LA LÈPRE EN BOSNIE ET L HERZÉGOVINE
animaux servant à l'alimentation. Et nous savons que c’est dans le sang que circulent les germes ou les spores d’un grand nombre de maladies infectieuses. La graisse, substance indigeste, notamment dans les pays chauds, est brûlée sur l’hotel des holocaustes. Celle des organes abdominaux qui entourent les ganglions lymphatiques souvent dépositaires de germes parasitaires, est aussi défendue. Si le poumon est adhérent ou s’il y a des boulons disséminés à sa surface, l’animal est impur. On doit l’insuffler sous l’eau ; et s’il offre une fissure, il est impropre à l’alimentation. Moïse a donc eu l’intuition prophétique des microbes et de leurs méfaits. La crainte des principes contagieux se retrouve dans l’hygiène des habitations. On lit dans le Lévitique: quand le propriétaire d’une maison aperçoit sur les murailles quelque chose qui ressemble à la lèpre, il en préviendra le prêtre qui ordonnera de vider la maison. Or il a été prouvé de notre temps en Allemagne et en Russie que les murs et les planchers pourris et sales recèlent les germes des maladies infectieuses en général. Moïse ordonnait de racler les murs couverts de taches, qu’il qualifie de lèpre, et de porter la poussière hors la ville. Enfin il prescrit les lavages après les exonérations. et le coït. Nos Israélites d’Orient, j’entends le peuple, transigent avec tous ces excellents principes. Ils sont sales chez eux, dégoûtants sur eux et se nourrissent d’aliments en décomposition (poissons, œufs, etc.). Aussi payent-ils cher toutes ces négligences. Et la lèpre héréditaire, atavique chez eux, trouve des conditions secondes très favorables à son développement. Nous terminerons ces remarques en disant que la religion musulmane et l’hébraïque prescrivent des soins de propreté que les pères des églises ont négligés, en alléguant que le corps, condamné à pourrir, ne réclame pas de telles assiduités que l’on doit exclusivement à la pureté de l’àme ; comme si la propreté du corps et la pureté des mœurs s’excluaient absolument. Les gens bien élevés n’ont pas besoin de décrets religieux pour être propres. Le chancelier Bacon, le grand philosophe anglais a dit : la propreté est, à l’égard du corps, ce qu’est la décence dans les mœurs. La propreté, la décence et les manières aimables sont les indices d’une âme sage. La malpropreté, la grossièreté et l’indécence décèlent une âme basse, stupide qui ignore ce qu’elle doit à elle-même et aux autres.
La lèpre en Roumanie. — La lèpre resta méconnue en Moldavo Valachie, la Roumanie actuelle, jusque dans ces derniers temps ; à tel point que le Pr Turnesco désignait la lèpre tuberculeuse sous la dénomination de syphilis tuberculeuse invétérée (Mémoire présenté à là conférence sur la lèpre, Berlin, 1896, par le Pr P. Pétrini, la Lèpre en Roumanie).
Cependant le Dr Schreiber, chef des travaux anatomiques des hôpitaux de Bucarest, fit en 1874 une communication à la Société de dermatologie de Vienne, sur un cas de lèpre constaté en Roumanie, que tout le monde considéra comme un cas isolé et d’origine étrangère. Il est donc évident que les nombreux lépreux indigènes de ce pays passaient inaperçus.
