‹ La lèpre à travers les siècles et les contréesChapitre 66 sur 124 · LA LÈPRE AU JAPON · texte numérisé non relu

LA LÈPRE AU JAPON

un bonze et un procureur impérial. Les Sœurs Franciscaines visitent et pansent les lépreux de cet asile où l’on trouve plusieurs syphilitiques et des galeux aussi.

Depuis une vingtaine d’années, on créa une léproserie dans la province de Tokio, à Gotemba, très bien organisée, paraît-il ; mais elle ne contient que 72 lépreux, vu l’insuffisance des ressources. A Tokio, des médecins vivent avec leurs familles au milieux de lépreux, dans les mêmes maisons avec 20 et 3o tels pensionnaires, sans un seul exemple de contamination. Le Dr Baelz, médecin très renommé et distingué, affirme qu’au Japon, partout, les prisonniers dorment moitié nus l’un à côté de l’autre. Il y a bien des lépreux et l’on n’a jamais observé de contamination. Selon Brassac, au Japon le mariage n’est permis qu’entre lépreux, et dans les maisons de prostitution il y a des lépreuses destinées aux visiteurs lépreux, bien qu’on n’y croie pas à la contagion.

Gomme traitement, le Dr Baelz dit s’être très bien trouvé de l’emploi de l’huile gynocardique donnée à l’intérieur jusqu’à 3 grammes par jour et à l’extérieur sous forme de pommade.

Enfin, il y a à Tokio une famille qui tient chez elle une léproserie et vit de la vie commune avec les pensionnaires. Depuis trois générations cette maison de santé fonctionne dans ces conditions, sans qu’aucun de ses membres ait gagné la lèpre. Ces renseignements sont donnés parle Dr Baelz.

Les bains de Kousatsu sont très renommés pour les lépreux, les syphilitiques, les goutteux et les rhumatisants ; on prend 3 à 5 bains par jour pendant 5 à 6 semaines. Les sexes sont séparés ; néanmoins on recontre toujours des femmes de classe inférieure dans les bains des hommes. La température de l’eau est très élevée, de 4o 0 et au-dessus. Les corps sont rouges comme des écrevisses lorsqu’on en sort. On entre et l’on sort du hall, par fournée, à un signal donné, pour faire place au groupe suivant et, avec un gémissement commun retentissant; mais un silence absolu doit régner pendant qu’on s’habille, sans quoi le bain serait inefficace. Les bains appartiennent à la commune et sont gratuits, à part un pourboire discrétionnaire.

Il y a un quartier lépreux à un kilomètre de la station, tous ceux qui y habitent sont lépreux ou bien l’ont été. Selon le Dr Papellier (Münch. med. Woch 1912, 3o juillet), il y a au

58o LA LÈPRE A TR A VERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES

Japon io5 585 lépreux d’après les statistiques officielles, mais, dit-il, ce nombre doit être plus élevé. Ce n’est que tout récemment que l’État a créé 5 léproseries, qui sont bien insuffisantes. Les malades aisés cachent leur lèpre et restent chez eux (Presse médicale, 7 déc. 1912).

La lèpre aux États-Unis d’Amérique. — On a prétendu que c’est de l’Europe que la lèpre fut transportée en Amérique qui, pour ne pas rester en arrière, en fait de politesse, introduisit, à son tour, la syphilis en Europe. Ces deux assertions sont aussi erronées l’une que l’autre. Ces deux sœurs jumelles, si similaires, ont régné de tout temps dans les deux mondes, l’ancien et le dit nouveau, sans droit d’incrimination réciproque, ainsi qu’on le verra plus loin, dans ce travail. Ce ne sont donc ni les colons portugais qui ont infecté les premiers l’Amérique par le Brésil, ni les Norvégiens qui ont transporté la lèpre dans l’Amérique du Nord indemne jusqu’à leur émigration. Selon les rapports de Christophe Colomb, en 1498, ses compagnons ont vu dans l’île de Buona-Vista, des lépreux du continent qui venaient se laver avec du sang de tortue pour guérir leur maladie.

Quoi qu’il en soit, la lèpre prit une grande extension, dans l’Amérique centrale, comme dans les Antilles, par la traite des nègres (Martinique, Désirade, Guadeloupe, Cuba, Sainte- Lucie, Saint-Vincent, la Barbade, Tabago, Trinitad, Caracas, Guyane — où on l’appelle mal rouge, — le Mexique, la Nouvelle Grenade, Pérou, Brésil, Uruguay. Il est à remarquer que, malgré la présence des noirs, la lèpre ne fut pas propagée aux États-Unis, bien qu’entourés de lépreux par le nord et par le sud.

Le Dr Ashmed, de New-York, a publié, peu avant l’ouverture de la conférence de Berlin (en 1896), un travail sur la suppression et la prévention de la lèpre. Après avoir affirmé, quelque peu témérairement, qu’il n’y a rien à faire contre la lèpre et que tous les moyens pour la combattre sont impuissants, il conseille avec ferveur le rappel des barbaries d’antan : L’isolement absolu forcé, imposé par des lois sévères; surveillance pendant 7 ans de toute la famille et surtout des enfants des lépreux, création de léproseries dans un climat sec. A sa mort, la famille qui a vécu avec le lépreux sera isolée dans un lieu d’observation pendant 7 ans au bout desquels, s’il n’y a eu aucune manifestation lépreuse, elle pourra être

LA LÈPRE AUX ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE 58 1

admise dans la société ; création d’un asile d’isolement pour les enfants des lépreux, jusqu’à la puberté ; destruction de tous les objets qui ont servi aux lépreux ; crémation de leurs cadavres ou leur enterrement dans un cimetière spécial dont le sol ne sera jamais remué ( Journal Italien de maladies cutanées, 1897, page 790). Et dire que dans ces prisons à torture, il se trouve quelquefois des individus non lépreux qu’on y place par mégarde!

Il n’est guère possible de dresser une statistique exacte du nombre des lépreux qui se trouvent aux Etats-Unis. D’après Hyde, il y en aurait 5oo, selon Kingoum 3oo. D’autres disent que rien qu’en Louisiane il y aurait 5oo. On est très sévère pour les pauvres lépreux, même cruel, sans pitié et principalement depuis la conférence de Berlin dont l’Amérique du nord a accepté aveuglément toutes les exagérations fournies par les hommes de laboratoire. Que la responsabilité retombe sur les auteurs de théories, sans le contrôle de la clinique; orateurs visant à briller surtout dans les palabres !

Le gouvernement de Washington prescrit l’isolement le plus rigoureux et punit sévèrement tout individu qui donnerait asile à un lépreux. A Sandy-Hoop, à l’entrée du chenal de New-York, on a relégué quelques-uns de ces infortunés lépreux sur un îlot désert. Une fois par semaine un petit bateau leur porte des vivres pour les empêcher de mourir de faim. On a menacé le Dr Sauton de le mettre en quarantaine s'il allait les voir! Or, les médecins même n’ont l’autorisation de visiter ces malheureux ! Gloire aux promoteurs du règlement draconien de Berlin que les législateurs, certainement guidés par les médecins de la localités, ont happé sans discernement ! A ce compte les médecins doivent refuser leurs soins à tous les malades atteints d’affections contagieuses, le choléra, la peste, la scarlatine, la fièvre typhoïde, la tuberculose et que sais-je encore ? Logique des membres du conseil sanitaire du nouveau continent ! On conviendra qu’on n’a aucune notion du sacerdoce du médecin dans ce pays de marchands, de tripoteurs, de milliardaires dont les business ont étouffé tout sentiment de charité et d’humanité ! Toutes ces sauvageries riment bien avec les fureurs yankéennes de lynch et de cinération des nègres vifs sur les places publiques, après les avoir enduits de pétrole, par la populace hors la loi.

A San-Francisco, on séquestre les lépreux au Pest-House,

58a LA LÈPRE A TRAVERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES

sorte de prison éloignée de la ville, dans un endroit malsain ; jamais le médecin n’y pénètre. Le Dr Sauton dit, dans son remarquable mémoire, déjà bien des fois cité, qu’il fut le premier. médecin à les visiter. « Les notions les plus élémentaires de l’hygiène et de la propreté n’y sont point connues. Le malheureux qu’on y déporte n’a plus qu’à y mourir le plus tôt. Le Dr Sauton y a trouvé un vieillard paralytique n’offrant aucun symptôme de la lèpre ! L’unique surveillant chargé de garder ces malheureux lépreux, interrogé par le D1 Sauton pour quel motif on Lavait séquestré au Pest-House, répondit sèchement qu’il n’avait plus qu’à y mourir. » Et dans ce pays très religieux, on se nourrit de la lecture des saintes écritures tous les Holidays.

