LA LÈPRE ET LE MINISTÈRE SACERDOTAL EN RUSSIE
yaient cependant se résigner à ne pas accomplir les pratiques minutieuses de leur culte. Elles envoyèrent le pope dans une maison de santé et demandèrent qu’il fût remplacé par un autre. Mais l’administration refusa de nommer un autre pasteur pour cette paroisse, sous le prétexte que la loi ecclésiastique ne considère pas la lèpre comme un obstacle à l’exercice du saint ministère ; et les pratiquants restèrent sans directeur spirituel. L’église catholique plus logique défend à un prêtre lépreux de dire la messe dans l’église fréquentée par les fidèles ; de manière que les prêtres lépreux ont du bâtir des chapelles spéciales pour leur compte personnel ou pour les lépreux.
A trois mille mètres environ de la ville de Tachaend se -trouve une léproserie ou village de lépreux (Kichlak Mahaou) bâti on ne sait quand ; il est entouré d’une haute muraille. Près de la porte d’entrée il y a une salle de réception pour les parents et amis visiteurs ; il y a dans l’enclos 26 buttes où logent 28 hommes et 18 femmes, un terrain de 7 hectares est cultivé parles lépreux qui plantent des melons et du coton. On loue deux hommes de dehors pour les travaux pénibles. Les lépreux rôdent à cheval ou à âne dans les environs pour mendier. La mortalité est grande à cause des conditions très antihygiéniques. Malgré la proximité de la ville et la quasi liberté des pensionnaires, il n’y a pas eu contamination. On a ouvert à Kouclande une souscription pour améliorer l’état de ces malheureux lépreux (Extrait du journal russe, le Messager du gouvernement, 12/2 4 juin i8g3).
Depuis la conférence de Berlin, la terreur pour la lèpre a bien augmenté. Le journal russe Caspienne rapporte que quelques lépreux Persans étant arrivés à Bakou, les autorités russes ont décidé de les rapatrier ; mais aucun navire n’a consenti à les prendre à son bord et le conseil municipal fut obligé de les interner sur une petite île isolée, où ils seront nourris aux frais de la ville.
Le Dr Paterson appela l’attention du gouvernement russe sur l’extension de la lèpre en Bussie (?) dans les provinces baltiques, par contagion et non par hérédité, selon les travaux de Minch de Kiew et Hellat de Dorpat. Une commission, composée des Drs Peterson, Dounkan, Sokoloff et Sperch se livra à une sérieuse enquête et arriva à cette conclusion : « La lèpre, dans les conditions où elle a été observée dans la capi-
LÀ LÈPBE A TB A VEBS LES SIÈCLES ET LES CONTBÉES
taie de la Russie ne présente aucun danger pour ses habitants, et il n’y a pas lieu de prendre des mesures de police sanitaire pour les garantir contre la contagion. »
Le Dr Péterson, que j’ai rencontré à plusieurs congrès, fit de nombreuses communications sur la lèpre en Russie. J’ai eu de longs entretiens avec lui et je pus me convaincre qu’il a bien étudié la lèpre. Nos opinions différent souvent, principalement en ce qui concerne la contagion. Cependant sa conclusion ci-dessus relatée est conforme à ce que nous avons soutenu pour toutes les capitales de l’Europe, contre les sentences de la conférence de Rerlin.
Dans l’Asie centrale, la lèpre commet de grands ravages. On la désigne sous le nom de makhaous dans le Turkestan, de tchalpi dans l’Astrakhan, de kirghiz et de ourous-kotour chez les Tatares.
