LA LÈPRE EN SC ANDIN A VIE
ichthyophage et mange de ces poissons mal salés; tandis qu’il y a plus de lépreux à West Finmark dont les habitants mangent du poisson très frais et cuit. Pour moi, il est très probable que la lèpre fut introduite à Finmark par des pêcheurs lépreux établis ici; et je considère que les trois seuls lépreux de l’East Finmark comme un des meilleurs arguments contre la théorie ichthyophagique de Iiutchinson. J’attribue la disparition de la lèpre à ce qu’un grand nombre de lépreux furent isolés et à ce que les lépreux n’ont pas de relations avec le peuple. » Cette enquête ne conduit qu’à une seule conclusion savoir que l’ichthyophagie seule ne détermine pas la lèpre et voilà tout. Mais personne n’a soutenu le contraire.
En Suède, on comptait, paraît-il, il y a quelques années, un lépreux sur 95 habitants, et il y a 5o ans, cette contrée était ravagée par le spedaîsked (la lèpre). Malgré la diminution absolue constatée pendant cette période, la maladie s’est cantonnée dans le Geflebord. Cependant cette diminution, qui fut de plus en plus progressive, ne saurait être attribuée à l’isolement, ni aux léproseries; mais elle fut spontanée, les lépreux ayant toujours joui, à notre connaissance, de la plus grande liberté pour circuler et n’ayant jamais été isolés. Actuellement, seule la province Geflebord aurait des lépreux. Dans tous les cas, il ri’y aurait pas plus de cent lépreux dans tout le royaume. C’est là une affaire d’hygiène et de propreté surtout.
Les auteurs placés sur un vaste champ d’observation, à la léproserie de Bergen, n’ont jamais vu de lépromes sur le gland de la verge, pas plus qu’à la paume de la main et à la plante des pieds. Cependant d’autres léprologues les ont rencontrés, bien que rarement, dans ces régions : Leloir, Gaucher, Zambaco... Ils prétendent aussi que le bacille est démontré dans toutes les manifestations lépreuses; ce qui n’est pas exact du moins, pour ailleurs qu’à Bergen. Car ce bacille a été vraiment recherché chez certains lépreux indubitables (nous citerons parmi ceux qui Font vu souvent manquer Unna, les médecins de Saint-Louis, le Dr Martin de l’hôpital Pasteur, Kaposi, Zambaco, Lerrede...).
Mais chose curieuse: plus tard, en 1900, Hansen publia luimême dans la Bibliotheca internationalis : A rare case of leprosy. En 1897 il avait diagnostiqué cliniquement la lèpre tubéreuse sans avoir pu trouver le bacille dans les lépromes. Aussi, d’accord avec ses théories, il hésitait à admettre que ça
fut un vrai cas de lèpre. Mais en 1898, il trouva enfin le bacille et confirma alors son premier diagnostic de lèpre. Cependant le sujet présenta un an auparavant le tableau clinique complet de la lèpre tubéreuse. Enfin Hansen pense que les bacilles très virulents déterminent la lèpre tubéreuse et moins virulents la nerveuse et la maculeuse, formes diverses, et plus ou moins graves, selon le terrain.
Hansen et Looft n’admettent pas l’hérédité parce qu’un bacille n’est qu’un parasite même transmis par le sperme à l’adulte (contamination par le coït). C’est toujours une contagion au même titre, que ce soit à l’adulte, à un œuf ou à un fœtus. C’est toujours un contage et non de l’hérédité. Ils combattent l’opinion de Baumgarten qui pense que l’extension de la lèpre, comme celle de la tuberculose, résulte de la transmission à la descendance des bacilles qui, atténués et inoffensifs dans la première génération, se transmettent silencieux à la deuxième et ne recouvrent leur virulence qu’à la 3e, la 4e ou la 5e pour engendrer la maladie. Mais qui a donc constaté ces bacilles paisibles, inoffensifs, sommeillants chez les descendants intercalaires intacts, et qui se réveillent à une génération ultérieure? Pour ces Messieurs la transmission ne serait toujours que du contage. La lèpre, maladie spécifique, ne saurait être héréditaire. Ils n’admettent pas la non-virulence du bacille latent et son impuissance de produire des symptômes morbides, à un moment donné, comme le soutient Baumgarten. La lèpre ne se transmet pas aux descendants des lépreux en Norvège, ni chez les Norvégiens émigrés en Amérique, disent-ils. Ils n’ont jamais vu l’hérédité lépreuse. Cependant l’illustre Danielssen a bien prouvé le contraire, chiffres en mains, et bien d’autres léprologues — on peut dire l’immense majorité — ont démontré l’hérédité par les registres des léproseries où l’on voit figurer successivement les mêmes noms de famille, souvent avec interruption plus ou moins longue.
