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LA LÈPRE DANS LES COLONIES HOLLANDAISES

diée par Schilling d’abord, puis par Brognat Landré, en 1869. Schilling, l’excessif contagionniste, professa qu’un lépreux même au début, lorsqu’il ne porte qu’une seule tache, transmet fatalement sa maladie par le coït, lors même qu’il n’y a aucune manifestation du côté des organes génitaux. Il prétend que les enfants des lépreux meurent toujours, à moins qu’on ne les éloigne dès leur naissance, de leur mère infectée. C’est là une grande erreur à ajouter aux nombreuses autres commises par lui. Car il est rare que les enfants des lépreux élevés même par ceux-ci, soient atteints de lèpre.

Selon Yan der Burg, il y eut à Java de 1873 à i8g5, de 100 à 192 lépreux dont 4o furent transportés à la léproserie de Pelantœngan. C’est surtout à la partie orientale de l’île que la maladie est fréquente; on l’y confond très souvent avec la syphilis. Selon le même, il y aurait plusieurs milliers de lépreux dans les Indes orientales. A Sœrabaï seulement on en comprait 884- Le Dr W. Geill, médecin militaire hollandais à Java, s’est appliqué à étudier la lèpre pendant près de cinq ans, dans la léproserie. Selon lui le bacille se trouverait dans le sol et pénétrerait dans l’organisme parles pieds nus. La léproserie contenait 4o individus. L’entrée est facultative. Officiellement la lèpre est considérée comme contagieuse. Cependant autour de la léproserie plusieurs lépreux cohabitent avec des gens indemnes. Les indigènes n’évitent pas les lépreux. Le Dr Geill n’a jamais pu constater un seul cas de contagion dans ces villages qui entourent l’asile. La maladie n’a pas de tendance à augmenter, malgré la promiscuité des lépreux et d’individus sains, et les rapports sexuels des lépreux avec les femmes javanaises. Je crois, dit l’auteur, que l’homme infecte le sol et vice versa et que des conditions telluriques et atmosphériques sont nécessaires ainsi qu’une aptitude pour contracter la lèpre : race, hérédité, nourriture... La moitié des malades entrés dans la léproserie avaient présenté les premiers signes de la maladie sur les membres inférieurs. La plupart marchaient nu-pieds, ce qui facilite les excoriations et les blessures. Il a vu un militaire qui se blessa pour avoir marché sur une pierre. La plaie fut lente à se cicatriser et un an après il présenta une lèpre maculo-anesthésique. Dans la localité où il fut blessé il y avait plusieurs lépreux; mais il n’a jamais eu de relations avec eux. Chez deux autres lépreux anesthésiques, la maladie survint après une blessure causée

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par un clou. Lorsque j’ai vu ces malades, ils avaient des maux perforants. Je n’ai jamais vu, dit-il, de cas de contagion. 11 considère l’Ainhum comme une manifestation de la lèpre (Communication faite à la conférence de Berlin en 1896). En 1898 la lèpre ne se montrerait à Java que sous forme sporadique, sans augmentation. On voit qu’il y a grande dissidence entre les confrères qui se sont occupés de la lèpre dans les possessions de la Hollande.

La lèpre en Italie. — Les auteurs latins, parmi lesquels nous citerons surtout Lucrèce (95 ans avant le Christ) et Celse (ier siècle), avaient des idées erronées sur l’apparition de la lèpre en Europe, qu’ils croyaient relativement récente. Pline pensait que ce fut l’armée de Pompée, rentrée d’Egypte après sa défaite par César, qui la transporta de la Syrie et de l’Afrique.

Plutarque, précepteur d’Adrien (5o à 120), dit que la maladie a comparu pour la première fois à Piome, au temps des Asclépiades. Nous avons démontré qu’elle sévissait bien avant en Europe et que son introduction était due à l’immigration et aux colonisations des Phéniciens.

D’aucuns en avaient accusé les Phocéens qui l’auraient communiquée surtout aux îles de l’Archipel et en Ligurie.

C’est là encore une errreur, car les Phocéens ont été précédés, dans toutes leurs excursions, par les Phéniciens auxquels ils ont succédé.

Ce sont les Phéniciens qui ont fondé Massalia, Marseille, que les Phocéens n’abordèrent que bien après ceux-là. Il en fut de même de toute la Ligurie, la Lombardie, le Piémont, les Cévennes, l’Auvergne, l’Ibérie.

Le léprologue Ferrari attribue l’invasion de la Sicile par la lèpre aux Hébreux après la destruction de Jérusalem, et aux Musulmans.

Il ne serait pas impossible que la lèpre, préexistante déjà, eut reçu une nouvelle et puissante impulsion par ces invasions et par les guerres entreprises par les diverses armées européennes rentrées à leurs patries après leurs incursions dans les foyers lépreux, même après les guerres puniques (264, 218, i46 av. J.-C.) et en dernier lieu par les Croisés. On doit cependant remarquer, à propos de ces derniers que les Preux chevaliers étaient tout autant syphilitiques que lépreux. C’est surtout de ce qu’on construisit de nombreuses léproseries

LA LÈPRE EN ITALIE

-en Europe après la première croisade (xie siècle) auxquelles on fit de legs importants, qu’on fut induit en erreur. N’avonsnous pas dit que les Gaulois avant d’embrasser le christianisme élevaient déjà des temples à la lèpre et la donnaient comme divinité patronymique à quelques localités ?

Feu Ferrari, professeur à l’Université de Catane, énuméra les léproseries qui ont existé en Italie. Leur grand nombre témoigne de celui des lépreux. Il a consigné leur chronique aussi :

Milan ii38, Pavie 1167, Florence 1186, Livourne 1200, Lucca 1232, Sienne 1256, Pise 1278, Pistoja 1285, Albenga 1288, Parme 1201, Modène 1203, Emilie i2o3, Bologne 1245, Carpineto 1269, Pavullo 1273, Gênes n5o, S. Remo i858, Rome 1189, Aversa 1272, Garessio 1278, Naples 1371, Aquila 1569, Catania 1428, Oristano 1175, Cagliari 1176 et 1226, Venise 1182, Padoue 1186, Cividale 1204, Udine 1204, Vérone 1225, Vicenza 1223, Portogruaro 1226, Torre di Vicenza

Ce léprologue distingué a entretenu pendant des années une correspondance scientifique avec moi et m’exprimait ses opinions sur divers points de l’histoire de la lèpre.

En avril 1888, il communiqua à l’Académie de Gênes un travail important sur la lèpre en Italie et plus spécialement en Sicile. En n54 une léproserie fut fondée à Palerme. Quoi qu’il en soit, selon notre confrère, d’après des documents historiques, la lèpre est mentionnée sous le règne de Ruggiero II au xie siècle. La maison de Leonard à Palerme fut consacrée aux lépreux en 1 1 54 et en 1166; plus tard ceux-ci furent transférés à une annexe de l’église Saint-Giovani-Batt.

Le Pr Profeta a recueilli avant 1888, 1 1 4 observations de lépreux dont 80 hommes. En 1888, le Dr Florenzo Jaja a observé dans la province de la Pouille, 16 cas de lèpre. Plus tard le Dr Ferrari en observa 39 en Sicile, partie de l’Italie, qui en compterait aujourd’hui le plus grand nombre. Les lépreux se rencontrent surtout dans les parties affectées de paludisme. En Italie, dit ce léprologue distingué, la lèpre existe actuellement à Venise, Turino, S. Remo, Cornacchio, Alberobollo, Foggia, Lagodi Como, Sicile, île d’Elbe, la Sardaigne. Il n’y a pas d’isolement obligatoire, et les lépreux sont reçus dans les hôpitaux communs. Du reste il n’y a jamais eu de statistique.

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Toujours est-il que pendant la guerre punique et plus tard pendant la guerre civile entre César et Pompée, la lèpre eut une recrudescence en Italie. Les débris de Farinée de ce dernier, à leur retour d’Egypte, ont généralisé la maladie qui devint tellement grave et contagieuse qu’on défendit aux chevaliers romains de s’embrasser en s’abordant, comme ils avaient l’habitude de le faire (ier siècle av. J.-C.1). Je pense que ces chevaliers étaient plutôt syphilitiques ; car de nos jours, du moins, la lèpre ne se transmet ni par les baisers, ni par le coït.

Le Dr Ferrari est porté à croire à une prédisposition à la lèpre, dans les localités où la maladie existe endémiquement, chez ceux qui abusent de poissons dans leur nourriture. Cependant, il passe en revue les auteurs qui ont constaté la lèpre chez des habitants éloignés des côtes et qui ne mangent point de poissons. Pendant sa longue pratique de léprologue, notre honorable confrère n’a vu qu’un seul enfant portant à sa naissance les stigmates de la lèpre. Une fois, il a vu la maladie se développer à 9 mois, et deux fois à i4 ans ; chez les autres lépreux la maladie avait débuté de 20 à 5o ans. A ce propos il note que Boeck, de Christiania, et Zambaco ont vu la lèpre chez des nouveau-nés. Quant à la contagion et l’hérédité Fauteur consigne ses propres observations et il conclut comme il suit : « Je n’ai jamais vu en Sicile la transmission de la lèpre, ni par le contact conjugal, ni par la vaccination, ni d’aucune autre manière directe. Et il ajoute, les cas de contagion narrés par les auteurs de divers pays, soi-disant en faveur de la contagiosité, laissent beaucoup à désirer comme précision et exactitude. On n’a pas suffisamment scruté l’anamnèse. A ce propos il cite le fait suivant : le fils d’une famille sicilienne épousa une femme lépreuse dans une contrée où il n’y a pas de lèpre ; on accusa la contamination certaine, démontrée. Mais on ignorait que le jeune homme cachait appartenir à une famille lépreuse. Ce cas s’est présenté au Dr Ferrari luimême. D’autre part, il est bien difficile de constater la vraie paternité ; de sorte qu’on ne peut remonter jusqu’à l’hérédité réelle et à l’atavisme. On met toujours en avant le Dr Schilling, très contagionniste. Le Dr Ferrari lui oppose

1. Car Sainl Pierre a dit: donnez à vos frères le baiser d’amour fraternel; et ce fut. là le commandement de l’église dans les premiers temps du christianisme.

LA LÈPRE EN ITALIE

l’illustre observateur Danielssen absolument anti-contagionniste.

Le Dr Ferrari a observé, comme nous, que dans certaines localités en Italie, il y a nombre de lépreux; tandis que dans des endroits voisins de ces dernières, et journellement en communication avec les premières, il n’y en a presque pas et même pas du tout; ce qui n’est pas en faveur de la contagiosité. Il n’a pas rencontré, pas plus que nous, le bacille de la lèpre dans le placenta d’une lépreuse ; pas plus que chez son nouveau-né et pourtant cet enfant, une fille, montra les signes de la lèpre à 9 mois. Enfin il a vu, comme nous, que les femmes de lépreux ne devinrent jamais lépreuses lorsqu’elles ont été fécondées par des lépreux et qu’elles accouchèrent même d’enfants lépreux. Le bacille de Hansen ne lui paraît pas être pathogénique de la lèpre. Le Dr Ferrari est grand partisan de l’hérédité et s’appuie sur plusieurs observations personnelles. Il a remarqué, que lorsqu’un seul géniteur est lépreux, les enfants qui ressemblent physiquement à celui-ci deviennent lépreux; tandis que ceux qui ne lui ressemblent pas sont épargnés.

Une autre sommité italienne, le Pr De Amicis, qui observa également la lèpre en son pays, est grand partisan de l’hérédité. La conclusion finale du Dr Ferrari est que la lèpre est héréditaire et non contagieuse. Il compare la lèpre à la tuberculose, constate leur affinité et insiste sur la grande ressemblance des bacilles de ces deux maladies, au point de se demander si toutes les deux ne sont pas apparentées à la scrofulose. Quant à la symptomatologie, la lèpre s’annonce en Italie, à son début, comme en Orient, par les signes généraux d’une maladie infectieuse ; savoir, sensation de froid, courbature, douleurs rhumatoïdes des membres, fièvre plus ou moins intense, etc. Puis surviennent les éruptions congestives finissant par la pigmentation, sous forme de taches, de placards, l’hyperidrose, prurigo, hyperesthésie, précédant l’anesthésie ou la dissociation de la sensibilité, chute des poils, la chevelure restant conservée ; le cuir chevelu est bien rarement envahi par les lépromes. Le pemphigus serait rare en Italie, ainsi que l’épistaxis et le coryza prémonitoires.

Le Dr Ferrari n’admet que deux formes de lèpre : l’érythémateuse et la néoplasique ; l’anesthésique n’est, pour lui, qu’un épiphénomène qui peut se montrer pendant l’évolution

de la maladie, et non une forme clinique spéciale. 11 rencontra sur le même sujet, comme nous, la lèpre et la syphilis, ce qui aggrave la situation ; car le mercure est très nuisible à la lèpre, à l’opposition delà syphilis. Il dit positivement que la lèpre est absolument incurable. Dans la forme tubéreuse la durée serait en Italie de 8 à 9 ans. Cependant Profeta a fixé la durée moyenne sur une statistique de n4 cas à i3 ans; le minimum fut de 3 ans et le maximum de 4o. Le malade qui a ainsi survécu mourut à 77 ans. Enfin le Dr Ferrari admet qu’une nourriture convenable et les soins hygiéniques prolongent l’existence en ralentissant la marche de la maladie.

Nous sommes surpris de n’avoir trouvé, dans le consciencieux et si remarquable travail du Dr Ferrari, un seul mot concernant la lèpre atténuée et fruste dont nous avons, pour notre part, rencontré de nombreux exemples non seulement dans les pays où la lèpre est sporadique, mais même dans tous les foyers actifs de la maladie. Il ne fait non plus aucune mention des arrêts prolongés ou définitifs, spontanés de la lèpre, ni de sa guérison, lors même qu’elle est abandonnée à elle-même.

11 employait, comme palliatif, les incisions linéaires des néoplasmes avec le thermocautère, tout comme nous qui avons été le premier à employer ce moyen. Il conseille, pour arrêter la propagation de la maladie, de défendre le mariage aux lépreux, et conseille à cet effet leur isolement. C’est atteindre la liberté individuelle, dit-il, mais cet inconvénient aura un effet bienfaisant pour la collectivité dont les intérêts priment ceux d’une faible minorité de la population. C’est là choisir le moindre de deux maux. C’est à cet isolsment, qui empêche les mariages et la transmission par hérédité de la maladie en Norvège, et non comme le prétend Hansen la précaution d’empêcher la contagion, qui a été cause de la diminution de la lèpre en Scandinavie. Nous avons déjà soutenu cette thèse avec conviction et nous sommes heureux de voir un léprologue de la valeur de Ferrari, être du même avis que nous. De sorte que l’utilité des léproseries n’est pas discutable. Elle s’impose même pour nous, bien que le motif ne soit pas le même que celui invoqué par l’éminent léprologue de Bergen. D’ailleurs ces malheureux même profiteront de l’institution d’asiles ou de colonies agricoles. Ils auront des soins et un traitement plus conformes aux exigences de l’hu-

LA LÈPRE EN ITALIE

manité et de la science. Enfin le léprologue italien conseille, comme nous, l’amélioration de l’existence du prolétaire dans les localités lépreuses.

San Remo. — Emmanuel Filiberto obtint, en 1670, du pape Grégoire VIÏI de créer l’ordre de Saint-Maurice et de l’unir à l’ordre de Saint-Lazare. Les ducs de Savoja étaient appelés les grands maîtres de l’ordre d’où la décoration italienne du même nom.

