LA LÈPRE AU CONGRÈS INTERNATIONAL DE PARIS EN
cas, le Congrès de Madrid admit la contagiosité par la bouche du secrétaire de la Section de Dermatologie, le Dr Pardo Regidor.
Au Congrès international de Médecine, tenu à Paris en 1900, dans la Section de thérapeutique, le Dr Sauton s’exprima ainsi : Tant que la contagiosité de la lèpre, qu’on admet en général, ne sera pas démontrée par l’inoculation aux animaux et à l’homme, il faut diminuer la réceptivité des individus sains par l’hygiène, traiter les malades par l’asepsie et l’antisepsie des plaies dans la forme tubéreuse, faciliter leur guérison par leur séjour à l’air salubre de la montagne, éviter la mer, assurer l’antisepsie gastrique, faire désinfecter les vêtements, hospitaliser les lépreux indigents, en un mot les traiter en malades et non en lépreux : non les isoler ; car la contagiosité de la lèpre, bien que vraisemblable et admise, n’ est pas démontrée .
Le Dr Rualta (Italien) pense qu’on doit se garder de proposer aux gouvernements des mesures coercitives, tant que les conditions de la contagiosité ne sont pas démontrées et que la nature de la maladie ne sera pas connue,
Zambaco : Je n’ai pas vu un seul fait démonstratif de contagion. Le bacille de Hansen ne se trouve pas toujours au début de la lèpre tuberculeuse, il peut même, exceptionnellement, n’être pas décelé lorsque la maladie est à son apogée, comme l’a vu Kaposi et d’autres;, dans la lèpre maculeuse Unna n’a pu le trouver. Il manque presque toujours dans la lèpre tropho-nerveuse, et constamment dans la lèpre mutilante et les variétés de lèpre atténuée. Il se range donc à l’avis des précédents orateurs qu’on ne doit pas appliquer les mesures rigoureuses d’isolement vexatoires que le public et les gouvernements transforment souvent en actes inhumains de persécution, dignes du moyen âge. Il croit de plus à la curabilité de la lèpre, même spontanée, qu’il a vue chez des lépreux abandonnés à eux-mêmes et vivant dans d’affreuses conditions de privations, de misère, de saleté sordide, et à plus forte raison si l’on place les malades dans de bonnes conditions hygiéniques et qu’on les soumet à des traitements non spécifiques, car il n’y en a point, mais appropriés à leur état général et local : toniques, aseptiques, l’arsenic, l’ergotine contre les congestions, et la destruction, dans lèpre tubéreuse, des lépromes pour empêcher les colonies des bacilles, et détruire, autant que possible, leurs toxines sur place.
Zambaco. Anthologie.
Congrès dermatologique de New-York. — Nous rendons compte avec impartialité des diverses opinions exprimées dans le Congrès qui eut lieu à New-York en 1907.
Le Pr Campana, de Rome propose pour diminuer la diffusion de la lèpre : Les efforts mutuels entre les nations civilisées, concernant le traitement de la maladie, dans l’intérêt de l’individu et de la société. Dans les périodes initiales des formes tubéreuse et maculeuse, un traitement local. La cautérisation et l’antisepsie rigoureuse. La lèpre tubéreuse est une affection purement locale et sa contagion, prouvée expérimentalement (?), s’opère surtout à la fin de la maladie. Les mutilations et la fièvre sont consécutives à T ulcération, à ses conditions septiques et aux échanges trophiques. On doit donc combattre les sources de la sepsie; les bacilles vivants ou morts restent pendant longtemps dans les tissus. Leur présence est plus facile à démontrer à la période initiale de la lèpre tubéreuse qu’à la période avancée ou de résolution. Souvent les bacilles sont absents, lorsque les évidences macroscopiques persistent.
Le Dr Douglas Montgoméry, de San-Francisco, ne comprend pas le point de vue du Pr Campana, savoir que le lépreux dès la constatation de la maladie, n’est pas une menace pour la société. Le fait est qu’il est difficile d’établir la source de l’infection ; il n’a pu l’établir personnellement qu’une seule fois. Il s’agissait d’une femme, née en Irlande, ayant demeuré d’abord à New-York, puis rendue à San-Francisco; mari et enfants indemnes. Elle avait donné l’hospitalité à un lépreux d’Haïti qui la contamina. Les signes initiaux de la maladie échappèrent au médecin et même à la malade. Une longue période s’écoule souvent entre les symptômes initiaux et la manifestation évidente.
Dr Ménage, de la Nouvelle-Orléans : Dans la majorité des cas le bacille n’est pas démontrable ou bien il a perdu sa virulence. Il se rappelle avoir vu des cas de lèpre dont l’origine apparente était les lésions avancées de la lèpre tubéreuse pendant son activité.
Dr Walter Brinckerhoff de Honolulu : Depuis 4o ans la lèpre est à Haïti, sous le contrôle d’hommes compétents. Il est très difficile de persuader les lépreux de s’isoler. Aussi faut-il les convaincre que le traitement donne l’espoir de la guérison ou bien d’une grande amélioration, et qu’il doit être fait dans les colonies isolées. L’opinion publique est que lorsqu’un lépreux
CONGRÈS DERMATOLOGIQUE DE NEW YORK
entre dans une léproserie il y succombera sans traitement. On doit convaincre le public que les patients y sont confortablement-soignés. C’est le seul moyen d’attirer les lépreux, dès le début de la maladie.
Selon Campana : Les bacilles se trouvent dans les lésions au début, mais non plus tard. Le caractère infectieux de la maladie diminue graduellement et disparaît tout à fait à la fin. Dr Dyer pense que tout médecin qui vit en pays lépreux constate que le bacille s’atténue avec l’atténuation des types de la maladie. Nombre de cas observés au lazaret de la Havane paraissent démontrer cette assertion. Un fait suggestif est que depuis plusieurs décades d’années, que la léproserie existe à Havane, il n’y a pas eu un seul cas de contagion.
Le Dr Thomson, de South New Wales, argue que seulement les cas montrant des difformités lépreuses ne sont pas très actifs. Ceux qui vivent dans les foyers lépreux ont l’expérience que la maladie s’étend graduellement et qu’il n’est pas possible d’établir sa transmission d’individu à individu. Il pense qu’en combattant la lèpre, elle disparaîtra. A la Louisiane, il y avait jusqu’à 1894, 240 lépreux environ, dont 50 ou 60 dans la léproserie. L’isolement n’a pas réduit le nombre d’année en année; mais la maladie a diminué d’un quart environ depuis la séparation. Tout cas nouveau à marche aiguë est surveillé. Les cas trophiques sont anciens; les récents sont maculeux. Il obtint la guérison de la lèpre quelquefois, grâce aux bonnes conditions hygiéniques, aux bains, le chaulmoogra, la strychnine; lorsque le chaulmoogra n’est pas toléré, il lui substitue l’huile de morue ou bien une autre huile quelconque. Une telle cure de 3 ans lui a fourni de bons résultats dans une soixantaine de ca^.
Le Dr Prince Morrow, de New-York : Pratiquement, il est impossible d’isoler les lépreux au début de la maladie, celleci étant méconnue alors. Ainsi la forme nerveuse reste ignorée pendant 5 et meme i5 ans. Pour la forme tuberculeuse, les symptômes initiaux échappent à l’observation. Leur nature ne saurait être reconnue sans examen microscopique. Il est donc difficile de savoir à quelle date les bacilles perdent leur virulence. (Toutes ces assertions sont des hérésies.) Pour ce qui concerne la forme tropho-nerveuse, il reste incrédule quant au danger de sa contagiosité. Il soutint cette. opinion dans un rapport présenté par lui à l’Académie de Médecine de New-
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York; et ses vues furent adoptées par le Conseil de santé. Consécutivement, nombre de ces lépreux isolés ont été délivrés. Dans la lèpre anesthésique, le bacille étant profondément situé dans les nerfs et les autres tissus, cette forme ne saurait être regardée comme source dangereuse d’infection. L’orateur désire changer l’opinion généralement accréditée que la lèpre est incurable. Il fut témoin de guérisons persistantes pendant io ans. Les malades ont été traités par l’huile de chaulmoogra, la strychnine et l’électricité. Un climat convenable favorise cette guérison. Les mêmes résultats favorables furent obtenus à la colonie de Molokaï. Les lépreux apprenant ces bons résultats se feront admettre facilement et de bonne heure dans les léproseries.
Le Dr W. Corlett, de Cleveland, eut l’occasion, l’hiver dernier, de visiter avec deux de ses collègues, la léproserie du Port-of-Spain, à Trinidad. Il y avait 260 patients. Depuis 35 ans que la sœur supérieure actuelle s’y trouve, il n’y a pas eu un seul exemple de contamination des employés de l’établissement. Le Dr Corlett soutient qu’une telle contamination parmi les employés est bien rare dans les léproseries.
Dr Prince Morrow a vu le directeur de la section des hommes lépreux de Kalawao devenir lépreux au bout de 3 ans. Il connaît 3 médecins qui ont contracté la lèpre à l’ile de Sandwich. D’autre part, un père vécut 3o ans avec sa fille lépreuse sans contracter la maladie, tandis que plus tard sa femme et sa seconde fille devinrent lépreuses; il s’agissait de lèpre tuberculeuse. (On ne doit pas oublier que la lèpre est endémique à Sandwich.) Le fait que les employés et les sœurs des léproseries ne sont pas contaminés ne prouve pas que la maladie n’est pas contagieuse. C’est comme si l’on disait que la syphilis n’est pas contagieuse de ce que les employés des hôpitaux syphilitiques ne contractent pas la vérole. (Je trouve que la comparaison n’est pas heureuse.)
Dr Radcliffe-Crocker, de Londres : Il y a une distinction à faire. i° Il y a des cas où la maladie dure pendant un nombre interminable d’années, tandis que d’autres patients s’améliorent très vite. Il a suivi pendant 9 ans une femme lépreuse depuis do ans et de forme légère; dernièrement elle n’avait plus que des taches, des placards cutanés; et ce fut là le seul signe de lèpre qu’elle présenta pendant toute la durée de la maladie. 11 mentionne un lépreux complètement guéri. Ce malade
CONGRÈS DERMATOLOGIQUE DE NEW-YORK
a pris jusqu’à 5oo gouttes d’huile de chaulmoogra par jour- Une lépreuse qui passa bien des années dans un asile des Indes fut guérie et vint aux Etats-Unis sans risquer d’être isolée dans une colonie lépreuse. Le traitement mercuriel produit, selon le Dr Dyer, une réduction des infiltrations et une grande amélioration pendant un long espace de temps. Il montre à l’appui de cela des photographies prises avant et après le traitement.
Selon le Dr Grocher, la prognose de la lèpre ne doit pas être toujours mauvaise. Dans la forme nerveuse surtout la durée de la maladie peut être très longue et les symptômes si légers qu’ils n’incommodent presque pasr le patient.
DT Burnside Foster : ses études sur les lépreux Scandinaves, la plupart norvégiens, lui montrèrent la transmissibilité de la maladie ; mais cette transmission est très difficile et réclame un terrain propice. Nombreuses sont les personnes qui ne sont pas contagionnées. De même que le Dl Morrow, il admet la disparition spontanée de la lèpre ; il vit de telles guérisons après i5 ans de durée. Dans un cas les bacilles constatés antérieurement disparurent plus tard. Il s’agissait d’une lèpre tuberculeuse qui laissa des déformations à sa suite.
Le DT Campana ne s’oppose pas à l’isolement des lépreux ; mais il est difficile d’établir à quelle période de la maladie, le caractère contagieux disparaît. Pour prévenir la propagation il est nécessaire de détruire les sources de l’infection chez le malade.
Jonathan Hutchinson de Londres : « Depuis ma publication — Alimentation par les poissons et lèpre, — il y a 2 ans, je reçus de nombreuses communications de plusieurs parties du monde. Tous ces médecins, sans exception, admettent que mon hypothèse est très applicable dans la contrée où ils observent. Je vais maintenant exposer l’opinion de ceux qui contestent mes conclusions. A Basulo-Land, on mange trèspeu de poissons et la lèpre y est commune. Basuto-Land est une île montagneuse. On n’y pêche pas les poissons et ceux que l’on y mange sont importés; mais il y a des poissons salés dont les Basutos sont très friands, par exemple les sardines sont mangées avec excès et leur bas prix fait, selon moi, que le danger existe dans les colonies du Cap et au Transvaal. Quant aux Basutos, comme les autres tribus cafres, ils voyagent beaucoup et ceux que j’ai eu l’occasion de voir m’ont dit avoir
66a LA LÈPRE A TRAVERS LES SIÈCLES ET LES CONTRÉES
mangé beaucoup de poissons. Je regrette de ne pouvoir examiner personnellement les faits dans ces contrées. En automne 1896, la Presse publia des articles sensationnels sur la constatation récente de la lèpre. Au moyen âge, il y avait en Suisse de nombreuses léproseries. La dernière a survécu à Sion, canton du Valais. Mais elle fut fermée aussi depuis 2 ou 3 siècles. Et nul soupçon ne restait sur l’existence de la lèpre en Suisse. Le Dr J. Hutchinson fait remarquer que la moitié de la population suisse embrassa de bonne heure le protestantisme. Mais Sion et tout le district du Valais demeura catholique. Je me suis rendu sur les lieux pour faire des investigations. Tout le monde me disait qu’on n’y use de poissons ni frais, ni conservés. « A Leuche où l’on a découvert quelques cas de lèpre, je me suis adressé au médecin du district. Nous nous rendîmes au village de Sittet où vivaient 2 lépreux et j’ai su que leur principale nourriture était le poisson salé et les pommes de terre. Il y en a trois dépôts dans ce petit village; les paysans s’en nourrissent pendant les carêmes. A Berne, j’ai eu, grâce au Dr Gamgée, la statistique de l’importation du poisson salé dans le Valais, elle est très considérable. Or les villageois catholiques consomment beaucoup de poissons salés. Voici ce qui combat la suggestion de la contagion : il y a actuellement 4 eas de lèpre à Berne. Il est probable que pendant ces 5o dernières années, il y eut quelques lépreux et, bien qu’aucune précaution ne fut prise, la lèpre ne s’est pas propagée. Deux de ces lépreux vivent au milieu des leurs; les deux autres furent dernièrement isolés d’une manière incomplète. Or la lèpre sévit chez les catholiques qui mangent à cause des jeûnes beaucoup de poissons salés. On suppose que pendant le dernier siècle, des lépreux exotiques vinrent vivre en Suisse, que la lèpre y continua à exister, mais elle passa inaperçue; pourtant il n’y a pas eu de propagation. Les deux confrères que j’ai vus sont contagionnistes, bien que la maladie ne se soitpoint propagéedans le pays. Un des lépreux est aveugle. Je l’ai trouvé entouré d’un groupe d’enfants. L’autre est placé dans un hôpital. Je désapprouve le courage des confrères qui les soignent et les touchent librement; c’est une imprudence pour eux et pour les autres personnes.
« Mon honorable ami le Dr Hansen admit récemment que par la contagion on ne saurait expliquer les faits qui ont lieu en Norvège. Néanmoins, il refuse toute causalité à la nourri-
CONGRÈS DERMATOLOGIQUE DE NEW- YORK
ture. Dans une récente communication sur la lèpre, il refusa toute influence même aux poissons décomposés, putrides. Les habitants de Fimmarken sont de grands mangeurs de poissons; ils souffrent beaucoup moins de la lèpre que leurs compatriotes et voisins de la côte ouest de Norvège, m’a-t-il dit. Je répondis que Fimmarken est près du pôle arctique et une région très froide. Le poisson est gelé pendant les deux tiers de l’année. Grâce au Gulf-Stream et à ses eaux tièdes le poisson pris se décompose vite, si on le garde tant soit peu.
« L’idée de la contagion reçut un démenti dans le sud africain, grâce à l’expérience. Dans la colonie du Cap un isolement rigide des lépreux fut appliqué pendant plusieurs années avec une vigueur cruelle ; tandis que le trafic du poisson fut laissé sans contrôle. Le résultat fut une considérable augmentation de la maladie, et les cas nouveaux ont eu lieu, non pas près des léproseries ; mais dans des districts éloignés qui ne furent jamais exposés au risque de la contagion. »
Dr Summary : Ce qui s’y est passé est de nature à consolider l’opinion de l’origine ichthyologique et donne un appui à la théorie ; en même temps il discrédite les idées des contagionnistes. Depuis mes travaux on fit attention à la bonne qualité du sel dont le prix fut bas et le danger de la consommation dupoisson diminua. Mes idées furentconnues par les médecins et le public; ce que je ne regrette point. Ma conviction est que la lèpre est une espèce de tuberculose, et que le bacille pénètre par la bouche. La lèpre peut guérir spontanément, et l’envahissement par le parasite peut être empêché par des mesures analogues à celles employées pour les autres affections tuberculeuses, savoir, le traitement du léprome par la perforation et la cautérisation ignée.
Dr J. Vinetu Bellaserra de Barcelone : Après frissons et mouvement fébrile, il y a de nouvelles poussées d’infiltration et suppuration. Il cautérise alors avec la pointe du thermo ou du galvanocautère. (Je crois avoir été le premier à employer et à prôner la cautérisation ignée, depuis 4o ans, qui détruit les lépromes et par conséquent les bacilles et, comme antiseptique modifie heureusement les suppurations. Les symptômes généraux aussi s’améliorent. Les toniques, surtout le sulfate de quinine, l’huile chaulmoogra, la désinfection du tube digestif parle benzo-naphtol donnent des succès brillants tant au point de vue local que général. Z.)
L’hérédité de la lèpre. — Les trois points culminants, les plus essentiels, les plus importants de l’étude de la lèpre, tant au point de vue scientifique que sociologique, sont, sans contredit, l’hérédité, la contagion et le traitement. Bien que nous nous soyons incidemment occupé de ces trois questions capitales, dans le cours de cet ouvrage et souvent avec détails, à propos de l’évolution et de la marche de cette maladie cosmopolite, dans chacune des contrées où nous l’avons abordée, il nous semble qu’il importe de concentrer les connaissances que cette revue universelle nous a fournies, dans des chapitres spéciaux, comme inductions définitives.
Au congrès dermatologique de Vienne nous avons fait une communication sur l’hérédité de la lèpre.
Depuis un certain nombre d’années, les théories bactériologiques poussées à l’extrême, et leurs conquêtes, d’ailleurs si importantes, mal interprétées, tiendraient à rien moins qu’à détruire ce que l’observation a entassé de faits acquis, depuis des siècles, et cela au détriment de la vraie clinique.
L’hérédité, cette cause si puissante de reproduction des états morbides familiaux, ne serait qu’un non-sens, d’après les exagérateurs. La transmission de la tuberculose, la scrofulose, la léprose ne doit être attribuée qu’à la contagion, aux microbes ou à leurs spores.
Et pourtant où sont les microbes de l’arsenal des maladies nerveuses? où est le microbe qui transmet dans les familles l’épilepsie, l’aliénation mentale, l’hystérie et tous les dérivés du protée neuropathique ? où est le microbe de l’arthritisme, de l’herpétisme, de la goutte, de la lithiase.., qui tous transmettent la tendance à se perpétuer dans les familles ? Et l’hérédité que lègue l’ivrognerie, aussi variable dans ses manifestations que constante dans ses déplorables effets sur la progéniture ?
Sans préjudicier la transmissibilité de la lèpre par ses autres modes, je soutiens qu’il est impossible de contester l’hérédité de cette maladie. Les faits cliniques la démontrent. Tous les médecins qui ont longuement observé la lèpre ont constaté bien des fois que la maladie saute parfois une, deux et même un plus grand nombre de générations, pour reparaître dans la descendance.
Des enfants issus de parents lépreux et séparés d’eux dès leur naissance, d’arrière petits-enfants qui n’ont jamais été en
L'HÉRÉDITÉ DE LA LÈPRE
contact avec leurs ancêtres lépreux, sont souvent atteints de cette lèpre ancestrale, lors même que ces enfants soienlvenus au monde dans des localités non lépreuses. Que chaque léprologue expose ce qu’il a observé, et la démonstration clinique en sera bientôt faite. Mais pour cela il ne suffit pas de voir deux ou trois lépreux que le hasard a jetés dans un service nosocomial. Il faut longuement étudier la maladie, faire des enquêtes dans les pays que la lèpre ravage endémiquement et suivre ses pérégrinations vagabondes dans la filiation des générations.
C’est ainsi que dans les localités où règne la lèpre, telle ou telle famille est réputée lépreuse et évitée pour le mariage, à cause de cette tare héréditaire. C’est que l’observation a démontré que, de temps à autre, la lèpre héréditaire apparaît chez les descendants de ces familles mises à l’index.
A Constantinople, où j’observe la lèpre depuis 4o ans, j’assiste à un exemple frappant d’hérédité ancestrale. Les lépreux de Constantinople, au nombre de plusieurs centaines, sont: i° Des étrangers à la ville; il proviennent des îles de l’Archipel, de l’île de Crète, de Chypre et d’Anatolie, etc. 2° Des Israélites venus d'Espagne, lors de l’inquisition, et établis en Turquie depuis quatre siècles Or, ces Israélites sont les seuls Constantinopolitains atteints de lèpre. En méditant ce fait très remarquable, cette persistance de la lèpre chez ces Israélites Espagnols, à l’exclusion des autres indigènes de Byzance, on est conduit forcément à l’attribuer à l’hérédité ancestale. En effet, ces Israélites sont des descendants des Hébreux de l’Exode. Ils sont allés en Espagne directement delaPalestine, notamment sousTitus et sous Adrien, après la prise de Jérusalem parles Romains. Réfugiés à Constantinople, pour échapper aux griffes de l’inquisition, ils ont toujours évité toute liaison matrimoniale, tout croisement avec les autres éléments de l’Empire. En se mariant entre eux ils ont conservé et même renforcé, par la consanguinité, leur hérédité morbide. Je le répète, ces Israélites Espagnols de la Turquie sont des descendants directs des Hébreux. Et tout le monde sait que les Hébreux de Moïse avaient la lèpre. N’estce pas là une preuve indéniable de l’atavisme pathologique? Et ce qui vient encore à l’appui de cette manière de voir, c’est que les autres Israélites que nous avons à Constantinople : Allemands, Hongrois, Roumains, Russes, Caraïtes n’ont pas
la lèpre. L’explication de ce fait, surprenant à première vue, se trouve dans l’histoire du Judaïsme en Occident. Tous ces Israélites ci-dessus mentionnés ne sont pas des descendants des Hébreux, comme nos Juifs Espagnols. Ce ne sont que des. Tartares judaïsés vers levme siècle après le Christ. Ils ne sont pas d’origine sémitique. Ce sont des néo-Juifs. Ce fait est clairement prouvé dans ce livre (chapitre : La lèpre chez les Hébreux).
Les recherches que j’ai faites en Bretagne, en 1892, prouvent encore l’atavisme de la lèpre, d’une manière péremptoire. A part les sujets atteints de la maladie de Morvan, de panaris analgésique qui n’est que la lèpre mutilante, j’ai trouvé en Bretagne des reliquats de la lèpre tubéreuse et maculeuse chez les indigènes, dus à la survivance de la lèpre qui avait autrefois cruellement ravagé l’Armorique, et sans nouvelle importation.
La lèpre, maladie héréditaire par excellence, a laissé ses traces partout où elle a passé. Des enquêtes entreprises par des médecins compétents, depuis la publication de nos premiers travaux, ont consacré la survivance de la lèpre conformément à nos recherches. Cette persistance de la lèpre est devenue rare et souvent atténuée, grâce aux améliorations hygiéniques et au mélange des races, par suite des communications actuellement si faciles entre les peuples. Ces croisements agissent à l’inverse de la consanguinité, en diluant en quelque sorte le virus morbide. J’ai la satisfaction de voir mon opinion se consolider de plus en plus, de jour en jour. Des médecins français continuent à publier de nombreux cas de lèpre autochtone. En Allemagne aussi les lépreux indigènes dans le village de Memel sont un reliquat et non une nouvelle importation. En outre, plusieurs cas de syringomyélie publiés de partout ne sont que des cas de lèpre classique ou atténuée, en survivance.
Au commencement de mes études sur la lèpre je ne remontais pas suffisamment dans l’arbre généalogique des lépreux qui aussi cachaient leur tare héréditaire par tous les subterfuges pour épargner la réputation de leurs familles ; mes enquêtes n’allaient pas alors plus loin que les parents et les grands-parents. Mais l’expérience m’a appris bientôt qu’il fallait chercher parfois bien loin dans l’ascendance, jusqu’à trois, quatre et parfois cinq générations ; ce qui n’est guère facile et devient même impossible dans la plupart des cas. C’est
L’HÉRÉDITÉ DE LA LÈPRE
donc par de longues études, par des enquêtes minutieuses et par l’observation de la persistance de la lèpre dans les vieilles nations, autrefois très éprouvées par ce fléau, qu’on parvient à démontrer l’hérédité ancestrale de la lèpre.
En 1908, nous avons publié une brochure sur l’hérédité de la lèpre (Masson, Paris) où nous démontrons, preuves en main, l’hérédité pathologique en général et celle de la lèpre en particulier. Il nous paraît insoutenable, contraire à l’observation scientifique, et partant illogique, de nier l’hérédité morbide tout autant que l’hérédité physiologique, dans toute la série animale. La zootechnie avec ses expériences de sélection, si nombreuses, si décisives, suffirait à la rigueur pour couper court à toute controverse. Mais la pathologie, la clinique nous fournit, chaque jour la démonstration que l’on hérite des qualités, des vices, des aptitudes, des tares, des stigmates morbides des parents, des arrière-parents et même des ancêtres, d’une manière bien plus sure et effective que de la fortune acquise. Les maladies humorales diverses, les vices de formations, même les affections bacillaires peuvent se transmettre, bien que non fatalement, à la progéniture, en nature ou bien sous forme d’aptitude, de prédisposition tacite, de puissance, qui fera éclosion dans un moment donné, les causes secondes aidant. A part les maladies nerveuses dont l’hérédité n’est guère discutable, souvent avec saltation, la tuberculose et la léprose même peuvent se transmettre en graine ou en aptitude d’une manière continue ou par sauts. Et pour ne pas trop nous éloigner de notre sujet, nous dirons que des géniteurs tuberculeux ou lépreux peuvent procréer des enfants tuberculeux et lépreux en dehors de toute hypothèse de contagion, ou bien des en- # fants tuberculisables et léprosables, par le concours de l’ambiance et de circonstances fortuites. C’est là l’hérédité en énergétique qui ne fera explosion dans la descendance que dans le cas où les conditions extérieures la favoriseront.
La plus active de ces conditions est la misère avec toutes ses conséquences. De même les conditions heureuses de milieu et d’hygiène modifient l’organisme d’une manière favorable et imposent silence à toute hérédité silencieuse, à l’aptitude, à la réceptivité morbide innée. C’est ainsi que les enfants issus de parents tuberculeux ou lépreux sont mis à l’abri de leur hérédité morbide occulte, lorsque des soins voulus et un mi-
lieu convenable entravent la germination de la graine ou l’incarnation de la puissance morbide, en modifiant la constitution mise en état de défense efficace. C’est ce que l’on parvient à obtenir pour les enfants des tuberculeux et des lépreux même. Ainsi les lépreux norvégiens émigrés en Amérique, outre que leur maladie s’améliore, et s’arrête, grâce à leur meilleure hygiène, ont le bonheur de voir leurs enfants demeurer intègres, bien que vivant à côté d’eux, sans la moindre précaution contre la contagion familiale quotidienne. Ces lépreux ne contaminent pas non plus aucun de leurs nouveaux compatriotes américains. Hansen Ta constaté lui-même sur place.
Il est vraiment inconcevable que des gens sérieux, des savants même aient eu l’aberration de nier absolument l’hérédité. On pourrait leur opposer d’abord l’argument puéril que si en semant du blé on ne récolte pas des lentilles, c’est grâce à l’hérédité ; de même que par le rapprochement des chiens on n’obtient pas des chats. On est toujours le fils de son père et de sa mère. Heureusement qu’en pathologie cette hérédité n’est pas plus fatale qu’elle n’est constante en physiologie. La naissance d’un mulet des relations d’un âne et d’une jument est aussi une démonstration élémentaire de la part prise par le père et la mère dans cette conception hybride ; et l’influence différente sur le produit de conception, selon que la mère est une jument ou une bourrique, démontre aussi la quote-part qui y prend chacun des géniteurs. L’âge et la robustesse aussi du mâle ou de la femelle influent sur l’état des produits.
Les lois générales de l’hérédité régissent tout le monde vivant, tant végétal qu’animal ; et les expériences entreprises, les sélections naturelles et artificielles opérées dans un de ces règnes sont applicables à l’autre. On ne pourrait négliger de profiter pour l’homme des études faites sur les autres êtres vivants, principalement sur ses frères inférieurs. Car l’homme est régi par les mêmes lois en ce qui concerne son animalité, bien qu’il en diffère par l’intelligence et par la pensée qui ont droit aussi aux considérations qui préoccupent actuellement Y Eugénique de l’humanité.
Dans la sélection de la race humaine, il ne s’agit pas, en effet, de pousser au développement du système musculaire ou du système adipeux aux dépens du système corné, par exemple, en détournant les lois de l’assimilation que l’on ca-
L’HÉRÉDITÉ DE LA LÈPRE
nalise dans une direction favorable à l’industrie et à l’alimentation. Les efforts pour la modification de l’espèce doivent viser Y Eugénie corporelle, c’est-à-dire la création d’une race saine physiquement, exempte de toute tare pathologique, sans négliger les qualités mentales et psychiques dont ne sauraient se soucier les zootechnes.