Albin Rousselet, que nous avons eu le plaisir de recevoir à Constantinople en 1894, donne quelques détails sur la lèpre de ces contrées sus-mentionnées, qu’il tenait de Guillaume Capus ( Lépreux et léproseries par Albin Rousselet, Paris, Editions scientifiques). L’auteur est d’avis que les tabibs (médecins) confondent souvent la syphilis avec la lèpre. Les médecins russes travaillent à endiguer la maladie ; mais grâce à la liberté du mariage des lépreux, même avec les personnes indemnes, la maladie se propage par hérédité. Jadis on castrait les lépreux. Aujourd’hui les médecins russes isolent sévèrement les sexes dans les asiles. Néanmoins la lèpre est tellement commune dans le Turkestan qu’à une petite distance, chaque ville possède sa léproserie (un makhaou-kichlak). Ce sont des espèces de ghettos entourés quelquefois de mur en pisé avertissant du contenu. Les lépreux y vivent en famille par ménages et se livrent à des occupations agricoles. Il y en a aussi qui mendient, les femmes surtout, aux environs des bazars, tendant une sébile aux passants. Les lépreuses, bien que Musulmanes, ne sont pas couvertes. Les lépreux sont l’objet de la répulsion générale ; et la plus grande injure qu’on puisse faire c’est d’appeler quelqu’un lépreux. Si un habitant est soupçonné d’avoir la lèpre, une dépu tation de la léproserie se rend auprès de lui, l’examine et si elle reconnaît en lui un congénère, l’invite à l’accompagner à leur léproserie pour vivre avec eux. Les riches peuvent refuser cette invitation, moyennant finance.
LA LÈPRE DANS LA PERSE ACTUELLE
En 1896, la léproserie de Tachkent, située à quatre kilomètres environ de la ville, comptait 29 habitants des deux sexes. Il y en avait 21 en 1871 et 45 en 1881. Les Drs Savelief et Terentieff, évaluent à 5oo le nombre des lépreux de Turkestan russe du Bokhara et de Khiva. Malgré les conditions déplorables dans lesquelles viventles indigènes de ces pays, l’endémie, diminue et ces médecins pensent que si l’on défendait les mariages, la lèpre s’éteindrait. L’émir de Bokhara, tributaire de la Bussie, sur les conseils des médecins russes, ordonna la fondation d’un asile convenablement réglementé, bien organisé.
La lèpre dans la Perse actuelle. — Dans un district au nord du Téhéran, dit le Dr Verrier (Histoire et géographie de la lèpre, Bulletin de la Société d’ethnographie), il y a plusieurs villages presque exclusivement habités par des lépreux.
Le Dr Vaume, Français, né à l’île de Crète où son père a exercé la médecine, étudia la lèpre d’abord dans l’île de Minos, puis en Perse où il a rempli les fonctions de médecin sanitaire. J’ai connu personnellement le Dr Vaume qui avait bien observé la maladie dans les deux localités bien éloignées l’une de l’autre, mais où elle sévit avec égale violence. Il m’a même remis un travail sérieux sur cette maladie. Le 5 juin i885, le Dr Vaume fit, à la Société d’anthropologie de Lyon, une communication sur la lèpre dans le Kurdistan persan, qui fut im primée dans les bulletins. Passant avec le Dr Gautier du Muséum d’histoire naturelle de Lyon, près de Silma, capitale de l’Ardilan (haut Kurdistan), ils visitèrent un gourbi, — cabanes couvertes de chaume, — habité par des lépreux. Il décrit avec détails le faciès spécial de la lèpre léonine qui déforme tellement les traits que le type ethnique, caractéristique des nations, disparaît, la maladie imprimant le même cachet dans toutes les contrées du monde, lorsqu’elle est arrivée à son apogée. La léproserie, située à mille pas à peu près de la ville, est composée de vingt cabanes, renfermant 45 lépreux provenant des villages voisins. Les deux voyageurs y rencontrèrent des spécimens des formes tubéreuse, anesthésique, mutilante et maculeuse. Le Dr Vaume signale une exception bien rare : il ya vu un lépreux tubéreux ayant de nombreux lépromes de la face et conservant pourtant la barbe et la moustache.