Lorsque je commençai mes recherches sur la lèpre à Constantinople, j’ai eu l’occasion d’y rencontrer un lépreux Roumain; j’en parlai au Dr Kalendero, mon regretté collègue de l’internat, professeur à la Faculté de médecine de Bucarest, et l’engageai à s’occuper de la question. Je suis content de l’avoir incité à cette étude, j’étais certain que la lèpre ne pouvait avoir respecté la Roumanie, lorsqu’elle a existé, depuis un temps immémorial, dans tout l’Orient. En effet Kalendero s’intéressa à la question et découvrit nombre de lépreux dispersés partout dans son pays. Depuis, il fît plusieurs mémoires dont quelques-uns ont été communiqués à l’Académie de médecine de Paris. Il établit que la lèpre n’était pas rare en Roumanie, bien loin de là. Il illustra même un de ses mémoires de nombreux dessins, comme pièces justificatives de la réalité qui était encore discutée par plusieurs de ses confrères compatriotes. Je suis loin de partager les idées de Kalendero, sur bien des points concernant la lèpre ; entre autres sur l’introduction de la maladie en Roumanie parles Cosaques et les Pahoütes de l’armée Russe, pendant la guerre russo-roumano-bulgaro-turque, la contagion excessive et l’appel par le vésicatoire aux bacilles spécifiques — lorsque la biopsie ne les décèle nulle part — à comparaître dans la sérosité de l’exutoire. Mais il â eu le mérite de prouver que la lèpre était assez commune dans sa patrie ; puisqu’il arriva avec ses collaborateurs à enregister 2o3 cas,, dans l’espace de quelques années; et il avoue que ce n’est pas là la totalité des sujets atteints. Ce qui est curieux, c’est qu’au lieu de reconnaître le fait certain que la lèpre passa inaperçue et méconnue jusqu’à lui et
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ses contemporains, partant d’un point faux, savoir que la Roumanie était absolument indemne avant la guerre russo-turque^ il en proclame la grande contagiosité ; puisque, dit-il, dans l’espace de quelques années, elle a fait tant de victimes ! Son argument manque de base. On ne saurait accuser la Russie d’avoir introduit la lèpre en Roumanie, puisqu’elle y existait et que les médecins y exerçant, les professeurs même la prenaient pour de la syphilis.
Cependant, à la page 9 de son intéressant mémoire, le Pr Pétrini dit en toutes lettres : Les recherches de Kalendero et les miennes m’autorisent à admettre que la lèpre existait dans notre pays avant l’année 1877. D’après une enquête du service sanitaire, on avait constaté des lépreux pendant le premier quart du xme siècle.
Le Dl Pétrini veut absolument que la lèpre fut introduite dans son pays par les étrangers et il accuse tour à tour la Turquie* l’Archipel, la Russie et la Bulgarie.
Le Dr Pacouraro soutint à la Faculté de Médecine de Bucarest, en 1887, sa thèse inaugurale ( Quelques mots sur la lèpre, Progrès Médical Roumain, 2 avril 1887), rédigée sous les conseils du Pr Kalendero. Ses recherches anatomo-pathologiques ont été faites dans le laboratoire du Pr Pétrini.
Le Pr Pacouraro reflète les opinions de son maître Kalendero. Il est contagionniste et attache peu d’importance à l’hérédité. Cependant bien qu’il ait suivi nombre de lépreux dans la division nosocomiale de Kalendero, il n’étaie pas ses idées sur des faits probants. Ce qu’il y a à retenir dans ce travail, c’est que la lèpre paraît présenter en Roumanie des prodromes accentués : La fièvre revêt parfois la marche intermittente; il y a en outre de l’hyperesthésie, du prurit, des transpirations abondantes, du pemphigus, une faiblesse générale, de la somnolence, etc. Le pemphigus domine, comme signe précurseur, dans la forme tropho-nerveuse. Il a vu la lèpre se compliquer souvent de diverses maladies cutanées vulgaires : Eczéma, prurigo, impétigo, psoriasis. Comme traitement, il préconise celui par le sublimé intus et extra, d’après Kalendero.
Enfin les ambulances rurales de la Roumanie accusent fréquemment des cas de lèpre dans tout le royaume; ce qui prouve que la maladie y est fréquente. La propagation rapide de la lèpre en Roumanie par les voyageurs russes fait pen-
dant, sur un petit pied, a la légende du Chinois qui importa la lèpre aux îles Sandwich dont les deux tiers de la population devinrent lépreux dans l’espace de quelques années avec une rapidité qui tient du miracle ! Ici, comme là, la lèpre sévissait bien avant et qui sait depuis quelle date ? L’attention des médecins attirée depuis peu découvrit des lépreux passés inaperçus ou bien qualifiés de syphilitiques ; car la syphilis est bien commune en Roumanie, comme dans tout l’Orient. On ne saurait donc admettre que la lèpre a manifesté son existence avec grande intensité seulement depuis 1881, et que la maladie a suivi une ascension progressive rapide inquiétante pour l’avenir. Au contraire, la civilisation ayant pénétré à pas de géants en Roumanie, depuis l’abolition de l’esclavage (en 1 855), sous le prince Couza, la lèpre a dû suivre la même décroissance que partout où le sort de la plèbe s'est amélioré et que le prolétariat devint de plus en plus prospère, bailleurs le gouvernement roumain n’a pas partagé cette panique et n’appliqua pas le règlement draconien, concernant les lépreux, décrété par la conférence de Berlin, en 1896.