Que la transmission des caractères ait lieu par les cellules sexuelles, lors de la fécondation, par les particules matérielles qui distribuent l’hérédité (gommules, micelles, pangènes ou déterminants), que l’on admette en un mot, la doctrine de Ûarwin ou bien les idées de Lamarck, c’est à l’expérience qu’incombe l’étude des lois qui régissent l’hérédité. On doit étudier la transmission des caractères normaux ou pathologiques à travers plusieurs générations successives. Ce qui devient d’une impossibilité absolue pour l’homme qu’on ne saurait ni accoupler, ni isoler pour imprimer à l’expérimentation les préceptes rigoureux qu’on applique aux animaux dont la surveillance répond de l’effectivité.
Au congrès international d 1 Eugénique tenu à Londres, dernièrement, on admit généralement la théorie de Weismann savoir que les diverses cellules du corps renferment pour chaque caractère une particule spéciale, déterminante de l’hérédité.
Dans notre brochure sur l’hérédité (Masson, 1908) nous exposâmes dans les détails voulus, les idées de cet éminent observateur. Il serait superflu d’y revenir. Nous nous bornerons à répéter que les particules combinées du spermatozoïde et de l’ovule, qui donnent naissance au nouvel être, emportent avec elles dans cette association les caractères émanant du père et de la mère. Des deux géniteurs le plus puissant dominera, dans la première génération. La particule héréditaire la plus faible pourra se manifester chez les descendants des générations ultérieures. C’est là la loi du moine Mendel. Voici l’expérience qui démontre ostensiblement l’exactitude de la théorie. On accouple une souris grise et une souris albinos. La première portée sera composée de souris grises, mais hybrides, portant à l’état latent l’hérédité du géniteur blanc ; et la preuve c’est que si l’on croise entre elles ces souris grises, on obtient des souris grises, des souris blanches et des hybrides ; et si l’on croise une de ces souris hybrides avec une souris blanche, on aura encore des souris hybrides et des souris blanches.
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Apert (Des lois de l’hérédité morbide chez l’homme et en particulier de l’hérédité matriarcale, Le Monde médical , i5 août 1912) soutint devant le congrès de Londres, l’application à l’homme de l’hérédité des caractères mendeliens, tant pour les formes morphologiques que pour les aptitudes intellectuelles et morales, les tendances physiologiques et les tares pathologiques. Il fixa les lois de l’hérédité dans les maladies comme il suit : i° Maladies à hérédité parentale ou continue. Elles se transmettent en ligne directe des parents aux enfants, sans discontinuité (chorée, kératodermie des extrémités, et extrémités en pince de homard). Les sujets malades s’unissant avec les sujets sains donnent une proportion presque égale de descendants malades et sains. 2 0 Maladies à hérédité fraternelle. L’hérédité est discontinue et à retours ataviques possibles. Elles surviennent chez un certain nombre de frères et de sœurs dont les parents peuvent être indemnes, et dans la proportion d’un quart environ (albunisme, surdimutité). 3° Hérédité matriarcale . Elle disparaît dans les lignées masculines (daltonisme, paralysie périodique familiale). Dans ce groupe il y a des maladies qui ne se transmettent que parles femmes elles-mêmes épargnées : hémophilie, exostoses ostéogoniques, névrite optique héréditaire. Or la médecine doit profiter de toutes les expériences faites sur le monde vivant voire même en botanique.
Pechoutre (Les principes de l’hérédité mendelienne et leurs fondements étiologiques, in Revue générale des sciences, 1912), nous dit que douze ans viennent de s’écouler depuis la découverte des lois de Mendel, restées ignorées. Mendel commença ses expériences par le croisement de diverses races de pois. Les générations issues de leurs hybrides restent fécondes. 11 croisa une variété de pois à fleurs rouges avec une variété à fleurs blanches. Ces deux races représentent la génération parentale originelle. Puis en semant les graines obtenues par ce croisement, il obtint les hybrides de première génération ou première génération filiale dont tous les individus ressemblent étroitement à l’un des parents, au parent à fleurs rouges, dans l’espèce. Or le caractère fleurs rouges est dominant par rapport au caractère fleurs blanches , qui ne se développe pas et que l’on appelle récessif. Si l’on féconde par autogamie les hybrides de première génération, les issus représentent la seconde génération d’hybrides la seconde génération filiale
L’HÉRÉDITÉ DE LA LÈPRE
qui laisse réapparaître dans toute sa force le caractère récessif dans une partie des individus (à un quart). Les trois autres quarts possèdent le caractère dominant ; ils ont des fleurs rouges. Si l’on suit les générations ultérieures, on constate que les descendants des formes devenues constantes se sont montrés constants et les descendants des formes hybrides continuent à chaque génération à se dissocier suivant lamême loi.
Mendel, pour expliquer ce mode de dissociation, supposait que les cellules sexuelles formées par l’hybride ne possédaient côte à côte les deux caractères, mais un seul soit le dominant , soit le récessif, et que les gamètes de chaque sexe étaient par moitié de caractère dominant pur, et par moitié de caractère récessif pur. Le point capital de la découverte de Mendel est la disjonction qui détermine les différences dans les individus d’une même lignée. Il y a donc dégénération ou indépendance des caractères dans la descendance.
Péchoutre présente trois exemples pour donner une idée nette de ces complications : dans le ier cas c’est une propriété masquée par une propriété plus forte qu’on appelle épistatique, l’autre, la faible, étant hypostatique. 20 dans le deuxième exemple, c’est un caractère en apparence simple qui est conditionné par deux facteurs. Dans le troisième enfin, c’est l’apparition chez les descendants hybrides d'un caractère invisible chez les parents. Or une race peut contenir des caractères invisibles, c’est ce qui constitue la cryptomérie de Tschermak, et démontre, pour nous, la saltation de l’hérédité. La disjonction des caractères dans les gamètes se réalise par l’évolution des chromosomes, pendant la division de maturation des cellules sexuelles. Il y a donc concordance entre le Mendélisme et les phénomènes fondamentaux delà cytologie. Le Mendélisme explique les variations continues et les discontinues, par sélection naturelle qui permet le perfectionnement des organismes par adaptations progressives héréditaires. La théorie et les expériences de Mendel permettent de concevoir la dissociation des propriétés qui par leur ensemble forment l’être vivant et dirigent son évolution. Voilà donc l’hérédité physiologique prouvée et expliquée. On peut appliquer ces données à l’hérédité humaine normale et morbide. Quelle est la réponse que feraient en Allemagne à ces vérités palpables prouvées par l’expérience, les savants qui s’efforcent de nier l'hérédité ? On en pense tout autrement en France ; et la preuve
c’est qu’une réunion de hautes compétences a décidé récemment de créer une société française d’Eugénique qui aura pour objet l’étude des questions relatives à l’amélioration des générations à venir. La première réunion de cette assemblée eut lieu, le 29 janvier dernier, à la Faculté de médecine de Paris, sous la présidence de Ed. Perrier, membre de l’Institut ; Landouzy, Pinard et Fred. Houssaye en sont les viceprésidents ; Léon Bourgeois, Doumer et Yves Delage les présidents d’honneur. Il s’agira d’améliorer la race en combattant les hérédités néfastes, de veiller au développement physique, intellectuel et moral et de proclamer la nécessité de l’éclectisme, de la sélection dans les unions matrimoniales, pour éviter à la descendance les tares héréditaires familiales pathologiques.
L’insémination propice est faite lorsque les deux cellules germinatives, l’élément mâle et l’élément femelle (l’ovule et le spermatoïde, dont la conjonction forme la graine humaine d’où dérivera l’embryon humain) émanent de sujets sains. Si l’un de ces deux éléments provient d’une souche tarée par hérédité et, à fortiori, si tous les deux émanent de sources morbides, le produit de la reproduction sera marqué comme déchet dès le principe. Ce sera une dysgénie. Il y a la tare constitutionnelle et la tare accidentelle (ébriété, surmenage, convalescence d’une maladie générale qui influence momentanément la cellule génératrice ! 6 Tuar^paou ^sôùwv as ejtcs ipz (ton père t’a semé étant ivre). Si, comme pour la zootechnie, on opérait la sélection avant l’union des sexes, en défendant aux tarés de se marier (tuberculeux, névropathes, syphilitiques, lépreux...) on aurait une oligogénie, mais saine, au lieu d’une polygénie vicieuse (De l’Eugennetique, Pr Pinard, Bulletin médical, 1912, p. 1123). L’avenir de la race est sous la dépendance de la puériculture avant la procréation. La civilisation a perverti la sélection naturelle et la sélection sexuelle. Le mariage est devenu fonction sociale, au lieu d’être fonction naturelle, apte à la conservation d’une race forte. Dans la société actuelle, les malvenus, les chétifs, les impotents survivent, se marient et produisent une génération inférieure de corps et d’esprit. Th. Richet, pour parer à la dégénérescence de la race, propose une sélection humaine imposée par les lois. La puériculture appliquée avant la procréation et continuée pendant la gestation peut éviter les désastres de la mortinatalité,
L'HÉRÉDITÉ DE LA LÈPRE
de la débilité et des difformités, c’est-à-dire la naissance de malheureux tarés, dégénérés ou difformes. La puériculture avant la procréation comprend l’étude de Y hérédité et YEugennetique . L’intoxication alcoolique et la syphilis sont les types les plus fréquents des détériorations du germe, l’Eugennetique doit en faire disparaître les lamentables conséquences. Elle étudie les effets nocifs des convalescences, suite d’intoxications et d’infections, et recherche, en vue de l’amélioration de la race, les moments physiologiques les plus favorables à la reproduction, aussi bien chez l’homme que chez la femme.
L’eugénie de Galton comprend l’étude des facteurs soumis au contrôle social, qui peuvent augmenter ou diminuer les qualités sociales physiques ou mentales des futures générations et aura une grande place dans la puériculture avant la procréation. L’eugennetique en sera l’application dans la fonction de reproduction. Il faut éviter les mauvaises réussites dans la conception. Les naissances doivent être voulues dans des conditions normales pour que la natalité soit forte, saine par la qualité, si elle est faible par le nombre, pour éviter la naissances des tarés, des dégénérés et des difformes.
La mère fournit par moitié au genre humain : mais elle fait plus dans l’acte de procréation : elle incube et nourrit le produit de conception pendant toute la durée de la vie intra-utérine ; et, si elle allaite son enfant pendant ces deux premières années de la vie extra-utérine ; elle fournit un bien plus fort contingent que le père à l’hérédité morbide.
Dans un remarquable article du Dr Milian, médecin des hôpitaux, paru dans la Revue des hôpitaux en mai 1907, sur l’hérédité de la tuberculose, l’auteur débute ainsi : a Lorsqu’on parle aujourd’hui de tuberculose héréditaire, on est regardé comme réactionnaire. On n’a plus le droit de croire à l’hérédité de la phtisie... il n’y a plus que la divinité nouvelle : la contagion. » J’ajouterai qu’il en est de même de la lèpre.
L’héritage est tout ce que l’on tient de ses ascendants par le fait de la conception, dans la voie normale ou pathologique. L’hérédité familiale, ethnique et même atavique se voit dans la lèpre.
L’illustre Virchow a développé ses idées sur l’hérédité morbide au Congrès de Moscou, en août 1896. « De même, a-t-il dit, que pour qu’un être prenne naissance, il faut qu’un autre précédent lui donne la vie, de même les cellules sont soumi-
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ses à cette loi de succession héréditaire. 11 ne peut y avoir de maladie, il ne peut y avoir de néoformation que si, d’abord il n’y a une cellule vivante. Le microscope nous fait connaître cette succession héréditaire de la vie.
L’embryon n’est donc que la fusion de deux cellules, de l’ovule et du spermatozoïde, apportant chacune sa quote-part de propriétés et de vices du générateur dont elle' émane. Dans la succession des générations, les protoplasmas — substratums matériels de l’hérédité — transmettent les qualités des générateurs et des ancêtres de la lignée. Ainsi, dans la reproduction sexuelle, il y a conjonction du plasma germinatif mâle et du plasma germinatif femelle. L’être issu de cette fusion peut avoir en puissance des caractères qui ne seront pas exprimés en lui, et que néanmoins il pourra transmettre à ses descendants. Or toute cellule organique reçoit de l’œuf fécondé toutes les tendances héréditaires qu’elle contient puisqu’elle renferme une parcelle de nucléine du noyau embryonnaire. Mais les déterminants du plasma génératif peuvent être modifiés par les circonstances externes ou bien sommeiller; d’où hérédité arrêtée ou atavique, reparaissant plus ou moins tard dans la suite des générations. Le plasma germinatif — partie de la substance des parents — est immortel et se perpétue dans les enfants, de génération en génération. Les microsomes du bâtonnet chromatique de l’œuf fécondé transmettent les caractères anatomo-physiologiques de l’espèce et de la famille, et en même temps la qualité chimique du terrain organique, c’est-à-dire l’aptitude morbide et même l’état réfractaire à la maladie (Debierre).
Le Pr Raymond s’exprima comme il suit dans un discours prononcé à l’Académie de médecine de Paris, le 21 février igo5: « L’hérédité est un mot difficile à préciser; mais il répond à une réalité. C’est l’aptitude à faire éclore des affections nerveuses, conférée à un organisme vicié par les générateurs placés dans les mêmes conditions d’hérédité ou soumis à certaines influences pouvant agir sur le système nerveux. Plus je vois des maladies nerveuses, plus je les étudie, plus je m’aperçois que la loi de l’hérédité domine leur étiologie. » Et plus loin le savant professeur ajoute : le traitement réellement prophylactique consisterait dans le contrôle médical des mariages, en vue d’empêcher les unions des sujets tarés dans leur système nerveux (pages 102, 1 10 de la brochure du tirage à part et Encé-
L'HÉRÉDITÉ DE LA LÈPRE
phale, n° 1, janvier 1907). Dans l’observation d’une hystérique, relatée page i5o, il est dit : une lourde hérédité pesait sur elle.
Les malheureux atteints de maladies nerveuses sont des victimes de l’hérédité morbide, dit le Pr Déjerine.
La lèpre, bien que maladie bacillaire, offre, notamment dans ses formes nerveuses — où le bacille fait souvent défaut, — tant de manifestations neuropathiques qu’elle s’approche considérablement des névroses.
Selon le Pr Ghantemesse, la transmission des caractères acquis dans l’ordre physiologique et surtout dans l’ordre pathologique n’est pas contestable. Par quel mécanisme s’exerce l’action de l’organisme sur les cellules germinatives ? La substance de l’ovule et du spermatozoïde subit une imprégnation qui aboutit à la perte ou à la diminution de vitalité. L’hérédité est la transmission des propriétés des ascendants aux descendants par le mélange et la fusion des filaments chromatiques des cellules germinatives, maternelle et paternelle. Cependant cette transmission familiale et atavique n’est pas fatale. La réduction de la substance chromatique, dans les actes des cellules germinatives, peut réduire et écarter les qualités des parents, qui sommeillent pendant une ou deux générations, puis se réveillent dans la descendance. » Toutes ces vérités sont mises à jour par l’observation clinique des lépreux. On voit bien par ce qui précède que dans l’esprit de cet éminent bactériologue, le bacille ne joue un rôle, ni exclusif, ni constant dans la transmission des maladies héréditaires. D’autre part, l’hérédité morbide détermine, même dans les maladies nerveuses, des stigmates tels que l’infantilisme, la microcéphalie, la prognathisme, le bégaiement, des tics, etc., selon Lombroso.
L’étude des cagots, descendants incontestables des lépreux, offre aussi des stigmates patents de leur hérédité ancestrale. Il y a donc dans le fait incontestable de l’hérédité physiologique et pathologique une réunion de puissances occultes qui déterminent la transmission des qualités — quelles qu’elles soient, anthropologiques, physiologiques, psychiques, pathologiques — des générateurs et des ancêtres à la descendance avec modifications essentielles par des circonstances fortuites, sous l’influence des forces ou des circonstances ambiantes. Ce retour vers les ancêtres se voit parfois chez les arrièrepetits-enfants des lépreux.
L’hérédité pathologique est l'interruption de l’hérédité normale, selon Moret. L’hérédité pathologique découle donc de l’hérédité physiologique et s’explique par un vice dans le germe. 11 y a transmission des tempéraments et des prédispositions morbides. Néanmoins l’hérédité de la lèpre ne constitue pas une loi mathématique, loin de là, fort heureusement, le lépreux ne transmet pas toujours sa maladie à ses descendants, pas plus qu’un individu quelconque ne lègue infailliblement ses attributs physiques, moraux ou morbides à sa lignée. Nous insistons derechef sur ce point, car l’hérédité n’est p*as fatale. Nous avons vu des enfants privilégiés demeurer indemnes et cela lors même que les deux générateurs étaient lépreux avancés. L’arthritisme, la scrofulose, la tuberculose, la syphilose, la léprose, les névroses appartiennent donc à la grande classe des maladies héréditaires.
L’hérédité pathologique est homologue ou hétérologue, similaire ou dissemblable. L’arthritisme est presque toujours, selon Bouchard, une maladie héréditaire transmissible à la descendance. Un père herpétique engendre des enfants également herpétiques ou bien goutteux, asthmatiques, lithiasiques, rénaux et hépatiques. Dans ces cas, on peut toujours suivre le lien héréditaire, la filiation permettant de rattacher à la souche les ramifications les plus éloignées et les plus divergentes. C’est là une hérédité polymorphe. Cette mutabilité pathologique héréditaire se rencontre souvent dans la lèpre qui est tubéreuse chez le père et nerveuse chez le fils. Il y a transmutation, l’essence de l’état morbide restant identique. Parfois il y a alternance dans les manifestations des tares héréditaires et même réversion vers la toute première expression morbide de l’ancêtre lépreux, commedans l’atavismezoologique et botanique. Ainsi un lépreux de la forme tubéreuse peut transmettre à ses enfants ou à ses petits-enfants sa lèpre identique, ou bien, la maladie changeant d’expression, se reproduira dans la descendance avec des manifestations différentes, celle de la lèpre tropho-nerveuse, de la maculeuse ou de la mutilante. Plus tard dans la lignée, la lèpre peut récupérer, derechef, sa forme primitive et revenir, par exemple, à la forme tubéreuse léonine. Parfois la maladie atténuée ou fruste ne consistera qu’en quelques légers symptômes mal définis dont la nature échappera aux non-experts en la matière, bien qu’il ne s’agisse que d’un reliquat de la lèpre bien accusée des ascendants
L’HÉRÉDITÉ DE LA LÈPRE
C’est ainsi que nous avons rencontré, parmi les descendants de lépreux, des sujets n’ayant comme expression de leur lèpre héréditaire qu’une légère atrophie dés muscles de l’éminence hypothénar, avec un doigt auriculaire incurvé et de l’anesthésie ou bien de l’hypoesthésie de la peau correspondante. Enfin la maladie originaire, plus atténuée encore, s’écartera davantage du cadre pathologique primitif et apparaîtra sous forme de troubles nutritifs, bien éloignés de la souche; ce sera de la paraléprose, comme de la paratuberculose, de la parasyphilose, ou bien ce seront des dystrophies diverses, consécutives à la lèpre des ascendants.
Les modifications de nutrition du côté des téguments et de leurs annexes, présentés par les cagots, descendants certains des lépreux fournissent un remarquable exemple de l’hérédité atavique déchue de sa puissance primitive et se bornant à des troubles nutritifs, ainsi que l’a prouvé une mémorable discussion devant l’Académie de médecine de Paris, à laquelle nous avons pris part en exposant nos recherches documentaires puisées sur les lieux mêmes, dans le Béarn ( Bulletin de V Académie de médecine de Paris, 3i octobre 1892).
La congénitalité, c’est-à-dire la présence chez les enfants de la maladie des générateurs au moment de la naissance, est la meilleure preuve de l’hérédité. Or, bien que rares, de tels exemples ont été observés tant dans la léprose que dans la tuberculose.
On doit inférer de tout ce qui précède que l’hérédité de la lèpre comporte des gradations. Ainsi, il y a hérédité directe ou indirecte, celle en retour, celle par influence, et même innéité, et d’autre part indemnité malgré l’état morbide des générateurs; ce qui représenterait une combinaison analogue à la combinaison chimique de deux corps d’où résulte un troisième totalement différent de ceux dont il est le produit. Nous avons vu des enfanta d’un et même de deux géniteurs lépreux, n’hériter d’aucun d’eux et rester indemnes jusqu’à un âge très avancé.
Charrin prouva par des expériences multiples et variées, continuées pendant des années, l’immense influence de l’état de santé des géniteurs sur les descendants. Les cellules du
fœtus sont modifiées, quant à leur structure, leur fonctionnement, leurs sécrétions; le terrain organique est modifié, d’où la prédisposition (mères tuberculeuses dont les enfants ne par-
viennent pas à terme ou bien naissent chétifs et meurent sans granulations). Nous avons constaté les mêmes effets de l’hérédité lépreuse chez les produits de mères lépreuses ou de père lépreux, celles-là étant indemnes.
L’hérédité de la lèpre peut être effectuée ab ovo ou bien par infection in utero. C’est le spermatozoïde du lépreux qui transmet la lèpre au produit de conception d’une femme indemne; ou bien le père étant sain, l’enfant puise son hérédité dans l’ovule ou bien dans le sein de sa mère lépreuse.
Le Dr Orth s’est exprimé devant la Société de médecine de Berlin (4 janvier 1904) de la manière suivante : Ne parlons plus désormais de maladies héréditaires mais toujours de maladies congénitales. Il exprima ainsi l’opinion générale de la savante Allemagne sur l’hérédité qu’elle rejette.
Le Dr Jankelevitch ( Sem . médicale , 2 septembre 1903) critiqua savamment les idées de Weismann. Les caractères pathologiques sont aussi inhérents à l’espèce humaine que les caractères normaux, à cette différence près que les derniers sont généraux, tandis que les premiers restent limités à quelques individus seulement, et demeurent souvent latents jusqu’au moment de trouver les circonstances nécessaires à leur éclosion. D’ailleurs, ainsi que cela a été dit, l’hérédité subit le transformisme par le milieu, les conditions extérieures et l’adaptation (Lamarck, Darwin).
Le D1 Martius a combattu l’hérédité dans un remarquable rapport. Néanmoins on y lit la phrase suivante : La clinique nous force de compter avec un facteur constitutionnel individuel héréditaire. Cette éloculion suffit pour annuler toute la luxurieuse polémique de l’auteur {Sem. médicale , 19 avril igo5). Néanmoins le Dr Martius rejette le mot hérédité qu’il remplace par l’expression déterminantes morbides.
Et bien qu’il ne veuille sous aucun prétexte du mot hérédité, il conseille pourtant que dans les mariages on recherche une bonne constitution générale et qu’on évite les familles dont la généalogie possède une déterminante morbide spéciale se répétant par trop souvent. En bon français, cela veut dire, tout simplement, que dans les mariages on doit éviter les tares héréditaires. C’est là ce que font, en Orient, dans les localités lépreuses, les parents des jeunes gens à marier. Ils refusent toute liaison matrimoniale avec des descendants de lépreux, lors même que la lèpre n’a pas paru dans les familles depuis
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deux et trois générations; car la maladie est considérée comme héréditaire à longue échéance d’une manière discontinue.
Il est évident que, lorsqu’une hérédité pathologique règne dans une famille, on peut souvent la combattre en agissant sur les rejetons dès leur naissance. Et, dans l’espèce, si les enfants des lépreux continuent à vivre dans les mêmes conditions que leurs générateurs — misère physiologique, absence d’hygiène, abus d’aliments putrides, séjour dans les foyers lépreux, — ils seront enclins, vu leur souche, à devenir lépreux. Cependant — et c’est là ce qui met l’hérédité de la lèpre hors de toute contestation — des enfants de lépreux, enlevés à leurs familles dès leur naissance, transportés bien loin dans des endroits indemnes, et élevés dans les meilleures conditions, ont vu leur maladie familiale germer chez eux, bien que vivant dans des milieux où il n’y a point de lèpre; Falcao de Lisbonne, Lourenço Magalhaës du Brésil, et Zambaco ont été témoins de tels faits, ainsi que plusieurs de nos collaborateurs exerçant en Orient dans des localités lépreuses. Or, Wilesby eut tort d’affirmer, à la Conférence de Berlin en 1896, que jamais un enfant, séparé de ses parents lépreux dès sa naissance, ne devient lépreux dans la suite; car l’hérédité peut faire éclater la lèpre quand même.
Maintenant quel est le rôle qui incombe à chacun des progéniteurs dans la procréation des lépreux ? Y a-t-il prépondérance ou égalité dans la répartition, en général, des attributs de la santé ou de la maladie de la part du père et de la mère aux rejetons issus de ces deux facteurs collaborateurs dans l’acte de la genèse ? Et de quelle manière s’effectue la transmission de cette hérédité matrimoniale aux descendants ? Et pour commencer, quel est le modus faciendi, lors de la fécondation et dans la suite, de cette transmission des maladies, en nature, en puissance ou en aptitude; quelle est la part dévolue réciproquement à l’ovule et au spermatozoïde dans leur embrassement fécondant ? Nous croyons utile, avant de restreindre la question à l’hérédité de la lèpre, de faire quelques emprunts aux connaissances en cours sur l’hérédité en général. Gela facilitera notre tâche.
D’après ceux qui réduisent toujours l’hérédité à un acte de contagion, l’enfant d’un générateur lépreux pourrait le devenir par le sperme du père. Les microorganismes se fixeraient sur les spermatozoïdes, sans en altérer la vitalité, tout en eom-
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inuniquant un pouvoir pathogène, comme la pébrine des vers à soie, fait démontré par Pasteur. Hallopeau admet, en général, l’hérédité paternelle et se demande si le pouvoir infectant réside dans les spermatozoïdes ou bien dans le sérum de la semence (Journ. des rnal. cutanées et syphilitiques , décembre 1904). Selon G. Kurs, qui s’occupa de l’hérédité de la tuberculose, le sperme des phtisiques sans tuberculose miliaire génitale ou pelvienne n’est pas virulent. Le bacille ne séjourne pas dans le sang avant la cachexie chez le cobaye, ainsi que dans la granulie de l’homme. Cet auteur admet que les bacilles de Koch peuvent arriver au placenta par la voie hématogène, mais en quantité minime, excepté dans la granulie de la mère. Il soutient que, dans la plupart des cas, la tuberculose se produit par inhalation du bacille par l’air inspiré et détermine une lésion pulmonaire, l’influence directe de l’hérédité étant secondaire. D’où il conclut que l’on doit séparer, dès leur naissance, les enfants de leurs parents tuberculeux pour les soustraire tà la tuberculose (Thèse, Paris, 1890).
Nous citons toutes ces opinions parce que la léprose et la tuberculose ont certaines analogies entre elles dans leur mode de propagation, analogies que certains auteurs ont même forcées, au point d’appliquer à la première absolument tout ce que l’on voit dans la seconde et de conclure d’une manière identique, ce qui est de trop.
Nous n’avons jamais pu constater le bacille spécifique dans le sperme des lépreux de la forme tropho-nerveuse, ni dans celui des sujets atteints de la forme mutilante, pas plus que chez les lépreux tubéreux, même léonins excepté — ce qui a lieu rarement — lorsque la glande séminale est elle même envahie par des tubercules lépreux ulcérés mettant à nu les conduits séminifères en partie détruits et béants. D’autre part, il ne nous a pas été donné non plus de trouver le bacille de Hansen dans les ovaires ou dans les ovules des lépreuses, lors même qu’il s’agissait de lèpre tubéreuse très avancée avec nombreuses ulcérations cutanées et buccales, grouillantes de bacilles. Nous sommes donc en droit d’en conclure que, dans la lèpre, l’hérédité ne s’opère pas directement par le bacille. Aurait-elle lieu par ses toxines? Nous serions disposés plutôt à admettre une transmission héréditaire potentielle, énergétique, échappant à nos sens. Encore une fois, l’hérédité directe, le passage de la graine, disons du bacille morbigène,
L’HÉRÉDITÉ DE LA LÈPRE
est chose rare clans la tuberculose et dans la léprose, si tant est qu’il ait lieu dans cette dernière dont nous nous occupons exclusivement en ce moment. En général, l’hérédité, matériellement parlant, est insaisissable ; peut-être consistet-elle en une modification du terrain, des humeurs, si l’on veut bien, par les vices transmis dans la procréation ; ce qui constitue, le plus souvent, la prédisposition à la réceptivité. De nombreuses expériences donnent un appui solide à cette manière de voir. Gharrin parvint à modifier, par l’alimentation, les humeurs des animaux, et à créer ainsi des terrains favorables au développement des germes pathogènes. Avant tout, nous devons avouer que, bien souvent, le savant est impuissant à percer le profond mystère qui cache l’essence des phénomènes ; ce qui doit le conduire à la modestie (Lurette). Quant à moi, j’avoue en toute sincérité, mon ignorance, en répétant les paroles de Pascal : Humiliez-vous, raison impuissante.
Une autre question se présente ici : Les enfants issus d’un mariage mixte, c’est-à-dire d’un couple dont un seul conjoint est lépreux, deviennent-ils plus souvent lépreux, lorsque c’est le père qui est lépreux, ou bien lorsque la mère seule est atteinte ? En d’autres termes est-ce l’hérédité paternelle qui est la plus fatale, ou bien la maternelle ? Dans la combinaison des deux cellules, mâle et femelle, lors de la conception (amphimixis), lorsqu’on croise deux animaux d’espèce ou de variété différente, les produits présentent un mélange des propriétés des parents, et parfois une réversion vers un aïeul ou vers un ancêtre éloigné (atavisme).
