LA LÈPRE A UX ILES DE LA MER ÉGÉE
gnants et leur nourriture est tout ce qu’il y a de plus antihygiénique. Elle consiste surtout en viande rance de porc qu’ils consomment crue et d’huile d’olives également rance. Le peuple considère la maladie comme héréditaire et non contagieuse. Et, par Jupiter, si la lèpre y était transmissible par contagion, vu les affreuses conditions d’existence de ces misérables habitants, l’île ravagée serait déserte, car il y a eu des lépreux dans la plupart des familles.
Le Dr Pantaléon a consigné dans son mémoire plusieurs observations que je transcris ici, en les résumant. Basile Sari, lépreux, s’est marié; sa femme mourut deux ans après, pendant les couches. Basile continua à vivre avec sa sœur et les enfants de celle-ci; puis, depuis 12 ans, il cohabite avec une autre sœur à lui, mariée avec un Allemand, leur enfant et trois des nièces du malade. Personne ne fut contaminé. (J’ai constaté le fait moi-même. Z.)
Marie A. Notariou, lépreuse, a vécu de longues années avec son mari et leur enfant. La maladie l’ayant atrocement défigurée, elle s’isola ; la lèpre ne fut transmise ni à l’un, ni à l’autre. Des cinq enfants de la famille Makri, de Télos, un fils devint lépreux. Néanmoins, il a vécu au sein de sa famille pendant de longues années ; il a succombé, mais aucun des convives ne fut atteint de lèpre. La femme Pantéli Lamatillou et son fils furent atteints presque en même temps. Elle continua à partager la vie de sa famille pendant plus de 10 ans; personne ne gagna la lèpre. Famille J. Mangaffa : la femme et un enfant furent atteints de la lèpre. Malgré cela ils ont continué à rester au milieu de leur nombreuse famille sans qu’aucun autre membre devint lépreux. Famille Manoli : l’épouse devint lépreuse. Elle fut mère et nourrit son enfant. La vie commune continue depuis i5 ans. Il n’y a pas d’autre lépreux dans la famille. Mikélanétos, lépreux, a vécu pendant 12 ans avec sa sœur. Après ce laps de temps, il se suicida, il y a dix ans. Personne dans la famille ne fut contagionné. Irène Papageorges, lépreuse, a vécu pendant plus de 7 ans dans la famille Nicoli composée de cinq membres. Pas de contagion. M. Psyhoyos, lépreux, épousa Sophie Mihalatou. La vie conjugale dura un an et demi ; après quoi ils ont divorcé, il y a vingt ans de cela. La femme divorcée est toujours indemne. Le prêtre Pappa André est lépreux depuis plus de 5 ans. Il a continué à vivre avec sa
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femme et leurs six enfants qui demeurent, tous, indemnes1.
P. Sykophylakas, lépreux, a vécu pendant io ans avec sa femme et leurs deux enfants. Après quoi, il s’est isolé ; il y a de cela 25 ans; sa femme et ses enfants sont indemnes. P. Manikatos, lépreux, a vécu avec sa femme et leur fils pendant io ans. Puis il s’est isolé. 20 ans se sont écoulés depuis. La femme et le fils sont indemnes. Sa femme contracta un autre mariage et eut d’autres enfants. La mère et tous ses enfants du second lit sont également sains. Kontou, lépreux, a vécu maritalement pendant 7 ans avec sa femme. Ils eurent trois enfants. Puis il s’isola il y a i4 ans. La mère et les enfants sont indemnes. Atrorganou eut des parents lépreux; il est sain, ainsi que sa femme. Un de leurs 3 fils et leur fille unique sont lépreux. Ils continuent à vivre au milieu de leur famille depuis 8 ans, sans qu’aucun autre enfant fut atteint. Notre honorable confrère me promit de suivre toutes ces familles et de me faire connaître le résultat de ses recherches assidues ultérieures.
Il y a quelque temps je me suis derechef adressé à lui qui me répondit qu’aucun des lépreux qu’il observa et qu’il suivit ne communiqua la maladie à son entourage, et qu’il reste profondément convaincu que la lèpre n’est pas contagieuse dans le milieu où il l’observe.
Ile de Samos. — L’île de Samos, de l’Archipel méditerranéen ou de la mer Egée, patrie de Pythagore, érigée en principauté tributaire de la Turquie, compte environ 42000 habitants.
La lèpre y est endémique depuis l’antiquité. On ne saurait fixer, même approximativement, soit la date de son invasion, soit son origine. Voici une légende des Samiotes qui accusent surtout Mitylène de leur avoir transmis la lèpre dont elle aurait toujours été décimée. L’île de Samos comptait très peu d’habitants en i52o, à l’époque du sultan Soliman II le Grand, el canouni. Voulant récompenser les services rendus à la flotte ottomane par un certain Sarakini, originaire de Patmos, l’amiral Kilidj-Aali Pacha, lui fit don des parties les plus fertiles
I . Les prêtres orthodoxes peuvent prendre femme avant leur sacerdoce ; mais s’ils deviennent veufs, ils ne peuvent pas se remarier; et tant que leur femme est en vie ils ne peuvent devenir ni évêques, ni archevêques. Pourquoi ? Je ne me charge pas d’approfondir ces absurdités. Pas plus que le célibat des prêtres catholiques qui est contraire aux décrets de saint Paul, fondateur du christianisme, qui dit littéralemenl que tout prêtre, curé, évêque ou archevêque, doit avoir sa femme.
LA LÈPRE A L'ILE DE SAMOS
de l’ile. Or, pour la peupler on y aurait transporté les criminels retenus dans les prisons des îles voisines, principalement de Mytilène et d’Arvanités. Ce seraient ces colons, forçats, pour la plupart, qui auraient transporté les germes de la maladie (Stamatiadés, Histoire de Samos, 4 volumes, in-octavo, 1881). On prétend même que les agitateurs et turbulents, nombreux dans l’île qui en pâtit, doivent leurs qualités à cette souche généalogique, par atavisme.
Stamatiadés, autochtone de l’île et son historien, dit à propos de la lèpre que sa patrie est moins éprouvée que les îles environnantes, que la maladie est héréditaire, que tout au moins l’aptitude de la gagner est transmise des parents aux enfants, que le climat et la nourriture favorisent son développement et que, chose certaine et inexplicable, des villages voisins les uns des autres et en communications continuelles, les uns ont toujours eu de nombreux lépreux, tandis que les autres en ont été de tout temps épargnés. Nous avons nousmême constaté la chose. Ce serait intéressant, dit-il, si Ton pouvait découvrir la cause de cette différence. Cependant tous les Samiens suivent le même régime alimentaire et abusent de salaisons, de poissons salés putrides, d’huile d’olive rance, et l’on peut ajouter d’alcools. (Le vin de Samos, très sucré, contient plus de 35 pour ioo d’alcool.) Ces abus favorisent certes le développement de la lèpre dans un pays où elle est endémique.
L’auteur préconise la défense de mariages, soit entre lépreux, soit entre lépreux et individus sains. Il espère que la civilisation, amenant une amélioration du sort du peuple et consécutivement une application des lois hygiéniques absolument ignorées jusqu’à présent, fera disparaître ce fléau de Samos. Cependant, bien que ces desiderata fassent défaut encore à l’heure qu’il est, la lèpre diminue à l’île de Samos. Cela peut être attribué d’abord à l’isolement avec séparation des sexes; ce qui diminue le nombre de candidats à la lèpre. Mais pour ne pas s’exagérer l’importance de ces remarques, le Dr Stamatiadés s’empresse d’ajouter qu’on doit tenir compte de l’expatriation active des lépreux de l’ile, depuis quelques années. Honteux et malheureux de vivre dans leur pays, méprisés et maltraités par leurs compatriotes et même leurs parents, ils s’en vont en pays étrangers où ils se livrent à la mendicité.
La forme tubéreuse prédomine à Samos, bien qu’on y rem
contre aussi la tropho-nerveuse, la maculeuse et la mutilante. Le début de la maladie s’annoncerait par des éruptions de macules qui disparaissent et reviennent encore, à de plus ou moins longs intervalles, un plus ou moins grand nombre de fois, jusqu’à la manifestation de symptômes permanents et plus accessibles à la vue du peuple qui réclame alors, tardivement, l’isolement de l’individu. Dans la lèpre mutilante, à part la chute des doigts, il n’est pas rare de voir les mains et les pieds se détacher totalement. La forme léonine très accusée, inspirant l’horreur et la frayeur, est assez commune. Ces altérations sont parfois si déformantes que les sujets deviennent méconnaissables, môme par leurs parents les plus proches.
En 1897, Ie nombre des lépreux de l’île de Samos ne dépasserait pas le chiffre de 43 dont 22 hommes et 21 femmes.
Mais j’ajouterai, pour l’avoir personnellement constaté, que bien des lépreux débutants, ne présentant que les préludes souvent fugaces et peu accusés delà maladie, restent méconnus et vivent dans la société pendant plusieurs années jusqu’à ce qu’ils deviennent hideux et que la lèpre saute aux yeux. J’ai relaté de tels faits dans mon livre Voyages chez les lépreux (Masson, Paris, 1892).
Jusqu’à l’année 1891, les lépreux vivaient dans des*huttes, à proximité de leurs villages réciproques. Mais en 1891, on a inauguré une léproserie où tous furent réunis et nourris par la municipalité. Le peuple croit à la contagion et réclame l’isolement; mais, ainsi que nous l’avons dit, bien tardivement et lorsque le lépreux devenu affreux par les progrès de la maladie inspire la répugnance et la terreur.
Bien que j’aie consigné les détails de mon enquête dans mes Voyages chez les lépreux , je ne me suis pas borné à mes seules recherches. J’ai prié des confrères instruits, établis à cette localité, d’étudier les lépreux Samiotes, à leur aise et de me transmettre le fruit de leurs études. Le Dr Manoliadis a bien voulu me faire parvenir un mémoire dans lequel je puise ce qui va suivre. « Chez des individus présentant la symtomatologie de la maladie de Morvan et de la syringomyélie, j’ai trouvé le bacille de Hansen. Cette constatation me fit admettre, à priori, la contagiosité de la maladie d’accord avec le peuple qui fuit ces malheureux, les chasse de leurs villages et les persécute s’ils enfreignent les recommandations que le
LA LÈPRE A L’ILE DE SAMOS
gouvernement de l’ île leur impose de rester isolés dans leur retraite sans communiquer avec personne. Imbu de cetle croyance, je me suis mis à étudier nos lépreux un à un. En même temps, pour compléter mes observations, je me rendais au lieu de naissance de chacun de ces malheureux et je questionnair les parents et les voisins pour me procurer tous les détails sur les familles, les débuts de la maladie, les causes présumées, etc.