La léproserie portant le nom de lazaret de San Remo fut inaugurée en i858 par le roi Albert, père d’Emmanuel Victor, le roi galant uomo.

Le Dr Alesnandro Rambuldi publia, en i858, deux mémoires remarquables sur la lèpre. Il dit : « j’ai toujours vu dans notre province de Vintimille, à San Remo et les environs, les lépreux vivre en famille de la vie commune sans donner la maladie aux autres. Malgré toutes les informations que je me suis procurées, je n’ai jamais découvert un seul cas indubitable de transmission par le contact. Au contraire, cette maladie est l’apanage de certaines familles, transmis des géniteurs eux enfants, aux petits enfants et à leurs descendants. » Les idées du Dr Rambuldi s’accordent avec celles du Dr Ferrari, sur la manière dont se comporte la lèpre en Italie.

Le Dr Nata de Vintimille m’a assuré avoir soigné plusieurs lépreux et n’avoir jamais vu la maladie se propager par contagion ; tandis qu’elle est le patrimoine de certaines familles. Donc elle est héréditaire.

Les Drs Mazzini et Questa disent que depuis 70 ans la lèpre existe exclusivement dans deux familles dans le bourg Belle Saline et dans trois autres et dans le village de Soglio, malgré les relations de ces familles avec tous les habitants. Les Prs Diana Fodéré, Maurizio, Adragina sont aussi anticontagionnistes, ainsi que Verga, Colla, Zarlenga de Naples, où ils ont soigné de nombreux lépreux.

Lorsque nous avons visité l’asile de San Remo, en 1892, il n’y avait que 7 lépreux, dont une femme âgée de 35 ans, atteinte de la forme mutilante, était spécialement remarquable. Ses deux mains étaient réduites à l’état de palettes ou de nageoires de phoque, par la chute des doigts qui fut successive pendant plusieurs années sous la forme de panaris analgésique, ce qui est équipollent de lèpre. La chevelure de cette lépreuse était luxuriante ; sa santé générale exubérante ; sa

figure exprimait le bien-être et le calme moral. La sensibilité était très émoussée aux quatres membres. Les autres lépreux étaient des tubéreux ; un seul de ces malades était originaire de San Remo.

La lèpre est fréquente dans les contrées traversées par la rivière Nervia, à Dolceagna, Castelvillero, Montalilo, Liguro ishia, Puenoporto, Maurissio, etc., selon le Dr Aïcardi, le distingué et aimable directeur de la léproserie, et le Dr Martemucci, clinicien très renommé exerçant à San Remo.

Le directeur de la léproserie, Dr Aïcardi, n’a jamais vu un cas de contagiosité. Il a vu bien des couples dont un membre était lépreux ; jamais l’époux sain ne fut contaminé malgré la vie connubiale de io et 20 ans, jamais personne des employés de la léproserie ne fut atteint ; il me montra un ancien infirmier âgé de 68 ans qui soigna pendant 4o ans de 70 à 90 pensionnaires lépreux. Il reste indemne.

Ces honorables confrères ont ajouté qu’il ne fallait pas croire qu’il n’y avait que ces 7 lépreux dans les environs et à San Remo. Liberté absolue étant accordée aux lépreux, ceux-ci restent chez eux, circulent partout librement, se marient, sans être molestés. Le peuple n’en a cure. Le divorce n’est pas accordé si le conjoint sain le réclame. Ce n’est que lorsque les lépreux tubéreux sont devenus hideux, répugnants et invalides, qu’ils se font admettre à la léproserie ou bien lorsqu’ils sont dans la misère et que leurs infirmités ne permettent plus de les garder dans les familles. Les lépreux débutants vivent chez eux, ainsi que ceux qui ont quelques ressources, lors même que la lèpre est avancée. De plus les familles en gardent, autant que possible, le secret pour éviter la qualification de ladres.

Le Pr Bouchard a vu 80 lépreux à l’hôpital San Remo, en 1882 (Communication orale).

Cette diminution des lépreux à l’asile San Remo s’explique par l’annexion du département des Alpes-Maritimes à la France après la guerre franco-autrichienne. Les lépreux de ce département, devenus Français, n’ont plus leurs entrées à l’asile italien de Saint-Lazare et Maurice. Et de fait nous les avons vus épars partout dans la Corniche, à Nice, Cannes, la Turbie, Eze, etc.

On doit noter aussi que l’état social s’est beaucoup amélioré dans ces diverses parties ; les prolétaires ne sont plus aussi

LA LÈPRE EN ITALIE

miséreux; ils se nourrissent mieux, les conditions hygiéniques sont satisfaisantes, et la lèpre, maladie de misère par excellence tout comme la tuberculose, diminue de plus en plus. Nous espérons qu’elle disparaîtra bientôt, comme cela a lieu partout où elle règne.

Le Dr Callari, de Palerme, publia un mémoire sur la lèpre en Sicile ( Giornale italiano dette malattie veneree e délia pelle, 1899, 3 fasc.). Il accuse les Juifs d’avoir importé la lèpre en Sicile après la chute de Jérusalem, au commencement du xie siècle. Des léproseries furent alors instituées à Palerme, Catania, Avola, Pachino, dit-il. Il signale le livre du Pr Profeta qui avait recueilli, jusqu’à 1875, n4 cas de lèpre.

En 1898, le Pr Tommasoli, de Palerme, fit une enquête pour savoir le nombre des lépreux en Sicile. Les confrères n’ont pas tous répondu à sa circulaire. Néanmoins il put recueillir 70 cas. Les provinces maritimes sont les plus infectées. Les hommes sont plus souvent atteints que les femmes. Le début le plus précoce eirt lieu à 3 ans. La variété la plus commune est la tubéreuse. Selon lui, la maladie est probablement contagieuse. Le maximum de la durée observé par lui fut de 36 ans. La province de Caltanissetta a toujours été épargnée.

Le Dr Thaon, de Nice, vit nombre de lépreux le long de la côte d’azur. Villefranche en constituait de son temps le principal foyer. Il a vu 6 lépreux à Turbie, 2 à Eza, 1 à la Trinité... Ils s’inscrivaient volontiers pour avoir un franc par jour du gouvernement piémontais. Mais bien plus se cachaient et ne réclamaient pas. Selon le Pr Mazza, il y aurait une vingtaine de lépreux à Cagliari, capitale de l’île de Sardaigne, comptant 4o 000 habitants; l’île entière en aurait 712000. Selon le Dr Mantegazza, le nombre des lépreux en 1902 serait de 43, dont 21 femmes. Il y en a, en outre, de nombreux cas frustes avec symptômes d’atrophie musculaire et anesthésie circonscrites, des malades de Morvan, des sclérodermiques, des cas d’atrophie progressive Duchenne-Aran, d’Aïnhum. Ce confrère observa souvent en Sardaigne que chez des lépreux tubéreux, forme la plus fréquente, les lépromes se résorbent parfois et la maladie s’atténue. Il admet l’hérédité et surtout la contagion. 11 constata combien les lépreux tubéreux résistent peu aux maladies vulgaires, principalement à la grippe ou influenza pneumonique. Il cite plusieurs faits de non-contamination d’un époux lépreux à l’autre, bien que leurs en-

fants devinrent lépreux; et comme il n’admet pas l’hérédité, il croit que ceux-ci ont gagné la maladie par contagion, bien que la mère restât indemne. Il a vu bien des parents vivant longtemps avec un membre lépreux, ne pas être contaminés. Bien que la lèpre diminue spontanément, ce qui fait espérer son extinction, il est d’avis de la combattre aussi par tous les moyens scientifiques pour empêcher sa reviviscence.

En Sicile on aurait compté dernièrement 191 cas de lèpre. Mais on doit répéter que tous les médecins auxquels on s’est adressé pour confectionner la statistique ne sont pas en état de discerner tous les lépreux et principalement les cas de lèpre trophonerveuse et les frustes. La confusion avec la syphilis est fréquente aussi.

Aussi le Dr Calderone, qui s’est surtout occupé de la lèpre nerveuse d’une manière spéciale, découvrit en Sicile bien plus de lépreux que le Dr Callari (Calderone contributo clinico, bacteriologico anatomo-pathologico allô studio délia lepra sistematica nevrosa, délia syringomielia e délia malattia di Morvan. Gior. delle mal. ven. e délia pelle, 1901, fas. 6).

Le Dr Callari admet l’hérédité, la prédisposition héréditaire qui favoriserait aussi la contagiosité dans les familles lépreuses. La lèpre ne fut pas observée par lui en Sicile avant l’âge de 3 ans. Enfin les Drs Lucca et Melle ont découvert d’autres cas de lèpre qui avaient échappé aux précédents confrères.

Piémont. — Selon le Dr Allgeyer, il y aurait 10 lépreux dispersés au Piémont. Deux frères jumeaux nés, l’un avec un frère et l’autre avec une sœur, ont été seuls atteints de la lèpre, l’autre frère de l’un et la sœur de l’autre demeurant indemnes. J’avais publié moi-même un pareil fait, dans mon livre Voyages chez les lépreux. Masson, Paris.

Le Dr Mantegazza a vu aussi, comme nous, deux frères lépreux atteints l’un de la forme nerveuse mutilante et l’autre de la forme tubéreuse ; et dans une autre famille sarde deux frères lépreux tubéreux, tandis que la sœur était sclèroder mique ; ce qui doit faire considérer, dit-il, que dans les pays où la lèpre classique a disparu, ses formes cliniques obscures doivent faire admettre la survivance de la maladie.

Le plus grand nombre des lépreux piémontais sont tubéreux.

Ligurie. — Dans la clinique de Gênes, le Pr Profeta eut à soigner 9 lépreux liguriens.

LA LÈPRE EN ESPAGNE &49

Lombakdo-Vénitie. — A Milan, le Dr Berlarelli eut à soigner, à l’hôpital, deux lépreux : le père et le fils. Le père aurait contracté la lèpre en Amérique et l’aurait transmise à son fils né en Lombardie qu’il n’a jamais quittée. (Mais il ne faut pas oublier que la lèpre se rencontre un peu partout en Italie.) Un autre Italien aurait gagné la lèpre au Brésil. Le Pr Fiono signala aussi deux marins nègres lépreux, de passage à Venise.

A Comachio, ville de la Provence de Ferrare, il y aurait un foyer de 17 lépreux dont quelques-uns revêtent la forme nerveuse.

A Emilie (anciens duchés de Parme, de Modène et des Romagnes), deux lépreux se sont fait traiter à l’hôpital par le Dr Mibelli — ils revenaient d’Amérique ; — et plus tard se fit recevoir un autre qui demeura quelque temps à Nice. Le Pr Albertolli a soigné à sa clinique ophtalmologique une femme pour des lépromes de la conjonctive.

Italie centrale. Toscane. — Il paraît qu’il y a un petit foyer à l’ile d’Elbe ; et quelques lépreux peu nombreux dispersés à Livourne, à Florence, aux Marches. On se demande si ce sont là des cas autochtones ou bien importés d’Amérique d’où un grand nombre d’Italiens se rapatrient après y avoir passé bien des années.

Italie méridionale. — Des cas sporadiques se rencontrent partout; plusieurs lépreux vont se faire soigner à l’hôpital de Naples selon le Pr De Amieis qui y traita 27 cas. Le Dr Pellizzari avait rencontré 18 lépreux en 1886 ; et en 1897 il observa 26 cas autochtones provenant de diverses localités du Midi du royaume, dont la plupart tubéreux, il a vu en plus quelques lépreux frustes. Le Dr Mantegazza ajoute qu’une statistique de lépreux n’a jamais été entreprise en Italie et que bien des lépreux restent ignorés.

La lèpre en Espagne. — Nous avons déjà dit que ce sont les Phéniciens qui les premiers ont dû importer leur maladie nationale, le morbas Phéniciens , c’est-à-dire la lèpre, en Ibérie où ils avaient fondé, dès la plus haute antiquité, d’importantes colonies ; ce qui est prouvé par l’histoire, l’archéologie et la numismatique. Ce sont eux qui ont donné à l’Espagne son nom : Saphan, signifie lapin en phénicien, et cette contrée en pullulait; puis ce fut Spantja et les Latins plus tard en firent Uispanïa, c’est-à-dire terre pleine de lapins.

Mel Kart (roi fort), l’Hercule phénicien, rassembla une ar-

Zambaco. Anthologie. 29

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niée et une flotte pour conquérir l’Ibérie. Il a vaincu, bâtit Gadès, revint en Asie par la Gaule, l’Italie, la Sardaigne, la Sicile, se rendit à Chypre, Rhodes, les Gyclades, fonda Thèbes en Béotie et mourut en Illyrie (Trieste).

Plus tard, à Chypre, peuplée déjà par les Hamathites et les Khittites (deux rameaux de la race chananéenne), le Phénicien Byblos fonda le sanctuaire de Paphos. Un sarcophage anthropoïde, découvert récemment à Cadix, vient attester, pour la première fois, d’une façon irrécusable, le passage et l’installation des Phéniciens en Espagne ( Academie des inscriptions et belles-lettres, 1891, 332). Peut-être ont-ils laissé leur trace d’une façon plus profonde dans ces statues traitées jusqu’ici en suspectes, qui ont été découvertes, il y a près de 4o ans, dans le territoire de Carthage, àCerro de los Santos, qui présentent un mélange intime des types grecs et des traditions d’art orientales (Bulletin de la Société des antiquaires , 1890, i55). Heuzey croit y reconnaître le produit d’un art gréco-punique qui se serait formé en Espagne au contact des colonies grecques et phéniciennes.

Velasquez dit : la langue des anciens Espagnols dérivait en grande partie de la langue phénicienne et la langue grecque, ce fut un dialecte de ces deux langues, c’est prouvé par l’étymologie des anciens noms espagnols ; villes, montagnes, héros, princes, guerriers et la comparaison des lettres Desconocidas avec les anciennes lettres phéniciennes et grecques, et les alphabets qui en dérivent (Statues espagnoles de style grécophénicien Recueil d’ Assyriologie, t. II, 96, ph III et IV. Revue d’ Assyriologie, 1891, t. Il, 96-114. Académie des inscriptions et belles lettres , décembre 1910).

L’histoire de Phénicie se fait de pièces et de morceaux par les efforts convergents d’une demi-douzaine d’épigraphies et de numismatique. Clermont-Ganneau croit trouver l’origine de la tradition qui, depuis Hérodote, fait venir les Phéniciens du golfe Persique, dans les textes assyriens qui montrent Asarhaddon prenant Sidon, transportant ses habitants en Assyrie et les remplaçant par des colons transplantés des pays avoisinant le golfe Persique (Revue historique, 1891 , juillet-août, 892). Il retrouve la Mahalliba mentionnée par Sennachérib dans la liste des villes conquises en Phénicie, dans la Mahalib moderne qui se retrouve sous le même nom dans les documents arabes et francs du xue siècle.

LA LÈPRE EN ESPAGNE

Babelon rétablit par la numismatique la chronologie des rois de Sidon sous les Achéménides et confirme les inductions de Clermont-Ganneau qui faisait descendre la dynastie d’Eshmunazar et Tabnit de l’époque perse, où on la plaçait jadis, à l’époque ptolémaïque ( Bulletin de correspondance hellénique, t. XV, 2g3-32o). Tous ces renseignements nous ont été fournis par le grand érudit feu James Darmesteter, personnellement. Ils ont été en partie consignés dans le rapport annuel fait le 16 juin 1892, à la Société asiatique. Ce grand savant nous a éclairé, dans ses conversations scientifiques, sur bien des points de l’archéologie Phénicienne.

