‹ La lèpre à travers les siècles et les contréesChapitre 82 sur 124 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Nous répéterons en terminant que nous n’ignorons pas combien cette anthologie offre de lacunes et qu’elle laisse beaucoup à désirer ; mais nous redirons aussi qu’il est pratiquement impossible à un seul homme de traiter à fond une question aussi vaste que celle de la lèpre, maladie mondiale universelle, revêtant tant de formes, variant selon les latitudes, les climats et les conditions ethniques à moins de se rendre partout soimême, non en touriste le kodak à la main, mais en observateur sédentaire, à loisir, consacrant tout le temps voulu à l’étude clinique de la maladie ; ce qui exigerait une vie entière.

Ceux qui nous suivront et qui entreprendront après nous le même travail trouveront que nous avons, tout au moins, situé l’étude de la lèpre en l’état actuel de la science c’est-àdire que cette chrestomathie est une brève mise au point des principales notions acquises sur la lèpre depuis l’époque la plus reculée jusqu’à l’année igi4- J’ajouterai que cecy est un livre de bonne foy, comme disait le vieux Montaigne, et que nous avons toujours laissé la parole, en dernier lieu, aux faits quels qu’ils fussent avec la conviction profonde que rien ne vaut autant que leur langage, pourvu qu’on sache les interpréter judicieusement et sagement, en évitant les conclusions hâtives.

Ainsi nos idées ont toujours évolué à la lumière des faits observés de longue haleine. Car la vérité, qui est impersonnelle, apparaît sous la poussée des faits et de leur stricte logique. Quand on a raison, le succès est affaire de temps. Cette idée est bien consolante. Dans ce travail bien modeste et dénué de toute présomption, nous avons toujours évité l’adage adopté ailleurs : trompettes tout haut d’or palmés sur les vélins, comme dit Stéfane Mallarmé.

La répartition géographique de la lèpre, sa violence, sa propagation dépendent, dans une certaine mesure, des facteurs météoriques et climatologiques, d’où la tendance de s’implanter et de s’étendre dans tel pays plutôt que dans tel autre, dans

tel village en épargnant tel autre, bien que tous deux voisins et semblables en apparence. Mais cette contingence dépend aussi des conditions hygiéniques qui favorisent la culture du bacille spécifique. Cette contingence une fois admise, et il est impossible de la nier, l’application des mesures prophylactiques en découle naturellement. Celles-ci deviennent absolument inutiles là où la contagiosité est absolument nulle, comme dans le centre de l’Europe. Et dans tous les cas, l’exagération des précautions, inspirée par la croyance de l’excessive contagiosité de la maladie, n’a pas sa raison d’être aujourd’hui et ne saurait trouver sa justification dans la violence qu’elle a présentée au moyen âge, et dans la crainte imaginaire de son retour en Europe, que d’aucuns attendent comme le Messie depuis plus d’un demi-siècle avec impatience et, peutêtre avec déception.

La contagiosité de la lèpre, si profondément enracinée chez les anciens, n’avait presque plus d’adhérents au xixe siècle. Elle fut exaltée dans les temps récents grâce à la découverte de son bacille, à tel point que les médecins qui n’ont pas un seul exemple de contagion dans leur actif, basé sur l’observation personnelle de centaines de lépreux, répètent: « Cependant la lèpre a son bacille , donc elle doit être contagieuse . » La politique, la religion et la science ont leurs fluctuations et subissent les oscillations du pendule humain. Le sceptique Montaigne a dit quelque part: « Les jugements et les opinions des hommes ont leur saison, leur naissance, leur mort, comme les choux. » La science n’échappe guère à cette critique mordante. Car en progressant toujours, elle fait souvent périmer ce qui, hier encore, paraissait incontestablement établi. Voilà en effet que l’on commence à virer de bord à propos du rôle exclusif que l’on a voulu faire jouer au bacille de Hansen dans la lèpre et à celui de Koch dans la tuberculose. Besnier accepte, et presque tout le monde avec lui, que le lupus érythémateux est une expression de la tuberculose, bien que toutes les recherches savantes et multiples n’y aient jamais démontré le bacille de Koch. Et selon cet éminent dermatologue « l’absence du bacille de Koch et même les résultats négatifs des inoculations aux animaux ne sont pas des arguments aussi péremptoires qu’ils le paraissent; il serait imprudent de baser exclusivement sur des recherches de laboratoire l’opposition d’une doctrine dont la clinique donne la démons-

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