Le Pr Pétrini dit dans son rapport qu’un sanatorium pour lépreux fut fondé à Rachitoasa, district de Técuci ; on ne saurait assez applaudir à cette mesure, quelle que soit l’opinion que l’on se fasse sur la marche de la lèpre; car les pauvres malheureux sont charitablement soignés et dans l’impossibilité de propager la maladie par leur progéniture, le mariage étant prohibé.
Notre distingué ami admet l’hérédité, ainsique son regretté collègue, le PrKalendero. Selon ces deux honorables confrères 75 pour 100 ont attrapé la lèpre par contact direct, 10 pour 100 par hérédité et i5 pour 100 d’une manière impossible à déterminer. Kalendero et Pétrini admettent que la misère avec ses attributs obligatoires (nourriture et la nature du terrain), jouent un rôle important dans le développement de la lèpre. Outre les 208 lépreux indigènes répandus dans toutes les parties du pays, le Dr Pétrini signale 10 lépreux étrangers : 3 Turcs, 3 Bulgares, 2 Roumains de Transylvanie, 1 Allemand et 1 Autrichien. Des 32 départements de la Roumanie, 22 sont atteints de la lèpre, dont 16 appartiennent à la Yalachie, 4 à la Moldavie et 2 à Dobroudja.
Enfin le P1 Pétrini admet que les données statistiques sont incomplètes et qu’il y a bien plus de lépreux qu’on n’en a enre-
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gistré. Il y aurait i4 lépreux à Bucarest même, la capitale de la Roumanie:
Voici les conclusions de notre distingué confrère.
La lèpre se voit en Roumanie sous toutes ses formes. Elle y a existé même avant la guerre russo-roumano-turque. C’est le contact de notre population avec les Cosaques du Don et du Volga et avec les Pahontes amenés par l’armée russe en 1877, ainsi que le passage par notre pays des prisonniers turcs, qui ont contribué d’une manière fort appréciable au développement de la lèpre en Roumanie. (Cette assertion nous paraît hasardée et manquant de toute démonstration. La lèpre a dû exister en Roumanie (les Principautés danubiennes d’autrefois), dès la plus haute antiquité, comme dans les autres contrées voisines, nous le répétons.)
« La lèpre se trouve aujourd’hui répandue sur les deux tiers de la surface de notre pays. La lèpre étant une maladie contagieuse, quoi qu’aussi héréditaire, il est absolument nécessaire de ne plus garder les lépreux dans les hôpitaux destinés aux malades non contagieux. On devrait isoler les lépreux et les interner. L’État roumain doit faire une enquête scrupuleuse pour établir la statistique exacte des lépreux, et prendre les mesures nécessaires pour l’extermination de la lèpre » (octobre 1877, Dr Pétrini).
Le gouvernement a fondé une léproserie à Rachitosa et une autre à Dobroudja. Dans les hôpitaux généraux, il y a des salles exclusivement affectées aux lépreux. Voici comment s’est exprimé le Pr Pétrini à la conférence sur la lèpre tenue à Berlin en 1896 : Le Gouvernement roumain, ainsi que l’Epitropie de l’Hôpital Brancovenese, dont je suis le médecin, m’ayant chargé de prendre part à ce Congrès, j’ai l’honneur et la satisfaction de soumettre à votre connaissance le résultat de mes recherches sur la lèpre en Roumanie, qui peut se résumer en ce qui suit. La lèpre existe chez nous sous toutes ses formes, depuis le commencement du siècle; mais ses cas peu nombreux et disséminés sont restés inobservés pendant assez longtemps. Parmi les causes principales qui ont contribué au développement et au maintien de la lèpre en Roumanie, il faut citer les fréquentes invasions étrangères auxquelles nous avons été exposés pendant la première moitié du siècle, de même que nos relations commerciales avec l’Archipel et la Turquie, par voie de terre et de mer. En outre, la guerre
russo-roumaino-turque a aussi contribué, pour une large part, à l’accroissement des cas de lèpre, à cause du contact prolongé qu’une bonne partie de notre population a eu avec les Cosaques et les Pahontes russes, ainsi qu’avec les prisonniers turcs1. Le moyen le plus propre pour la propagation de la lèpre est la contagion, sans pouvoir exclure toutefois la possibilité de la transmission par l’hérédité. Le manque de moyens d’existence, la misère, la malpropreté, la nature du terrain sont autant de causes favorisant l’existence et le développement de la maladie. Quoique la dernière statistique nous indique que le nombre des lépreux dans notre pays s’élève à 208, j’ai le droit de supposer que ce chiffre pourrait être doublé, sans crainte d’exagération. Ces 208 lépreux occupent deux tiers de la surface du pays et sont répandus dans 22 départements. Sur ces 22 départements, 16 appartiennent à la Valachie (qui en comprend 17 en tout), 4 à la Moldavie (qui en comprend i3 en tout) et 2 à la Dobroudja. Des 126 sous-départements, il y en a 47 où la lèpre s’est déjà répandue. Enfin sur 3 1 43 villages, n5 en sont atteints. Il y a en outre i3 grandes villes (chefs-lieux de départements), 3 villes secondaires et la ville de Bucarest qui présentent quelques cas de lèpre.