A la Nouvelle-Orléans, la municipalité a créé une léproserie où se trouvent 35 malades. A Bason-Lafourche, il y a une colonie de lépreux. Ils vivent isolés et se sont bien organisés eux-mêmes. Ils ont leurs écoles, leurs boutiques et leur prêtre également lépreux.

Les Norvégiens lépreux en Amérique. — Hansen fit un voyage en Amérique en 1888. Sur 160 émigrés norvégiens lépreux, il n’a trouvé que 17 survivants. Pas un des descendants de ces lépreux n’eut la maladie. Ce qu’il considère comme déposant contre l’hérédité. Il croit d’autre part que la contagion ne s’effectue pas en Amérique, grâce aux bonnes conditions hygiéniques que les lépreux y trouvent (Arch. deVirchow, vol. 1 1 4). Mais on peut en dire autant de l’hérédité qui n’est pas fatale et n’éclate pas précisément parce qu’elle ne trouve pas les conditions favorables à son éclosion, que ce soit une hérédité de graine ou de réceptivité.

Farquarson a lu au Congrès de Des Moines, dans l’Etat de Iowa, un mémoire sur la proportion des lépreux dans cet Etat dont certains districts, tels que celui de Winneshiek, comptent jusqu’à 52 pour 100 d’habitants d’origine Scandinave. Or, de i863 à i883, il n’y aurait eu que sept lépreux ; tous les malades étaient Suédois ou Norvégiens. Un seul cas a été observé sur un enfant né en Amérique, dans le Minnesota, mais de parents suédois. Pour le Minnesota, son enquête a relevé 5 cas de lèpre pour la période 1870-1880. Tous ont été observés chez des Norvégiens. Dans le Wisconsin, on en a relevé 4 cas en i4 ans (1869-1883). Dans l’Illinois, Boeck avait trouvé en 1870, 2 cas; dans le Nouveau-Brunswick, la lèpre aurait été impor-

LA LÈPRE AUX ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE

tée en 1820, à Tracadie, près de la baie de la Chaleur; il n’en existe plus qu’un petit nombre dans la léproserie. Selon ce rapport, on peut considérer insignifiante la lèpre des États- Unis. A la Louisiane, la lèpre ne fut mentionnée qu’en 1776. En 1785 on fonda une léproserie au voisinage de la Nouvelle- Orléans sur un territoire qui garde encore le nom de terre des lépreux. La maladie sévissait principalement sur les nègres d’Afrique. D’autre part, d’après Gronvold, il y avait en 1886, i5 lépreux dont 11 issus de parents lépreux; 8 fois c’était le père. Dans 6 cas la durée moyenne de la vie, après le début de la lèpre, fut de 17 ans ; 4 étaient tubéreux. D’après Gronvold la lèpre n’a pas paru communicable (Board of Health of Minnesota, 1886).

Texas, qui a deux millions et 3oo 000 habitants environ, contient bien des lépreux ; mais, je ne sache pas qu’on en ait fait la statistique. Il paraît que leur affluence a beaucoup augmenté dans ces dernières années et que les autorités ont pris de sévères mesures pour repousser leur immigration, et pour les isoler.

Le Dr Ashmeada accusé la Norvège d’avoir expédié 175000 émigrants en Amérique, parmi lesquels nombre de lépreux qui propagent la maladie partout. De cette manière, elle exporte ses lépreux dont le nombre diminue ainsi dans leur patrie. J’ajouterai, en passant, que cette exportation est de nature aussi à améliorer les statistiques norvégiennes concernant ses lépreux, et à présenter une diminution de la lèpre donnant des illusions sur l’eflicacité de l’isolement, aux bienfaits duquel on se croit redevable. Le Dr A. Hansen répond que cette récrimination est infondée. Depuis i856, trois mille quatre cents lépreux furent isolés dans les asiles, et 287 seulement ont émigré. Mais on peut lui objecter, comment sait-il qu’il y a eu un si petit nombre de ses compatriotes lépreux qui se sont expatriés? Est-ce que le gouvernement inscrit les lépreux qui sortent de la Norvège? Non. On ne peut donc pas qualifier d’absurde (non sensée) l’opinion du Dr Ashmead. A. Hansen croit que des 287 lépreux norvégiens partis pour l’Amérique, 170 environ se sont rendus à l’Amérique du Nord dont 3o seuls étaient lépreux. Mais sur quoi base-t-il sa supposition? Il soutient aussi, cette fois avec raison, que l’examen lors du débarquement même par un médecin connaissant la lèpre, ne met pas à l’abri d’une introduction furtile de la maladie qui

peut être en incubation et n’éclater qu’après plusieurs années. Il constata lui-même, en 1888, combien cet examen était fait sur le pont des navires d’une manière hâtive et sommaire qui tromperait le plus malin. Il conclut que l’examen des émigrants, soit lors de leur embarquement en Norvège, soit à leur arrivée en Amérique, ne saurait jamais empêcher les lépreux de pénétrer en Amérique.

D’autre part, le Pr Brucken de Minneapolis (Leprosy in Minnesota) qui a étudié 5i lépreux norvégiens émigrés, a constaté que 2 de ceux-ci, mariés, n’ont pas contaminé l’autre conjoint. Il y aurait selon lui io4 de ces lépreux Scandinaves aux Etats-Unis.

Un rapport de l’inspecteur général, chirurgien de la marine, Walter Wyman, fut adressé en 1898, après la conférence de Berlin, au Président des Etats-Unis sur l’ investigation of leprosy. Ce rapport a été soumis au Sénat qui l’approuva et fut transmis au ministère des Affaires étrangères. C’était après l’adjonction des îles Haway aux Etats-Unis, — grand foyer de lèpre qui terrorisa le monde entier par crainte de la propagation de la maladie en Amérique. — Une commission médicale fut formée pour rechercher l’origine et l’influence de la lèpre aux Etats-Unis, et pour soumettre à qui de droit une législation pour prévenir la propagation de la maladie. Une somme de cinq mille livres fut affectée à ces recherches.

Le Dr Walter Wyman, chirurgien général surintendant de l’hôpital de la Marine, affirme, un peu hasardeusement, que personne ne doute plus de la contagiosité de la lèpre. Si au moins il faisait quelques restrictions pour les localités sûrement privilégiées : Paris, Londres, Vienne et tout le centre de l’Europe. Il soutint, se basant sur la conférence de Berlin, que le lépreux introduit dans une contrée propage invariablement sa maladie en faisant foyer, et que tôt ou tard de nouveaux cas se déclarent. Or, des mesures restritives sont de rigueur pour arrêter la propagation. L’hôpital de la Marine fut informé de tels faits et ne veut pas endosser une telle responsabilité. Il y a donc des lépreux dans les Etats-Unis, et les nouvelles recherches ont démontré que nombre de malades atteints d’un état nerveux obscur ne sont rien moins que lépreux. Or, des mesures rationnelles doivent être prises par le gouvernement pour déterminer jusqu’à quel point notre peuple est menacé. C’est à la suite de ce rapport sensationnel que les Etats-Unis

LA LÈPRE AUX ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE

ont pris des mesures si rigoureuses, si cruelles contre les lépreux, si révoltantes par leur application antihumaine et brutale. On ne sait d’une manière précise quel est le nombre des lépreux aux Etats-Unis. Mais on sait qu’il y en a à Washington, Texas, Louisiane, Floride, Caroline du Sud, Minnesota, Dakotas, New-York, Pensylvanie et l’Illinois. Il est à croire que les lépreux sont bien plus nombreux qu’on ne le pense. Le Dr Walter Wyman promettait en 1898 que des médecins seraient chargés partout d’établir une telle statistique ; et nous ignorons si celle-ci a pu être établie et avec quelle exactitude.

