héréditaires chez les enfants des lépreux. La statistique démontre que 4 à 7 pour 100 des enfants de générateur lépreux deviennent lépreux. Sur 2 gi5 personnes issues de 1 564 mariages de lépreux, il n’y eut que 78 lépreux en tout. Dans les mariages de lépreux, femmes et hommes, 65 pour 100 de ces ménages restent stériles. L’insalubrité, la mauvaise alimentation, la saleté, prédisposent à la lèpre, et l’aggravent une fois acquise.
La commission n’admet pas l’inoculation par les insectes, pas plus que l’influence de la nourriture, comme l’ichtyophagie. Elle a constaté la lèpre dans des castes religieuses, qui s’interdisent toute nourriture animale. Les sources d’eaux potables, où puisent des lépreux, n’offrent aucun danger, de ce fait, pour la population saine. On n’a jamais décelé dans ces eaux le bacille spécifique.
La lèpre ne peut être considérée comme une manifestation de syphilis héréditaire, ainsi qu’on l’a prétendu.
Malgré les ressemblances et les analogies de ces deux affections, des malades ont parfois en même temps les lésions de la lèpre et de la syphilis.
Elle n’admet pas l’opinion de William Tebb que la vaccination humaine peut propager la lèpre ou qu’elle l’a introduite dans des localités où elle n’existait pas avant que l’on ait pratiqué la vaccination. Les recherches bactériologiques, d’ailleurs, n’ont pas décelé dans la lymphe vaccinale le bacille de la lèpre.
Quant au traitement, la commission admet les défaillances de tous les remèdes préconisés ; hydrocotyle asiatique, colotropis gygantea (plantes indiennes), ichtyol, résorcine, chaulmoogra, etc. Seul l’arsenic est un vrai palliatif. En définitive, l’hygiène seule peut contribuer à diminuer l’extension de la lèpre et à la prévenir. Les améliorations économiques sont
seules capables d’opposer une digue à l’extension de la maladie.
Sans demander la séquestration des lépreux, la commission engage le gouvernement à créer des établissements hospitaliers sous le nom d'asiles volontaires (voluntary Asylums), où ils seront traités conformément aux exigences de l’humanité et de la science.
Nous savions déjà par les rapports minutieux faits par des hommes de science, constituant les commissions antérieures envoyées par le gouvernement anglais aux Indes pour étudier la lèpre et se prononcer sur les questions y afférentes les plus importantes — contagiosité, mode de transmission, hérédité, etc. — quel était le nombre approximatif et l’état des lépreux aux Indes anglaises.
La dernière commission fut envoyée par le comité central présidé par le Prince de Galles. Le Gouvernement anglais accepta les conclusions de son rapport si documentaire.
Néanmoins, depuis la conférence de 1897 un Act fut édicté pour l’isolement, le traitement des lépreux et leur exclusion de certaines professions. Cet Act fut appliqué à partir du 4 février 1898, à toute l’Inde britannique, le haut Burma, le Baluchistan, le Santal, Pargana, le Pargana de Spiti, mais non aux îles Britanniques. En voici les dispositions essentielles.
Tout lépreux de n’importe quelle variété, dont le procès ulcératifa commencé, tout lépreux qui exhibe ses lésions pour obtenir une aumône et qui n’a pas les moyens d’existence sera conduit à la léproserie. L’asile sera placé sous la surveillance d’un médecin ou sous l’inspection d’une personne qualifiée. Le lépreux dont la famille prend soin peut rester chez lui. Les lépreux ne doivent vendre ni comestibles, ni habillements, ni eau, ni être employés aux établissements de bains, ni être cochers, ni conduire un véhicule quelconque ; est puni tout individu qui emploie un lépreux. L’examen par un inspecteur de lépreux est de rigueur dans ces cas.
Il ressort du long rapport du Dr Pernet qui put, grâce à sa situation officielle, obtenir des renseignements précis de tous les médecins employés par le gouvernement anglais dans les diverses contrées de l’Inde, que la lèpre règne partout à l’état endémique très actif ou bien à l’état sporadique. Toutes les fois que la chose fut possible, on établit des asiles et on isola les lépreux.
LA LÈPRE DANS L'ÉGYPTE ACTUELLE
Le long et circontancié rapport de G. Pernet ne nous apprend pas, cependant, combien d’Anglais, européens, militaires, colons ou employés du gouvernement devinrent lépreux par leur séjour aux Indes. Il ne nous éclaire pas non plus, par de& faits cliniques, sur la contagion et l’hérédité. Et pourtant ces questions sont essentielles.
Ainsi la lèpre sévit dans l’Inde anglaise et dans l’océan Indien, savoir : à Ajmer-Mewara, Baluchistan, Baroda, Bengal, Bombay, Berar, Coorg, Hyderabad, Indore, Kashmir, Madras, Mysore, Népal, North-West, Frontier Province, Punjab, Ratjputana, United Provinces, Aden, Mauritius, Seychelles, Geylan, Federated, Malaystates, Britisch North Bornéo, Hong-Kong, Wei-Hai-Wei.
La lèpre dans l’Egypte actuelle. — Dans une statistique officielle du temps du Khédive Ismaïl, que cette Altesse m’a remise personnellement, il est question de toutes les affections qui ont sévi en Egypte, même du taenia solium, sans qu’un seul mot soit consacré à la lèpre ! Aussi Ismaïl Pacha niait-il que la maladie ait jamais existé dans ses Etats ! Cependant les Arabes désignent la lèpre sous les noms de Barra et de Djuzam, depuis la plus haute antiquité et de nos jours.
Selon le sage Atreya c’est la Kushta transportée des Indes, au xive ou xve siècle avant le Christ. Nous savons qu’elle régnait dans l’Empire des Pharaons. Les médecins arabes du premier siècle : Razès Hali Abbas, Avicennes ont écrit sur la lèpre. Selon Macrizi (vol. 2, p. 4o5), en l’année 707, Ben-Abdelmalek a fait isoler les lépreux dans un asile qu’il fit construire au Caire ; mais il disparut peu de temps après. Deux siècles plus tard Mohamed ibnitouloum fit bâtir une autre léproserie qui eut le même sort.
Feu Godard évalua la population du Caire à 4ooooo âmes ; mais, depuis son voyage les choses ont foncièrement changé. On estime actuellement que la capitale.de l’Egypte avec se& environs compte près d’un million d’habitants. Le Dr Godard signala la présence de la lèpre au Caire. Il prit des informations, fit des recherches et insista, le premier, sur ce fait que les lépreux égyptiens vivent libres au milieu de la population, sans la moindre restriction, et que les Européens, établis depuis de longues années au Caire coudoyentces lépreux ambulants, sans qu’il y ait jamais eu un exemple de contagion. Cette immunité absolue des Européens dont le nombre s’est
tant multiplié depuis quelque vingt ans, l’affluence si envahissante des Anglais établis non seulement au Caire, mais partout, dans la banlieue, les autres villes et villages où de nombreux Fellahs lépreux circulent en toute licence, persiste toujours. Des domestiques lépreux même, employés dans des familles européennes, à leur insu, et parfois à leur su, n’ont contagionné personne, ni adulte, ni enfants. Une enquête que nous avons entreprise tant au Caire qu’à Alexandrie et dans quelques autres villes principales, ne nous a pas fourni un seul fait positif de contagion.
Les lépreux sont nombreux au Caire même. On en rencontre partout des mendiants ou marchands, ouvriers ou domestiques, dans toutes les périodes de la maladie lorsqu’elle est floride ou qu’elle n’a pas encore fait éclat. Les lépreux sont mêlés à la population, dans les rues et dans les marchés ; personne n’y prend garde, ne s’en soucie, ni ne les fuit.
Les confrères les mieux placés avec lesquels je suis en relation, maintes fois interrogés par nous, ont catégoriquement répondu savoir qu’il y , a beaucoup de lépreux dans la ville. Ils en soignent même parmi les Cophtes et les Fellahs, sans avoir vu de contamination autour d’eux. Aucun médecin, à notre connaissance, au Caire ou dans les autres villes égyptiennes n’a vu la lèpre se transmettre à l’entourage des lépreux, pas même d’un conjoint à l’autre.