Louis Poinsot, inspecteur des antiquités de la Tunisie, ancien membre de l’Ecole française de Rome entreprit, en 1908, la restauration du Mausolée punique de Dougga, qui est achevée actuellement. Ce mausolée se trouve au premier rang des rares monuments d’Afrique, antérieurs à l’époque romaine. C’est un singulier mélange de formes helléniques et de motifs orientaux. C’est un précieux reste d’un art qui n’est grec qu’à demi, art qui se retrouve non seulement en Afrique, mais en Espagne, à Malte et en Sicile, où peut-être il s’est constitué {Petit Temps, 17 décembre 1910).

La numismatique avait déjà contribué péremptoirement, de son côté, pour prouver le fait, par des inscriptions en grec avec têtes de chevaux et branches de palmier ; ce qui constituait les attributs des Phéniciens.

Ainsi donc les Phéniciens, puis les Grecs avaient établi d’importantes colonies en Ibérie. L’Espagne fut appelée aussi hespérie, terre du couchant, mot d’étymologie grecque. Sur d’antiques monnaies espagnoles on trouve des lettres dites Desconocidas ou inconnues qui, pour nous, appartiennent aux premiers alphabets phénico-grecs. Nous avons eu entre les mains plusieurs de ces monnaies en or que mit à notre disposition, très gracieusement, M. Léger, le directeur du riche musée de numismatique de Marseille, que nous avons copiées. Ces bien curieuses pièces portent sur l’avers la tête casquée de Pallas, aux cheveux flottanrts, avec collier de grènetis. Au revers, on voit un cheval ailé avec, au-dessus de lui, une couronne et au-dessous les lettres : EMEIOP. Or ces lettres appartiennent à l’antique alphabet grec et signifient Emporia. D’autres médailles, que nous avons aussi calquées, présentent les lettres également grecques : AMQN, avec

sphynx à l’avers et sur l’envers une tête d’homme. Une autre monnaie représente un bœuf avec les signes que voici : ÀM^ On trouve aussi de pareilles monnaies au musée de Carcassonne. Emporia était une ville ibérique de fondation grecque (voir l’ouvrage sur la numismatique ibérienne avec recherches sur l’alphabet et la langue des Ibères, par Boudard, Paris, 1859, et le travail de Lorichs, Paris, i852, sur les médailles celtibériennes).

Nous avons fait ces emprunts à la numismatique pour présenter de nouvelles preuves des colonisations en Ibérie des Phéniciens et des Grecs, colonisations qui ont eu aussi pour effet certain de propager en Espagne le morbus phenicicus et l’elephantiasis græcorum, c’est-à-dire la lèpre.

Plus tard, après la captivité de Babylone, puis après la prise de Jérusalem par les Romains, sous les empereurs Titus et Adrien, des immigrés hébreux, fuyant la tyrannie des conquérants de la Palestine, se réfugièrent dans la presqu’île ibérique et apportèrent, certes, avec eux, un important contingeant au fléau qui ravageait déjà cette contrée. Car ces Hébreux, descendants de leurs ancêtres de l’exode, étaient infectés de lèpre déjà avant leur sortie d’Egypte où la maladie régnait avec violence depuis longtemps. Cependant les anciens Ibères furent des émigrés d’Asie, des Ariens. En outre les Celtes venus du Nord furent repoussés en Espagne, d’où croisement et diversité des types. Or, les premiers Ibériens ont dù avoir la lèpre, régnant dès la plus haute antiquité dans toute l’Asie.

Plus tard les Hébreux et les Sarrasins, par leur conversion au christianisme, se sont mêlés aux Espagnols et aux Français et, en les contaminant par leurs liaisons matrimoniales, ils ont augmenté le nombre des lépreux, tant en Espagne qu’en France. En effet 200000 des derniers passèrent en France chassés d’Espagne par Philippe II. Charlemagne leur fit bon accueil ; mais plus tard le pape lui intima l’ordre de les expulser ou de les convertir au christianisme. Un grand nombre se sont convertis et restèrent en France ; ceux qui n’ont pas voulu abjurer furent transportés en Afrique.

Pour avoir des renseignements précis sur la lèpre en Espagne, actuellement, je me suis adressé à quelques distingués confrères espagnols qui ont eu l’extrême amabilité de faire des recherches et de m’en consigner les résultats dans des lettres scientifiques que je vais mettre à profit. Je commence-

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rai par exprimer à ces honorables collègues ma vive reconnaissance pour l’empressement qu’ils ont bien voulu mettre à obtempérer à ma prière.

Selon le Dr Ganzales Castellano, de la province d’Alicante, région de Valencia, les origines de la lèpre dans la péninsule ibérique sont attribuées par les uns à l’armée du grand Pompée, les Syriens et les Égyptiens, par les autres aux Juifs de Jérusalem émigrés de la Palestine après la ruine du temple, en l’an 70 de Père chrétienne. Cette opinion semble la plus probable, dit mon correspondant, puisque selon le Dr Zambaco Pacha les lépreux indigènes de Constantinople sont seuls les Juifs émigrés d’Espagne en Turquie, aux temps de l’Inquisition, et l’on sait que ce sont des descendants des Hébreux.

Pendant plusieurs siècles, le terrible fléau ne fit que se répandre, mais sans beaucoup préoccuper les habitants de la péninsule. Bien plus tard, vu les terribles lamentations du ixe siècle, les gouvernements ont adopté des mesures pour en prévenir la propagation. Selon l’histoire, Eructa fils d’Alphonse le Mègue (le grand) serait mort de la lèpre, l’an 923. En 1067 le Cid Campéador fonda à Valence le premier lazaret pour recueillir les nombreux lépreux qui vivaient en commun avec les hommes sains. Selon les historiens des hôpitaux de Séville, le saint roi conquérant de la très belle ville, peu de jours après en avoir pris possession, chargea son fils Alphonse le sage de séparer les lépreux des autres habitants de la ville et ordonna la fondation d’une maison de l’ordre de Saint-Lazare qui devait abriter ces chats galeux placés sous la direction de l’archevêché de Cadix (xme siècle).

Il y a eu un temps où les riches lépreux d’Espagne se rendaient en pèlerinage en Palestine pour obtenir leur guérison en se plongeant dans le Jourdain, comme Naaman, chef de l’armée du roi de Syrie (covarrabias et gloire des martyrs de Grégoire de Tours, chap. xix).

Tous les monarques ont confirmé les franchises et les droits concédés par les premiers rois à l’hôpital Saint-Lazare et spécialement Don Juan II en i423, et Don Fernand VII, le 8 août

A l’apparition de la syphilis, à la fin du xve siècle, considérée, à cette époque, comme une nouvelle maladie, peu à peu la lèpre lut réléguée à l’oubli et ses différentes formes furent

confondues avec les manifestations du mal vénérien ; ce qui fît fermer la léproserie et donna ainsi la liberté à plusieurs malades infectés de différentes dermatoses, de dartres, de scrofules, de syphilis.

Après avoir, pendant trois siècles, considéré la lèpre comme tout à fait disparue, l’apparition de nouveaux cas dans l’archipel grec, en Russie, aux côtes de la Baltique et de la Méditerranée, et surtout en Espagne, a mis en émoi le monde scientifique médical et l’obligea d’étudier plus profondément la maladie et de prendre des précautions contre ce terrible fléau. Le gouvernement espagnol, s’étant aperçu que le mal de Saint- Lazare était revenu dans quelques localités de la péninsule Ibérique (Asturies, Castellan, etc.), afin d’en éviter la propagation, décréta au mois de janvier 1870 diverses dispositions, qui, malheureusement, n’ont pas été exécutées.

La lèpre qui règne actuellement en Espagne est attribuée, généralement, à de nouvelles importations. Mais en consultant l’histoire on peut conclure qu’elle n’a pas cessé de sévir depuis bien avant le moyen âge.

L’an 1627, il existait en Gartagénie de Judras, un hôpital de Saint-Lazaro, et au milieu duxvne siècle le nombre des lépreux rien que dans la ville de Mosiquita dépassait 200. Le Dr Horelbourg soutint qu’à la même époque, les Espagnols avaient importé la lèpre dans les îles Canaries. Le fait est que les hôpitaux de Saint-Lazare de Séville, Grenade, Barcelone et d’autres villes, ont toujours continué à recevoir des lépreux depuis leur fondation au moyen âge, jusqu’à nos jours. Ce fait démontre d’une manière évidente que la terrible maladie a continué à sévir dans la contrée, depuis l’époque des grandes épidémies.

La lèpre avait sa résidence préférée dans l’Est et spécialement à Valence. Les formes tubéreuse, anesthésique et la maculeuse prédominent ; il y a aussi des cas de lèpre fruste ainsi désignée par Zambaco. Dans les districts de Dénia et Pégo on compte plus de 90 malades ; il y en a peu dans les onze autres districts ; il y en a à peine 24 ; et ces lépreux n’ont pas la gravité de ceux que l’on rencontre dans les deux premiers districts.

Jusqu’à présent aucun traitement scientifique ne fut employé. Les religieux, dans un but d’exploitation, ont accaparé ces malheureux et les traitent par les miracles. Depuis le xnie

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siècle, il existe des hospices de Saint-Lazare en Espagne, surtout à Séville, Grenade et Barcelone.

Pour compléter l’édit royal de 1870, on a consacré dans quelques provinces un département pour lépreux dans chaque hôpital, jusqu’au jour où l’on pourra construire un asile à eux exclusivement réservé. Mais il s’est déjà passé plus de trente ans depuis, et cet édit reste lettre morte. On ne croit pas qu’on aura jamais recours à ces sages dispositions. En attendant, les pauvres lépreux sont reclus dans des locaux qui, faute de place et de conditions hygiéniques voient augmenter leur infortune et sont une menace incessante pour la santé publique.

Ayant eu l’occasion de vivre plusieurs années dans la commune de la Manna, province d’Alicante, où la lèpre est endémique, notre distingué confrère a étudié la lèpre et fit une communication sur ce sujet au 9e Congrès international d’hygiène et de dermatographie, sous le titre de la Lèpre en Espagnequi eut du succès et provoqua des discussions animées. Parmi ses conclusions figurent les suivantes : « i° Créer des sanatoria avec des colonies agricoles dans lesquels les lépreux en état pourront se consacrera une occupation habituelle ; 20 Ces établissements doivent être édifiés sur un terrain sec et arable autant que possible, situé sur une montagne assez élevée du niveau de la mer, loin de la populace, dans un endroit ayant de l’eau en abondance pour les besoins du sanatorium, l’arrosage et le bain des lépreux. »

Reproduites et commentées par la presse scientifique et politique, ces conclusions ont attiré l’attention publique de manière qu’en novembre 1908, quelques bienfaiteurs de Gandia m’ont demandé, dit notre confrère, des informations sur les conditions hygiéniques que doivent réunir ces léproseries; c’est qu’ils avaient conçu l’idée de construire à un bout de la ville un modeste établissement pour servir de refuge aux pauvres lépreux de la commune, qui vivaient complètement abandonnés à leur malheureux sort.

« Nonobstant mon insuffisance, j’ai présenté avec plaisir à ces bienfaiteurs les indications désirées ; mes instructions consistaient à établir plutôt un sanatorium qu’une simple léproserie. Ces personnes ont rencontré des difficultés pour se procurer les secours nécessaires et mettre en pratique cet excellent projet. Animés par mes encouragements et par les immenses avantages qu’ont les sanatoria sur les anciennes léproseries,

ils se sont décidés enfin à l’acceptation de mon projet. Pendant deux années nous avons parcouru divers endroits cherchant un emplacement qui réunît les conditions voulues. Enfin nous avons trouvé dans les alentours de Sagnor et dans la vallée de Juntille (province d’Alicante) un bon endroit pour la construction de cet asile. Sur l’invitation de San Juan, l’évêque de Jarjin, le comité se réunit en avril 1902, pour organiser différents sous-comités de propagande dans toutes les villes importantes; de fait, ces sous-comités, grâce à leur zèle et à leur activité, ont pu réunir largement les secours pécuniaires nécessaires; aussi l’acquisition du terrain put avoir lieu. Le clergé espagnol, les secours universels de la part du commerce, de l’agriculture et de toutes les œuvres de bienfaisance du pays, ont accordé leur appui à cette magnifique entreprise. Les plans de l’édifice furent exécutés ; le jour de la fondation solennelle de la bâtisse à Fontilles ayant été publié, le fait que les lépreux de toutes les provinces espagnoles et de l’étranger allaient être réunis détermina une panique générale parmi les populations limitrophes. Tant de lépreux agglomérés dans un point réduit pouvaient constituer un péril imminent de contagion pour tout le monde, a-t-on dit, et l’on souleva une formidable protestation qui fit suspendre les travaux de construction ! Cependant, les discussions animées qui eurent lieu dans l’Institut Médical Yalencieren ont eu pour effet de vaincre ces vaines terreurs et calmèrent les populations.

Le sanatorium de Tutillo par sa situation hygiénique excellente, la solide construction de ses départements, la distribution ordonnée de ses dépendances, etc., est appelé à prendre place parmi les premiers établissements hospitaliers de l’Europe.

Nonobstant la reconnaissance de son utilité et les services qu’il rend aux pauvres lépreux, on rencontre toujours de la part de la population, une opposition et des entraves pareilles à celles que la populace créa à Zambaco Pacha à Constantinople, à Don Sauton dans les Vosges et à Carrasquilla en Colombie. Tous ces léprologues ont échoué dans leurs efforts de créer de ces bienfaisantes institutions à cause de l’opposition acharnée quasi frénétique de la plèbe. Tant que cetle préoccupation et opposition n’aura pas disparu, il sera difficile de faire comprendre au monde que les lépreux sont des infirmes bien moins dangereux que bien d autres malades

LA LÈPRE EN ESP A GI\E

contagieux, et que, traités avec plus de douceur parla science et par la charité, ces malheureux ne doivent pas être considérés comme des êtres maudits et maltraités comme des criminels, parla société qui les poursuit de sa répugnance avec tant de cruauté ! « A cette époque qui se vante tant d’altruisme, nous sommes plus égoïstes que nos ancêtres du moyen âge. Car alors les léproseries étaient situées aux portes même des villes et les lépreux étaient assistés par les rois, les reines, les princesses, les riches et les saints. » Malheureusement au moyen âge la charité, compagne inséparable du malheur, n’était pas secondée par la science. Il est à espérer qu’en définitive les sanatoria seront acceptés même comme moyen de défense sociale pour les contagionnistes, et de réhabilitation des malheureux lépreux considérés autrefois comme morts bien avant le terme de la vie terrestre.

Le Dr Chabas, directeur de Revista de Higiene y de Tuberculosis, a bien voulu nous donner aussi des renseignements sur ce sanatorium de Fontilles, à la fondation duquel il a puissamment contribué, oeuvre de haute bienfaisance due avant tout aux efforts persévérants du Dr Castellano.

D’autres honorables confrères espagnols, auxquels je me suis adressé pour avoir des renseignements sur les lépreux d’autrefois et ceux d’aujourd’hui dans l’Ibérie, malgré le bon accueil de ma demande, n’ont pu m’éclairer suffisamment.

Pour obtenir de telles informations, m’a-t-il été répondu, on doit avoir recours au gouvernement, aux municipalités. Et la bureaucratie ne prend guère cure des recherches faites dans l’intérêt de la science. Elle n’y mettraient de l’empressement que si l’on agissait par voie diplomatique.