Selon Ziegler (Congrès de Wiesbaden, avril 1905) la cellule femelle contient le même nombre de chromosomes que la cellule mâle, d’où égalité d’influence des deux progéniteurs dans le fruit de l’acte génésique par l’hérédité, par le mélange des qualités propres du père et de la mère. Mais il y a des variétés de combinaisons. De sorte que, si dans une cellule germinative les chromosomes du père ou de la mère ont prévalu, le nouvel individu se rapprochera plus de l’un ou de l’autre; ce qui remontera jusqu’aux grands-parents. Ainsi le physique et la prédisposition morbide sont hérités des ancêtres qui à leur tour ont hérité de leurs ascendants, sauf modification postérieure, souvent limitée, par l’hygiène et l’éducation. L’atavisme est la manifestation la plus puissante
de l’hérédité (Chantemesse) et la puissance atavique est telle qu’au milieu d’une race (animaux ou homme), la plus pure en apparence, surgit tout à coup un sujet porteur du type des grands-parents ou des ancêtres très éloignés. L’atavisme est tenace dans la lèpre chez les descendants des Hébreux de la Bible. En zootechnie on constate souvent la prépondérance du père dans l’hérédité. Le mulet, issu de l’accouplement d’un âne avec une jument, brait; tandis que celui qui provient d’un cheval et d’une ânesse hennit. En outre, on doit tenir compte de l’énergie physiologique relative des procréateurs. C’est ainsi qu’un vieux baudet fait invariablement des mules aux juments qu’il saillit; la femelle, étant d’une meilleure constitution et santé, l’emporte (Sanson). C’est la sélection naturelle.
Nous avons vu de notre côté que dans les couples mixtes — lorsqu’un seul conjoint est lépreux — l’enfant est doté le plus souvent par le géniteur le plus vigoureux; l’hérédité pathologique, lépreuse, s’efface sous l’action bienfaisante du pur, du jeune et fort conjoint. En général les métis humains joignent les qualités des deux géniteurs; cependant l’un ou l’autre peut prédominer. On a vu, dans l’union d’individus de race caucasique et nègre, des jumeaux dont l’un avait des attributs de la race blanche et l’autre ceux de la noire.
J’ai publié un cas fort curieux d’hérédité de la lèpre. Le père seul étant lépreux, un des enfants jumeaux hérita de sa maladie, l’autre restant indemne jusqu’à sa mort qui eut lieu à un âge avancé. On sait que dans la grossesse gémellaire, chaque ovaire peut fournir un ovule ou bien le même ovaire a fourni tous les deux (grossesse biovarienne ou monoovarienne), et chaque ovule peut être fécondé par un coït différent ou bien tous les deux par le même coït. Ainsi on a vu une femme, ayant eu des rapports successivement à bref délai avec un blanc et un nègre, mettre au monde un enfant blanc et un mulâtre; on peut donc penser, à la rigueur, que cette femme de lépreux, ci-dessus mentionnée, a eu des relations à bref intervalle avec deux hommes dont l’un indemne et l’autre lépreux, et que chaque enfant gémellaire a hérité de son propre père.
Au Congrès de la tuberculose, tenu à Paris en janvier 1888, le Dr Latorre a dit avoir observé que lorsque le père est sain vigoureux, il exerce la plus favorable influence sur la santé du fœtus, quel que soit l’état de santé de la mère. Par contre
L’HÉRÉDITÉ DE LA LÈPRE
s’il est malade, le fœtus ne s’accroît pas, quelles que soient la santé et la taille de la mère. Les choses ne se passent pas ainsi dans la lèpre. D’après nos observations, le conjoint sain et jeune influence le plus souvent, la progéniture. Hutinel et Landouzy ont vu des enfants nés d’une mère saine et d’un amant phtisique devenir tuberculeux, alors que restaient indemnes les autres enfants nés de la même mère et du père légitime non tuberculeux. Peut-on mettre en doute l’hérédité dans ces cas ?
Cependant le rôle de la mère paraît à priori être prédominant dans l’hérédité, en général. Car, outre la part prise dans la conception par l’ovule, l’embryon reste en communauté de circulation avec la mère, pendant toute la durée delà grossesse; il y a en outre l’allaitement, parfois. Or la mère, continuant après la conception à influencer le fœtus, outre sa contribution à l’héritage par sonfacteur ovule, devrait prendre une plus large part que le père dans la transmission de ses états personnels, celui-ci n’ayant fourni que son spermatozoïde.
G. Loisel fit plusieurs communications à l’Institut de France (Académie des Sciences) sur la toxicité du liquide séminal, et des produits génitaux des ovaires et des testicules. Nos recherches, dit ce savant, doivent attirer l’attention du biolbgiste au moment où la théorie de la mutation vient montrer l’importance des éléments sexuels dans la transmission des caractères héréditaires. Lorsque le sperme est toxique, il est probable que le spermatozoïde est porteur d’une certaine quantité de toxalbumine qui vient exciter la matière vivante. De leur côté les substances toxiques solubles contenues dans l’œuf viendraient à leur tour réagir sur la tête du spermatozoïde et ainsi seraient déterminés les phénomènes de cinèses successives qui suivent la fécondation (séance du 27 novembre igo5).
Lorsque le père est lépreux seul, la mère restant indemne, comment expliquer la transmission de la lèpre, si ce n’est par le spermatozoïde? D’autre part le sperme d’un syphilitique ou d’un lépreux, ne présentant même rien d’appréciable à nos sens aidés des meilleurs instruments en notre possession, peut néanmoins recéler le germe de la maladie constitutionnelle héréditaire et le transmettre à sa progéniture, lors même que le corps du géniteur est pur de toute manifestation depuis longtemps ou bien qu’il tient l’infection de son grand-père,
Lèpre familiale et ancestrale. Et chose curieuse, ce germe en puissance ne se transmet pas fatalement à tous les enfants. De vieux syphilitiques, ne portant plus depuis bien des années aucun stigmate morbide et qui ont déjà procréé des enfants sains, peuvent en voir venir d’autres absolument syphilitiques. De même, parmi les enfants de lépreux il y en a qui échappent à l’hérédité morbide, lorsque leurs sœurs ou frères intercalés sont lépreux. Est-ce que le germe occulte, constant chez tous les descendants, épargnerait les enfants qui ne présentent pas les conditions nécessaires à son évolution par le fait de leur bonne constitution? ou bien les circonstances ambiantes, causes secondes, selon qu’elles sont propices ou défavorables à son développement, favorisent-elles ou bien entravent-elles le réveil de l’hérédité?
La lèpre muette et absente pendant une et même deux et trois générations, peut apparaître plus tard et émerger d’une manière inattendue, dans les localités même indemnes de lèpre, où les descendants de lépreux se sont réfugiés, et sans avoir eu de relations avec des lépreux. Peut-on nier l’hérédité dans ces cas? Il y en a qui sont nés bien après la mort des grands-parents lépreux.
On s’est demandé si l’enfant d’un lépreux, naissant et demeurant sain, jouit d’une immunité congénitale? Si l’enfant d’une lépreux porte une prédisposition spéciale ou bien s’il a en lui à l’état d’incubation l’hérédo-lèpre tardive? Ou bien enfin si, naissant de par son origine héréditairement avec une aptitude, il contracte plus facilement la lèpre par contagion, qu’un individu né dans des conditions opposées, c’est-à-dire, issu de parents indemnes? L’observation clinique démontre que la lèpre peut être léguée par le père ou par la mère — lèpre spermatique, lèpre ovulaire — ou bien par les deux à la fois. Le germe, constatable ou occulte, a infecté le produit par la conjugaison de la cellule mâle ou femelle, dans la fécondation. Les descendants d’un seul procréateur lépreux et, à plus forte raison, de deux géniteurs à la fois lépreux, peuvent être frappés par l’hérédité manifestant dans sa vie fœtable ou dans sa vie extra-utérine depuis l’enfance jusqu’à la puberté, l’âge adulte, et, exceptionnellement, même à un âge avancé. Les descendants directs des lépreux peuvent être respectés, l’hérédité surgissant à la seconde, à la troisième génération, et même au delà.
L'HÉRÉDITÉ DE LA LÈPRE
Selon Bazin la lèpre est très héréditaire. Danielssen et Boeck ont rencontré 127 fois l’hérédité sur 1 45 cas de lèpre tubéreuse. Ils ont remarqué que la maladie se propage surtout en ligne collatérale et jusqu’à la quatrième génération. Le Dr Guérault dit aussi qu’en Norwège et en Islande, il est commun que l’hérédité franchisse deux et trois générations. Il croit aussi que l’hérédité est plus fréquente du côté maternel que du côté paternel, indifféremment quant au sexe de l’enfant. D’après ce que j’ai vu, l’hérédité est presque fatale, lorsque le père et la mère sont tous deux à la fois lépreux. L’action nocive héréditaire se trouve doublée alors et devient bien plus redoutable. En effet il est évident que les couples lépreux offrent plus de raisons, plus de tendance, plus de probabilités pour produire des enfants lépreux, que lorsqu’un seul géniteur est lépreux, l’autre jouissant d’une parfaite santé et robustesse. Je répète que je suis autorisé à dire, de par l’observation, que la transmission héréditaire de la lèpre est presque fatale lorsqu’il y a estoc, c’est-à-dire double hérédité, lorsque le père et la mère sont lépreux. Les expériences zootechniques nous faisaient prévoir la chose. En effet celles-ci nous enseignent que lorsqu’on unit des sujets possédant les mêmes qualités, on obtient chez les produits une plus grande accentuation de ces qualités. Si, dans les accouplements éclectiques, il y a accentuation plus grande des qualités, ou exaltation en bien, une eugénie, — comme l’appelle Galton dans sa remarquable thèse, — l’addition de qualités morbides identiques doit avoir également pour effet de les mieux répercuter chez les enfants issus de ces combinaisons doublement pathologiques. En d’autres termes, deux facteurs lépreux, tuberculeux, arthritiques ou névrosés, additionnent et doublent leur action; et ils augmentent certes les chances des rejetons à éprouver cette double fâcheuse hérédité morbide familiale.
Nous avons déjà dit que dans la léprose, de même que dans la tuberculose, le germe héréditaire peut atteindre activement et visiblement l’œuf et l’embryon. Dans ce cas le fœtus vient au monde porteur déjà de la maladie héréditaire avec son escorte symptomatique indéniable (bien que le fait soit rare) ou bien les manifestations surviennent plus ou moins longtemps après la naissance; parfois même il y a tare ancestrale tardive, ou bien la puissance du germe morbide — les circons-
tances ambiantes aidant, la misère — - détermine l’avortement. Nous avons vu aussi que l’hérédité paternelle, sous quelle forme que ce soit, se transmet directement du père à l’enfant, la mère restant indemne. Landouzy a rapporté aussi de tels faits dans la tuberculose; et de notre côté aussi nous avons dit que cette immunité de l’épouse, de la mère des lépreux était constante. D’autre fois le descendant n’hérite que d’un terrain favorable, d’une aptitude ou d’une réceptivité propice à l’implantation du germe, du bacille morbigène, et à son éclosion. On ne naît pas alors lépreux ou tuberculeux, mais léprosable et tuberculisable.
Dans la tuberculose, qui offre de nombreux points de ressemblance avec la léprose, ainsi qu’on l’a vu, Landouzy envisage l’hérédité sous deux chefs : la typique, par transmission directe du bacille, du générateur à l’engendré (ce qui est rare) et l’atypique (commune) qui a lieu sans infection bacillaire, par transmission d’un état diathésique que j’appellerai énergétique, potentiel. La même chose se voit aussi dans la lèpre. Le fait est que l’hérédité, généralement admise avant la découverte du bacille de Koch, a beaucoup perdu de terrain, de son importance, dans ces derniers temps ; et qu’on alla jusqu’à la nier. Mais après l’emballement, il survint, comme toujours, un revirement. D’ailleurs, Koch lui-même n’a jamais nié totalement l’hérédité. Au Congrès de Londres en 1901, il s’exprima de la manière suivante : La tuberculose héréditaire existe réellement; mais elle est très rare eu égard à la contagion. Péter disait, on ne naît pas tuberculeux, mais tuberculisable. Selon Bouchard la tuberculose, dans l’hérédité, se transmet en expectative et non en nature. Landouzy démontra que la toxine tuberculeuse peut passer à travers le placenta. Les vétérinaires belges ont vu des veaux entachés de tuberculose dès leur naissance, bien que Nocard ait contesté le fait.
La lèpre apparaît en général à la puberté ; mais les exceptions sont fréquentes, soit bien avant cet âge, soit à une époque avancée de l’existence, à 60 ou 65 ans, bien que ces faits soient rarissimes.
Enfin, l’influence de l’hérédité est démontrée d’une manière indiscutable par le fait que des enfants de lépreux ou de tuberculeux, séparés de leurs parents dès leur naissance et mis dans les meilleures conditions, devinrent néanmoins plus tard lépreux ou tuberculeux. Dans ces cas la léprose et la tuber-
L'HÉRÉDITÉ DE LA LÈPRE
culose se comportent absolument d’une manière identique. Souvent, dans ces circonstances, on a recueilli les faits bien à la légère, sans enquête sévère: et imbu que l’on était d’idées préconçues, on attribua à la contagion ce qui revenait de droit à l’hérédité.
Certes lorsque les enfants des lépreux naissent et sont élevés dans de bonnes conditions ambiantes, il y a transformisme. Alors l’hérédité manque l’occasion de faire explosion et s’annule à la longue. Cela se voit chez les lépreux transportés dans des pays où il n’y a pas de lèpre, où ils sont convenablement alimentés et observent, incomparablement mieux que dans leur pays, les préceptes de l’hygiène. En effet, il n’y a pas d’hérédité physiologique ou pathologique qui ne se modifie par l’ambiance. Les Norvégiens lépreux, vivant dans la plus profonde misère et dans la plus sordide saleté chez eux, voient même leur propre état s’améliorer en Amérique, grâce au bien être obtenu dans ce pays. Consécutivement leur lèpre s’améliore, se ralentit, s’arrête, recule même, et les enfants qu’ils engendrent, dans ces conditions satisfaisantes, gardent leur hérédité muette, et d’autant plus qu’ils sont soustraits eux-mêmes aux funestes circonstances où vécurent leurs parents dans la mère patrie, foyer de lèpre. Je ne saurais assez répéter que, parfois, les parents immédiats, père et mère, sont sains, lorsque la lèpre apparaît d’une manière surprenante et inconcevable parmi leurs enfants. En cherchant bien dans ces cas, on parvient à découvrir une hérédité éloignée ascendante ou collatérale. C’est qu’il y a, en effet, en pathologie, une hérédité collatérale. La maladie, la lèpre dans l’occurrence, se rencontre chez des neveux ou des cousins des lépreux, les parents directs restant indemnes. En ces cas, dans la lignée ascendante primitive, dans la souche familiale, il y a eu des lépreux. L’observation démontre péremptoirement le fait.
Or la négation de l’hérédité en pathologie, dans la léprose surtout, ne saurait être partagée par les léprologues qui observent les lépreux, les suivent et enquêtent scrupuleusement dans les secrets des familles en remontant à plusieurs générations. La doctrine contraire, émanant d’une présomption spéculative et non de l’étude des malades, égare ceux qui n’ont pas eu l’occasion et le temps de voir par eux-mêmes et de bien voir. Les savants léprologues norvégiens, auteurs du traité de la spedalskhad, Danielssen et Boeek, ont trouvé l’hé-
rédité 189 fois sur 2i3 cas. Elle peut exister laissant plusieurs générations indemnes. Rayer ( Traité des maladies de la peau), Cazenave et Schedel, Erasmus Wilson, Bazin, Lamblin (Thèse, Paris, 1871), De Kigalla (Bulletin de l’ Académie de Médecine de Paris , par Littré, i85g-i86o), Schilling, admettent l’hérédité, ainsi que Cavasse (La lèpre aux Antilles , Thèse, Paris, 1881), Hardy, Dujardin-Beaumetz, Léloir, Le Roy de Méricourt et bien d’autres.
La lèpre est donc une maladie héréditaire. La clinique prouve qu’elle l’est plus ou moins selon les pays. Le Dr Besnier ne nia pas l’hérédité de la lèpre ; mais il la considéra comme un facteur presque négligeable dans la propagation de la maladie, certes, d’après ce qu’il a observé à Paris, dans un petit cercle. Mais les léprologues très experts ont autrement vu. Néanmoins, il mentionne, en parlant du consentement de l’organisme, à recevoir la lèpre — ce qui est applicable à toutes les maladies — - les conditions protoplasmiques constitutionnelles, héréditaires ou non. Notre illustre et regretté collègue de l’Académie soutint ailleurs, que, dans l’hérédité de la lèpre, il ne s’agirait que d’une hérédo-contagion et non d’hérédité vraie dans le sens ancien, d’une tare formative de la cellule initiale. C’est tout comme pour la variole contractée dans l’utérus et pour toutes les maladies virulentes qui résultent de la transmission des générateurs au produit d’un élément spécifique extrinsèque introduit par la voie séminale ou plus certainement par la circulation utéro-placentaire; si cela est ainsi dans l’esprit de notre cher confrère, comment se rend-il compte de l’atavisme de la lèpre, dans les cas de paraléprose qu’il admet chez les cagots, descendants éloignés des lépreux, qui sans présenter des manifestations lépreuses typiques, offrent des modifications nombreuses de leur corps qu’on attribue à leurs ancêtres indéniablement lépreux, fait que le Dr Besnier accepte lui-même? Voici la conclusion finale du Dr Besnier : « Il est certain qu’on peut la contracter (la lèpre) par hérédité ; mais le péril de cette hérédité est moins grand qu’on ne le croit, et celle-ci n’est pas fatale. » Le Dr Besnier accepte l’atavisme paralépreux, c’est-à-dire la transmission aux arrière-petits-enfants des lépreux, des tares diverses constituant les paraléproses dues aux toxinoses pathogénétiques. Il admet donc l’atavisme paralépreux, chez les cagots, comme reliquat héréditaire de la lèpre; tandis qu’il rejette ou
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bien il restreint l’action de l’hérédité dans sa transmission en nature chez les descendants directs. Ainsi l’hérédité s’opérerait à grande distance, dans la lignée, tandis qu’elle serait presque nulle à proximité ! Cependant, l’apparition de la léprose par bonds avec discontinuité, sans transfiguration, se voit très souvent dans la descendance des lépreux, sans qu’on puisse invoquer la contagion. On est surpris de voir que l’hérédité affaiblie, atténuée, diluée sous forme de dystrophies paralépreuses n’est pas niée par notre éminent ami; tandis que l’hérédité plus concentrée, plus proche de la source, telle quelle, plus expressive du patrimoine, est récusée. C’est que le point de départ induit en erreur les plus grands esprits, et conduit à contester les faits réels. Comme la lèpre ne saurait être transmise — de par la théorie — que par l’agent pathogène vivant (le bacille) et qu’on ne le rencontre dans l’organite primaire au moment de sa constitution, soit au fœtus après son organisation effectuée, il n’y aurait pas possibilité de devenir lépreux par le fait qu’on a un géniteur atteint de léprose. Voilà ce que dicte la théorie bacillaire. Mais l’observation des familles lépreuses réduit à néant toutes ces belles conceptions spéculatives. Car, positivement, dans la lignée des descendants de lépreux en d’autres termes dans les familles lépreuses, la maladie apparaît par-ci, par-là, en dehors de toute autre causalité. Pour expliquer le fait courant, de notoriété universelle, de la non-contagion des femmes de lépreux, le Dr Besnier admet la loi de Baumès-Colles. Cette interprétation, possible lorsque les femmes ont conçu du fait de lépreux, ne saurait s’appliquer à celles restées indemnes, sans grossesses, bien qu’en relations sexuelles continues avec leurs maris lépreux, porteurs parfois d’ulcères foisonnant de bacilles, même sur les organes génitaux. Or la lèpre ne se comporte pas comme la syphilis.
Les bacilles lépreux et leurs toxines peuvent-ils passer à travers le placenta et transmettre ainsi en nature, la lèpre aux produits de la conception ? Les travaux de Strauss et de Chamberlent, de Grancher, de Malvoz, de Chantemesse et Widal, de Netter, de Birch-Hirschfeld et Luborsch, de Lannois et Brian, Charrin, prouvent une telle perméabilité placentaire dans les maladies infectieuses. Dans des placentas de lépreuses ou de femmes saines engrossées par des lépreux, que nous avons envoyés à Strauss et à Nocard, ces éminents bactériologues n’ont pu trouver le bacille de Hansen.
Zambaco. Anthologie.
Dans un remarquable travail, couronné par l’Académie de médecine de Paris, Chamberlent., professeur agrégé à la Faculté de Bordeaux (sur l'influence des maladies de la mère sur l’état de santé du fœtus) arrive, par ses observations et expériences aux considérations suivantes : « Les principes toxiques du sang maternel ne sont pas arrêtés parle placenta. Par conséquent, toute maladie de la mère aura un retentissement sur l’organisme fœtal. Il faut tenir compte de l’agent infectieux et aussi des’toxines qui imprègnent le sang maternel. Lorsque l’infection de la mère est généralisée, le placenta n’oppose pas de barrière infranchissable, et l’infection envahit le fœtus. » Mais si cela est ainsi, comment expliquer dans la léprose l’indemnité de l’enfant conçu et mené au monde par une mère lépreuse, ainsi que nous en avons vu des exemples ? Chamberlent fait remarquer avec raison, comme les auteurs plus haut cités, que si le fœtus ne prend pas la maladie (tuberculose) dans l’utérus de la mère, il y prend une prédisposition spéciale à contracter la maladie. Ce serait, dans ces cas, non une hérédité effective, mais une hérédité prédisposante. Cependant l’agent pathogène peut se transmettre de la mère au fœtus à travers le placenta (fièvre typhoïde, variole, charbon et même tuberculose). Nous ajouterons la lèpre à cette liste, selon nos observations, bien que le fait soit exceptionnel, comme dans la tuberculose. La syphilis maternelle tient une place prépondérante dans l’hérédo syphilis. Mais le fœtus peutil tenir de ses parents lépreux une immunité contre la lèpre, comme cela se voit dans la syphilis conformément à la loi Profeta? Toujours est-il que la mère qui accouche d’un enfant lépreux , par le fait de son mari lépreux , reste constamment saine. Il n’y a pas de choc en retour, comme on dit, à l’encontre de la syphilis qui, en général, passe du père à la mère par le message de l’enfant syphilitique, le contraire constituant une exception.
Selon Gaertner, l’infection de l’ovule humain par des bacilles maternels serait plus fréquente que celle par le spermatozoïde, ce qui expliquait l’hérédité latente de la tuberculose ; tandis que d’autres auteurs expliquent cette hérédité maternelle par le filtrage, à travers le placenta. Nous devons faire remarquer que les expériences entreprises par de nombreux savants sur les animaux, pour étudier le mode de transmission de la tuberculose, ne peuvent pas être faites pour la léprose,
L'HÉRÉDITÉ DE LA LÈPRE
non transmissible aux animaux. Or les résultats des expériences faites pour la tuberculose ne peuvent être absolument applicables à la léprose, sans restriction et par seule analogie. L’hérédité de la lèpre ne saurait être approfondie que par l’étude attentive des familles lépreuses dans leur filiation successive. C’est à la clinique seule qu’il incombe de résoudre cet important et difficile problème de l’hérédité de la lèpre. On doit suivre longuement la progéniture des lépreux en prenant son temps contre l’adage: fa 'presto.
Dans une communication faite à l’Institut, le i5 novembre 1906, Levadili et Sauvage déclarent avoir vu le tréponéma pallidum dans l’ovule, même dans l’ovaire d’un enfant hérédosyphilitique du service du Pr Pinard. Le Dr Sereni se livra à d’intéressantes recherches sur la transmissibilité des parasites de la malaria, de la mère au fœtus, chez les femmes gravides de la campagne romaine désolée par la maladie. Les nouveau nés n’ont pas présenté le parasite, pas plus que des signes de la malaria. Or le parasite a été arrêté par le placenta, tandis que dans les territoires sanguins maternels des placentas, presque toutes les hématies renfermaient des parasites. Conclusion : la transmission de la malaria de la mère au fo tus, à travers un placenta normal, doit être extrêmement rare, si tant est qu’elle existe.
Le lait des lépreuses ne nous montra jamais le bacille de Hansen, de même que Tornu n’a pu constater la bactéridie de Laveran chez les nourrices atteintes de malaria. Il n’y a donc pas, a priori, de probabilité pour qu’un enfant gagne la lèpre en suçant le sein de sa mère lépreuse. Dans une discussion qui eut lieu à la Société de Dermatologie de Paris, sous la présidence du Dr Besnier, plusieurs membres de ce corps savant, se fondant sur cette absence des bacilles spécifiques dans le lait, ont opiné qu’on pouvait laisser la mère lépreuse nourrir son enfant, sans rien risquer. J’ajouterai, pour appuyer cliniquement cette innocuité, que j’ai vu deux fois des nourrices mercenaires lépreuses, provenant des îles de l’Archipel, nourrir jusqu’au sevrage — i5 à 16 mois — des enfants de familles constantinopolitaines, et cela sans que je fusse consulté, et à l’insu des familles du danger encouru. Ayant été appelé plus tard à donner mes soins à des membres de ces familles, j’ai été à même d’observer tant les nourrices que les nourrissons que je suis attentivement depuis, à part moi. Ces enfants, âgés
aujourd’hui de 2 4 et de 22 ans, restent jusqu’à présent parfaitement indemnes.
Chose curieuse : il en est de la lèpre comme de la syphilis ; un ou deux enfants de lépreux peuvent n’être pas touchés par la maladie, tandis que d’autres intercalés héritent de la lèpre paternelle ou maternelle ou doublementfamiliale. De plus, autre point de ressemblance dans l’hérédité avec la vérole: la lèpre peut se manifester à la naissance bien que rarement, ce qui est fréquent dans la syphilis; ou bien à un âge plus ou moins avancé, très avancé même. Selon le PrLandouzy, le père tuberculeux peut transmettre sa maladie à son enfant en infectant l’ovule sans que la mère soit contaminée. Cela est constant pour la lèpre. Enfin l’observation nous a démontré que les enfants issus de mariages mixtes — dans lesquels un seul conjoint est lépreux — sont bien plus souvent lépreux lorsque la mère est lépreuse, le père étant indemne, que vice-versa.
Quelques exemples péremptoires de l’hérédité de la lèpre: Des enfants de lépreux, isolés dès leur naissance, sont devenus lépreux malgré cette précaution.
Le Dr Zeferino Falcao, le savant président de la section de dermatologie du congrès international tenu à Lisbonne en 1906, partisan de l’hérédité, a publié le fait probant suivant : Un enfant de lépreux, séparé de ses parents et transporté dans un endroit où il n’y avait point de lèpre, n’échappa pas, néanmoins, à son hérédité morbide, et fut atteint de lèpre à son adolescence. Le Dr José Lourenço de Malgalhaës, directeur de la léproserie de Sao Paulo au Brésil, qui s’étonne de voir nier l’hérédité de la léprose, nous transmit la narration suivante: A Eslancia, ville de l’état de Sgripe, pays natal de ce distingué léprologue, qu’il connaît à fond, il n’y a pas de lèpre, si ce n’est dans une seule famille : Un étranger au pays, Portugais d’origine, célibataire et lépreux, vint s’y établir. Il eut des relations clandestines, au su de tout le monde, avec une dame mariée, d’où naquirent des enfants adultérins qui n’ont jamais vécu avec leur père réel, lépreux, qu’ils n’ont même pas connu. Ils ont été élevés sous le toit du père putatif. La lèpre se déclara d’abord chez la fille adultérine du lépreux intrus . dans cette famille indemne, et plus tard chez les enfants de cette fille extra-légale : c’est-à-dire les petits-enfants du lépreux portugais en furent également atteints. En dehors de cette famille, dans la lignée de laquelle la lèpre continue à se
L'HÉRÉDITÉ DE LA LÈPRE
montrer par hérédité clandestine, il n’y a aucun autre lépreux à Eslancia.
Le Dr Jeanselme cite dans son travail sur la lèpre à Madagascar deux faits certains d’hérédité : A la léproserie de Ambohidratimo, deux enfants furent enlevés à leur mère le jour même de leur naissance et élevés au biberon dans la norsely éloignée de l’asile. Néanmoins ces enfants devinrent lépreux et furent rendus à leurs parents lépreux en 1902. Malgré cette démonstration fournie par lui-même, le Dr Jeanselme accuse la contagion familiale et n’admet pas l’hérédité.
Cependant, dans ce même mémoire, communiqué au congrès de Berlin en igo4, il dit aussi que le Dr Clarac de la Guyane française a publié plusieurs arbres généalogiques qui démontrent que la lèpre s’acharne sur certaines familles douées d’une hérédité de prédisposition. Nous avons constaté, de notre côté, sur les registres de quelques léproseries les mêmes noms revenir maintes fois dans le cours des années ; ce qui prouve l’hérédité familiale. L’hérédité a besoin d’une continuation dans les mêmes conditions, pour être durable, pour pouvoir se transmettre des géniteurs ou des ancêtres aux descendants. C’est là le secret de l’hérédité naturelle, spontanée ou artificielle. Cette dernière est démontrée en zootechnie par la sélection, en botanique aussi. Mais on doit également tenir compte des milieux. Dans l’hérédité, il y a réunion de puissances occultes qui déterminent la transmission incompréhensible des qualités, quelles qu’elles soient, des géniteurs et des ancêtres, à la progéniture, à la descendance (Gustave le Bon, Lois psychologiques des peuples, 1895).