« Il ressort tout d’abord de mes études que pas un lépreux de notre île ne consent à avouer qu’il y a eu de tels malades dans sa famille, et d’accuser d’une telle tache ses parents proches ou éloignés. Ils prétextent tous une étiologie fantaisiste ou fantasque: émotion, mauvais œil, refroidissement, blasphème..., ils vont jusqu’à soutenir qu’ils ont pissé contre le soleil et d’autres balivernes. Il y en a même qui disent avoir la syphilis et non la lèpre. L’expérience m’enseigna qu’on ne peut attacher grande importance aux dires de ces malheureux. Malgré leurs dénégations, j’ai pu dans bien des cas découvrir l’hérédité directe ou collatérale. Il m’a été donné de constater que lorsque la lèpre est familiale, des membres de ces familles qui n’ont jamais eu des relations, ni vu leurs parents lépreux, habitants d’autres localités éloignées, furent cependant atteints de la lèpre. Des lépreux, soignés par des personnes non entachées d’hérédité, n’ont jamais transmis leur lèpre à leurs entourages. Les épouses de lépreux, dépourvues d’hérédité, ont cohabité et vécu maritalement avec des individus atteints de lèpre ouverte , pendant de longues années, sans contracter la maladie. Et vice versa, des femmes lépreuses se trouvant dans des conditions identiques n’ont pas transmis la maladie à leurs époux.
« Autres faits : la lèpre existe dans certaines familles depuis plusieurs générations. Un enfant devient lépreux ; ses parents, ses frères et sœurs qui partagent leur vie en commun, ne sont pas contagionnés. Une mère ayant plusieurs enfants voit la lèpre se déclarer chez l’un d’entre eux; tandis que l’aîné et le puîné restent indemnes, bien que tous vivent ensemble. C’est que la lèpre avait existé chez quelques-uns des ascendants. Une jolie femme, comptant des lépreux dans sa famille, épousa un garçon très bien portant et sans antécédents héréditaires. La vie conjugale a duré 48 ans; quinze enfants en sont issus; deux fils et deux filles eurent la lèpre seulement.
Zambaco. Anthologie. 3a
4g8 LA LÈPRE A TRAVERS LES SIÈCLES ET ÈES CONTRÉES
Les parents de la mère étaient sains, ils ont eu quatre enfants dont deux sont devenus lépreux. La mère de celle-ci, c’est-àdire la grand’mère de ces 4 enfants portait l’hérédité en ellemême : son père et quelques autres parents éloignés furent lépreux. Quelques membres de familles lépreuses présentent une figure repoussante, glabre, comme lardacée, quasi myxoedémateuse, sans autre manifestation, sans être autrement incommodés. Une lépreuse, dont le mari resta indemne, eut des enfants sains qui ont succombé à des maladies accidentelles, à un âge avancé. Des père et mère étant tous deux lépreux ont engendré des enfants indemnes qui ont eu une longue existence. Des mère et père étant indemnes ont eu des enfants lépreux.
« L’enquête démontra que la famille a eu des lépreux dans son sein, et qu’il s’agissait de lèpre héréditaire. L’enfant d’un ménage sain, dépourvu de tache héréditaire, devint lépreux. Une enquête bien dirigée fit découvrir que cet enfant était bâtard, et que le père putatif n’était pas son réel générateur, mais un amant lépreux. Les femmes de lépreux sont demeurées saines, lors même que du fait du père ces épouses ont mis au monde des enfants devenus plus tard lépreux, par héritage paternel. Des, enfants engendrés de ménages composés d’un conjoint lépreux (père ou mère) et même de tous les deux géniteurs lépreux, les uns deviennent lépreux, tandis que les autres restent définitivement indemnes jusqu’à la mort survenant à un âge avancé. Quant aux moyens proposés par notre confrère samien pour éteindre le fléau, il conseille: i° de défendre le mariage de toute personne atteinte de lèpre avérée et même soupçonnée, au début de la maladie. 20 d’empêcher tout au moins les lépreux et ceux qui sont menacés de lèpre, d’avoir des enfants (?) 3° d’entourer les enfants menacés d’hérédité, de soins hygiéniques dès leur naissance ; leur nourriture et leur hygiène doivent être surveillées. 4° il est d’avis d’agir de la même manière vis-à-vis des lépreux avérés pour soulager leurs souffrances, arrêter les progrès rapides de la maladie et les mettre dans les meilleures conditions pour obtenir la guérison, fait rare, mais non impossible. 5° il insiste sur l’abstention de tous les produits de la mer (poissons frais et surtout salés, coquillages, etc.), de l’huile et des alcools.
6° Les lépreux et les candidats à la lèpre doivent éviter, également, de s’exposer aux températures extrêmes, très éle-
LA LÈPRE A L'ILE DE CRÈTE 49g
Vées et basses ; ces brusques transitions de l’atmosphère sont fréquentes à l’île de Samos.
Ile de Crète. — Le célèbre historien latin Caïus Cornélius Tacitus — qui vécut au premier siècle de l’ère vulgaire et au commencement du second, sous les règnes de Yespasien et de Domitien — parlant de la réduction de Jérusalem par Titus, dit : On fit sortir les Juifs (Judaeos) de l’île de Crète d’où ils s’enfuirent pour aller occuper les extrémités de la Libye, dans le temps que Saturne fut chassé de ses états par Jupiter. On en tire une preuve du nom de Vida., montagne célèbre dans l’île de Crète, habitée par les idaei, d’où s’est formé ensuite le nom judaei (îouSaïoi) par corruption, en ajoutant une lettre (Argumentum e nomine patitur, inclytam in Creta inontem, accolas idaus, aucto in barbarum cognomento, Judaefos vocitari).
De tout temps, chez tous les peuples, les légendes répétées de bouche en bouche, par tradition, signalant vaguement les faits les plus importants et modifiées selon les besoins de la cause et la mentalité des peuples, ont précédé la confection de l’histoire et la fondation des religions. Cette manière générale de procéder qui fut réellement vraie ne laisse pas que d’inspirer des doutes légitimes sur les documents soi-disant historiques que nous a légués l’antiquité. Et pourtant c’est sur eux qu’on table pour jeter les fondations des doctrines ou des croyances que les bonnes populaces considèrent comme l’expression la plus fidèle des vérités transmises par les narrateurs victimes eux-mêmes de leur bonne et facile foi, et cela à propos de faits qui n’ont été ni sténographiés, ni photographiés, dont ils ne furent pas témoins. Néanmoins, ils les passent à la postérité, bien que par ouï-dire, comme l’expression de la plus stricte vérité ou bien comme des révélations venant d’en haut et au-dessus de toute discussion. Ces contes, parfois hostiles à toute logique, les peuples les ont toujours acceptés avec vénération en répétant Noli 7ne tan qere. La preuve de tout cela est fournie par la contradiction entre les rapporteurs du même fait, lors même qu’il ne s’agit que d’un acte matériel, palpable, qui se passe de tout effort imaginaire. Par exemple, il est de notoriété historique irréfragable, que Jésus est né à Nazareth; et pourtant on se plaît et l’on s’obstine à montrer à Bethléem l’étable où on le fait venir au monde, en dépit de la vérité.
5oo LA LÈPRE A T RA VERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES
Avant d’aborder l’histoire de la Crète lépreuse et l’origine du fléau qui l’a envahie dès la plus haute antiquité et qui continue toujours à la ravager cruellement, nous avons pensé qu’il était dans l’intérêt de notre sujet de dire quelques mots sur les premiers habitants de cette île qui ont importé la maladie avec eux de la Phénicie, leur centre d’émigration.
Nous ne signalerons qu’en passant les mythes du Minotaure, d’Ariane, du Labyrinthe, etc.
La Crète est l’aïeule de la Grèce, selon l’expression de M. J. Bois. D’après une tradition, elle serait une survivance de l’Atlantide dont l’existence fut confirmée par Platon, cette île gigantesque qui a existé entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Sans entrer dans des détails qui nous éloigneraient de notre sujet rappelons qu’on vient de découvrir à Knossos, tout près de Candie, le palais du phénicien Minos qui fut roi de Crète, il y a plus de cinq mille ans, et des preuves d’une civilisation éblouissante : statues, bas-reliefs, etc. La civilisation de Minos a précédé celle de Mycènes. Cette dernière datait d’avant la guerre de Troie, de i 5oo ans avant le Christ. Les fouilles de Schlieman mirent le fait hors de toute contestation.
Cette île célèbre dans l’antiquité comptait une population de plus d’un million. Elle est réduite à 23oooo actuellement ; grâce à sa gestion déplorable, surtout depuis deux siècles, et aux convulsions insurrectionnelles, périodiquement répétées pour conquérir l’indépendance si chère à ce peuple chevaleresque.
Il y aurait en Crète 2 lépreux pour 1 000 habitants. D’après ce que nous avons vu nous-même sur les lieux, ce chiffre est bien inférieur à la réalité. Car outre ceux qui sont avérés par les progrès de la maladie et les déformations consécutives qui les font envoyer aux léprochoris (villages de lépreux) que nous avons visités, les lépreux débutant, reconnaissables par le léprologue bien avant le public, circulent librement et en nombre partout. Or ceux-ci ne comptent pas dans les statistiques qu’on a essayé de confectionner.
Le gouvernement actuel fit transporter les lépreux des villages, qui leur étaient consacrés,* à la petite île Spinalonga où leur nombre ne dépasse guère le chiffre de 2000, déjà bien respectable.
Tournefort rapporte dans ses voyages du Levant (Paris,
LA LEPRE A L'ILE DE CRÈTE
5oi
1717) si remarquables, qu’en Crète les riches ne sont pas attaqués par la lèpre. Louis Hjorth (Malta, i853) dit de son côté, à propos de la lèpre en Crète, que tous les Çrétois vivent de la même façon et pourtant il y a des localités qui sont à l’abri de la lèpre, tandis que d’autres voisines en sont ravagées. La fréquentation des lépreux vivant près des villes par la population n’a jamais déterminé la contamination; tandis qu’on observe des cas éparpillés sur différents points de l’île. Hjorth cite bien des ménages dont un seul époux était lépreux, et des enfants restés indemnes, bien que nés et élevés dans les léproseries. De plus il y a des villages lépreux entourés par d’autres absolument indemnes; c’est ce que nous avons vu nous-même, lors de notre enquête en Crète. Deux distingués confrères crétois, les Dr9 Zaphiridés et Yarouha, exerçant depuis 3o ans en Crète, ont aussi constaté cette immunité de certains villages, sans s’en rendre compte.