Le Dr Vaume insiste sur la fréquence de la lèpre dans la Perse actuelle, sur le littoral de la Caspienne, dans les pro-
vinces Mazenderan, Ghilan, Talich, le Khamsé ou province de Zendjean, et il ajoute à ces foyers celui du Kurdistan non signalé avant lui.
A ce propos j’ajouterai avoir vu à Constantinople nombre de Kurdes provenant des provinces ottomanes. On sait que le Kurdistan appartient en partie à la Perse, en partie à la Turquie. On prétend que ce sont des descendants des Scythes qui ont conservé toute la sauvagerie de leurs ancêtres. Le Kurdistan touche à l’Arménie que ces barbares pillent périodiquement en massacrant les paisibles habitants qui sont eux-mêmes, dans ces parages, infectés de lèpre. Nous en voyons nombre à Constantinople. Ils viennent exprès pour me consulter, ainsi que leurs massacreurs.
Je suis donc en dissidence avec le Dr Vaume qui dit que le reste du Kurdistan n’est pas infecté. Il signale un fait que tous les léprologues ont constaté, savoir qu’à côté de villages lépreux il y en a d’absolument intacts.
Le Dr Vaume profite de l’occasion pour parler du rôle qu’on a fait jouer à l’ichtyophagie dans le développement de la lèpre. En effet ces Kurdes ne mangent point de poissons ; ce qui n’empêche, dit-il, que l’ichtyophagie puisse contribuer à la genèse de la maladie de concert avec d’autres causes, dans les pays où on la pratique. Une étude de i5 ans en Orient dans des localités où sévit la lèpre lui donne le droit de formuler une opinion basée sur l’expérience. Dans le Kurdistan persan le Dr Vaume a rencontré trois individus en même temps lépreux et syphilitiques. Nous avons vu nous-même la symbiose de ces deux entités morbides ; ce qui combat sans réplique l’identité de ces deux maladies ou bien l’opinion que l’une est issue de l’autre, comme on l’a soutenu.
Le Dr Vaume profite de l’occasion pour dire que 1 & schervielo est une manifestation de la syphilis héréditaire sur la côte orientale de l’Adriatique. Le schervielo détruisant le vomer, de même que la lèpre, on en a conclu à l’identité de ces deux maladies (la lèpre et la syphilis). Il donne aussi comme argument contre cette croyance que les lésions des fosses nasales (destruction du vomer et déformation du nez) sont bien fréquentes dans les îles de l’Archipel grec où la syphilis fait absolument défaut, et sont alors consécutives à la lèpre.
Le Dr Lavirotte, médecin des prisons, présent à la séance, qui vit des sujets ayant contracté la lèpre dans les Antilles,
LA LÈPRE DANS LA PERSE ACTUELLE
dit que la question de la contagion de la lèpre lui paraît encore douteuse, malgré la découverte de son microbe.
Le Dr Oldekopp qui exerça à Astrakan, où les lépreux vivent de la manière la plus intime avec le peuple, n’a jamais vu un cas de contagion.
Selon le Dr Christidès qui a exercé pendant plusieurs années à Rescht, chef-lieu du département de Ghilan dont il a été le médecin sanitaire pendant six ans, c’est du Kurdistan et d’Azerbaïdjan, que provenaient le plus grand nombre des lépreux qu’il a observés. On en voit de nombreux à Rescht sur la mer Caspienne. A Téhéran et à Tauris, il y a des lépreux qui vivent libres et se mêlent continuellement à la population. A Ghilan, ils sont dispersés partout, aux bazars, dans les rues ; ils importunent les passants en demandant l’aumône. Les Persans ne craignent pas la contagion, ils mangent avec ces malheureux, en trempant les doigts souvent ulcérés dans le plat, conformément aux habitudes musulmanes. Ils mangent ainsi même le plat national, le pillaf dont ils font des boulettes qu’ils se passent cérémonieusement.