La lèpre en Scandinavie. Danemark. — Malgré les communications si fréquentes du Danemark avec sa sœur la Norvège, si éprouvée par la lèpre, les lépreux y seraient très rares, ainsi qu’en Suède si rapprochée de celle-ci et en continuelles relations, ce qui doit être attribué à l’ambiance et à l’hygiène.
Au Congrès international de Médecine de 1 884 , tenu à Co-
LA LÈPRE EN ISLANDE
penhague, auquel nous avions pris part, on avait fait venir quelques lépreux de Bergen pour les montrer aux congressistes. Il incombe au Pr Ehlers de nous donner des informations positives sur l’état actuel de la lèpre en Danemark.
La lèpre sévit dans les Antilles danoises. Au Congrès de Dermatologie tenu à Berlin en 1904, le Dr Ehlers communiqua un mémoire bien documenté sur ce sujet. Il commence par dire que « l’éloignement de la mère-patrie écarte d’elle tout danger sérieux dont la menaceraient les foyers de lèpre des Antilles. Néanmoins, on n’a pu empêcher quelques étincelles d’atteindre le Danemark où elles n’ont pas mis le feu. Trois lépreux furent constatés. L’un vint de Brunnichen en 1861. C’était la petite fille de 6 ans d’un commissaire de police des Antilles. Le Dr Ehlers vit cette malade en 1898. Elle vivait encore à Copenhague en 1904. C’était un cas de lèpre anesthésique mutilante. Le second cas concerne un ancien soldat des Antilles qui fit un service de 8 ans. Il fut observé en 1862 par B. Berge. C’était encore un lépreux trophonévrosique. Ce lépreux fit, de 1 84 1 à i856, plusieurs séjours à l’hôpital Frédéric où il perdit, successivement, plusieurs doigts et même l’avant-bras droit et l’œil gauche ; ne pouvant pas continuer sa profession de charpentier, avec les trois doigts qui restaient à sa main gauche, il se fît vendeur de cigares, pendant deux ans. Le troisième cas est tout récent. C’est un médecin qui contracta la lèpre à Sainte-Croix, petite Antille danoise, en accouchant une lépreuse et à la suite d’une blessure pendant les manœuvres obstétricales. » Ces trois lépreux ont vécu librement à Copenhague sans contagionner personne. Ces faits, cités par le Dr Ehlers lui-même, n’ont su modifier sa transigeance effrénée. Il ne voit donc pas. que ces trois lépreux danois donnent un démenti formel à ses craintes chimériques ? Il a bien des fois dit qu’il tremblait à la pensée qu’un lépreux circulant librement en Europe peut y mettre le feu comme une allumette et occasionner un retour du fléau du moyen âge! Or, les faits palpables acceptés et publiés par lui-même n’ébranlent pas ses théories fantasques ?
La lèpre en Islande. — L’Islande est une île danoise de l’Europe, située dans l’Océan glacial arctique, ayant une population de 73000 habitants plongés dans la plus atroce misère et la plus dégoûtante saleté. Aussi la lèpre, ayant trouvé les éléments les plus favorables à son développement, y a compté
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un grand nombre de victimes et continue encore à y sévir de nos jours.
Dans leurs origines les Islandais se rapprochent des Norvégiens qui ont surtout colonisé l’Islande au ixe siècle. C’est le hasard de la politique qui les a fait dépendre du Danemark. Ils étaient unis avec la Norvège dès le xne siècle, et ils la suivaient en i38o dans son union avec le Danemark. Mais le traité de Kiel, en i8i4, donnait la Norvège à la Suède et laissait cependant l’Islande au Danemark. Depuis ce traité datent de grandes difficultés et les idées de l’indépendance. La lutte devint ardente au milieu du xixe siècle sous l’impulsion de Sigurdsson qui est considéré aujourd’hui encore comme le champion de l’indépendance nationale.