Le Dr Lourenço du Brésil, un léprologue des plus expérimentés et des grands cliniciens en la matière, m’écrit: pour nier l’hérédité de la lèpre il faut avoir l’esprit imbu des doctrines ultra-contagionnistes (La lèpre au Brésil: Morphéa 110 Brazil). Selon Bouchard la diathèse est un trouble permanent des mutations nutritives qui prépare, provoque et entretient certaines maladies.
Tous les anciens auteurs admettent l’hérédité que les bien jeunes rejettent. Ce dédain des antérieurs est inadmissible. Négliger le passé d’une science c’est tout bonnement la recommencer tous les jours (Dezeimiris).
Le D' Roux, de Barcelone, a démontré par ses recherches, palpablement, l’hérédité de la lèpre : En fouillant dans les
registres de la léproserie de San Lazzaro, il constata que les mêmes familles fournissent une suite généalogique de lépreux. Après dénégation opiniâtre des détenus actuels, devant l’évidence des faits ils finirent par avouer leur héritage (Mém. publié in Revue des scien. méd. de Barcelone). En compulsant les registres de la léproserie de l’îledeChio, le Dr Constantinidi, médecin de la municipalité, fit les mêmes constatations: ainsi qu’on le verra plus loin.
Le Dr Kaiser Haïk, chargé par le gouverneur du Liban, Naoum pacha, de rechercher comment la lèpre s’est introduite à Koura, petite ville du Liban, isolée dans les montagnes, où tout le monde se connaît et se surveille, s’occupa scrupuleusement de la question et fit un rapport officiel consciencieux dont nous extrayons les parties culminantes. La lèpre reste circonscrite dans une seule famille d’où elle ne sortit que par les alliances matrimoniales. L’examen généalogique méticuleux prouva que d’abord seule la famille Bouliés comptait quelques lépreux. La maladie continua à la seconde génération et dans les descendances subséquentes. Plus tard la famille Sabouh fit alliance avec la famille Bouliés. Il y eut alors des lépreux parmi les descendants de cette union. Il n’y a jamais eu aucun cas de lèpre parmi les membres et les ascendants de la famille Sabouh non liés à la famille Bouliés. Un jeune homme d’une autre famille, Karam-el-Kouri, indemne, épousa une demoiselle Bouliés épargnée elle-même par la lèpre. Néanmoins une des filles de cette dernière fut lépreuse. M. Yaoucha et Hym Hama, tous deux lépreux, descendent également de mariages d’individus appartenant à des familles indemnes avec des membres de la famille Bouliés. Le Dr Haik affirme que la lèpre s’est propagée à Koura par les croisements avec la famille B. qui transmit la lèpre héréditairement par ses membres même non lépreux personnellement. Il n’y a aucun cas de lèpre en dehors de ces liaisons. Il conseille, donc, pour arrêter la propagation de la maladie à Koura, d’empêcher tout mariage avec les descendants de la famille B. Or la lèpre a montré une filiation familiale héréditaire incontestable dans le district de Koura, dans le Liban, et point de contagion.
Voici un autre fait cueilli dans les meilleures conditions et absolument démonstratif de l’hérédité de la lèpre. Le Dr Pascaliadi, un confrère distingué exerçant à l’île de Mycono, de
L’HÉRÉDITÉ DE LA LÈPRE
l’archipel hellénique, entreprit des études sur la manière dont se comporte la lèpre dans cette localité éloignée des grands centres et où l’on peut suivre pas à pas la propagation de la maladie parmi les habitants. Il nous transmit l’observation suivante: K., meunier, d’origine juive, vint s’installer à Mycono avec son père. Son grand-père paternel était lépreux ; mais celui-ci ne vint jamais à Mycono.Le père de K. mourut à Mycono, indemne et très âgé. Le petit-fils du juif lépreux qu’il n’a pas connu, eut neuf enfants dont l’aîné, une fille, est âgée de 18 ans.
Tous ces enfants sont indemnes jusqu’à présent. K., leur père, était bien pourtant jusqu’il y a 8 ans, lorsqu’il présenta à la face les premiers signes de la lèpre : chute des sourcils, de la moustache, gonflement spécial de la figure et des oreilles, etc. La maladie progressa et le rendit léonin, hideux. Néanmoins il continua à vivre au milieu de tout le monde, •et à exercer sa profession de meunier. Une de ses deux sœurs succomba aussi à la lèpre. M., fille du frère de K., fut également atteinte de la lèpre léonine. Aucun autre habitant de l’île, bien que tout le monde continuât ses relations avec cette famille juive, sans la moindre précaution, ne fut contaminé.
J’ai cité dans mon livre Voyages chez les lépreux, un cas d’hérédité indiscutable : une lépreuse de Chypre, vivant dans la léproserie, devint enceinte, accidentellement. Elle fait ses couches mystérieusement, échappant de l’établissement, et dépose son enfant dans un village de l’île dans lequel il n’y a pas de lépreux. Nous avons dit que dans les contrées où règne la lèpre, certaines localités sont toujours restées indemnes, je le répète, avec bien des léprologues et en parfait accord avec tous mes honorables collaborateurs d’Orient exerçant dans diverses localités lépreuses : à côté de villages où la lèpre sévit il y en a d’autres, constamment épargnés, sans qu’on puisse se rendre compte de ce privilège. Or cette enfant abandonnée par sa mère lépreuse dans un village où il n’y a pas de lèpre, fut adoptée par une famille aisée, stérile, et élevée par une nourrice, puis par une bonne, entourée de soins et très affectionnée par sa famille d’adoption. A l’âge de 10 ans cette enfant abandonnée devint lépreuse et, la maladie progressant, on fut obligé de la placer, à i4 ans, à la léproserie où la mère reconnut sa fille, narrant son histoire d’enfant abandonnée avec tous les épisodes. Voilà donc un autre exemple
de l’hérédité de la lèpre qui combat l’opinion émise par plusieurs médecins, savoir que les enfants des lépreux enlevés à leurs parents, dès leur naissance, et mis à l’abri de la contagion — cause unique de la transmission de la lèpre selon eux — n’ont jamais la lèpre.
Voici encore d’autres faits, à nous personnels, qui prouvent l’hérédité de la léprose. Bien que de nombreuxlépreux ambulants, de 4oo à 5oo, exerçant des métiers divers, vivent mêlés' à la population de Constantinople, il n’y a pas de Contantinopolitains qui aient gagné la lèpre. Nous avons suffisamment fait ressortir clans nos travaux cette absence de contagion à Byzance. Tous nos lépreux sont des étrangers à la ville. Ils proviennent des îles de l’Archipel et d’autres localités lépreuses de l’empire ottoman. Les Juifs seuls, domiciliés à Constantinople depuis plus de quatre siècles, continuent à présenter des lépreux dans leurs rangs. Ce fait ne saurait être expliqué que par l’hérédité ethnique.
J’ai été surpris, et d’autres confrères de Byzance avec moi, de voir, exceptionnellement, quelques Grecs, nés à Constantinople même, de parents sains et n’ayant pas eu des relations conscientes avec des lépreux, être atteints de lèpre, ce qu’on serait tenté de prime abord d’attribuer à la eonlagion occulte, s’opérant à distance, ignorée, occasionnée par des lépreux libres, ambulants, ou par des objets touchés par ces derniers et ensuite par ces Constantinopolitains contaminés ainsi par hasard et à leur insu. Nous possédons quelques cas qui entrent dans cette catégorie de faits que nous avons montrés à plusieurs confrères de Constantinople. Or, en scrutant bien l’origine et les commémoratifs des familles de ces lépreux grecs constantinopolitains, nous avons toujours pu remonter jusqu’à leur hérédité. La plupart de ces lépreux, issus de parents immédiats sains, comptaient dans leur patrie des ancêtres, à divers degrés, lépreux. Tous, bien que natifs de Constantinople, que la plupart n’ont jamais quittée pour voyager, étaient originaires de par les deux générateurs ou bien par un seul, de pays où la lèpre sévit endémiquement : des îles de Chio, de Mételin, de Marmara, etc. Tous ces lépreux constantinopolitains observés par nous n’ont pas vécu et n’ont pas eu de relations directes avec des lépreux. Seule l’hérédité peut expliquer comment et pourquoi ils devinrent lépreux, lorsqu’aucun autre habitant de Constantinople, privé d’une telle hérédité
L\ HÉRÉDITÉ DE LA LÈPRE
familiale, ne fut lépreux. La ville cle Constantinople ne saurait être considérée comme une localité lépreuse. Car aucun Constaritinopolitain n’a jamais gagné la lèpre des nombreux lépreux étrangers ou juifs qui sillonnent nos rues, mendiants ou vendeurs, et même placés impunément dans les familles comme domestiques, employés, même comme nourrices. Nous avons développé avec force détails ce sujet dans une publication récente : La contagion de la lèpre en l’état de la science, 1907, Masson.
Tous mes nombreux correspondants, exerçant dans les localités lépreuses d’Orient, affirment l’hérédité de la lèpre, le plus souvent discontinue et remontant à plusieurs générations. Le peuple y croit tellement qu’on refuse, en général, tout mariage avec des descendants de familles qui comptent deslépreux, même éloignés, dans leur ascendance.
L’action héréditaire des lépreux sur leurs enfants comprend trois termes, savoir: la création d’une prédisposition, les tares de nutrition (dystrophies, dégénérescences, l’immuni sation) et la transmission de la lèpre en nature. Le Dr Besnier admet aussi la prédisposition héréditaire constitutionnelle, mais elle consisterait en une résistance affaiblie à la contagion. De sorte que la contagion serait de rigueur et exclusivement nécessaire pour les descendants de lépreux, qui pourront devenir plus tard lépreux. Ce qui veut dire que, hors de contagion postérieure à la naissance, aucun enfant de lépreux ne saurait devenir lépreux. Il y a donc tergiversation. Pourtant les faits parlent bien haut. D’abord, nous l’avons vu, des enfants de lépreux, transportés de suite après leur naissance dans des localités indemnes, sont devenus lépreux plus tard, sans aucune contamination. Puis, autre fait démonstratif, des petits-enfants de lépreux dont les enfants étaient indemnes, nés dans des localités où il n’y a pas de lèpre, sont devenus lépreux bien qu’ils n’eussent même pas connu leurs grandsparents lépreux demeurant dans des contrées éloignées.
Selon le Dr Gonzalez de Las Palmas (anti-contagionniste), si les deux facteurs, femme et homme, sont lépreux, les enfants le sont communément. Si un seul conjoint est lépreux, les enfants peuvent rester indemnes; mais leurs descendants pourront avoir la lèpre, et ils l’ont, en général, malgré leur union avec des personnes saines. Le Dr Gluck ( Deutsche medizinische Wochenschrift , 1904, n° 38) examina la descendance
de plusieurs lépreux. Sur 34 fils ou petit-fils de lépreux, 9 ont été indemnes, 4 lépreux incontestables, et 21 présentaient des symptômes qu’il considère comme consécutifs à la lèpre ancestrale, et qu’il désigne sous le nom de para-léprose : épaississement des nerfs cubitaux et péroniers, atrophie des petits muscles de la main, déformation de l’auriculaire, dystrophie des ongles, sans anesthésies... Je dois faire remarquer que bien des fois, j’ai constaté ces signes chez les descendants de lépreux que je considère eux-mêmes comme lépreux atténués.
Or pour combattre la propagation de la lèpre, ce n’est pas la contagion qu’il faut empêcher, mais le mariage soit des lépreux entre eux, soit d'un lépreux et d’une personne saine. Et, comme il arrive très souvent qu’au début de la lèpre les signes qui annoncent la maladie soient légers et peu appréciables — ■ congestions fugaces et à répétition, surtout de la face souvent à forme érysipélateuse, macules temporaires de la peau à peine appréciables, hypoeslhésie, rétraction légère de l’auriculaire avec diminution du volume musculaire de la région hypothénar dans la forme tropho-nerveuse, succession de panaris dans la forme mutilante... — il faudrait ne permettre le mariage que sur certificat émanant d’un médecin expert.
A la conférence de Berlin de 1896, on a soutenu que les lépreux n’engendrent pas et que, par conséquent, la lèpre ne saurait se transmettre par hérédité (Avarez de Hawaï, Kübler, Dyer, Hansen) ; il y aura donc extinction de la lèpre par la nonreproduction des lépreux. La Commission anglaise de la Leprosy Fund a soutenu que la lèpre confère la stérilité, que les femmes lépreuses ne conçoivent pas (il y aurait même une ovarite lépreuse) et que les glandes séminales sont lésées. De sorte que la procréation est rare chez les lépreux; d’où extinction spontanée de la lèpre. Vu cette stérilité, dit-elle, il serait inutile d’empêcher le mariage des lépreux. Cependant selon sa statistique même les couples lépreux produisent 64,7 Pour 100: Lorsque le mari est lépreux, 59,4 pouruoo et lorsque la femme seule est lépreuse 70,4 pour 100. Selon nous, la fertilité des lépreux est limitée, principalement si les deux conjoints sont atteints. Le pouvoir procréateur est surtout restreint chez la femme lépreuse bien plus que chez l’homme, l’autre conjoint étant indemne. D’ailleurs plusieurs grossesses n’arrivent pas
L'HÉRÉDITÉ DE LA LÈPRE
à terme ou bien les enfants meurent peu après la naissance. Selon la commission anglaise 5 ou 6 pour ioo des enfants des lépreux sont atteints par la maladie. J. Adams croit aussi que les unions entre lépreux sont une cause d’extinction de la maladie, la faculté génératrice diminuant de plus en plus chez les enfants (Obs. ou morbid poisons acude and chronic). Nous répétons que ces assertions sont en contradiction avec ce que nous avons vu: les lépreux produisent et se reproduisent malgré la théorie qui veut qu’ils n’engendrent pas, et que la nature bienfaisante, sélectrice, finira par éteindre les hérédités morbides, par la stérilisation progressive. Nous avons observé des enfants naître très fréquemment, presque toujours des mariages mixtes (lorsqu’un seul époux est lépreux, mari ou femme) — et même lorsque tous les deux étaient atteints. Et ce qui plus est, nous avons vu des conceptions avoir lieu lors même que la maladie était très avancée et tout le corps couvert de tubercules lépreux ulcérés. Nous avons déjà signalé le fait dans des publications antérieures. Il est vrai que, lorsque la lèpre est très avancée, il y a le plus souvent avortement chez les miséreux des léproseries d’Orient qui vivent dans les privations et dans des conditions affreusement antihygiéniques, ou bien les enfants naissent dystrophiques, malingres, cachectiques, non viables, et succombent bientôt à l’athrepsie.
Au contraire, lorsqu’il n’y a qu’un lépreux dans le ménage, lorsque la lèpre est à son début, et que l’autre conjoint est sain, plein de jeunesse et de vigueur, les enfants naissent dans de bien meilleures conditions et prospèrent. Ils peuvent alors, parle fait de leur héritage, devenir lépreux à leur puberté; mais il est bien plus fréquent de les voir définitivement épargnés, notamment s’ils sont élevés dans de bonnes conditions hygiéniques. Exceptionnellement, des enfants de lépreux peuvent présenter les signes indubitables de la lèpre peu de temps après la naissance et même venir au monde avec des .manifestations de la maladie. Nous avons fait reproduire de tels exemples, par la chromolithographie, dans notre livre Les lépreux ambulants de Constantinople . De tels faits n’avaient pas été observés avant nous. La commission anglaise de i8g3 dit dans son rapport : « On n’a jamais vu un enfant naître avec la lèpre, ce qui serait considéré comme un cas congénital. » Mais la science a marché depuis i8g3.
Lorsque la lèpre est familiale, les enfants peuvent présenter les signes delà lèpre lors même que les parents directs (père et mère) sont indemnes. Le DrBesnier communiqua, en notre nom, à la conférence de Berlin de 1896, une note sur la progéniture des lépreux que nous croyons oiseux de reproduire ici. Nous l’avons insérée dans les lépreux ambulants.
Le D1 Besnier a dit à la Société de Dermatologie de Paris, le 8 février 1894, à propos d’un lépreux italien qui demandait s’il pouvait se marier : Quant au mariage, la contagion étant bien rarement observée dans nos climats (il devrait dire ; n’ayant jamais été constatée), il me semble que l’on pourrait autoriser le mariage. Et Barthélémy ajouta : comme on ne peut déconseiller le mariage, ni les relations sociales dans la tuberculose, on doit en faire autant pour la lèpre, même lorsque la maladie estarrivée à une période avancée. Ces messieurs paraissent ne tenir aucun compte de l’hérédité. D’après ce que j’ai vu, lorsque le mari seul est lépreux, il y a plus de natalités que dans le cas contraire. Mes observations concordent avec celles de plusieurs de mes confrères exerçant dans les localités lépreuses d’Orient. Il se peut que la lèpre se comporte différemment ailleurs. Ainsi selon la Commission of the Leprosy Fund, la contagion et l’hérédité sont insuffisantes à expliquer la propagation de la lèpre. Pourtant, il est difficile de concevoir comment, en dehors de ces deux causes, on pourrait se rendre compte de la continuation de la maladie dans les localités où elle sévit endémiquement.
Il ressort de tout le contenu de ce travail que l’hérédité, qui n’échappa pointa la sagacité de nos devanciers, se trouve confirmée de nos jours par les cliniciens et indubitablement démontrée. L’entraînement enthousiaste par les nouvelles conquêtes la combattit et la fit nier, bien à tort. Or, il faut en revenir à la tradition et réintégrer l’hérédité dans la causalité morbide. Cependant toute hérédité est subordonnée à des causes secondes qui souvent peuvent plus que les causes premières, dans le développement de toutes les maladies. Nous avons fourni des preuves incontestables de l’hérédité de la lèpre. Les affirmations, sans faits à l’appui, ne suffisent pas pour convaincre. La vérité est dans les choses et non dans les hommes qui lesjugent. (Kelsch, Hérédité de la tuberculose').
Conclusions. — i° L’hérédité pathologique est indéniable. La pathologie du produit commence parfois le jour de la fé-
L'HÉRÉDITÉ DE LA LÈPRE
condation. Les anciens grecs disaient : ton père t’a semé étant ivre (0 TuaTYjp jou pLeOùwv je' ejTueipe). La lèpre est une maladie héréditaire. La démonstration en a été faite dans le cours de ce travail. 20 La lèpre héréditaire peut exister, exceptionnellement, au moment de la naissance ou bien paraître peu après. C’est la lèpre congénitale. Mais d’habitude elle se déclare vers la puberté. Elle peut débuter à l’âge adulte et même à un âge avancé, bien que le fait soit exceptionnel. 3° La lèpre héréditaire peut sauter une génération et plus. Elle se montre chez les petits-enfants et même chez les arrière-petits-enfants, lorsque les parents immédiats sont indemnes. Ces rejetons présentent la lèpre, lors même qu’ils sont nés dans des localités non lépreuses, qu’ils n’ont jamais été en contact avec des lépreux, et qu’ils n’ont même pas connu leurs ascendants lépreux, parfois morts déjà bien avant leur naissance. L’hérédité se manifeste dans ces circonstances, comme dans les maladies souverainement héréditaires, non bacillaires, dans les névroses (épilepsie, aliénation mentale), dans l’herpétisme, etc. 4° L’hérédité de la lèpre est familiale, parfois ethnique, comme chez nos Juifs d’Orient descendants directs des Hébreux de la Bible. La lèpre apparaît, parfois, comme reliquat des époques d’antan. Cette survivance de la lèpre est incontestable en Bretagne, dans le Finistère et dans d’autres départements (Milian). Elle existe aussi dans toute l’Europe où elle se manifeste de temps en temps d’une manière sporadique, sans nouvelle introduction, sans autre interprétation possible. 5° L’hérédité de la lèpre est homologue ou hétérologue. Les enfants ou les petits-enfants d’un lépreux tubéreux peuvent présenter la même forme de la maladie, ou bien une autre variété: la tropho-nerveuse, la maculeuse, la mutilante. La forme originaire, tubéreuse, peut réapparaître plus tard dans la lignée. 6° La lèpre peut se transmettre sous forme de paraléprose, comme la parasyphilose, la paratuberculose. Les cagots du Béarn fournissent une démonstration péremptoire de ces déviations, de ces troubles de la nutrition, qui ne sont qu’une sequelle de l’hérédité lépreuse. 70 La mère qui transmet la lèpre héréditaire à son enfant conçu par l’œuvre d’un lépreux, reste constamment indemne, selon nos observations. 8° Dans ces cas les placentas des ces femmes, ceux même des mères lépreuses n’ont pas présenté le microbe spécial qui également fait défaut dans le sang et dans les macules lé-
preuses des enfants nés lépreux (Strauss, Nocard). 90 La prétendue stérilité des lépreux est un leurre. Les lépreux produisent, mais peu. La conception peut avoir lieu lors même que le père et la mère sont tous deux lépreux, et, bien que rarement, lorsquela maladie est arrivée à son apogée. io° Les avortements sont plus fréquents que les naissances chez les lépreux avancés et miséreux des léproseries d’Orient. 1 1° L’hérédité de la lèpre s’observe plus souvent lorsque les deux générateurs à la fois sont lépreux. Dans les mariages mixtes — où un seul conjoint est lépreux — le rôle de la mère paraît être prépondérant. Lorsqu’un des conjoints est sain et plein de jeunesse et de robustesse, il domine dans la procréation, en général, et les enfants sont épargnés. 120 L’hérédité lépreuse n’est pas fatale. Au contraire, fort heureusement, elle est relativement rare, surtout dans certaines contrées, même endémiquement lépreuses. i3° L’hérédité de la lèpre reste muette, lorsque les descendants des lépreux naissent et vivent dans les localités non lépreuses et dans de bonnes conditions hygiéniques; ce qui influe même sur leurs parents lépreux dont la lèpre se ralentit et s’améliore dans ces milieux bienfaisants; exemple les Norvégiens émigrés aux Etats-Unis d’Amérique et les lépreux du Brésil de la Havane, etc. vivant à Paris. De même que dans la syphilose, le générateur lépreux peut engendrer des enfants sains, intercalés entre les enfants lépreux. i5° Les causes secondes — nourriture, propreté, vie aisée — jouent un grand rôle dans le développement de la lèpre héréditaire, et cela même dans les localités lépreuses. 160 Néanmoins, la lèpre héréditaire peut se déclarer chez les rejetons des lépreux placés dans les meilleures conditions, éloignés des foyers lépreux, en dehors de toute contagion possible, et enlevés aux parents lépreux dès leur naissance. 170 Des parents immédiats indemnes peuvent procréer des enfants lépreux, par le seul fait d’avoir eu des lépreux dans leur ascendance ; c’est là une preuve indiscutable de la lèpre héréditaire familiale. 180 Grâce aux progrès de l’hygiène publique et privée et à l’amélioration des conditions du prolétariat, la lèpre diminue de plus en plus, Là où le paupérisme recule. C’est ce qui est arrivé dans l’Europe centrale, autrefois ravagée par la lèpre. C’est ce qui se voit, d’une manière progressive, dans les foyers lépreux actuels en décroissance. La léprose est, comme la tuberculose, une maladie
L’HÉRÉDITÉ DE LA LÈPRE
de misère. Les pauvres, vivant dans de mauvaises conditions hygiéniques, sont bien autrement exposés, dans les localités lépreuses, à contracter la maladie, que les riches. Je suis même porté à croire que les lépreux riches ont la lèpre par hérédité; que ce sont des parvenus ou bien issus de parvenus dont l’ascendant comptait quelque lépreux. 190 On doit reconnaître aussi que, en général, la virulence de toutes les maladies infectieuses s’amoindrit de plus en plus à travers les siècles (lèpre, choléra, peste), principalement dans l’Europe centrale. En Orient la lèpre diminue là même où la misère est profonde et l’hygiène déplorable. 20° L’asexualisation serait un moyen efficace contre la propagation de la lèpre, en tarissant toute source d’hérédité. En Amérique (Indiana, Connecticut, Californie, lowa Newada, New-York, New-Yersey, Washington), on asexue les êtres défectueux qui lèguent à leurs descendants une hérédité morbide, et pour priver du droit de de paternité les citoyens indignes, comme mesure Eugénique . On évite ainsi la procréation d’êtres indésirables . (Fous,, épileptiques, criminels, etc.). Plus de 220 asexualisations furent réalisées en pratiquant la vasectomie chez les hommes et chez les femmes la salpingectomie ou l’oophorectomie. Dans certains Etats, il est interdit aux tuberculeux de se marier. Il serait convenable de meltre à contribution les progrès de la science et de détruire par les rayons X, en agissant sur les testicules et les ovaires, les facultés prolifiques des lépreux. Cette opération faite d’après les règles de l’art n’offre aucun danger pour la vie des patients. 210 La lèpre survit encore presque partout, comme reliquat de ses anciens ravages, d’une manière sporadique, même dans l’Europe centrale. Elle se montre souvent modifiée, atténuée; mais parfois aussi classique (même tubéreuse, léonine), comme en Bretagne(France), le Cantal (Milian) et dans les autres contrées européennes. 220 Le plus souvent elle survit fruste, de manière à échapper aux médecins inexpérimentés qui donnent alors d’autres dénominations à ces états morbides mal dessinés: maladie de Morvan, morphéa, sclérodactylie, aïnhum... On la qualifie aussi, parfois, de syringomyélie. De telles erreurs furent commises même par les princes de la science. Bien des fois elles furent dûment constatées et reconnues dansla suite, même par leurs auteurs. D’ailleurs on brouille sous le nom de syringomyélie des états morbides des plus disparates. Car la syringo-
7o4 la lèpre a travers les siècles et les contrées
myélie ne constitue qu’un syndrome et non pas une entité morbide. Toutes ces modifications et ces atténuations de la lèpre, qui donnent le change, se rencontrent dans les localités même où la lèpre sévit avec activité et violence, dans ses foyers actifs les plus ardents. 23° Une des mesures les plus efficaces pour endiguer la propagation de la lèpre, serait la prohibition des mariages entre lépreux, entre lépreux et individus sains et même — chose impraticable — la défense aux descendants des lépreux de contracter des liens matrimoniaux, tout au moins pendant trois générations consécutives. 24° L’organisation de colonies lépreuses, comme celle du Brésil et de Barcelone, constitue le meilleur moyen, au point de vue humanitaire et scientifique, pour améliorer l’état des malheureux, et pour éteindre ce terrible fléau. Par la séparation des sexes dans ces colonies, on prévient l’hérédité qui constitue dans tous les cas, un des facteurs indéniables de la propagation de la lèpre.
Dans un article paru dans la Presse Médicale du 21 juin 1913, le Dr G. Barbezieux, médecin de ire classe de l’Assistance de l’Indochine, directeur des léproseries du Tonkin, intitulé De la fécondité chez les lépreux , fournit des statistiques sur leur reproduction. Après avoir combattu l’opinion émise par Hansen à la Conférence de Berlin, que la plupart des mariages entre lépreux sont voués à la stérilité, il transcrit ce qu’a avancé la commission anglaise Leprosy Fund, que sur 100 mariages 64 seuls ont été féconds. Quelle qu’en soit la cause, l’ovarite soupçonnée ou l’orchi-épididymite avec infiltrats, que l’auteur est porté à considérer parfois comme la première manifestation lépreuse, l’impuissance est rarement complète, ainsi que la stérilité. Cependant celle-ci existe, lors même que l’orgasme vénérien persiste et qu’on ne peut constater aucune modification du côté des glandes génitales. Le Dr Barbezieux attribue l’infécondité aux troubles du système nerveux consécutifs à l’intoxication lépreuse, au poison nervin, à la muscarine lépreuse , dont nous avons déjà parlé (Lara, A. Gautier), sans lésions apparentes de la cellule nerveuse. En omettant les explications théoriques, bornons-nous à l’examen du fait palpable, sans préjudicier la perturbation nerveuse incontestable dans la lèpre. La capacité de reproduction serait moindre aussi chez les issus de lépreux que chez leurs ascendants directs. Adams pensait que les mariages entre lépreux seraient une cause d’extinction de la lèpre, à
LA CONTAGIOSITÉ DE LA LÈPRE
condition que ces descendants ne pussent contracter mariage qu’entre eux. C’est ce qui serait arrivé pour les cagots issus de lépreux, qui ne pouvaient s’unir qu’entre eux de par la loi et les rigueurs populaires. Nous ferons remarquer que les familles cagotes, que nous avons étudiées en nombre dans le Béarn, sont très prolifères et transmettent successivement à leurs progénitures, depuis le moyen âge, les stigmates du cagotisme. Revenons donc à l’étude de la question terre à terre , à la statistique. Sur 172 lépreux qui ont contracté mariage au Tonkin, qu’un seul ou que les deux générateurs fussent lépreux, voici le taux de la natalité : mari seul lépreux, sur 102 ménages 77 étaient fertiles et 45 stériles. La femme seule était lépreuse dans 3o unions dont 19 fertiles, 11 stériles. Dans 4o ménages dont les 2 conjoints étaient lépreux, 21 furent fertiles et 19 stériles. Somme toute, en chiffres ronds 68 pour 100 de ces ménages se sont montrés féconds; la Leprosy Fund avait donné la proportion de 65 pour 100. Or, quand le mari seul est lépreux 75 pour 100 des unions ont été fertiles; quand la femme seule était lépreuse, 63 pour 100; et si les deux conjoints furent lépreux 52 pour 100 seulement sont restés fertiles. Notre confrère a observé comme nous, que les enfants des lépreux naissent mal développés, chétifs, peu résistants et qu’ils succombent dans la première année, dans la proportion de 80 pour 100. Les conditions d’allaitement aux léproseries avec le biberon seraient si difficiles que le Dr Barbezieux préfère que ces enfants soient nourris parleurs mères même lépreuses, lorsque la lèpre n’est pas ouverte. Il ajoute que la contamination lui semble problèmatique pendant la période de l'allaitement.