Le nombre des hommes malades monte à i33 et celui des femmes à 75. Nous trouvons des lépreux dont l’âge varie de 1 à 80 ans. De même on a pu observer des cas de lèpre chez 32 professions différentes. Enfin nous avons dans le pays toutes les espèces de lèpre; mais celle qui prédomine est la lèpre tuberculeuse. Le travail que j’ai l’insigne honneur de déposer sur le bureau du Congrès contient 3 cartes et 5 tableaux graphiques, qui nous font voir la distribution de la lèpre dans les départements, dans les sous-départements et dans les villages, ainsi que la répartition des 208 lépreux d’après leur sexe, profession, nationalité, âge et d’après les formes différentes de la maladie. J’ai bon espoir que notre Gouvernement, convaincu aujourd’hui de toute la gravité du mal qui nous menace* prendra toutes les mesures voulues pour l’extermination de cette maladie, dans la limite des lois humanitaires.
En janvier igo5, j’avais prié mon distingué confrère, qui
1. Je ferai remarquer qu’aucun médecin roumain n’a constaté la lèprè chez lés Russes ou les Turcs militaires envahisseurs ou prisonniers de la Roumanie. Or, cette accusation est gratuite et hypothétique.
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s’occupe toujours des lépreux en Roumanie, de me dire si ses idées ont varié. Sa réponse se résume ainsi : « Il est possible que la lèpre soit contagieuse, puisque j’ai observé trois frères lépreux, le père et la mère jouissant d’une santé florissante Une tante de ces enfants aurait eu des ulcérations (?) Cependant, bien que je soigne des lépreux depuis plus de quinze ans, je n’ai pas encore observé, moi-même, un cas de contagion. D’un autre côté, je suis en ce moment une femme atteinte de lèpre tuberculeuse dont les parents, les grands-parents, le mari, les sœurs et frères, au nombre de cinq, ne sont pas lépreux. J’ai vu aussi des cas où, la mère et les enfants étant lépreux, le père était indemne. De sorte que ma conviction n’est faite, ni sur la contagion, ni sur l’hérédité. Est-ce que pour beaucoup de dermatoses (psoriasis, micosis, etc.) nous connaissons la cause intime ? Ayant émis ces idées au dernier Congrès de Berlin, on a trouvé bon de ne pas insérer mon manuscrit dans les comptes rendus. Vous savez qu’à Berlin, il n'y a que les contagionnistes acharnés qui aient raison !