Ce n’est pas en pérorant sur le sort de ces malheureux insulaires, ni en prêchant la contagiosité et l’isolement, voire même la séquestration, qu’on parviendra à éteindre ce foyer actif de la lèpre, comme le proclame mon honorable confrère danois, le Dr Ehlers ; mais tout simplement en combattant le paupérisme, en améliorant la vie affreuse, misérable des Islandais, en leur inculquant les principes élémentaires de l’hygiène, de la propreté qu’ils ignorent absolument, et en modifiant leur nourriture. Aux îles de Feu les habitants ne se nourrissent que de moules crues dont ils consomment plusieurs kilogrammes chaque jour. En Islande l’alimentation consiste en poissons frais ou conservés, toujours en décomposition, pourris, toxiques. Tous les deux peuples d’une dégoûtante saleté sont cruellement éprouvés par la lèpre.
Le Dr Ehlers a vu en Islande le peuple manger le poisson très faisandé , pour relever son goût fade. Il ajoute que les théories d’Hutchinson trouveraient une certaine confirmation dans la diététique des Islandais ( Thèse du Dr Echmuler).
11 est impossible de méconnaître la prédisposition, l’aptitude créée par l’influence de la nourriture sur la crase du sang (mot vieux) que ne reconnaît ni l’analyse clinique, ni la bactériologie ; mais qui n’en est pas moins réelle et qui constitue une réceptivité incontestable pour toutes les maladies générales, les affections humorales, dont est incontestablement la lèpre pour les léprologues cliniciens qui ne placent pas l’idéalité avant l’observation des faits.
Or, en l’espèce, le fait indubitable, constant, est que, partout oû la situation du peuple s’est améliorée, et que l’hygiène
LA LÈPRE EN ISLANDE
a pénétré dans les basses classes — toutes les autres conditions persévérant les mêmes, — sans isolement, sans prophylaxie, la lèpre a diminué progressivement et finit par disparaître. Messieurs les contagionnistes exaltés admettent-t-ils ce fait tangible ? Oui ou non ? Est-ce que l’ingestion des moules et des coquillages ne détermine pas l’urticaire? Est-ce que les toxines alimentaires ou bien fabriquées dans le tube digestif, n’occasionnent pas des toxémies qui se traduisent par des éruptions cutanées ? Est-ce que le meilleur traitement de l’acnée faciale, si rebelle, ne consiste pas dans l’asepsie intestinale ? Toute affection cutanée est une maladie dyscrasique, maladie générale, dépendant de l’état humoral, fût-elle bacillaire. Admettons que le bacille trouve son bouillon de culture dans le sang dyscrasique du sujet, et qu’il y pullule avec succès. Tout le monde pourra ainsi tomber d’accord. Or, la nourriture agit sur la composition du sang et prépare le terrain, pour les infections même venant du dehors et consécutives à l’invasion des bacilles. Voilà qui est indéniable.
Le Dr Ed. Ehlers fit un voyage à l’île d’Islande et publia ses impressions et ses réflexions sur la lèpre de ses compatriotes Islandais, dans The British Journal of Dermatologie, nos 64 et 66, vol. 6, ainsi que dans la Semaine médicale du 17 novembre i8g4.
En Islande la lèpre est florissante actuellement. Caria civilisation avec ses bienfaits n’y paraît pas être introduite sur cette terre perdue dans les mers, et bien arriérée à tous égards. Le peuple vit dans la plus abjecte saleté. En guise de lit, plusieurs personnes couchent dans une caisse, en sens inverse, les pieds de Tune touchant la tête de l’autre; i5 ou 16 de ces miséreux sont parqués dans la même pièce où se vautrent chats, chiens et enfants avec force de poissons pendus et un baquet plein de l’urine de tout le monde, infecte, dans laquelle on lave le lainage ! Ces taudis, plus puants que des porcheries, sont chauffés l’hiver avec les déjections sèches des excréments de mouton ! On peut se figurer cet amalgame de parfums respiré pendant les longs hivers de ce climat glacial. D’autre part, la nourriture consiste surtout en morue sèche mangée froide avec du beurre rance conservé pendant d îs années, additionné d’huile de phoque ou de baleine. Le la* t tourné ou skyr est du nanan que l’on conserve pendant longtemps. Enfin des crêpes de farine, sans levain, remplacent le pain. La viande de mouton fumé est un rare régal.
Le gouvernement danois chargea d’une mission le Dr Ehlers, qui se rendit en Islande pour se livrer à une enquête qu’il conduisit avec science et conscience. Ce que l’on doit retenir tout d’abord, c’est que le peuple désigne la lèpre en Islande sous la rubrique de maladie de poisson (disease of the fiesh).