Le Pr Isadore Dyer de New-Orléans U. S. A. fit paraître, dans New-York Medico Legal Journal , un article sous la rubrique de International Législation for Leprosy, dans lequel il déclare être fortement pour l’isolement. L’horreur populaire n’est d’aucune façon diminuée, ainsi que la croyance que la maladie est incurable et qu’elle continue à présenter les expressions de la lèpre biblique et orientale ; le temps de son incubation est inconnu et sa contagion insidieuse, bien que la maladie soit moins fréquente, ce qui paraît dépendre des conditions sanitaires, de la manière de vivre et de se nourrir. L’auteur est d’avis de la combattre par des mesures efficaces dont la principale est l’isolement. Il se base sur les conclusions de la conférence de Berlin de 1896 et évalue le nombre des lépreux dans le monde à deux millions. Cependant le Dr Dyer reconnaît qu’en France aucune mesure prophylactique tracassière ne fut prise. Néanmoins, il préconise l’établissement d’asiles offrant les soins nécessaires aux pensionnaires avec l’obligation d’y entrer. Une commission qualifiée recherchera les localités infectées, organisera un asile international avec rigide quarantaine et rapatriement des lépreux étrangers ; une visite des étrangers qui débarquent aux États- Unis sera faite par des médecins connaissant la lèpre. Tous les gouvernements devraient refuser des passeports aux lépreux avec défenses et punitions, en cas d’infractions, concernant les navires qui transporteraient des lépreux.

Louisiane. — La Louisiane, située dans les États-Unis de l’Amérique du Nord, aune population de i4ooooo habitants (en 1900), dont une partie est d’origine française. Elle fut ainsi dénommée en l’honneur de Louis XIV. La Nouvelle-Orléans y fut fondée en 1717. Louis XV en céda une partie à l’Angle-

terre en 1763, située à l’est de Mississipi, et Bonaparte vendit le reste aux Etats-Unis, en i8o3, contre 80 millions.

Le Dr lsadore Dyer de la Nouvelle-Orléans publia un mémoire sur la lèpre dans cette contrée. C’est Bernard Romans qui parla de la lèpre le premier et attribua son introduction aux Indiens. Xavier Martin relate l’organisation d’une léproserie en 1785, pour y placer les lépreux miséreux qui exhibent leurs ulcères pour exciter la compassion. Cet asile portait le nom de La terre des lépreux. Le nombre des pensionnaires ayant diminué de plus en plus jusqu’à leur entière disparition, l'endroit devint un terrain inculte. Vers la fin du xvme siècle on y établit derechef un asile avec séparation des sexes, grâce au Dr L. Giovellina ; mais les malheureux y étaient abandonnés et presque sans soins médicaux. L’établissement ne rencontra qu’une apathique indifférence ! En 1878 les lépreux miséreux furent admis à l’hôpital de la Charité, au nombre de 112. Cependant en 1857, les lépreux ambulants avaient attiré l’attention ; mais la maladie fut considérée comme endémique. A cette date on décida de transporter ces malades dans quelque île du golfe mexicain. En faisant des recherches, on sut qu’il y avait 5 lépreux dans une famille, 2 dans une autre, et que dans quelques autres la maladie existait depuis trois générations. Puis on la constata dans différents districts, principalement à la Nouvelle-Orléans. Plusieurs médecins publièrent successivement les observations de tels malades. Le Dr W. Blanc en recueillit d’abord l\i dans l’espace de 3 ans, et plus tard il en réunit 83. C’est en 1894 que le gouvernement s’est occupé sérieusement de la question et un Bill ordonna d’isoler tous les lépreux et de les placer sous la direction de médecins, avec pénalité si l’on s’y refuse ou si on les cache. Voici les conclusions du Dr Dyer: La lèpre existe à Louisiane depuis 1760 ; le premier cas fut observé à la Nouvelle-Orléans. Les lépreux observés étaient natifs du pays ; un seul avait des ancêtres lépreux. Il n’y a pas d’exemple d’importation de la maladie. Dans les familles lépreuses la maladie débute à 5 ou 6 ans et le plus souvent à l’âge adulte. Le plus grand nombre des lépreux naît en dehors des familles lépreuses (ce qui n’est pas en faveur de la contagion, soit dit en passant). Il y a 3i exemples de consanguinité et 45 cas où les parents et les enfants ont été affectés. Il y aurait eu 61 exemples d’exposés à la contagion : époux et épouse, 6 ; frères ou frères

LA LÈPRE AUX ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE

et sœurs, 27 ; cousins, 6 ; tantes, nièces et neveux, 4 ; ami, i ; parents et enfants, 26; rarement par emploi, 1 seul ; par nourrice, 1 ; un prêtre; maladie syphilitique supposée, 2. Aucun cas d’inoculation accidentelle . Bien des cas eurent lieu dans le district voisin de la léproserie. Le type prédominant était l’anesthésique, 58 ; mixte, 57 ; tubéreux, 39 ; trophique, 18 (?). La pauvreté est exceptionnelle chez ces lépreux. Plusieurs d’entre eux peuvent pourvoir à leurs dépenses ou bien en partie. Il n’y aurait pas de paupérisme à la Nouvelle-Orléans. La maladie sévit parmi toutes les races ; mais surtout chez les étrangers : Français et Allemands, indépendamment de leur diète, de leurs occupations, après un séjour varié à la Louisiane. La lèpre y est endémique. L’auteur est contagionniste fervent. Mais ses observations ne prouvent pas suffisamment en faveur de ses opinions. La première statistique faite à Louisiane, sous le contrôle du gou vernement, eut lieu en 1896.

Voici comment on se comporte en Amérique, actuellement, vis-à-vis des lépreux. Le Dr Engstad eut le hasard de soigner huit de ces malheureux dont il relate l’histoire succincte dans American Journal of Dermatology de février 1912. Le premier malade le consulta pour un ulcère intarissable du pied droit, indolore, peu sensible à la pression, avec anesthésie de la peau animée par le nerf tibial antérieur. L’interrogatoire l’éclaira sur la nature du mal. Un parent du malade avait succombé à la lèpre. La famille même ignorait depuis 10 ans de quoi il s’agissait. La vie lui était un lourd fardeau ; à la fin ce malheureux perdit la vue et les orteils; les ulcères persistaient toujours. Le Dr Engstad le soigna pendant i5 ans, en gardant le secret. X... continua à vivre dans sa famille, isolé dans sa chambre, sans autre précaution, et à remplir les fonctions de concierge d’une Banque. Sa femme et sesjS enfants 11’ont pas été contaminés et continuent à jouir d’une excellente santé.

Le deuxième malade, âgé d’une quarantaine d’années, était atteint de lèpre tubéreuse. La peau était couverte de lépromes. Il habita longtemps une ferme, et depuis trois ans il se loge dans une chambre construite pour lui dans une grange. 11 me pria, dit notre confrère, de le faire admettre dans le grand hôpital d’ Arcilla où l’on construisit une chambre pour lui. D’abord il y fut reçu cordialement; mais dès que les 70 pensionnaires attablés pour le repas ont su du lépreux même le

nom de sa maladie, il y eut une panique générale qui obligea de faire construire un logement isolé pour le récipiendaire que tout le monde fuyait. Il vécut ainsi, évité par tous, pendant 2 ans. Le procureur public ayant su qu’il ne s’agissait pas d’un citoyen des Etats-Unis, et qu’il n’avait pas les moyens de retourner dans son pays, le fit placer dans un asile de lépreux. La déraisonnable frayeur pour cette affection devrait être combattue, dit Fauteur de ce travail. Le troisième lépreux était Norvégien et fut incarcéré dans une petite habitation construite pour lui. C’était un tubéreux. Lorsqu’il fut visité par le Dr Engstad, il avait perdu tous les doigts d’une main. Il était l’hôte d’un fermier qui fut persuadé par notre confrère que la maladie n’était pas aussi contagieuse que la tuberculose de Koch. Le quatrième malade était aussi d’origine norvégienne. Lorsque la population a su qu’il était lépreux, elle lui procura vite un cheval pour le faire déguerpir et l’on brûla les harnais par précaution. Il était considéré comme un paria. La frayeur qu’il inspirait pour la contagion était vraiment déraisonnable. Finalement le Pr Attorney ayant su qu’il était Norvégien, le fit partir pour son pays. Les malades 6 et 7, mère et fille, étaient norvégiennes aussi. Chez la mère, âgée de 4o ans, la lèpre tubéreuse était très avancée ; tandis que la fille, âgée de 20 ans, n’avait que quelques lépromes à la face; celle-ci était née en Amérique, à Chicago. Elles se sont rendues plus tard à Minnesota et vivaient dans une ferme où notre confrère fut invité de les voir. Les voisins ayant su la nature de la maladie leur rendaient la vie impossible, au point qu’elles furent obligées de vendre leur propriété et de retourner à Chicago. On n’a plus su ce qu’il advint d’elles. Le huitième malade, atteint de la forme mixte, était une femme norvégienne, âgée de 52 ans. Elle a eu plusieurs lépreux dans sa famille. Elle n’a pas eu d’enfant; le mari ayant su la nature de la maladie ne s’en soucia guère. Ce couple vivait tranquille; personne, ses amis même ne savaient pas que la femme était lépreuse.