Ehlers, bien que contagionniste militant, dit également, dans sa narration sur la lèpre en Crète, que bien des familles indigentes habitent aux léprochoris, dans la plus grande promiscuité avec les lépreux, avec leurs femmes et leurs enfants pour le bon marché des loyers (un franc et demi par mois) ; savoir : 42 à la Canée, 86 à Réthymno et près de 900 à Candie, sans qu’aucun de ces indigents, la plupart étrangers à l’île, ait contracté la lèpre; ce qui n’a pas modéré l’intransigeance contagionniste du médecin de Copenhague. Il a vu, comme nous, les locataires indemnes prendre leur repas en commun avec les lépreux qui traient leurs vaches avec leurs mains ulcérées et envoient le lait en ville, ainsi que les œufs et la volaille élevée par eux. Cependant Ehlers a découvert la contagion dans une famille. Oyez plutôt : Catherine arriva à la léproserie avec sa mère et 3 frères dont un lépreux. Elle devint lépreuse, ainsi que deux de ses frères; et voilà 3 cas de contagion dans une même famille !! On est en droit de dire tout au moins qu’il conclut à la légère. Il voit là 3 cas de contagion dans une même famille déjà lépreuse. Et pour ce cas unique de lèpre familiale, parmi tant d’indigents intrus restés sains, Ehlers n’a pas recherché l’hérédité. Mais cette famille entra dans la léproserie parce qu’un enfant était déjà lépreux. Ehlers n’admet point l’hérédité, il ne la recherche, ni s’en soucie; et on ne trouve que ce quon cherche . Dans cette même famille, chose miraculeuse, il y eut trois faits de contagion ; et
5oa la lèpre a tra vers les siècles et les contrées
uniquement dans cette famille parmi les 900 indigents qui habitent le léprochori depuis des années, et qui restent tous sains et saufs! Voilà comment observent et jugent Messieurs les contagionnistes emballés ! Qu’on en juge. Ehlers admet pourtant que la lèpre n’augmente pas en Crète, au contraire; et que la ville de Sphakia lui resta toujours infranchissable, malgré le défaut de toute mesure restrictive. On plane toujours dans les nuages de l’utopie sans vouloir descendre de ces hauteurs éthériques pour cultiver son jardin, c’est-à-dire la clinique (candide). Claude Bernard a beau répéter : « Nos idées nous viennent à la vue des faits préalablement observés et que nous interprétons. » La foi aveugle aux théories conduit forcément à l’erreur. Mais attendons. Le temps est galant homme, dit un proverbe italien.
La médecine est l’histoire de nos erreurs, a dit un bon observateur. Pour arriver à la découverte de la vérité, il faut d’abord savoir douter, douter même de soi-même et ni nier, ni affirmer ce qui n’est pas démontré. Car entre la probabilité et la certitude il y a loin. On ne peut trancher la question de la contagiosité d’une manière définitive, décisive, qu’en recueillant et analysant un grand nombre d’observations; et pour ce faire, il faut y consigner tous les détails des malades avec impartialité, puis se livrer à un travail d’analyse et de synthèse de ces faits bien observés, sans idée préconçue ; un seul argument peut clore le débat, c’est la démonstration clinique. Ma questo facile e quanto difficile.
Le Dr Zachariadi a exercé en Crète pendant i5 ans et s’occupa de la lèpre qui y est toujours florissante. L’observation minutieuse des malades l’a convaincu de la non-contagiosité de la maladie, du moins dans l’île de Minos. Jamais il n'a vu qu’un lépreux contaminât son épouse et vice versa. Les enfants issus de ces mariages peuvent devenir lépreux; mais ce n’est pas la règle fatale, au contraire. Il a même vu des enfants échapper à l’hérédité lorsque les deux géniteurs étaient lépreux; ou bien un enfant devenir lépreux lorsque ses frères et sœurs restaient indemnes. Il a ainsi suivi les enfants des lépreux jusqu’à l’âge de 4o ans et au delà. Les parents, frères, sœurs, cousins, etc., vont visiter les lépreux dans les léprochoris (villages de lépreux), y restent pendant des heures, parfois même ils y passent une ou plusieurs nuits, et pourtant ils restent indemnes;
LA LÈPRE A L'ILE DE CRÈTE
La mauvaise alimentation, le défaut de propreté et le climat lui paraissent favoriser la lèpre qui est endémique à l’île de Crète. En effet le peuple n’est pas propre; il se nourrit des têtes et des entrailles de maquereaux conservés dans la saumure ou desséchés (tziros), d’huile d’olive rance ou de lard très salé avec lequel il prépare des omelettes. Parfois dans les champs ils font fondre le saindoux au soleil et le dévorent avec du pain ; puis ils arrosent le tout avec du vin très alcoolique ou de l’eau croupie des rizières, et restent exposés aux rayons d’un soleil très ardent pendant les jours, et les nuits à un froid très pénétrant, il abuse aussi de la morue altérée.
Le Dr Zachariadi m’a dit et écrit que les praticiens exerçant en Crète depuis longtemps sont tous anticontagionnistes et laisseraient volontiers les lépreux vivre dans leurs familles ; mais le peuple craint la contagion et conduit les lépreux dans les villages où il les isole soi-disant, mais d’une manière si imparfaite qu’elle est ridicule.
Le Léprochori d’Héraklion, que nous avons visité nousmême, se trouvait à dix minutes de distance des murs de la ville, sur un monticule rocheux, vers la mer. Le peuple le désigne sous le nom de Miskinia, du mot turc miskin , qui signifie lépreux, misérable. Tous les lépreux provenant des départements de l’île y étaient casés ; mais en plus s’y logeaient leurs parents sains qui ont voulu les accompagner, et les conjoints indemnes; tout ce monde vit ensemble. On y voit un grand nombre d’enfants. Jamais l’époux sain ne fut contaminé et les enfants des lépreux ne le deviennent que rarement. Quant à ceux des parents sains qui ont bien voulu choisir leur domicile dans le léprochori, on n’a jamais vu d’exemple de contagion, de l’aveu de tout le monde.
Nous avons dit ailleurs ( Voyages chez les lépreux , Paris, Masson) que de nombreux ménages d’ouvriers étrangers à bile sont toujours installés dans les villages de lépreux ; ils vivent en toute promiscuité avec les lépreux ; leurs enfants y sont élevés avec ceux des lépreux. Les ouvriers vont chaque matin en ville pour y travailler et retournent chez eux le soir. Tous les enfants en âge fréquentent le jour les écoles voisines et rentrent également le soir à Miskinia. On n’a pas vu un seul exemple de contagion. Le Dr Zachariadi admet l’hérédité, mais non fatale et repousse la contagiosité.
Le Dr Gérassimidis, exerçant également la médecine à l’île
5o \ LA LÈPRE A TRA VERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES
de Crète, a étudié la lèpre et suivi pendant de longues années les ménages de ses victimes. Dans un mémoire qu’il m’adressa, il commence par se proclamer anticontagionniste pour n’avoir jamais vu la maladie atteindre l’autre époux ou bien un membre des familles lépreuses qui ont partagé leur vie pendant de nombreuses années. Il est évident, dit-il, que s’il en était autrement les nombreux parents sains des lépreux n’auraient jamais consenti à vivre avec eux; ce qui fait que l’on évite les lépreux, c’est leur aspect hideux, répugnant et leurs infects miasmes si dégoûtants, si nauséabonds. Le Dr Gérassimidis nous fit parvenir un recueil d’observations pour étayer ses opinions sur la non-contagiosité et la rareté de la transmission par l’hérédité. Les faits mentionnés par notre confrère sont démonstratifs. Les cultivateurs et les bergers, dit-il, payent le plus grand tribut à la lèpre. L’exposition au soleil, à la grande chaleur diurne contrastant avec le vif froid des nuits, et la nourriture consistant en viande crue de porc, rance ou préparée avec l’huile d’olive et l’abus du vin avec la sordide saleté du corps sont considérés comme des causes favorisant puissamment le développement de la lèpre endémique en Crète. Le Dr Gérassimidis nous donne aussi des détails sur cet élève pharmacien employé dans la pharmacie, qu’il fréquentait avec son confrère le Dr Zafiridis, et chez lequel la lèpre fut précédée pendant près de trois ans de sueurs profuses, infectes et phosphorescentes dans l’obscurité. Ce n’est que plus tard que les sourcils et la barbe sont tombés, et que parurent les lépromes. Il ne peut se rendre compte de cette phosphorescence des sueurs chez ce lépreux, précédant de quelques années les manifestations cutanées.
On trouvera plus de détails sur la lèpre en Crète dans notre livre Voyages chez les lépreux , publié chez Masson, Paris, 1891.
La lèpre à Mitylène. — Je vais exposer brièvement les opinions de plusieurs honorables confrères qui ont répondu à mon appel et m’envoyèrent le fruit de leurs études sur la lèpre à l’île de Mitylène.
Malheureusement, en fait de science, comme pour toutes choses, chacun voit à travers son prisme personnel et avec la meilleure bonne foi il interprète les faits les plus palpables conformément à ses propres sentiments et aux tendances de son esprit; et peut-être aussi se laisse-t-il influencer par les principes qu’il a puisés pendant son instruction et dans ses
LA LÈPRE A MITYLÈNE
lectures postérieures à son émancipation des bancs de l’école. De sorte que, même plus tard, livré à son propre jugement il ne saurait conquérir son indépendance. Les semences que ses maîtres ont plantées dans son cerveau continuent à germer. C’est ainsi que les écoles recrutent leurs adeptes qui continuent à ne voir que par les yeux du maître qui a modelé leur pensée d’après ses propres vues. En effet il y a peu de médecins qui voient par eux-mêmes et les moutons de Panurge continuent toujours leurs sots sauts.
Nous avons prié certains confrères de Mitylène, grand foyer de lèpre, de continuer l’enquête que nous avions commencée personnellement, et qui ne put guère être complété pendant les quelques jours que nous y avions passés. Or, chose bien curieuse! Cette enquête dirigée en même temps par deux confrères également distingués et véridiques, conduisit chacun d’eux à des conclusions diamétralement opposées. Et pourtant les mêmes malades, étudiés à part, me furent indiqués, par l’un comme démontrant la contagiosité ; tandis que l’autre n’y a vu que l’hérédité et des preuves de non-transmissibilité par le contact même prolongé dans l’intimité des amis, des parents et des conjoints.