Voici néanmoins quelques indications sommaires bien qu’incomplètes qui me furent transmises par quelques distingués confrères.

Autrefois, il y a eu à Valence un hôpital San Lazaro désaffecté aujourd'hui. Cependant, à diverses époques, il y eut des léprologues qui ont consacré leur temps à soigner les lépreux et qui ont publié des livres sur eux. On m’a cité parmi eux B. Pesset et Vidal qui ont écrit sur la lèpre à Valence, H. Poquet d’Alicante qui saisit, en 1877, le Conseil provincial de santé de Valence des lépreux de cette contrée.

En i843 on publia à Madrid des documents anciens et modernes sur la lèpre en Espagne, principalement de la province

de Castellano. Le Dr Ramon de la Secta écrivit sur la lèpre à Séville, depuis le xne siècle jusqu’au xxe. Le Dr Léon Pigneras a écrit aussi sur la lèpre en Espagne et sur la léproserie du faubourg de Carrabales, près de Yalencia. Une ancienne léproserie existait aussi autrefois à Valence dans la rue Lagunto, n° i58, en face de quelques vieilles constructions désignées sous le nom de Maures, occupées aujourd’hui par les Juifs. Sur la porte d’une église, située actuellement à cet endroit, on voit une peinture représentant Saint-Lazare affublé d’habits pontificaux, assis sur un trône. Cette vieille bâtisse est très mal éclairée et ventilée et fut, paraît-il, autrefois la grande salle de la léproserie. Cette construction est occupée aujourd’hui par une confrérie. Ces détails ont été recueillis par Don Manuel Péris, architecte de Valence.

Un confrère très distingué, le Dr Zuriaga, a bien voulu me fournir aussi quelques renseignements sur la lèpre en Espagne. La lèpre, me dit-il, est bien inconnue, même de nom, dans bien des localités de l’intérieur ; tandis qu’elle est très fréquente dans d’autres, principalement sur les côtes, dans les colonies phéniciennes antiques (Cadix, Diana, Valencia). Je crois qu’il en est des maladies comme de certaines plantes qui réussissent dans tels terrains et ne prospèrent pas dans d’autres (vignes, oliviers, etc.). Elles exigent un climat et des conditions favorables. N’en est-il pas ainsi pour la fièvre jaune ?Je crois qu’il y a eu plusieurs importations de la maladie en Ibérie, comme vous l’avez déjà dit, et en général de l’Orient à l’Occident, à plusieurs reprises, et cela tant en Espagne qu’en Italie. Des Ibériens ayant servi dans les armées romaines, principalement sous Tibère, sont allés en Syrie, à Jérusalem et, en rentrant dans leur patrie, ils ont dû importer aussi la lèpre.

Un écrivain du nom de Poquet s’était occupé de la lèpre qu’il appelait la fille aînée de la mort. Beaucoup d’étrangers, Grecs, Italiens, vinrent s’établir à Valencia et certes ils importaient aussi la lèpre dont ils étaient affectés. Bien que les léproseries portassent le nom de Saint-Lazare au ive siècle, (frère de Marthe et de Marie), la maladie existait en Espagne bien avant cette époque de l’histoire. Le premier de ces asiles fut établi par River Diar de Vivar (mémoire de Juan Batista Poquet, Gobierno civile d’Alicante, 1878). C’était le Cid Campeador, général des troupes du roi Sancho II, en 1067. Plus

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tard, le roi Alfonso al Cabio en fonda à Séville pour les gafos plagados et rnalatos, où l’on plaça des lépreux de toutes les formes, avec les précautions contre la contagion, conformément au lévitique. Plus tard des médecins spécialistes (Alcaldes) furent chargés d’en prendre soin. Ferdinand III, dit Saint-Ferdinand, fonda à Séville une léproserie, où l’on plaça sévèrement les lépreux parmi lesquels il y avait des archevêques et des grands de l’état. Jusqu’il y a un siècle, 4 pensionnaires à cheval traversaient les rues pour cueillir des aumônes ; mais il leur était interdit de parler au peuple. Ils exhibaient des affiches sur lesquelles étaient écrits le nom de l’asile et la prière d’offrir quelque secours. Cet asile est dirigé aujourd’hui dans les meilleures conditions. Les Arabes aussi, de leur côté, importèrent la lèpre en 71 1, car ils en souffraient.

Actuellement, on doit avouer qu’il n’y a pas en Espagne un asile de lépreux bien organisé, comme on en voit en Norvège. A part une léproserie à Séville et quelques petits établissements municipaux, régionaux (Yalencia, Alicante) qui laissent beaucoup à désirer, il n’y a pas de lieu de refuge convenable pour ces malheureux. On en projette pour Fontilles (Alicante) et une autre pour Castellane, d’initiative privée, par souscriptions, grâces aux efforts du Dr Manuel Zariaga. Pour Séville, c’est le Dr Ramon de la Sota et pqur Fontilles, le Dr Maximo Gastaldi-Monte qui se dévouent scientifiquement et charitablement à la cause des pauvres lépreux. « Les lépreux seront occupés, autant que leur état le permet, à cultiver la terre et auront tout le confortable réclamé par leur santé, grâce à ces distingués philanthropes. C'est une léproserie colonie. Honneur à ces grands cœurs qui défendent avec tant de zèle et de dévouement la cause de ces pauvres déshérités. »

Le Dr José M. Roca a bien voulu se livrer, sur notre prière, à des recherches sur la lèpre en Espagne. Voici les conclusions du travail qu’il a bien voulu nous envoyer. La lèpre est endémique à Cataluna, depuis le ixe siècle. La lèpre est héréditaire. Les salaisons constituent une des causes prédisposantes. Les habitants des bords de la mer et du voisinage des fleuves sont plus atteints. Le nombre des lépreux dépasse celui des femmes lépreuses.

Au congrès international de médecine tenu à Madrid en 1903, des confrères espagnols communiquèrent les résultats de leurs études sur la lèpre qui continue toujours à faire de

nombreuses victimes dans cette contrée, principalement dans certaines parties.

Le Dr Olavide lut, avant cette époque, au Congrès de dermatologie de Paris, en 1889, l,n travail intitulé : Le retour à la, contagiosité, après ta découverte du bacille de la lèpre. Je transcris ici les principaux passages de ce mémoire basé sur la clinique. « La maladie étant parasitaire, a-t-on dit, doit aussi être contagieuse et inoculable. Cependant l’expérience n’a pas confirmé cette doctrine. Il existe presque toujours dans nos cliniques de l’hôpital de San Juan de Dios, à Madrid, de 6 à 8 lépreux qui y restent jusqu’à leur mort, sans un seul exemple de contagion chez les autres malades, les gens de service, les médecins, qui les soignent. J’ai observé un grand nombre de lépreux en ville; aucun ne m’a prouvé la contagion ; même chez les mariés après une longue cohabitation. » Parmi 5oo lépreux que notre honorable confrère a soignés dans l’espace de 25 ans, un seul accusait la contagion. Le Dr Mendoza a essayé avec grande patience la culture du bacille et il fit de nombreuses inoculations sur les animaux; tous les résultats ont été négatifs. Le Dr Olavide et le Dr Mendoza admettent que les Espagnols peuvent contracter la lèpre par un séjour prolongé dans les colonies. Mais le comment reste toujours à approfondir. Ces distingués confrères évaluent à 1 5oo le nombre des lépreux en Espagne. Mais ils sont d’avis que beaucoup d’autres échappent aux investigations des médecins.

Notre impartialité scientifique nous impose le devoir de publier la lettre qu’un confrère aussi modeste que distingué nous a envoyé de Javéa, province d’Alicante, région de Valencia, le Dr Jaime Gonzalez Castellano, en novembre 1908. Répondant avec empressement à l’appel que nous avons fait à nos confrères d’Espagne lors du i4e congrès international de médecine qui s’y réunit, concernant la contagiosité de la lèpre, le Dr Gonzalez nous écrivit avoir étudié la lèpre pendant 5o ans, en modeste clinicien rural , sur 118 malades. Notre honorable confrère nous déclara avoir vu 9 cas de contagion parmi lesquels le fils d’un lépreux atteint de la forme mutilante, fut affecté de la forme tubéreuse à l’âge de 10 ans et succomba à 29 ans. Les autres enfants (combien?) sont restés indemnes; mais la femme mariée en 1876 présenta les premiers signes de la lèpre maculeuse en 1907. La lèpre du chef

LA LÈPRE EN PORTUGAL

de la famille resta ])endant 3o ans limitée à la main dr oite dont les doigts furent réduits à des petits bouts informes, sans aucune autre manifestation; ce qui fait admettre au Dr Gonzalez que la maladie de Morvan n’est pas la lèpre (?). La femme d’un autre lépreux à forme tubéreuse fut atteinte de la lèpre maculeuse. Les taches ont disparu complètement dans la suite pour ne plus revenir; pas d’autres symptômes. En i863, un curé prit possession de son sacerdoce, se consacrant aux soins spirituels de ses ouailles et particulièrement à l’assistance de nombreux lépreux. En 1882 il présenta les premiers symptômes de la lèpre tubéreuse et en mourut en 1898.

Un autre curé, 4 ans après le début de son assistance aux lépreux, eut la lèpre maculeuse à laquelle il succomba.

Voilà les seuls faits relatés par notre honorable confrère dans la lettre qu’il a bien voulu nous adresser, et qui lui font admettre la contagiosité. Ces trois cas, qu’il choisit parmi ses observations, lui semblent être les plus concluants.

Le Dr Gonzalez déclare aussi que la lèpre est bien plus fréquente et plus grave dans les villes du littoral que dans celles de l’intérieur de l’Espagne. Ce qu’il explique par la mauvaise nourriture et surtout par l’ichthyophagie ; et d’autant plus que les poissons dont se nourrissent les misérables pécheurs sont de mauvaise qualité et mal conservés.

Le Dr Jaimc Gonzalez Castellano publia un travail : Notas clinicas sabre el contagio-leproso dans la Revista de Hygiene y de tuberculosis de Valencia en février 1908.

Enfin le Dr Luis Barraquez de Barcelone 111’a écrit qu’il admet l’hérédité et qu’il a vu la lèpre sauter, dans quelques familles, une et deux générations, laissant sains les membres intercalaires.

La lèpre en Portugal. — Le Portugal a partagé le sort de sa sœur limitrophe, de l’Espagne, dans ses vicissitudes et dans ses malheurs. En fait de lèpre, de son origine et de sa propagation, tout ce que nous avons dit pour l’Espagne s’applique au Portugal. D’ailleurs, anthropologiquement et sociologiquement, à quelques différences près, les deux enfants jumeaux de l’ancienne Ibérie présentent de nombreux points de ressemblance et même d’identité.

Or, la lèpre a dû y sévir dès la plus haute antiquité, comme en Espagne. Nous laissons le soin des recherches chronologiques aux léprologues porlugais de haute valeur, parmi les-

46a LA LÈPRE A IRA VERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES

quels nous citerons notre confrère le Dr Falcao Zeferino à qui nous devons plusieurs mémoires et des communications aux divers congrès internationaux de médecine, de grande importance. Une correspondance scientifique avec ce distingué confrère et avec un médecin français établi depuis longtemps à Lisbonne, le Dr Gottard Toutain, m’a fourni des renseignements très instructifs sur la lèpre qui continue toujours à sévir en Portugal.

Le Dr Toutain a eu la bonté d’obtempérer à ma prière et de se livrer à des recherches minutieuses, de me faire parvenir pendant plusieurs années des observations minutieuses de lépreux qu’il recherchait soigneusement, qu’il étudiait et qu’il photographiait avec l’aimable intention d’appuyer par des preuves visuelles la narration détaillée des lépreux qu’il étudiait scrupuleusement. Il a bien voulu m’envoyer plus de soixante photographies représentant les plus intéressants lépreux scrupuleusement étudiés et suivis par lui, pendant des années. Ces lépreux étaient les uns autochtones, les autres hétérochtones (Espagnols, Brésiliens...), il a recherché toujours un cas de contagiosité. Aussi saisirai-je l’occasion d’exprimer à mes deux honorables et distingués confrères mes plus vifs remerciements. Le Portugal est un pays lépreux à foyers permanents. Bien des confrères, fort instruits d’ailleurs, méconnaissent la lèpre et commettent des erreurs de diagnostic ne s’étant jamais occupés de la lèpre. Il y a plus, il paraîtrait que, de même que les Espagnols, les premiers colons portugais ont transporté la lèpre dans le Sud de l’Amérique, principalement au Brésil (hutz, uber lepra,Nach in Brasilien gemachten Beobachtungen, in Monatshefte fur praktische Dermatologie , 1887, nos 9 et suivants). Tandis que l’Amérique du Nord aurait été contaminée par les immigrants Scandinaves et par le flot chinois.

En Portugal, le mot gaferia est synonyme de lèpre anesthésique. Autrefois on y appelait aussi les lépreux les pauvres du Christ ou de saint Ladre.

DéjàPinhciro d’Alméïda, chirurgien major, avait dit que les formes tuberculeuse et psoriasique sont les pluscommunes.il admit l’hérédité, mais non fatale. La lèpre sévit rarement, dit-il, dans les familles riches. Il accuse comme causes occasionnelles les températures extrêmes qui se succèdent brusquement. En effet dans bien des localités en Portugal, il fait

LA LÈPRE EN PORTUGAL

un froid glacial l’hiver et extrêmement chaud l’été; la saleté immonde du peuple (habitations, habillements... tout est infect, les lits sont sordides en général et sans draps). La population marche nu-pieds, ne se lave pas, ne blanchit pas son linge, ne se baigne jamais, malgré l’abondance de l’eau; elle est vêtue de guenilles, lors même qu’elle est à son aise. L’alimentation quotidienne consiste en pain de millet ou de seigle, grossièrement préparé. Elle consomme des choux verts avec addition de graisse ou de lard rance, des sardines pourries, morue fétide, corrompue. Le poisson frais est aussi consommé lorsqu’il est en décomposition, à cause de la distance de la mer. Les familles propres et qui se nourrissent convenablement sont épargnées. Les dermatoses vulgaires sont également communes en Portugal. La conviction de l’auteur est que l’amélioration de l’hygiène fera diminuer et éteindra les foyers de la lèpre.

Le Dr Cottard pense que, malgré tout, la lèpre diminue en Portugal. Néanmoins la maladie y est encore très commune, surtout si l’on tient compte des cas atténués et frustes qui passent inaperçus. Car les médecins, en général, n’étudient pas suffisamment la lèpre; ils n’y font point attention. D’ailleurs, ajoute-t-il, des hommes considérables comme Rochard, ancien président de l’Académie de médecine de Paris, ont écrit que la lèpre est une maladie d’un autre âge, et que depuis longtemps elle avait disparu de l’Europe. L’hérédité d’abord et les mauvaises conditions hygiéniques constituent pour les confrères portugais, deux facteurs très actifs de la propagation de la lèpre. Les causes secondes préparent le terrain et favorisent l’éclosion de la maladie endémique. Quant à la contagion, le Dr Falcao en est partisan convaincu; tandis que le Dr Toutain, se basant sur de nombreuses observations qu’il eut la bonté de me communiquer, la nie absolument.