Les Drs Alphandéri et Azaria m’ont fourni des observations de leurs coreligionnaires israélites spaniotes qui vivent dans leurs familles, en relation avec tout le monde depuis des années sans avoir contagionné personne. Le Dr Mahokian m’a donné deux observations fort intéressantes ; l’une se rapporte à une circassienne atteinte de lèpre mixte avec mutilation des doigts, depuis 20 ans ; elle n’a contaminé personne ; l’autre est d’une négresse, lépreuse depuis 12 ans. Son mari, ses enfants sont indemnes ; il n’y a pas de lépreux dans son quartier, ni parmi ses connaissances. Aucun des nombreux confrères que j’ai interrogés au Caire, qui ont eu l’occasion de voir et de soigner des lépreux, n’a jamais constaté un fait de contagion. Ils n’ont toujours vu qu’un seul lépreux dans chaque famille. Pas un seul des Européens demeurant au Caire depuis plusieurs générations ne devint lépreux. Parmi les étrangers, il n’y a que quelques Grecs provenant des îles où la lèpre
LA LÈPRE DANS L’ÉGYPTE ACTUELLE
domine: Chypre, Crète, Simy, Rhodes... et quelques israélites. Tous ces lépreux vivent pêle-mêle avec leurs nationaux, sans que jamais leur maladie ait été communiquée. J’ai cité le cas d’un laitier du Caire, lépreux léonin aux mains ulcérées, qui trait personnellement matin et soir ses vaches conduites à domicile dans les quartiers aristocratiques du Caire, sans se laver les mains. Aucun client consommant le lait n’attrapa la lèpre. On ne le consomme, il est vrai, qu’après ébullition ; mais les vases des maisons, qu’il manie et remet en mains propres (?) aux serviteurs des familles ne doivent-ils pas se charger de bacilles lépreux ? Pas un seul de ceux-ci n’a rencontré un terrain favorable pour germer, pour pulluler et déterminer l’éclosion de la lèpre.
Depuis 1888, je suis en correspondance scientifique, bien que souvent interrompue, avec le Dr Yalassopoulos, médecin en chef de l’excellent hôpital hellénique d’Alexandrie. Le Dr Valassopoulos est un confrère distingué, un ancien élève de notre regretté collègue et ami le Dr E. Besnier qui forma une légion de dignes disciples pendant son brillant enseignement d’un quart de siècle à l’hôpital Saint-Louis de Paris. Le Dr Yalassopoulos ne pouvait être que de l’opinion de l’éminent maître, c’est-à-dire contagionniste. Or ses premières lettres à moi reflètent exactement les doctrines de l’hôpital Saint- Louis. Il s’y déclare avec un orgueil, bien légitime, élève du grand maître et partisan de ses doctrines. Je viens de m’adresser derechef à mon honorable confrère en lui demandant si, pendant ces dernières années, son opinion s’est modifiée, ou confirmée de plus en plus par l’observation personnelle, en dehors des théories spéculatives. Car les lépreux sont assez nombreux à Alexandrie, indigènes Fellahs ou bien étrangers provenant des îles Cyclades et des Sporades où la maladie règne toujours. Il reste bien contagionniste, mais il n’a jamais vu un seul cas de contagion. Le Dr Yalassopoulos cite, pour justifier sa croyance, la tuberculose dont la contagion soupçonnée autrefois fut démontrée dans ces derniers temps, grâce à Villemin et à Koch ; puis il se base aussi sur les traditions populaires remontant à la plus haute antiquité. Le Dr Yalassopoulos ne tient pas compte de la confusion faite de tout temps avec la syphilis ignorée qui passait tout son actif au compte des malheureux lépreux. « La lèpre seule ferait donc exception parmi les maladies microbiennes. Je discute un
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peu comme les académiciens. J’ai pourtant un peu plus d’expérience qu’eux ; parce que j’exerce dans un pays à lèpre, quoi qu’en disent mes confrères d’Egypte. La lèpre existe bel etbien ici, comme à Constantinople, comme dans tout l’Orient. Avant tout elle est très commune parmi les indigènes, les Fellahs ; j’ai eu l’occasion de lavoir souvent à l’hôpital grec, dans ma consultation des externes. Parmi les colons grecs aussi, à en juger par ce que j’ai vu dans ma clientèle privée, la lèpre n’est pas rare... Le traitement des indigènes est le suivant: cautérisation au fer rouge aux poignets et au cou, saignées répétées, purgatifs. J’ai essayé les injections au sublimé, mais sans succès. Dans un voyage que j’ai fait dernièrement à l’intérieur, dans la basse Égypte, j’ai su qu’il y avait des quantités de lépreux partout. »
Le Dr Engel bey, directeur du bureau de la statistique médicale de l’Égypte, qui remplit ses fonctions avec assiduité et conscience, a constaté la présence de la lèpre, dès sa nomination à ce poste important.
D’après la première estimation du conseil de santé, m’a-t-il dit, en 1882 il y aurait eu en Égypte 1018 lépreux. En 1889, une nouvelle énumération indiqua 1 425 cas. Plus tard on parvint au chiffre de 2204 ; et le Dr Engel bey estime qu’il faudrait tout au moins doubler ce nombre. Mais qu’en sait-il? Puisque les Fellahines fuient les mâles et se sauvent à l’approche des masculins, et à plus forte raison des giavours, et principalement si elles sont lépreuses. En outre, on doit tenir compte des lépreux débutants qui échappent même aux investigations médicales superficielles. Après courte réflexion, le directeur de la statistique médicale ajouta que, par analogie avec ce qui se passe ailleurs, en Portugal par exemple, il faudra rectifier les chiffres plus haut mentionnés. Peut-être y aurait-il 18000 lépreux en Égypte. Et, vu la liberté de circulation et la vie commune, il prévoit une grande propagation de la maladie ; bien que, ajoute t-il, qu’elle ne paraisse pas se transmettre entre mari et femme, pas même aux enfants. Néanmoins, il est hanté par ce qui s’est passé aux îles de Sandwich. Toujours la même légende du petit chinois lépreux qui débarqua et propagea la maladie de la manière miraculeuse que l’on sait: ce pays vierge de toute atteinte compta dans quelques années, cinquante et quelques mille lépreux! Cependant, reprend-il, la lèpre a bien moins de tendance
LA LÈPRE DANS L’ÉGYPTE ACTUELLE
à se propager ici, en Égypte, qu’ailleurs, que clans les climats tempérés et froids. La haute température émousserait le contagium. J'ai fait remarquer que le Soudan, les Gongos, l’Abyssinie, le Maroc, l’Équateur en sont décimés. Livingston a été frappé du nombre des lépreux chez les Battucos et les Makolodos.
De ce qu’à la première statistique on n’a inscrit que 1018 lépreux et qu’il en aurait, peut-être, actuellement, au bout d’une quinzaine d'années, 18000, il ne faudrait pas se presser de conclure à une rapide augmentation du fléau, ai-je dit. Certes les premières enquêtes ont été incomplètes ; voilà tout. La maladie mieux connue, plus attentivement recherchée est mieux dépistée. Il est d’ailleurs scientifiquement prouvé que dans la plupart des contrées la maladie abandonnée à elle-même sans aucune mesure prophylactique, sans isolement, diminue spontanément et, ce qui plus est, là même où la misère et la promiscuité feraient théoriquement craindre une désastreuse propagation. C’est là ce qui ressort de nos études et de celles de bien d’autres léprologues. Du reste les preuves en abondent dans ce travail.
Selon les pancartes du Dr Engel bey, il aurait eu en Égypte en 1890, sur 848 lépreux inscrits, 245 tubéreux, 220 trophonerveux, 332 mixtes, 34 de la variété mutilante et 17 de la forme maculeuse. Mais, on ne peut tabler sur cette énumération, prouvée si incomplète quelques années plus tard, pour conclure que la forme anesthésique est bien plus commune en Égypte qu’en Norvège, et édifier la théorie que la lèpre étant moins souvent ouverte qu’en Scandinavie, il y a moins à craindre les risques de la contagion, comme on l’a prétendu.
Le Dr Engel bey publia dernièrement un mémoire remarquable sur la lèpre en Égypte dans la Bibliotheca internationalis, volume 3, fascicule 4. Il insiste sur l’antiquité de la lèpre chez les Égyptiens du temps des Pharaons, ainsi que chez les autres peuples voisins. Il est étonné de voir, lui contagioniste, que bien qu’aucune mesure n’ait jamais été prise pour restreindre la maladie, les lépreux vivant pêle-mêle avec les habitants, leur nombre soit relativement petit.
Je dois ajouter, à mon tour, que cela est d’autant plus étonnant que la misère, la saleté la plus sordide et la promiscuité chez les Fellahs, dépasse tout ce que l’imagination la plus vive pourrait concevoir. En effet le Fellah marche nu-pieds?
ne se lave pas ; il ne se nourrit que de mauvais pain, trempé dans l’eau vinaigrée, et de poisson pourri, puant! Une seule pièce, dont les murs sont faits de boue desséchée et le fond de terre imprégnée de déjections, sert à loger toute la famille qui compte de nombreux enfants, et n’est séparée de l’infecte étable contiguë que par une basse barrière de roseaux secs. Une porte et un trou au plafond sont les seules issues pour la fumée (provenant de la combustion d’excréments desséchés des animaux, ramassés sur les routes), pour l’air et pour l’accès de la lumière. Et pourtant, dans ces conditions déplorables, la lèpre reste bornée dans le ménage à une seule victime !