Abordant la question de la contagiosité, le Dr Engstad dit que A. Hansen soutient que la lèpre est la moins infectieuse de toutes les maladies infectieuses. L’auteur s’élève contre la déraisonnable frayeur du public et la persécution des lépreux, lorsqu’on ne soumet à une sévère quarantaine ni les typhiques, ni les tuberculeux ; c’est là une terreur non motivée par le sens commun, la santé publique n’étant point compromise, dit-il.

LA LÈPRE AUX PHILIPPINES, AU BRÉSIL 58g

La lèpre aux Philippines. — On sait que cet archipel de la Malaisie dans la mer de Chine, découvert par Mac Gellan en i52i, à l’Espagne depuis i564, appartient aux États-Unis depuis 1898. Les principales îles sont Luçon et Mindanao et le chef-lieu Mantile. Leur population est de huit millions d’hommes environ. Le directeur du service de santé, Dr Y. G. Heisser, dans une publication récente, soutient que la lèpre y est en train de reculer. On croit que la lèpre fut introduite aux Philippines vers i632, par des chrétiens chassés du Japon (?) Avant l’arrivée des Américains, on ne s’était point occupé des lépreux. On les a internés alors à l’île de Culion, pauvres et riches. Cette léproserie fut établie en 1906. On y transféra les 365 lépreux soignés jusqu’alors à l’hôpital Saint-Lazare, à Cèbu, confiés aux sœurs de charité. Il y a 125 maisonnettes bâties sur un plateau élevé de i5o pieds au-dessus du niveau de la mer vers laquelle il s’incline. Les rues y sont symétriques, l’eau est abondante partout dans cette ville nouvelle. L’ancienne est réservée à l’administration. Il y a une ancienne église espagnole pour ces malheureux. Ils se gouvernent presque eux-mêmes en s’appliquant le règlement officiel. Cette colonie est très heureuse, elle possède même une fanfare de 4o instruments, qui donne de fréquents concerts. Les lépreux y vivent en toute liberté et très heureux sous leur propre selfgovernment démocratique. La population saine réside dans des quartiers situés à un quart de mille de la colonie lépreuse, ainsi que les employés de cette colonie. La lèpre décroîtrait aux Philippines : en 1906 il y avait de 5 à 8000 lépreux. Cette évaluation si oscillatoire n’est pas faite pour inspirer grande confiance à la partie scientifique minime du travail du Dr Heisser, qui nous dit que ce chiffre si vague était descendu en 1912 à 2 800 ! Ce mémoire manque donc de toute précision qui autorise à conclure. Nous ignorons également et absolument comment se comporte la lèpre aux Philippines. Tout est passé sous silence. On se borne à nous apprendre que les dépenses sont évaluées à 5oo francs par tête. Et voilà tout. Sur quoi se baser pour affirmer que la lèpre diminue aux Philippines depuis l’isolement, puisqu’on ne s’est même pas donné la peine d’énumérer les lépreux qui y auraient été et dont on évalue le nombre de 5 à 8000. Est-ce ainsi qu’on procède pour faire de la science ( Presse médicale y 28 décembre 1912).

La lèpre au Brésil. — Le Dr José Lourenço de Magalhaës,

&9o LA LÈPRE A TR A VERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES

léprologue distingué de Rio de Janeiro, publia une étude très documentée et très instructive, où il relata ce qu’il a vu et observé lui-même sur de nombreux lépreux qu’il eut à soigner. Ce distingué confrère avait déjà fait paraître plusieurs publications importantes sur la lèpre qui est désignée au Brésil sous la dénomination de Morphea . Si tous les léprologues se livraient à de telles enquêtes dans les localités où ils exercent, il serait facile, par la comparaison de tels travaux cliniques, de faire une synthèse sur cette maladie cosmopolite, et d’établir ce qu’il y a de constant, d’immuable dans sa marche et dans ses allures, et de variable ou de contingent selon les localités, les races et les milieux.

A quel date doit-on faire remonter le début de la lèpre au Brésil? On ne saurait rien affirmer à cet égard. Hilario de Gouvêa croit que le fléau a fait ses entrées avec la colonisation portugaise au xvne siècle et l’immigration de milliers de noirs d’Afrique où elle a régné de tout temps. Mais il est probable que la lèpre y existait déjà. 11 est possible que la traite et la vie misérable à tous égards que l’on faisait mener à ces pauvres esclaves — parmi lesquels il a dû y avoir des lépreux surmenés par un travail épuisant, mal nourris, sordides, habitant des huttes infectes — aient exalté la maladie et augmenté le nombre de ses victimes, de même que l’abolition de l’esclavage et l’amélioration de l’existence des misérables (nègres et populace indigène) ont diminué le nombre des lépreux.

Il y a eu un moment où la population noire était à la population blanche dans la proportion de 3o contre i. L’immigration portugaise, lorsque la lèpre ravageait l’Ibérie, fut une autre voie d’introduction et d’augmentation de la lèpre au Brésil. Dans une statistique de l’hôpital des lépreux de Rio Janeiro par Azevedo Lima, sur un total de 1 987 malades, pendant une période de 93 ans, figurent 48o noirs de la côte d’Afrique, 4 1 3 nègres brésiliens, 3o8 mulâtres brésiliens, 2o4 Portugais, total 1 4o5. Dans une autre statistique de la léproserie de San Luz, due au Dr A. Saulnier, de 1870 à 1878, sur 98 lépreux il y a eu 8 blancs, 44 nègres et 46 mulâtres. Ces statistiques et d’autres prouvent que les noirs et les mulâtres payent le plus grand tribut à la lèpre. Tout le littoral du Brésil a été éprouvé ; mais principalement les provinces d’agriculture où l’on introduisit le plus grand nombre d’esclaves africains. San Paulo en fut très atteint. On y fonda plusieurs

LA LEPRE AU BRÉSIL

5qï

hôpitaux de lépreux ; savoir : celui de San Paulo, celui de Campinas, celui d’Itu, celui de Jundiahy, ceux de Rio de Janeiro, de Bahia, de Pernambuco, de Maranhao, de Para.

Le Dr de Magalhaës se plaint de la mauvaise organisation de tous ces établissements où les lépreux manquent de soins ; aussi les désertent-ils et circulent partout. Néanmoins la lèpre diminue au Brésil, malgré l’absence de toute mesure répressive, principalement dans les localités où le régime alimentaire s’est amélioré. Malgré la circulation libre des lépreux, tous vagabonds et mendiants, qui crachent partout et exhalent dans l’atmosphère des trillions de bacilles (comme cela se passe à San Paulo) ; la lèpre ne persiste que dans quelques familles; tout cela prouve, selon le Dr Magalhaës, contre la contagion et en faveur de l’hérédité.

Après avoir rendu un très juste hommage à Pasteur qui ouvrit le nouveau champ si fertile en résultats, le Dr Magalhaës se plaint de l’exagération des bactériologues et, en l’espèce, de ceux qui se refusent à diagnostiquer la lèpre, s’ils ne constatent pas la présence du bacille de Hansen. Et pourtant, il n’y a pas de léprologue qui n’ait vu nombre de lépreux avérés, qu’il diagnostiqua aisément en vrai clinicien, malgré l’absence du bacille spécifique. Et sans parler des formes anesthésique et mutilante, — où son absence est la règle, - — dans la variété même léonine la plus accusée, que les profanes même reconnaissent à distance, il arrive que le bacille fasse défaut. C’est là un fait rare mais incontestable. Or, les progrès de la science nouvelle ne sauraient démolir la clinique séculaire.

Après cette digression qui reflète aussi l’opinion du Dr J. L. de Magalhaës, puisons à pleines mains dans son remarquable travail.

On doit donc dans l’étude de la lèpre, autant que dans les autres maladies, mettre à contribution la clinique, qualifiée de vieille médecine, sans omettre les nouvelles acquisitions de la science microscopique qui a doté la médecine de tant de découvertes.