« Il est possible, si le bacille d’Hansen est l’agent pathogène de la lèpre, qu’il s’introduise dans l’organisme de toute autre manière que d’homme à homme. Qui sait si certains insectes (moustiques, mouches) n’en sont pas les agents de transmission ? Les récentes découvertes ont démontré cela pour la malaria et pour la peste qui se transmettent bien plus par les rats et les puces que par l’homme malade. Quant à la thérapeutique, selon moi, il n’y a aucune médication qui guérisse la lèpre. Mais, grâce aux bonnes conditions hygiéniques, des lépreux, même après i5 ans de maladie, se trouvent dans des conditions relativement satisfaisantes. Je n’ai pu suivre les malades au delà de ce laps de temps. Quant à la question s’il y a en Roumanie des cas de maladie de Morvan, le Pr Pétrini me répond : je n’âi observé que de la lèpre mutilante que je diagnostique même lorsque je ne puis mettre en évidence le bacille. Les malades que j’ai en vue provenaient de foyers lépreux. »
Cette lettre émanant d’un dermatologue exerçant dans une contrée où la lèpre règne, est de toute importance. Le Dr Pétrini n’a vu personnellement aucun cas de contagion, et point de malades atteints du mal de Morvan. Voilà les déductions que fournissent toutes ces communications, sans se perdre dans les abstractions, sans perdre le contact avec la réa-
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lité pratique. Le Pr Pétrini a fait une remarque de la plus haute importance au second Congrès de Berlin, en 190/L «Les statistiques qu’on invoque pour soutenir l’accroissement de la lèpre n’étant pas faites par des léprologues, mais par des bureaucrates, n’ont pas grande valeur. La découverte de la lèpre en Bretagne en 1892 par Zambaco montre bien que les non-spécialistes la méconnaissent. Si l’on sait que la lèpre est contagieuse, on ignore comment son agent causal se propage. Les inoculations d’homme à homme ont été négatives. Peutêtre dans la transmission de la maladie interviennent des agents auxiliaires, l’alimentation, le sol, le climat, les moustiques ou d’autres insectes. Et le Pr Pétrini demande, comme nous, l’institution de commissions spéciales dans tous les pays pour établir une statistique exacte de la lèpre, et pour étudier le mode de sa transmission et si le bacille spécifique n’a pas une vie saprophyte. Il veut qu’on interdise le mariage et la cohabitation des lépreux avec des sujets sains. Quant au diagnostic différentiel avec la syringomyélie, les cas de Pitres et Sabrazes et celui de Suza Martin de Lisbonne prouvent péremptoirement qu’ils avaient qualifié de syringomyélie des vrais cas de lèpre. Ces distingués confrères ont constaté plus tard leur erreur qu’ils ont redressée, ainsi qu’ils l’ont avoué eux-mêmes; ils y ont même constaté le bacille de Hansen. Ces faits tranchent donc la question. »
Dernièrement le Pr Pétrini publia, dans la Gazeta Medicala de Bucarest, un intéressant article intitulé où en sommes-nous avec le traitement de la lèpre, qui reproduit sa communication au Congrès de Borne de l’année 1912. Après avoir reconnu que la lèpre évolue parfois spontanément vers la guérison pour endiguer les illusions des jeunes qui s’attribuent des améliorations surprenantes grâce aux drogues qu’ils prônent, le Dr Pétrini, en observateur méticuleux, expose les résultats de sa pratique de 20 ans sur plus de 100 malades qu’il a traités. La lèpre, dit-il, a d’habitude une marche lente, chronique, avec arrêts et reculs, résorption des lépromes et améliorations, auxquelles succèdent bientôt des réveils déceptionnels. Il énumère, en passant au crible de la critique, les traitements dont les promoteurs firent des publications élogieuses qui ont engagé tous les léprologues à les essayer. Malheureusement les désenchantements furent universels; bien que les inventeurs aient continué la campagne, à tel point que ceux-ci
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seuls continuent à enregistrer l’action bienfaisante de leurs drogues, en dépit des insuccès de tous les expérimentateurs.
Les sérums de Carasquilla de Colombie et de Laverde, la léproline de Rost, la nastine de Deycke, ont échoué entre les mains de Kitasato, de Lenz, Asburton, Gordon Nersum (Nastine B et B2).
Le Dr Deycke reconnaît la violence de la réaction; mais il soutient qu’une amélioration consécutive survient après un traitement de plusieurs années. Cependant la liste des léprologues mécontents a continué à augmenter. Déhio de Dorpat et Kiwull dé Livonie ont constaté aussi que ces injections de nastine B sont très douloureuses et parfois elles aggravent l’état des lépreux. Or, la nastine a eu le même sort que les autres sérums antilépreux.
De mon côté je me range absolument du côté de Petrini. La chaulmoogra reste encore le moyen préférable ; elle donne des améliorations fréquentes et parfois des guérisons, malheureusement le plus souvent éphémères et illusoires. Mais bien des malades ne la supportent pas, notamment à des doses élevées, les seules bienfaisantes ; par exemple de 18 et 20 grammes par jour. En même temps Pétrini détruit les lépromes par le galvano ou le thermo-cautère. C’est là notre pratique également ; et je pense avoir été le premier à prôner cette destruction des exsudats lépreux. Pétrini n’est pas favorable aux mercuriaux, contre l’usage desquels j’ai toujours protesté. Il emploie les arsenicaux: L’hectine et le cacodylate de soude sans enthousiasme, contrairement aux convictions d’Hallopeau. Le Salvarsan n’a pas été efficace non plus. L’ergotine combat les poussées conjectives, comme nous avons été le premier à le dire. Enfin les soins hygiéniques et les pansements antiseptiques améliorent les lépreux tubéreux, ulcérés, les soulagent et contribuent à l’amléioration des états local et général. C’est là aussi notre manière de penser et de faire. Mais à l’encontre de mes convictions, Pétrini ne croit pas à la guérison définitive de la lèpre. Mon expérience personnelle s’inscrit en faux contre cette opinion lugubre. J’ai vu nombre de lépreux dont la maladie s’est arrêtée et a même reculé bien qu’arrivée à un degré avancé de son évolution. Pendant io, 20 et 25 ans il n’y a pas eu de nouvelles poussées, pas le moins signe de réveil. Je pense donc qu’on est en droit d’en inférer qu’il y a eu guérison définitive qui peut s’opérer
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spontanément, ainsi que je l’ai constaté, lors même que les lépreux se trouvent dans des asiles dégoûtants, ignobles, et dans des conditions hygiéniques les plus déplorables.