Il n’y aurait, selon Engel bey, que 20 pour 100 de femmes lépreuses. Mais, de mon côté, j’insiste sur l’impossibilité d’établir une statistique concernant les femelles, pour me servir du terme peu gracieux en cours dans le pays occupé, pour désigner, en général, le beau sexe de l’aristocratie ou de la plèbe. En effet les femmes fuient les mâles en pays musulmans.
Le D' Engel estime qu’il y a actuellement près de 18 000 lépreux en Egypte ! Et cela sans les avoir comptés, par évaluation de la proportion des lépreux par rapport au chiffre des populations en Crète, en Sicile, en Portugal. On conviendra que cette manière de faire pèche par la base. Car la statistique est fondée sur l’énumération chiffrée et non sur l’approximation et l’estimation d’après ce qui se passe ailleurs dans la même catégorie de malades. Sa devise est numerandae et perpendendae. En effet on n’a additionné d’une façon palpable que 220/4 unités lépreuses et l’on conclut par analogie, qu’il y a en Egypte 18000 lépreux ! L’écart est bien fort ! Si la statistique se faufile dans les analogies, elle se fourvoyé et se suicide. Fondée sur le pointage, son importance s’annule, en dehors des règles de l’addition mathématique, dès que l’imagination se met à vagabonder, en dehors des chiffres.
Notre honorable confrère dit dans son travail : « si nous admettons les idées nouvelles relativement aux sécrétions pullulant de bacilles, et à la dissémination de ceux-ci par la toux, l’éternuement, la conversation, causes constantes de la propagation de la lèpre, notre récente enquête et mon expérience personnelle prouvent que le danger existe sur une large mesure en Egypte. »
LA LÈPRE DANS L'ÉGYPTE ACTUELLE
l&l pure i\ répète, maintes fois, dans son remarquable travail qu’il n’a pas vu — lui le chef officiel des enquêtes permanentes, depuis plus de 3o ans — un seul cas de contagion !
Nous pensons que la statistique n’autorise pas une conclusion basée sur des si, en dehors de l’objectivité des chiffres et des constatations effectives, en dehors du comptage qui est sa base d’action. Le statisticien qui s’écarterait de ces principes s’égarerait dans les hypothèses; tandis que sa seule raison d’être consiste dans le dénombrement réel et dans l’addition des unités identiques. C’est uniquement de l’addition des faits qu’il doit tirer ses conclusions strictes, et non point en dehors des chiffres constatés par lui-même dans son champ personnel d’observation. La statistique, répétée à délais, compte les cas, compare leur totalité après chaque investigation, avec les résultats des recensements antérieurs et conclut, par ces rapprochements, s’il y a augmentation, diminution ou état stationnaire. En dehors de cette manière de faire, la statistique déroge et son utilité devient absolument nulle. En un mot la statistique prouve chiffres en main et non par des syllogismes ; ses conclusions sont inférées a posteriori.
Heureusement que plus bas le distingué directeur de la statistique en Égypte, de retour dans le positivisme, s’exprime de la manière suivante : « il paraît incompréhensible que les lépreux libres — exerçant tous les métiers, depuis celui de professeur jusqu'à ceux de marchands de poissons, de légumes, de cigarettes, d’eau et de lait aux places les plus fréquentées — 11e propagent pas beaucoup la lèpre en Egypte. Dans ces conditions, nous devons nous rappeler le fait bien connu que, même dans la vie la plus intime, comme entre mari, femme et enfants, la transmission de la maladie est rare. »
La statistique consistant à scruter les faits, à les compter numériquement pour arriver à la démonstration, nous nous attendions à ce que, dans l’espèce, elle nous prouvât, chiffres en mains, la contagiosité et l’hérédité de la lèpre, ou bien leur absolue négation. Plus loin encore le Dp Engel bey, raisonnant en dehors de la science des chiffres qu’il cultive, du comptage pur et simple, glisse dans la comparaison élucubrative sempiternelle de la tuberculose avec la léprose pour tirer des conclusions forcées. Ainsi le directeur général de la statistique en Egypte se dépouillant de ses attributs de statisticien tombe en plein dans la théorie que la statistique
est précisément appelée à combattre en présentant des chiffres. Il sort absolument de son rôle en faisant fond sur les racontars de Sandiwich, des Basutos, des Hottentots!! Ce qui console, c’est qu’il professe, comme nous, qu’un jour la civilisation et la propreté feront disparaître la lèpre. Cependant il sera bien difficile de les faire pénétrer chez les Fellahs. « Mais pour l’Egypte, ajoute le DrEngel, nous devons admettre qu’il existe d’autres raisons qui agissent contre la propagation de la lèpre; rien ne nous explique pourquoi la lèpre s’y développe moins que dans les autres contrées occidentales, et nous sommes conduit à la conclusion que la lèpre a en Egypte moins de tendance à se propager qu’ailleurs ; je crois que c’est le climat qui en est la principale cause. Il paraîtrait que dans les contrées froides, où il y a plus d’humidité et un soleil moins ardent, la lèpre se développe bien plus et qu’elle y est plus aiguë et plus variable dans ses formes. Il paraîtrait aussi que la forme nerveuse est plus fréquente en Egypte que la tubéreuse. Si nous admettons que la lèpre est bénigne en Egypte et sans tendance remarquable à se propager parmi les Egyptiens, nous avons à considérer aussi si les étrangers y courent grand danger pour la contracter. La question est d’autant plus importante que dans ces dernières années de nombreux Européens ont été infectés dans les contrées transatlantiques et que les touristes viennent continuellement et que le nombre des étrangers qui s’y fixent augmente chaque jour en Égypte. Or, je suis heureux de pouvoir affirmer qu’une enquête spéciale a prouvé que jamais aucun étranger n’a gagné la lèpre en Égypte. Les quelques Grecs lépreux qu’on rencontre ici proviennent des îles Helléniques et il est bien certain qu’ils n’ont pas contracté leur lèpre en Égypte. La lèpre est donc bien faiblement contagieuse en Égypte, tant pour les natifs que pour les étrangers qui ne courent aucun risque de la contracter, ce qui a lieu également en Espagne, en Portugal, en Sicile et en Grèce. »
Du moment que le directeur de la statistique entouré de son état-major, si bien qualifié pour dépister la contagiosité de la lèpre en Égypte, n’a pu découvrir un seul cas de contagiosité pendant 32 ans de recherches consciencieuses, on peut se demander quelle est la raison qui justifie son expression que la lèpre y est faiblement contagieuse ? C’eut été plus clair et plus équitable d’exprimer la vérité dans son entier,
LA LÈPRE DANS L’ÉGYPTE ACTUELLE
en déclarant tout simplement et laconiquement que la lèpre nest nullement contagieuse en Egypte . Mais sir bacille en aurait été offusqué et il a droit à des ménagements !
Et de ce qu’il n’a été témoin d’aucun exemple de contagion, le DrEngel Bely conclut qu ' on doit combattre la lèpre comme le choléra et la peste. (Et la logique se trouve ainsi frustrée de tous ses droits.) « Bien que peu contagieuse, ici, en admettant qu’elle ne puisse se propager par d’autres voies que les individus lépreux, la lèpre continuera à être endémique en Egypte, comme par le passé, si l’on n’isole pas les lépreux »; et il propose l’établissement de colonies agricoles de lépreux.
Voici la phrase qui termine le mémoire du Dr Engel bey : « Il est à espérer que, quelles que soient les mesures que prendra le Sanity Board, le temps approche — comme l’écrivait il y a déjà 5o ans Pruner — où la lèpre disparaîtra de l’Egypte. Ce sera lorsque les peuples d’Orient jouiront des bienfaits d’une bonne hygiène sous la protection d’un gouvernement mieux constitué. »
A la bonne heure, voilà donc un pays lépreux par excellence, un des premiers foyers reconnus par l’histoire antique, d’où émana et rayonna la lèpre dans l’univers, où de nombreux lépreux fourmillent partout en toute liberté, où la misère et la saleté, les plus grands auxiliaires de la contagion en général, régnent en puissantes maîtresses dans le bas peuple partout, et de son propre aveu, le contagionniste théoricien, placé depuis plus de 32 ans à la tête du bureau de statistique, partant dans les meilleures conditions pour savoir minutieusement ce qui se passe dans tous les recoins de la vice-royauté, n’a su découvrir un seul cas de contagion. A tel point que, ne pouvant pas forcer les faits qu’il énumère et additionne sur les pancartes de l’Administration qu’il dirige avec distinction et conscience, le Dr Engel, peut-être très contrarié, n’a su les faire plier aux théories admises et incarnées en décrets sensationnels par la conférence de Berlin de 1896. J’ai lieu de supposer qu’en sa qualité de bon Allemand il aurait enchanté son patriotisme s’il avait pu mettre en relief la prépondérance de la science germaine dans l’univers et applaudir à la sagacité qui a flairé la contagiosité par intuition d’autant plus admirable que la réalité serait venue par son ministère, prouver la contagiosité effective, si bien présentée et théoriquement préjugé par l’aréopage.