La contagiosité de la lèpre. — La contagiosité de la lèpre est la pomme de discorde entre les dermatologistes et même les léprologues. En effet, ceux même qui n’ont eu l’occasion de voir que quelques lépreux de passage dans leurs services nosocomiaux ou dans leurs cabinets de consultation, et ce qui plus est, des bactériologues non cliniciens, fort distingués d’ailleurs, se sont mis à plaider avec ferveur pour la contagion excessive de la maladie, et à jeter de véritables cris de paon pour appeler l’attention des gouvernements sur le danger imminent qui menace l’Europe d’être, à court délai, ravagée par le fléau du moyen âge, si l’on ne prenait pas des précautions sévères contre les lépreux venant de l’étranger ou des colo-
Zambaoo. Anthologie. 45
nies, qu’une insouciance coupable laisse librement partout circuler.
La Conférence de Berlin sur la lèpre, tenue en 1896, imposa, par une autorité qu’elle s’est décernée, sans l’appui de la clinique, des ukases votés par la majorité constituée non par des léprologues, mais par des théoriciens qui ont puisé leurs arguments dans la microbiologie et dans les comparaisons et les analogies forcées avec les autres maladies infectieuses. De ce que la lèpre a son bacille spécial, a-t-on déclamé, elle doit irrévocablement être très contagieuse, comme la diphtérie, la peste... c’est là une induction a priori à laquelle la clinique donne le plus formel démenti. Cette grave question de la contagiosité de la lèpre, en Europe surtout, ne saurait être jugée, ni à pied levé, ni par des théories spéculatives; mais uniquement et exclusivement par l’étude minutieuse et prolongée des lépreux, de leurs familles, de leurs entourages. Et pour nous en tenir, pour le moment, à l’Europe centrale, où de nombreux lépreux exotiques et quelques autochtones circulent dans toutes les capitales, mêlés à la population de toutes les catégories et' sont soignés dans les hôpitaux, aux salles communes, on peut affirmer que, de mémoire d’homme, depuis un siècle, sans remonter jusqu’aux ténèbres des dates antérieures, depuis Alibert, depuis que la dermatologie est entrée dans la voie scientifique rigoureuse, pas un cas de transmission de la maladie ne fut jamais signalé à Paris. Le fait est certain, indiscutable. D’ailleurs aucun des éloquents orateurs de la Conférence de Berlin n’a cité un fait de contagion observé par lui-même. Aussi le Président de cette conférence, l’illustre Virchow, a-t-il dit, en s’adressant à l’assemblée, « qu’elle imposait tyranniquement un dogme sans démonstration ; car aucun membre ici présent n’a produit un fait démonstratif de la contagiosité qui reste à l’état de dogme. »
11 est concevable que, raisonnant théoriquement de ce qui se passe dans les maladies bacillaires, infectieuses en général, on soit porté à conclure à la contagiosité de la lèpre. Mais lorsqu’on étudie la question au point de vue pratique, on est étonné de constater qu’il n’en est rien, et que les nombreux lépreux ambulants de Paris et des autres capitales n’ont jamais transmis leur maladie à personne. Des colons ou des soldats rentrés en France lépreux, après un long séjour dans des localités lépreuses (Martinique, Guadeloupe, Madagascar, Ile
LA CONTAGIOSITÉ DE LA LÈPRE
de Réunion...), vivant dans leurs familles sans aucune précaution, n’ont jamais infecté personne. C’est ce que j’ai vu aussi, sans une seule exception, pendant quarante années d’études sérieuses, en Orient, où j’ai pu suivre durant de longues séries d’années de nombreuses familles qui n’ont toujours compté qu’un seul lépreux. Pendant des décades d’années, je n’ai pas perdu de vue un grand nombre de ces ménages mixtes, et je n’ai jamais vu que la lèpre passât d’un époux à l’autre. D’ailleurs, je ne suis pas le seul à proclamer cette vérité. Tous mes collaborateurs d’Orient, qui ont étudié la lèpre dans les localités où ils exercent, sont unanimes à cet égard, ainsi que la plupart des léprologues cliniciens de l’Europe, de l’Asie, de l’Afrique, de l’Amérique. On a dù voiries nombreux rapports insérés dans cette Anthologie , provenant de divers foyers lépreux. Tous les léprologues qui se sont attachés à faire de la clinique sont unanimes à cet égard.
Lorsqu’il s’agit de graves questions scientifiques qui concernent autant la science que la société, on doit se garder du romantisme. Or la légende chinoise des îles de Sandwich est un roman que le I)r de Méricourt, membre de l’Académie, réduisit à néant, preuves en main, devant la docte compagnie. Cependant les profanes, les publics, sont très disposés à se laisser fasciner par les exaltations imaginatives. Ii m’est arrivé bien des fois de combattre les exagérations et les idées fantasques qui ont cours dans le meilleur monde. Sachant que je m’occupe de la lèpre depuis des années, des personnes distinguées des deux sexes m’ont souvent interrogé même à Monte-Carlo sur la véracité des faits contenus dans le roman de Xavier Le Maître : Le Lépreux , cl’ Aoste . « Est-ce vrai, docteur, qu’une fleur touchée par un lépreux peut transmettre la maladie ou qu’un chien peut en servir de colporteur? Mais c’est affreux que d’y penser ! vous dites qu’il y a des lépreux autour de nous; comment donc faire pour se mettre à l’abri de leurs microbes voltigeants? Et les fleurs qu’on nous offre, si elles étaient cueillies par des lépreux? Il paraît aussi que les microbes grouillent sur les pièces de monnaie et sur les journaux lus par les phtisiques et les lépreux! Oh mon Dieu ! » C’est que Xavier Le Maître, dans son troublant et si émouvant roman, prête au pauvre lépreux cette phrase : « Je ne touche jamais les fleurs que je cultive ; je craindrais les souiller et n’oserais plus les offrir ». Et le commandant fit abattre
le chien du lépreux, de crainte qu’il ne portât, dans ses vagabondages, aux habitants de la ville où il se rendait souvent^ le germe de la maladie !
Un révérend Père a mis en circulation aussi des bourdes par des œuvres extra-ecclésiastiques qui, à cause de la qualité de l’auteur, ont trouvé accès et crédit dans l’aristocratie féminine. Dans son livre : La lèpre est contagieuse, Paris, 1887, il soutint que toutes les bêtes, les dindons, les cochons, l’âne même de la léproserie dont il dirigeait le psychisme, avaient contracté la lèpre! Et pourtant jamais aucun expérimentateur n’a pu inoculer la lèpre à un animal quelconque. C’est une maladie exclusive à l’homme. Et pour en finir avec ces absurdes élucubrations, nous rapporterons le bouquet historique suivant : Au xve siècle, religieux par excellence et d’inspirations surnaturelles, on croyait officiellement aux billevesées comme celle-ci : « Il y a des exemples de Lamies qui, en regardant une personne en face, à qui elles voulaient nuire, lui ont fait subitement gonfler toute la figure et lui ont donné la lèpre. Ce n’est pas une consolation suffisante que de pouvoir brûler cet infâme suppôt de Satan » (F. Jacobi Sprengeri et F. Henrici, institoris inquisitorum Hereticæ malleus maleficorum, i58o, Bibliothèque nationale).
La métaphysique et le spiritisme prennent parfois possession des meilleurs esprits, et des savants y croient, ainsi qu’au diable et à l’enfer ! L’obsession du microbe actif ou latent hante les imaginations ! Autre erreur: Lorsque nous demandions à nos honorables contradicteurs où donc va sommeiller le microbe, le bacille de Hansen, pendant les 20 et 3o années d’incubation, et quand la lèpre saute une et deux générations, on nous répondait : « Les graines de l’époque des Pharaons et des Incas, datant même de 5 000 ans, mises dans les conditions voulues, germent. » Cependant Maspero a envoyé à Brocq- Rousseu et Gain des graines de céréales trouvées à côté des momies, et ces graines n’ont point germé. Il en fut de même du blé de Pompéi (Institut de France, 9 mars 1908). Des graines préincasiques de la mission Berthon, déposées au musée etnographique du Trocadéro, celles même provenant de l’Herbier de Tournefort du muséum d’Histoire naturelle, placées dans les meilleures conditions de germination sont toujours restées silencieuses. Bref il y a grande différence entre les conceptions théoriques, imaginatives, idéales et la réalité.
LA CONTAGIOSITÉ DE LA LÈPRE
L’observation en répudie les plus séduisantes d’entre elles et «c’est elle qui est pourtant la vraie pierre de touche. Dans l’espèce, l’étude méticuleuse des lépreux, la clinique, démolit tous ces fatras théoriques. Les anciens dermatologues avaient vu clair. Ils avaient restreint la contagiosité aux colonies et la rejetaient pour l’Europe centrale. De même que pour les beauxarts, on ne doit pas en médecine détruire ce qui a été fait avant nous; et, sans rester confiné dans les écrits d’Hippocrate et de Galien en refusant tout progrès, comme le pratiquait jadis l’antique École de Paris, on ne doit pas non plus brûler les bibliothèques ; mais puiser dans l’ancien et le nouveau et chercher à concilier le tout par l’étude sur nature et par la vérification.
Les documents des contagionnistes sont toujours puisés dans des narrations apocryphes d’auteurs qui ont exercé dans les pays d’outre-mer et principalement dans quelques faits toujours les mêmes: celui du Père Damien, celui de Kéanu des îles de Sandwich, du petit Chinois, du Dr Gairdner d’Irlande. Pas une seule observation détaillée, récente, prise au centre de l’Europe, avec signature compétente, ne vint prouver la contagiosité de la lèpre, malgré les recherches assidues des ultracontagionnistes contemporains qui n’ont pu, depuis plus d’un demi-siècle, en découvrir un seul fait à l’appui de leurs théories spéculatives. Les quelques faits vagues, incertains d’antan sont toujours partout cités et copiés. Toutes ces légendes effrayantes survivent malgré les démentis infligés par des compétences à la suite de recherches méticuleuses et consciencieuses. C’est comme les autruches décapitées de * l’Empereur Commode qui continuaient à marcher ! On dirait qu’il en est comme des miracles de jadis qu’on ne voit plus s’accomplir de nos jours comme dans les temps heureux de l’ancien et du nouveau testament. La source en est tarie. Il est vrai qu’on pourra nous répondre par Lourdes, Saint Janvier et la Vierge de Rimini qui ne manquent pas de croyants convaincus. Si du moins on voyait pousser par miracles des bras et des jambes amputés ! Dans tous les cas, puisque pendant 4o ans d’études assidues et de recherches méticuleuses, nous n’avons pu découvrir un seul fait de contagion chez les malades que je n’ai pas perdus de vue durant de longues périodes d’années, ainsi que leurs familles au milieu desquelles ils ont vécu sans la moindre précaution, on me concédera
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tout au moins que la contagion de la lèpre en Orient et dans l’Europe centrale constitue un fait rarissime. C’est comme le numéro gagnant le lingot d’or parmi des millions de numéros, je n’ai pas eu la main assez heureuse pour le tirer. Et nous nous trouvons en très bonne compagnie.
Alibert — le médecin qui créa la Dermatologie par ses études et son enseignement célèbre — ne croyait pas à la contagion. Il combattit, en i8i5, Schilling et Ritcher qui soutenaient que la lèpre se propageait surtout par le coït. Après cet illustre observateur, ses successeurs éminents, parmi lesquels je citerai Biett, Lugol, Eméry, Gibert, Devergie, Cazenave, Bazin, Hardy, Hillairet, Lailler, Guibout, Vidal, Besnier, Quinquaud, Tenneson, Ducastel, tous ont bien cherché, et les survivants Fournier, Hallopeau, Balzer, Gaucher, Brocq, Darier, Thibierge, cherchent toujours avec le zèle d’Ichneumon un cas de contagion, sans avoir jamais eu l’aubaine de le découvrir. Ainsi il n’y a point eu d’exemple de contagion depuis plus d’un siècle que l’hôpital Saint-Louis existe; et Dieu sait avec quelle pompe, gloire et jubilation, nos chers collègues auraient publié un tel fait qui justifierait leur doctrine intransigeante de contagion, restée jusqu’à présent, tout au moins pour Paris où ils observent avec leur science scrupuleuse, une théorie vaporeuse. Les théories passent ; tandis que les faits survivent. Faut-il ajouter que l’hôpital Saint-Louis est un réceptacle permanent de io à i5 lépreux qui vivent dans les salles communes et que dans le même établissement se trouvent également adjointes des divisions de chirurgie et de médecine de 272 lits, plus un service de 4o teigneux, et que tous ces malades ont toujours été en communication permanente avec les lépreux? Selon Cazenave et Dezeimiris, l’hérédité de la lèpre paraît assez constante; mais la contagion à laquelle avaient cru les anciens, les médecins grecs et les Arabes est mise en doute par le plus grand nombre des auteurs modernes ( Dict . de Méd. ou Répertoire général des sciences méd., t. XII, p. 2Ôo). Bazin répétait toujours : le vrai nosologiste part du malade et l’observation est son seul flambeau.
A propos de la pelade, maladie également bacillaire, et des beaux travaux qui démolissent son extrême contagiosité, le Dr Jacquet a lancé cette phrase troublante « La Dermatologie vient de traverser une crise peu féconde de panmicrobisme . Or tout en reconnaissant les grands services rendus par la micro-
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biologie pasteurienne, on a tort de lui attribuer le privilège exclusif de décider de la contagiosité d’une maladie par le seul fait qu’il y a bacille. »
Jusqu’à l’arrivée de Danielssen et Boeck et de Virchow, le public tremblait à l’approche d’un lépreux qui par le contact, par ses effets, par son haleine pouvait, ipso facto , communiquer la maladie. Ces auteurs éminents démolirent, par l’observation clinique, cette frayeur datant de Moïse. Iis n’ont pas vu un seul cas de contagiosité parmi les nombreux spedalsques qu’ils ont étudiés avec la plus grande rigueur scientifique; pas un conjoint lépreux n’a contaminé l’autre. Beaucoup d’individus sains ont vécu en compagnie des lépreux à l’hôpital Saint-Georges, à Bergen, pendant plus de trente ans sans qu’aucun fût contaminé. Ainsi l’illustre Danielssen, auteur de magnifiques travaux sur la lèpre, n’a pas vu un seul exemple de contagion depuis 1842 jusqu’à 1888, époque à laquelle je l’ai vu à Bergen, tant avant qu’après la découverte du bacille spécifique. Le Dr Kaurin, directeur de la léproserie de Moldé (Norvège), nous a dit aussi, à la même date, ne pas posséder un seul exemple de contagion, bien qu’il l’admette, ainsi que l’hérédité. Cependant plus tard, il me communiqua le fait suivant : Un des enfants d’un lépreux devint lépreux en couchant dans le lit du frère de son grand-père, lépreux lui-même ; mais cet enfant appartenait à une famille lépreuse et il a pu avoir la maladie par hérédité. Ce cas n’est donc pas concluant. C’est le seul cité par le Dr Kaurin qui se trouve à la tête de la léproserie de Moldé depuis plus de 4o ans. Il ne paraît pas non plus avoir recherché chez les autres parents de cet enfant si la lèpre n’était pas familiale. Le Dr Danielssen a fait vingt inoculations sur des sujets sains, en commençant par lui-même, sans déterminer la lèpre. Un autre léprologue osa répéter ces expériences et n’a eu non plus que des résultats négatifs. Les médecins de la léproserie d’Uonolulu, blessés bien des fois en autopsiant des lépreux, n’ont eu que des lymphangites vulgaires.
Toutes les fois que l’on a accusé un voyageur de transporter la lèpre et infecter un pays avec une rapidité qui tenait du prodige (le Chinois de Hawai, Madagascar, etc.) une enquête sérieuse prouva que la lèpre y préexistait depuis longtemps. Nous nous sommes longuement occupé des légendes du petit Chinois et de Kéanu de Molokai, et démontré l’inanité de l’ac-
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cusation et l’erreur de la prétendue inoculation de ce dernier assassin condamné à mort qui appartenait à une famille lépreuse (Voir le discours de Leroy de Méricourt inséré dans cette Anthologie).
En 1862, le gouvernement anglais envoya à tous les comités médicaux de ses possessions un questionnaire rédigé par le Royal Medical college of Physicians. Voici les conclusions basées sur les rapports reçus : i° il existe un accord presque unanime pour considérer la lèpre souvent comme héréditaire; 20 la conviction presque unanime des observateurs les plus expérimentés des différentes parties du monde est entièrement opposée à la contagiosité et à la transmissibilité de la maladie par proximité ou par contact avec les lépreux. En 1867, derechef, le gouvernement anglais envoya un questionnaire à tous les médecins des colonies. La conclusion tirée par le comité chargé de dépouiller cette volumineuse correspondance fut que « le poids et la valeur des documents fournis sont hautement de nature à établir la non-contagiosité de la lèpre ». Le Dr Milrop, membre du Collège royal, envoyé en mission aux Indes occidentales, arriva aux mêmes conclusions. En 1872, les Drs Fors et Farquhar firent aussi une enquête aux Indes qui les conduisit à admettre la non-contagiosité. Ces mêmes auteurs ont écrit en 1876 : Nous n’avons jamais observé, ni entendu qu’il y eut en Angleterre de fâcheux résultats de l’admission des lépreux dans nos hôpitaux généraux (Endémie Skin diseases of India and hot climates generaly). C’est comme en France et dans toutes les capitales des états européens.
En 1876, les Drs Lewis et Cunninghan se livrèrent, de leur côté, à de nombreuses et minutieuses recherches aux Indes: « un seul cas, disent-ils, pouvait, à la rigueur, être attribué à la contagion », ils n’ont pas trouvé d’exemple dans l’histoire des asiles de transmission aux employés et aux infirmiers. Ils admettent l’hérédité. Leurs recherches ont duré dix ans. « La propagation de la maladie n’est pas due à la contagion. La découverte du bacille ne peut détruire l’évidence fournie par le fait de la distribution géographique et la frappante absence de faits irréfutables de contagiosité. » Ils ont rencontré comme nous, un village lépreux entouré d’autres absolument indemnes. En 1887 une nouvelle commission anglaise fit une sérieuse enquête et s’exprima ainsi : « S’il y a quelques éléments de
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€ontage ; ils ne sont pas redoutables. La lèpre n’est pas contagieuse dans le vrai sens du mot. Si elle l’était, c’est à un bien faible degré et dans des circonstances exceptionnelles. » La dernière commission envoyée aux Indes par le Comité National Leprosy Fund, organisé à Londres sous la présidence du prince de Galles, depuis Édouard VI roi d’Angleterre, a formulé la conclusion suivante : « tout en reconnaissant que la lèpre estime maladie infectieuse engendrée par un microbe spécifique, la commission ne la croit pas nécessairement contagieuse, au point de vue pratique cette éventualité doit être négligée. » SirFayrer, correspondant de l’Académie de médecine de Paris, président du Conseil de santé du ministère des Indes, après dix ans de séjour dans cette contrée, et leDrConnell, professeur de pathologie au Collège médical et à l’hôpital de Calcutta, n’ont pas souvenir d’un seul cas qui démontrât d’une manière évidente que la lèpre ait été le résultat d’une contagion directe. Le Dr Connell ajoute: « il m'est impossible d’ admettre la contagiosité de la lèpre ; mais je suis convaincu qu'elle se propage par hérédité. »
Le Dr Beeven Rake, surintendant médical de l’asile des lépreux de la Trinité, a écrit: « je suis tout prêt à modifier mes opinions sous l’influence de la bactériologie, mais je pense que peu de personnes admettent qu’il ne reste plus aucun doute sur la contagiosité de la lèpre » ( British Med. Journal , sept. 1889). Cependant bien qu’anticontagionniste, il signale, avec une parfaite probité scientifique, le fait suivant : (Report on Leprosy and the Trinidad Leper asylum) « La contagiosité de la lèpre est encore très discutée et le dernier mot n’a pas encore été dit sur cette question. Il y a, probablement, peu de bactériologistes qui n’admettent pas que la lèpre peut être communiquée ; mais la chose paraît sous un jour différent lorsqu’on l’examine au point de vue pratique. Comme observateur impartial, il est de mon devoir de rapporter le cas suivant vu par moi, l’an dernier, qui paraît suggérer une contagion possible de la maladie. Bien entendu qu’on peut aussi admettre une concomitance. R. âgé de 49 ans me consulta le 5 juillet 1892, pour un mal perforant du pied ; j’ai découvert l’anesthésie lépreuse des membres supérieurs. Il me raconta que cinq ans auparavant, il vécut pendant cinq mois avec une femme de mauvaise vie, renvoyée de l’asile des lépreux pour inconduite (Le Dr B. Rake ne nous dit pas si cette femme était
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elle-même lépreuse). Avant, il était bien sain. Deux ans après avoir abandonné cette femme, des ulcères ont paru sur son pied et il perdit la sensibilité de ses mains. Ce cas ne peut être considéré comme évident dans un pays où la lèpre est endémique. Néanmoins je le mentionne. La preuve scientifique ne peut être obtenue jusqu’à ce que des criminels soient inoculés avec la lèpre dans une contrée où la maladie n’est pas endémique. »
Tous ces témoignages sont qualifiés de vieille médecine, vieux jeu, et rejetés. Ils ont cependant comme base l’étude clinique sérieuse et longue des malades. Il faut donc faire table rase de tous les travaux des hommes les plus compétents et recommencer la médecine ?
Le Dr Sauton, qui s’est beaucoup occupé de la lèpre et visita soigneusement bien des pays lépreux d’outre-mer, n’est guère favorable à l’excessive contagiosité. Il m’a écrit : je continuerai à accentuer de plus en plus la rareté de la contagion.
Le Dr Laurenço de Magalhàes, directeur d’une importante léproserie à Rio-Janeiro, depuis bien des années, déclare dans ses nombreuses et importantes publications qu’il admet l’hérédité et repousse la contagion. Le Dr Ajcardi n’a pas vu d’exemple de contagiosité pendant plus de 4oans qu’il dirige la léproserie de San Remo. Le Dr Fowler commissaire sanitaire à New-York n’est pas favorable à la contagion. Le Dr Boinet m’a écrit : « franchement je nai jamais vu eîi France un lépreux colonial communiquer la lèpre à sa famille ». Les léprologues de Jérusalem sont anticontagionnistes aussi. Kaposi n’admettait pas la contagion de la lèpre. Les lépreux étaient toujours couchés dans ses salles communes. C’est ce que font aussi les médecins à Londres et en Italie. Welperg de Dorpat (Russie) dit positivement, dans son remarquable travail sur la lèpre, ne pas avoir observé d’exemple décisif de contagion, bien qu’il soit enclin à l’admettre, vu son bacille. Nos nombreux correspondants d’Orient, qui ont observé pendant de longues années la lèpre dans ses foyers actifs, sont tous anticontagionnistes et admettent l’hérédité. A Paris, à Londres, à Vienne, au Caire, à Alexandrie, à Constantinople, à Athènes, à Smyrne..., de nombreux lépreux ont de tout temps circulé partout librement mêlés aux populations, sans occasionner un seul cas de contagion; et il n’y a toujours qu’un seul lépreux par famille. A Bourg des Salones la lèpre n’existe depuis des
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années que dans deux seules familles. En France, en Bretagne et aux Alpes maritimes, il y a toujours eu des lépreux et toujours un seul par famille. Dans quelques petites îles de l’archipel de la mer Egée, éloignées des grands centres de communication, on peut mieux suivre les lépreux. Ainsi à Mycono, la lèpre continue à sévir dans une seule famille juive, qui vint s’y fixer depuis trois générations. De tels faits me furent signalés pour d’autres îles grecques. Dans un village perdu du Liban, la lèpre continue à se montrer dans une seule famille. On lira plus loin cette observation si concluante. A côté de villages très éprouvés par la lèpre, il y en a d’autres absolument indemnes depuis mémoire d’homme, bien qu’en communications continuelles. Cela a lieu tant en Orient qu’au Brésil (Dr de Malgahes). Des indigents, pouvant se loger à frais minimes et même gratis, vont habiter pendant des années avec leurs familles (femmes et enfants) dans les léproseries sans qu’il y ait jamais eu d’exemple de contamination (Scutari , Crète, etc.). Par erreur de diagnostic, des lupiques, des syphilitiques, des scrofuleux furent enfermés dans des léproseries, pendant des années sans gagner la lèpre. Des médecins convaincus de la non-contagiosité ont gardé des domestiques lépreux pendant des années et leur ont confié leurs enfants, sans que personne fût contaminé par ces contacts incessants. Des femmes de lépreux ont accompagné leurs maris aux léproseries et y ont vécu maritalement pendant des années, sans qu’aucune fût contagionnée ; il y en a qui, après la mort de leur mari ont épousé un autre lépreux et même un troisième de l’asile où elles ont vécu pendant 20 et 3o ans, sans qu’aucune gagnât la lèpre. Sur plus de 1 600 lépreux que j’ai observés, étudiés et suivis pendant quarante années, jen’ai pas à citer un seul fait de contagion démontrée. Parfois j’ai cru en trouver ; mais une enquête minutieuse me prouva que la lèpre était familiale et dissimulée ; parfois elle avait sauté une, deux et même trois générations. Nous en avons cité de nombreux exemples dans nos livres : Voyages chez les lépreux , Les lépreux ambulants de Constantinople, La contagion de la lèpre en l’état de la science (chez Masson, Paris). Les Juifs de Constantinople, descendants directs des Hébreux de l’Exode, sont les seuls lépreux indigènes de Constantinople ; ils exercent toutes sortes de métiers (marchands ambulants de fruits, de poissons, de soie, rameurs, ferblantiers) et se mêlent conti-
nuellement à la population. Hé bien, seuls ces Juifs Spaniotes ont la lèpre parmi les indigènes de Constantinople. Tous les médecins italiens sont anticontagionnistes et contre la séquestration des lépreux. Les Drs Olavide et Roca n’ont pas vu non plus un seul exemple de contagion pendant leurs longues études sur la lèpre en Espagne. Ce dernier confrère a dit au XIIe congrès international : « La découverte du bacille de Hansen a suffi pour affirmer que la lèpre est contagieuse, ce que la clinique n’a pas confirmé. Le cas unique d’inoculation du condamné Kéanu par le Dr Arning de Molokaï ne prouve rien. Le Dr Swift, médecin de la colonie lépreuse de l’endroit, a établi que plusieurs lépreux existaient dans sa famille ». A Roben-Islande, colonie du cap de Bonne-Espérance, un et même établissement contient les condamnés aux travaux forcés, les fous, les mendiants impotents et les lépreux ; la vie y est commune, il n’y a jamais eu la contamination. Le Dr José Roca m’écrivit: « on proclame la contagion d’une maladie du haut d’une chaire de clinique et non monté sur un tabouret de laboratoire ! »
Le Dr Lourenço de Magalhaës, directeur de la léproserie de Sao Paulo, proteste dans son livre La lèpre an Brésil , 1900, nontre l’application qu’on a voulu faire au Brésil des décisions delà conférence de Berlin. Il m’a écrit le 20 septembre 1904: « Notre léproserie datait de i8o3 ; la ville par son extension toucha aux limites de l’hôpital dont l’hygiène laissait beaucoup à désirer. II n’y eut cependant d’exemple de contagion, ni à l’ hôpital , ni dans le voisinage, malgré tout défaut de prophylaxie. Dernièrement on organisa une colonie de lépreux à Guapira, situé à 4 kilomètres de l’ancien asile, et dans d’excellentes conditions (grâce aux efforts et aux sentiments humanitaires de notre distingué confrère), il y a 5i malades; les sexes sont séparés rigoureusement. » Pendant salongue expérience il n’a jamais vu un cas de contagion. La conférence de Berlin, m’a-t-il écrit, « partit d’une idée préconçue, la lèpre est contagieuse. Elle proclama l’oracle se fondant sur la présence du bacille. Cette conférence ne fit faire aucun pas à nos connaissances sur la lèpre. » Le Dr Lourenço a constaté que la lèpre diminue au Brésil, malgré l’absence de toute mesure de répression. Elle a même disparu dans quelques foyers très actifs autrefois. Le Dr Moncorvo, directeur de la policlinique de Rio, est du même avis, ainsi que le D1 M. Vallanduo, pré-
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sident de la société de médecine de Sao Paulo. Autrefois le peuple ne craignait pas les lépreux ; mais il en est autrement depuis la découverte du bacille. Enfin, de même que Danielssen et nou s-même, le Dr Lourenço n’a vu la lèpre atteindre l’autre conjoint. N’est-ce pas là, dit-il, l’argument le plus plausible contre la contagion? Enfin il nous signala le fait dont il fut témoin à Eslancia, ville de l’état de Sergipe, son lieu de naissance. La lèpre n’y existe que dans une seule famille. Elle fut introduite par un galant Portugais, lépreux, dont l’enfant illégal et sa descendance ont été les seuls atteints de lèpre. On a lu cette remarquable observation (chap. du Brésil).
Chaque année, le 28 mai, la confrérie Candelaria qui a à sa charge l’asile des lépreux, y célèbre la fête de la Trinité. Le public s’y rend en masse; il y a procession et fête, malgré les décisions de la conférence de Berlin. Le Président de la République y assiste. On lui offre un bouquet de fleurs cultivées et cueillies par des lépreux (qu’en aurait dit Xavier Le Maistre, auteur du lépreux de la cité d’Aoste ?). Les nombreux invités y déjeunent et visitent minutieusement les salles et l’infirmerie, malgré la saturation de l’atmosphère par des myriades de bacilles.