Aux bains pnblics ou hamams, il y a d’habitude un bassin de cinq mètres carrés environ, où s’ébattent les clients après la sudation et le frottement du corps avec un gant rude, avant de s’habiller; tous les baigneurs s’y plongent, les lépreux les plus avancés, les galeux et autres y savourent les délices de la natation, pêle-mêle avec tout le monde. L’eau de ces bassins n’est renouvelée qu’une fois par mois ! En Perse toute notion de prophylaxie, d’isolement, de désinfection est inconnue, tant pour la lèpre que pour toute autre maladie. La lèpre trouve donc en Perse, les meilleures conditions pour se propager. Les médecins indigènes n’admettent pas la contagion, mais l’hérédité. Ils accusent les pèlerins de transporter la maladie de l’Arabie où ils épousent des lépreuses. Ils ignorent que la lèpre ravageait les anciens Perses, d’après les historiens de l’antiquité, d’Hérodote surtout.
Les lépreux épousent souvent, en Perse, des femmes saines ; la loi, les autorités n’entravent pas ces unions.
Le DrChristidès a recueilli plusieurs observations de lépreux à Rescht, capitale de la province de Ghilan ayant 80000 habitants. Il a rencontré la maladie dans deux familles riches ; mais elle sévit surtout chez les miséreux.
On désigne la lèpre, en Perse actuellement, sous le nom
arabe de Djuzam. La forme la plus commune est la tubéreuse qui est souvent prise pour de la syphilis et traitée en conséquence. Certains lépreux à éruptions psoriasiformes sont soumis à des médications internes dépuratives et à des onctions de diverses pommades, comme s’il s’agissait de psoriasis vulgaire. La forme Iropho-nerveuse est également fréquente.
Le Dr Christidés a pu découvrir l’hérédité qui le plus souvent est imputable à la femme. Les Persans voyageurs contractent des mariages temporaires partout où ils passent : parfois même ils s’engagent à ces unions, légales du reste, par des contrats à délais convenus et spécifiés d’avance. D’après la loi du Chéri tous ces enfants semés à droite et à gauche sur le parcours des voyageurs, comme par les bancs d’harengs, sont légitimes, ils héritent souvent de la syphilis ou de la lèpre paternelle. Nous remercions notre distingué confrère de ces renseignements.
On croit si peu à la contagiosité en Perse, qu’on ne répugne pas à prendre, comme domestiques, des lépreux avérés. Un médecin indigène, Maki Hohma, fit élever son fils par une bonne lépreuse. Celui-ci avait dix-sept ans, lorsque le Dr Christidés l’a examiné. Il était indemne.
La lèpre en Chine. — Le Dr Durand-Fardel publia, dans la Gazette médicale de Paris , en 1877, un travail fort intéressant sur la lèpre en Chine. Dans bien des familles, on ne trouve qu’un seul lépreux sans contamination des autres membres.. Plusieurs de ces malheureux comptent des lépreux parmi leurs ascendants ou bien parmi leurs collatéraux, à divers degrés de parenté; ce qui prouve l’hérédité de la maladie. La syphilis se rencontrerait parfois en même temps que la lèpre. Les lépreux circulent partout librement; et pourtant, en Chine, la lèpre est considérée comme contagieuse. La population achète à des marchands manifestement lépreux toutes espèces de choses, même des comestibles. C’est là un exemple des incohérences populaires. Dans plusieurs localités habitent quelques lépreux sans transmettre, ni propager leur maladie aux environs. Les Chinois croient que la lèpre peut être transmise par les relations sexuelles. Cependant il est certain que dans nombre de ménages un seul conjoint est lépreux et que, malgré une vie matrimoniale de longues années, l’autre reste indemne. D’autre part, il y aurait des faits patents d’apparition de la lèpre chez l’époux ou l’épouse, l’autre conjoint étant
LA LÈPRE EN CHINE
lépreux. La même constatation aurait eu lieu chez des personnes ayant partagé la vie commune d’un lépreux. On cite le fait d’un homme qui présenta les signes de la lèpre deux mois après avoir eu des relations sexuelles avec une lépreuse. Je ferai remarquer à propos de ce fait, que jamais la vraie lèpre ne présente une aussi courte incubation. Et que, légitimement, on doit soupçonner, dans ce cas, la syphilis qui bien souvent ressemble de telle manière à la lèpre, qu’elle donne le change. Et ce qui corrobore cette probabilité c’est qu’un autre galant ayant fréquenté la même femme eut le même sort. En Chine, les lépreuses font leur possible pour avoir des relations avec des hommes sains, dans la conviction que cela les guérira.