Bref, le Dr Engel n’a jamais vu, pendant son séjour de plus de 32 ans en Egypte, un lépreux contaminer ni un indigène, ni un étranger des diverses nationalités qui viennent en foule chercher fortune sur cette terre promise, pas plus qu’un Anglais, colon, fonctionnaire ou fouilleur d’antiquités, qui pullulent partout depuis Alexandrie jusqu’à Kartoum et les extrêmes limites du Soudan ; et cela bien que tout ce monde soit en relations continuelles avec la population si éprouvée par la lèpre.
La conclusion du directeur de la statistique pharaonienne est nette, catégorique, imposante. Tous les médecins exerçant en Egypte, que j’ai interrogés (Fouquet, Sandwich, Milton, Gomanos Pacha, Pistis, Alphandéri, Adamidi, Azaria... et plusieurs confrères indigènes, exerçant, soit dans la capitale, soit dans les autres villes), expriment la même conviction. Et qu’on veuille bien remarquer qu’il ne s’agit pas ici de l’Europe centrale, mais de l’Egypte, berceau de la lèpre, qui réunit les meilleures conditions pour la propagation de la maladie qui sévit dans toute l’Afrique aussi bien dans le Congo, en Éthiopie, dans le Soudan qu’en Abyssinie, même chez les Bédouins, comme il nous a été donné de le constater dans nos pérégrinations scientifiques. Aussi le populo, pas plus que la bourgeoisie ou l’aristocratie, personne ne s’inquiète guère du voisinage et du contact des lépreux, partout librement admis.
La ville d’Alexandrie, port de mer très actif, ne manque pas de lépreux indigènes ou grecs provenant de Chypre, de Crète et d’autres îles de l’Archipel. Mêlés à la population, ils y exercent divers métiers. Aucun Alexandrin n’a contracté la lèpre. Qu’on admette, si l’on veut, qu’il est difficile et même impossible de savoir ce qui se passe chez les Fellahs; mais les Européens sont très nombreux à Alexandrie, et, si quelqu’un parmi eux devenait lépreux, le fait ne saurait passer inaperçu ; au contraire il aurait fait grand bruit, tapage et impression. Or, un tel cas ne s’est jamais présenté. LeDrValassopoulos, ancien élève de l’école Saint-Louis de Paris, médecin en chef de l’hôpital hellénique d’Alexandrie, est contagionniste ardent, imbu des théories en cours; mais il n’a jamais pu citer un seul fait à l’appui de son opinion et il reçoit les lépreux dans ses salles communes.
J’ai été, personnellement, à Tantah, ville importante située à mi-chemin d’Alexandrie au Caire. Le Dr Brossard, médecin
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de l’hôpital français du Caire, a bien voulu m’accompagner et m’aider dans mes recherches. Nous y avons trouvé de nombreux lépreux indigènes que des confrères égyptiens établis depuis longtemps dans cette ville avaient eu l’amabilité de rassembler et d’étudier même, pour nous les montrer. Nous n’avons pu découvrir un seul fait de contagion. De nombreuses familles n’ont eu qu’un seul lépreux. Cependant, la misère, la saleté la plus sordide et la promiscuité la plus révoltante se rencontrent partout. Dans tous ces ménages, il n’y a qu’un seul lépreux qui n’a jamais contagionné personne, pas même son conjoint. Ainsi, pas un habitant d’Égypte, indigène ou étranger, ne s’est trouvé en état d’opportunité morbide, de réceptivité, pour contracter la lèpre!
Or, il y a des arcanes dans le mode de la propagation de la lèpre que la bactériologie même n’a su pénétrer. Nous devons noter aussi — en réponse à des théories débitées avec assurance et, qu’on nous passe le mot, ipso facto gobées par ceux (ils sont légion) qui n’ont jamais pris contact avec les lépreux — que les fellahs n’ont jamais fait connaissance avec la chaussure, pas même avec les babouches; ils ont de tout temps marché nu-pieds, comme on le voit sur les peintures et les bas-reliefs datant des Pharaons, ce qui exposerait à contracter facilement la lèpre, surtout par les pieds et les jambes, très accessibles aux microbes spécifiques, d’après les orateurs de la Conférence de Berlin.
Or, le bacille n’est pas agressif en Égypte. Au contraire, il est inoffensif et proteste de son innocence contre le non-sens de la léprophobie.
A mesure que les études sérieuses sur les lépreux se poursuivent, les faits s’accumulent de plus en plus pour prouver que la Conférence de Berlin a exagéré, que son imagination s’est exaltée outre mesure en proclamant l’excessive contagiosité de la lèpre, toujours et partout , même dans l’Europe centrale, à l’êc/al de la variole et de la peste, et en décrétant la déclaration obligatoire parles médecins — souspeine d’amende et de prison — et la séquestration des lépreux, mesures illico admises et appliquées par le Gouvernement allemand et quelques autres. On prononça ainsi cruelle condamnation sur l’infortuné bacille qui n’a pu plaider non coupable, et démontrer le mal fondé de l’accusation. Car on ferma la bouche à tous les anticontagionnistes présents.
Depuis cette Conférence de Berlin, c’est-à-dire depuis 1896, si impérative, si tyrannique, on s’est mis partout à chercher, avec des yeux d’argus, les faits prouvant la contagion, et ils fuient toujours comme une ombre devant le flambeau de l’observation. Le Congrès de Dermatologie tenu à Berlin en septembre 1904 n’a pas fourni non plus des faisceaux d’observations persuasives, que dis-jes pas une seule en faveur de la contagion tant affirmée. Espérons que dans la patrie du grand philosophe qui a nom Goethe son sage précepte : l'expérience corrige l'homme tous les jours, saura prévaloir à la fin.
Au second Congrès de Dermatologie, le Dr Engel Bey fit une nouvelle communication sur la lèpre en Egypte; il répète ce qu’il avait déjà dit en 1896, avec quelques légères variantes que nous allons signaler. Et d’abord, il n’aborde point les trois questions qui dominent l’étude de la lèpre; il ne les effleure même pas : la contagion, l’hérédité et le traitement. Pour la contagion, après s’être déclaré son ardent partisan, il ne fournit aucune preuve à l’appui. Il n’a jamais cherché à débrouiller cliniquement ces troublantes questions, en étudiant sur place, dans un milieu si riche de faits, la filiation du contogium qu’il admet comme un dogme, tandis que cette profession de foi théorique se trouve annulée par cette déclaration souvent répétée dans son mémoire, gu aucun étranger, colon, touriste ou fixé depuis des années en Egypte, foyer actif de lèpre, na contracté la maladie. Il rassure ainsi tous les éléments exogènes fixés en Egypte et les nombreux visiteurs qui s’y abattent chaque hiver en semant sur leur chemin un million environ de cavaliers de Saint-Georges; cependant, pour fonder la doctrine de la contagion sur des bases inébranlables, il faudra cueillir et étudier scrupuleusement des faits, ce qui, certes, est plus difficile et pénible que de palabrer sur des théories puisées dans le domaine des impondérables. J’avoue, cependant, que cette manière de faire est presque impossible en Egypte où les fellahs, presque les seules victimes de la lèpre, sont dispersés dans les villages éloignés du centre, des villes, ou bien habitants des quartiers spéciaux immondes, inabordables par leur infection et insondables, vu les mœurs islamiques qui cachottent l’élément féminin et évitent de mille manières toute enquête.
L’hérédité ne saurait être débrouillée non plus qu’en suivant les malades, en insistant sur les commémoratifs, en fouil-
LA LÈPRE DANS L’ÉGYPTE ACTUELLE 379
lantdans les ascendances et les progénitures, revenant maintes fois sur les mêmes questions avec l’habileté d’un juge d’inslruction qui cherche, comme on dit, à coller le suspect, en le mettant en contradiction avec lui-même, par les subterfuges du métier. Et que de temps faut-il perdre pour arriver à des résultats plausibles ! On ne saurait se le figurer. C’est ainsi que les léprologues patients parvinrent à faire avouer à la fin d’une longue et habile instruction que la lèpre est héréditaire dans la famille de tel patient qui niait, peu avant, mordicus , toute tare familiale qui déconsidérait toute sa parenté. Certes, le Dr Engel Bey n’a pu, vu ses occupations absorbantes, sacrifier ses moments précieux à de telles inquisitions. Pour ce faire, ainsi que pour juger la valeur des traitements prônés par leurs inventeurs, et qui ne réussissent qu’entre leurs mains, il faudrait avoir un asile qui mît à la disposition autoritaire du médecin-directeur tous les séquestrés qui subissent la volonté imposée par sa situation; sans cela, on perd les malades de vue et toute tentative s’annule. Ils échappent à tout contrôle et rendent tous les efforts impuissants. Le Dr Engel Bey postule pour un tel asile. Il est à souhaiter qu’il réussisse pour rendre service à l’humanité et à la science.