Le Dr Pacifico Pereira, professeur à la Faculté de Bahia, a constaté que la lèpre a diminué progressivement à l’île Itaparica, grand foyer autrefois. Il n’y reste qu’un seul lépreux. Cette disparition fut spontanée, sans isolement, sans restriction de la liberté des lépreux, uniquement par l’amélioration du régime et de l’hygiène. Autrefois on ne s’y nourrissait que de viande de baleine et l’on était très sale. Maintenant tout y est changé. Le Dr Nina Rodrigues affirme la disparition de la maladie à Bahia ; ce qu’il attribue aussi à l’amélioration de l’état social du peuple. En Russie le Dr Welbergetle Dr Sperck nous disent que bien souvent la lèpre est prise pour de la syphilis et qu’il n’a jamais vu qu’un lépreux ait transmis la maladie à sa femme et réciproquement (Cependant le DrLacht accuse une jeune domestique, d’avoir contagionné 28 personnes ! Ce fait n’a pas besoin de commentaire). La découverte du bacille, dit-il, a fait renaître la croyance de la contagion. Quant à lui il n’a pas d’opinion arrêtée sur ce point. Jusqu’à i883, on ne s’occupa point de la lèpre en Russie et l’on ignora son existence. C’est à cette date que le Dr Sokolowski a présenté le premier lépreux à la Société médicale de Moscou L
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Cependant la maladie y a toujours existé et passa inaperçue. Cette ignorance a pu faire croire à la grande propagation de la maladie, à mesure que Ton en découvrait de nombreux cas. • Le Dr Thiroux, médecin major des troupes coloniales, publia dans les Annales de la Société d’hygiène et de médecine coloniales (t. YI , p. 562, igo3) un remarquable travail sur la lèpre: Deux Malgaches ayant des ulcérations en activité à la partie inférieure du scrotum et sur le prépuce, fourmillant de bacilles de Hansen et continuant toujours leurs rapports sexuels, n’ont pas contaminé leurs femmes (D’autres léprologues signalèrent aussi de tels faits. Z.). En finissant il dit: au point de eue de là contagion nous n avons pas eu la chance de rencontrer des faits positifs. Nous espérons être plus heureux dans la suite de nos recherches. Dans une lettre que j’ai reçue de lui il s’exprime de la manière suivante: «Je crois comme vous que la lèpre n’est pas contagieuse à Paris, d’après ce que j’ai vu à l’hôpital Saint-Louis où les lépreux vivent dans les salles communes. Cela me donne à penser que la contagion directe par les excreta est à peu près nulle ; il faut faire crédit aux bactériologistes. Car on devra abandonner la spécificité du bacille ou être contagionniste. L’opinion que les insectes serviraient de vecteurs au bacille n’a pas été vérifiée et, par conséquent, ne peut servir d’argument aux contagionnistes. » Continuons à exposer les opinions des médecins qui ont étudié la lèpre sur les lépreux et non dans les livres ou aux laboratoires. Le I)r Vintras, médecin de l’hôpital français de Londres, a écrit des lignes bien intéressantes sur la contagiosité de la tuberculose et de la léprose. Nous lui empruntons ce qui concerne cette dernière: « Pour la lèpre, nous trouvons la même obstination à croire à la contagion quand même, contre toute l’évidence du contraire. La fameuse décision à cet égard du collège royal des médecins de Londres, décision prise après une enquête dans toutes les possessions anglaises où la lèpre existait, ne s’affermit* pas moins chaque jour du témoignage de beaucoup de ceux qui ont vécu au milieu des populations lépreuses. A la Guyane, comme aux Antilles, — où la séquestration est en vigueur, mais où naturellement tous les lépreux ne sont pas séquestrés, — au Brésil, au Vénézuéla, en Colombie, et dans l’Amérique centrale, où les lépreux sont laissés plus ou moins en liberté, ceux-ci vivent au milieu de la population ordinaire, se marient, et la lèpre
LA CONTAGIOSITÉ DE LA LÈPRE
n’augmente pas; et ceux qui ont voulu chercher des cas prouvant la contagion, n’en ont pas trouvé ou n’ont trouvé que des exemples problématiques. Au village de Mahaïca, dans la Guyane anglaise les jeunes négresses accueillent volontiers pour la nuit les lépreux mâles en rupture de Lazaret. Le D1 Neil m’a affirmé qu’il n’avait pas rencontré un seul cas de contagion. La même chose se passe au village de Cocorite, situé à côté de l’asile de la Trinidad ». Le Dr Rake écrit au Journal of the Leprosy investigation committèe : « Dans cette colonie je n’ai pas rencontré de cas de contagion en examinant les lépreux et l’évidence que j’ai recueillie est en faveur du contraire. Le Dr Dixon, directeur du Lazaret de Robben-Island au cap de Bonne-Espérance, écrit au même journal : l’évidence recueillie parmi les employés et les malades de Robben-Island montre qu’il n’y a pas de preuve authentique, à une exception possible près, d’une personne non lépreuse ayant contracté la maladie en séjournant dans l’île. Hutchinson rappelle, fort à propos, que des lépreux qui débarquent en Angleterre et en France, et vivent parmi nous, sont admis dans nos hôpitaux, sans qu’aucune précaution soit prise contre eux; et nous ne voyons aucun cas de contagion. Tous les faits mis en avant sont les mêmes. Une personne va vivre dans un pays où la lèpre est endémique et la contracte, mais le fait seul de vivre dans ces pays, nous le répétons, peut produire chez certaines personnes une débilité cutanée propice à la réceptivité et au développement des bacilles de la lèpre, il y a Finfluence du milieu. Le DrVintras conclut: que la lèpre n’offre pas le moindre danger de contagion à une personne en parfait état de santé. En un mot la clinique finit toujours par triompher et par avoir raison quand elle base ses conclusions sur l’observation exacte et minutieuse des malades. »
Nous ajouterons ce que nous avons souvent répété : les Européens qui ont séjourné pendant de longues années dans les colonies où la lèpre est endémique, peuvent la contracter; mais les conditions de l’ambiance favorisent cette réceptivité. Car ces lépreux européens rentrés dans leurs pays, porteurs d’innombrables bacilles de Hansen qu’ils sèment partout, n’ont jamais transmis la lèpre aux personnes en relations intimes avec eux, à leurs familles, pas même à leurs femmes. Ce qui prouve que les conditions de milieu, le climat et quelque chose qui nous échappe, déterminent la contamination.
Le cas du Père Damien qui contracta la lèpre à Hawaï, est partout cité. Mais ce cas est loin d’être unique, beaucoup de soldats et de colons européens devinrent lépreux à la suite d’un séjour prolongé dans les localités lépreuses. Poncet de Cluny, qui fit la campagne du Mexique, et Boinet qui étudia la lèpre au Tonkin, pour ne citer que ces deux léprologues, ont publié de tels faits. Et il n’est pas rare de voir dans les hôpitaux de Paris des malades lépreux qui ont contracté la maladie aux colonies. Mais encore une fois la contagiosité n’a jamais été constatée en France, ni ailleurs dans l’Europe centrale où ces lépreux sont retirés.
Nous avons demandé par lettre à M. le Dr A. Thompson, directeur du Department of Public flealt N. S. W., s’il avait constaté personnellement quelques cas de contagion de la lèpre; voici sa réponse datée du i4 juillet 1902. « M. et très h. confrère. New-South Wales Australie. Vous me faites l’honneur de me demander si j’ai rencontré des cas de lèpre par contagion. Je réponds n’en avoir jamais vu. Et, bien que toute analogie semble indiquer la contagiosité de la lèpre, toutes les expériences jusqu’ici citées à l’appui de cette thèse,' ont peu de valeur. Je ne dirai pas que la contagion est impossible ; mais si elle a lieu, le mode par lequel la lèpre se répand est encore à chercher. Agréez, etc. ».
Maintenant, voici l’opinion d’un léprologue distingué et habile bactériologue en même temps, de feu le Dr Leloir. 11 commence par affirmer que la présence de nombreux bacilles n’est pas une preuve absolue de la nature contagieuse de la lèpre. Sur 180 lépreux étudiés par lui, 29 fois la contamination pourrait être invoquée. Mais pas un seul cas, s’empresse t-il d’ajouter, n’est démonstratif. Sur 109 cas de cohabitation prolongée pendant 8, 10 et même 20 ans, un conjoint n’a pas contaminé l’autre. » Et pourtant Ehlers a écrit cette phrase que je ne veux pas qualifier : « Les anticontagionnistes font remarquer cette observation négative de stupidité éternelle qu’on n’a jamais vu le mari contaminé par sa femme, ni une femme infectée par son mari » ( Un vieux foyer italien de lèpre dans les Alpes Maritimes, 1902). Mais il trouve logique au contraire que le seul contact temporaire, de simples relations mondaines, l’air expiré, les effets, les murs, puissent transmettre le contagium, lorsque les relations sexuelles, les organes présentant même des lépromes ulcérés grouillant de bacilles de Hansen,
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n’ont jamais transmis la maladie. Ehlers paraît ignorer les arguments de bon sens. Selon lui le contagium n’agit pas à grande proximité, entre mari et femme, mais de loin en raison directe du carré des distances! Dans son enquête il relate sur 36 lépreux 32 exemples de contagion! Cela tient du prodige! Plusieurs de ces malades étaient morts depuis longtemps! Les vieilles voisines ont narré tous ces potins inscrits avec une ponctualité qui fait rêver. Pour que le lecteur puisse juger de leur valeur, je relève les faits suivants : deux jeunes gens seraient devenus lépreux, selon la rumeur publique , pour avoir été vaccinés avec du vaccin provenant d’un enfant lépreux. Un autre individu devint lépreux pour avoir séjourné dans une cabane qui aurait été occupée auparavant par un lépreux. CJ’est sur de tels racontars qu’on s’est basé pour faire de la science, sans avoir vu ni le sujet infectant, ni l’infecté. Cependant le Dr Boinet interrogé par moi, après cette enquête d’Ehlers, m’écrivit: je répondrai franchement n’ avoir jamais vu en France un lépreux colonial communiquer la maladie à sa famille, cette loyale et simple déclaration suffît pour réduire à néant le fatrasdu DrElhers. Voici d’ailleurs la conclusion de ce travail. Elle annule toutes les assertions précédentes : Les cas isolés n’exposent guère à un danger d’explosion. C’est vraiment de l’incohérence. Le Dr Ehlers, qui voit partout la contagion sans passer les faits au crible d’une enquête rigoureuse, en cite aussi de nombreux faits observés en Islande. Mais dans un petit centre que la lèpre ravage, tout le monde est plus ou moins parent et il est difficile de faire la part de l’hérédité et celle delà contagion. D’ailleurs, il a été constaté en 1837, que sur 125 lépreux de l’île d’Islande un seul malade n’appartenait pas à une famille de lépreux, et que la maladie a parfois sauté une, deux et même trois générations (Simpson, Antiquariam notices on leprosy and leper hospital in Scottand and England, Edimburgh, Med. and Surgical Journal , 1842).
Puis la syphilis est si facilement confondue avec elle, je transcris ce qui suit que j’emprunte au Dr Ehlers lui-même : « une épidémie effrayante de lèpre éclata à l’île Shounoe, une des Feroë; une commission médicale y fut envoyée par le gouvernement danois. Elle établit qu’il s’agissait de syphilis et non de lèpre. »
Selon Schaffer, des lépreux qui ont parlé à haute voix pendant dix minutes ont projeté, à un mètre et demi d’eux et au
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delà, de 4o à i85 000 bacilles. Selon Stiker la transmission s’opère de nez à nez par le bacille, et l’accident initial siège sur la muqueuse nasale. Le lépreux mitraille donc ses proches continuellement de millions de bacilles infectants ! Voilà ce que nous enseigne la bactériologie; et pourtant ceux qui vivent dans l’intimité continuelle de lépreux restent invulnérables. D’autre part, Tyndall a trouvé l’air expiré absolument pur à l’examen o.ptique; ce que Grancher, Charrin et Strauss ont démontré par les cultures. En outre ce dernier trouva le bacille de Koch dans le mucus nasal d’individus absolument sains qui avaient fréquenté des tuberculeux. Il y serait en embuscade. Or la présence de bacilles spécifiques dans le mucus nasal ne signifie pas toujours que le porteur est infecté. J’ajouterai que si lebacille pénétrait par l’air expirédes lépreux, la lèpre pulmonaire devait être fréquente et marquer le début de la maladie. Or il n’en est rien. La lèpre pulmonaire est rare et ne se déclare qu’à une période très avancée de la forme tubéreuse, tandis que l’envahissement du poumon par le bacille de Koch est très commun chez les lépreux. Il nous a été donné de rencontrer parfois la symbiose des deux bacilles, celui de Koch et celui de Hansen, sur le même individu. D’autre part, Lermoyez et Wurtz disent que le mucus nasal englue les microbes et diminue leur vitalité et leur virulence ; et Roger a prouvé que le poumon est capable d’arrêter et de détruire les microbes, tout comme le foie. Cependant plusieurs léprologues soutiennent que l’infection ou la contagion s’opère par la pituitaire qui charrie, dès le début, le bacille spécifique. Effectivement nous avons souvent trouvé le bacille dans le mucus nasal ; mais dans bien des lépreux il manquait aussi.
Un homme dont l’autorité doit peser dans la balance, Sir Fayer, qui a longuement et consciencieusement étudié la lèpre, s’exprime de la manière suivante: « j’ai vu un grand nombre de lépreux; j’ai fait beaucoup de recherches sur ce sujet et je n’ai jamais pu parvenir à acquérir la conviction que la lèpre fût contagieuse. Je suis plutôt arrivé à la croyance contraire. »
Nous avons exposé longuement l’éloquent discours prononcé à l’Académie par Besnier en 1888, où il admet la contagiosité dans ses foyers actifs; mais déjà il faisait ses réserves pour l’Europe, pour la France, pour Paris. Il a déclaré la même
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opinion soit à la conférence de Berlin en 1896, soit plus tard à la Société de Dermatologie de Paris. Pendant plus de3o ans qu’il fut médecin de l’hôpital Saint-Louis, où il soigna un grand nombre de lépreux placés dans ses salles communes, sans la moindre prophylaxie, il n’a pas vu d’exemple de contagion, pas plus que dans sa clientèle civile si grande, où les lépreux venaient le consulter de toutes les parties du monde, à cause de sa haute situation scientifique.
Le Dr Kermorgant, bien que contagionniste, dit à propos du Tonkin: «Les lépreux cultivent les légumes, creusent des mares pour cultiver du poisson, élèvent des lapins qu’ils vendent aux marchés. L’indifférence vis-à-vis du fléau tient sans aucun doute à ce qu’on 11’a jamais signalé aucun cas de contamination parmi les Européens... »
Dans la Couiity Medical Society, A. Morrow a critiqué l’idée très exagérée qui a cours sur la contagiosité de la lèpre. Au cours des dix dernières années, parmi les 60000 décès par affections tuberculeuses; il n’y eut que deux décès par lèpre. La lèpre est contagieuse dans certaines régions de l’Amérique clu Sud ; « mais, pratiquement, elle peut être considérée comme non contagieuse à New-York, ainsi que dans la majeure partie des Etats-Unis ; et les lépreux peuvent être traités sans inconvénient dans les hôpitaux et les asiles, dans des lits séparés ». A la suite de cette communication, Fowler, commissaire sanitaire, affirma que son enquête lui avait démontré qu’on n’avait encore observé aucun cas de transmission dans les grands centres. Aussi assuma-t-il la responsabilité de libérer les 5 lépreux qui se trouvaient séquestrés à New-York par ordre du conseil sanitaire ( Semaine médicale du 25 nov. 1896). Mais, après la conférence de Berlin, un bill fut présenté au Congrès fédéral pour l’organisation d’un refuge pour les lépreux, une sorte de colonie, et pour le refus des immigrants lépreux, et les familles des lépreux sont mises sous une surveillance médicale stricte pendant sept ans ! En 1898, le chirurgien général de la marine fut chargé de faire des investigations. Sa conclusion est que personne ne saurait douter que la lèpre est contagieuse, ce que prouva la conférence de Berlin ; bien que celle-ci n’a rien prouvé du tout. Car elle décréta sans discussion, sans enquêtes préalables. Le Dr Gronwald lut au Congrès d’Amérique de 1892, un rapport sur la lèpre en Minnesota pendant les 4o dernières années. « Au Nord-Ouest de l’Amérique, l’émi-
gration norvégienne comptait en moyenne 160 lépreux. Il n’y eut que séparation des lits, et des services, sans strict isolement. Or la lèpre resta limitée aux émigrés, sans paraître chez leurs descendants, pas plus qu’à tout autr.e individu, né dans les États-Unis (Wichow Arch Band XIV; The Lancet , March 26, 1892). Il en conclut que l’immigration des lépreux norvégiens n’a aucun résultat préjudiciable pour la population. La lèpre n’a pas cultivé, pas plus qu’à Wienne Schich (États-Unis), où l’on compte 52 pour 100 d’habitants d’origine Scandinave, selon Farquharson. Le Dr Durand-Fardel dit dans son mémoire sur la lèpre de la Province de Canton (Chine) qu’il y a des localités où habitent un ou deux lépreux sans que la maladie s’y propage. Le Dr Bernardino Gomes, léprologue portugais, constata la disparition de la lèpre dans plusieurs localités du Portugal. Il n’a jamais vu un cas de contagiosité. Le DrToutain Cottard, médecin français très distingué, qui exerce à Lisbonne, a bien voulu me tenir au courant de ses recherches, et m’envoyer de nombreuses photographies de ses lépreux. Il me déclare avoir vu très souvent la lèpre être prise pour la syphilis et des malheureux lépreux soumis pendant 2 et 3 ans à un traitement mercuriel, et vice versa. D’autres lépreux furent considérés comme des rhumatisants. Le Dr Zeferino Falcao, léprologue portugais, m’a écrit aussi que bien des malades censés être atteints de mal de Morvan ou de syringomyélie ne sont que lépreux. Il admet la contagion sans exagération, ainsi que l’hérédité. Notons qu’en Portugal la lèpre est appelée Morphea, comme dans toute l’Amérique latine. Ce fait ne manque pas d’importance. Les lépreux circulent en toute liberté au Portugal. Une grande dame lépreuse vit maritalement avec son mari qui le sait et reste indemne depuis plus de 20 ans. Une demoiselle de la haute société, lépreuse également, a ses entrées partout, et bien d’autres. Une femme de chambre à figure léonine sert dans un hôtel bien achalandé. Les lépreux brésiliens, dandys, sont partout reçus. Des jeunes filles lépreuses se marient, grâce à leurs dots. Cependant on répète partout que la lèpre a son bacille, donc elle est contagieuse.
Le Pr Hardy, qui fut médecin de l'hôpital Saint-Louis pendant 3o ans, n’admettait pas la contagiosité pour Paris, et le Pr Corail répétait : Ce serait une erreur que de croire que toute maladie bactérienne est contagieuse. Selon le Pr Lassar,
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cle Berlin, la forme ulcéreuse est seule contagieuse, et encore rarement.
Dans une discussion qui eut lieu à la Société de Dermatologie de Paris, le 6 mars 1902, le Dr Brocq s’est exprimé en ces termes: On a soutenu, lorsqu’on a trouvé le bacille de la pelade, qu’elle est contagieuse; d’où intolérance absolue envers les malheureux peladiques. Je proteste contre ces mesures. Le bacille est-il vraiment pathogène ? A quoi le Dr Sabouraud répondit: « Le degré de contagion d’une maladie n’est nullement déterminé par le degré de connaissance que l’on a de son bacille causal. Nous discutons sur la contagiosité de la lèpre en nos pays, alors que son bacille est l’un des plus abondants qui se puissent voir. La connaissance du microbe de la pelade ne dira rien du tout, quant au degré de contagiosité de la maladie... Le l)r Brocq demande à la bactériologie ce qu’il faut considérer comme contagieux, pendant que je demande à la clinique de prononcer jusqu’à meilleur avis. Depuis 4 ans je donne librement des certificats de non-contagiosité aux peladiques. » J’ajouterai que depuis 20 ans je donne aussi de tels certificats aux lépreux d’Orient, sans l’avoir jamais regretté dans la suite.
Or, les dermatologues des plus compétents n’admettent pas que la présence du bacille impose absolument l’idée de la contagiosité. Tout ce qui a été dit sur la pelade est applicable à la lèpre.
Le Pr Richet, délégué du Gouvernement français à la 65e réunion du British medical association tenue à Montréal, y prononça un discours remarquable sur l’œuvre de Pasteur, dans lequel nous lisons : « Ce serait une ineptie que de vouloir remplacer la clinique par les laboratoires... si j’étais malade, je ne m’adresserais assurément ni à un chimiste, ni à un physiologiste, ni à un bactériologue. La médecine ne s’enseigne pas dans les livres. Il faut l’observation longue et patiente de la vieille école d’Hippocrate. »
Or, outre le microbe, les causes météorologiques et telluriques, inconnues, mais présumées, et les conditions sanitaires jouent un grand rôle même vis-à-vis des maladies bacillaires les plus infectieuses, voire même dans des conditions géographiques et climatériques peu dissemblables. Le Dr B. Nunn affirme que le typhus, la fièvre typhoïde, la fièvre puerpérale, la diphtérie, le choléra sont très bénins à Savannah, en Géor-
gie; et le Dr Borel que la zone équatoriale n’a jamais été atteinte par la peste (Congrès, intern. de Washington, 1887, Revue d’ hygiène, p. 791). Donc, outre le microbe, il y a le terrain, la cellule vivante, les influences extérieures, la constitution médicale, qu’on ne saurait définir, mais qui n’en existent pas moins. Ce sont là les secrets impénétrables des épidémies et des sporadicités, la graine morbide restant toujours la même en apparence. D’où le même microbe est rendu très virulent ou avirulent. Et la lèpre incontestable sans bacilles ? Kaposi a cité de tels faits ainsi que C. Brutzer de Riga, Urina, Darier, Zambaco, etc. ; Hansen lui-même publia des observations de lépreux sans bacilles (Bibliotheca internationalis : A rare case of Leprosy). Rouget a présenté aussi à la Société médicale des hôpitaux de Paris, le 17 juillet 1903, un lépreux incontestable chez lequel de nombreuses recherches ne parvinrent pas à montrer le bacille. Czerny communiqua au Munchener med. Wochenschrift, l’observation d’un malade qui s’était présenté à lui cinq ans auparavant avec des panaris successifs sans bacilles; il avait diagnostiqué la maladie de Morvan. Plus tard on constata les bacilles de Hansen, et l’on rectifia le diagnostic. C’était un cas de lèpre indigène.
Le Dr Prus publia un fait en tout pareil ( Arch . fur Dermat. und Syphilis, 1896, XXXV, p. 298); Pétrini,de Bukarest, signala, de son coté, de tels cas : Un fait pareil fut présenté par Du Castel à la Société de Dermatologie de Paris. On nia la lèpre de ce que le bacille manquait (8 février 1904). La lèpre évolua, la figure devint léonine et le bacille apparut aussi. La même chose nous arriva bien des fois : des lépreux diagnostiqués par nous ont été adressés au Dr Remlinger, le distingué directeur de l’Institut Pasteur de Constantinople, qui n’admit pas notre diagnostic de ce que le bacille manquait. Plusieurs années après, la lèpre évoluant classiquement, notre honorable confrère constata aussi la présence du bacille de Hansen. Enfin les médecins de l’hôpital Saint-Louis et le Dr Martin, directeur de l’hôpitgd de l’Institut Pasteur, ne cherchent plus le bacille pour diagnostiquer la lèpre. Ils se bornent à l’examen clinique. Que devint donc l’axiome admis parla Conférence de Berlin. « Le bacille lépreux existe dans tous les cas de lèpre, n’importe la race, l’âge, le sexe, le pays ou le climat? »
Chez quelques lépreux on peut constater la présence de bacilles dès le début de la maladie; mais le plus souvent ils n’y
LA CONTAGIOSITÉ DE LA LÈPRE
figurent qu’à une période avancée de la lèpre tubéreuse et rarement dans la lèpre maculeuse et la tropho-nerveuse. Le Dr Remlinger, de l’Institut Pasteur, directeur de l’établissement de Constantinople, l’a vainement cherché, quelquefois pendant des années, chez quelques lépreux cliniquement évidents que je l’ai prié d’examiner à plusieurs reprises. L’iodure de potassium conseillé par Darier et Pautrier, pour provoquer cette apparition, n’avait pas réussi non plus. Mais 3 ou 4 ans plus tard, après que la lèpre avait bien évolué, le bacille de Hansen fut constaté dans le mucas nasal de ces lépreux. Or, on ne peut soutenir que la membrane olfactive est la première atteinte, ni que la seule présence du bacille autorise à diagnostiquer la lèpre, dès son début.
Raulin, de l’Institut Pasteur et Vincent ont constaté que toutes sortes de bacilles pullulent sur les monnaies d’or et sur le billon (3 000 et 11000; celles en argent n’en porteraient que 1 000 tout au plus). Et les billets infects des banques? Or les porteurs, c’est-à-dire tout le monde, peut être infecté par ces véhicules. Et pourtant, il n’en est rien.
Un fait certain, indubitable qui ne doit pas échapper aux contagionnistes outrés, c’est que les bacilles morbigènes, spécifiques ont bien perdu de leur virulence, ils sont en décadence. La peste et le choléra de nos jours n’ont certes, ni la violence, ni l’extrême contagiosité des épidémies antérieures, si mortelles, si terribles. Nous sommes portés à croire qu’il en est de même de la lèpre actuelle comparée à l’effrayant fléau qui a ravagé l’Europe au moyen âge, bien qu’elle fût confondue alors avec la syphilis dont on lui attribuait, certes, bien des cas de transmission par contagiosité.
La Conférence de Berlin, sans tenir compte de toutes ces particularités et de la clinique universelle séculaire, décréta l’ukase suivant : « Le bacille est pathogène; l’homme est son seul colporteur ; la lèpre est contagieuse et en plus, s’accordant elle-même un encensoir, elle ajouta : la conférence a bien mérité de l’humanité. » L’Aréopage fut simultanément juge et partie, et s’offrit lui-même une couronne de gloire !
En vain Virchow protesta-t-il contre cette autorité usurpée des bactériologues qui imposa ses dogmes intangibles. « La lèpre n’est pas toujours facile à reconnaître en dehors de la forme tubéreuse. Il est probable qu’on décore du nom de lèpre des maladies qui lui sont étrangères. La lèpre ne présente plus de
nos jours les mêmes dangers que dans l’antiquité. En réalité je ne connais pas un seul cas de contagion de cette maladie en Europe, par l’intermédiaire d’un lépreux venu de l’étranger ; et le Dr Blaschko ajouta : La transmission de la lèpre est chose fort problématique. »
Plusieurs confrères qui sont arrivés, par leurs études personnelles et persévérantes sur les malades à afïirmer n’avoir jamais vu un exemple de contagion, finissent les mémoires qu’ils ont bien voulu m’adresser par la phrase craintive suivante : Cependant il y a bacille et la Confèrence de Berlin composée de sommités scientifiques a proclamé la contagiosité excessive de la lèpre et voté de sévères mesures pour la combattre.
Le Dr Engel Bey, directeur de la statistique médicale de l’Egypte, étudie la lèpre dans cette contrée depuis 4o ans. 11 a déclaré soit dans ses mémoires, soit aux divers congrès, n’avoir jamais vu un exemple de contagion parmi les indigènes, ni parmi les nombreux étrangers domiciliés en Egypte qui compte plus de 12000 lépreux libres ambulants. Néanmoins, impressionné par la Conférence de Berlin et par la bactériologie, il soutient la contagiosité de la lèpre ! Et la pauvre logique est ainsi frustrée de tous ses droits.
Les membres de la Conférence furent émus par le fait que l’on a découvert dernièrement à Memel, dans la Prusse orientale, près de la frontière russe, une vingtaine de lépreux dus à une immigration russe récente. Mais aucune enquête ne le prouva. De plus la lèpre autochtone fut constatée en Allemagne par Czessy sur un natif du grand Duché de Bade, qui ne sortit de chez lui que pour se battre en 1870 contre la France ( Munchenen mcd. Wochenschrift ) et le Dr During a signalé un autre cas de lèpre autochtone à Heidelberg. Il est donc probable que la lèpre existait déjà depuis de longues années à Memel, à Finsu de tout le monde, tout comme en France, dans l’Armorique. Le Dr Kirchner déclara à la Société de Médecine de Berlin, le 20 décembre 1899, qu’il existait des cas de lèpre endémique en Prusse depuis i84o.