On ne parvint pas à savoir d’une manière certaine à quelle époque la maladie apparut. Selon le gouverneur Eggert-Olafsen et le médecin Bjarne Povelsen, qui ont écrit en 1752, elle daterait des premiers habitants de Pile qui seraient des colons norvégiens. On la désignait sous le nom de Likprar de lik, cadavre, et prar rancidité.Vers le milieu du xvie siècle la lèpre était si répandue en Islande que les habitants en prononçant le mot likprar ajoutaient : que Dieu nous en préserve. Le Dr Ehlers serait porté à admettre que les Scandinaves, formant la garde des empereurs de Byzance — où la lèpre sévissait dès sa fondation — de retour dans leur patrie, ont importé la lèpre. Les habitants fuyaient les lépreux comme les hébreux de Moïse et la considèrent comme préhistorique. Le roi Magnus Lazalcater fit, dans son testament en 1277, un legs en faveur de la léproserie de Catharinae.
Le Dr Ehlers, malgré ses recherches sur place, ne put découvrir aucune trace de la maladie avant le xne ou xme siècle. Cependant une vieille légende mentionne que le nommé Thorhal Knapp de Knapsted dans Fljoh, un brave homme et de pure morale, bien qu 'idolâtre était affecté de lèpre , l’an 1000. Il rêva, une nuit, que le roi Olaf lui conseille de bâtir une église, s’il veut guérir; ce qu’il fit. Le lépreux guéri se fit baptiser l’année suivante. De cette fable on ne doit retenir qu’une seule chose, c’est que la lèpre était déjà connue à cette date.
Plusieurs auteurs mentionnent qu’au xme siècle la lèpre existait en Islande, et conseillent tel ou tel médicament pour la guérir. Les lépreux étaient exemptés du service militaire par le gulathinplov, loi qui remonte au xme siècle. Quoi qu’il en soit, la saleté était à son comble chez les habitants de l’île et l’usage du linge de corps reste encore inconnu.
L’année i555, on créa une léproserie dans chaque quartier, 4 léproseries en tout. Ce qui prouve le grand nombre de lépreux. Ces léproseries étaient entretenues par les contributions des pêcheurs; elles étaient en si mauvais état, qu’on les comparait à des étables et même à des porcheries.
LA LÈPRE EN ISLANDE
L’épidémie de petite vérole de 1707 fit des hécatombes parmi les lépreux. Ceux qui survécurent furent évalués à 280, nombre qui diminua encore par la suite, grâce à une loi de 1776 qui défendait le mariage aux lépreux. Plus tard la maladie ayant été considérée comme contagieuse, les lépreux étaient traités comme les impurs du Vieux Testament, et abhorrés par le peuple. Dans les vieux temps, la lèpre et le scorbut étaient amalgamés ensemble. Ce dernier fut considéré comme le premier stade de la lèpre selon Roerhave. Cependant Hjaltelin et Konig soutinrent l’indépendance et la dualité de ces deux maladies.
707 lépreux seraient morts sur cette île, de 1800 à 1837.
Un dénombrement fait par le clergé dans les diverses paroisses de l’île, en 1837, donna comme total 128 lépreux, dont 68 hommes et 60 femmes. Mais Hjaltelin accuse l’incompétence des prêtres à confectionner une telle statistique et estime qu’il y avait à cette date environ 289 lépreux. En 1 846 , il n’en resterait, en tout, que 46. La maladie était diminuée et les léproseries furent abolies par décret royal daté du mois d’août i848.
'En 1872 le clergé des i84 paroisses de l’île ne signala en tout que 43 lépreux dont 36 tubéreux et 7 tropho-nerveux ou anesthésiques, la population totale étant de près de 70000 habitants. Enfin, en 1889, le nombre des lépreux aurait été de 48 seulement. Or, la lèpre a diminué progressivement d’une manière remarquable; et il est à considérer qu’elle a entièrement disparu dans les quartiers riches, et qu’elle ne survit que chez les pauvres pêcheurs. Il est à remarquer que les diverses épidémies qui ont ravagé file ont décimé surtout les lépreux offrant une moindre résistance.
La syphilis n’a pas épargné l’Islande. Très probablement l’épidémie appelée sarasolt , importée en i528, n’était que la vérole. Une autre épidémie, observée en 1756, fut désignée sous le nom de Francos-mamifactory (Ehlers). On attribua à la sévérité des lois la faible propagation de la syphilis. Voici les peines subies pour les entorses données aux bonnes mœurs : La peine capitale pour la violation d’une vierge ; Yexil pour un simple baiser arraché contre la volonté d’une vierge. Si celle-ci a consenti, amende de trois schellings. Même peine pour la violation d’une esclave !