Le Dr Wong, médecin anglais exerçant à Canton, assure avoir vu un nombre considérable de lépreux qui avaient gagné la lèpre après avoir coïté avec des lépreuses. Le soupçon de syphilis se justifie de plus en plus. Après cette assertion, si généralisée, il ne reste plus de doute pour aucun léprologue que le Dr Wong fit des diagnostics erronés, et qu’il prit la syphilis pour la lèpre. Cependant le Dr Durand-Fardel dit : une chose bien digne de remarque c’est le soin scrupuleux et éclairé avec lequel les observations sont prises en Chine par les médecins anglais. Cette assertion est sujette à caution. Ce qui précède autorise à soutenir que c’est là un éloge outré, dicté par un excès d’amabilité bien préjudiciable en science. Selon le Dr Durand-Fardel, l’hérédité de la lèpre ne fait aucun doute en Chine. Depuis plusieurs générations la lèpre sévit dans certaines familles A Amoy et à Ilankow, sur 73 lépreux, dont notre honorable confrère relate les observations, il trouva six fois la lèpre chez les ascendants : grand-père, oncles, tantes. La plupart de ces malades n’avaient eu aucune relation avec des lépreux. Ce qu’il y a de certain et de remarquable, c’est qu’il y a des agglomérations de lépreux dans certaines régions qui confinent avec des localités où il n’y a point de lèpre. « Bref, la transmission héréditaire ne paraît point douteuse à notre confrère et la contagiosité ne ressort pas suffisamment » dans son bien intéressant travail.
C’est dans les provinces méridionales de la Chine surtout que sévit la lèpre. Elle est rare à Pékin et les lépreux qu’on y rencontre proviennent de dehors. Les livres chinois décrivent 36 variétés de lèpre! Mais un médecin indigène de Canton, censé très expérimenté, n’en admet que 6 ; tandis que pour les
médecins européens il n’y a que deux formes, la tuberculeuse et l’anesthésique ». Le Dr Durand-Fardel renchérit encore, car il est porté à admettre qu’il n’y a là que deux périodes d’évolution de la maladie qui pendant de longues périodes ne donne lieu qu’à des troubles nerveux ; tandis que d’autres fois, de bonne heure apparaissent les lésions cutanées.
Le Dr Shearer d’Hankow a rencontré, en 1869 et 1870, 194 cas de lèpre dont 121 anesthésiques et 73 tubéreux; tandis qu’à Canton on aurait trouvé que ceux-ci constituaient les trois quarts des cas. Selon Shearer, l’anesthésie constitue le premier degré de la maladie, commençant par les pieds et les mains, bien avant l’apparition de taches ou de tubercules. Le Dr Fardel fit la même remarque; il y a perte complète ou diminution de la sensibilité, dit-il. La lèpre tubéreuse détermine des dépôts morbides, selon Shearer, sur les parties affectées ; la face devient léonine avec regard satirique, et comme coulée en bronze; sourcils pesants; les tubercules s’ulcèrent, la peau environnante s’épaissit alors d’une manière extraordinaire ; parfois nécroses des phalanges, des os des membres et détachement des doigts et même des membres tout entiers. L'odorat se perd, la voix s’altère, des ulcérations apparaissent au gosier et l’haleine devient fétide ; il y a aussi amoindrissement de l’énergie vitale. Cette description est classique.