Le Dr Costomiris, correspondant de l’Académie de Médecine de Paris, est anticontagionniste ; tandis que le D1 Théodoridés, bien plus jeune et tout imbu des nouvelles théories, voit partout la contagiosité. Et pourtant tous les deux ont étudié les mêmes lépreux ! On comprend quel est l’embarras du lecteur impartial qui désire utiliser les recherches conduites par des confrères en si flagrante contradiction; et d’autant plus que les observations de tous les deux sont écourtées et incomplètes. C’est dans ces circonstances que l’on donne raison à l’école de l’illustre Louis qui exigeait la narration minutieuse, méticuleuse, des malades parfois exagérée, mais, dans tous les cas, mettant le lecteur en état de se faire lui-même une opinion, souvent en opposition avec celle du rédacteur de l’observation.
Plomari, dans l’île de Mitylène, est un léprochori, c’est-àdire un village peuplé de lépreux. Voici les faits invoqués par le Dr Théodoridés en faveur de la contagiosité. i° L.. n’ayant aucune tare héréditaire, épousa une demoiselle dont la tante, la sœur de sa mère, fut lépreuse, et qu’elle fréquentait. Cinq années après le mariage, la femme présenta les
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signes initiaux de la lèpre. Tous les enfants issus de ce mariage furent atteints de la maladie, entre 16 et 18 ans. Le mari aussi, 18 ans après son union conjugale, devint lui-même lépreux. (On ne doit pas oublier que la lèpre est endémique à Mitylène. Zambaco); 2° K... frère de la femme L... lépreuse ci-dessusmentionnée, dont une tante élait également lépreuse, devint lépreux. Le Dr Théodoridés soutient qu’il eut la lèpre par contamination, pour avoir fréquenté sa sœur, et le Dr Costomiris incrimine l’hérédité; 3° K... ne compte pas de lépreux dans sa famille. A l’âge de 25 ans, il épousa une femme saine et qui l’est toujours ; 24 ans après ce mariage parut la lèpre chez K...; il s’éloigna de sa femme et vécut avec sa mère qui mourut il y a quelques jours, probablement de la lèpre ; car elle présenta la chute de quelques doigts. K... fréquentait la famille L... (observation n° i). Si la maladie de sa mère est considérée comme étant la lèpre nous avons une contagiosité claire, dit le Dr Théodoridés. Le Dr Costomiris accuse toujours l’hérédité ; 4° A... eut des parents sains. Son grand-père paternel était indemne. Une de ses filles épousa B. Elle devint lépreuse quelques années après son mariage ; un neveu de son mari eut aussi la lèpre. C’est par contagiosité, ayant fréquenté la femme de K. ; dit Théodoridés ; 5° Et... n’a rien d’héréditaire ; il se maria à 3o ans; devenu lépreux, il eut un enfant qui est toujours indemne. Sa femme n’eut pas de lèpre; 6° J... âgée de 65 ans, fut atteinte de la lèpre à 47 ans. Il paraît que sa tante paternelle, morte il y a 20 ans, avec laquelle elle se trouvait en relation, était lépreuse. Enfin le Dr Théodoridés ajoute qu’il a vu d’autres lépreux sur lesquels il ne put obtenir des renseignements; et sa conclusion est que la lèpre est très contagieuse.
Le Dr Costomiris observa bien des lépreux et étudia les mêmes malades que le Dr Théodoridés, ci-dessus mentionnés. Il exerça pendant de longues années à Polihnite, localité lépreuse de l’île, où le Dr Théodoridés étudia la lèpre également. Depuis trois ans, il habite la ville de Mitylène. Pendant toutes ses années de pratique il a souvent eu l’occasion de soigner des lépreux et de les bien étudier. Il déclare n’avoir jamais vu un exemple de contagiosité par la cohabitation ou par le mariage. Tous les lépreux qu’il observa avaient des ascendants lépreux. Il eut connaissance du travail du Dr Théodoridés et il fait oberver que A. Karadamati (observation
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n° 2) ne (ut pas atteint de la lèpre par contagion; car il naquit plusieurs années après la mort de sa tante lépreuse injustement accusée de l’avoir contaminé. Et le Dr Costomiris cite nombre de faits où des parents ont vécu avec des lépreux, des conjoints ont partagé la vie et le lit de leurs époux lépreux pendant 10 et 20 ans, sans avoir contracté la maladie. 11 n’a jamais vu une exception à cette règle, dit-il.
Un autre confrère le Dr Archontopoulos qui exerce aussi depuis plusieurs années à Mitylène et qui a suivi de près l’existence de nombreux lépreux et de leur entourage, affirme avoir toujours pu remonter dans ses recherches jusqu’à un ascendant lépreux ; il nie la contagiosité.
Le D' Coumarianos, médecin sanitaire fixé à Mitylène depuis plus de 18 ans, m’a transmis plusieurs observations personnelles qui prouvent l’hérédité. Il n’a jamais pu constater un exemple de contagiosité. Quant à moi, je reste simple narrateur, laissant au lecteur le soin d’apprécier le pour et le contre de ces confrères en flagrante contradiction, sur les mêmes sujets d’étude.
Le Dr Perris exerce depuis de longues années à Mitylène. Voici l’opinion qu’il s’est faite de la lèpre, d’après l’observation de nombreux lépreux. La lèpre est héréditaire et non contagieuse. Très souvent les lépreux cachent leur tare familiale. J’ai eu recours aux gérontes de leurs villages, dit-il, qui m’affirmèrent que la maladie avait existé chez les ascendants des lépreux que j’ai eu à soigner, ou bien chez leurs collatéraux, bien qu’ils niassent cette tache familiale. Je n’ai pu rencontrer un seul exemple probant de contagion; et en dehors de mes études personnelles, aucun des habitants de l’île, que j’ai minutieusement interrogés sur ce sujet, ne se trouve contagionniste. J’ai vu des femmes saines qui avaient vécu pendant des années dans l’intimité maritale de lépreux et même dans des léproseries, avec la plus grande promiscuité, en soignant leur mari, et pas une n’a contracté la lèpre. Je trouve dans mes notes, dit le Dr Perris, le fait suivant: Un bourgeois acheta une pelisse qui a été portée pendant longtemps par un lépreux tubéreux avancé. Ignorant sa provenance, il s’en servit pendant des années et continuellement. Ni l’acquéreur de la fourrure, ni aucun membre de sa famille ne devinrent lépreux. J’ai connu à Vryssia, village de l’île de Mitylène, une famille dévastée et fauchée par la lèpre ; un seul membre
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en fut respecté. C’était une fille qui, indemne, s’est mariée avec un jeune homme qui comptait dans sa famille deux lépreux. Un fils issu de ce mariage dont le père et la mère étaient sains, devint lépreux; puis une de leurs filles, puis le père lui-même et la mère aussi. Les ancêtres de ce couple étaient lépreux. J’ai découvert la chose avec grandes difficultés. Je possède plusieurs observations qui prouvent l’hérédité, poursuit notre confrère, et je n’ai pas rencontré un seul exemple de contagion. Le peuple aussi croit que la lèpre est héréditaire et non contagieuse, dans le cercle où j’exerce.
Le Dr Boudouris, directeur de fhôpital et médecin municipal de l’î le de Mitylène, prié d’exprimer son opinion me dit dans sa lettre : D’après ma conviction fondée sur l’étude des lépreux que j’ai eu à observer, dans notre île, la lèpre est héréditaire et non contagieuse. Comme preuve de ce que j’avance, je cite les faits ci-dessous que j’ai suivis longuement et attentivement: Basile Kounia fut atteint de lèpre à 16 ans. Il en avait 22 lorsque son observation fut rédigée. Un cousin maternel et une fil le de sa cousine du côté de sa mère, furent également lépreux. Le cousin, sain avant son mariage, eut 4 enfants, après quoi il présenta les signes de la lèpre. Il continua néanmoins à vivre avec sa femme et avec ses enfants pendant cinq ans. Tous restent indemnes. La fille de sa cousine se maria et eut deux enfants avant l’apparition de la lèpre chez elle. C’est 10 ans après son mariage qu’elle fut atteinte de la lèpre. Elle continua à vivre dans le sein de sa famille. Cette vie commune date de 20 ans sans la moindre précaution, et tout le monde demeure sain. Procope Karoyanni devint lépreux à i5 ans ; il en a 3o actuellement ; il a 4 sœurs indemnes; le père et la mère sont sains ; mais le frère de sa mère était lépreux. Cette famille misérable ne possède qu’une seule chambre et un seul lit constitué par un grand matelas, un grabat. J’exprime la peine que j’éprouve de ne pouvoir de par le règlement accepter des lépreux dans mon hôpital, pour des maladies intercurrentes, dit en finissant le Dr Boudouris.
Cette lettre m’a été remise par mon distingué confrère, le Dr Koumarianos, médecin sanitaire de l’île de Mitylène, à qui j’exprime tous mes remerciements pour son amabilité et la diligence qu’il a mise à répondre à ma prière de m’éclairer sur la marche de la lèpre à Mitylène, en s’adressant aux distingués confrères qui y exercent.
LA LÈPRE A MITYLÈNE
Un autre honorable confrère, exerçant également à Mitylène, depuis plus de 3o ans, interrogé sur ce qu’il pense de l’hérédité et de la contagion de la lèpre qu’il a eu l’occasion d’etudier longuement, le Dr Karmatsos, s’est exprimé par écrit, de la manière suivante : « Je me suis toujours intéressé au sort des malheureux lépreux et j’ai suivi avec persévérance la marche et la propagation de cette horrible maladie que j’ai surtout observée à Scopélo et à Papado. Je puis affirmer qu’en enquêtant sur les antécédents de ses victimes avec insistance j’ai toujours pu leur faire avouer que la lèpre régnait dans leurs familles, généalogiquement. On constate le fait si l’on remonte plus ou moins loin dans l’histoire de leurs ancêtres. Mais presque toujours au commencement de mon interrogatoire, les lépreux regimbent et cherchent à cacher leur hérédité, parfois même ils se fâchent si l’on insiste sur des détails concernant leurs parents ou leurs collatéraux. Or pour moi il n’y a pas de doute que la lèpre est héréditaire chez nous, à l’île de Mitylène, si éprouvée! D’un autre côté, malgré mes longues et pénibles recherches, je ne suis pas parvenu à découvrir un seul fait de contagiosité démonstratif. J’ai vu nombre de personnes, parents ou amis, partager pendant de longues années, la vie intime des lépreux, des conjoints même ayant vécu avec des lépreux maritalement, dans toute l’acception du mot, soit dans les léproseries (léprochoris, villages de lépreux), soit au milieu de la société, sans isolement aucun; et jamais je n’ai vu un seul exemple de contamination. Très souvent le conjoint lépreux mort, après une vie conjugale de 3, 5, io et i5 ans, l’époux sain abandonna le léprochori et rentra dans la société. J’ai suivi pendant de longues années ces fidèles époux ou épouses qui n’ont pas voulu abandonner leurs associés jusqu’au dernier moment; et je puis affirmer que je n’ai jamais vu que ces sacrifices fussent stigmatisés par la contamination. J’ajouterai que parmi les enfants issus de tels ménages, bien souvent on ne constate pas la lèpre, lors même qu’ils ont atteint un âge avancé. D’autre part, j’ai vu que des enfants de ménages lépreux, enlevés à leurs parents dès la naissance, et transportés loin, dans des milieux où il n’y a pas de lèpre, sont devenus lépreux, avant ou après la puberté. Or je ne saurai admettre la contagiosité de la lèpre. Enfin une dernière remarque : Il m’a été souvent donné de voir dans les mêmes familles certains
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membres être atteints de lèpre et d’autres de tuberculose.