Quant aux formes que revêt la lèpre en Islande, on signala
43a LA LÈPRE A TR A VERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES
la tubéreuse, la tropho-nerveuse et la forme éléphantisiaque qui se terminerait par des ulcères et des mutilations des membres, selon Thorstensen. Hjaltelin mentionne aussi la lepra squamosa. Le Dr Ehlers trouva 1 4 1 lépreux en Islande, dont 70 tubéreux, 42 anesthésiques et 29 mixtes. Il fait observer que la forme anesthésique, avec sa marche lente et insidieuse, a dû échapper bien souvent au public, et que le nombre de ses victimes ainsi ignorées a été bien considérable. Notre distingué confrère se demande aussi s’il n’y a pas de ces cas de lèpre atténuée et fruste que Zambaco considère comme faisant suite à la lèpre classique. Le Dr Ehlers aurait trouvé en Islande des cas de contagiosité. Il n’admet pas l’hérédité. Cependant parmi les 102 lépreux qu’il observa, 5i comptaient des lépreux dans leurs familles; père, mère, frères, sœurs ou parents éloignés; oncles, tantes, cousins, cousines. Il ajoute que ses renseignements sont d’une exactitude absolue. Contagionniste exalté, il admet qu’un paysan contracta la lèpre en chaussant les bottes d’un lépreux ! Il fut constaté aussi en 1887 (Antiquariam notices on leprosy and Leper hôpital in scotland and England, Edimburgh Med. and sur gical journal, 1842), que sur 125 lépreux de l’Islande, un seul malade n’appartenait pas à une famille de lépreux. Je ferai remarquer que dans les petites localités les habitants se marient entre eux et tout le monde est plus ou moins parent.
Le Dr Ehlers m’a affirmé que, il y a quelques années, une épidémie effrayante éclata rapidement dans une des îles Feroë (Shounoe). On crut qu’il s’agissait de lèpre. Mais une commission médicale, envoyée par le gouvernement danois pour faire une enquête, constata qu’il s’agissait de syphilis. Donc les deux maladies étaient confondues ensemble, comme presque partout. Le Dr Ehlers dit avoir combattu la lèpre avec succès par les mereuriaux. Il se trouve être seul de son avis, parmi les léprologues, cependant; il ne s’agissait pas de syphilis.
Dans un temps, les lépreux étaient dispersés chez les fermiers qui les acceptaient moyennant une petite rétribution. Or on ne craignait pas la contagion. Le gouvernement danois, après les démarches d’Ehlers, construisit une léproserie à Keikjavick où l’on isola tous les lépreux.
Le DF Eichmüller soutint à Paris, le 5 mars 1896, sa thèse de doctorat intitulée : La lèpre en Islande. Il avait visité cette
LA LÈPRE EN ISLANDE
île et y prit de nombreuses observations. Il dit qu’on ne trouve en Islande ni la syphilis, ni la tuberculose. C’est là une erreur inconcevable, puisque les faits déposent que la syphilis y a opéré de grands ravages. Les Islandais sont répartis exclusivement le long des côtes ; l’intérieur de l’île n’est pas habité.
Selon Iijaltelin, de 1800 à 1887, seraient morts de lèpre, en moyenne, chaque année, 19000 individus! Ce qui ne se concilie guère avec ce que prétend avoir constaté Schleisner en 1847, sav°ir 66 lépreux, chiffre qu’il considère comme proche de la vérité. A quoi attribuer cette miraculeuse diminution de la maladie, si elle est vraie ? C’est qu’on a pris la syphilis pour la lèpre. Les plus jeunes lépreux observés par le Dr Eichmüller, sur 117 cas, étaient âgés de 6 ans et les plus âgés de 65. Il est à noter qu’en Islande on n’est pubère qu’entre 17 et 18 ans. Les prodromes n’ont manqué que rarement dans la forme tubéreuse. Ils ont consisté en frissons, fièvre, courbature, obstructions du nez, épistaxis, douleurs rhumatoïdes des membres, faiblesse. C’est tout à fait comme chez les lépreux tubéreux d’Orient. Dans la forme anesthésique, le début s’annoncait sur tout par des douleurs dans les membres. Une seule fois on signala l’apparition d’une bulle de pemphigus ; tandis que Danielssen et Bœck en Norvège, et nous en Orient avons presque toujours observé l’apparition du pemphigus comme symptôme initial de la lèpre tropho-nerveuse. Chez mes malades, son siège de prédilection est aux genoux; à tel point que, dans les cas douteux, au début de la lèpre tropho-nerveuse, la constatation de cicatrices aux genoux me fait trancher le diagnostic, sans hésitation.