Millier et Masson, d’Amoy, décrivent les formes qu’ils ont rencontrées au nombre de 12. i° Anesthésie de la peau sans altération. 20 Taches pâles anesthésiques pareilles au prurigo commun. 3° Grandes taches à contours irréguliers, à bords rouges, squameuses s’éclaircissant au centre plus pâle que la peau saine, anesthésiques. 4° Elévations hémisphériques variant d’un pois à une bille, parfois de couleur vineuse, anesthésiques, qui s’ulcèrent. 5° Elévations de la peau très étendues occupant l’épaisseur du derme. 6° Epaississement charnu des téguments de la face, du nez ou du cou avec plissement de la peau qui rend la figure léonine ; odorat, goût, ouïe obtus. 70 Peau bronzée. 8° Atrophie des muscles, anesthésie des doigts, de la main, des avant-bras avec flexion des doigts et perte de l’action musculaire. 90 Perte des phalanges par résorption interstitielle des os. io° Chute partielle ou complète des doigts. 110 Ulcères des membres, difficiles à guérir, souvent sensibles et douloureux, surtout s’ils sont profonds, bien que situés sur des régions insensibles. 120 Les taches sont
LA LÈPRE EN CHINE
dépourvues de poils; les glandes sudoripares cessent de fonc tionner, tandis que les glandes sébacées sont très actives. Ces différentes lésions se combinent en plus ou moins grand nombre. L’anesthésie est le seul phénomène constant. Des douleurs rhumatoïdes, parfois très aiguës, précèdent ou accompagnent ces différents phénomènes. Il est facile de voir, en parcourant ces douze formes, désignées par Millier et Mason, qu’il s’agit de symptômes progressivement apparus aux diverses étapes de la lèpre et qu’on n’est pas autorisé à en faire tant de formes de la maladie. Quoi qu’il en soit, nous avons voulu exposer leur opinion. Car nous restons convaincu que c’est en exposant dans leurs détails les travaux émanant de diverses sources que l’on doit par leur comparaison arriver à établir les symptômes constants de la lèpre dans toutes les longitudes et toutes les latitudes, et les différences dépendantes des localités. En effet, c’est après avoir pris connaissance des allures de la maladie dans les diverses contrées que l’on pourra se livrer à une œuvre de synthèse générale.
Le Dr Durand-Fardel insère dans son mémoire plusieurs observations choisies parmi les 73 recueillies à Hankow et à Amoy. Il a fallu vraiment du courage pour interroger longuement, examiner minutieusement et de près ces pauvres lépreux d’une sordidité repoussante ! Dans un village de 100 habitants il n’y eut qu’un seul lépreux; 20 ans auparavant il n’y aurait eu non plus qu’un seul, et un autre i5 ans auparavant. Ces sujets auraient eu en outre la fièvre intermittente. Le pays était marécageux. Plusieurs des lépreux observés étaient dans le même cas. Une éruption cutanée de taches rouges avec fièvre, chute des sourcils et des cils, suivie de diminution de sensibilité et d’engourdissement progressifs, envahissants, ouvrit la scène. Puis ont apparu des tubercules discrets à la face et les membres supérieurs, des phénomènes des muqueuses du nez, du gosier, des conjonctives, l’hypertrophie des oreilles, etc. La lèpre n’a donc pas augmenté dans ces villages.