Ainsi le Dr Koumarianos, médecin sanitaire à Mitylène, s’est adressé, sur ma prière, à plusieurs autres confrères exerçant à Mitylène, foyer si actif de la lèpre. Tous, sauf le DrThéodoridès, ont répondu par des rapports scientifiques basés sur de longues études. Leur conclusion unanime fut que la lèpre est héréditaire et non contagieuse dans le champ de leur observation.
Tous ont ajouté que la maladie diminue de plus en plus, spontanément, bien qu’aucune mesure, aucun traitement ne fut jamais employé pour la restreindre.
Le DrRépanis père exerce à Mitylène depuis plus de 4o ans. C’est un confrère très instruit, excellent observateur et très estimé. Le léprochori (village de lépreux) de Plomari, datant de 3oo ans, est situé dans un site pittoresque d’une végétation exubérante de toute beauté. Notre honorable confrère y a vu les mutilations et les lésions les plus horribles, les plus épouvantables, principalement chez les hommes. 11 y a eu des centaines de lépreux autrefois; mais leur nombre a diminué de plus en plus ; de sorte qu’aujourd’hui (en 1900) on n’y trouve plus que 11. J’ai vieilli dans la science, m’écrit mon distingué confrère, et je me suis toujours occupé sérieusement de la lèpre dont l’île de Mitylène a toujours eu à gémir. Mes convictions sont faites à la suite d’une pratique bien longue. J’ai presque toujours été assez heureux pour découvrir l’hérédité, et je n’ai jamais vu un seul exemple de contagion. Je ne saurais vous relater les nombreuses observations sur lesquellesje fonde mes convictions. Voici quelques faits édifiants pris au hasard dans le tas que je possède : Un prêtre a vécu en qualité d’aumônier pendant 17 ans parmi les lépreux les plus atrocement atteints. Il y a 20 ans qu’il quitta le léprochori pour occuper une position dans une autre paroisse. Il est toujours indemne. Une femme saine accampagna son mari au léprochori et partagea son existence pendant i3 ans; elle rentra dans la société après la mort de celui-ci. Elle est absolument indemne. Une femme se maria successivement à trois lépreux et passa 3o ans dans le léprochori. Après les avoir enterrés tous les trois, elle retourna à son village sauve et saine où elle vit toujours. Mes nombreuses notes prises avec soin abondent en tels exemples, sans une seule exception. Certaines familles ont le triste privilège d’avoir toujours un ou plusieurs lé-
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preux dans leur ascendance et aussi parmi leurs descendants. On les qualifie de familles lépreuses , et le public évite toute liaison matrimoniale avec ces familles ainsi réputées. Néanmoins pour éviter à la population le spectacle des mutilations épouvantables, et non par crainte de la contagion, j’ai obtenu des autorités de défendre aux malheureux lépreux, — grâce à quelque redevance — la mendicité, soit aux portes des églises, soit dans les villages les jours de fête où les lépreux dépêchaient les plus hideusement estropiés pour susciter la compassion. En un mot je ne doute point de l’hérédité de la lèpre, et je n’ai jamais constaté un seul exemple de contagiosité. Ce sont là les conclusions inférées de plus de 4o années d’études sur les lépreux de l’île de Mitylène Autrefois la lèpre était très commune à Lesbos (Mitylène). Il y avait quatre léprochoris, poursuit le Dr Répanis, aujourd’hui, il n’en reste qu’un seul près de Plomari. Autrefois il hébergeait ioo de ces malheureux; il n’en reste que 4o aujourd’hui. De tout temps les hommes furent plus nombreux et vécurent moins que les femmes qui peuvent atteindre un âge bien avancé. La lèpre diminue donc progressivement, grâce à l’amélioration des conditions de la vie du peuple, et de l’hygiène. On leur défend aussi, autant que possible, de se marier et de procréer des lépreux bien que la stérilité soit la règle tant chez les hommes que chez les femmes, lorsque la maladie est avancée. De plus, les familles saines refusent bien plus aujourd’hui qu’autrefois toute alliance avec des descendants des familles qui comptaient ou comptent des lépreux dans leurs rangs, et qu’on montre du doigt.
Le Dr Répanis, dans sa pratique, de près de 4o ans, a vu la lèpre sauter une, deux et trois générations. Quant à la contagion, dit-il, je n’ai pu la constater autour des lépreux lors même que leur lèpre était ouverte, avec ulcères, fonte de tubercules et suppurations abondantes. Des femmes ne voulant pas abandonner leurs maris sont entrées avec eux dans les léprochoris où elles ont continué leur vie maritale pendant des années sans être atteintes. Il en est de même des aumôniers des léproseries. Il m’a cité nommément bien des familles et des prêtres qui furent dans ce cas. Il a observé, ainsi que son confrère le Dr Sifnéos, que certaines familles sont décimées par la lèpre et la tuberculose en même temps. Les uns de leurs membres sont victimes de la première et les autres de la
seconde. Les lépreux miséreux vivent d’aumônes. Le bien regretté gouverneur Fahri bey, que j’ai connu autrefois à Paris, à l’ambassade ottomane dont il était second secrétaire, a déployé, lorsqu’il était gouverneur de l’île, beaucoup de zèle pour construire une léproserie avec séparation des sexes. On devait accorder à ces malheureux tous les soins que leur triste sort exige, en les empêchant de mendier et d’exhiber publiquement leurs mutilations et leurs ulcères infects ; mais la mort l’a enlevé avant qu’il ne pût réaliser son projet si humanitaire !
Le Dr Djaneti exerce dans la ville Ayiasso, située à 4 heures de la ville de lépreux, Plomari. La population est de 7000 habitants. Il n’y a aucun lépreux actuellement (1 900), bien qu’en communication continuelle avec Plomari foyer de lèpre. Voici l’histoire, en quelques mots, des deux derniers lépreux qu’il a soignés, il y a une dizaine d’années. E..., marié et père de trois enfants, devint lépreux à 3o ans. La sœur de son père était lépreuse. E... continua à vivre chez lui au milieu de ses parents et de ses compatriotes pendant plus de 20 ans, sans contaminer personne. Il décéda en 1895, laissant deux filles et un fils qui restent toujours indemnes. Une famille d’Ayiasso adopta une petite fille de la ville de Polycnite, dont le père fut lépreux. A l’âge de 12 ans elle fut atteinte de la lèpre. Elle continua néanmoins à vivre au milieu de la famille qui l’avait adoptée et en communauté avec tout le monde pendant 9 années, sans avoir transmis la lèpre à personne. Il n’y a pas de cas de lèpre à Ayiasso.
Au congrès de dermatologie et de syphiligraphie tenu à Paris en 1889, j’ai communiqué un travail sur la lèpre à Mitylène, l’ancienne Lesbos. En voici un résumé succinct. La population de l’île est de 120000 âmes environ, dont iôooo Musulmans, parmi lesquels il n’y a pas un seul lépreux; ce que j’attribue à leur bonne hygiène: propreté du corps et abstinence d’aliments salés, putrides (kaviar rouge, (tarama), poissons salés, huile rance) et d’alcools, toutes causes prédisposantes dans une localité lépreuse. La lèpre sévit presque exclusivement dans certains villages, et respecte d’autres voisins de ces derniers. Elle ne se rencontre pas dans la capitale dont les habitants vivent dans d’excellenles conditions hygiéniques à tous égards.
C’est la ville de Plomari qui a surtout le triste avantage de
LA LÈPRE A L’ILE DE CHIO
compter le plus grand nombre de lépreux. Cette ville est extrêmement sale, dégoûtante, infecte, malgré sa belle situation. Les égouts ouverts serpentent dans tous les sens remués continuellement parles grouins de troupeaux de porcs. Les lépreux y ont fondé, il y a plus de deux siècles, un village nommé Rahis et s’y logent dans d’abominables cabanons. Néanmoins leur nombre diminue. Autrefois on en comptait plus de ioo; tandis que lors de notre voyage à Mitylène il n’y en avait qu’une cinquantaine. Les lépreux se marient et vivent même en concubinage. Si la mère seule est lépreuse les enfants ont plus de chance de devenir lépreux que si le père seul est atteint. Si tous les deux géniteurs sont lépreux, cette mauvaise chance augmente. Le peuple appelle la lèpre tubéreuse, lèpre femelle, et la tropho-nerveuse, lèpre mâle. Les lépreux tropho-névrotiques peuvent atteindre une extrême vieillesse.
Bien que les Drs Perroti, Bargigli, Saltas, Sifnéos, Répanis, Cazas, qui exercent depuis nombre d’années à Mitylène, n’admettent pas la contagiosité, le peuple craint jusqu’à un certain point la transmission de la maladie par le contact. Aussi, pour toute éventualité, dès qu’on a soupçonné quelqu’un d’être lépreux, le peuple, sans s’adresser à un médecin, pas même à l’autorité, pourchasse brutalement le malheureux avec des pierres et des huées, comme une bête fauve, jusqu’au plus proche léprochori (village de lépreux) ou bien jusqu’à la montagne où il l’abandonne à son malheureux sort, parfois sans gîte, sans ressource, se souciant peu de son avenir.
Un prêtre demeure dans chaque village de lépreux dont ii partage la vie. Jamais aucun de ces aumôniers n’a eu le sort du père Damien.
La lèpre àl’île de Chio. — Les Ghiotes sont des descendants de Sémites.
Le mot Chio veut dire en Syrien, Mastic (Maan^vj), selon un enfant savant de cette île, Vlaslo, qui publia, en i84o, une histoire pleine d’érudition sur sa patrie. Or la première origine de sa population est sémitique. Cependant, Hérodote, 1171, Pausanias (vii, 4) et Strabon (xiv, 637) croient que ses premiers habitants étaient les Cariens et qu’ils étaient parents des Lélèges venant d’Asie, ancêtres également des Cariens, mais, les Cares ne sont allés à Chio qu’à 1 5oo avant le Christ.
Zambaco. Anthologie. 33
Les Phéniciens et les Syriensles avaient précédés de plusieurs siècles.