Le Dr Cottard m’a signalé aussi, parmi les causes occasionnelles, outre la sordidité, la mauvaise nourriture, le surmenage, les grandes oscillations de la température et les conditions telluriques qui nous échappent, mais qui ne sauraient être niées; car telle ville ou tel village est très éprouvé, tandis que tel autre voisin du premier en est épargné, bien qu’en communications continuelles avec le premier. Nous avons constaté ce fait, nous-même, bien des fois dans nos voyages en pays lépreux, sans pouvoir approfondir la raison de telles

immunités locales, routes les causes plus haut énumérées créent une infériorité de résistance, toutes choses égales d’ailleurs. De très riches propriétaires d’Alnatigo (?) emploient aux travaux des champs une armée de pauvres diables hommes et femmes, qui, pour un mesquin salaire de 60 centimes environ par jour, travaillent pendant 16 à 18 heures, sous un soleil de plomb, et sont piteusement nourris et affreusement logés. Il y aurait bien des lépreux dans ces escouades. Avant la proclamation de la République et l’émancipation des esclaves du Brésil, ancienne colonie portugaise, les noirs du Congo transportés et vendus étaient condamnés à la même vie de glèbe qu’actuellement les miséreux portugais.

En avril 1911, le Dr Cottard m’écrivit qu’il reste toujours anticontagionniste. Ce qu’il a vu depuis l’interruption de notre correspondance scientifique n’a pas modifié son opinion. Il me cita aussi un travail du I)r Antonio Bernar qui eut une haute position et qui était anticontagionniste. Nombre de lépreux arrivent continuellement en Portugal du Brésil, et circulent partout absolument libres, sans contaminer personne.

Le Dr Zeférino Falcao écrit et soutient au contraire que la lèpre est contagieuse. Les conférences qu’il a faites sur ce sujet pour soutenir son opinion ont été très applaudies parles auditeurs. Il a dit aussi partager les idées de Zambaco, savoir que la sclérodermie, la sclérodactylie et l’Aïnhum sont des manifestations de la lèpre; tandis qu’il considère la maladie de Morvan et la syringomyélie comme des entités morbides distinctes, bien qu’il n en ait jamais observé , tout en habitant un pays lépreux.

Parmi les léprologues portugais, je dois aussi signaler feu le Pr Sussa qui, en sa qualité d’élève distingué du Pr Charcot, combattit mes idées sur l’identification de la syringomyélie, dans bien des cas avec la lèpre. Mais plus tard, notre distingué confrère fit preuve de probité scientifique. L’étude assidue d’un syringomt/élique observé dans son service nosocomial à Lisbonne et son autopsie lui ayant démontré que ce syringomyélique n’était qu’un lépreux atteint delà forme tropho-neurotique, il avoua son erreur (congrès international de médecine tenu a Rome en 1892) et me rendit raison.

Au i5e congrès international de médecine tenu à Lisbonne en 1906, la question de la lèpre fut abordée par plusieurs confrères. A la séance du 21 avril, le Dr Hansen de Bergen a

LA LÈPRE EN PORTUGAL

pris la parole et débuta ainsi: La lèpre est une maladie qui évolue si lentement et si insidieusement que nous n'en connaissons pas ses premiers symptômes. Nous croyons que c’est par une excessive modestie que notre distingué confrère s’est servi du pronom nous , et cela pour justifier les nombreuses et inévitables erreurs de diagnostic faites continuellement par les confrères qui n’ont pas suffisamment étudié la lèpre, bien que nombre d’entre eux exercent dans des foyers actifs de la maladie. Car il est inadmissible que les premiers signes de la lèpre si significatifs, si probants, échappent à un léprologue dans toutes les formes de la maladie, et principalement dans la tuberculeuse ou tubéreuse. On ne saurait donc admettre la phrase suivante de l’auteur : « Je me souviens d’un malade avec la forme tuberculeuse qui datait sa maladie de deux ans en arrière; mais depuis 8 ans il avait eu, tous les printemps, une éruption de nœuds rouges et douloureux à la figure, aux bras et aux jambes qui disparaissaient en été. »

Or, il n’y a pas de léprologue, je le déclare bien haut, qui, à la vue de ces congestions périodiques, revêtant tantôt la forme d’erythema nodosum, tantôt, le plus souvent même, celle d’une congestion bornée à la face, érysipéloïde à répétition, principalement lorsqu’il s’agit d’un foyer actif de la lèpre, douterait de l’imminence plus ou moins prochaine de la forme tubéreuse ou maculeuse de la lèpre. Et la clinique prouve à celui qui ouvre les yeux pour voir, sans être absorbé par les théories, qu'à cette période le bacille fait constamment défaut. Peut-être c’est cette absence du bacille à cette période de la maladie, — qne le Dr Hansen réclame toujours pour asseoir le diagnostic de lèpre, — qui l’induisit en erreur. Nous ne nous lasserons pas de répéter que souvent, surtout au début, le bacille est introuvable , et que les signes cliniques suffisent pour .diagnostiquer la lèpre . Ce diagnostic est confirmé plus tard par l’apparition du bacille, quelques mois ou quelques années après. De même dans les formes tropho-nerveuse et mutilante, le clinicien expert ne saurait se tromper et commettre une erreur de diagnostic, si le patient présente une contracture plus ou moins accusée du doigt auriculaire avec légère atrophie des muscles de la région hypothénar, et diminution de la sensibilité, avec ou sans mutilations des doigts qui certes surviendront plus tard. Et, encore une fois, au début de ces manifestations et même à une période très avancée de ces Zambaco. Anthologie. 3o

dernières formes de la lèpre, et ce qui plus est, le plus souvent jamais dans l’avenir même, le bacille spécial n’est constatable par les plus habiles bactériologues, principalement dans la lèpre mutilante. Néanmoins il n’est pas permis à un léprologue d’ignorer la présence déjà de la lèpre, et d’attendre, pour asseoir son diagnostic, l’apparition des tubercules, des griffes de la main et de la chute successive de plusieurs doigts, pour se décider enfin à déclarer qu’il s’agit de lèpre. Mais pour ceux qui ignorent la lèpre il n’y a rien à dire. Ils peuvent croire qu’il s’agit de syphilis, de syringomyélie, de névrite, de mal de Morvan. Certes ce n’est pas le Dr Hansen qui commettrait une telle erreur à Bergen où la lèpre sévit endémiquement. De telles fautes sont excusables, après tout, même de la part d’éminents professeurs qui n’ont jamais étudié la lèpre et n’y songent jamais parce qu’ils exercent dans des localités soi-disant indemnes de lèpre, depuis le xvie siècle ; car ils ignorent et méconnaissent partout sa survivance. Le grand Charcot et bien de ses collègues, de même que le Pr Jolli de Berlin, ont commis de telles erreurs et bien d’autres distingués confrères continuent à en faire autant et persévèrent dans les mêmes idées.

Il n’est donc pas exact de dire qu’il est impossible de diagnostiquer la lèpre à ses stades initiaux.

Comme corollaire le Dr A. Hansen, en contagionniste intransigeant, déclare urbi et orbi « qu’il est impossible de diagnostiquer la lèpre et qu’il faut suivre et observer les émigrants des pays lépreux dans des localités indemnes pendant une dizaine d’années, afin de dévoiler la lèpre ; et alors seulement les isoler immédiatement ! » Mais éminent collègue, ces malades équivoques pour lesquels vous réclamez une si longue surveillance sont archilépreux dès l’apparition des signes susmentionnés, à ne pas en douter! Faites les donc éliminer ou séquestrer dès le début de leur lèpre pour prévenir l’excessive contagiosité que vous proclamez. Soyez conséquent avec vous-mêmes.

Le Dr Hansen dit pour terminer « Nous ne savons pas si la maladie est transmissible, dans ses stades initiaux ; mais même si c’était le cas, les transmissions ne seraient pas très fréquentes. Néanmoins il faudrait surveiller les personnes avec lesquelles ces malades ont été en contact, isoler tous les cas dès qu’ils surgissent. Alors la maladie ne se répandra certainement pas. »

LA LÈPRE EN PORTUGAL

Quant à l’hérédité, les ultra-contagionnistes n’en veulent point et en général pour aucune maladie. Ils ne l’admettent que pour les difformités, par exemple pour la polydactylie ! Cependant la tuberculose, qui tient la tête des maladies infectieuses et contagieuses, à bacilles spécifiques, n’est pas exempte d’hérédité. Landouzy l’a bien établi et les vétérinaires l’ont prouvé chez les bovidés. Grancher, dans son remarquable et lumineux rapport sur la prophylaxie de la tuberculose à l’Académie, en 1898, et sur la déclaration obligatoire de la tuberculose par les médecins, au même titre que la diphtérie, la variole, la scarlatine, etc., a dit : « La tuberculose n’est pas comme ces dernières une maladie du hasard ou de pure contagion. Quelque contagieuse qu’elle soit, la tuberculose est aussi une maladie héréditaire , beaucoup plus héréditaire encore que contagieuse. »

Selon le Dr Falcao, il n’y aurait que 466 lépreux à Lisbonne ; mais d’autres confrères en évaluent le nombre à 1 000.

Le Dr Hansen a bien voulu m’écrire — en m’invitant au dernier congrès de lèpre qui eut lieu en 1910 à Bergen — que sa communication personnelle sera contre l’hérédité. Je lui avais répondu en lui envoyant ma brochure sur l’hérédité de la lèpre qui venait de paraître chez Masson, et dans laquelle je prouve péremptoirement cette hérédité. L’aurais-je convaincu par mes arguments? Toujours est-il qu’il n’a pas fait cette communication projetée et promise. Notre publication eut le grand honneur de voir sa thèse défendue parla majorité des congressistes de Bergen. Messieurs les bactériologues sont autoritaires, tyranneaux et malmènent même tous ceux qui ne partagent pas leur opinion. Néanmoins, il y a des personnes courageuses qui affrontent même les invectives et défendent leur conviction par des arguments cliniques, contre les théories édifiées dans les laboratoires ou dans les cabinets. Les hommes pratiques étudient la pathologie dans le grand livre de la nature. La médecine n’est pas une science qui se perd dans les abstractions.

Le Dr Miguel Balvey Bas de Blanes n’a pas craint de parler de l’hérédité de la lèpre au i5e Congrès international de médecine tenu à Lisbonne en 1906. Il y apporta un matériel d’ observations, net de toute prévention, puisé dans la localité où il exerce. Il appuya ses études par un schéma topograhique des domiciles des sujets. Blanes, en Catalogne, a une popula-

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tion de 5 5oo habitants. Le résumé de notre distingué confrère comprend une période de 3o ans, selon le registre de l’état civil de la ville. Les plus proches degrés de parenté y sont signalés, comme preuves à l’appui. On y voit l’hérédité dans les lignes directes et chez les collatéraux. Cette manière de procéder ne vaut-elle pas mieux que l’édification des plus séduisantes théories conçues dans les méditations philosophiques ?

Voici les conclusions du Dr Miguel Balvey Bas, d’Espagne: i° La lèpre de notre littoral maritime est, généralement, une maladie typique de famille. La filiation de la lèpre dans ses diverses manifestations et parmi les individus des trois séries généalogiques affirme l’idée de la transmission par héritage (consanguin) dans la ligne directe et dans les collatérales ; 2° L’héritage de la prédisposition (terrain) est évident parmi les lépreux, lors même que la maladie se propage par contagion directe et personnelle ; 3° On voit parmi les individus non lépreux de ces familles d’atteints de diverses névroses et de la maladie de Basedow ; 4° Les premiers lépreux de la série présentent les formes franches et bien esquissées de la lèpre. A mesure que les descendants s’éloignent, les formes se modifient et deviennent complexes.

Nous avons déjà dit que le l)r Falcao Zéferino admet tout autant l’hérédité que la contagion II parla dans ce congrès de la rhinite lépreuse. En 1892, au Congrès international de Dermatologie, tenu à Vienne, notre distingué confrère portugais, Zéferino, s’était déjà occupé de cette question et soutint que cette rhinite pouvait être une des premières manifestations de la lèpre, accompagnée d’épistaxis. Moi-même j’avais signalé le fait dans mon livr e Les lépreux ambulants de Constantinopleparu en 1897, à propos d’une lépreuse de la Finlande.

Dernièrement, le Dr Toutain Couttard m’a fait parvenir un travail sur la lèpre qu’il continue depuis tant d’années à observer à Lisbonne ; je vais l’utiliser ici. Je pense qu’il l’a adressé aussi à la Société de Médecine et d’Hygiène tropicales de Paris, en décembre 1912.

« i° Je suis en contact journellement avec des lépreux et je ne suis pas lépreux. 20 J’ai eu, successivement trois infirmières, encore vivantes, qui m’ont toujours aidé à soigner mes lépreux, et aucune n’est lépreuse. Les lépreux leur ont offert des fruits, des légumes, du jambon, des saucisses qu’ils

LA LÈPRE EN PORTUGAL

avaient manipulés. Elles les ont consommés. L’une d’elles a même hébergé deux lépreux pendant un an. 3° Les lépreux que j’ai eu à soigner, à l’exception de ceux qui descendaient en ligne directe de parents lépreux, n’avaient jamais vu d’individus atteints de lèpre qu’on appelle ici (à Lisbonne) Morphea. 4° Tous les léprologues savent que Lisbonne est un foyer de lèpre. Les lépreux, que j’ai eu à soigner étaient originaires de la Province ou des colonies portugaises, du Brésil, ou bien ils sont descendants de lépreux de ces divers points déjà établis à Lisbonne ; mais pas un seul n’a contracté la lèpre à Lisbonne où les lépreux circulent très librement dans les rues. Je n’en ai pas rencontré qui ait contracté la lèpre à Lisbonne et qui ne fût pas fils de lépreux, par conséquent sans l’intervention de l’hérédité. 5° Les lépreux exercent ici toutes sortes de professions : ils sont domestiques, cuisiniers, ouvriers, tailleurs, etc. ; ils vivent, depuis des années, en contact avec des individus sains qu’ils n’ont pas contaminés. 6° Tous les lépreux, venus de dehors, sont installés dans des hôtels ou dans des familles ; ils sont souvent couverls de tubercules lépreux et d’ulcères, parfois très étendus aux jambes. 70 Plusieurs familles ont occupé des appartements habités auparavant par des lépreux, sans la moindre désinfection préalable, sans renouveler même les papiers des murs. Aucun membre de ces familles ne devint lépreux. 8° Les lépreux mariés n’ont jamais contaminé leurs conjoints, même après plusieurs années de mariage. 90 Mais très souvent les fils et les petits-fils des lépreux deviennent lépreux. D’où il suit que la lèpre n’est pas contagieuse, mais héréditaire. io° Alors comment croire à l’origine par contagion de ces cas publiés où l’on prétend qu’un individu devint lépreux pour avoir été fortuitement en contact avec quelques lépreux? ii° Comment justifier les mesures proposées pour empêcher les lépreux de circuler dans le but d’éviter une contagion qui n’a pas lieu? 120 Car, la contagion de la lèpre n’existe pas à Lisbonne, pas plus que dans les localités où Zambaco l’a étudiée et à l’opinion duquel je me range. i3° J’appuie mon opinion sur l’examen de plus de 1 000 cas de lèpre que j’ai suivis. Au début de mes recherches, je croyais à la contagion soutenue par les auteurs, et partagée par des médecins et le public. Je ne devins anticontagionniste qu’après avoir vainement cherché un cas de contagion, sans pouvoir le

47o la lèpre a travers les siècles et les contrées

rencontrer. i4.° Si dans la majorité des cas le diagnostic de la lèpre est facile et peut se faire à vue d’œil, dans d’autres cas il faut une grande habitude et un examen minutieux pour éviter des erreurs que des médecins même attentifs peuvent commettre. Voici un fait qui justifie cette assertion : une jeune Brésilienne, habitant Lisbonne, X... se présenta en 1890 à la consultation de l’éminent dermatologue, feu Besnier qui, après un examen attentif, comme il le faisait toujours, lui remit une consultation qui portait en tête : Eleph. graec. forme tropho-nevr anesthésique, orig. du Brésil... n’habiter ni le Brésil, ni*le Portugal, mais l’Europe centrale, etc... A quelque temps delà je reçus la visite de MlleX... qui me pria de la soigner et de surveiller le traitement prescrit par le Dr Besnier. Je m’inclinai devant le diagnostic du grand maître, et je suivis la malade pendant des années, sans que je visse se développer la lèpre. En 1900, MUe X..., qui ignorait la gravité du diagnostic de Besnier, me demanda si elle pouvait se marier. Je lui expliquai alors avec ménagement, mais nettement l’opinion du savant dermatologue et l’engageai de revoirie Dr Besnier. Le hasard fit qu’on l’adressa à Zambaco se trouvant alors à Paris, qui, après le plus minutieux examen, ne partagea pas l’opinion de Besnier. Mlle X... s’est mariée depuis, je l’ai revue à plusieurs reprises jusqu’à 1906. Mais très bien portante, elle ne vient plus me revoir. Je la rencontre parfois dans la rue. i5° Si le grand dermatologue peut commettre une erreur de diagnostic, n’est-on pas en droit de soutenir que la plupart des médecins ignorent la lèpre et ne s’intéressent guère aux lépreux ? »

Il y a souvent inflammation de la muqueuse et même des ulcérations siégeant principalement sur la cloison du nez; parfois on y voit aussi des perforations et souvent le mucus charrie des bacilles de Hansen. Monrow, Peterson, Jeanselme et Laurens ont insisté d’une manière spéciale, en 1897, sur cette rhinite, comme premier signe de la lèpre.