Parfois la lèpre a débuté par une plaque anesthésique; puis d’autres parurent successivement, sur les membres, ainsi que la chute des sourcils, des cils et des cheveux en grande partie, diminution des propensions sexuelles, mouvements vermiculaires des muscles triceps, des élévateurs de la lèvre supérieure, des orbiculaires des paupières, des muscles du mollet; atrophie des muscles des régions thénar et hypothénar,
griffes des mains; la peau des extrémités devient sèche, avec sillons remplis de squames blanches, que nous avons observés de notre côté et que nous avons dénommés lignes de plâtriers. La réaction électrique des muscles des extrémités est très faible aux muscles atrophiés. Les parties malades sont dépourvues de poils et de sueur, les ongles se déforment. Il y a parfois chute des doigts. Le plus souvent il n’y aurait eu qu’un seul lépreux dans la famille. La chaleur aggrave les phénomènes objectifs et subjectifs. Dans certains districts de 3oo habitants, il n’y avait qu’un seul lépreux. Parfois, après l’apparition de placards plus ou moins étendus, survint une éruption de petits tubercules. La marche de la lèpre paraît être lente en Chine. Bien que les malades n’aient pas été suivis jusqu’à leur mort, dont on ne connut pas la date, plusieurs lépreux observés étaient atteints depuis 8, io, 12 etmême 21 ans.
Le Dr Durand-Fardel a relaté dans son mémoire i5 observations qu’il a choisies parmi les plus typiques. Selon lui, la lèpre n’aurait qu’une forme unique, commençant par une lésion primitive des nerfs de la sensibilité. Plus tard surviennent les lésions secondaires de la peau, qui se font plus ou moins attendre. Celle-ci est atteinte dans sa structure profonde et dans sa nutrition ; d’où altérations des sécrétions pileuse et sudorale, et modifications des téguments ; épaississement, bulles, squames, ulcérations. La lésion de nutrition détermine aussi la gangrène, la chute des doigts, du nez, etc. Le système musculaire est aussi atteint : diminution de force prouvée par le dynamomètre, par l’électricité, par l’atrophie, comme dans la paralysie musculaire progressive. Il admet une lésion des éléments de la moelle, qui correspond aux nerfs des membres, de la face, du cou, savoir des cordons postérieurs, puis des cordons antérieurs. C’est là une localisation avec progression inverse de ce que l’on a constaté dans l’atrophie musculaire progressive. L’auteur conclut que la lèpre est une maladie de la moelle épinière. Cette opinion fut exprimée aussi par Alfred Hardy et Edouard Labarraque (Lèpre in Nouveau Dictionnaire de Médecine ). Nous ne pouvons pas partager l’opinion de Durand-Fardel lorsqu’il dit que la circulation n’est pas atteinte dans la lèpre. Comment donc expliquer ces congestions des membres allant parfois jusqu’à la cyanose, ces stases sanguines si fréquentes ? Mais, dirait-on, est-ce que la circulation, la capillaire surtout, n’est pas soumise au système nerveux ?
LA LÈPRE EN CHINE
On ne sait quel est le nombre total des lépreux en Chine. La statistique n’en est pas faite. Selon le Dr Wong, Canton en posséderait ioooo approximativement; la province de Kwang-Tung dont Canton est la capitale, a une population de 20 à 30 millions d’habitants.
En Chine on croit que la lèpre est commune dans les localités humides. Le fait est qu’elle tend à disparaître à mesure qu’on s’éloigne des côtes. A Sanghai pourtant, situé à l’embouchure de Yang-Tsckiang, il n’y aurait pas de lépreux.
Le régime alimentaire est défectueux chez les Chinois. Le riz en fait la base ; le poisson vient s’y ajouter; mais le peuple en consomme peu (Hutchison prouva le contraire). Les pêcheurs l’envoient loin, après l’avoir desséché. Le Chinois mange peu de viande; celle du porc a ses préférences; vient ensuite le canard. Les pauvres se privent même de riz et ne mangent que des patates; comme boisson, tout le monde prend du thé. Les Chinois vivent dans une horrible saleté et couchent la nuit avec leurs sales vêtements. C’est ce que nous avons vu en Bretagne. La syphilis est très commune en Chine et paraît être souvent confondue avec la lèpre, comme partout d’ailleurs.
