‹ La Lèpre Dans L'Ancienne FranceChapitre 14 sur 32 · PRE ER · texte numérisé non relu

PRE ER

Tout ce qu'il aimait, sa famille, ses biens, il doit tout quitter. Il sait qu'il doit lui-même faire connaître qu'il est lépreux. À quoi bon résister ? il serait bien vite dénoncé.

Une dernière fois il regarde tout ce que fut sa vie; une dernière fois, 11 chemine à travers ses champs où la terre continue de vivre; une dernière fois, il s’achemine à travers les rues bruyantes et gaies. Demain la foule le fuira, se détournera de lui; il n'ose pas s'arrêter, il n'ose parler à personne, il poursuit son chemin, hanté par les cris des marchands :

Li baing sont chault, c’est sans mentir.

Il n’y peut aller, il a peur d'être chassé. Il continue, et les cris se font plus alléchants, ce sont les cris de ce qu'il laisse :

Sor et blanc harenc fres poudré !

ou bien Oisons, pijons et char salée Char fresche, moult bien couraée !

ou encore Pois chau pilez : « fèves chaudes », Venez ici bon cresson orlenois !

Les gens passent, se parlent, rient entre eux : « Mon amm)y Dieus vous doit bon jour et bonne encontre ».

Pour lui, rien, il est déjà un étranger, et toujours ces cris, ces cris de joie !

J'ai bon fromage de Champaigne, Or i a fromage de Brie.

et le fruitier :

Figues de Melités sans fn.

J'ai roisin d'outre-mer, roisin.. ().

(4) Pour tout ce passage, voir Guillaume de La Villeneuve, l’auteur des Crieries de Paris du xnr siècle et l’article de René Bailly, La vie urbaine au moyen âge, dans Grande France, n° 17, novembre 1942.

LE

I ne pourra plus se mêler à cette foule qu’il ne connaît

déjà plus. Tous ces gens ne sont plus que des étrangers. Il a fait un rêve dont il va s’éveiller.

Adieu, dames, bourgeoises, damoiselles, Fêtes, danses, joutes et tournoiements, Adieu, filles gracieuses et belles,

Plaisirs mondains, joies et ébattements ! @).

Il monte en lui de la révolte contre Dieu, contre les hommes. Il pense à l'injustice, il ne comprend pas. Puis vient l’apaisement; ces regrets, ces plaintes, n'étaient que blasphème. En un siècle où l’on croit encore que l’homme n'est pas le maître du monde, mais le serviteur de Dieu, où l’on renonce à vouloir tout comprendre pour croire tout simplement et s’abandonner, il se ressaisit. Il demande à Dieu, à ses saints, à la Vierge Marie surtout, de l'aider à supporter cette épreuve :

Dame du Ciel, régente terrienne Emperiere des infernaulx palux, Recevez-moy.….

Toutes ces joies pour lesquelles il vivait sont fausses. L'’essentiel est de se trouver. Cette occasion est peut-être une cause unique de salut. Il va mourir au monde, soit; il va renaître en Dieu, et c’est bien ce qui compte.

Que l’on veuille bien me pardonner cette digression trop courte à mon gré. On n’a pas assez insisté sur la vie intérieure du lépreux, et je dois bien avouer que cela dépass ma compétence

Le lépreux, déchu de tout droit, va désormais dépendre de l’église, être soumis à une véritable règle religieuse. C’est l’église qui se devait de s'occuper la première des lépreux; elle ne se déroba point à son devoir.

Une décision aussi grave que celle qui devait entraîner la

(2) Martial d'Auvergne.

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mort Civile ne pouvait être prise à la légère. Le tribunal chargé de juger s’entourait toujours des plus sérieuses garanties.

Les prêtres des premiers siècles avaient en plus de leur pouvoir religieux un pouvoir civil fort étendu. Ils furent aussi les premiers médecins de lépreux. Les évêques avaient le pouvoir d'éprouver les ladres ou les faisaient examiner par des gens compétents.

Ce pouvoir d’éprouver les ladres fut quelquefois contesté aux évêques. L’évêque du Mans, par exemple, au début du xv° siècke, se vit contester ses droits par Frère Jean Yrel, cordelier, maître de la maladrerie, qui réclamait, pour chaque épreuve, la somme de 25 sous. Par lettres du 20 juillet 1405, Charles VI maintint l’évêque dans l’exercice de ses délicates fonctions (@).

Des chirurgiens-jurés furent commis à cet effet vers le xvi° siècle. Ambroise Paré nous à conservé la formule du rapport qu'ils établissaient :

Nous, chirurgiens jurez à Paris, par l’ordonnance de M. le Procureur du Roy au Chastelet, donnée le 28° jour d’août 1583, par laquelle avons été nommé pour faire rapport, savoir si X..…. est lépreux. Partant, l’avons examiné comme suit :

Premièrement, nous avons trouvé la couleur de son visage couperôsé, blafarde et pleine de saphirs. Aussi, avons-nous tiré et arraché de ses cheveux et du poil de sa barbe et sourcils et avons vu qu'à la racine du poil estait attachée quelque petite portion de chair.

Es sourcils et derrière les oreilles avons trouvé de petits tubercules glanduleux, le front ridé; son regard fixe et immobile, ses yeux rouges éstincelans, les narines larges par dehors et estroites par dedans, quasi bouchées avec petites ulcères croûleuses, là langue enflée et noire, et au-dessus et au-dessous avons {trouvé trois petits grains comme on voit aux pourceaux ladres, les gencives corrodées et les dents écharnées, et son haleine fort puante, ayant la voix enrouée, parlant du nez.

{3) Cité in Duliscouet, p. 21, note 1.

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