‹ La lèpre à travers les siècles et les contréesChapitre 80 sur 124 · CONSÉQUENCES DÉ SAS T RE US ES DE LA CONFÉRENCE DE BERLIN · texte numérisé non relu

CONSÉQUENCES DÉ SAS T RE US ES DE LA CONFÉRENCE DE BERLIN

dote suivante qui pourrait bien faire pendant au cas de Goroftiago : Un lépreux léonin commet un flagrant délit à Constantinople, dans le quartier de Scutari où la police l’arrête et le conduit au gouvernorat qui ordonne son emprisonnement. Mais l’illustre gouverneur s’aperçoit que le délinquant est un hideux lépreux. Il pourrait donc contagionner les autres détenus; où l’enfermer alors? Après mûre réflexion, il ordonna de le séquestrer dans les lieux... d’aisance. Voilà l’application intelligente par les autorités d’Orient des articles instructifs de la presse européenne sur la Conférence de Berlin et la contagiosité de la lèpre ! Voici un autre fait plaisant. Après la publication de mon livre Les lépreux ambulants de Constantinople, avec nombreuses chromolithographies horribles par leur réalisme, l’éditeur Masson m’envoya quelques exemplaires à Constantinople, qui devaient passer sous les yeux de P Argus de la censure, si rigoureuse du temps du sultan Abdul Hamid. Le directeur Ahmed Bey, après avoir feuilleté personnellement ce livre, profondément impressionné par les figures et les ulcères hideux et sous la frayeur des lectures des journaux ultracontagionnistes de Paris, donna l’ordre immédiat qu’on lui apportât de l’eau et du savon d’acide phénique pour se désinfecter les mains; sa terreur fut telle que le raisonnement, toujours tardif en Orient, n’eùt pas eu le temps d’exercer ses droits. Ainsi en Orient même la peur de la contagion de la lèpre fut bien terrifiante. De Cheimisse avait raison de dire : Les progrès de la bactériologie, souvent mal interprétés par le public, ont eu pour effet de transformer la crainte de la contagiosité en une véritable phobie.

Epictète, ce grand philosophe stoïcien, proclamait un principe qui résume la sagesse scientifique : Ne préjuger de rien, mais s’attacher à constater les faits. Les médecins qui ont ouvert les grandes voies ont toujours étudié les faits et leur ont subordonné la théorie, ce fut la gloire de l’École française (Debove).

Les protathlètes de la conférence, Neisser et Ehlers, n’ont pas daigné mettre en discussion la contagiosité de la lèpre. Ils ont imposé leur opinion formée d’avance dans leurs laboratoires et les bibliothèques. Ils ont prononcé cette phrase inqualifiable qui trahit leur pensée intime si erronée : La lèpre a diminué en Europe grâce aux mesures barbares du moyen âge. Il faudra donc en imiter les sauvageries. Le Dr Ashmead a

surenchéri encore et mieux accentué de revenir aux procédés d’antan. Il ajouta qu’il fallait enterrer les lépreux dans un cimetière spécial, séquestrer leurs enfants jusqu’à la puberté et n’admettre leurs familles dans la société que sept ans après la mort du lépreux avec lequel elle aurait cohabité! Et le Dr Ehlers ajouta : c’est la contagiosité qui a occasionné les grandes épidémies modernes (?) tant dans les vieux foyers européens qu’on croyait éteints, que dans les autres parties du monde. Nous nous sommes réunis ici à Berlin', pleinement conscients du danger qui menace des deux côtés. (Or les instigateurs de la conférence n’ont pas voulu mettre la question de la contagion de la lèpre en discussion et à l’étude ; mais ils l’ont imposée comme un fait acquis; ils l’avouent eux-mêmes. Cette manière dogmatique de faire n’est pas acceptable en science.) « Des foyers européens que l’on croyait éteints, et des foyers exotiques dont les étincelles pleuvent sur la vieille Europe. «Voilà des doctrines insoutenables dont l’inanité ressort partout dans ce livre. Ce sont ces hérésies qui ont terrorisé les masses et incité à la persécution des pauvres lépreux.

Et d’abord, la lèpre du moyen âge, terrible par sa gravité et sa contagiosité censée excessive, était surtout redevable de ces exagérations à sa confusion avec la syphilis. Car aucun léprologue clinicien n’a jamais vu qu’un baiser, un ustensile de table et même le coït aient transmis la lèpre. Ce fait fut amplement démontré dans ce livre. Puis toutes les maladies infectieuses ont perdu leur ancienne gravité et leur transmissibilité depuis les temps antiques. C’est là un fait incontestable, tant pour la peste, le choléra, le typhus, que pour la lèpre. Toutes ces maladies ne possèdent plus leur ancienne virulence et violence, dans la succession des siècles. Ce que ces Messieurs paraissent ignorer.

Au lieu de pérorer et de palabrer ainsi, il aurait mieux valu faire de la vraie science et présenter des arguments persuasifs, c’est-à-dire des faits personnels de la contagion de la lèpre, dont aucun orateur, si éloquent qu’il fût, ne s’est soucié guère. On s’est toujours basé sur des légendes: sur celle de Kéanu, surtout le condamné à mort de Sandwich, qui eut la vie sauve pour se laisser inoculer la lèpre, et devint lépreux, etc. Or, ce cas, autour duquel on a fait tant de bruit, est nul. Hansen le déclare lui-même (i ievolume, p. 2), parce que Kéanu était déjà lépreux, ainsi que deux de ses proches parents.

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