Depuis la Conférence de Berlin si bruyante, si autoritaire, si incisive, il s’est passé seize ans et, malgré tout le zèle des intransigeants, on n’a pu produire un seul fait de contagion occasionné en Europe. Les confrères fraîchement émoulus qui ont tant soit peu mis l’œil sur un microscope sont tous contagionnistes et adoptent les théories de leurs maîtres. Bien que
LA CONTAGIOSITÉ DE LA LÈPRE
placés dans les meilleures conditions pour étudier les lépreux qui abondent dans les localités où ils exercent, ils ne se donnent point cette peine et jurent par la parole du maître. C’est là une direction déplorable imprimée à la jeune génération qui ne veut plus voir par ses yeux et se balance dans les théories au lieu d’observer pour son propre compte. Le maître l’a dit. Cependant des travaux postérieurs, récents continuent à combattre la contagion, cliniquement. Le Dr Miro étudia la lèpre à Yucatan. Voici ses conclusions: en dehors de l’hérédité, la contagiosité est douteuse, non démontrée. Les cas de contagion recueillis à Yucatan sont rares et ont peu de valeur. On n’a jamais observé la contagion entre époux ; et pourtant c’est là qu’il faudrait la constater. La lèpre diminue de plus en plus, malgré l’absence de toute loi pour l’isolement. Au lieu de s’attacher à l’hostilité du bacille, il vaudrait bien mieux s’occuper du terrain pour le rendre résistant à l’offense du bacille (El medio los microbios, Mexico, 1901, la peur du bacille et Risquez, professeur de pathologie interne à Venezuela, mars 1901, Consid. sobre el varladero patogenico de los micro-organismos).
La contagiosité de la lèpre devant la Société de Dermatologie de Paris. — Le 5 décembre 1901, le Dr Darier présenta à la Société de Dermatologie une femme atteinte de lèpre maculo-tuberculeuse, incontestable, née à Condé-sur-Noireau (Calvados), de parents normands, qui, à six ans, partit avec sa famille pour la Nouvelle-Calédonie, d’où elle revint il y a deux ans. Parents, mari, indemnes; ainsi que deux autres filles âgées de 10 et de 8 ans. Le i4 août 1901, elle accoucha à Saint-Malo d’une fille âgée, lors de la présentation, de 4 mois. Cette femme nourrit son enfant qui ne présentait aucun signe de lèpre. Et le Dr Darier demande à ses collègues quelle est la conduite à tenir visà-vis d’une femme lépreuse, venant d’un pays infecté, avec son mari et ses enfants sains, et désirant y retourner avec eux. Pour lui, la malade devra être sous surveillance médicale régulière, soumise à des ablutions, désinfections des muqueuses et à la médication par le chaulmoogra. Elle ne devra pas retourner à la Nouvelle-Calédonie, condition sine quanon pour obtenir un arrêt, une atténuation et parfois une quasi-guérison de la lèpre. Il faudrait qu’elle résidât dans un pays indemne de lèpre endémique. Pour protéger l’entourage de la contagion, doit-on la soumettre à un isolement absolu ? Si elle retournait
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à Nouméa, elle serait rigoureusement internée dans une lépro sérié. Mais en France, à Paris, que doit-on faire? Et notre distingué collègue continue ainsi : « A Paris, depuis un siècle peut-être et surtout depuis 3o ans (42 actuellement, en 1913) un nombre considérable de lépreux sont venus pour s’y faire soigner et jamais 011 11’a constaté, ni à l’hôpital Saint-Louis, ni ailleurs, un seul cas de contagion. Tablant sur cette notion curieuse, mais indiscutable, peut-on laisser cette femme vivre dans sa famille? J’estime qu’il y aurait un danger réel; et je proposerais, sans être armé par des règlements ou lois, pour îe salut des siens, les mesures suivantes: de se faire traiter dans un service hospitalier jusqu’à constatation d’une évolution favorable, de l’absence de lésions ouvertes et de toute émission de bacilles par les muqueuses ; de consentir à un isolement relatif dans la famille (chambre et lit spéciaux, aucun contact intime avec le mari et ses enfants), désinfections fréquentes du linge et des vêtements. Mais vis-à-vis du nourrisson, qui paraît sain, jouit-il d’une immunité congénitale? Si au contraire, il a, de par son hérédité, une prédisposition spéciale, il me paraît imposé de séparer l’enfant de sa mère et de l’alimenter par le lait stérilisé, sans le confier à une nourrice. Le Dr Barthélémy a vu à Bergen des lépreux tubéreux ulcérés vivant depuis i5 ans avec leurs femmes et leurs enfants tous indemnes. Malgré ces faits et l’observation si prolongée et si attentive de notre collègue Zambaco Pacha, je ne puis pas croire à la non-contagiosité. Pour l’enfant, si on ne le sépare pas de sa mère complètement, on le laisse exposé à tous les dangers. Ce n’est pas le lait, ce sont les baisers de la mère qui sont le plus redoutables. Thibierge : à l’hôpital Saint-Louis, il y a depuis longtemps en permanence un nombre souvent élevé de lépreux; on n’y a jamais pris de mesure d’isolement et jamais on n’a observé de cas de contagion. Il se demande si les descendants de lépreux ne sont pas plus exposés à prendre la lèpre par contagion et il conclut que l’enfant ne doit pas être nourri par sa mère. Sabouraud : on n’a pas trouvé le bacille de Koch, dans le lait des tuberculeuses, mais on ne sait pas si le bacille de Hansen n’existe pas dans le lait des lépreuses. Veyrières : je connais un confrère lépreux dont la femme et l’enfant sont restés indemnes. Besnier conseille une surveillance et une direction médicales : médication interne intensive, désinfection permanente des muqueuses, traitement
LA CONTAGIOSITÉ DE LA LÈPRE
externe méthodique ; il y a danger à rétourner au pays lépreux ; utilité de séparation pour la famille jusqu’à ce que les muqueuses n’éliminent plus de bacilles, et jusqu’à la fermeture des lésions ouvertes. Bien que nous ne connaissions pas d’exemple de contamination lépreuse à Paris , soit dans la ville, soit à l’hôpital Saint-Louis, nous n’en restons pas moins hantés par la pensée que cette transmission pourrait se réaliser, malgré le poids des faits négatifs. (Pendant combien de siècles doiton reculer devant cette hantise ?) Pour l’allaitement, réserve faite de la contamination du lait, c’est surtout de la bacillose des muqueuses de rapport et des lésions ouvertes que dériverait la contre-indication, en raison des contacts incessants de la mère et du nourrisson. Le Dr Darier a averti le mari que sa femme est lépreuse. On ne doit agir ainsi, dit Fournier, s’il s’agit de syphilis. Selon Besnier, si le mari ne demande pas, on ne doit pas dire que sa femme est lépreuse. En Allemagne la déclaration de la lèpre est obligatoire, depuis 1900. En France on n’a ni le devoir, ni le droit de dénoncer la lèpre ». Il fut donc décidé que la mère lépreuse peut nourrir son enfant.
Ainsi Besnieravoue que plus de 200 lépreux circulent librement à Paris depuis des années et des années, souvent très avancés, sans qu’ils aient contaminé qui que ce soit, et pourtant il s’inquiète de cette licence pour l’avenir. Cependant le sagace dermatologue formula ainsi son opinion à la conférence de Berlin : « La contagiosité de la lèpre varie selon l’état des lieux, des choses et des hommes. Les mesures prophylactiques doivent varier selon les localités et selon que la contagiosité y est ou non démontrée ( Annales de dermatologie et de syphiligraphie , 1897, Thibierge et Darier).
Kaposi, professeur de dermatologie à la Faculté de Vienne, fit, peu après la conférence de Berlin, une très belle leçon sur la lèpre, « la nature microbienne bacillaire d’une maladie, a-t-il dit, n’implique pas nécessairement sa contagiosité. Des plaques placées à une certaine distance des lépreux par Schiffer, assistant de Neisser, et le Dr Kreibich, mon assistant, furent trouvées couvertes de milliers de bacilles de Hansen ; et pourtant ces bacilles expulsés par la toux, l’éternuement, etc. n’ont jamais contaminé. Neïsser m’a même avoué ne connaître personnellement, aucun cas de contagion. Hansen, le contagionniste théoricien absolutiste, qui rejette l’hérédité et ne reconnaît, comme source unique de la
propagation de la lèpre, que la transmission d’un individu à un autre, affaiblit son opinion parce qu’il ne reconnaît pour toute cause dans la contagiosité que le partage du lit et la saleté des paysans ; de sorte que tout lépreux possédant un lit à part est dans l’impossibilité de contaminer, a-t-il dit, à la conférence de Berlin. Cependant ce raisonnement est superficiel et vulnérable ; car nous connaissons bien des Européens, devenus lépreux dans les colonies sans avoir partagé le lit, ni la table des lépreux ; il y a donc des conditions que nous ignorons, qui favorisent la contagion et l’infection, climatériques et telluriques et la réception du virus lépreux. Le Dr Lokh a rapporté que la lèpre a sévi pendant 60 ans à l’Est et au Midi de l’île d’Oesel, dans la Baltique russe, la partie occidentale restant indemne, malgré la libre communication entre ces parties. On ne parvint pas à produire la lèpre expérimentalement, ni à cultiver son bacille. Or nous autres médecins nous devons répondre à la question : La lèpre est-elle contagieuse oui ou non , par les faits connus et les observations cliniques qui prouvent que la lèpre ne se transmet pas dans les conditions ordinaires et, qu’elle est rarement transmissible. Je voudrais même dire qu’elle se comporte comme une maladie non contagieuse dans le sens pratique et clinique. Et tout cela s’opère bien qu’aucun cas de contagion directe de la lèpre ne soit connu , et que chez nous, en Europe, jamais un tel fait ne soit arrivé dans aucune condition. Arrivant à la conférence de Berlin de 1896, Kaposi s’exprime en ces termes : « Ces faits toujours négatifs auraient dû dicter les mesures de prophylaxie et non les discussions et des communications théoriques de plus ou moins de valeur sur la contagiosité de la lèpre. Une prophylaxie n’aurait sa raison d’être que si elle était basée sur des faits accumulés et en prenant en considération les conditions d’habitation et de nourriture. Dans tous les cas, il ne faudrait employer la force pour l’isolement. Les léproseries de Bergen et de Tronjem sont organisées sur ce principe. Les lépreux vagabonds sont obligés d’entrer dans les asiles. Ces mesures expliquent la diminution annuelle du nombre des lépreux. Cela pourrait être interprété d’une autre manière. » Pour nous cette diminution ne doit pas être attribuée à l’isolement, aux mesures fictives prises, soi-disant, contre la contagion. Car les lépreux censés isolés ont le droit de sortir, de se promener en ville et même d’y séjourner plusieurs jours ; mais pla-
LA CONTAGIOSITÉ DE LA LÈPRE
cés dans les asiles où ils trouvent tout leur confortable, ils restent célibataires et ne font pas souche de lépreux. Puis, on doit tenir compte de la grande émigration en Amérique. Le nombre de ces émigrés Scandinaves fut selon le Dr Ashmead, de 175000. « En Autriche, dit Kaposi, nous avons continuellement des lépreux qui viennent de nos provinces du sud, et de l’étranger, des riches et des pauvres qui entrent à l’hôpital ; il n’y a pas lieu de s’en inquiéter, vu qu’aucun cas d’infection n’est connu. Le Dr Hansen a découvert 70 lépreux norvégiens dans l’Amérique du Nord. Leurs enfants étaient sains, et ils n’avaient contagionné personne. Le Professeur de Vienne se résume ainsi: La lèpre est une maladie infectieuse reconnue incurable (Ici Kaposi fait erreur ; la lèpre peut guérir, même spontanément). La lèpre peut être acquise dans des conditions encore inconnues. Tranquillisons les populations alarmées en affirmant que des milliers d’observations attestent la noncontagiosité de la lèpre dans les relations pratiques. Nous dirons même que la lèpre ne s’est pas montrée contagieuse et que, par l’observation de certaines mesures de prudence, le danger d’infection par un lépreux se réduit à tout ce qu’il y a de plus insignifiant. »
Cette leçon si claire, si scientifique, si didactique, résume 4o années d’observation de la part de l’éminent professeur de dermatologie de Vienne qui eut toujours à soigner dans les salles communes de sa clinique de nombreux lépreux, sans un seul fait de contamination ; ils provenaient des provinces méridionales de l’Autriche, de la Bosnie, de l’Italie, de la Roumanie, de la Bulgarie, de la Turquie, de la Grèce, de la Russie. Hébra, son prédécesseur, était aussi anticontagionniste. Kaposi a combattu, de même que Virchow, les idées de la majorité de la conférence qui, néanmoins, malheureusement ont prévalu. Mais les majorités ne sont pas toujours dans le vrai.
Charcot disait à propos de l’isolement et de la séquestration des lépreux : « Je n’y ai pas une foi très robuste ; je crois que la disparition de la lèpre et de la peste dépend de la grandeur et de la décadence des microbes. Leur violence s’épuise devant le bien-être. » Bouchard, Charrin et Hugounencq expriment aussi la même opinion dans leur pathologie générale. 11 en fut ainsi de la rougeole aux îles Féroé, de la variole au Mexique au xvie siècle, de la coqueluche en France en
Tout ce qui précède étant donné, on est en droit de se demander comment des médecins distingués continuent encore à réclamer la déclaration obligatoire et la séquestration des lépreux en France. Ainsi le Dr Netter, chargé par le comité consultatif d’hygiène publique, au sujet de la création de la léproserie de Dom Sauton près de Neufchâteau, dit: «L’existence de lépreux d’origines diverses sur le sol français constitue un danger qu’il serait imprudent de se dissimuler. » Néanmoins il avoue que pendant son internat à l’hôpital Saint-Louis, en 1868, il a vu des lépreux dans les salles communes, qui n’ont contagionné personne ; il cite aussi l’opinion de Hansen, le contagionniste irréductible, qui a proclamé qu’aucun des nombreux Norvégiens lépreux émigrés aux États-Unis n’a contaminé qui que ce soit, le Dr Netter conclut que l’établissement d’une léproserie ne constitue aucun danger pour le voisinage. Consécutivement, le conseil d’hygiène publique, et l’Académie de médecine ont décidé que le gouvernement devait autoriser le Dr Sauton à établir sa léproserie1. Mais la population de Neufchâteau, imbue des décisions delà conférence de Berlin, s’opposa absolument à la création de l’asile, tout comme la population du Bosphore m’empêcha d’organiser une léproserie sur la montagne d’Émirgaian, à une demi-heure de distance du village, bien que le parc eût été entouré de hauts murs et que les lépreux n’auraient pu en sortir. Dans la pétition que la populace remit au Gouvernement turc, couverte de plus de 20000 signatures il était dit que selon les grands savants de la conférence de Berlin le vent pouvait transporter les microbes et propager la lèpre dans tout le Bosphore 1 Voilà les bienfaits palpables, des décrets de l’Aréopage qui perpétra un crime de lèse-humanité. Cependant les plus fervents contagionnistes, Hansen et Neisser en tête, ont dit que les nombreux lépreux qu’ils ont traités et suivis, pendant 10, i5 et même 25 ans, n’ont occasionné aucune contamination autour d’eux, malgré leur libre circu-
I. Cependant, aucun texte de loi ne subordonne en France l’ouverture d’une léproserie, d’une clinique à des conditions spéciales. Mais l’autorité municipale, en vertu de ses pouvoirs en matière d’hygiène, jouit d’un droit de contrôle, pour préserver la santé des voisins. Le maire ne peut interdire à un médecin de recevoir et de soigner chez lui des lépreux. Par conséquent, en France, aucune autorisation ne pourrait être exigée pour l’ouverture d’une léproserie sous certaines conditions d’hygiène, et au médecin pour donner ses soins à des lépreux, mais y venant librement et sans coercition, comme pour les aliénés (Montai, Presse médicale, 2 avril i g 1 3).
LA CONTAGIOSITE DE LA LÈPRE
lation et la vie en commun avec des individus sains (Sauton, Presse médicale, i5 juin 1901). Drôle de logique dans tout cela î Il est à remarquer que quelques années avant Netter, le Pr Proust, chargé par le même conseil de salubrité de faire un rapport sur un lépreux brésilien venu à Paris, a dit dans ce rapport officiel, adressé au Préfet de la ville de Paris : « il semble exister pour la France, comme pour l’Europe centrale une immunité. Les partisans de l’isolement ont produit de bien faibles arguments. Il y a d’autres maladies à isoler avant la lèpre. » Et depuis ce rapport du professeur d’hygiène il n’y a pas eu non plus un cas de contagiosité. Messieurs les contagionnistes le cherchent toujours, sans pouvoir le découvrir ; mais ils sont toujours hantés par la pensée qu’il pourrait en avoir un jour !
Le mariage des lépreux. — Malgré ma profonde conviction que la lèpre n’est pas contagieuse là où je l’ai observée et dans toute l’Europe, tout au moins, je soutiens que la société doit s’opposer absolument au mariage des lépreux entre eux et à plus forte raison entre un lépreux et une personne saine, et prononcer même le divorce, si un des conjoints devenait lépreux. Car les enfants nés de ces unions peuvent hériter de l’aptitude, tout au moins, à devenir lépreux. Dans les localités lépreuses d’Orient, la haute société refuse son approbation au mariage d’une jeune personne appartenant à une famille qui compte des lépreux. Mais le peuple passe outre, surtout si le ou la future a quelque fortune. Les mêmes unions périlleuses continuent à avoir lieu en Espagne, au Portugal, au Brésil. Cependant le célibat des lépreux contribuerait à l’extinction de la maladie. Si la lèpre a diminué en Norvège depuis qu’on ramasse les lépreux et.qu’on les place dans les léproseries, ce n’est pas à cause de la non-contagiosité par l’isolement ; mais parce qn’on empêche les lépreux de se marier et de procréer des candidats à la lèpre. D’ailleurs nous avons vu que cet isolement est fictif en Norvège, puisque les lépreux ont la liberté de sortir des asiles, de se promener partout en ville et même de découcher. Il serait donc utile que, dans les localités où la lèpre est endémique les mariages ne fussent contractés que sur certificat du médecin municipal attestant que les futurs sont indemnes.
En Orient il y a un abus difficile à déraciner. Les léproseries sont des couvents musulmans dont le règlement exige
que les pensionnaires soient mariés. Si la femme devient lépreuse, le mari la divorce de suite. Mais la femme, en général, accompagne son mari lépreux au miskinhané (léproserie). Le couple s’y installe avec ses enfants. D’aucuns viennent à l’asile lorsque la lèpre est très avancée ; il y a alors naissance d’enfants cachectiques, malingres, non viables, rarement lépreux au moment de leur venue au monde. Dans ces conditions, les avortements sont fréquents ; cependant bien de ces enfants, malgré leur hérédité et leur séjour dans la léproserie pendant de longues années, demeurent intègres. Si un lépreux ou une lépreuse de ces couvents n’a pas de conjoint lors de sa réception, l’aumônier (Imam) l’oblige de se marier avec le lépreux ou la lépreuse disponible de l’établissement ; et en cas de nécessité, il se charge de trouver une pauvre malheureuse de la ville qui consent à convoler en noces pour avoir un toit et une bouchée de pain, à charge de partager le lit d’un lépreux! Cependant la loi musulmane concède, exceptionnellement, à la femme de se séparer du mari devenu lépreux. Mais en général les femmes ignorent cette loi et la possibilité de répudier leur mari, ou bien par abnégation elles entrent dans l’asile et partagent le sort de leurs maris lépreux. Ceux-ci sont séquestrés et ne peuvent quitter la léproserie ; mais leurs femmes saines sortent à volonté. D’ailleurs, tandis que 25 ou 3o lépreux restent enfermés à la léproserie, de 4oo à 5oo lépreux circulent librement partout en ville et dans le Bosphore, exerçant divers métiers. C’est que la logique perd tous ses droits en Orient.
La commission de The National Leprosy Fund, qui étudia la lèpre très minutieusement et scientifiquement aux Indes, a dit dans son rapport au gouvernement anglais « qu’il n’y avait pas lieu de faire une législation pour V isolement ou pour interdire les mariages avec les lépreux. Parmi les faits qu’on lui présenta, comme exemple de contagion, pas un seul n’a pu être démontré libre de toute objection, pas un cas Bona fide de contamination d’un époux à l’autre. Et elle s’empresse d’ajouter, « il n’est pas douteux qu’une enquête parmi les personnes mariées à des lépreux constitue le meilleur moyen pour établir le degré de Ja part que prend la contagion dans la propagation de la lèpre. » Et enfin elle conclut que la séparation et l’isolement des lépreux doivent être absolument exclus. Pour juger le contage dans une famille, on doit considérer le
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mari, la femme, les enfants et les autres personnes qui vivent ensemble.
Le Dr Ferrari, professeur et directeur de la léproserie de Gatana (Sicile) pendant 3o ans, insiste dans ses travaux et dans ses lettres à moi sur le fait qu’il n’a jamais vu la lèpre être communiquée par le coït ou par un conjoint à l’autre. La femme fécondée même par un lépreux reste indemne, dit-il. Notre observation concorde avec celle de ce distingué confrère.
Besnier n’isolait pas les lépreux de Paris, mais il conseillait « la désinfection permanente des muqueuses de rapport, une hygiène spéciale, une médication interne intensive, un traitement externe méthodique et ne pas retourner au pays lépreux qui présente les conditions inconnues de développement de la lèpre. Il y aurait utilité de séparation jusqu’à ce que les muqueuses n’éliminent plus de bacilles. » Cependant pendant les 25 ans qu’il fut médecin de l’hôpital Saint-Louis, les nombreux lépreux couchés toujours dans ses salles communes à côté de malades ulcéreux, eczémateux et autres dermaliques ayant la peau grande ouverte à l’inoculation, n’ont contaminé personne, bien qu’aucune des précautions ci-dessus conseillées ne fut jamais prise.
On doit inférer de la discussion à laquelle nous venons de nous livrer qu’il y a divergence entre les médecins à propos de la contagiosité de la lèpre. Les uns, théoriciens, soutiennent qu’elle est excessive et partout active, constante, menaçante pour l’avenir, même dans l’Europe centrale qui pourrait encore s’exposer aux horreurs du fléau du moyen âge ; les autres, cliniciens, guidés par une longue observation des lépreux sur place nient toute contagiosité possible en Europe et dans les localités où ils l’ont observée ; mais ils admettent la contagiosité dans les foyers actifs des colonies où les Européens peuvent contracter la lèpre par un séjour plus ou moins prolongé dans des conditions inconnues. Or la lèpre ne se comporte pas partout de la même manière.
Le fait est que la lèpre abandonnée même à elle-même peut guérir, même dans ses foyers et dans des conditions hygiéniques les plus déplorables, et qu’elle diminue partout. Elle a donc perdu son ancienne violence. On doit espérer qu’elle diminuera de plus en plus et qu’elle disparaîtra définitivement et prochainement, si l’on s’occupe surtout des lépreux, si on
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les empêche d’engendrer, et que l’on améliore l’état social des miséreux la où la lèpre règne encore endémiquement. En définitive les bacilles des lépreux vivants en Europe sont^mrulents. Or, le tocsin alarmant sonné par les ultra-contagionnistes est une mise en scène tragi-comique dont les conséquences ont déjà été fatales. Atténuée, la lèpre survit en Europe, méconnue et tout autrement qualifiée. D’ailleurs on voit des cas de lèpre fruste même dans les foyers les plus actifs de la maladie.
Léprose et tuberculose. — On a toujours eu le tort, selon nous, de comparer à l’excès la léprose à la tuberculose. Malgré quelques ressemblances dans leur évolution réciproque, et celle de leurs bacilles respectifs, les différences entre ces deux maladies sont si grandes qu’on ne peut appliquer intégralement cà la première ce qui appartient en propre à la seconde. Ainsi le bacille de la lèpre n’a jamais été cultivé; de plus on n’a jamais pu l’inoculer aux animaux de manière à produire une infection générale. Dans les cas rares où l’on a cru avoir réussi, la culture fut locale sans généralisation, et à la longue les bacilles ont disparu. On en est donc bien loin de ce qu’on obtient avec les bacilles de Koch. Or, la parfaite similitude de ces deux maladies n’existe pas. Loin de là. Landouzy a calculé que les gardes-malades des hôpitaux mouraient tuberculeux dans la proportion de 36 pour ioo; et selon Letulle, les religieuses de l’Hôtel-Dieu de Paris succombent à la tuberculose dans la proportion de 80 pour i4o; tandis que depuis cent ans, pas une religieuse, pas un infirmier de l’hôpital Saint- Louis, qui prodiguent leurs soins d’une manière continue aux nombreux lépreux soignés dans les salles, ne contracta la lèpre. Dans ces derniers temps, on a innocenté les lépreux tropho-nerveux et l’on n’a maintenu comme dangereux et capables de contagionner que les ulcérés, comme on l’a également soutenu pour la tuberculose ouverte. Le fait est que les sujets atteints de la lèpre mutilante et de la nerveuse n’émettent de bacilles, ni par la respiration, ni par les émonctoires. Cependant les lépreux tubéreux à lépromes ulcérés, ceux dont le mucus nasal en charrie des millions, qui en projettent des nombres infinis par la respiration, la toux, l’éternuement, ne contagionnent pas plus que les lépreux dits fermés.
Lorsqu’il y a symbiose des deux morbidités, les poumons
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peuvent être farcis de bacilles de Koch uniquement ou bien des deux bacilles à la fois. La phtisie lépreuse seule est relativement rare et ne survient que lorsque la lèpre atteint le dernier degré de cachexie. Nous n’avons jamais vu la lèpre envahir les poumons au début de la maladie, lors même que la membrane pituitaire fut ulcérée et que le mucus nasal charriait d’innombrables bacilles de Hansen, depuis des années.
D’autres ont cru trouver un antagonisme poussé jusqu’à l’exclusion des deux bacilles, celui de la tuberculose et celui de la léprose. Selon le Dr Kole, dans l’Afrique du Sud la tuberculose est presque inconnue, tandis que la lèpre y est très commune. Il y aurait ioooo lépreux.
Le Dr Arning ne put trouver le bacille lépreux, à Hawaï, dans l’air, l’eau, les alimënts. Le Dr Roux signale la même absence, dans le traité de Pathologie générale de Bouchard (Les microbes pathogènes). Mais, depuis, on les a rencontrés sur les effets et dans la poussière des milieux lépreux (Report of Leprosy Fund) et même accumulés, au nombre de i85ooo en io minutes sur un journal lu par. un lépreux, projetés qu’ils étaient par l’expiration. Il est donc curieux que les bacilles de Hansen, si nombreux dans l’air expiré et dans le mucus nasal, ne se donnent pas la curiosité de visiter les poumons et d’y fixer leur domicile. Et les personnes vivant dans l’atmosphère de lépreux si riches en bacilles, et qui les inspirent continuellement ne les colonisent pas dans leurs poumons ! Selon Mendes de Léon, pendant la conversation chaque minime gouttelette de salive, jaillissant de la bouche, contient 4375 microbes.
Sir Morel Mackenzie, le renommé laryngologiste de Londres, publia un mémoire sur la lèpre des voies respiratoires basé sur les observations prises par lui-même dans les léproseries de Séville, Funchal (Madère), Molde, Bergen et San Remo. Il n’a jamais rencontré des lésions des voies respiratoires dans le cours de la lèpre maculeuse, et exceptionnellement dans la lèpre anesthésique. Elles se montrent, au contraire, presque toujours, tôt ou tard, dans la tubéreuse, quelquefois même dès le début. La voix devient rauque; puis elle se perd graduellement. Les cavités nasales et l’orifice du larynx se rétrécissent. La lésion progresse lentement et atteint un haut degré avant que la dyspnée devienne pénible. Il est rare qu’on soit
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obligé de pratiquer la trachéotomie. Parfois cependant, il survient un œdème aigu de la glotte qui nécessite une intervention chirurgicale immédiate. Il se forme de bonne heure des ulcérations sur la muqueuse épaissie. Les tubercules (lépromes) apparaissent d’abord à la base de la langue et dans le pharynx. La luette et le voile du palais en sont atteints en même temps. Nous avons observé et signalé toutes ces lésions en Orient {Les lépreux ambulants de Constantinople , Masson, 1897).
L’aspect des lésions diffère un peu selon les pays; en Espagne on observe fréquemment une hypertrophie considérable de la luette ; tandis qu’en Norvège celle-ci est rapidement détruite et l’on voit à sa place un petit lambeau de chair. Les lépromes, rouges d’abord, deviennent plus tardjaunâtres et peu à peu se transforment en ulcères arrondis, grisâtres dont la cicatrisation est suivie d’adhérences avec les parties voisines. Les amygdales sont rarement atteintes. L’épiglotte est tuméfiée, œdématiée, ulcérée ou couverte de lépromes. Il en est de même des replis aryépiglottiques et de la muqueuse qui recouvre les cartilages aryténoïdes. Les cordes vocales sont épaissies, ulcérées, peu mobiles; quelquefois on y voit des lépromes, ainsi que dans la trachée, dans les bronches et même dans les poumons. Un rétrécissement progressif, cicatriciel survient au larynx et peut-être une anesthésie de la muqueuse laryngée, car les malades n’y accusent pas de douleurs très vives. L’humidité, le froid, la mauvaise nourriture jouent^ selon Morel Mackenzie, le rôle de causes prédominantes ou occasionnelles.
Or les si nombreux bacilles lépreux voisins n’envahissent que rarement le tissu pulmonaire; et, malgré leur projection de tous les instants sur les personnes de l’entourage des lépreux, ils ne les contaminent guère.
Besnier disait, dans son discours à l’Académie, en 1887 : sauf violation mécanique, l’épiderme indemne et la couche basale interépidermodermiquesont une barrière pour le bacille de dedans en dehors et vice versa. Le contact lépreux proprement dit devra être peu suspecté. Mais à l’hôpital Saint-Louis dans toutes les salles communes, dans celle du Dr Besnier aussi il y a eu toujours des sujets à lèpre ouverte (lépromes ulcérés, suppurés) à côté de malades atteints d’eczéma, d’ulcères vulgaires, et de toutes maladies cutanées à solution de continuité, et jamais la lèpre ne fut inoculée. Besnier signala lui-
LA CONTAGIOSITÉ DE LA LÈPRE
même ce fait. Des individus, atteints d’affections cutanées invétérées ont été bien des fois, placés par erreur de diagnostic dans des léproseries où ils ont séjourné pendant de longues années, sans devenir lépreux. De tels faits ont été mentionnés en nombre par tous les léprologues. Nous en avons vu aussi plusieurs (Léproseries des Indes, de Madras).