D’ailleurs les Gariens étaient d’origine sémitique selon Waddington, ainsique les Paphlagoniens. La Lycie, la Pisidie et la Gilisie au sud du Taurus, furent aussi abordées par les Sémites. Les Phéniciens propagèrent partout la race sémitique (Maspéro).
Vlasto, Ghiote lui-même, dit dans son livre à la page 3, que selon Bocharte, les premiers colons de Ghio ont été Phéniciens (Geog. sacra, p. 4i3). Les Gariens n’occupèrent l’île que postérieurement aux Sémites syriens.
Les Grecs désignaient l’ile de Ghio par le nom d’ophiousa (0910 uc?a) de ce qu’elle était remplie de fauves dont la débarrassa — selon la légende indiquée par Isidore — le grand chasseur Orion que Diane changea en constellation. Mais ce sont là des assertions légendaires. Plus tard Pile de Ghio fut unie à celle de Grète (Diodorede Sicile, tom. I, p. 39 édition Wessel).
Radamanthe et Minos, le Phénicien, ayant purgé la mer Egée des pirates, nommèrent des roitelets à plusieurs îles. Et le fils d’Ariadne, buveur de vin (oLotuuov) conduisit à Ghio une colonie crétoise. Il enseigna aux Chiotes la culture de la vigne et la fabrication du vin. Mais les Grétois eux-mêmes étaient mêlés aux Sémites et leur roi Minos était Phénicien. Ge n’est que plus tard, encore une fois, que vinrent les Cariens et les Abantes. D’ailleurs Grète reçut une importante colonie phénicienne. Or les Phéniciens y avaient précédé tous les autres peuples et inspirèrent aux Chiotes sémites la piraterie, l’amour du commerce et l’idée d’établir partout des comptoirs jusqu’en Chine et les Indes, habitude persistante encore de nos jours.
En Turquie, faute de code Napoléon tous les judaïsants tripoteurs lancent des affaires véreuses, dépouillent les gogos et acquièrent des fortunes scandaleuses impunément. Il y a quelque 60 ans on exerçait encore à Galata une lucrative industrie, celle d’alléger les pièces d’or en les trempant dans l’eau régale (Kiezab souyou, à Khaviar Han).
En 1001 avant le Christ, les Chiotes commencèrent à avoir de nombreux esclaves, des ilotes qu’ils employaient dans la marine et pour la culture. C’étaient des barbares ou des juifs achetés à l’île de Délosoù se tenaient de grands marchés. Ges esclaves se sont souvent révoltés avec succès contre les indigènes. Succédant aux Phéniciens dont ils étaient les
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descendants les Chiotes ont suivi la même carrière. Ils voyageaient sur le littoral de l’Asie et de l’Europe, au pont Euxin, en Egypte, à Tyr, Sicile, Sardaigne et Marseille ; ils faisaient même le commerce delà pourpre. Lorsque Alexandre, après avoir vaincu les Perses, voulut habiller en rouge pourpre ses généraux, il s’adressa à Pile de Chio pour s’en procurer. Sur plusieurs monnaies antiques de Chio figurait le Sphinx , symbole des Phéniciens, un vase, un cep de vigne ou seulement la lettre y, le Hi des Grecs.
Le commentaire d’Aristophane accuse les Chiotes de faire des fausses monnaies (Vlasto, p. 43). Ilo^yjv y àç:sïXss toD (Sioy xi6Sy)x(xv, dit Evelpides. On appelait y,i'68ï]Xa les monnaies frappées parles Chiotes, et souvent on échangeait la lettre y, en y et l’on désignait les pièces chiotes sous le nom de yifâ yjXoc. Les Athéniens refusaient les monnaies de l’ile de Chio (y/loq) sur lesquelles figurait la lettre et qu’ils désignaient sous le nom ytâlr^ky..
Le fameux dictionnaire grec de Gazi dit au mot xfôÎYjXoç : selon Eustathios (o5o T. 38, p. 1 463), ce mot est dérivé des monnaies faussées des Chiotes dénommés xiô&qXoç. Les Athéniens plaçaient sur leurs monnaies fausses la lettre y , pour les distinguer des pièces de bon aloi.
D’ailleurs le Phénicien Cadmus transporta la même enseigne, le Sphinx, à Thèbes et les Athéniens la placèrent sur le casque de Minerve, comme symbole de sagesse et d’industrie.
Alexandre le Grand visita File de Chio, se rendit au tombeau de Sklérion qui fut roi de File (ioo ans avant la guerre de Troie) et père de la belle fille (euyLop<p( a), et il prit ses armes.
Le sémitisme des habitants de File de Chio fut renforcé plus tard, Fan 12 avant le Christ, par le roi des Juifs Hérode le Grand qui y demeura et répara les dégâts occasionnés par Mithridate.
L’an 70 après le Christ, File fut soumise aux Romains par Vespasien. Plus tard, une colonie de Juifs vint aussi s’établir à Chio. C’était vers les premiers siècles de l’ère chrétienne. Ces Juifs ont adopté le christianisme et la langue du pays, c’est-à-dire le grec. Ils renforcèrent ainsi l’élément sémitique. C’est de celle colonie que descend la bourgeoisie actuelle et les membres du haut commerce. La physionomie, le crâne, anthropologiquement et au moral, le caractère, leur
grande habileté à brasser les affaires financières, plaident aussi en faveur de leur ascendance sémitique ainsi que leur âpreté au gain et leur poltronnerie universellement admise. Renan a dit, à propos des Sémites en général : J’ose dire qu’il n’y a pas de race plus reconnaissable et qui porte plus notoirement sur le front son air de famille (ffist. génér. des langues sémit., page 44). Ce sont surtout les Chiotes de la ville, de la cité, qui offrent cet ensemble de traits caractéristiques de la race juive. Leur crâne dolicocéphale est celui des anciens Hébreux, non des Néo-Juifs, sur lesquels nous avons suffisamment insisté. Que l’on compare leur crâne à celui des Albanais, des Epirotes et des autres Hellènes qui sont les vrais descendants des Pélasges, tous brachycéphales, et l’on sera frappé de la différence.
Selon Retzius, Gratiolet, Lagneau... les crânes des anciens grecs présentaient deux types. Ceux qui descendaient des Pélasges et des Doriens étaient, et sont encore, brachycéphales ; tandis que ceux qui sont dolicocéphales descendent des Sémites, les Phéniciens et les Juifs. Les statues grecques antiques même présentent ces deux types. Vénus de Chypre était dolicocéphale, Jupiter, Hercule sont brachycéphales. Quelques insulaires grecs, issus des colonies antiques phéniciennes ont le type juif. Outre le type des Chiotes, la persistance de la lèpre morbus phenicicus dans leur île, témoigne de leur hérédité phénicienne et juive. Homère, né à Smyrne, se fixa à Chio où il se maria, il serait compatriote de l’auteur phénicien Sanchoniaton. S’il est certain que les Cares ou Cariens sont des descendants des Aryas, il est aussi incontestable que les premiers habitants de la côte de l’Ionie et des îles se sont mêlés aux Sémites phéniciens, disent Hérodote et Strabon.
En i4i3 Mahomet Ier expulsa les dominateurs français. Plus tard les Génois s’emparèrent de l’île et établirent la domination des Justiniani qui construisirent des monastères, des palais, des hôpitaux et des cabanons pour les lépreux.
Le judaïsme y fut toujours prédominant, à tel point que, sous les Justiniani, le drapeau qui flottait sur la haute tour — ayant à son milieu la croix rouge de Saint-Georges — était offert chaque année par les Juifs qui le confectionnaient à leurs frais. Ceux-ci portaient jusqu’à la conquête par les Turcs, un bonnet jaune distinctif.
En 1694. une flotte vénitienne arracha l’île aux Turcs.
LA LÈPRE A L'ILE DE CHIO
Hassan Pacha leur remit la citadelle, à condition que la garnison en sortirait avec armes et bagages, et que tous les esclaves — parmi lesquels les Juifs et les renégats étaient nombreux — seraient rendus à la liberté. Nouvel amalgame de la population avec les Sémites. Or la lèpre a dû faire son introduction à Chio avec les Syriens et les Phéniciens, dès la plus haute antiquité. Mais la première léproserie, dite aghia ypacoï (ày(a 67ca/.0Yj), fut fondée par les Justiniani. C’est celle qui existe encore aujourd’hui et que nous avons trouvée assez bien organisée, en 1892, grâce aux offrandes des négociants chiotes établis dans toutes les villes commerciales de l’ancien et du nouveau continent qui n’oublient pas leurs frères lépreux de la patrie. Cette léproserie se trouve à une heure de distance de la ville environ, dans une étroite vallée. Bien que la lèpre régnât dans toutes les îles de l’Archipel dès la plus haute antiquité, la première léproserie fut celle fondée à Chio, dit Howard, dans son voyage aux Cyclades au xvme siècle, et il ajoute n’y avoir rencontré que celle-ci.
J’ai pu constater de visu le grand nombre des lépreux de l’île de Chio où la maladie fait des nombreuses victimes encore. La léproserie, dont nous avons déjà donné une description détaillée dans notre livre Voyages chez les lépreux (Masson, Paris), ne renferme d’une manière isolée que les lépreux déformés, hideux, qui affectent désagréablement la vue du public. Mais en ville circulent beaucoup de malades dont la lèpre n’a pas encore rendu hideuse la figure et qui sont, ignorés par la population ; mais reconnaissables par le léprologue qui pose facilement son diagnostic, à la vue de cette physionomie spéciale, étrange des premiers stades, avec gonflement, quasi myxœdémateux ou érysipélateux, raréfaction des sourcils et delà barbe, le luisant des yeux, etc., pour la forme tubéreuse; et pour la tropho-nerveuse, la rétraction débutante des auriculaires, la légère atrophie des interosseux des mains, la paralysie des muscles orbiculaires... signes suffisants pour asseoir le diagnostic même à distance, principalement dans un foyer de lèpre. Tous ces lépreux débutants circulent librement partout et sont même reçus pour des maladies intercurrentes dans les hôpitaux ordinaires dontles médecins, peu soucieux d’étudier la lèpre, la méconnaissent et l’ignorent absolument. Nous avons été témoins personnellement de tels faits.