Voilà donc des différences imprimées à la même maladie, selon les localités; ce qui confirme ce que nous avons répété souvent, savoir que, sous certains rapports, la lèpre, cette maladie mondiale et uniforme dans ses grands traits, peut se comporter différemment d’après les contrées. Vu le silence des auteurs, on dirait que la forme mutilante 11’existe que rarement en Islande, du moins comme manifestation unique de la lèpre, sans aucune autre expression de la maladie. Elle ne constituerait qu’un symptôme concomitant de la forme nerveuse. Le gonflement des ganglions lymphatiques des aines et des aisselles est fréquent en Islande, comme en Orient; ce qui est souvent pris pour une confirmation du Zambaco. Anthologie. 28
diagnostic de syphilis, par les confrères non expérimentés, soit dit en passant, et principalement lorsqu’il y a en même temps des exulcérations ou fonte de lépromes siégeant à la voûte du palais, sur la langue ou le voile, lésions presque identiques, comme aspect, à celles de la syphilis. Le Dr Eichmüller cite comme symptôme fréquent chez les lépreux de l’Islande, la névralgie du gros orteil, phénomène que je n’ai pas observé en Orient. Les atrophies musculaires des régions thénar et hypothénar seraient rares en Islande dans la forme anesthésique; tandis qu’on peut dire qu’elles sont constantes en Orient. Le Dr Eichmüller a observé, la lèpre aïnhumoïde. Chez ces lépreux l’amputation spontanée du doigt se fit par la constriction, l’étranglement, par un anneau autour de la base de l’appendice.
Jeaffreson visita l’Islande en 1892 ; il y avait alors 35 lépreux seulement, tandis que le Dr Schierbek, qui exerçait sur l’ile en 1806, en compta i48. Malgré ces contradictions, on peut conclure que la lèpre diminue progressivement en Islande, malgré tout.
Le Dr Eichmüller a recueilli lui-même 122 observations de lépreux qu’il a étudiés avec grand soin. Or, pour ce qui est de l’hérédité, 20 de ces malades avaient des ascendants lépreux ; 9 avaient des collatéraux lépreux, frères, sœurs, etc.; i5, seuls, n’avaient pas de lépreux dans leurs familles. Voilà pour les hommes. Parmi les femmes, 9 avaient des ascendants lépreux (père, grand-père, mère, grand’mère), i5 comptaient des lépreux parmi leurs collatéraux : frères, sœurs, oncles, etc. Dans quatre ménages le mari et la femme étaient tous deux lépreux.
Maintenant, concernant la contagion, 25 ont eu des relations rares ou fréquentes avec des lépreux et 36 ne fournirent aucun renseignement sur une contagion possible. L’auteur interpréta cependant les cas observés par lui-même comme favorables à la contagiosité, et il s’empresse d’ajouter qu’il n’est pas possible de rêver de meilleures conditions pour que la contagion puisse s’effectuer : misère, saleté, promiscuité, nourriture presque exclusive de poissons pourris, séchés à l’air, ou faisandés, putrides. En effet, avant de le manger, on enterre le poisson pendant plusieurs mois (baleine, morue, requin), ce qui paraît favorable aux théories de Hutchinson et de Ashmead. De notre côté, nous basant sur les nombreuses
LA LÈPRE EN ALLEMAGNE
observations prises consciencieusement sur les lieux mêmes par le Dr Eichmüller, nous conclurons que la contagion de la lèpre n’est ni fréquente, ni probante en Islande.
Enfin le Dr Ehlers observa, en Islande, des mutilations lépreuses des doigts par le mécanisme de l’Aïnhum, qui con^ tredisent, ajoute-t-il, l’opinion du Dr de Brun, de Beyrouth, que la lèpre ne mutile jamais à la façon de l’Aïnhum ( Semaine médicale , i8g4, p. 397).
Le professeur de Copenhague rencontra un cas de lèpre mutilante conforme à la maladie de Morvan ou panaris analgésique, et un autre avec gaffe des doigts qu’on aurait volontiers pris pour de la syringomyélie, et il admet l’opinion de Zambaco qui fait rentrer ces deux nouvelles morbidités dans la léprose. Mais il ne croit pas à l’identité de la sclérodermie et de la sclérodactylie avec la lèpre. Le Dr Ehlers rejette la lèpre autochtone en Europe, par survivance. Il serait disposé à croire que les cas de lèpre sporadique, observés de nos jours dans toute l’Europe centrale, sont dus à des importations nouvelles, incessantes d’outre-mer. Selon lui, les dangers de contagion sont aujourd'hui presque aussi grands qu'au moyen âge et l'on ne peut jamais dire qu’une personne n’a jamais été en contact avec des lépreux.