Le Dr J. L. de Magalhaës attache une grande importance aux causes secondes (Kelch, Charrin) dans le développement des maladies bacillaires, constituées par les ingesta, les circumfusa, le moral, etc. S’occupant d’une manière assidue de la lèpre, le Dr Magalhaës proteste contre l’application que l’on a voulu faire au Brésil des sentences des savants conférenciers

59a la lèpre a tra vers les siècles et les contrées

réunis à Berlin en 1896; il critique les publications timorées du Dr Hilario de Gouvêa, ophtalmologue distingué, mais manquant absolument d’autorité pour ce qui concerne la lèpre, qui s’est identifié les doctrines si outrées de la Conférence de Berlin. Ses publications, parues même dans les feuilles politiques, font du tort au Brésil en le mettant au ban des autres contrées voisines où la lèpre sévit moins. Le Dr Magalhaës déplore cette exagération qui dépasse tant les bornes de la réalité. Car il résulte de l’enquête à laquelle il s’est livré que la lèpre, bien qu’abandonnée entièrement à elle-même, sans aucune mesure de répression, a sensiblement diminué dans bien des localités. C’est aussi l’avis du Dr Cosme de Sa Pereira qui exerce à Pernambuco, vaste état du nord du Brésil.

Le Pr Pacifico Pereira a constaté aussi que la lèpre diminue spontanément à Bahia. 11 y avait autrefois à l’hôpital des lépreux une centaine de malades ; il n’en restait qu’une ving* taine dernièrement. Les lépreux se font également rares dans l’intérieur de la province. C’est là aussi l’opinion de tous les médecins qui exercent dans ces différents points. Itaparica est une île où l’on dépeçait les baleines, prises dans les environs, pour préparer l’huile. Pendant des mois la population se nourrissait gratuitement de la chair de ce cétacé. Cette île devint un foyer très actif de la lèpre et la meilleure cliente de la léproserie de Bahia. Le Dr Argollo eut la preuve du fait en consultant les registres de l’hôpital. Le Dr Rendu fit la même constatation, et il est porté à croire que la consommation de la chair de baleine est cause de ce grand nombre de lépreux. Le Dr Silva Lima, d’autre part, affirme quedepuis une quinzaine d’années la lèpre a diminué progressivement dans l’île d’Itaparica. La pêche de la baleine a également diminué. Les cétacés se font de plus en plus rares, il s’appuie donc sur cette coïncidence démonstrative.

Le com. Manoel de Souza Campos, provéditeur de l'hôpital de Bahia dont la léproserie est une dépendance, affirme que dans l’espace de 10 ans il n’y est entré qu’un seul lépreux provenant d’Itaparica. Le Dr Magalhaës de son côté insiste sur la disparition de la lèpre en même temps que des baleines, et l’attribue à la modification du régime alimentaire. L’île devint florissante, et il n’y a plusde lépreux. Conclusion : sans aucune mesure répressive, la lèpre diminua à Bahia, grâce à l’amélioration de l’alimentation et les progrès de la civilisation ; ce

LA LÈPRE AU BRÉSIL

qui veut dire que le peuple est moins sale et que les localités où il réside sont aussi plus propres. D’ailleurs les anciens observateurs ont toujours dit que la nourriture et l’hygiène concouraient au développement de la lèpre. « Un fait digne de remarque, dit Alibert, c’est que la lèpre a disparu de tous les lieux qu’elle infectait à mesure que l’hygiène s’y développait. » C’est là l’avis de Hardy aussi et de Michel Lévy. La nourriture y joue un grand rôle. La diminution de la lèpre dans les localités où le régime s’est amélioré est une précieuse et insinuante remarque. Le Dr Hutchinson a bien raison d’accuser l’ichtyophagie comme favorisant l’acquisition de la lèpre là où elle est endémique. Le Dr Nissa Rodrigues, professeur à la Faculté de Médecine de Bahia, est convaincu aussi de ce qui vient d’être dit.

En 1737, le gouverneur de Rio, comte Robadella, isola les lépreux dans un asile spécial ; mais en dehors d’une cinquantaine hospitalisée, il s’en trouvait cent cinquante dans la ville, selon une notice de l’hôpital, datée de 1868. Le Dr de Magalhaës doute que tous les réputés lépreux le fussent réellement. C’est que la syphilis et les dermatoses graves étaient englobées sous la même enseigne, ainsi que cela arriva fréquemment et continue à avoir lieu encore aujourd’hui, un peu partout. Toujours est-il que, malgré la liberté de circulation des lépreux, le nombre en a diminué de plus en plus, bien que la population ne les ait jamais évités ; ce qui dépose contre l’excessive contagiosité de la lèpre. « Donc la version soutenue au congrès de Berlin sur la contagiosité de la lèpre est erronée. » La lèpre diminue au Brésil bien qu’abandonnée à elle-même et malgré la licence des lépreux. Les cabanes qui leur étaient destinées aux entrées des villes ont été démolies faute d’habitants.

Le Dr Moncorvo, praticien distingué ayant une grande clientèle, dit que dans sa Policlinique de Rio, il a compté un enfant lépreux sur 3 000. Cependant le Dr Azevedo Lima, contagionniste, ditjavoir compté 4 000 lépreux à Bahia; ce qui est en contradiction avec tous les renseignements donnés plus haut. Mais pour être impartial, il importait d’exposer les opinions les plus contradictoires. C’est au lecteur de juger d’après la valeur des documents. On doit signaler que l’on trouve inscrits parmi les pensionnaires de l’asile, la mention de scorbutiques à propos d’un général espagnol nommé José Carlos Zambaco. Anthologie. 38

5g4 LA LÈPRE A TRAVERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES

Conti. Le Dr de Magalhaës reneontra même dans la léproserie de Saint Paulo des individus sains indigents cueillis par charité. Cette constatation eut lieu le 3 mai 1900. Une négresse y vit depuis 18 ans et un nègre depuis 26 ans. Ils mangent et vivent avec les lépreux, se couchent dans leurs lits et ils n’ont pas contracté la lèpre. Le Dr de Magalhaës se livra à des études de longue haleine sur la lèpre dans son pays, le Brésil. Il fit paraître plusieurs publications remarquables sur ce sujet où il consigna non des théories, mais des faits cliniques circonstanciés qui l’autorisent à avoir une opinion fondée. Ses enquêtes répétées à plusieurs reprises et espacées, le confirment dans l’opinion que la lèpre diminue parla seule amélioration des conditions hygiéniques et qu’elle se confine de plus en plus dans quelques familles; ce qui prouve son hérédité. Sa réputation légitime d’éminent léprologue lui facilitait ses recherches. Car tous les lépreux frappaient à sa porte pour être soignés.

Au Brésil tout le monde, médecins et peuple, ne croyait guère à la contagion. Mais la découverte de son bacille produisit immédiatement un revirement; tout le monde admit la théorie nouvelle qui fut enfin imposée par la conférence de Berlin.

Néanmoins le Dr de Magalhaës, témoin de nombreux faits contraires, demeura un anticontagionniste inébranlable. Il insiste d’abord sur la clinique, puis sur l’inconstance du bacille de Hansen qui manque toujours dans les formes nerveuse et mutilante et enfin, sur la non-inoculabilité et l’incultivabilité de ce bacille. « Car, le cas cité et répété partout comme un succès d’inoculation, chez le condamné à mort de Molokaï n’est pas considéré par le Dr Arning lui-même qui la pratiqua, comme décisif, vu, dit-il, que par sa race et par son séjour dans un milieu où la lèpre est endémique et commune, le condamné a pu être prédisposé à devenir lépreux même sans l’inoculation. Mais il y a plus ; il fut prouvé plus tard que plusieurs proches parents de ce condamné Kéanu étaient lépreux . Or ce cas est nul.

Pour en finir, le Dr de Magalhaës se range à l’opinion de Wirchow, président de la conférence de Berlin, qui étudia la lèpre d’une manière spéciale. Ce grand savant y déclara que « tant qu’011 n’aura pas inoculé le bacille de la lèpre et qu’on ne parviendra pas à le cultiver, on ne saurait y affirmer absolument qu’il est morbigène de la lèpre. »

LA LÈPRE A U BRÉSIL

Au Brésil l’invasion de la lèpre serait, selon le Dr Magalhaës, lente, insidieuse, sans fièvre, sans frissons, sans l’escorte de phénomènes généraux annonçant la lutte de l’Economie contre une infection générale.