A une époque plus proche de nous, un Chiote nommé Mouzala, grand philanthrope, répara la léproserie, construisit des maisonnettes et une église dédiée à la Vierge. Plus tard la ville fut obligée d’augmenter le nombre des cabanons et d’établir de petits jardins que les lépreux cultivaient eux-mêmes, au nombre de 3o dont 12 pour les femmes. C’était une occupation et une petite ressource pour les lépreux. En plus,, la léproserie possédait une autre église dédiée à saint Lazare, à l’instar de celles de la Palestine établies dès le ive siècle et en mémoire du saint qui était lépreux ou syphilitique ; question discutable pour la science qui penche plutôt vers la seconde probabilité. Cette léproserie était si bien tenue, les malheureux lépreux y étaient si confortablement hébergés qu’elle attirait tous les parias congénères de toutes les Cyclades, principalement ceux de Mitylène, qui la préféraient à la leur. La lèpre étant considérée comme incurable, aucun médecin attitré n’était attaché à l’établissement. Ce n’est que pour les maladies intercurrentes qu’un Esculape visitait la léproserie. Une Epitropie composée de quatre membres surveillait la gestion de l’établissement; ce qui continue encore. Les dépenses monteraient actuellement à dix-sept mille piastres par an, que l’on se procure grâce aux offrandes des âmes charitables. En outre, chaque lundi, un lépreux des plus impressionnants, des plus horriblement mutilés se rend partout chez les habitants et exhibe ses hideurs pour exciter la commisération. Les personnes compatissantes offrent un pain, ou bien son équivalent en argent. Cette tournée est également permise pendant les grandes fêtes.
Pour ne pas exciter les passions par les terribles souvenirs de la destruction de l’île de Chio par les Turcs en 1821, — que le célèbre peintre Eugène Delacroix a Fixée sur la toile d’une manière si vivante, par son immense talent (galerie de Versailles) — nous ne dirons rien des scènes terribles qui eurent lieu alors sans ménager même les misérables lépreux !
Le Dr Constantinidés exerce à l’île de Chio, dont il est originaire, depuis plus de 4o ans. En sa qualité de médecin de la municipalité et se trouvant à la tête d’une grande clientèle, il Fixa depuis longtemps son attention sur la lèpre qu’il a étudiée scrupuleusement et qu’il connaît parfaitement. Je me suis adressé à ce distingué confrère pour avoir des renseignements puisés dans sa grande expérience, car ma rapide visite des
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lieux ne m’a pas permis de me livrer à des longues investigations. Il répondit avec empressement à ma demande en m’envoyant deux mémoires remarquables résumant ses études, dont je me bornerai à transcrire ici les passages les plus importants.
Pour ce qui concerne la contagiosité , mon distingué confrère s’exprime comme il suit. La lèpre fut considérée par la population de Chio , tantôt comme éminemment contagieuse, tantôt comme non transmissible par le contact, par la vie en commun, par le mariage même.
La confusion de la lèpre avec la syphilis entraîna des erreurs qui ont faussé l’opinion publique et même les croyances des médecins.
Pendant le dernier siècle (le xixe), la majorité, se fondant sur des observations nombreuses et méticuleuses concernant surtout la vie maritale des lépreux qui n’ont jamais contaminé le conjoint sain, considérait la lèpre comme non contagieuse. Mais la découverte du bacille spécial de la maladie par Hansen et les théories si affirmatives des microbiologistes — - que toute maladie microbienne est fatalement contagieuse — ébranlèrent les convictions séculaires, et le doute naquit dans l’esprit de tout le monde, on commença à prendre des précautions, pour toute éventualité. Cependant depuis 4o ans, aucun des savants microbiologistes n’a pu cultiver le bacille de la lèpre, ni transmettre la maladie par inoculation aux animaux, deux épreuves qui sont toujours positives pour toutes les maladies microbiennes contagieuses. Je dirai même plus, les inoculations entreprises sur l’homme sont toujours demeurées négatives. Ce que les cliniciens attentifs et scrupuleux constatent, c’est que la lèpre est une maladie familiale, héréditaire et qu’elle se propage par la venue au monde d’enfants issus de parents lépreux. Je connais et j’ai suivi pendant de longues années des lépreux vivant au milieu de leurs familles et de leurs amis, sans la moindre précaution, même avec leurs conjoints lépreux avérés, ulcérés, estropiés qui sont morts entourés des soins les plus dévoués pendant 5, io, 20 ans, sans que personne fût contaminé, pas même l’associé par les liens matrimoniaux, et lors même qu’il y a eu progéniture. Après avoir été témoin de plusieurs exemples de cette nature, sans un fait positif, je ne puis que nier la contagion de la lèpre, du moins dans l’île de Chio où je l’observe depuis tant d’années
Je dirai même plus : tout le monde a accusé les croisés d’avoir transmis la lèpre en Europe, qu’ils avaient contractée aux lieux saints. Or il y a là une double erreur : D’abord la lèpre existait en Europe bien avant la première croisade. De nombreux documents en témoignent. Puis est-on bien sur que la maladie, soi-disant si contagieuse des croisés, se transmettant rapidement par le simple contact, par les outils de table, par le baiser et surtout par le coït, est-on sûr que cette maladie si facilement et presque fatalement transmise, était bien la lèpre? Dans tous les cas elle a changé d’allures depuis ces vieux temps ; et notre lèpre ne se comporte nullement de cette façon. Qui est-ce qui a vu la lèpre contractée par des relations sexuelles évoluer rapidement et infecter la pureté de l’innocence en quelques semaines, en quelques jours? Les contagionnistes les plus ardents assignent à la lèpre une incubation de plusieurs années, de 5, de io ans, de 3o même !
On se trouve dans le plus grand embarras devant une argumentation, si documentée, d’une logique si serrée ; et je cède la parole, pour y répondre, aux ultra-contagionnistes dont les théories bouleversent la mentalité de ceux qui n’ont pas suivi cliniquement les lépreux, et qui se battent contre des ombres qui fuient devant la réalité. Je passe donc la parole aux contagionnistes intransigeants. C’est à eux à répondre et à opposer des observations cliniques aux innombrables faits étudiés et produits par les praticiens qui ont étudié la lèpre sur les malades et non dans les laboratoires, et par induction.
Le Dr Constantinidés a remarqué que la lèpre diminue à Chio, bien qu’abandonnée à elle-même, par suite de l’amélioration des conditions hygiéniques, delà propreté, de l’aisance et d’une nourriture saine qui n’altère pas l’état du sang et les humeurs au point de favoriser le développement des maladies cutanées. Il attache de l’importance aux causes secondes qui contribuent dans les localités lépreuses, et lorsqu’il y a hérédité, à la manifestation de la lèpre, telles que la misère, la saleté, les aliments corrompus, putréfiés (poissons secs ou en saumure), l’alcool, etc. « Bien que je n’aie jamais vu que la vaccination ait communiqué la lèpre, je me garde de puiser chez un lépreux du vaccin pour inoculer un enfant, dit notre distingué confrère, et je ne puis qu’applaudir à sa manière de faire; quand ce ne serait que pour éviter aux parents toute
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raison d’inquiétude. » Dans un mémoire plus récent, notre distingué confrère, le Dr Constantinidés, revient sur l’hérédité de la lèpre. Pour faire crédit valable, dit-il, aux recherches entreprises sur l’hérédité, on doit scruter attentivement et patiemment dans les secrets des familles et remonter tout au moins à quatre générations, ce qui n’est pas chose facile. Il a pu se procurer quelques renseignements de cette importance sur un certain nombre de cas. Les médecins des îles de l’Archipel grec sont bien placés pour élucider la question, exerçant dans des localités bien circonscrites. Presque isolés sur leurs rochers, les habitants se marient, en général entre eux et leurs généalogies peuvent être suivies ; elles sont connues partout le public. Les archives des villes et les gérontes fournissent des renseignements précis. Les médecins sont on ne peut mieux placés pour pénétrer dans les secrets des familles qui leurs confient leurs affaires les plus intimes avec sécurité. Car ils gardent le secret professionnel et ne livrent pas à la glose publique ce qu’ils connaissent grâce à leur sacerdoce. Leurs indiscrétions feraient le plus grand tort à leurs clients et à eux-mêmes.
En 1870, les habitants de Yolisso, une des villes principales de l’île de Chio, voisins d’un village occupé presque exclusivement par des lépreux se sont exaltés contre ces malheureux et se mirent à les persécuter de ce qu’un de ces malades avait vendu des œufs à une famille saine. Jusqu’alors on tolérait partout les lépreux grâce à leurs liens avec des familles notabl es. D’ailleurs ceux-ci évitaient, autant que possible, de se mêler au public. Mais à la suite de l’incident des œufs, les notables habitants du village s’adressèrent aux autorités réclamant l’expulsion sévère des lépreux et leur isolement effectif. Le Dr Constantinidés, médecin en chef de l’hôpital de l’île et de la municipalité, fut chargé officiellement d’une enquête à laquelle il se livra dans les meilleures conditions possibles, aidé parle gouvernement et parla population.
Yolisso occupe une situation pittoresque ; la végétation des environs est d’une grande beauté, la ville compte 4oo foyers. Elle est voisine du village Papatréha, patrie du littérateur Coray. Tous les habitants de Yolisso passent leur vie dans le dolce farniente, pratiquent la xéro-phagie et ne se nourrissent que de poissons salés, presque toujours en putridité, ils trempent toujours leur pain dans la saumure infecte de ces pois-
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sons corrompus. Volisso fournit des mendiants à tout l’Orient. C’est l’industrie du pays. La plupart des habitants s’expatrient, mènent une vie aventureuse et dégoûtante, se livrent à leur métier en famille : père, mère, enfants de tout âge implorent dans les rues de la capitale de la Turquie et dans les villes principales en molestant les passants et demandant avec importunité la charité publique, couverts de haillons et dans une saleté sordide. Après avoir ramassé un modeste pécule, ils retournent chez eux et mènent la vie de rentier. Parfois les parents estropient leurs enfants pour mieux invoquer la commisération. Parmi ces hordes de vagabonds infestant Constantinople, nous avons découvert quelques lépreux. Les rues de Yolisso sont d’une saleté indescriptible ; les égouts y coulent en serpentant, des troupeaux de porcs grognants grouillent et furètent continuellement dans les détritus immondes. L’hiver, on massacre ces animaux engraissés dans les égouts, on les sale ou on les fume et le peuple en fait sa nourriture en l’associant aux poissons en putridité.
Il y a quelques années, la lèpre y devint si commune, que l’on évaluait la proportion de ses victimes à i5 pour ioo habitants. Lorsqu’elle avait déformé hideusement la figure, ulcéré et mutilé les membres, ces déshérités partaient pour l’étranger ou bien s’isolaient dans leur léprochori (village de lépreux). Les débutants continuent à circuler partout librement. Depuis bien des années on ne pouvait contracter mariage, à Yolisso, qu’en produisant un certificat médical attestant l’intégrité des futurs; sans cela l’église, de son côté, interdisait la bénédiction nuptiale. Néanmoins il y avait des accommodements même avec le ciel. Les riches enfreignaient les lois cosmiques et spirituelles, de façon que ces interdictions sont tombées en désuétude, par inobservation.