Sa conclusion finale est que la lèpre est une affection contagieuse et nullement héréditaire. C’est au lecteur à juger si ces assertions ne sont pas bien hasardées.
La lèpre en Allemagne. — L’illustre Virchow procéda, personnellement, en Allemagne, pendant une suite d’années à une enquête très étendue sur la lèpre. Il en publia les résultats dans une suite d’articles parus dans les archives qui portent son nom. Il en conclut à la non-contagiosité. Il persista toujours dans la même opinion qu’il défendit à la conférence de Berlin sur la lèpre, en 1896, dont il était le président, avec une logique imperturbable; on le verra dans notre compte rendu de cette conférence. Au contraire Neisser qui s’occupa de la lèpre aussi et compléta l’étude du bacille spécifique découvert par Hansen en le mieux colorant, publia, dans les mêmes archives de Virchow, en 1881, un article sur la contagion qu’il admettait déjà alors. Il soutint également son opinion à la conférence de Berlin contre les anticontagionnistes avec une verveuse arrogance.
M. le Dr Kempner, de l’Institut pour les maladies infec-
tieuses à Berlin N. W-, vint à Constantinople et visita la léproserie de Scutari ; malheureusement, j’étais alors en voyage. Il me promit par l’intermédiaire du Dr Kambouroglou» Pacha, chirurgien en chef alors de l’hôpital allemand de notre ville, de m’envoyer les résultats de l’enquête que devait faire, à Memel, une commission nommée parle gouvernement, pour éclairer la question de la lèpre qu’on aurait découvert dernièrement dans ce district. Pour le moment, ajoutait-il dans sa lettre, on sait que deux frères qui ne sont jamais sortis de l’Allemagne centrale furent atteints de lèpre mutilante, bien qu’on n’y ait pas constaté le bacille. Le Dr Kempner n’a rien pu savoir sur les antécédents héréditaires de ces malades. Campana de Rome a vu ces malades à Berlin et les considéra comme atteints de syringomyélie. Les membres de l’Institut de Berlin pour les maladies infectieuses restèrent indécis. Néanmoins il s’est plus tard confirmé qu’il s’agissait de véritable lèpre.
Prus avait déjà relaté dans les Archives Dermat. und Syphilis en 1896, l’observation d’un malade de Morvan chez lequel on constata le bacille de la lèpre.
Stendener, professeur de pathologie à Halle, y a observé plusieurs cas de lèpre, ainsi que dans d’autres villes d’Allemagne, et principalement de lèpre mutilante, pareils à ceux qu’il avait vus en Norvège. Il ajoute qu’ils n’étaient dus ni à l’importation, ni à la contagion. Ce sont encore là des reliquats de l’ancienne lèpre qui ravagea toute l’Europe centrale au moyen âge, comme il en reste en France, dans plusieurs départements.
N’a-t-on pas été surpris dernièrement de trouver des cas de lèpre sporadique dans un village perdu dans les montagnes de la Suisse, qu’on n’a pu attribuer ni à la contagion, ni à l’importation? C’est donc à tort qu’on a fait autour de ces quelques lépreux de Memel un bruit de tamtam en faveur de l’importation nouvelle de la maladie qui passa la frontière russe récemment, menaçant d’envahir l’Allemagne. Cette fausse alerte a été mise à profit par les ultra-contagionnistes théoriciens qui ont poussé des cris de paon, terrorisèrent le monde et influencèrent le gouvernement pour prendre des mesures draconiennes contre les quelques rares lépreux inoffensifs autochtones d’Allemagne, et de quelques autres rentrés en Germanie après avoir gagné la lèpre dans les colonies.
LA LÈPRE EN ALLEMAGNE
Ces pauvres malheureux de retour dans leurs pays ont été soumis à des rigueurs inouïes qui frisent le ridicule, comme s’il s’agissait de peste.
Cependant des cas de lèpre sporadique ont toujours existé partout, disséminés en Allemagne. Ils ont été constatés de tout temps par les confrères germains eux-mêmes qui les ont publiés. Jamais aucun d’eux ne fit foyer ; aucune personne de leur entourage intime où ces lépreux ont vécu pendant de nombreuses années, ne fut contaminée.