Je dirai à ce propos que, quant à moi, dans les localités où j’ai observé la lèpre c’est le contraire qui a lieu ; presque toujours la courbature, des frissons, la fièvre, des congestions cutanées, localisées le plus souvent à la face, érysipélatoïdes, fugaces, à répétition, — faisant croire à un succession d’érysipèles — ouvrent la scène et à tel point que ces phénomènes apparaissant dans les foyers actifs de la lèpre sont, pour moi, des précurseurs delà maladie ; je suis même porté à admettre que ce sont là les premiers symptômes de la lèpre qui a pris déjà possession de l’individu. Je m’empresse d’ajouter qu’à cette période le bacille est introuvable et que ces préludes existent surtout dans les formes maculeuse et tuberculeuse. Gette divergence entre un léprologue aussi bon observateur et moi prouve tout simplement que la lèpre ne se comporte pas d’une manière identique dans tous les pays. La lèpre débute donc d’une manière insidieuse, silencieuse, sans tambour ni trompettes au Brésil. Tandis qu’en Orient son invasion est plus ou moins bruyante. Cependant les gens du peuple, peu attentifs, peu soucieux de leur santé, n’en sont nullement impressionnés et, à moins d’en être témoin soimême, le médecin doit insister dans son interrogatoire rétroactif, mnémonique, pour faire rappeler au patient les stades par où il a passé parfois plusieurs années avant de s’adresser à l’homme de l’art, phénomènes auxquels il n’avait attaché aucune importance et qu’il a déjà oubliés. Parfois, après la petite scène fébrile ou en même temps qu’elle, on voit apparaître une poussée de pemphigus, principalement aux genoux. Cette éruption est le premier signal des manifestations, notamment dans la forme tropho-nerveuse, dite anesthésique de Danielsen. Bref, la lèpre ne s’annonce pas au Brésil à son début par des phénomènes préliminaires ; elle est silencieuse te revêt une marche lente chronique, torpide. Une autre particularité de la lèpre au Brésil, que le Dl Magalhaës note, avec faits à l’appui, c’est la prédominance des manifestations à la partie gauche du corps et cela tant dans la forme tuberculeuse que dans la maculeuse et la tropho-nerveuse. Déplus, il a observé que chez les nègres la forme prédominante est l’anes-

thésique et surtout la mutilante; tandis que cette dernière est rare chez les blancs. La forme maculeuse pure n’existerait pas au Brésil. L’impuissance génitale est aussi précoce que constante dans la forme nerveuse; elle survient plus lentement dans la tubéreuse qui est parfois annoncée par les désirs les plus ardents. Parfois cette surexcitation précède de quelques années toute autre manifestation lépreuse.

La maladie dite syringomyélie n’existe pas au Brésil ; quelques cas rares ainsi étiquetés ont été reconnus plus tard lépreux indubitables. Il est bien curieux de voir toujours que la syringomyélie ne se rencontre guère dans les localités lépreuses. Le Dr Hansen de Bergen m’a écrit n’avoir jamais vu un seul syringomyélique ; cependant la syringomyélie ressemble parfois tellement à la lèpre que la confusion a eu souvent lieu, avec rectification ultérieure du diagnostic en faveur delà lèpre (Paris, Bordeaux, etc.). Cette absence dans les foyers actifs de la lèpre n’est-elle pas suggestive ?La maladie dite de Morvan n’a jamais été observée non plus au Brésil. Un seul cas de panaris analgésique s’est présenté à la longue pratique du Dr Magalhaës. Ce malade n’offrait aucun autre symptôme de la lèpre. Notre confrère ne put suivre cet individu, cependant il a soupçonné la lèpre.

La pellagre n’existe point au Brésil, bien que la colonie italienne compte plus de 6000 individus qui se nourrissent souvent de polenta. Mais on doit remarquer que le maïs n’y est jamais avarié. Autrefois l’Aïnhum a toujours été considéré comme n’étant que la lèpre mutilante, la quijila des nègres.

Dans ces derniers temps, les Drs Paterson et Silva Lima en ont fait une entité morbide distincte (1867). Le Dr J. L. de Magalhaës ne se prononce pas là-dessus, mais il insiste sur les rapports similaires qui existent entre l’Aïnhum et la lèpre. La sensibilité à la douleur a toujours persisté et la maladie serait locale dans l’Aïnhum. On sait que leDr Collas cependant combattit l’opinion du Dr Silva Lima dans les Archives de la médecine navale ; il ne voit dans le dit Aïnhum que la lèpre dactylienne. Le Dr de Magalhaës, se basant sur l’insensibilité constante, dit-il, dans la lèpre mutilante, et la grande douleur ressentie par les amputés pour l’Aïnhum du Dr Silva Lima, serait porté à admettre les idées de ce dernier, bien que personnellement il n’ait jamais observé un cas d’Aïnhum. Ce-

LA LÈPRE A U BRÉSIL

pendant les léprologues ont rencontré des cas de lèpre avérée avec hypersensibilité. Le fait a été signalé en Norvège et par moi-même en Orient, ainsi que par le Pr Gémy d’Alger.

Dans une communication faile à l’Académie de médecine de Paris le 28 juillet 1896, j’ai soutenu et prouvé que le dit Aïnhum toujours dans nos pays, en Europe, et souvent ailleurs aussi, n’est que la lèpre dactylienne, jame range ainsi à l’opinion du Dr Collas. Je n’ai jamais rencontré P Aïnhum, tel qu’il a été décrit par Peterson et Silva. Les nègres même aux orteils mutilés par Panneau stricturant, qu’il m’a été donné de voir, étaient des lépreux incontestables. C’est ce que j’ai prouvé pour la petite Syrienne sur PAïnhum de laquelle le Dr de Brun, professeur à la Faculté de Beyrouth, fit une leçon et aussi une communication à l’Académie de médecine de Paris, le 25 août 1896. J’y ai répondu qu’il s’agissait de lèpre tout simplement, ce qui fut contesté avec insistance. Pour prouver que j’avais raison, je me suis rendu en personne à Beyrouth ; j’ai examiné la malade dont la lèpre progressa depuis que mon savant collègue Pavait vue (il s’était passé plus d’un an). De multiples manifestations établissaient qu’il s’agissait d’un cas de lèpre incontestable. C’est ce que le Dr de Brun reconnut lui-même avec une parfaite probité scientifique (voir pour plus de détails dans Les lépreux ambulants de Constantinople). Or, en Europe, il n’y a pas d’ Ain hum, c’est entendu. La lèpre mutilante peut être mono ou polydacty lienne , même chez les nègres. Quant à ce qui se passe au Brésil, je me récuse. Après la polémique des distingués confrères du Brésil, je me borne à défendre mon opinion, sur ce qui s’observe dans l’orbite où je me meus. Je ferai donc une restriction en rectifiant ce que j’ai soutenu, de la manière suivante: En Europe les tas cités comme appartenant à l’entité morbide Aïnhum du Brésil relèvent tous de la léprose. Le Dr During, autrefois professeur à l’Ecole de médecine de Constantinople, actuellement professeur à Kiel, a vu tous les malades lépreux Aïnhoïdes que j’ai observés et se rallia à mon opinion.

Le Dr de Magalhaës nous dit n’avoir jamais observé au Brésil la lèpre dactylienne Aïnhoïde. C’est à enregistrer à l’appui de l’opinion qu’à part les symptômes fondamentaux, toujours identiques, certaines manifestations de seconde importance de la lèpre — bien que maladie universelle, typique et à phénomènes essentiels constants — peuvent varier selon les con-

trées. C’est là la seule concession que ma pratique et mes études personnelles m’autorisent à faire.

Le mot Morphea sert, au Brésil et même dans toute l’Amérique latine, pour désigner la lèpre. J’ai soutenu dans d’autres publications que mes regrettés confrères et amis : Besnier, Vidal et Lancereaux ont eu tort de se servir de cette dénomination pour une maladie spéciale pour eux, mais qui pour nous n’est qu’une forme de la léprose. Les éminents confrères qui en ont déposé au Musée de l’hôpital Saint-Louis des spécimens admirablement imités par Beretta, tout en combattant notre fusion avec la léprose, ont conservé cependant à cette nouvelle entité morbide, soi-disant, un nom qui est très souvent employé pour dénommer la lèpre.