La lèpre en Turquie. — Nous sommes vraiment très embarrassé pour établir la nomenclature des contrées ottomanes éprouvées par la lèpre. En effet la Turquie possédait çle vastes départements dans les trois parties de l’ancienne mappemonde : l’Europe, l’Asie et l’Afrique. L’Italie vient de conquérir la Tripolitaine et la Cyrénaïque de manière que le sultan kalif se trouve frustré de tout territoire africain. La guerre actuelle entre la Turquie et les États balkaniques menace de modifier radicalement la carte géographique de l’Europe, si les conquêtes opérées par ces derniers sont maintenues. Quelles seront les frontières définitives de tous ces belligérants ? Les matériaux de ce travail ont été rassemblés ante bellum. Nous laisserons donc au temps et au lecteur le soin d’ethniser les diverses localités lépreuses, en nous bornant à indiquer ces dernières, quel que soit le drapeau sous lequel elles seront placées. Nous nous bornons à faire ici de la science en dehors de toute politique.
Déjà plusieurs îles de la mer Egée étudiées se trouvent dans ce cas indécis.
Depuis les Dardanelles, l’Hellespont des anciens, les rives de la mer de Marmara, l’île du même nom, Préconése d’autrefois, Constantinople, les côtes du Bosphore jusqu’aux provinces de la mer Noire, d’une part toute la Turquie d’Europe, et d’autre part l’Anatolie et l’Asie, toutes les provinces ottomanes en un mot sont infectées. En effet à la capitale, rendezvous général des habitants de tous les vilayètes , nous avons vu des lépreux venant du Kurdistan, de l’Arménie, de Bagdad, de la Syrie, puis de Sinope, de Castambol ou Paphlagonie; toutes les villes et les villages ottomans sont endémiquement ou sporadiquement atteints et l’Arabie n’en est pas exempte. Nous en avons longuement parlé dans deux de nos ouvrages : Les Voyages chez les lépreux et Les lépreux ambulants de Constantinople . Il y a des léproseries ou des villages de lépreux là où la maladie opère de grands ravages, comme à Damas, à Castambol, à Yémen. Ce sont des huttes ignobles qui abritent ces malheureux grouillants dans la saleté, dévorés de vermine et mourants de faim, sans soins, abandonnés à eux-mêmes et livrés à la mendicité. Les populations ne s’ef-
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frayent guère de leur voisinage et de leur contact. Le fatalisme profondément enraciné fait tout braver en Orient, tout ce qui doit arriver est irrévocable , inévitable x c’est écrit. ïl est inutile de lutter, de s’en défendre. Nous avons visité et décrit plusieurs de ces cloaques qui se ressemblent tous et rivalisent de saleté et de misère. Les étables et les porcheries d’Europe sont des palais auprès de ces réduits infects abritant des épaves humaines, ulcérées, jnutilées, suppurantes, à émanations délétères de leurs corps en décomposition ! Car la putréfaction des corps encore vivants dure pendant de longues agonies. Les mortifications partielles, la gangrène envahit des segments du corps .et des membres qui se décharnent lentement jusqu’à laisser à nu (a charpente osseuse. Et l’on est surpris de voir la vie cramponnée à ces détritus lutter pendant de longs mois et des années, lorsque théoriquement la septicémie devrait éteindre tout phénomène vital par l’empoisonnement de ces toxines censées rapidement mortelles par l’inoculation.
De tels asiles ou plutôt de tels charniers immondes existent à Jérusalem, à Damas, à Castambol et même à Scutari en face de Byzance, à un quart d’heure de la riante et pittoresque rive de Chryssoupplis, à proximité de magnifiques palais dont les eaux bleues du Bosphore reflètent les silhouettes!