Le Dr Laehr de Berlin publia dans les archives de psychiatrie, vol. 3o cahier, l’observation d’un cocher, originaire de la Prusse orientale (Mohrungen) présentant l’atrophie des muscles des mains avec main en griffe, thermo-hypo-esthésie au cou, au dos et au bras, analgésie et thermo-anesthésie à la face interne de l’avant-bras et de la main gauche, nodosités du cubital, troubles vasomoteurs trophiques aux mains et scoliose. En 1 8g5 , 011 diagnostiqua une gliose cervico-spinale. En 1897, lous ces symptômes s’aggravèrent, macules pigmentaires, pemphigus. La plupart des léprologues réunis à la conférence de Berlin y reconnurent la lèpre. D’autres hésitèrent, le malade n’ayant jamais habité une localité lépreuse. Le Pr Jolly de Berlin, le Charcot prussien, commit là une erreur de diagnostic. Le Dr Blasko de Berlin présenta aussi un syringornyélique lépreux indigène.
Malgré la meilleure volonté et les recherches assidues des ultra-contagionnistes, aucun fait de contamination n’a pu être constaté, ce qui n’empêche nos confrères de persister dans leurs doctrines contagionnistes excessives et de prêcher à cors et à cris la contagiosité, l’approche du fléau menaçant et l’urgence d’en arrêter une nouvelle invasion. C’est là la meilleure preuve de l’entêtement national qui mène à de grands résultats, tant en bien qu’en mal. Les léprologues cliniciens de l’Europe continuent toujours à donner le plus grand démenti à ces prévisions lugubres, quasi grotesques, qui ne se fondent pas même sur un seul fait clinique observé dans l’Europe centrale. Et les léprologues qui observent dans les foyers lépreux actifs sont anticontagionnistes ou bien moins favorables aux exagérations spéculatives que les théoriciens qui confectionnent des doctrines dans leurs cabinets ou leurs laboratoires avec des raisonnements abstraits que la clinique dément et répudie. Quant aux colonies allemandes de
l’Afrique, elles sont éprouvées par la lèpre, comme celles de tous les autres Etats.
La lèpre en Hollande. — Nous ne savons rien de positif sur l’existence actuelle de la lèpre en Hollande. Mais il est à présumer que les lépreux qui le sont devenus dans les colonies, n’y manquent pas. Nous nous adressâmes au professeur de Dermatologie Broes van Dort, de la Faculté d’Amsterdam, pour avoir des renseignements sur ce sujet ainsi que sur la survivance de la lèpre comme reliquat des anciens temps. Selon lui il y aurait une trentaine de lépreux en Hollande.
Lemnius mentionne que jadis on diagnostiquait la lèpre en Hollande en jetant dans l’urine du suspect de la poudre de plomb brûlé. Si cette poudre ne surnageait pas, la personne était lépreuse. Certaines gens s’habillaient en lépreux pour mendier impunément. L’enfant venu au monde après la séquestration du père lépreux ne pouvait hériter autrefois.
La lèpre dans les colonies hollandaises : les Indes orientales et à Java. — Bontziusa été le premierqui mentionna la lèpre dans les colonies hollandaises, dans son livre Medicina indorum.^Aw ten Bhÿne s’en occupa aussi dans son ouvrage de Asiatische Melaatsheid. En 1657, on plaça quelques lépreux sur une petite lie près de Batavia, capitale de Java. En 1666 on établit une léproserie à Angé, puis à Parmerend. En 1681, il y aurait eu i65 lépreux; en 1714, 109; en 1795, 11. A cette date on abolit la léproserie et l’on distribua les lépreux dans les hôpitaux et les établissements de charité.
Selon Van Dort de Nederlansch, qui observa la lèpre dans les Indes orientales hollandaises, les malades étaient isolés déjà au xvne siècle. Il considère la lèpre comme contagieuse, mais non héréditaire. Le Dr Yan Dort est pour l’isolation. 11 est contre l’organisation des colonies de lépreux ; il prône l’isolement absolu sur des îles. Les colons hollandais de Java appellent les lépreux kakerlaks , parce qu’ils puent comme des cancrelats ou blattes (De Rochas). Yinkhuyzen a rencontré en Hollande des lépreux atteints de la forme abortive. Ils présentaient des taches blanches atrophiques insensibles, et souvent en même temps une infiltration en nappe de la peau. Ses recherches n’ont pu lui prouver la contagion, pas plus que l’importation. 11 en conclut que ce sont des cas autochtones.
La lèpre est très commune à Surinam, ville hollandaise de la Guyane, sur la rivière du même nom, où la maladie fut étu-