Le Dr Magalhaës ne veut pas intervenir dans la discussion qui eut lieu entre mes distingués collègues et moi, au sujet de la Morphea. Il parle aussi d’une décoloration de la peau, sous forme de placards blancs ou de taches chez les nègres, dans plusieurs parties de l’Amérique du Sud et que l’on appelle Purûpurû. Nous pensons, en nous rapportant à la description de notre confrère, qu’il s’agit tout simplement de vitiligo. Chez les Indiens de ces contrées la peau, exposée surtout à l’air, de rougeâtre devient grisâtre, comme sale et finalement bleuâtre. Il s’agit d’une altération du pigment commençant à partir de 5 à 6 ans. Parfois ces taches deviennent blanches Alphoïdes. C’est un état analogue au mal de Pinto des Mexicains. Selon le Dr Barbosa Rodriguez, médecin brésilien, qui voyagea dans la vallée de l’Amazone, ces éphélides appelées vulgairement Pannos, se voient tout aussi bien chez les blancs que chez les nègres et les rouges. Les indigènes n’y attachent aucune importance. D’ailleurs ils n’en sont nullement incommodés. Les personnes qui en sont atteintes sont zébrées. Dans la période avancée, ces taches se couvrent de fines écailles quasi-pulvérulentes et démangent. La santé générale n’en est point affectée. On croit que la maladie est contagieuse. D’autres soutiennent qu’elle est héréditaire et qu’on peut la transmettre à ses ennemis en leur faisant boire l’eau dans laquelle ces écailles ont macéré.

Le Dr Magalhaës nous dit que tous les médecins du Brésil admettent Y hérédité de la lèpre; ceux même qui croient à la contagiosité font la part de la lèpre familiale , dans ces deux facteurs, également. Notre honorable confrère s’exprime ainsi:

LA LÈPRE AU BRÉSIL

« La Conférence de Berlin, en niant l’hérédité de la lèpre, a dépassé les bornes permises. » En esprit malicieux, il dit à propos de la contagiosité que Sydenham, Hoffman, Boerhave, Van Swieten, Van Helmont citent des exemples de communication de, la goutte de maris à leurs femmes — ce qui ne se voit pas dans la lèpre. — Une femme gagne la goutte pour s’être assise sur une chaise qui avait servi à son frère goutteux, et deux autres personnes la contractent en mettant des souliers de goutteux! Quant à l’hérédité, dit-il, Danielssen et Boeck l’ont constatée 189 fois sur 2i3 lépreux admis à l’hôpital Saint-Georges de Bergen. Brassac en a obtenu la démonstration en compulsant les registres de la léproserie de la Désirade. Yattelin, cité par Brassac, n’a trouvé qu’un seul lépreux ne comptant pas de lépreux dans sa famille, sur 125 malades islandais, en i834. Les médecins norvégiens ont montré que la lèpre peut sauter deux et trois générations. C’est ce que nous avons vu aussi en Orient.

Le Dr Magalhaës cite un fait bien persuasif qu’il nous communiqua par correspondance, et que je fis figurer en son nom dans ma brochure sur Y Hérédité de la lèpre , parue chez Masson, à Paris, en 1908. A Estancia, ville de l’Etat de Sergipe, il n’y avait point de lépreux. À la suite des relations clandestines d’un lépreux étranger qui s’y est établi, l’enfant qui en fut né devint lépreux, le couple légitime resta indemne. De plus l’enfant illégalement conçu eut des lépreux parmi ses descendants. La lèpre ne se rencontre à Estancia que dans cette lignée seulement. On lira cette observation dans le chapitre Hérédité.

Il résulte des études entreprises par plusieurs léprologues brésiliens que la lèpre trouve des auxiliaires pour son développement dans les localités humides, marécageuses et où le poisson et la viande de porc constituent les principaux aliments; par exemple à Rosario, Vianna et Mearim Q4 Morphea no Brazil, par J. L. Magalhaës, Nina Rodrigues). Dans l’Anajatuba, autour du lac, la population est vraiment ichtyophage et éprouvée par la lèpre.

Tous les léprologues brésiliens admettent l’hérédité et dans sa diminution incontestable partout, la lèpre ne persiste que dans la descendance des. familles lépreuses.

En général, ils ne sont pas contagionnistes. Ils n’ont rencontré aucun cas de transmission dans l’entourage, ou chez les personnes qui fréquentent les lépreux (Drs Jonathas Pe-

6oo

drosa, Aprigio, Satyro Dias). Ce dernier a étudié la lèpre dans l’Etat d’Amazonas, où la maladie paraît avoir augmenté dans ces derniers temps, notamment à Manaos. Quant à Para, le D1' Silva Castro, qui a exercé pendant plus de 4o ans, à Belem, dit que la lèpre y serait plus fréquente qu’autrefois. Ainsi nous consignons avec impartialité toutes les informations, lors meme qu’elles se contredisent. Le Para, à l’exception de Minas-Geraes, posséderait le plus grand nombre de lépreux, selon le Dr Corrêa de Freitas qui accuse aussi la mauvaise alimentation comme exerçant un grand rôle contributif : viande de porc, le mauvais poisson dit Pirahyla, les coquillages, les boissons alcooliques et en même temps huileuses,, préparées surtout avec les fruits mûrs du palmier. Parâ est le plus grand foyer de lèpre en activité dans le Brésil. Néanmoins la maladie y diminue d’année en année. Ainsi en 1886, il y avait à la léproserie de la Miséricordia 106 lépreux et en 1892, 87. Malheureusement, les conditions hygiéniques n’ont pu être améliorées au nord du Brésil, comme cela eut lieu au sud. C’est à cela que les léprologues brésiliens attribuent la persistance de la maladie au nord; les mesures de répression sont partout nulles.

« Si la lèpre attaque un conjoint, elle épargne l’autre et va se reproduire chez les descendants ; ce qui affirme l’hérédité et repousse la contagiosité. »

« Cependant Schilling soutient que la communication charnelle la transmet. L’observation clinique donne un démenti formel à cette assertion, acceptée aussi par la classe des contagionnistes de laboratoire » (Dr J. L. de Magalhaës, Etude sur la lèpre du Brésil, 1900).

Pour le traitement et la curabilité de la lèpre, le Dr Magalhaës constate que la découverte du bacille n’a pas éclairé la thérapeutique. La sérumthérapie, découlant de la théorie bacillaire, n’a créé que des illusionnaires ; et le traitement local prôné aussi contre une maladie essentiellement constitutionnelle dénote qu’on s’égare dans une fausse voie. Le Dr J. L. de Magalhaës admet, comme tout médecin qui a étudié la lèpre sur nature et non dans les livres et dans les laboratoires, qu’elle peut guérir même spontanément. Et la conclusion logique qu’il en tire, c’est que la lèpre étant curable, doit être traitée.

« Il est évident que si nous ne guérissons pas la lèpre, c’est que nous n’avons pu pénétrer la manière dont la nature agit

LA LÈPRE AU BRÉSIL

dans les guérisons qu’elle effectue toute seule et parfois dans les conditions les plus hostiles, à nos yeux, par l’arrêt définitif de l’évolution de la maladie, au milieu des conditions les plus déplorables, à notre sens, dans lesquelles se trouvent, les quelques malades, malheureusement bien rares, qui ont vu, à leur grande surprise, leur amélioration et parfois leur guérison, malgré la profonde misère, la sordidité et la désolation mentale dans lesquelles ces pauvres malheureux gémissaient et pourrissaient. Certes il y a là occasion à miracles; car le surnaturel triomphe toujours dans l’ignorance des causes qui modifient la marche des faits dont il nous est impossible d’approfondir l’essence.