11 va sans dire que de tout temps on avait remarqué la rhinite plus ou moins profonde chez les lépreux avérés, avancés. Souvent elle est accompagnée d’ozène, mais ici il s’agit de rhinite prémonitoire ou plutôt ouvrant la scène. Deux lépreux du Dr Falcao, sur 17, n’avaient pas présenté de bacilles spécifiques dans leur mucus nasal.

Ile Madère. — Le Dr Goldschmidt, qui a exercé la médecine

LA LÈPRE EN PORTUGAL

à Tîle Madéra, pendant 26 ans, publia en 1894 une brochure intitulée La lèpre , observations et expériences personnelles . 11 y soutint la contagiosité. Cette étude rentre naturellement dans la lèpre portugaise.

La lèpre est endémique à Madère. Lors de sa découverte , en 1 4i 9, l’île était inhabitée. Pour la peupler, on gracia des criminels qui s’y fixèrent sous le roi de Portugal loaô Ier. Vu la beauté du climat et de la végétation, de nombreux aventuriers y allèrent chercher fortune. Des lépreux furent ainsi introduits à tel point que l’on fut obligé d’établir une léproserie à la fin du xve siècle, qui existe encore. Des esclaves africains, transportés pour cultiver la terre ont dû aider à la propagation de la maladie régnant dans leur pays. Très commune depuis cette époque, la lèpre diminua vers le milieu du xixe siècle; puis elle aurait pris une nouvelle extension dans ces derniers temps. Les lépreux soignés dans leurs familles portaient un costume distinctif, ainsi que leurs parents et domestiques : un carré d’étoffe jaune. Il y aurait eu à Madère, en 1894, 70 lépreux. La localité la plus infectée est le village de Ponta do Sol et la moins la ville de Funchal.

La maladie persiste et augmente chez les miséreux affamés et malpropres. Les parties de Pile habitées par les riches sont épargnées. Et chose à remarquer, la population campagnarde clairsemée est bien plus atteinte que la citadine très compacte ; (ce qui ne plaide pas en faveur de la grande contagiosité de la maladie, soutenue par le Dr Goldschmidt qui pense que la propagation peut avoir lieu par les canaux où les lépreux lavent leur linge). La maladie règne surtout dans les montagnes élevées. Cependant la moitié des lépreux inscrits provient des bords de la mer. L’ichthyophagie n’exercerait aucune influence. Les habitants de Sao Gonsalves abusent des poissons pourris (morue de Norvège) et fournissent cependant moins de lépreux que les autres parties de l’île , ditnotre honorable confrère.

En général le peuple est végétarien et sobre ; mais, telle est sa pauvreté qu’il ne mange jamais à sa faim qui est permanente, et pourtant la population va en augmentant, malgré la misère et son accompagnement obligatoire la sordide saleté : un seul lit sert découché à toute la famille nue! La population 11e croit pas à la contagion. La vaccination ne saurait être accusée de propager la lèpre, comme le prétend William

Tebb; la plupart des lépreux n’ont pas été vaccinés. Les moustiques sont rares à Madère. Le Dr Goldschmidt n’a trouvé le bacille ni dans le sang de ces insectes, ni dans celui des mouches. Les canards et le chien galeux de la léproserie, considérés comme lépreux, sont ulcéreux à cause de leurs parasites. Ils ne présentent pas le bacille spécifique. L’hérédité est admise par la population et l’auteur, soit directe, soit par saltation en épargnant les enfants pour reparaître aux petits enfants. Rarement tous les enfants de parents lépreux héritent de la maladie. L’hérédité est souvent hétéromorphe : un lépreux tubéreux peut engendrer un tropho-neurotique et vice versa. C’est ce que nous avons vu aussi bien des fois.

Le Dr Goldschmidt n’a jamais vu un nouveau- né lépreux. Le lait des lépreuses n’a jamais montré le bacille. Cependant il admet qu’un enfant qui pendant quatre jours a teté le sein d’une femme qui ne présentait que quelques taches discrètes de la peau à ce moment-là, devint lépreux à six ans, par ce seul fait. Il succomba à 18 ans à la phtisie pulmonaire, probablement lépreuse, dit Goldschmidt.

Cet honorable confrère n’a jamais pu transmettre la lèpre aux animaux. Il inocula, aussi avec des lépromes, des lépreux de la forme anesthésique (comme nous l’avons fait nousmême), sans succès. Bien que contagionniste convaincu, il avoue que le frère d’une lépreuse tubéreuse, atteint d’eczéma pendant 18 mois et vivant intimement avec elle, ne fut pas contaminé. L’examen de la poussière des salles de la léproserie n’a jamais fait constater le bacille de Hansen. Il admet la phtisie pulmonaire lépreuse avec force bacilles de lèpre dans les crachats. Ni le sang, ni la sérosité des vésicatoires ne lui ont montré les bacilles de Hansen.

A Madère, il n’y aurait pas de symptômes précurseurs de l’invasion de la lèpre (fièvre, courbature, arthralgies, etc.). La muqueuse pituitaire est prise, dès le début, dans la forme tubéreuse; et les bacilles spécifiques s’y rencontrent, bien que la sécrétion ne soit pas augmentée. Rarement la maladie débute de un à dix ans, bien que les femmes soient nubiles à 8 ans. Il n’y aurait pas de guérison spontanée. Parfois la mort ne survient qu’à un âge avancé, à 80 ans par exemple, lorsqu’une maladie intercurrente (la pneumonie ou la dysenterie), n’emporte le patient avant, ou bien la tuberculose de Koch.

Selon Goldschmidt les tuberculeux ne sont jamais atteints

LA LÈPRE DANS LA GRÈCE MODERNE

par la lèpre. Bien que très contagionniste, il admet que dans les pays civilisés la lèpre ne se propaye pas. Ainsi le lépreux d’Irlande n’a contaminé personne, dit-il; pas plus qu’un lépreux dans un work house à Londres, et un autre dans un asile à Hambourg, qu’il a vus lui-même, bien que leur entourage fut misérable. 11 admet l’immunité de certains pays, tels que les Etats-Unis et le Canada que les émigrés lépreux n’ont pas contaminés, grâce à l’hygiène des habitants, qui n’est pas mauvaise comme dans leur patrie.

La lèpre recule et disparaît même là où elle est endémique, dès que le bien-être du peuple et l’hygiène changent les conditions des collectivités. En cela nous sommes d’accord, absolument, avec lui. Goldschmidt a essayé tous les médicaments prônés, sans le moindre bénéfice; il a même pratiqué l’excision du premier léprome, conformément aux essais entrepris contre le chancre syphilitique infectant.

Si nous résumons ce que la lèpre présente de spécial à Madère, nous trouvons les particularités suivantes : La lèpre y sévit malgré le délicieux climat de cette belle île. La profonde misère de la basse classe, qui souffre d’une famine permanente, paraît être la cause essentielle de la persistance de la maladie qui épargne les riches. Chose à remarquer aussi, la lèpre sévit à la campagne dont la population est très clairsemée, et presque pas dans les cités encombrées par les misérables. L’ichthyophagie et la vaccination ne sauraient être accusées de favoriser et de propager la maladie, pas plus que les insectes (cousins et mouches) qui y sont très rares et dont le sang n’a jamais présenté le bacille de Hansen. Bien que contagionniste, le Dr Goldschmidt admet l’hérédité directe et par saut. L’invasion de la lèpre n’est pas annoncée à Madère, par l’escorte des phénomènes qu’on rencontre ailleurs à son début. Il n’y aurait pas de guérison spontanée, comme nous en avons vu des exemples incontestables en Orient, même dans les léproseries les plus infectes. Enfin cet observateur distingué a vu la lèpre reculer lorsque les conditions sociales de la vie se sont amendées et que la misère fut efficacement combattue. En cela tous les léprologues sont unanimes.

La lèpre dans la Grèce moderne. — En i858, l’illustre Littré fut chargé par l’Académie de médecine de Paris de lui rendre compte d’un mémoire écrit en grec et imprimé à Syra, par le Dr de Cigalla, sur la lèpre dans la Grèce moderne. Le Drde Cigalla

étudia la maladie à l’ile de Théra ou Santorin. Dans ce rapport lu à l’Académie le i4 février 1860, Littré s’exprime en ces termes : « Le travail de M. Cigalla mérite l’attention. Car, où prendre des maladies qui ne régnent pas chez nous, la connaissance à meilleure source que chez ceux qui les ont dans leur pratique journalière ? » L’auteur dit que, d’après des informations personnelles, il est en droit de présenter la statistique suivante : il y a à Messinie 97 lépreux, à l’île Eubée 21, aux îles Cyclades 18, à Argolide i5, en Laconie i3, en Arcadie 6, en Attique 5, en Acarnanie 4, en Achaïe 4, en Phiotide 3 : total 186.

Cigalla n’a pu mentionner tous les lépreux vivant dans le royaume. Les médecins qui lui ont succédé dans cette étude en signalent un bien plus grand nombre. Nous mentionnerons les points les plus intéressants de son travail. Cigalla vit un enfant né avec les caractères de la lèpre qui évolua ensuite progressivement ; mais il n’a vécu que quelques années. La lèpre était à son début chez la mère qui avait allaité son enfant. Pielativement aux sexes, Cigalla a noté 121 hommes et 65 femmes. Il admet l’hérédité et la contagion.

Parmi les causes occasionnelles, il mentionne les passions psychiques, la nourriture putride et salée, et la saleté qui en favorisent le développement, à la façon d’un engrais, d’un fumier fertilisant qui rend le corps plus apte à subir l’effet des causes déterminantes. Ce sont là des causes prédisposantes dont on doit tenir compte, dit-il. Comme signes du début, de la forme tubéreuse, il signale l’état luisant de la face, principalement à la région des sourcils, avec gonflement des joues et du menton, le brillant des yeux, avec injection des capillaires. Mais ces préliminaires il ne les observa que 8 fois sur 3o lépreux. Il est rare, dit-il, de voir la fièvre au début de la maladie. C’est là le contraire de ce que nous avons observé nous-même.

Le Dr de Cigalla n’a connu que la lèpre tubéreuse et la maculeuse, il ne» parle point dans son livre de la tropho-nerveuse ou anesthésique de Boek et Danielsen, bien qu’il cite souvent le livre de ces deux léprologues. Il signale le début fréquent par les fosses nasales, mais sans épistaxis. Il admet l’hérédité directe, la collatérale et l’ancestrale, jusqu’à la troisième et la quatrième génération. A ce propos il cite la statistique des léprologues norvégiens qui, sur 125 lépreux de

LA LÈPRE DANS LA GRÈCE MODERNE

l’hôpital Saint-Georges, de Bergen, ont trouvé que 22 seuls n’avaient pas de lépreux parmi leurs parents. Cigalla n’a rencontré la lèpre avant l’âge de 5 ans qu’une seule fois. En général ses lépreux furent atteints entre to et 20 ans. Il n’a vu qu’un cas de transmission de la maladie du mari à sa femme, après plusieurs années de vie conjugale. Quant à sa durée en Grèce, dit-il, les lépreux tubéreux succombent en général vers la onzième année de la maladie. Enfin il est d’avis de ne pas marier les lépreux soit entre eux, soit avec des individus indemnes, et même de n’unir jamais ensemble des personnes qui ont eu des parents directs, ou collatéraux lépreux.

Selon Spiridion Gavala, d’Athènes, il y aurait eu en Grèce en 1907 plus de 200 lépreux dispersés en Arcadie, Négrepont (Eubée), Volo, Corfou (où l’on en compterait une vingtaine), Pirée et Athènes qui en auraient 25. Nous croyons que l’évaluation de notre honorable confrère est de beaucoup inférieure à la réalité (. Sur la lèpre et particulièrement en Grèce, i907, ouvrage écrit en grec et couronné par la Faculté de Médecine, zepi Xéxpaç Btwç ty)ç è'v 'E)Aa§t). Gavala admet la contagiosité et l’hérédité. Il n’a jamais vu la lèpre se transmettre d’un époux à l’autre, malgré une vie intime de plusieurs années. Les ménages lépreux sont le plus souvent stériles, ditil ; et les avortements sont fréquents, principalement lorsque c’est la mère qui est lépreuse. Bien des enfants issus de ces mariages ne sont pas viables.

Ancien élève de l’anticontagionniste Kaposi, professeur à la Faculté de Vienne, Gavala a vu bien des lépreux dans le service nosocomial de cet éminent dermatologue, sans un seul exemple de contagion aux autres malades.

Le Dr Mitaftis réduit encore plus le nombre des lépreux en Grèce. Selon lui il n’y en aurait en tout que i35 dont 17 en Thessalie. Il ne compte pas ceux qui vivent dans leurs familles, bien qu’ils soient nombreux.

Th. Mavrogordatos, un grand brasseur d’affaires à Constantinople, d’origine chiote, qui lança deux affaires de mines (Balia et Garassou) qui ruinèrent le pays, ayant fait grosse fortune, créa une léproserie à Marathon, comme fiche de consolation et de réintégration.

Au mois d’avril 1887 un Congrès médical réunit à Athènes les médecins de langue grecque, sous la présidence de M, Lombardo, ministre de l’Instruction publique. Ce Congrès

donna l’occasion de s’occuper surtout des maladies endémiques observées par les praticiens exerçant, tant dans le royaume hellénique, qu’en Turquie. La lèpre devait naturellement provoquer d’intéressantes communications, car elle sévit plus ou moins partout dans les deux états limitrophes.