A Constantinople, je me suis pris tout autrement pour étudier la lèpre et les questions y afférentes. Il y a d’abord la léproserie de Scutari où des lépreux sont séquestrés et malléables. Pour les ambulants, au nombre de plus de 4oo, je les recevais chez moi, les suivais et les traitais pendant des années, grâce à un moyen souverain : un jour consacré par semaine je donnais des consultations à ces malheureux qui affluaient de tous côtés. Je leur livrais des médicaments et, de plus, j’accordais à chacun de ces misérables une petite indemnité pécuniaire qui les attirait et me mettait en état de parfaire mes observations.
Je suis convaincu que ce n’est pas dans une seule rencontre fortuite que l’on peut, en photographiant les lépreux et en leur posant quelques questions sommaires, qu’on saurait élucider les mystères de l’hérédité, de la contagion et l’influence des méthodes qualifiées curatives.
Or, Engel Bey n’a pu étudier à fond aucun lépreux et le suivre avec assiduité pendant le temps voulu, deux conditions qui décernent l’autorisation de conclure.
Depuis près de 20 ans, je viens passer l’hiver au Caire.
J’y ai vu beaucoup de lépreux, soit dans la capitale, soit dans quelques villes principales : Alexandrie, Tantah, Port-Saïd, et dans plusieurs villages. Ils se promènent partout librement et se livrent à tous les métiers, même à ceux de vendeurs de comestibles et de laitiers (nous l’avons dit), trayant leurs vaches conduites, deux fois par jour, devant les portes des clients, souvent avec leurs mains couvertes de lépromes! Mais je n’ai pu étudier, ignorant l’arabe, un seul de ces malheureux, de manière à approfondir en Egypte les questions en litige ; et je ne puis prétendre savoir comment elle se comporte dans cette contrée. Mais j’admets le fait constaté par mon honorable confrère le Dr Engel Bey, que, à part les indigènes et quelqnes étrangers provenant des îles de l’Archipel grec, où la lèpre est endémique, aucun habitant du Caire ne fut atteint de lèpre, malgré l’aprophylaxie absolue. Or, les étrangers visitant l’Egypte et ceux qui s’y fixent ne courent le moindre risque de gagner la lèpre. Néanmoins, en dernier lieu, nous sommes d’accord avec le Dr Engel Bey en applaudissant à ses louables efforts pour obtenir la création d’une colonie lépreuse agricole où l’on .placerait tous les lépreux d’Egypte, en séparant les sexes pour empêcher la procréation, en leur fournissant les moyens d’existence, en les occupant autant que leur état le permet et en épargnant au monde l’horrible spectacle de rencontrer, dans les rues de la belle capitale égyptienne bondée d’étrangers, de ces misérables mutilés, ulcérés, sordides, loqueteux, pouilleux, circulant librement dans les quartiers arabes et même dans les belles allées, offrant parfois des marchandises et des denrées alimentaires aux promeneurs.
Selon le Dr Engel bey, le foyer le plus actif se trouve à Damiette. En consultant les pancartes et les tableaux de ses statistiques, nous avons vu y figurer des cultivateurs, des chehs, des marchands ambulants, des pâtissiers, des portiers, des sakas ou porteurs d’eau, des fabricants de cigarettes, des laitiers.
Le Dr Engel bey n’a vu qu’une seule fois un enfant lépreux âgé de 8 ans et un Fellah de 8 1 ans. En général, la lèpre sévirait en Egypte entre i5 et 5o ans.
Des confrères égyptiens et anglais qui ont visité plusieurs localités du Soudan anglo-égyptien, et que j’ai connus au Caire, m’ont affirmé y avoir rencontré plusieurs lépreux dont
POSSESSIONS ANGLAISES; LA LÈPRE EN CHYPRE
les uns avaient les mains mutilées par la chute de plusieurs doigts, d’autres avaient les griffes de la forme tropho-nerveuse, et même des figures hideuses de la forme léonine.
Bien que Mahomet ait dîné avec des lépreux pour donner à ses adeptes l’exemple de la tolérance et de la compassion envers ces malheureux, on lui prête d’autre part cette phrase: fuyez les lépreux comme vous fuyez le lion. Cependant actuellement les peuples de l’Afrique centrale, Berbères, Éthiopiens ou Bédouins ne craignent, ni n’évitent les lépreux, qui nombreux vivent partout librement, assistés par les populations sans être molestés.
Feu le prince Halim, fils du grand Mehmed Ali — dont je fus le médecin pendant plus de 27 ans qu’il a passés à Constantinople, lorsque le khédive Ismaïl l’expulsa d’Égypte après avoir confisqué tous ses biens — m’a affirmé avoir vu dans ses voyages dans le Soudan, beaucoup de lépreux dont plusieurs ne conservaient que quelques doigts. Il en a rencontré dont les phalanges seules éliminées laissaient ces appendices sans charpente, mous, comme des doigts de gants qu’on aurait bourrés de coton. D’autres avaient des figures léonines, hideuses. A part quelques brèves mentions dans les narrations de quelques voyageurs, nous sommes privés de tout détail sur la lèpre dans le Soudan anglo-égyptien et dans les petits sultanats sauvages qui l’avoisinent. Néanmoins il est certain que la maladie y fait des ravages. Le gouverneur de Khartoum vient de lancer un appel à la charité publique pour venir en aide à l’asile de lépreux dont il a commencé la construction (janvier 1913); il pourra contenir 60 lépreux, ce sera bien insuffisant ; mais c’est un bon commencement. La lèpre règne dans toute l’Afrique anglaise. Elle y est souvent confondue avec la syphilose, la scrofulose et diverses autres maladies cutanées. Elle sévit cruellement dans toute l’Afrique du Sud: the Gold Coast, Lagos, Sierra Leone, Nigéria, Southern Nigeria, British Central-Africa, British East et Enganda, Sainte- Helena ; mais le& détails nous font défaut.
Possessions anglaises ; la lèpre en Chypre. — L’île de Chypre fut une des plus anciennes et importantes colonies phéniciennes. La lèpre y a toujours sévi dès la plus haute antiquité et elle continue à faire de nombreuses victimes depuis cette époque bien lointaine. L’île de Chypre, Cyprium, fut peuplée, selon quelques historiographes, directement par les Khitittes et les
Amathites, deux rameaux de la race chananéenne, ancêtres des Phéniciens. Ainsi File est d’origine sémitique. Piéridés découvrit plusieurs inscriptions qui ont les plus grandes analogies avec celles des monuments mégalithiques du Morbihan que nous avons attribués aux Phéniciens : Y, S, S, S, O ( Transactions of the Society of Biblical Archaeoloqy , vol. IY, 1876). J’ai rencontré aussi au Musée de Constantinople une inscription phénicienne analogue : C, P, C,f. Paul Schroeder la publia en 1877.
Après les Phéniciens, ce sont les Ioniens qui s’établirent à Chypre, comme ils leur ont partout succédé. Et la population, tout en conservant la même maladie, l’a vue changer son nom de Morbus Phenicicus ou maladie phénicienne, contre celui d’ elephantiasis Græcorum. Il paraît que dans ces temps antiques on compta 9 petits royaumes sur File, dont le plus célèbre fut celui de Salamine.
Plus tard, soumise aux Perses, à Alexandre, disputée par les rois d’Égypte et de Syrie, Chypre fut enfin réunie à l’empire romain vers Fan 58 avant J. -Ch. Attaquée par les Arabes, reprise par les Grecs de Constantinople, elle forma un royaume indépendant sous Isaac Comnène en 1182. Richard Cœur-de- Lion s’en empara en 1 1 9 1 et la vendit à Guy de Lusignan. Le royaume de cette île fut possédé par les Princes de cette famille jusqu’en 1489* Les Vénitiens la gardèrent jusqu’en 1571, lorsque les Turcs s’en emparèrent. Mehmed Ali a possédé Chypre de i832 à i84o. Actuellement, ses destinées sont entre les mains des Anglais.
