‹ La lèpre à travers les siècles et les contréesChapitre 79 sur 124 · CONSÉQUENCES DÉSASTREUSES DE LA CONFERENCE DE BERLIN · texte numérisé non relu

CONSÉQUENCES DÉSASTREUSES DE LA CONFERENCE DE BERLIN

où les lépreux circulent en toute liberté sans être molestés le moins du monde.

Autre incohérence! Dernièrement on décida d’isoler à l’hôpital Saint-Louis, au pavillon Gabriel, cinq ou six lépreux, par précaution contre la contagion, conformément aux résolutions de la conférence de Berlin, lorsque deux cents éléphantiasiques se promènent librement dans tout Paris, fréquentant les hôtels, les théâtres, les cafés, le grand et le demi-monde! Et ce qui rend ridicule cet isolement, c’est qu’il est fictif; car ces lépreux ont la faculté de sortir de l’hôpital à leur gré et de se promener dans tout Paris; puis de rentrer à l’hôpital à la nuit tombante. Cependant un rapport officiel adressé au préfet de la Seine par le Comité du conseil d’hygiène publique et de la Salubrité, après une enquête méticuleuse du Pr Proust, établit de la manière la plus certaine et la plus claire qu’il n’y a jamais eu d’exemple de contagion, soit en ville soit dans les hôpitaux de Paris, bien que les lépreux y aient vécu en toute promiscuité de tout temps. (Voir le rapport du Pr Proust, inséré dans cette Anthologie.)

Enfin* voici le bouquet de l’incohérence des médecins et des autorités. Le Petit Journal de Paris, feuille quotidienne très répandue, dont la lecture éclaire le public même sur les questions scientifiques, publia dans son numéro du 3o avril 1911, l’anecdote suivante : « Le lépreux Augustin Goroftiago. Nous avons raconté combien le Ministère de l’Intérieur et la Préfecture de police étaient embarrassés, depuis plusieurs mois, au sujet d’un Américain, Augustin Goroftiago, atteint de la lèpre, que l’on refusait dans tous les hôpitaux. Par mesure de salubrité publique et croyant se débarrasser de cet étranger, le ministre de l’Intérieur avait pris un arrêté d’expulsion contre lui, mais aucun capitaine de navire ne consentait à l’embarquer. Et, comme il était impossible de le renvoyer dans son pays, de l’hospitaliser en France, ni de le conduire à la frontière, on n’avait eu que la ressource de l’isoler momentanément à l’infirmerie de la prison de Fresnes, en attendant de trouver une solution pratique. Goroftiago, né le "26 juin 1888 à Asuncion, dans le Paraguay, avait débarqué à Bordeaux, le 22 septembre 1910, et il s’était dirigé sur Paris. Il était possesseur d’une petite fortune provenant de l’héritage de ses parents. A Paris, il vécut si largement qu’il épuisa vite ses ressources et qu’un jour, n’ayant pu payer un chauffeur qui

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lui réclamait une course, l’Américain fut conduit chezM. Ducrocq, commissaire de police de la Chaussée-d’Antin, qui l’envoya au Dépôt sous l’inculpation de vagabondage et d’infraction à la loi du 10 octobre i8g3 sur le séjour des étrangers en France. Traduit en police correctionnelle, il prouva à ses juges qu’il était étudiant en médecine et qu’il avait un domicile régulier dans un hôtel de la place de la République. 11 fut acquitté le 4 février 19*11; mais, contrairement à son attente, il ne fut pas remis en liberté. Pendant sa détention préventive les médecins du dépôt avaient constaté qu’il était atteint de lèpre , maladie contagieuse exigeant un isolement absolu. La Préfecture de police le fit alors transférer à l’hôpital Saint-Louis où on refusa de le garder. (Cependant depuis Alibert, depuis un siècle, on a toujours reçu à cet hôpital tous les lépreux, les payants au pavillon Gabriel et les indigents dans les salles communes? où on les soignait pendant des mois et des années sans aucune précaution et sans qu’on ait jamais constaté un exemple de contagion. Cela continuait ainsi jusqu’à la Conférence de Berlin.) Comme on ne voulait nulle part l’hospitaliser, G... fut réintégré à l’infirmerie de la prison de Fresnes, en attendant son transfèrement dans un port d’embarquement. Car, pour sauvegarder la santé publique , le ministre de l’Intérieur avait prononcé son expulsion qui ne put être mise à exécution. A Fresnes, G... ne tarda pas à donner des signes de dérangement cérébral, on l’interna alors à l’asile Sainte-Anne où il vient de mourir. Ce dénoûment imprévu a enlevé un gros souci aux administrations qui ne trouvaient plus le moyen de se débarrasser de ce malheureux lépreux. »

Nous ne craignons pas de déclarer hautement que, tant les médecins que les autorités ont ici méconnu leurs devoirs et la loi (article 3?8 du code pénal sur le secret professionnel) ; car à l’heure qu’il est la législation française n’autorise ni à interner, ni à expulser un lépreux. Il y a donc eu, à propos de Goroftiago, excès de pouvoir. Si G... était un richard, il aurait pu s’installer impunément dans un des plus splendides hôtels de Paris. Il ne reste donc plus qu’à imiter pour les lépreux indigents la conduite du prévôt de Lutèce qui leur intima jadis l’ordre de vider les lieux sous peine d’être précipités dans la Seine !

A propos de cette phobie concernant les lépreux et le grand embarras de les caser, je ne puis m’empêcher de relater l’anec-

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