Invité gracieusement dans les plus aimables termes par le président du Congrès, le Pr Anagnostaki, — ophtalmologue distingué connu même en Europe pour ses remarquables travaux, — à prendre part à ce Congrès, j’ai profité de l’occasion pour m’adresser aux confrères exerçant dans les diverses localités helléniques, concernant les questions en litige, savoir : la contagion, l’hérédité, la propagation, la curabilité de la lèpre. Ma toute première demande fut la suivante : La lèpre est-elle contagieuse dans les sphères d’observation des nombreux praticiens réunis à ce Congrès? Je vais résumer brièvement les réponses que mon appel a provoquées de la part des divers membres de cette réunion. La discussion commença à la suite de ma communication sur ce que j’avais observé moi-même jusqu’à cette époque, et que je crois inutile de reproduire ici, puisque mes études sur ce sujet ont été publiées maintes fois, dans les journaux, dans des mémoires, dans des communications aux congrès internationaux et à divers corps savants (l’Académie de médecine et la Société dermatologique de Paris, surtout). D’ailleurs dans le courant du présent travail, de cette Anthologie à travers les âges et les contrées, mes études et mes opinions personnelles sont partout étalées aux yeux du lecteur.

Le Pr Hadjimichalis a bien voulu répondre le premier à ma demande en s’exprimant dans ces termes: La contagiosité est pourl’Hellade de la plus haute importance, car, il y a dans le royaume plus de 4oo lépreux. Après avoir admis que la cause efficiente était le microbe spécial, ce qui plaide en faveur de la contagiosité, il s’empresse d’ajouter que, néanmoins ses recherches assidues sur un grand nombre de lépreux, à diverses reprises et pendant de longues années, n’ont pu le convaincre sur la transmission de la maladie par la contagion, cliniquement. Il a vraiment cherché le bacille dans les aliments incriminés : les poissons taris ou salés dont se nourrissent à l’excès les habitants du village Pélion (Thessalie) qui est très éprouvé par la lèpre ; il pense que l’hérédité est claire et indiscutable. D’autre part la non -contagiosité lui

LA LÈPRE DANS LA GRÈCE MODERNE

paraît douteuse. Le peuple grec considère la lèpre comme contagieuse. lien fut toujours de même de la tuberculose; ce dont la science doutait jusqu’à Villemin. La lèpre est une affection parasitaire. Des ulcères lépreux émanent des myriades de bacilles; sur des fragments de lépromes et de peau, envoyés par Zambaco à Cornil et Babès, ces micrographes ont constaté une infinité de bacilles de Hansen. L’isolement parvint dans l’Europe centrale, à faire disparaître la lèpre. Les circonstances qui favorisent le développement autochtone de la maladie sont inconnues. La longue incubation de la maladie rend très difficiles les recherches de la contagion. L’explosion de la lèpre héréditaire, à l’âge de 20 et de 25 ans, chez les enfants de lépreux, démontre que la cause de l’affection peut demeurer silencieuse dans l’organisme sans aucune apparence appréciable. Bref, le Dr Hadjimichalis est anticontagionniste comme clinicien; puisqu’il n’a jamais observé un seul fait de transmission de la lèpre par contagion ; mais théoriquement, il est porté à admettre la nature contagieuse de la maladie.

Le Dr Hassiotis, agrégé de la Faculté d’Athènes, chargé du cours de microscopie et de bactériologie, annonça à cette séance avoir constaté le bacille de Hansen dans la moelle épinière d’un lépreux anésthésique. Il fut en effet le premier à faire cette trouvaille qu’il mit sous nos yeux dans des préparations aussi habiles que persuasives. Il expliqua par cette présence les phénomènes nerveux de cette forme de lèpre (anesthésique ou tropho-nerveuse), concernant la motilité et la sensibilité, qui dépendent tant des lésions périphériques que centrales du système nerveux.

Le Dr Esope, d’Athènes, après avoir abordé les questions de la contagiosité, de l’hérédité, de la nourriture, de la propreté, de tous les préceptes hygiéniques qui exercent une grande influence sur la propagation, la marche, l’état moral des lépreux, mais sans citer des faits cliniques personnels, formule les questions suivantes : La lèpre peut-elle être transmise héréditairement, des parents à leurs enfants? L’hygiène peutelle influencer d’une manière importante la marche et la terminaison de la maladie une fois déclarée et contribuer à sa disparition? La science nous enseigne non seulement que la lèpre est héréditaire, mais en plus que c’est la mère qui la transmet le plus souvent à la progéniture. Danielsen et Boeck ont démontré cela par des statistiques précises. Or, l’hérédité

étant indiscutable, les lépreux doivent être isolés pour éviter le mariage et les rapports avec les personnes saines. Quant à la séquestration, le Dr Esope pense que l’isolement des lépreux et les mesures hygiéniques délivreront la société de l’accusation de ne prendre cure de ces malheureux êtres qui traînent si misérablement leur existence.

Le Dr Gérassimidis d’Athènes a exercé pendant plusieurs années à Héraklion de Crète où il a vu beaucoup de lépreux, particulièrement dans le village (Léprochori) consacré à eux exclusivement. Il a acquis la conviction que la lèpre n’est pas contagieuse. Les contacts prolongés et la vie commune d’individus sains avec des lépreux n’ont pas transmis la maladie. Par contre il l’a vue se développer chez des personnes dont les parents directs et les grands-parents arrivés même à un âge très avancé, étaient indemnes. Il cite à ce propos, le cas d’une sage-femme d’Héraklion dont la mère était lépreuse et celui d’un jeune berger devenu plus tard pharmacien dont les parents étaient sains. Cet homme a joui d’une excellente santé jusqu’à l’âge de 19 ans, lorsque la lèpre débuta par une hyperidrose abondante, infecte et phosphorescente la nuit, dans l’obscurité, qui devança de plusieurs années les manifestations cutanées.

Bien d’autres confrères ont p ris la parole sur ce sujet. Pas un n’a pu fournir des observations évidentes de contagion. Néanmoins tous sont réstés dans la réserve, pour ne pas endosser une lourde responsabilité en proclamant qu’il n’y a pas de danger à laisser circuler librement les lépreux. Voici leur raisonnement: La léprose, ayant de grandes analogies avec la tuberculose dont la contagiosité est scientifiquement et unanimement admise, pourrait bien être également contagieuse. Mais comparaison n’est pas raison?

Les confrères exerçant à l’île de Crète, foyer actif de la lèpre, ont insisté sur l’hospitalité accordée aux léprochoris (villages de lépreux) aux parents des éléphantiasiques, à de nombreux ouvriers étrangers à l’île, qui vivent dans ce milieu avec leurs femmes et enfants — vu le bon marché des logements — et aux aumôniers qui partagent la vie de ces malheu reux, qu’ils confessent et qu’ils font communier avec le public fréquentant leur chapelle sous les deux formes (d’après le rite orthodoxe) dans le même calice, avec la même cuiller, sans qu’on ait jamais vu un seul exemple de contamination. On

LA LÈPRE DANS LA GRÈCE MODERNE

verra tous les détails voulus sur ce sujet dans le chapitre : La lèpre à l’île de Crète. Il est inutile de les retracer ici.

Un confrère de l’île Andros nous a dit que dans cette île la lèpre se rencontre d’une manière sporadique. J’ai reçu dans ma policlinique à Constantinople quelques lépreux Andriotes dont j’ai publié les observations. Bien que personne n’ait jamais constaté un cas de contagiosité dans les familles ou parmi ceux qui fréquentent les lépreux, lorsque la maladie arrive à son apogée et que la mutilation ou le faciès léontiasique impressionnent le public, alors seulement les Andriotes arrachent le malheureux à son milieu, à sa famille, l’expulsent et le chassent à la montagne où on l’installe dans une hutte avec recommandation sévère de ne plus se rendre soit en ville, soit aux villages. Mais les parents les visitent souvent, passent des heures et parfois même la nuit auprès de ces boucs émissaires.

Le Dr Lyropoulos, praticien réputé à Volo, a fait une communication identique. On verra plus loin les résultats d’une enquête méticuleuse qu’il a bien voulu faire depuis, sur nos instances. Les résultats sont en tout conformes aux précédents. De manière qu’il se déclare anticontagionniste, sans ambages.

Quelques jeunes confrères ont pris la parole, à leur tour, pour soutenir la contagiosité; mais ils se sont basés uniquement sur les leçons de leurs professeurs en Europe, sans que, personnellement, ils aient encore cueilli des faits qui les autorisent à avoir une opinion individuelle. Cependant il y a loin de l’idéal à l’effectif, au réel.

En totalisant toutes ces communications, on voit que l’immense majorité des membres du Congrès est anticontagionniste. Voilà la déduction générale qu’on peut tirer du congrès d’Athènes.

De toute façon, pendant notre séjour à Athènes nous avons rencontré dans les rues des lépreux tubéreux, parfois hideux, se promenant dans les rues, et même vendant des pâtés que le public achète avec insouciance. Ils étaient aussi reçus, le cas échéant, dans les hôpitaux et dans les cliniques officielles.

Ce n’est que tout dernièrement qu’on bâtit une léproserie à Marathon pour y installer tous les lépreux ambulants du royaume hellénique, ce qui n’eut pas encore lieu.

Le Dr Varouha, de l’île de Crète, lit un travail dont voici les conclusions.

48o LA LÈPRE A TR A VERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES

La première cause de la multiplication des lépreux étant l’hérédité, les autorités civiles et religieuses doivent, d’un commun accord, s’opposer à toute union entre lépreux ou entre une personne saine et un lépreux. Le divorce ou la séparation de corps doit être imposée aux ménages lépreux ou mixtes, lorsque les conjoints sont jeunes et en âge d’enfanter. Le mariage doit être défendu si l’un des futurs conjoints compte dans sa famille quelque lépreux jusqu’au second degré de parenté, c’est-à-dire si un des géniteurs ou progéniteurs a un frère, une sœur ou un collatéral lépreux. (J’ai fait remarquer que la lèpre saute parfois deux et même trois générations. Z.) On doit défendre les relations entre lépreux; et à cet effet séparer rigoureusement les sexes dans les léproseries à construire. On ne doit autoriser les personnes saines à habiter les léprochoris ou villages de lépreux comme cela a lieu actuellement à i’île de Crète. On doit établir un asile pour les enfants issus de parents lépreux et les y placer dès la naissance, avant leur allaitement.

Le Dr Yarouha est, comme on le voit, contagionniste pratiquant. Il tolère que le lépreux riche s’installe dans une maison qu’il aura construite loin du public ; mais il ne devra fréquenter, ni les églises, ni les fontaines publiques, et il sera soigné par un domestique âgé qui sera moins disposé à contracter la maladie que les jeunes. On devra instruire le public que la lèpre, peu contagieuse à son début, le devient surtout à la période ulcérative, par les divers flux : sueurs, diarrhée, suppurations; il veut que la patrie se charge paternellement de l’entretien viager des lépreux et de l’élevage de leurs enfants. Le Dr Yarouha désirerait aussi que les enfants seuls héritassent des biens des lépreux, à l’exclusion des autres parents et au profit des léproseries. Une Ephorie de la santé publique, constituée parl’Etat, doit être chargée de l’application de toutes ces mesures. Le gouvernement paternel parviendra ainsi par des lois édictées au plus tôt à faire diminuer la lèpre et à la faire disparaître.

On voit, par ce qui précède, que le Dr Varouha a devancé la conférence de Berlin dans les précautions à prendre envers eux, sans exposer les lépreux aux tracasseries et à des ennuis sans nombre décrétés par cette assise, dix ans plus tard.

«Le Dr Karamidjaa observé à Athènes même, les trois variétés de la lèpre: la tubéreuse, la maculeuse et l’anesthésique.

LA LÈPRE DANS LA GRÈCE MODERNE

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La maladie a toujours parcouru son cycle en passant par les trois stades. Cependant parfois elle persiste dans la même période, ce qui a fait admettre trois formes. Quoi qu’il en soit, la lèpre manifestée uniquement par des macules (dite maculeuse) est la plus rare en Grèce, du moins selon ses observations. C’est aussi celle qui tue le plus vite ; je ne l’ai pas vu durer plus de deux ans, dit-il. J’ai souvent vu à la face du même sujet réunis les caractères des formes anesthésique, maculeuse et tubéreuse. La maladie peut débuter par les symptômes de la lèpre tubéreuse, de la maculeuse ou de l’anesthésique, les autres phénomènes se succédant plus tard, par une évolution successive. Les téguments s’atrophient ou bien s’hypertrophient ; dans ce dernier cas les doigts tombent par un travail analogue à celui du mal perforant, à tel point que la lèpre se confond alors avec la sclérodermie et la sclérodactylie. Les lépromes ou tubercules et les signes de la lèpre anesthésique coïncident souvent avec l’albuminurie qui dépend d’une néphrite ou bien de la dégénérescencé amyloïde du rein. »

Le Dr Zambaco fait observer que dans la lèpre anesthésique de Danielssen la peau s’atrophie, au point de présenter, parfois — si la maladie évolue lentement et la vie se prolonge pendant des décades d’années, ce qui est fréquent — l’aspect de marasme et de sécheresse de la peau sénile. Parfois aussi les lépromes de la forme tubéreuse se résorbent ou suppurent et se vident spontanément; puis la peau s’atrophie, se dessèche, se ride, même chez les très jeunes sujets, en perdant toute sensibilité, sans retour. Zambaco insiste aussi sur la forme tropho-nerveuse atténuée qu’il a rencontrée même dans les foyers actifs de la lèpre et qui ne se trahit que par de l’anesthésie, parfois même l’hypo-anesthésie des téguments des extrémités, limitée même au doigt auriculaire d’un seul côté, avec une bien légère incurvation du doigt et légère atrophie des muscles de la région hypothénar, sans aucun autre phénomène. Cette symptomatologie si légère, si peu dessinée, fait que la lèpre échappe au médecin. Cet état insidieux peut durer pendant des années et même toute la vie ; et alors le sujet n’est pas considéré comme lépreux même par les médecins. J’ai ajouté qu’il m’a été donné de voir de tels cas frustes dont l’un ne fut dépisté que lorsqu’un jour le malade toucha un poêle en fonte surchauffé qui détermina une brù-

Zambago. Anthologie. 3i

48a LA LÈPRE A LRA VERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES

lure sans la moindre douleur. L’individu était fils d’un lépreux tubéreux. J’ai observé un tel fait aussi avec mes confrères Milioti et Traimbert. J’ai vu plusieurs autres malades semblables, avec évolution lente de l’insensibilité et de l’atrophie des muscles de la main. On les avait qualifiés de syringomyéliques se basant sur l’absence de bacilles. Et pourtant il s’agissait bel et bien de lèpre, ainsi que la suite l’a prouvé, aubout de 3, 4 et 5 ans, par les progrès de la maladie et l’apparition de macules, de lépromes et de bacilles de Hansen.

Le Pr Karamidjas fit l’éloge des eaux minérales d’Hypaté dont il constata l’efïicacité dans la lèpre tubéreuse. Il a vu les lépromes disparaître et être remplacés par des macules foncées, avec épaississement de la peau. Mais souvent il ne s’agissait que d’une trêve. De nouvelles poussées survinrent plus tard et dissipèrent les premières illusions. Le Dr Karamidja a vu la lèpre s’arrêter spontanément même dans la forme tubéreuse, par la résorption des lépromes suivie, localement, d’un état momifique de la peau, d’une maigreur extrême et l’anesthésie définitive la plus absolue.