Si l’on ignore d’une manière précise à quelle époque la lèpre fit son apparition à Chypre, on admet néanmoins qu’elle y existe de temps immémorial. Quant à nous, nous faisons remonter son origine jusqu’aux Phéniciens dont Chypre fut une des premières et des plus importantes colonies. Ils y ont introduit leur mal national, le Morbus Phenicicus, c’est-à-dire la lèpre.
Le Dr Mantovani a pratiqué la médecine pendant plusieurs années à l’île de Chypre, avant le governorat anglais. Il évalue la population à 180 000 habitants et les lépreux avoués à 4o. Mais il s’empresse d’ajouter que plusieurs autres vivent dispersés à l’insu du peuple, au nombre total de 4oo peut-être; car celui-ci très contagionniste n’accepte pas qu’un lépreux avéré, hideux, estropié vive dans son sein. Aussi des cabanes plus ou moins nombreuses, bâties sur une petite montagne
POSSESSIONS ANGLAISES; LA LÈPRE EN CHYPRE
près de Nicosia, abritaient ces pauvres malheureux nourris d’aumônes et dans un état lamentable. Bien avant, ils vivaient par groupes de 4 ou de 6 près de leur propre village. Les parents leurs apportaient quelques aliments.
Mantovani connut les lépreux de Norvège, prétend que les mutilations, les destructions des organes et la marche de la lèpre en Chypre sont incomparablement moins graves et moins rapides, grâce à l’excellent climat de l’île. Il a remarqué que les lépreux paraissent bien plus âgés qu’ils ne le sont. De jeunes individus des deux sexes n’ayant que 20 à 28 ans semblent en avoir 5o et plus. En bon observateur, l’auteur parle de l’invasion de la lèpre tubéreuse surtout avec symptômes généraux, se répétant à chaque poussée, des arrêts de la maladie et de sa nouvelle recrudescence, après un calme relatif d’un délai plus ou moins long. Il relate dans son travail plusieurs observations des formes tubéreuse, mutL lante et anesthésique et divers traitements qu’il a employés sans succès.
Nous avons été nous-même à l’île de Chypre et pendant plusieurs jours, aidé du directeur officiel de santé, feu le Dr Heidenstam, nous nous sommes livré à une minutieuse enquête dont les résultats ont été déjà consignés dans notre livre Voyages chez les lépreux , édité chez Masson, à Paris, en 1892.
Dans la léproserie, bien située, très bien organisée, les lépreux obtiennent les meilleurs soins ; ils sont bien nourris, proprement entretenus et très humainement traités. Les sexes sont séparés. J’y ai compté 3o pensionnaires. Mais selon le Dr G. Pernet, directeur général de l’office central de santé à Londres, en mars igo3 il y avait 106 lépreux. Cependant, depuis que File se trouve gouvernée par les Anglais, c’est-àdire depuis 3o ans, l’isolement des lépreux est effectué d’une manière sévère et dès le début du mal que les médecins recherchent et constatent avec précision. La lèpre donc aurait augmenté, malgré toutes les mesures prises de séquestrer les lépreux et de mettre la population à l’abri de tout contact avec eux, selon le Dr G. Pernet.
Faut-il ajouter que durant toute l’occupation turque, ces malheureux erraient dans les haillons, mourant de faim, pourrissant dans la plus abjecte saleté, mendiant pour vivre, entrant volontairement dans un asile infect et ignoble comme ils le sont tous en Orient ?
Voici un épisode qui mérite d’être rapporté. Un Pacha gouverneur de Chypre, dont la tradition ne conserva pas le nom, désagréablement impressionné par la vue des lépreux hideux, donna l’ordre de les rassembler et de les détruire à coups de canon pour débarrasser l’île de ces non-valeurs et pour couper aussi court à leurs souffrances. Heureusement qu’une consulesse au cœur noble et compatissant obtint leur grâce en promettant de les éloigner des regards si esthétiques du Patar, et de les entretenir par ses soins.
Est-ce que les résultats de l’œuvre de la léproserie organisée par les Anglais d’une manière vraiment parfaite n’ont pas répondu à l’entente générale, à la diminution de la maladie ? A l’asile si convenable ceux qui sont valides s’occupent de petits travaux qui leur procurent des boni. On combat ainsi l’oisiveté si funeste qui oblige toujours ces déshérités de la création de penser à leur malheureux sort.
Il y a à Chypre des pénalités pour ceux qui négligent d’informer qui de droit que telle personne est atteinte de lèpre. Néanmoins, pour prévenir tout abus, toute séquestration arbitraire, deux médecins doivent certifier qu’il s’agit bien de lèpre, dont l’un est le médecin en chef de l’office de santé de l’île. Ce règlement a été promulgué en 1891. La non-déclaration fait encourir une amende de 5 livres anglaises.
La léproserie actuelle fut installée dans une ferme assez étendue et située à une demi-heure environ de la ville de Nicosia. Tout lépreux ayant les moyens peut se faire construire une maisonnette dans l’enceinte de cette léproserie.
Si un lépreux quitte la léproserie sans l’autorisation du médecin en chef, il est condamné à un emprisonnement qui ne dépasse pas la durée de 5 mois.
Depuis que les Anglais se sont installés à l’île de Chypre la lèpre diminue, dit-on, bien que le Dr Pernet affirme le contraire. Si elle diminua réellement c’est que le peuple excessivement sale profita du contact des Anglais pour améliorer ses conditions hygiéniques individuelles ; de plus il est moins miséreux qu’autrefois ; enfin les lépreux, placés d’office dans l’asile, sont ainsi isolés et ne peuvent se marier et perpétuer ainsi la souche morbide. Les contagionnistes sont portés à attribuer à l’isolement tout simplement cette diminution effective du nombre des lépreux à Chypre.
Le Dr Heidenstam, chef de l’office médical à Chypre, fit en
POSSESSIONS ANGLAISES; LA LÈPRE EN CHYPRE
1893 au haut commissaire, un rapport sur la lèpre à Chypre et sur la léproserie, dont nous donnons ici un extrait succinct. Et d’abord il insiste sur ce que nous avons constaté nous-même de visu, que la léproserie, qui est installée dans une ancienne ferme, est très bien organisée, que les pensionnaires y trouvent tous les soins que l’humanité et la science imposent à l’état actuel, que les sexes sont séparés avec rigueur pour empêcher tout incident, et qu’en un mot les lépreux très satisfaits sont reconnaissants pour l’existence qu’ils mènent. Aussi leur vie se prolonge-t-elle et leur état s’améliore, grâce aux soins et à la propreté.
A la fin de l’année 1 884 il y avait à l’asile 48 lépreux, dont 17 femmes et 3i hommes ; plus 2 enfants non lépreux dont les parents étaient pensionnaires de l’établissement. La maladie débute en général entre i5 et 4o ans. Les Drs Heidenstam et Stephen n’ont pas vu de jeune enfant lépreux. La maladie a ralenti sa marche depuis que l’asile si bien organisé a amélioré l’existence des lépreux. Les arrêts de la maladie sont ainsi plus fréquents et leur vie se prolonge. J’ai vu moi-même en 1888 une lépreuse âgée de 90 ans et dans un excellent état général, bien que profondément mutilée : elle n’avait ni mains, ni pieds, mais 4 moignons difformes. Une lépreuse Katina a vécu 5o ans à la léproserie, elle fut atteinte à 20 ans. Divorcée par son mari après une vie conjugale de 18 ans, celui-ci resta indemne, se remaria et eut des enfants sains. D’autres pensionnaires sont ici depuis 20 et 18 ans. La lèpre est presque limitée aux chrétiens. Je n’ai trouvé moi-même qu’un seul lépreux musulman.
Feu Saïd Pacha, le Kurde, ex-ministre des affaires étrangères de l’Empire Ottoman, fut pendant plusieurs années gouverneur de l’île de Chypre. Il m’a dit que, outre les musulmans et les chrétiens, il y avait une classe que l’on appelait Kirmizi Kouchaklis, parce qu’ils portaient toujours une ceinture rouge ; ils étaient musulmans en apparence et chrétiens en cachette et bien plus sujets à la lèpre que les vrais Turcs. Ici ce sont les agriculteurs qui fournissent le plus grand nombre de lépreux ; ils sont natifs des régions les plus froides.
Le Dr Heidenstam n’a vu aucune connexité entre la malaria et la lèpre. Quant à la nourriture, dit-il, il a vu qu’elle influence sérieusement la marche de la maladie.
Ainsi, lorsque les récoltes sont mauvaises et que le peuple Zambaco. Anthologie. 2 5
est dans la misère, le nombre des lépreux augmente et l’état de ceux qui étaient déjà atteints s’aggrave. Bref, la mauvaise nourriture, la saleté, le froid et l’humidité exercent une influence néfaste sur la maladie.
