‹ La lèpre à travers les siècles et les contréesChapitre 83 sur 124 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

tration quotidienne. Si Ton n’y rencontre pas le bacille de Koch, c’est qu’il s’agit d’une tuberculose atténuée » (Congrès international de Dermatologie tenu à Vienne en septembre 1892). Ce parfait raisonnement s’applique à la léprose, lorsque la clinique afïirme sa présence en dépit de l’absence de son bacille spécifique. On nous avait récusé ce raisonnement si logique, pour la léprose, lorsqu’on l’appliquait au lupus érythémateux et en général à la tuberculose dite fermée. Il a fallu quelques lustres d’années pour reconnaître qu’il en est de même de la léprose et que nous avions raison. Enfin la vérité éclatante a pu jaillir de l’observation clinique, à tel point qu’à l’heure qu’il est tous les éminents confrères qui me combattaient posent leur diagnostic sur les signes cliniques uniquement sans rechercher le bacille souvent absent; Hallopeau, Jeanselme, le Dr Martin, médecin de l’hôpital annexé à l’Institut Pasteur, etc. Le diagnostic est un acte intellectuel, l’œuvre d’un jugement complexe issu de la combinaisen des connaissances multiples d’anatomie, de physiologie, de pathologie, et aidé par tous les moyens d’investigation que la science met au pouvoir du médecin. L’absence d’un seul signe n’autorise donc pas à rejeter la conclusion tirée de l’accord des nombreux autres indices.

Le PrPoncet, de Lyon, diagnostique également, aujourd’hui, l’actinomycose cliniquement, en l’absence du parasite, du mycélium, qui n’apparaît parfois que plusieurs mois après le début de la maladie. J’avais donc bien raison de dire que la science progressant toujours modifie ce qu’elle avait proclamé hier encore avec toute son autorité, comme fait inexorable.

Malheureusement il n’en est pas de même quant aux croyances du Populus si difficiles à extirper une fois profondément inculquées. Il en est ainsi de la contagiosité de la lèpre et de la terreur qu’011 lui a inspirée du lépreux, même en Europe !

Et comment pourrait-il en être autrement, du moment qu'une élite de savants promulgua des hauteurs retentissantes du Congrès de Berlin que tout lépreux constitue partout, même au centre de l’Europe, un foyer de bacilles, un réceptacle d’allumettes très inflammables, prêtes à flamber et à communiquer le feu destructeur, lorsque les quotidiens les plus imposants tels que le Temps , les Débats , le Petit Journal et tutti quanti , ont crié aux quatre points cardinaux « que ni l’observation, ni l’expérimentation ne permettent plus de

douter qu’on peut prendre la lèpre en fréquentant les lépreux et que la lèpre est inoculable, excessivement contagieuse et transmissible par le simple contact ». Or ces assertions fantasques sont absolument erronées. On doit les combattre et les déraciner. Il ne faut pas s’étonner qu’après avoir sonné cet alarmant tocsin, la population de Chateauneuf et celle de Byzance se soient opposées brutalement à l’établissement de léproseries projetées par le Dr Sauton et par moi, bien qu’à grande distance des centres 1 On a tellement terrorisé le publie qu’il a de la tendance à faire revivre les scènes sauvages de Tamerlan et consorts qui exterminaient les lépreux, êtres nuisibles et de nulle valeur. Les mêmes actes féroces viennent d’être réédités dans la Chine républicaine en train d’accepter la civilisation européenne, et même dans quelques possessions anglaises d’outre-mer! En effet en Chine on vient d’appliquer un mode d’extermination sommaire très expéditif. On enduit les lépreux de pétrole et on les fait flamber!

Imbue des mêmes principes moins que tendres, l’Amérique, pays des progrès anticipés, vi^nt de voir se fonder une secte à' Euthanasie (belle mort) qui a pour dogme de faire mourir les incurables et les impotents, les inutiles et les défectueux, pour leur épargner les souffrances et en débarrasser la société! Ne fait-elle pas griller les nègres enduits de pétrole, devant les autorités impuissantes et placides ?

Fort heureusement la lèpre diminue partout, même spontanément, abandonnée à elle-même dans les plus déplorables conditions hygiéniques et la plus affreuse misère. Il n’y a donc pas lieu de crier Aléa jacta est. L’Europe n'est point menacée de l’invasion d’une épouvantable épidémie, comme au moyen âge; et l’isolement fictif de 5 ou 6 lépreux dans un pavillon de Saint-Louis, qui peuvent sortir et se promener chaque jour, comme leurs 200 congénères ambulants de Paris, est tout bonnement une mesure fantasque et dérisoire.

Bref, la nouvelle science absorbante du bacille ne saurait se substituer à l’ancienne science d’observation clinique ; toutes les deux doivent se donner un mutuel appui et marcher ensemble dans la recherche de la vérité. Dans tous les cas le microbe ne doit pas faire oublier la clinique, c’est-à-dire l’étude du malade.

On accordera tout au moins à ce travail qu’à la clarté du flambeau de la clinique « il fournit tantôt la démonstration et

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