Actuellement on soutient que c’est par le nez qu’on attrape la lèpre et que chez les nouveaux récipiendaires, le bacille se voit d’abord dans le mucus nasal. Nous avons dit que bien souvent le bacille n’existe dans le mucus olfactif et qu’il ne s’y montre pas même après l’administration de l’iodure de potassium. Quant au vaccin Jennerien comme propagateur de la lèpre, nous avons longuement insisté dans un chapitre spécial dans cette Anthologie (Voir aussi La contagion de la lèpre en L’état de la science, 1907, Masson, p. 291).
D’autre part le seul fait d’avoir passé plusieurs années dans quelque colonie où la lèpre est endémique, suffît pour contracter la lèpre (Madagascar, Martinique, etc.); tandis que des miséreux séjournent volontiers pendant des années 10, i5 et 3o et partagent la vie des lépreux sans devenir lépreux euxmêmes. Parfois, dit Besnier, ta contagion n’est pas directe du lépreux au sain.
On a accusé les parasites, les insectes, de transmettre la lèpre, comme la Malaria, la Peste, la fièvre jaune. Le Pr Blanchard et d’autres sommités médicales admettent ce mode d’inoculation. Mais dans les léproseries immondes, les femmes saines qui vivent avec leurs maris lépreux ne sont-elles pas dévorées par la vermine? et pourtant elles restent indemnes, ainsi que ceux qui, sur un diagnostic erroné, ont été enfermés dans les léproseries. En outre, j’ai souvent vu à Constantinople des ouvriers habiter par économie, en nombre, une et même chambre avec un lépreux ulcéré, sans être contaminés. Les anophèles abondent au Caire où les lépreux circulent en toute liberté; il y en a d’éparpillés dans les familles, et il n’y a jamais eu de contagion. Nous n’avons vu et nos honorables confrères de la localité, qu’un seul lépreux par famille. Il en est de même à Calcutta, selon la commission de la Leprosy Fund. L’innocuité du voisinage des léproseries estsignalée par tous les léprologues. Et les lépreux français autochtones ? On ne voit pendant des années et des années qu’un seul lépreux dans une ville ou dans un village. Besnier a aussi dit: « les
chances de contagion de la lèpre sont loin d’être aussi grandes qu’on semble le craindre. »
D’aucuns ont soutenu que le bacille pénètre dans la peau par les pieds nus. Les anciens croyaient à cette pénétration et défendaient aux lépreux de marcher sans chaussure, pour préserver le peuple, habituellement déchaussé d’alors, de gagner la lèpre par les pieds posés sur les pas des lépreux. • Cependant les premières manifestations de la lèpre se voient rarement sur les pieds, sur les membres inférieurs, même, dans la lèpre tubéreuse qui débute habituellement par le gonflement érysipéloïde de la face; et ce n’est que plus tard qu’apparaît le semis de lépromes sur les membres inférieurs. Dans la lèpre maculeuse, les premières taches se montrent souvent sur les fesses. Or la porte d’entrée du bacille malfaiteur reste mystérieuse.
En fait de science, les arguments du pur verbe ne suffisent pas; tandis que les faits en constituent d’intangibles. On a prétendu que la lèpre se transmet surtout par le coït. Schilling a même soutenu que les relations sexuelles d’un sujet lépreux avec une personne saine déterminent toujours, tôt ou tard, la contagion. Déjà plusieurs anciens léprologues avaient combattu cette opinion: Alibert, Foresto, Fabricio, Platero.... Aujourd’hui encore, sans croire que de telles relations transmettent fatalement la maladie, certains confrères croient à la possibilité de ce mode de propagation.
Le Dr Perrin, professeur de dermatologie et de syphilidologie à l’École de Marseille, où il a observé bien des lépreux étrangers ou colons, interrogé par nous, nous écrivit: « La lèpre est contagieuse dans les pays à lèpre. En Europe il est évident que la contagion n’est pas à craindre. Pourtant je crois qu’aucun de nous ne voudrait avoir à son service un domestique lépreux, ni ne désirerait partager la couche d’une lépreuse. » Cette répugnance est toute naturelle, de bon goût et d’esthétique. Cependant nous avons vu que des médecins, convaincus de la non-contagiosité, ont gardé des bonnes lépreuses pendant de longues années et leurs confièrent même leurs enfants sans qu’une contagion s’en fût suivie. D’autre part la lèpre ne se transmet pas du conjoint lépreux à l’autre. Nous avons marqué dans nos notes 752 ménages mixtes. Un grand nombre d’entre eux furent suivis par nous pendant 10, i5, 3o ans et au delà, sans qu’il nous fût jamais donné de constater
LA CONTAGIOSITÉ DE LA LÈPRE
la transmission de la maladie. Et ce qui plus est, lorsque la femme a conçu par le fait d’un lépreux et que l’enfant devint lépreux à l’âge de 12 à 20 ans, celle-ci est restée indemne. Ei ce qui est plus surprenant encore, la femme n’était pas lépreuse lorsqu’elle avait accouché d’un enfant portant les stigmates de la lèpre au moment de la naissance. Nous en avons publié quelques exemples et nous en avons reproduit par la chromolithographie dans Les lépreux ambulants de Constantinople . Enfin nous avons vu que les lépreux portant même aux organes génitaux des lépromes ulcérés farcis de bacilles n’avaient jamais contaminé leurs femmes. D’autres dermatologues ont fait les mêmes constatations. La commission anglaise des Indes, Fund ofLeprosy, a signalé aussi de pareils faits. Le Pr Bracken de Minneapolis (Etats-Unis, Leprosy in Menesota) y a compté 5i lépreux, colons de Norvège et 5 de Suède, parmi lesquels il y avait 21 couples. Il n’a jamais vu que le conjoint lépreux ait contagionné l’autre. Il estime qu’il y a io4 Scandinaves lépreux qui n’ont jamais contaminé personne. Le Dr de Serajevo (Bosnie-Herzégovine) a publié dans la Bibliotheca internationalis, en 1900, un article sur les manifestations lépreuses des organes génitaux, de la verge surtout, où pullulaient les bacilles. Il ne dit pas que les femmes de ces lépreux aient gagné la lèpre. Ce silence de la part d’un contagionniste autorise à conclure qu’il n’y a pas eu contagion.
Le Pr Pittres, de Bordeaux, estime qu’il y a en France 5oo lépreux environ. On en a constaté 20 à Bordeaux dans ces derniers 20 ans; mais, dit-il, bien d’autres ont dû échapper à l’attention des médecins. Ces lépreux libres, ambulants, n’ont contagionné personne (Société de Méd. et de Chirurgie, décembre 1903). « Mais la lèpre ne peut provenir que d’un lépreux lors même qu’on ne parvient pas à remonter à la source. » Cette phrase est lapidaire. Mais cela ne prouve pas la contagiosité. L’hérédité, l’atavisme peuvent être incriminés. Le contact immédiat, direct n’est pas de rigueur. Le Dr Pittres admet la lèpre autochtone en France. 11 en a observé plusieurs cas, ainsi que quelques dermatologues de Saint-Louis. Le Dr Brocq a présenté un tel fait récemment à la Société de Dermatologie, le 6 février 1913. Et Milian, qui en avait découvert plusieurs dans le département du Cantal, il y a peu de temps, vient d’en trouver dix dans la Riviera, en trois jours ; et un médecin du pays estime à 5 ou 600 le nombre de lépreux dans
les Alpes Maritimes. Nous en avons tant vu en Bretagne nousmême, ainsi que dans le midi de la France! On doit aussi noter que dans cette énumération ne figurent pas les lépreux atténués, ni les frustes, bien entendu.
Le Dr Jeanselme étudia 80 lépreux tant en ville qu’à l’hôpital, et recueillit personnellement 61 observations. Ce sont les États de l’Amérique latine (la Guyane.^ le Brésil et les Antilles) qui fournissent, dit-il, le plus gros contingent. Sur ces 61 lépreux circulant à Paris, 38 avaient des manifestations de lèpre ouverte (rhinite purulente, localisations buceo-pharyngées, laryngite, orchite lépreuse). De ces 38 grands disséminateurs de bacilles de Hansen, 26 étaient hospitalisés; les autres vivaient en ville. Du reste, pour ce qui concerne les malades hospitalisés, ils le sont d’une manière intermittente. Or il ne peut être question d’un isolement effectif. Les lépreux qui convergent à Paris appartiennent à toutes les classes sociales. Ceux de la classe aisée descendent dans les hôtels, les maisons meublées, les pensions de famille, prennent des domestiques, vont en été aux eaux et aux bains de mer (notre confrère aurait pu ajouter qu’ils ont continuellement des relations intimes avec les demi-mondaines). Ils sèment partout, sur leur passage, poursuit le Dr Jeanselme, le germe de l’infection. Certains de ces malades, tout en étant de conditions plus humbles, ne sont pas moins dangereux. Il cite l’exemple d’un Israélite de Constantinople qui colporte ses marchandises et ses bacilles de village en village en France. Parmi ces 80 lépreux, il y eut trois collégiens, un instituteur, des institutrices, un valet de chambre et même une bonne d’enfants. Celle-ci, atteinte d’une lèpre compliquée de rhinite, soignait dans une maison bourgeoise un enfant de 5 ans; une recrudescence l’obligea à passer deux ans à Saint-Louis; la poussée terminée, elle rentra chez ses anciens maîtres qui lui confièrent un nouveau-né. » Et pourtant notre distingué confrère ne signale pas un seul fait de contamination qu’il a certes cherché, en excellent observateur qu’il est, avec les yeux les plus scrutateurs de contagionniste intransigeant. Or si je ne m’abuse, le consciencieux travail du Dr Jeanselme est une éloquente plaidoirie contre la contagion. Et, cet état de choses, cette promiscuité continue toujours à Paris. Les hommes de science les plus compétents, les médecins de l’hôpital Saint-Louis, l’ont signalée depuis Alibert, sans qu’aucun, fût-il contagionniste militant
LA CONTAGIOSITÉ DE LA LÈPRE
ait pu constater un seul cas de transmission de la lèpre. Logiquement donc, qu’on me passe le mot, je m’attendais à ce qu’un éminent observateur, comme le Dr Jeanselme, fît son mea culpa et qu’il déclarât que, tout au moins à Paris, la lèpre n’est pas contagieuse ; puisque les millions de bacilles de Hansen bombardés à bout portant continuellement n’ont inoculé personne. C’est là, certes, la conclusion à tirer de l’observation si minutieuse, si consciencieuse de notre collègue. Tout lecteur impartial ne saurait en conclure autrement. Pas du tout. On lit à la fin de ce travail si documentaire : « La lèpre ne figure pas sur la liste des maladies dont la déclaration est obligatoire. Or, grâce à cette déclaration, une surveillance sanitaire pourrait être organisée. Il est, en effet, urgent d’écarter de l’école les enfants contaminés et interdire aux lépreux l’exercice de certaines professions. » (Société de Pathologie Exotique, iâ décembre 1910). Tellement l’esprit de parti «exerce une influence irrésistible même sur les hommes de science de la plus haute valeur! Feu le Pr Hardy a déclaré à l’Académie, en 1880, à propos d’une discussion sur la lèpre, qu’étant médecin du Lycée Saint-Louis, il fut consulté par le proviseur s’il devait renvoyer les élèves atteints de lèpre, de provenance coloniale. Ayant répondu négativement, ces élèves firent leurs classes et ont vécu avec plus de 600 jeunes gens pendant plusieurs années. Notre maître ne regretta pas cette tolérance. Aucun de leurs condisciples ne contracta la lèpre. D’autre part, médecin de l’hôpital Saint-Louis pendant de longues années, le Pr Hardy eut à soigner nombre de lépreux dans ses salles communes, où ils étaient couchés à côté d’individus atteints de diverses maladies cutanées, avec solution de continuité, durant des mois et même des années, sans que personne fût contaminé. Se basant sur ses arguments tangibles, il fit sa profession de foi qu’à Paris la lèpre n'est pas contagieuse. D’ailleurs tous les spécialistes de Paris ont déclaré que leurs observations concordaient absolument avec celles du Pr Hardy.
La lèpre règne en Grèce depuis la plus haute antiquité. Il y a, à part les nombreux lépreux ambulants, d’autres séquestrés dans une léproserie de l’Etat bien organisée et fonctionnant sous la surveillance du Gouvernement et la direction de médecins compétents. La séquestration des lépreux n’est donc pas obligatoire de par la loi. Le I)r Photinos occupe à la Fa-
culté de médecine d’Athènes la chaire des maladies contagieuses. Il maintient ses élèves au courant de la science et leur enseigne les théories proclamées par la Conférence de Berlin. Cependant sa droiture scientifique l’obligea de publier le cas suivant dont il fut témoin personnel, et que presque tous les journaux scientifiques et politiques de la Grèce imprimèrent à son instigation, pour rendre service à la vérité et rassurer le public. Ce professeur se rendit dernièrement en Crète, grand foyer actif de la lèpre, pour étudier la maladie sur une vaste échelle. On sait, poursuit le rédacteur du journal Estia du 2 juin 1 9 1 1 , que les avis sont partagés sur la contagiosité de la lèpre, contestée surtout par le Dr Zambaco, concernant l’Europe et l’Orient. Sa thèse fut soutenue dans une récente publication, la contagiosité de la lèpre en l'état de la science (Masson, 1908), qu’il dédia à la mémoire de l’illustre léprologue norvégien, Danielssen qui, pour soutenir son opinion anticontagionniste, fit d’abord des inoculations de la lèpre sur luimême, et plus tard à plusieurs individus sains. Or les résultats de ces expériences furent absolument négatifs. Néanmoins, poursuit l’auteur de l’article, la grande majorité des médecins et le public continuent toujours à admettre la transmission de la lèpre par contagion, et à isoler leà lépreux capables de transmettre leur maladie par le seul contact. D’où la frayeur et l’horreur qu’inspirent les lépreux. Or, une Crétoisebien belle, très attachée à son mari devenu lépreux, fut condamnée à se séparer de lui que la loi imposait d’isoler dans la léproserie récemment établie sur un îlot voisin de l’île de Crète et régie sévèrement par les derniers décrets de la Conférence de Berlin. La dévouée épouse voulut à tout prix suivre son mari à la léproserie et partager son sort. Ce qui lui fut absolument défendu par les autorités. Or, au dernier moment, pour forcer la main à qui de droit, la belle Crétoise saisit un couteau tranchant, se fît elle-même une incision profonde, puisa dans les ulcères suppurants de son mari du pus infecté et s’en inocula elle- même largement. Me voici moi-même lépreuse s' estelle exclamée : personne n a plus le pouvoir de me séparer de mon mari. Après cet acte héroïque, elle accompagna son époux à la léproserie. Elle y vécut maritalement avec lui, lui prodigua tous les soins, pansait ses plaies, lavait son linge, partageait son lit. Le mari succomba quinze ans après l’admission du couple à la léproserie. Sa veuve continua à vivre avec les lé-
LA CONTAGIOSITÉ DE LA LÈPRE
preux qu’elle soignait en mémoire et pour le salut de lame de son bien-aimé mari. Le Pr Photinos vit cette femme modèle du dévouement conjugal, lors de sa visite à la léproserie, et avoua que c’était là un nouveau fait plausible à enregistrer en faveur de la non-contagiosité de la lèpre. Néanmoins, il serait encore bien téméraire de se prononcer définitivement, ajouta le professeur des maladies contagieuses à la Faculté de médecine d’Athènes.
Conclusions. — La lèpre n’est pas contagieuse, tout au moins dans certaines contrées, et principalement dans le centre de l’Europe. La bactériologie seule ne saurait trancher la question de la contagiosité qui relève surtout de la clinique. La lèpre classique existe cliniquement lors même qu’on ne peut découvrir le bacille spécial, et à plus forte raison dans les paraléproses, comme dans la tuberculose. Le bacille ne sufïit pas à lui seul pour déterminer la lèpre. En dehors de la graine, il y a l’ambiance avec ses conditions propices que nous ignorons. La léprophobie n’a pas sa raison d’être. Elle jette l’alarme et cause de grands préjudices aux pauvres lépreux. En France, fort heureusement, les décrets de la Conférence de Berlin ne furent jamais appliqués par le Gouvernement (déclaration obligatoire, séquestration). Il en est de même de l’Angleterre, l’Autriche, l’Italie, etc. Seule, l’Allemagne a prêté crédit à la Conférence. L’Académie de médecine de Paris, entraînée, vota, une première fois, la déclaration obligatoire par le médecin et, peu après, se ravisant, la déclaration facultative. Et les lépreux continuent toujours à circuler librement en France, sans avoir fourni un seul cas de contamination, depuis un siècle. Il est donc temps de réagir et de déclarer cette vérité indubitable que la lèpre n’est pas contagieuse en France, pour rassurer la population et défendre les pauvres lépreux que l’on est porté à traquer et à maltraiter, s'ils ne sont pas riches.
La situation du médecin est fort délicate vis-à-vis de la loi, s’il admet la première ou la seconde décision de l’Académie ; car le secret médical n’étant pas aboli, il s’exposerait à des condamnations pénales s’il venait à divulguer que son client est lépreux. L’Académie doit donc revenir même sur sa seconde décision ou bien il faut réformer la loi sur le secret professionnel, pour tracer clairement la conduite du médecin.
M. Mirman, directeur de l’Assistance et de l’Hygiène publique au Ministère de l’Intérieur, dans un remarquable discours
prononcé à la Société de médecine publique et de génie sanitaire (séance de la quatrième réunion sanitaire provinciale de 1912), s’exprime de la manière suivante: « S’agissant d’un mal dont l’origine et le mode de propagation sont inconnus (le cancer), les pouvoirs publics ne peuvent qu’encourager la recherche scientifique. Quand la science aura fait la lumière , alors et alors seulement , l'hygiène 'publique pourra agir . Il en est de même de la lèpre. En n’inscrivant pas la lèpre parmi les maladies à déclaration obligatoire, l’Académie de médecine a signifié nettement que dans l’état actuel de ses connaissances, elle estimait qu’aucune mesure spéciale ne devait être prise à l’égard des lépreux. A-t-elle changé d’avis ? Qu’elle le dise et qu’elle explique pourquoi? Mais en laissant affirmer à sa propre tribune que, pour ne pas enfermer dans une île les Français revenant lépreux des colonies, les pouvoirs publics, les services publics d’hygiène sont « coupables d’incurie, et paraissant consacrer de son autorité une telle agression, l’Académie a incontestablement manqué aux règles d’une bonne méthode » ( Reçue d’hygiène et de police sanitaire , nov. 1912, p. 1199). Ainsi, en France, aujourd’hui, on n’a ni le devoir ni le droit de dénoncer la lèpre. Et en matière d’internement des lépreux, il n’y a pas de textes positifs dans la législation française. Tandis qu’en Allemagne la déclaration de la lèpre est obligatoire depuis 1900.
Les conséquences désastreuses de la conférence de Berlin. — Le Dr Sir Fayrer écrivait au Dr Leroy de Méricourt : « Je crains que l’exagération delà théorie de la contagion ne soit destinée à faire plus de mal que de bien, et ne conduise au retour des idées d’autrefois qui condamnaient les lépreux à des tortures aussi horribles que la maladie elle-même. J’ai vu un grand nombre de lépreux; j’ai fait beaucoup de recherches, et je n’ai jamais pu parvenir à acquérir la conviction que la lèpre fût contagieuse. »
Le Dr Sir Fayrer, si compétent en la matière, a prophétisé bien juste.
Kaposi s’est exprimé ainsi dans une de ses brillantes leçons : « En admettant la contagiosité de la lèpre on se trouve en opposition avec les faits cliniques et les autorités sanitaires: et le public se chargerait de livrer les lépreux aux lamentations du moyen âge, ainsi que les membres sains de leurs familles que l’on considérait comme suspects et stigmatisés de transmettre
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la lèpre latente. Et qu’on ne m’accuse pas de voir trop noir. Il y a déjà des signes précurseurs de cet état de chose. » L’éminent professeur cita plusieurs faits de persécution de lépreux, indignes de notre siècle.
En effet depuis la très retentissante conférence, les sévérités les plus injustifiables, dignes des siècles archaïques, furent édictées contre les malheureux lépreux! Le Gouvernement allemand en a donné, le premier, l’exemple. Le parlement vota une loi conforme aux conclusions de l’aréopage. Il décréta la déclaration obligatoire par les médecins aux autorités de tout lépreux à leur connaissance, sous peine d’amende et de prison, ainsi que la séquestration de tout éléphantiasique.
Nous voilà reculés au xve siècle. Les médecins prêtaient alors serment entre les mains du maître échevin de Metz de lui déclarer tous les cas de lèpre. Ce qui était plus anodin que le règlement allemand actuel. Cependant on était plus cruel en i32i. On brûla à cette date à Metz un grand nombre de lépreux, pour empêcher la propagation de la maladie.
La défense absolue faite aux lépreux de franchir les frontières germaines, principalement du côté de la Russie, fut motivée par la découverte récente à Memel (Prusse orientale), de 22 lépreux indigènes. On accusa le pays limitrophe de contamination. Mais aucune enquête scientifique ne prouva le bien fondé de cette accusation. Et d’autre part des médecins allemands eux-mêmes avaient signalé plusieurs cas de lèpre autochtone éparpillés par-ci par-là dans l’empire bien avant i84o déjà. Nous avons cité ces faits ainsi que les noms des confrères qui les ont découverts. Des cas sporadiques de lèpre autochtone existent, d’ailleurs, dans toutes les contrées de l’Europe centrale. Or, jusqu’à preuve du contraire, on doit admettre que le petit foyer de Mémel existait, on ne sait depuis quand, bien qu’ignoré des médecins et des autorités. Et cela parait être d’autant plus probable qu’au congrès même tenu à Berlin, des confrères germains éminents, le professeur des maladies nerveuses à la Faculté, le Dr Joly même, présentèrent comme syringomyéliques des lépreux trophonerveux classiques reconnus comme tels, séance tenante, par les léprologues les plus compétents présents.
Voici une application du règlement récent régissant les
75o la lèpre a travers les siècles et les contrées
lépreux, en Germanie. Un commercant, originaire du Duché de Meklembourg, de retour de l’Amérique du Sud, où il gagna la lèpre, fut dénoncé à la police et au service sanitaire. Ordre impératif immédiat lui fut intimé d’acheter dans un village une maison isolée et de s’y enfermer. On désigna même les pièces que devait occuper son entourage. Et si ce malheureux lépreux n’avait pas les moyens d’acheter une maison? Cepen dant le Dr Hansen, le contagionniste protagoniste, permettait aux lépreux matriculés de sa léproserie à Bergen de sortir de l’asile et de se promener dans la ville de Bergen, et même de découcher.
Autre méfait : peu de temps après la conférence de Berlin, le gouvernement du Gap a ouvert une enquête sur les actes sauvages allégués par les correspondants de Kimberley Adversiter et du Cap Times; les soldats des troupes britanniques de Béchouana Land avaient fusillé les lépreux dans leurs huttes pour couper court à toute contagiosité ( Le Temps , icr oct. 1897).
Cependant le I)r Dixon, directeur du Lazaret de Robben Islande, au Cap de Bonne Espérance a écrit dans le Journal of the Leprosy Comité, n’avoir eu de preuve authentique de contagion, à une exception possible près.
De telles aménités ne manquent pas de se produire partout.
Le D' Noël ( Thèse de Paris, déc. 1903) nous apprend que lorsqu’on créa une colonie agricole à Desiderade, on fixa un délai pour que tous les lépreux s’y rendissent, à l’expiration duquel il était permis de courir sus aux réfractaires et de les fusiller. Ils étaient tuables pour qui les rencontrait. Pourtant le Dr Janière, qui dirigea pendant des années la léproserie de Desiderada, déclara aussi de son coté avoir vu des lépreux en communication permanente avec des gens bien portants et de nombreux Anglais ayant des domestiques lépreux, sans rencontrer un seul cas de contagion (Société académique de Nantes, 3e volume).
Des mesures cruelles, indignes, ont été prises aux Etats- Unis d’Amérique contre les lépreux, depuis la conférence de Berlin, bien que tous les témoignages des confrères qui ont étudié et surveillé les immigrés Scandinaves lépreux déposent contre la contagion. Nous nous sommes longuement étendu sur ce sujet dans le chapitre consacré à la lèpre aux États-Unis. Le Dr Rake prouva, chiffres en main, que la séquestration des
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lépreux à Trinidad n’a servi à rien et qu’il n’y a rencontré aucun cas de contagion ( Journal of the Leprosy Comité). Le Dr Sauton ne put visiter la léproserie établie sur un îlot du chenal de New-York, sous menace d’y être retenu s’il forçait la consigne qui interdit aux médecins d’y pénétrer, d’après le strict règlement nouveau contre la contagion!
Un lépreux Syrien, G. Rossât, après avoir été expulsé de quatre Etats de l’Union, s’était réfugié dans un vieux wagon hors de service, à une petite gare près de Baltimore. 11 y est resté environ i5 jours. La compagnie l’en chassa et le malheureux est allé chercher une retraite dans la forêt vierge au milieu des montagnes de la Virginie. Quelques personnes charitables lui ont donné une tente et un réchaud à pétrole ( Petit Journal, 8 août 1906).
Dernièrement un lépreux à peine débarqué fut arrêté pour être rapatrié ; mais aucun capitaine n’a voulu le recevoir à son bord. Que devint-il? on l’ignore. Il s’est peut-être suicidé.
Le baron Hulot fit la communication suivante à la Société de Géographie de Paris, le 8 février igi3: « M&rDucœur, vicaire apostolique du Kouang-Si, signala dans une lettre très circonstanciée le fait monstrueux suivant : il y avait aux environs de la ville une trentaine de lépreux que la mission soignait et qu’elle allait installer dans une léproserie qu’elle venait de construire. Les mandarins delà ville avaient refusé l’autorisation nécessaire pour l’ouverture de l’établissement. Les autorités firent traîner ces malheureux dans un fossé bourré de bois résineux et, après avoir fait tirer sur eux par une centaine de miliciens rangés autour pour les empêcher de se sauver, on y mit le feu et on les brûla vifs ou à moitié morts ! Une nombreuse foule assistait à ce macabre spectacle! » On 11e dira pas que les jeunes Chinois sont en retard des progrès même scientifiques qui leur arrivent de l’Occident. Ils sont au courant des sentences de la conférence de Berlin et préviennent l'excessive contagiosité de la lèpre de la manière la plus sommaire.
Le Pr Kaposi rapporte dans une de ses leçons que le Dr Grunfid vit arrêter deux lépreux qu’il conduisait de Rostow à Moscow pour les montrer à ses collègues. 11 n’y a pas eu moyen de les faire entrer en ville. La police s’en est emparée pour les....? Et les médecins ont opiné, à mon grand étonnement, dit le professeur de Vienne, et avec gaieté de cœur sur cette mesure inqualifiable. Ce sont les médecins qui sont les plus
coupables. Car ils informent les autorités que le contact, les effets, le souffle des lépreux dispersent continuellement d’innombrables bacilles et propagent la maladie. »
Nous sommes continuellement informé de nombreux actes de brutalité, de sauvagerie, perpétrés contre les malheureux lépreux, à l’instigation des médecins imbus des théories de la conférence de Berlin. On vient d’en brûler après les avoir enduits de pétrole.
En France, l’Académie de médecine, endoctrinée par ses membres qui avaient participé à la conférence de Berlin, vota, le 5 avril 1898, sur le rapport du Dr Vallon, la déclaration obligatoire de la lèpre, et transmit ce vœu au ministre compétent qui fit la sourde oreille, très heureusement. Car, en février 1903, la même Académie, revenant spontanément sur son premier vote, modifia sa première décision et demanda au ministre compétent que la déclaration fût seulement facultative. Ce second vœu, plus anodin, n’obtint pas meilleur accueil que le premier auprès du gouvernement français. Cependant le ministre Barthou décréta que la déclaration de la lèpre soit obligatoire en Algérie, influencé qu’il fut par un rapport du I)1 Gémy, professeur de dermatologie à l’École de médecine d’Alger. Pourtant, feu le Dr Gémy disait en 1889 n’avoir jamais eu à s’occuper de lèpre qui n’existait point en Algérie. Plus tard, sur mon insistance transmise parle Dr Sabadini, médecin de l’hôpital d’Alger, qu’il faisait erreur, il reconnut qu’il avait pris les lépreux pour des syphilitiques et en fit amende honorable au congrès de Lyon. Frappé alors du grand nombre de lépreux qu’il découvrait chaque jour, il adressa un rapport émouvant au ministre pour empêcher l’immigration des Espagnols lépreux; il avait cru à une invasion récente de la maladie bien que la lèpre fût l’objet d’études spéciales de la part de médecins militaires en service en Algérie, déjà en 1862. C’était là peut-être un moyen de se disculper. (Voir le chapitre spécial de la lèpre en Algérie,, dans cette Anthologie.) Je ferai remarquer que l’Académie et le ministre de l’Intérieur paraissent avoir oublié la loi toujours en vigueur en France sur le secret professionnel, loi qui condamne indubitablement le médecin indiscret à l’amende et même à la prison, le cas échéant. Dans tous les cas il y a incohérence et illégalité en ce qui concerne le département d’Alger vis-à-vis des autres départements privilégiés de France