Le chef de l’office médical admet l’hérédité et la contagion bien restreinte. Voici l’histoire d’une lépreuse, que j’ai vue et interrogée moi-même : A seize ans passés, Epistomie, issue de parents lépreux et déjà lépreuse elle-même, épousa dans son village Agathon, dont elle eut un fils qui devint plus tard lépreux. Son mari l’abandonna et elle entra à la léproserie. Deux ans après elle devint enceinte par le fait d’un inconnu. Et craignant d’être réprimandée, elle s’échappa de la léproserie, fit ses couches dehors et abandonna son enfant, unefille, en l’accrochant à la porte d’une église L’enfant abandonnée fut adoptée par une famille demeurant dans un village où il n’y a pas de lèpre, et saine elle-même. Elle en prenait soin dans les meilleures conditions. A dix ans l’enfant commença à avoir les précurseurs de la lèpre qui s’affirma de plus en plus et nécessita son placement à la léproserie. A son entrée un vrai drame eutlieu : La jeune fille, interrogée sur les péripéties de sa vie, raconta son aventure d’enfant abandonnée à l’église de tel village et son adoption, lorsqu’une lépreuse, Epistomie, se précipita sur elle et l’embrassa tendrement en répétant je suis ta mère. Voilà donc un fait qui prouve indubitablement l’hérédité de la lèpre. Les adversaires de l’hérédité ont partout promulgué que les enfants des lépreux séparés de leurs parents et portés loin des foyers lépreux ne deviennent pas lépreux, parce que la maladie ne peut se transmettre que par la contagion. Le fait que nous venons d’exposer donne le plus formel démenti aux détracteurs de l’hérédité. C’est une expérience spontanée qui satisfait à tous leurs desiderata. D’ailleurs Falcao de Lisbonne et Magalhaës du Brésil ont publié des faits identiques.
Le Dr Heidenstam admet la contagion et cite un fait à l’appui. Charalambo Kiro qui n’avait pas d’héritage lépreux, entré à 16 ans comme domestique auprès de deux moines lépreux du monastère Troaditina, présenta les signes de la lèpre à 20 ans. Il se sauva alors à Castiloriso où il se maria; il eut 5 en fants dont on ignore le sort. La maladie s’aggravant, il entra à la léproserie (Cependant dans une localité où la lèpre est endémique une telle observation n’est pas décisive). Le
LA LÈPRE A MALTE
Dr Heidenstam ajoute avoir vu beaucoup de descendants directs de lépreux rester indemnes et d’autre part nombre d’autres qui ont vécu pendant des années avec des lépreux, même maritalement, sans contracter la maladie.
Ce qui est consolant, c’est que la lèpre diminue de plus en plus en Chypre. On peut donc espérer qu’elle finira par disparaître grâce à l’amélioration de l’état social du peuple et à l’isolement que moi j’interprète autrement que mon honorable confrère. L’isolement empêche le mariage des lépreux et consécutivement la procréation de candidats à la lèpre, tout au moins par la transmission de l’aptitude, de la réceptivité à contracter la lèpre, dans un foyer actif de la maladie.
La lèpre à Malte. — Située entre la Sicile et l’Afrique, mais trois fois plus loin de la Barbarie, l’î le de Malte a 26 lieues de tour, environ. En son milieu qu’on appelle la cité, une petite vallée se change en ruisseau qui se déverse dans la mer du côté de la Sicile. Il y a deux entrées, celle de gauche s’appelle Mars- Musset, l’autre fait trois petites pointes qui forment des rades, sur chacune desquelles il y a un fort : Le Bourg, château d’Ange, le fort Saint-Michel et le fort Saint-Elme. Les Vénitiens établirent au port de Galères une chaîne qui le fermait, longue de 170 pas, dont chaque anneau coûta dix ducats d’or.
On sait que les indigènes d’origine arabe parlent toujours dans leurs familles un langage corrompu des Sarrasins dont ils conservent le type ; mais en outre l’italien est connu par le peuple et constitue même la langue des actes officiels. L’île de Malte a toujours été éprouvée par la lèpre, mal Arabe. Les croisés ont aussi apporté un fort contingent mêlé de la vérole dont ils souffraient. La lèpre était si commune du temps des croisés que l’on y constitua Yordre de Malte célèbre autant par ses faits d’armes contre les infidèles, que fameux pour ses nombreux lépreux. On sait que plus tard cet ordre se consacrait aux soins des lépreux, dont un grand nombre se trouvait dans son sein même.
En 1 565 , le Sultan Soliman envoya une flotte sous les ordres de Moustapha et Piali Pacha, faire la conquête de Pile. Et le 19 mai 20000 hommes y débarquèrent. En deux jours la guerre battait son plein, et finit par la reddition.
Quelques lépreux Maltais ont toujours existé en Algérie et à Tunis. Pour mon compte j’ai eu à en soigner trois à Constantinople. Le Dr Brault, professeur à l’école de Médecine
d’Alger, insiste sur les lépreux Maltais immigrés à Alger et en reproduit même en gravure dans son travail les lépreux en Algérie publié dans Archiv für Schiffs und tropen-Hygiene, Band XII, 1908.
Selon les Drs Nicolle et Bastide, il y a à Tunis i4 Maltais lépreux. La preuve que la lèpre règne toujours à Malte, c’est une ordonnance du colonial office qui nomma cinq médecins pour poser le diagnostic, le cas échéant, et pour placer les lépreux dans un asile où ils seront détenus pendant toute la durée de la maladie. Il y a même des pénalités contre ceux qui cachent la maladie, ou qui aideraient à la fuite d’un lépreux de l’asile. Si un lépreux veut quitter l’île, il est libre de s’en aller. La déclaration de tout lépreux est obligatoire de la part des médecins, dans les 24 heures, et de la part des non-médecins qui occupent un lépreux, dans l’espace d’un mois à partir de la promulgation de la loi. Les contrevenants sont poursuivis. Ce règlement date de 1895.
Selon le Dr G. Pernet, qui s’adressa directement au médecin officiel, il n’y aurait qu’un seul lépreux à Gibraltar, datant de i8go(?) C’était un Maltais qui fut en Espagne, en France, au Nord de l’Afrique. On a attribué à son séjour à la dernière contrée sa contamination. On ignorait donc qu’il y a plusieurs lépreux à Malte et que la maladie y est endémique.
Le Dr Bemlinger, ancien directeur de l’Institut Pasteur de Constantinople, publia un intéressant mémoire sur la lèpre à Tunis où il a exercé pendant plusieurs années. Tous les malades dont il relate les observations sont des émigrés Maltais.
Pour en finir avec l’Afrique, nous allons nous occuper des Congos, de l’Abyssinie, de Tunis, du Maroc et de la Tripolitaine, bien que nos connaissances sur la lèpre dans ces contrées soient bien bornées.
La lèpre aux Congos. — La lèpre est très commune dans tous les Congos, savoir, dans l’État du Congo, appartenant à la Belgique, au Congo français, au Congo portugais et à la partie concédée dernièrement par la France à l’Allemagne.
On a soutenu que ce sont les esclaves de cette contrée, qui, transportés dans divers états de l’Amérique, importèrent partout la lèpre qui n'y aurait pas existé avant cette immigration, ce dont on doit douter. Quoi qu’il en soit nous n’avons aucun travail circonstancié sur la marche de la maladie dans cette partie de l’Afrique.
LA LÈPRE EN AFRIQUE. TUNIS, MAROC ET LA TRIP0L1TAINE 38g
Le baron de Wite — (33 ans au Congo, Revue des Deux Mondes ) — relate ce qui suit: lorsque le père Augouard, évêque du Congo, saluait les Congolais en disant Dieu vous bénisse , ils répondaient, à la manière du pays, en prononçant les vœux suivants que les indigènes répètent entre eux : « Enivre-toi tous les jours; tue tes ennemis, n’aie jamais la lèpre f puisses-tu avoir beaucoup de femmes, vole sans qu’on te voie. »
Selon le l)r Dubois-Havenith de Bruxelles, la lèpre est rare dans l’Etat indépendant, d’après les renseignements qu’il a pu recueillir dans les bureaux du gouvernement de cet Etat. Cependant il est de notoriété scientifique que toute l’Afrique a été ravagée de tout temps par cette maladie et l’on a même attribué sa propagation dans bien des pays en Amérique, notamment au Brésil, aux esclaves congolais que l’on y introduisait pour la culture du café et de la canne à sucre. Peutêtre le gouvernement, dans la crainte que la colonisation ne soit entravée, s’abstient-il d’avouer que l’on pourrait s’exposer, jusqu’à un certain point, à contracter la lèpre par un séjour plus ou moins prolongé dans ce nouvel Etat. D’ailleurs la lèpre existe dans tous les pays congolais.