La léproserie de Scutari se trouve au bord du cimetière du même nom dont la forêt de séculaires cyprès et les monuments funèbres datant de la conquête, avec curieuses inscriptions, sont visités par tous les touristes. C’est une vieille bâtisse pu plptot un affreux hangar fondé par Soliman le magnifique, et restauré sous le sultan Mahmoud, le grand-père du Padichah actuel, ainsi qu’en témoigne une inscription en lettres d’or sculptées sur une plaque en jqarbre placée audessus de la porte d’entrée. Deux deipi-colonnes portant des sébiles mendiantes sont placées à dix mètres de distance de l’entrée, pour cueillir les maigres aumônes que les rares passants charitables voudraient offrir aux lépreux dont 3 ou 4 des plus estropiés, assis sur un banc, attirent l’attention en entonnant une prière en concert discordant à haute gueule, dès qu’ils entrevoient ou entendent les pas de quelque passant. Autour d’une courette se trouvent des cellules à fleur de terre de 3 sur 4 mètres chacune, occupées par des ménages de lépreux. Car tout lépreux, homme ou femme, doit avoir son
conjoint dans cet établissement réservé exclusivement aux mahométans qui, d’après le règlement de ce couvent, ne peuvent être célibataires.
Ces chambrettes, dépourvues de fenêtres, ne reçoivent le jour que d’une lucarne de leur toit, et l’air par leurs petites portes. Il y a dans cet ignoble asile de 25 à 4o lépreux hideux, horribles, mutilés, borgnes ou aveugles. La plupart des femmes sont saines, elles ont voulu accompagner leurs maris. Ces malheureux ont été envoyés de Castambol (département de la mer Noire) par les autorités ; quelques-uns de ces couples ont deux ou trois enfants. Les femmes lépreuses ont été séquestrées après divorce et l’aumônier (l’imam) les a unies à des lépreux se trouvant déjà à la léproserie. On ne peut approfondir le but de cet isolement. Il y a plus de 4oo lépreux ambulants, circulant librement dans toutes les rues de Constantinople, la plupart originaires de divers départements de l’Empire ; outre ces lépreux partout éparpillés, quatre faubourgs dont deux dans la Corne d’or (Balate et Haskioï) et deux autres dans le Bosphore moyen (Ortakioï et Couskoundjouk) possèdent dans leurs quartiers juifs de nombreux lépreux. J’ai rencontré en outre quelques lépreux à Thérapia et à Bouyoukderé où les ambassadeurs et les richards passent l’été, ainsi que dans les délicieuses îles des Princes, situées à une heure de distance de la capitale, lieu de rendez-vous de l’élite byzantine. Tous ces lépreux sont en contact quotidien avec tout le monde. Tous ces éléphantiasiques, dont plusieurs sont déformés déjà par les progrès de la maladie et répugnants, exercent différents métiers (ils sont vendeurs de poissons, de fruits, de soie à broder, bateliers, fabricants de cigarettes, maîtres d’école, domestiques. J’ai même vu des bonnes d’enfants et des nourrices); or tous ces lépreux circulent partout librement, sans la moindre entrave et se mêlent à tous les rangs de la population ; des Juifs à leur aise, commerçants et les femmes de ces richards, font et reçoivent des visites, vivent au milieu de leurs nombreuses familles, sans restriction aucune, sans la moindre prophylaxie, lors même que la lèpre, parvenue à son apogée, a déterminé des ulcérations et des plaies béantes! Je répète donc à satiété qu’il est incompréhensible et illogique qu’on séquestre 25 ou 3o lépreux avec défense absolue de dépasser le sillon qui délimite l’asile, lorsque des centaines de leurs consorts se mê-
LA LÈPRE EN TURQUIE
lent continuellement à tous les rangs des Constantinopolitains. Que de fois j’ai exposé ces faits à qui de droit ! On n a jamais voulu être conséquent en appliquant l’isolement à tous les lépreux ou bien accordant le même privilège de licence aux 25 ou 3o lépreux enfermés arbitrairement dans la léproserie de Scutari. Hélas! la raison finit rarement par avoir raison en Turquie ! La logique reste toujours boiteuse, et va clopinclopant, sans atteindre les plus hautes régions et cela, malheureusement, n’est pas exclusif à la lèpre! En plus, dans ce pandodeinion il y a toujours un aumônier avec ses femmes et ses enfants. Cette charge existe dans la même famille depuis trois générations qui ont toujours partagé la vie intime des lépreux et n’ont jamais été contaminées; leurs enfants passent toute la journée des mains d’un lépreux à celles de l’autre. En plus, d’une manière permanente, il y a dans ces taudis deux ou trois familles miséreuses, saines qui s’y logent pour ne pas payer de loyer. De mémoire d’homme il n’y a pas eu d’exemple de contagion. Deux conclusions découlent impérieusement de cet état déplorable des choses; i° que les lépreux indigènes de Constantinople sont tous des Juifs ; 20 qu’il n’y a jamais eu plus d’un lépreux dans une famille bien que la vie en commun s’écoule dans toute promiscuité. Cette double constatation continue depuis 4o ans, défie toute controverse et porte en elle-même son interprétation pour tout esprit indépendant, pour tout jugement droit en dehors de toute théorie.