En résumé, les Chinois croient à la contagion de la lèpre ; mais les réglementations concernant l’isolement des lépreux sont très souvent transgressées. Les lépreux même cantonnés circulent librement partout et la population ne s’en soucie guère. Le gouvernement et les souscriptions volontaires entretiennent ces malheureux qui se promènent partout et mendient aussi. Il est évident que si la contagiosité était tout au moins fréquente, le peuple prendrait bien plus de précautions. Quant à la transmission fréquente de la lèpre par le coït, suivi de bien près des manifestations de la maladie, il est évident qu’il s’agit de syphilis. Selon le Dr Arning, les Chinois considèrent l’urine comme l’agent vecteur par excellence de l’infection lépreuse.
Le Dr Durand Fardel dit en propres termes que la transmissibilité héréditaire ne saurait faire de doute. Il y a des familles lépreuses depuis plusieurs générations. Le mariage entre lépreux est autorisé en Chine ; il est interdit entre un lépreux et un individu bien portant ; mais cette interdiction est journellement enfreinte. On croit que les lépreux étant peu prolifiques, la lèpre s’éteindra dans la lignée. Le Dr Wong dit de son côté : la lèpre s’affaiblit à mesure que les généra-
tions se succèdent. Tant que les unions ont lieu entre lépreux, la maladie tend à l’extinction.
Sur les 73 lépreux observés par le Dr Durand-Fardel 16 comptaient des lépreux dans leurs familles, trois fois le père était lépreux ; trois fois la mère ; une fois la grand’mère ; quaire fois un oncle paternel ou maternel; une fois un grandoncle ; six fois un cousin. La plupart n’ont eu aucune relation avec des lépreux. Il y a eu dans ce nombre, 63 hommes et 9 femmes; 21 étaient cultivateurs et 3 seuls mariniers. La lèpre se rencontre même parmi les aisés et les riches. Le seul Européen atteint, un Anglais, avait passé 3o ans dans les ports de Chine. Il se nourrissait comme les indigènes et vivait dans la plus atroce saleté chinoise intimement avec un lépreux. La lèpre débuta chez ces 73 lépreux entre 9 et 63 ans. « La lèpre n’a pas de tendance à se propager. De nombreux lépreux vivant dans leurs familles et en relations avec tout le monde n’ont communiqué leur maladie à qui que ce soit (Durand-Fardel). »
La transmission par le coït, dit notre distingué confrère, paraît mieux avérée que celle par simple contact. Nous avons exprimé plus haut notre avis sur cette rapide transmission de la lèpre par les relations sexuelles.
Les médecins indigènes ont les premiers déclaré que la lèpre est au-dessus de toute ressource.
Feu Robert Coch a constaté qu’en Chine la lèpre n’a pas diminué, bien qu’onpratiquâtl’isolementdes lépreux depuis bien longtemps. Il pensait donc qu’il faut surtout prendre des mesures d’isolement dans la famille, dans la maison même (VIIe conférence internationale^ contre la tuberculose, tenue à Philadelphie, septembre 1908).
La lèpre est très répandue aux environs de la ville de Canton où, a-t-il dit, un village est réservé aux lépreux ; il compterait 4oo hommes et 200 femmes. L’administration provinciale alloue trois cents par jour à chaque malade. Un autre village voisin est réservé aux descendants des lépreux qui, en principe, doivent l’habiter pendant deux générations. Il compte 4oo habitants environ. Mais tous les lépreux ne sont pas relégués dans ces villages. En outre ceux qui y demeurent ont la liberté de circuler dans les rues, malgré la répulsion qu’ils inspirent aux habitants. Dans certaines provinces ces malheureux sont tellementmaltraités qu’ils préfèrent être enterrés ou brûlés vils. Sur le cours de Minos on les place sur des bateaux