D’après le Dr Yan Campenhout, professeur d’hygiène à l’Institut Colonial et médecin de l’Etat indépendant du Congo, les indigènes isolent les lépreux et évitent tout commerce avec eux. Quand un cas se produit dans les postes de l’Etat, il est immédiatement isolé. Ce confrère a observé des lépreux dans l’Ouellé, le Likati et le long du haut Congo.
La lèpre, dit le Dr Dubois-Havenith, ne paraît donc pas en progrès et il n’y a pas de dissémination inquiétante,
La lèpre à Tunis, au Maroc et en Tripolitaine. — On sait que Carthage (aujourd’hui Tunis) fut fondé par les Phéniciens au vne siècle avant Jésus-Christ. Peu après, cette colonie devint la capitale d’une puissante république qui se substitua à Tyr et soutint contre Piome, sa rivale, à trois reprises, de terribles guerres dénommées Puniques, dontta première eut lieu en Sicile occupée par les Carthaginois, descendants des Phéniciens, au milieu du me siècle (264-291) avant Jésus-Christ, la deuxième au commencement de ce même 111e siècle (218-201) et la troisième l’an 1 46. Carthage fut alors détruit de fond en comble par Scipion.
Carthage fut donc un foyer de lèpre, du Morbus Phenicicus
39o la lèpre a tra vers les siècles et les contrées
dès sa fondation et continua toujours depuis à en être ravagé.
Tunis, aujourd’hui sous la protection de la France, fournit, grâce aux fouilles opérées par de savants français, des souvenirs de ses premiers fondateurs. Toutain a découvert tout près de Tunis, au sommet du Boukourneim, le sanctuaire d’un ancien Baal caran (Saturnus Balcaranensis) ; et Delattre, à l’emplacement de Carthage, six tombeaux puniques dans la nécropole de Saint-Louis (. Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, 1901, 108).
L’Algérie, la Tunisie et le Maroc n’ont connu que la culture romaine; tandis que la Cyrénaïque, la Tripolitaine et l’Ouest de l’Égypte, colonisés par les Grecs, ont reçu l’empreinte de la civilisation hellénique. En Afrique, en général, on a trouvé des ex-voto attribués aux Dieux de Borne identifiés aux Dieux du pays du temple élevé à Saturne dont le culte fut substitué à celui de Baal, amalgamés, comme ceux de Diane et de Astarté de . Carthage. On sait que Ptolémée fut roi de la Mauritanie.
Le Maroc aussi reçut une colonie phénicienne ; il n’y a pas le moindre doute. Nous citerons à l’appui la trouvaille à Lixus près de la ville de Maroc, faite par Martinière, d’une inscription en caractères phéniciens classiques (Les tombeaux puniques de Carthage, Revue Archéologique, 1891, 152-69). Or, les Phéniciens, les premiers, et les Juifs après eux, ont semé partout la lèpre, sur les côtes d’Afrique, et peut-être plus tard les Grecs aussi. Mais est-ce qu’elle n’existait pas déjà avant ces invasions? il est probable que oui.
Les Juifs vinrent au Maroc en masse, principalement après la prise par de Jérusalem les Bomains, lorsqu’ils se sont éparpillés partout sur le littoral de la Méditerranée, tant en Europe qu’en Asie et en Afrique.
Selon Nicolle et Bastide, il y a à Tunis 35 lépreux musulmans, 5 Israélites, 5 Français, 5 Italiens et i4 Maltais. La maladie existe sur la côte, surtout à Tunis et à Djerba. Les médecins militaires ont signalé en outre un foyer dans le Sud, à Zarzis (7 cas).
Nous possédons certains mémoires sur la lèpre à Tunis, publiés depuis que cette contrée se trouve sous l’influence de la France. Nous citerons surtout les mémoires du Dr Remlinger de l’Institut Pasteur, qui avait exercé autrefois à Tunis.
LA LÈPRE EN AFRIQUE. TUNIS, MAROC ET LA TRI P OLI TA INE 39i
Mais aucun travail scientifique n’a été entrepris sur le Maroc et la Tripolitaine, croupissant toujours dans l’ignorance et la barbarie séculaire, malgré la pénétration de la civilisation en Algérie et à Tunis, grâce à la France.
Espérons que bientôt la barbarie reculera aussi chez ces malheureux peuples et que des confrères européens se chargeront d’une transformation de ces misérables pays même au point de vue de l’hygiène et de la médecine. Pour se rendre compte de l’état intellectuel et moral de ces populations déshéritées et sauvages, nous citerons les lignes suivantes dues à la plume du Dr Émile Mauchamp — (œuvre posthume, La Sorcellerie au Maroc ) — massacré par ces brutes pendant qu’il les comblait de bienfaits. « Au Maroc on emploie les envoûtements, tant pour l’amour, pour la haine, que pour avoir une solution favorable dans une affaire. Il y a des formules et des procédés employés par les sorciers, dont l’influence est toute puissante dans le public, pour rendre fou ou paralytique, pour hâter la mort de son ennemi, pour lui communiquer la lèpre ou la syphilis. »
Ce que nous venons de dire est reconnu et exprimé par un journal turc publié à Constantinople, Ylkdam dont l’article : U Islamisme et le Progrès, est traduit et inséré dans le Stamboul, ami dévoué des Jeunes Turcs, dans son numéro du 2 mars 1912. « Que les principaux membres des peuples islamiques — au chiffre de 3oo millions — répandus dans l’univers se réunissent en assemblée et disent en toute indépendance et en toute conscience, après avoir pris connaissance de la situation des pays européens et de leur civilisation. Il faut connaître quel est le pouvoir de cette civilisation et ses facteurs efficaces, les découvertes scientifiques et les inventions industrielles de chaque jour, œuvres de l’intelligence et du travail. Il y a en Europe et en Amérique chaque année, 5oooo brevets accordés aux inventeurs. Que peuvent y opposer les peuples islamiques contre cette supériorité. Qu’011 fasse comprendre aux grands et aux petits, aux intelligents musulmans comment ils peuvent se défendre et se sauver. Les progrès actuels marchent avec la rapidité des trains électriques. Il 11’y a pas besoin d’entrevoir une longue échéance, si les nations musulmanes ne peuvent comprendre l’esprit de ce progrès, ni chercher un moyen de salut, que deviendront-elles ? La civilisation modifie la vie des peuples, chaque jour. A Stam-
3g 2 LA LÈPRE A TRAVERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES
boul au lieu d’aller en tramway électrique de Bayazide à Chichli, on s’entête à s’y rendre à pied. Aujourd’hui l’Europe est en tramway électrique et en Turquie on va à pied; et encore il n’y a pas de routes convenables. A qui la faute ? A nous tous et non pas seulement aux hommes d’état qui se succèdent au pouvoir. » Toute addition à cet aveu en atténuerait la valeur.
Ce qui est certain c’est que la lèpre sévit cruellement parmi les indigènes de ces malheureux pays et même parmi les Nomades, les Bédouins. Mais on ne s’en occupa point. Nous n’avons pu nous procurer aucun renseignement sur ce sujet.
La lèpre en Abyssinie. — Nous tenons les renseignements concernant la lèpre dans l’empire de Ménélik, du Dr Parisis qui fut le médecin de ce chef orthodoxe pendant plusieurs années qu’il passa à la terre de l’Erythrée. La lèpre est très commune en Abyssinie. Les lépreux à figure hideuse, léonine, mutilés, ulcéreux, à nez écrasé, privés de plusieurs doigts, se promènent partout en liberté, sans inspirer ni crainte, ni répugnance au public insouciant. Ils se marient à volonté. La maladie n’est pas considérée comme contagieuse. Elle est endémique. La nourriture des habitants consiste en viande crue, palpitante à cause de sa décomposition rapide, et en pain azyme (sans levure). On n’y mange ni poissons, ni porc ; mais des bœufs, des chèvres, des moutons et du sanglier. On abuse du piment rouge sous forme d’une sauce qui emporte la bouche. On s’en sert pour relever le goût de la viande crue, et pour tous les plats. On s’enivre avec l’hydromel qui est très capiteux. L’ivrognerie est très commune et reste impunie. La température ambiante oscille de plus de 20° du jour à la nuit, ce qui est considéré par les indigènes comme favorable au développement de la lèpre. Le Dr Parisis a parfois rencontré sur le même sujet i’éléphantiase grecque et l’arabe. La syphilis est très commune, souvent confondue avec la lèpre et parfois coexistante sur le même individu. Il paraît que la vérole ne revêt pas une grande gravité; elle ne détermine pas de grands dégâts, bien qu’elle soit très mal traitée, par des prières invocatrices des prêtres. Le médicament populaire est le cinabre en fumigations. Le malade est placé dans un petit four où il respire les émanations des charbons ardents et du cinabre qu’on y projette. L’absorption a lieu simultanément par la peau et par les poumons. Des lépreux