La mission dont je fus chargé par le gouvernement, dit te Dr Constantinidés, je l’ai remplie très consciencieusement. Elle dura plus d’une semaine, devant les doyens d’âge de Yolisso. J’arrivai, non sans difficulté, à remonter l’arbre généalogique des familles lépreuses, aidé par les assistants et par les archives, jusqu’à la troisième et la quatrième génération. Je constatai ainsi d’une manière inéluctable la transmission de la lèpre héréditairement dans la succession des familles. Aulrefois il y avait aussi un léprochori à Mastihora, entretenu par la municipalité, on n’en voit aujourd’hui que les ruines.
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Les lépreux recourent à toutes les supercheries pour donner le change et éviter de figurer sur la liste officielle des éléphantiasiques. Quelques-uns se faisaient saigner préalablement pour combattre l’expression congestive de leur figure trahissant la maladie ; d’autres soutinrent sous serment que leurs ulcères n’étaient que la conséquence de traumatismes accidentels, ils essayaient d’esquiver leur inscription sur la liste des victimes du fléau. Ce fut une véritable perquisition qui démontra l’hérédité de la maladie et permit de remonter jusqu’à la 4e génération. Parfois, la maladie sautait des ancêtres aux petits enfants en respectant les géniteurs directs. L’hérédité de la lèpre fut ainsi péremptoirement prouvée. Ainsi le Dr Gonstantinidés parvint dans cette enquête, à prouver l’hérédité familiale. licite, dans l’intéressant mémoire qu’il nous a remis, des faits très concluants qu’il serait oiseux d’insérer ici. Plusieurs de ses malades témoignent de la survi vance de l’hérédité familiale jusqu’à la 4e génération, mais, heureusement, cette hérédité n’est pas fatale. Elle se manifeste chez un ou deux descendants de parents lépreux et souvent en sautant une et parfois deux générations.
Les chiotes Ralli-Brothers, grands négociants établis aux Indes ont envoyé une grande quantité d’huile de chaulmoogra et un mémoire indiquant son mode d’emploi qui produisit des résultats bienfaisants aux Indes. Le Dr Constantinidés employa cette huile chez plusieurs lépreux et dirigea personnellement les expériences de cette cure. Les doses ont été de quelques gouttes à trois drahmes à l’intérieur, avec onction simultanée de tout le corps tous les deux ou trois jours. Les résultats de cette thérapeutique ont été souvent très satisfaisants. Les tubercules étaient heureusement influencés, principalement si l’éruption était récente. Ces lépromes disparaissaient ou bien ils se ramollissaient, suppuraient et se vidaient laissant à leur suite des taches plus ou 'moins colorées. Notre confrère observa, parfois, la congestion des poumons et des hémoptysies survenant à la suite de l’administration prolongée du chaulmoogra, et parfois une légère albuminurie. Il employa aussi les injections sous-cutanées de chaulmoogra avec autant d’insuccès que tous les léprologues (Voir le rapport fait à l’Académie sur ce sujet par le Dr Hallopeau). D’ailleurs nous avons vu nous-même, le malade plusieurs mois après le tapage fait autour de la guérison du Dr Tourtoulis, du Caire. La lèpre
avait continué à évoluer comme toujours. Le sujet devint léonin hideux, traîna sa misérable existence de plus en plus lamentable, et finit par succomber à la lèpre comme la plupart de ses congénères. Sa guérison fut fictive, on s’était trop pressé à l’annoncer au son des fanfares et des tambours.
Le Dr Gonstantinidés a vu plusieurs lépreux tubéreux améliorés par l’usage des bains sulfureux d’Hypatie (Grèce), la bonne diète alimentaire et les grands soins hygiéniques. Nous sommes heureux de trouver ainsi la confirmation de nos observations.
Voici ses conclusions : De tout temps il y a eu deux camps, celui de la contagiosité et celui de la non-contagiosité de la lèpre; presque tous les auteurs admettaient l’hérédité. Mais depuis la découverte du bacille de Hansen, en appliquant à la lèpre les lois générales de la microbiotie, on exclue complètement l’hérédité et l’on s’efforce de tout expliquer par la contagion. Quoi que l’on fasse et que l’on dise, les plus belles théories ne sauraient annuler ce que la clinique a montré à nos prédécesseurs et ce que l’observation longue et suivie des malades enseigne à ceux qui ont consacré le temps nécessaire à l’étude de la lèpre, maladie très lente, en général, à évoluer et apparaissant dans les lignées faméliques parfois avec des interruptions et des sauts d’autant plus difficiles à dépister que les sujets et leurs familles ont tout intérêt à dissimuler la vérité, à tromper le médecin, afin de se laver de toute tache originelle.
Le Dr Gonstantinidés finit son intéressant et bien documenté mémoire par une phrase officielle de son maître, le Pr Béhier : La mode en médecine dépasse celle qui entraîne les femmes qui suivent servilement sans la juger celle des fantoches. Or il est partisan fervent de l’hérédité. Vu sa longue pratique dans un foyer actif de la lèpre, on ne saurait nier qu’il est bien qualifié pour porter un jugement sur la marche de la maladie dans le champ où il l’a observée.
Le Dr Livanidés, originaire de Ghio, a fait de nombreuses publications sur la lèpre endémique dans sa patrie. Ses études, poursuivies sur les lieux mêmes, ont paru dans les journaux grecs, médicaux et politiques pour calmer la panique terrible déterminée par la conférence de Berlin, qui a retenti même en Orient, et rendit la vie des lépreux affreuse par la répugnance et la persécution cruelle dont ils furent l’objet,
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consécutivement au règlement draconien édicté par cet aéropage. Le Dr Livanidés cite dans ses travaux nombre d’observations détaillées qui rendent l’hérédité incontestable. Parfois la lèpre fut transmise du père au fils et de celui-ci à tous ses propres enfants. Heureusement cette hérédité atteignant tous les enfants elles petits-enfants d’un ancêtre lépreux sont fort rares. En général la majorité des descendants d’un lépreux restent indemnes. Parmi les observations que ce laborieux confrère a citées, je choisis les suivantes : G... eut, 3o ans auparavant, sa mère lépreuse. Celle-ci eut trois enfants, deux fils et une fille. Le fils aîné fut atteint de la lèpre mutilante qui fit tomber six doigts; il vend de la gomme Mastic dans les rues d’Athènes, prétextant que ses mains furent accidentellement brûlées. La fille mourut dans la léproserie de Chio. Mariée à neuf ans, avant l’apparition de la lèpre, elle eut deux fïll es dont la cadette devint lépreuse à i5 ans; elle mourut aussi dans la léproserie. L’aînée mariée depuis 20 ans est indemne ; mais un de ses enfants, une fille âgée de i5 ans, présente déjà les premiers signes de la lèpre. Le Dr Livanidés ajoute avoir souvent vu la lèpre sauter des grands-parents aux petits-enfants, en respectant la génération intermédiaire, et parfois même deux générations. D. Chiote abandonna sa femme et ses deux enfants mâles, et se rendit à Constantinople. Sa femme ainsi abandonnée s’amouracha d’un lépreux qui succomba, plus tard, à la léproserie. De cet amant lépreux naquit une fille, qui devint lépreuse et fut élevée néanmoins avec ses deux sœurs utérines, les filles légitimes de la mère. Celles-ci restent indemnes. Le Dr Livanidés dit avoir vu plusieurs faits pareils à Chio où il connaît presqu e tous les lépreux, même ceux qui vivent dispersés dans les diverses villes et villages. Est-il possible, dit-il, de rejeter l’hérédité que tout le monde admet pour les maladies nerveuses, l’épilepsie, l’aliénation mentale, hystérie, etc.
L’île de Chio, si belle comme nature, si bien cultivée, si malheureuse dans son histoire, autrefois brillante, formant un royaume qui envoya une flotte de galères à Athènes pour combattre Xerxès, n’a aujourd’hui que 65 000 habitants, parmi lesquels un petit nombre de Musulmans renégats, et quelques Juifs. Le climat est renommé pour sa beauté; il est tempéré. Tous ses villages sont situés sur des montagnes ou à demicôte de celles-ci. De sorte que Ton est surpris de voir la lèpre
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y régner endémiquement. On doit chercher les causes de la fréquence de la lèpre endémique dans la manière de vivre de ses habitants (du peuple) hostiles aux règles les plus élémentaires de l’hygiène.
La lèpre au Mont Athos. — Le Mont Athos est une montagne de la Turquie d’Europe, s’avançant dans l’Archipel. De nombreux couvents, peuplés de moines orthodoxes, exclusivement, en constituent l’ensemble de la population.
Telle est l’austérité de ces gens retirés de la société, qu’aucirne femme ne peut y pénétrer. Il y a plus; toute femelle d’animaux domestiques, vache, chèvre, poule... en est bannie, grâce à leur règlement inflexible qui ne plaide pas en faveur de la résistance de ces saints hommes aux plus abjectes tentations ! Ils n’ont pas confiance en eux-mêmes et craignent d’être scandalisés par les actes amoureux des êtres inférieurs ; ils consacrent leur temps à la prière et n’ont comme satisfaction que le produit de leurs vignes, qui coule en abondance. Néanmoins, ils méritent une bonne note. Ils accueillent les malheureux lépreux, les hébergent et les soignent avec dévouement ; les hommes uniquement, cela va sans dire ; il y a même deux prêtres lépreux.
L’institution monacale a un médecin attitré qui prodigue aussi ses soins aux misérables lépreux réfugiés à la Sainte Montagne. Un honorable confrère, le Dr Phanouriadès s’est beaucoup intéressé au sort de ces malheureux dont il eut cure au point de vue médical; il relevait même leur moral par sa parole consolatrice et compatissante. Nous lui devons les renseignements ici consignés. C’est près du couvent Iviron que sont établis ces lépreux de diverses provenances des environs, îles et Chersonèse; plusieurs de ces lépreux sont de l’ile de Thasos, foyer de lèpre.
A une distance de io minutes du couvent, les moines ont fait construire, il y a soixante ans, une léproserie où ces parias trouvent un toit et leur nourriture, bien que leur diététique et l’hygiène laissent beaucoup à désirer. Cet asile est une dépendance de l’hôpital, et coûte au monastère, annuellement, plus de 3o milles piastres (sept mille francs environ). La situation en est pittoresque; il est placé sur un monticule, entouré de beaux arbres séculaires et d’une vallée gaie, tapissée d’une végétation aromatique luxuriante, principalement de thym, qui embaume et masque les infectes exhalaisons de ces cadavres am-