Zambaco a observé aussi quelques cas semblables bien rares. Car la lèpre phymatode est presque toujours meurtrière à bref délai, relativement. Un de mes malades phymatodes a survécu à des destructions profondes successives avec fièvre et toxémies répétées durant des années, qui mettaient conti nuellement la vie du malade en grand danger. Bien des fois il fut considéré comme définitivement condamné. Néanmoins, après avoir perdu successivement les doigts, les yeux, le nez, le palais, après avoir résisté à la suppuration lente des lépromes du corps et aux vastes ulcérations... le corps fut comme desséché, réduit comme certains vieux arbres détruits parles mites, et qui continuent à vivre par une partie de l’écorce, le tronc étant creux. Ils ne conservent, comme signe de vie, que quelque branche chétive ornée de quelques feuilles malingres. Le lépreux que j’ai en vue en ce moment résista donc à de nombreuses tempêtes et put survivre avec une résistance inespérée.

Le Pr Karamidja cita le cas d’une lépreuse anesthésique avec macules, de 12 ans, qui se présenta à l’Astyclinique, qu’il dirigeait. Née à Athènes de parents sains également Athéniens, elle n’avait aucun parent lépreux et n’a jamais eu des relations avec des lépreux.

LA LÈPRE DANS LA GRÈCE MODERNE

Karamidja, dans l’impossibilité de s’expliquer comment cette fille a contracté la lèpre, fut porté à admettre qu’elle était bâtarde et issue de relations clandestines avec un lépreux.

(Hillairet et son interne Gaucher ont publié un tel cas, dont l’étiologie fut mise à jour par un interrogatoire très habile, inquisitorial, du Pr Gaucher, interne alors d’Hillairet. Le père réel de l’enfant était un officier créole, lépreux, de l’aveu arraché à la mère. Le père putatif et la mère étaient sains.)

La lèpre, dit Karamidja, sévit partout dans l’Hellade et dans les contrées de la Grèce soumise. Savoir Egine, Acrati, Amorgos, Amphia, Andros, Aéoupolis, Artaki (Asie Mineure), Eubée, Théra, Ios, Imbros, Kymi, Kalymnos, Kalame, Kassos, Kos, Léros, Lesbos, Chypre, Crète, Magnésie, Mégares, Messinie, Poros, Dardanelles, Pyrgos, Rhodes, Samos, Chio, Salamis, Spetza, Symi, Tripoli (de Grèce), etc., etc. Quant à la contagiosité, poursuit le Dr Karamidja, je n’ose me prononcer. J’ai vu nombre de ménages dont un seul membre était lépreux, malgré une longue vie conjugale. J’ai vu la femme d’un lépreux accoucher d’une fille devenue lépreuse à 9 ans, la mère restant indemne. « Mais, je n’aime pas à poursuivre les questions médicales théoriquement ; je m’attache toujours à la clinique. J’ajouterai, néanmoins, que la découverte de son parasite rattache la lèpre aux maladies contagieuses. Quant à l’hérédité, c’est autre chose. Les exemples de lépreux issus de parents lépreux sont très nombreux. L’hérédité ne confère que la prédisposition à contracter la maladie, soit; toujours est-il qu’il y a crainte qu’un géniteur lépreux n’engendre un enfant lépreux. Rindfleisch soutint que la lèpre, autrefois très contagieuse, n’est plus de nos jours, qu’héréditaire. Dans tous les cas, l’hérédité seule, non douteuse pour moi, suffit pour imposer la nécessité d’organiser des léproseries. De cette façon, on fera disparaître la cause principale de la propagation de la maladie, la naisaance de candidats à la lèpre.

Le Dr Albanakis de Calama : L’hérédité de la lèpre ne saurait être discutée. Que la lèpre soit ou non contagieuse, le peuple est convaincu qu’elle est transmissible par contamination et même par l’air; a tel point que le soupçon seul sur de légers indices effraie les villageois de chez moi et fait repousser le sujet par ses amis et parents, lors même qu’il n’y aurait que calomnie inspirée par la malveillance. Les pauvres

persécutés se sauvent à la montagne et se logent dans des huttes de paille et de branches d’arbres ou bien dans des grottes ; ils demandent la charité à distance, qu’on leur jette comme des os à des chiens. Ce sont là des anachronismes qui font honte. On ne respecte ainsi ni la liberté, ni les droits de l’homme pour ces martyrs de la vindicte publique, comme s’il s’agissait de monstrueux criminels ou de chiens enragés.

Le Dr Costomyris dit qu’aux eaux minérales de Mitylène jusque dans ces derniers temps les lépreux se baignaient dans la piscine commune où les individus se plongeaient après eux, sans que l’on ait enregistré des cas de contamination. Néanmoins on a pris des précautions et l’on défend actuellement cette promiscuité répugnante.

Le !)r Hadjimichalis ajoute : la même chose avait lieu aux eaux thermales d’Hypati, sans qu’on ait constaté d’exemple de contagion. Mais les baigneurs ont réclamé, et des précautions sont prises actuellement pour que les lépreux, du moins ceux dont la maladie saute aux yeux, ne plongent pas dans la même eau de la piscine que le public.

Le l)r Manguinas, professeur à la Faculté de Médecine d’Athènes, interrogé par moi sur ce qu’il a vu, s’est exprimé en ces termes. J’ai eu l’occasion d’observer plusieurs lépreux à Athènes. Ils étaient originaires de nos Cyclades où la maladie a toujours existé depuis l’antiquité. D’après ce que j’ai vu je ne crois pas que la transmission de la lèpre puisse s’opérer d’une manière directe et immédiate. D’ailleurs de nombreux lépreux se promènent en toute liberté à Athènes, y exerçant même diverses professions. Nos confrères, en commençant par moi, les touchent, les examinent sans aucune prophylaxie et personne ne fut jamais contaminé. Je n’ai ni vu ni su que nos nombreux lépreux qui déambulent partout librement, aient transmis la maladie à un habitant d’Athènes. « L’esprit humain est toujours enclin à admettre les théories et à ne pas suffisamment ouvrir les yeux aux faits qui se passent devant lui. Il est bien plus facile de confectionner des théories à son aise, tranquillement, que d’étudier longuement, péniblement les malades.

Volo. — J’ai prié le Dr Lyropoulos, un distingué confrère qui exerce à Volo , dont je fis la connaissance au congrès d’Athènes (1887) de faire quelques recherches concernant la lèpre dans cette ville et les environs dont plusieurs lépreux

LA LÈPRE DANS LA GRÈCE MODERNE

sont venus me consulter à Constantinople. Notre honorable confrère fit une enquête tant en ville que dans les villages plus ou moins distants. Mais les difficultés de communications qui ne peuvent avoir lieu qu’à cheval, après un voyage de 8 et parfois de 9 heures, furent des entraves qu’il ne put toujours surmonter. Aussi ses informations furent-elles bien restreintes et incomplètes. Néanmoins, il ressort de son enquête que de nombreux lépreux existent toujours à Yolo, dispersés par-ci par-là. Le DrLyropoulos en a surtout rencontré dans quelques villages de Pélion et de Glavko. Il nous a rapporté, dans son mémoire, l’histoire d’un chef d’une nombreuse famille, léonin avancé, vivant chez lui, entouré des siens, sa jeune femme (2e mariage), deux fils de 18 et 20 ans, une fille de 12, tous indemnes, bien que cette cohabitation datât de plus de 12 ans, ce qui — fait-il remarquer - — dépose contre la contagiosité de la maladie dans notre contrée. J’ai vu d’autres lépreux horriblement déformés, ulcérés, mutilés, à émanations infectes, qui continuaient à vivre chez eux, soignés par leurs épouses et par leurs enfants. Pas un de leurs parents ou amis qui les fréquentaient continuellement ne fut contaminé.

Le Dr Lyropoulos recueillit et m’envoya plusieurs observations dont il ressort clairement l’hérédité sautant parfois une et deux générations, et la non-contagiosité de la lèpre à Yolo. La durée de la maladie y est parfois très longue. Il y a des lépreux de plus de 70 ans. Plusieurs ont perdu tous les doigts excepté les pouces. En général il n’y a qu’un seul lépreux dans les familles, malgré la vie commune. Ce qui est enfin consolant, c’est que la lèpre diminue spontanément à Yolo, bien qu’on ne s’en soit jamais occupé et qu’il n’y eut jamais d’isolement.

Nous avons vu à Constantinople un éléphantiasique de Yolo atteint de lèpre blanche (leucé), variété signalée par les anciens, depuis Moïse, et par les médecins de l’antique Grèce. Platon même parle des Alphées et des Leucés. Lucien dit aussi que les leucés couvrent le corps de taches qui le rendent semblable aux panthères. Paul d’Egine, parlant de la leucé dit : la peau devient plus blanche dans cette variété de la lèpre ainsi dénommée à cause de sa similitude avec le peuplier qu’on désigne sous le nom de Xsuxy). Malgré la confusion de la lèpre avec le vitiligo, la variété blanche de la lèpre existe. Nous en avons fait reproduire des spécimens dans notre livre Les lépreux ambulants de Constantinople .

J’ai continué à donner mes soins à ce jeune homme dont la mère surveille rigoureusement l’hygiène et le traitement. Sa nourriture est végéto-lactée, il prend chaque semaine un bain au savon d’ichthyol, et à l’intérieur de l’huile de chaulmoogra dont la dose fut portée jusqu’à 5 grammes par jour. Le médicament est toléré d’une manière extraordinaire. Néanmoins pour prévenir des troubles gastriques; je le fais suspendre de temps en temps, pendant trois ou quatre jours. Enfin les lépromes sont détruits un à un par le thermocautère, profondément, de manière qu’il n’y ait pas à revenir une seconde fois. Bien que très nombreux, ces lépromes ont été tous cautérisés, et il ne reste à leur place qu’une tache brune. Le 20 juin dernier, j’ai constaté, après un an de traitement dirigé par mon honorable confrère le Dr Papadopoulo, que la maladie s’est arrêtée. Il n’y a pas eu de nouvelle poussée depuis six mois. L’état général est excellent, ainsi que le moral. Nous verrons ce que l’avenir nous réserve.

Ile de Cèphalonie. — La lèpre survit toujours aux îles Ioniennes, notamment à Cèphalonie et à Corfou. Il m’a été donné de recevoir quelques sujets atteints, de ces provenances, et des confrères que j’ai eu l’occasion de rencontrer m’ont affirmé que la maladie y existe toujours. Mais ils ne s’en sont pas occupés, pas plus que le public ou les autorités. Le peuple ne les craint, ni ne les fuit. Ils vivent dans leurs familles sans la moindre précaution. Ils n’ont jamais transmis la maladie à leur entourage. Autrement on les aurait certes évités et isolés. Tout dernièrement, on m’a amené un lépreux céphaloniote âgé de 19 ans dont le corps était couvert de petits tubercules disséminés tant à la face, que sur le tronc et les membres. Ils étaient de dimensions variant de la tête d’un camion à un pois. Il y a anesthésie cutanée. Ce jeune homme nie toute hérédité et soutient n’avoir jamais rencontré un individu atteint d’une affection pareille à la sienne. Le premier bouton aurait apparu à la face externe du bras gauche, il y a un an. Puis, des papilles disséminées à la face et aux membres se sont montrées en nombre, isolées ou groupées. Ces papilles devinrent tubercules dans la suite. Les nerfs cubitaux présentent des nodosités à la région du coude. L’examen d’un tubercule excisé montra de nombreux bacilles spécifiques. Des renseignements ultérieurs m’ont appris qu’il y a eu un lépreux dans la famille de ce jeune homme; mais qu’il ne l’avait pas fréquenté.

LA LÈPRE AUX ILES DE LA MER ÉGÉE, SPORADES ET CYGLADES, LÉROS, KALYMNOS, COS, NISSYRO, TELOS, SIMI, RHODES.

J’ai prié le Dr Joannidès, mon honorable confrère exerçant à l’île de Léros, que j'avais connu autrefois à Constantinople, de se livrer à une enquête dans toutes les îles ci-dessus mentionnées, concernant la lèpre qu’il connaît à fond pour avoir participé pendant plusieurs années à mes études sur cette maladie lorsqu’il professait dans la capitale de la Turquie. Il se rendit d’abord à l’île de Kalymnos, distante de 4 heures de celle de Léros. La population est de 12 000 habitants, tous orthodoxes.

A une demi-heure de la ville, sur un petit monticule se trouve la léproserie composée de deux bâtisses n’ayant que des rez-de-chaussée : une pour chaque sexe, savoir six chambres pour les hommes et quatre pour les femmes. Ces constructions se trouvent au milieu d’un jardin. Il y a aussi une petite chapelle orthodoxe. Les habitants ont cure des malheureux lépreux et ne les laissent manquer de rien. Une petite barque est aussi mise à leur disposition pour qu’ils puissent se livrer à la pêche, le cas échéant. Elle arbore un drapeau rouge distinctif. Elle sert surtout à transporter en ville, le plus valide d’entre eux, afin de quérir auprès du comité et transporter ce dont ses camarades ont besoin. Au moment de la visite du Dr Joannidès il n’y avait en tout que huit lépreux dont un seul étranger à l’île. Autrefois il y en a eu de 3o à 5o. Cette diminution s’explique par l’amélioration du régime du peuple. En effet, autrefois, il était incomparablement plus sale et il se nourrissait d’huile plus ou moins rance dans laquelle il trempait un pain très grossier d’orge, de poissons salés putrides et de caviar rouge qui n’est qu’un mélange d’œufs de poissons

en putréfaction dont on masquait la puanteur par l’addition de thym.

Dès qu’un habitant est suspect de lèpre, l’autorité locale s’adresse aux médecins qui examinent et délivrent un certificat. Dans le cas où il s’agit vraiment de lèpre, on place le malade à la léproserie, à moins qu’il consente à quitter l’îie. Mais bien des lépreux, pour éviter cette alternative, se cachent chez eux et sont soignés dans leurs familles, jusqu’à ce que leur défiguration trahisse la nature de leur affection; ce qui a surtout lieu lorsqu’il s’agit de la forme tropho-nerveuse qui échappe au peuple pendant longtemps, faute de lésions criantes de la face, ou bien lorsque la victime appartient à la classe des notables. En cas de décès dans la léproserie l’inhumation a lieu dans un terrain voisin exclusivement consacré aux pensionnaires de l’asile. Les lépreux sont privés de tout secours médical. Le Dr Joannidès et le Dr Caravokyros ont toujours pu découvrir l’hérédité directe, en remontant parfois jusqu’à la troisième génération, ou bien l’hérédité collatérale, bien que les lépreux cachent que la maladie sévît dans leurs familles. Les habitants de toutes les îles Sporades et Cyclades admettent l’hérédité et la contagion. Cependant l’enquête faite par ces deux confrères ne leur a pas démontré un seul cas de contagiosité. Jamais le lépreux n’a transmis la maladie à son conjoint, même après plusieurs grossesses et accouchements.

Le Dr Joannidès a bien voulu nous envoyer les observations détaillées de tous les lépreux qu’il a vus.

Al’île de Cos, patrie d’Hippocrate, qui a 12 000 habitants dont 2 5oo mahométants et 200 juifs, tout le reste étant orthodoxe, il n’y avait que deux lépreux dont Lun vivait en toute licence au milieu de la population qui ne s’en effarouchait point, et l’autre retiré spontanément à la campagne avec sa femme indemne. Le Dr Platanidjas, qui exerce à Cos depuis 3o ans, affirme n’avoir vu que rarement un ou deux lépreux. Mais la maladie a cruellement sévi autrefois, témoin les ruines d’une ancienne vaste léproserie, qui se voient encore à quelque distance de la ville. La disparition de la lèpre est attribuée à l’amélioration de l’existence du peuple. En effet, depuis quelques années le bien-être est général, grâce aux notables éclairés qui ont voyagé en Grèce et en Europe et ont embelli File, y ont fait des plantations de vignes et d’oliviers. La cub

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