Nul habitant de Constantinople n’a jamais gagné la lèpre. Les lépreux de Constantinople proviennent des départements ou bien ce sont des Juifs dits Espagnols, réfugiés en Turquie depuis leurs cruelles poursuites en Espagne par l’inquisition, il y a plus de quatre siècles. Ces Juifs, nous l’avons prouvé ailleurs et même dans ce travail, sont les descendants directs des Hébreux de l’exode et conservent encore en eux les attributs ethniques et le stigmate de l’hérédité, leur atavisme morbide, qui se perpétuent par leur non-mixtion, par défaut de croisement dans leurs unions matrimoniales. Car ils ne se marient qu’entre eux et leur hérédité hébreuse ne se dilue pas. En outre, les conditions hygiéniques déplorables dans lesquelles vit la misérable société juive en Turquie fournit les causes secondes favorables à la persistance de cette hérédité lépreuse. Mais, dira-t-on, comment concilier cette interprétation avec la bactériologie? Je ne me charge pas d’expliquer le fait patent, Zambaco. Anthologie. 35
indubitable. Je le constate et je laisse aux autres l’inéluctable explication. Quelques mots encore sur cette affreuse, abominable léproserie de Scutari et nous en aurons fini avec la lèpre dans la capitale de la Turquie. Les pauvres prisonniers de l’asile qui ne sauraient dépasser les jalons limitrophes de leur refuse, reçoivent continuellement des visiteurs et des visiteuses de toute la ville et de Scutari surtout. Les marchands de comestibles vont leur offrir leurs marchandises et les enfants des habitations voisines vont journellement à la léproserie jouer avec les enfants des lépreux. Des épouses minées par la jalousie vont demander parfois aux lépreux des chemises qu’ils ont portées (sans être blanchies) qu’ils font porter en cachette à leurs volages maris. Ce subterfuge ramènerait au bercail les plus infidèles.
En outre, il y a dans la cour de la léproserie deux pierres meulières, dont la supérieure, mobile, munie d’une poignée, tourne à volonté. Une légende veut que si l’on place la main droite sur la main du lépreux qui fait tourner la manivelle de la meule, pendant que la personne évoque mentalement et formule un désir quelconque, pendant trois tours ainsi exécutés, son ardent désir, quel qu’il soit, sera réalisé; mais conditions sine qua non : placer d’abord une offrande dans le creux de la pierre meulière et se sauver rapidement, après le tour fait, en ouvrant un robinet d’eau placé à côté et sans se détourner pour voir, ainsi que l’imposait aussi le commandement de Loth. Et voilà comment toutes les absurdités et les légendes se suivent et se rassemblent à travers les siècles et les nations! Or, en stricte logique la lèpre n’est pas contagieuse à Byzance. D’ailleurs aucun de mes confrères de Constantinople n’a vu un exemple de contagion et, bien qu’au courant de toutes les belles découvertes de la bactériologie, ils se rangent à mon avis ou bien se trouvent dans un grand embarras.
La lèpre à Constantinople et en général en Turquie a été décrite par nous dans plusieurs de nos publications antérieures. Nous y avons rencontré des spécimens de toutes les formes : tubéreuse, tropho-nerveuse, mutilante, classique ou fruste, avec les variétés de sclérodermie, sclérodactylie, aïnhoïde, morphea, leucé et mêlas.
La lèpre à Gano, près de Constantinople. — Gano ou Ganochori est une ville du littoral européen de la mer de Marmara, distante de 80 milles environ de la capitale. La lèpre y a tou-