« Puisqu’on a découvert soi-disant la cause unique déterminante de la lèpre, le bacille spécifique, il était tout naturel d’attendre une thérapeutique rationnelle efficace qui en découlât. Nous l’attendons toujours. Cependant le spirochète était absolument ignoré, pendant que les cliniciens traitaient avec efficacité et guérissaient la syphilis. » En général, lorsqu’on connaît la cause déterminante d’un phénomène pathologique, il est possible, sinon facile, de l’arrêter dans son évolution, d’en prévenir les funestes effets et de l’éviter. Selon le Dr Roux, malgré les recherches les plus multipliées, le bacillus lépreux n’a pu être décelé ni dans l’air, ni dans l’eau, ni dans les divers milieux se trouvant dans le voisinage immédiat des lépreux ou dans les pays où cette maladie est encore endémique. Et pourtant, un lépreux expulse en quelques minutes 4oooo, et un autre 85 ooo bacilles! Que deviennent-ils donc ces innombrables et épouvantables ennemis une fois expulsés du corps du lépreux ? Comment s’attaquent-ils aux corps sains pour les envahir ? »

Le Dr de Magalhaës, mû par ses sentiments d’humanité, se mit à la tête d’un comité organisateur pour établir une léproserie aux environs de Rio, à Campinho; une opposition véhémente fut faite par les habitants de la localité. Mais, grâce à la protection de l’inspecteur de l’hygiène publique, l’autorisation fut accordée et Vinstituto José Lourenço fut fondé. Les lépreux de deux sexes y ont rencontré des soins dictés par la science et l’humanité. La vie de ces malheureux y était adoucie par la gymnastique, la musique, les jeux, les fleurs; la plus grande propreté y régnait. Ce qu’il y a à noter c’est que les malades sortaient et se promenaient librement; ils fréquentaient même

6oa

les théâtres. La prévention et la répugnance de la part de la population pour ces parias furent dissipées. Et malgré cette liberté de communiquer avec les habitants de Campinho, pas un des habitants ne contracta la lèpre. Cette expérience renforça les convictions de notre honorable confrère contre la contagiosité. De plus, il ajoute .que dans nombre de ménages dont un époux était lépreux, il n’a jamais vu la maladie se transmettre à l’autre, pas plus qu’aux parents ou aux enfants de ceux-ci qui ont cohabité pendant plusieurs années, sans la moindre prophylaxie.

Il admet au contraire l’hérédité directe ou indirecte, similaire ou dissemblable, alternante, et il conclut que la clinique seule peut trancher la question d’une manière définitive. Nous avons donc la satisfaction de nous accorder avec ce distingué léprologue. Notre honorable confrère prêche, comme nous, l’amélioration des conditions hygiéniques comme étant la meilleure arme pour livrer bataille à la lèpre, avec succès. Il prône aussi, comme Danielssen et nous-même, d’occuper les lépreux au lieu de les abandonner à la paresse et à l’inactivité qui les font penser continuellement à leur malheur et les plongent dans le désespoir; ce qui aggrave leur état. On les empêche aussi de se livrer à la mendicité, tant qu’ils sont valides. L’action bienfaisante de l’hygiène fait diminuer la lèpre au Brésil. C’est donc là que gît la solution du problème et non dans les mesures violentes, à la séquestration. A San Paulo la lèpre diminue de plus en plus malgré la liberté absolue dont jouissent les lépreux de circuler partout. Ils ont même accès dans les voitures publiques. Les décisions de l’Aréopage de Berlin, malgré Tes publications universelles et le désir de terroriser les masses et de les mal disposer vis-àvis des lépreux, n’ont pas exercé une grande influence sur la population du Brésil. La confrérie de la Candelaria, qui a à sa charge la léproserie de Rio, continue à célébrer tous les ans, dans cet établissement, le 28 mai, la fête de la Sainte-Trinité. Il y a grande affluence du public. On y fait une procession et tout le monde visite l’hôpital et les salles infectées par des myriades de bacilles. Parmi les assistants, il y a toujours le ministre de l’Intérieur, des sénateurs, des députés, des conseillers municipaux, des représentants du Préfet, du chef de Police, etc. Il y a aussi un grand nombre de dames ; l’aflluence est telle qu’on y circule avec difficulté. Le Président de la Ré-

LA LÈPRE AU BRÉSIL

publique y vint aussi. Il reçut un bouquet préparé par les lépreux avec des fleurs provenant de la léproserie. Un banquet réunit un grand nombre de visiteuses et de visiteurs (Étude, sur la lèpre au Brésil , par le Dr Magalhaës, 1900).

« Or, les décrets de la Conférence ont eu grand échec au Brésil. Ils ont subi un complet fiasco. »

J’ai continué ma correspondance scientifique avec le Dr Lourenço de Rio de Janeiro qui poursuit toujours ses études sur un vaste champ d’observation. Voici ce qu’il m’a écrit dans une de ses dernières lettres : « Malgré la distance qui nous sépare, nous sommes arrivés aux mêmes conclusions : la lèpre n’est contagieuse nichez vous, ni chez moi; elle se modifie ou disparait devant l’amélioration des conditions hygiéniques des populations chez lesquelles elle règne ou elle a régné.

« Invité à présenter un travail sur la lèpre au Brésil à la Conférence internationale tenue à Berlin, j’y ai envoyé un opuscule. »

« La conférence a rejeté l’hérédité et admis la contagion, rien qu’en vertu de l’adage Magister dixit. Mais il y a, heureusement, recours de la décision de ce tribunal devant un tribunal supérieur qui est l’observation clinique. En ce qui regarde l’hérédité de la lèpre, les preuves sont si convaincantes qu’elles ôtent l’autorité à l’arrêt de la conférence. L’hérédité de la lèpre, sanctionnée par l’observation séculaire de médecins éminents, peut être considérée comme un axiome clinique. Quant à la contagion, le bacille est incapable de culture et non transmissible. Quel est donc son vrai rôle ? Le Dr Hilario Gouvêa, un oculiste brésilien distingué, publia dans les journaux d’ici (Brésil) un compte rendu de la conférence de Berlin qui produisit un grand effet dans l’état de Saô Paulo. J’y ai répondu en produisant de nouvelles preuves contraires à la contagion. Pour moi la lèpre étant une maladie constitutionnelle, je ne suis pas de votre avis lorsqu’il s’agit de traiter les lépreux tubéreux par le thermo-cautère.

« ... Je suis porté à ne pas considérer la morphée des médecins de Saint-Louis comme une individualité étrangère à la lèpre ; mais au contraire, suivant votre opinion, comme constituant une même maladie avec la lèpre.

« Quant aux médecins brésiliens qui ont écrit sur la lèpre, autrefois il y a eu des travaux très importants. Ainsi l’Académie de médecine de Rio-de-Janeiro s’est activement occupée

de l’étude de la lèpre en 1847. Il y eut une discussion sur le rapport du Dr Simoni, médecin italien qui a exercé longtemps à Rio. Je dois signaler aussi deux mémoires du Dr Faivre (Opinions des médecins de Rio-de-Janeiro sur l’éléphantiasis des Grecs, vulgairement appelée morphéè). Le mémoire du Dr Paulo Candido, intitulé Reflexoês sobre a Morphéa (réflexions sur la lèpre), travail lu à l’Académie le 10 décembre 1847. Ce travail remarquable fut cité par les léprologues norvégiens Danielssen et Raeck. Rien ne parut sur la lèpre depuis et jusqu’à 1882 où je publiai mon ouvrage Morphea no Brésil (la lèpre au Rrésil) qui fut mon premier travail sur ce sujet.

A la même époque le Dr Azeveb Lima, nommé directeur de l’hôpital des lépreux de Rio-de-Janeiro, commença à publier, chaque année, conformément au règlement de cet établissement, un rapport sur le mouvement de cet hôpital auquel fut attaché, sur sa demande, un laboratoire de bactériologie dirigé par le Dr Havelburg. Tous les deux sont contagionnistes. Tous les deux ont quitté l’hôpital des lépreux.

« Je dois au Dr Lara le plaisir de m’être mis en relations scientifiques avec vous, conformément à votre désir exprimé lorsqu’il vous a rencontré à Paris. Aujourd’hui que l’opinion contagionniste, qui était près de disparaître, a repris une nouvelle force, par suite de la découverte du bacille et qu’elle a reçu la consécration d’un congrès, ce m’est une grande satisfaction d’apprendre que la Société médicale de Constantinople va procéder à une enquête sur le caractère contagieux de la lèpre. Si cette maladie est réellement contagieuse, la contagion doit se traduire, non par des images, mais par des faits tangibles, à la portée de l’observation, seul critérium pour affirmer son existence.

« Bref attendons l’action du temps. Le rôle dés anticontagionnistes consiste à observer et à attendre. »

En résumé, la lèpre agit encore activement au Brésil, bien qu’elle y diminue. Elle existe dans toutes les classes de la société. 11 y a des léproseries à Rio, Bahia, Pernambuco, Corte, Mimas-Geraes. La léproserie Irmandala organisée par des philanthropes, est très bien tenue. Les malades, au nombre de 5o environ, y sont très bien soignés. Il serait à désirer qu’on imitât partout ce bel exemple de solidarité humaine.

La lèpre au Mexique. — Selon le Dr J. Chico, lorsqu’en 1519 les Espagnols firent leur première entrée au Mexique, ils

Page 1