HORS
Aussi l’avons vu nu et avons trouvé tout son cuir erespy et inégal comme celui d’une oye maigre, plumée et en certains lieux plusieurs dartres. Davantage l’avons picqué assez profondément d’une aiguille au tendon du talon, sans l'avoir peine senty (®.
Par ces signes tant univoques qu’équivoques, disons que le dit X.. est ladre confirmé.
Par quoy sera bien qu'il soit séparé de la compagnie dés sains d'autant que ce mal est contagieux.
Le tout certifions estre vray, tesmoing nos seings manuels cymis (5).
L'individu soupçonné de ladrerie devait comparaître devant l’official.
Le curé et les marguilliers de la paroisse le menaient devant l’official pour y être soigneusement examiné par les médecins et chirurgiens. S'il était trouvé atteint de ladrerie on en faisait une déclaration dans l’église le dimanche suivant, le tout aux frais provisoires de l’église, laquelle avait le droit de les répéter sur les biens du lépreux s’il n’était absolument « pauvre » C6).
À Lille, un tribunal, composé de sept authentiques lépreux, était chargé de cette fonction et décidait si l'individu était ladre et devait être interné. Cette coutume de mettre les lépreux dans les tribunaux se retrouve ailleurs. On cherchaït à rassembler le plus possible les lépreux; c’est ainsi que dans certaines maladreries, prêtres et médecins étaient des lépreux; le grand maître de l'Ordre de Saint Lazare devait être un lépreux. On cherchait les ladres sans pitié; le plus souvent, ils étaient dénoncés.
À Metz, dès le xiv° siècle, les médecins devaient prêter ser-
(4) « Abulcasis, le premier. a fait connaître l'anesthésie. À sa suite, {ous les chirurgiens arabes insistent sur la valeur de ce signe pathognomonique. à (Jeanselme.)
(5) Cité in Duliscouet, p. 21-22.
(6) Migne, Dictionnaire de Droit Canon, art. lèpre.
ment devant le maître échevin de déclarer tous les cas de lèpre qu'ils pourraient rencontrer.
La décision du jury chargé d'examiner les sujets était extrêémement grave. C’était une véritable sentence de condamnation qu’il s'agissait de prononcer. Le juge ecclésiastique avertissait bien que c’est un crime de « sequestrare non sequestrandos, et dimitere cum populo leprosos »; il n’y en eut pas moins des erreurs tragiques.
Les médecins n'étaient pas plus infaillibles que de nos jours et les passions non moins vives. Si les juges ne pouvaient décider, le suspect était déclaré « cassatus » et mis en observation dans son domicile. Comme de tout temps, il y eut des malices pour échapper aux lois rigoureuses; il fallut également lutter contre les plus sains, qui obtenaient facilement des lettres d’absolution et les revendaient aux lépreux, qui essayèrent de passer inaperçus ailleurs.
Avec quelles affections a-t-on pu confondre la lèpre ?
Si le diagnostic des « ladres verts », autrement dit des malades porteurs d’ulcères, est relativement facile, par contre c’est souvent fort malaisé de dépister la lèpre chez les « ladres blancs », « dont la face est belle et le cuir net » CO).
Il est probable qu'au moyen âge on à fréquemment confondu la lèpre avec la syphilis, et que l’on a séquestré comme lépreux de nombreux syphilitiques. Il est possible que la théorie de contagion par le coït ait eu cette confusion comme point de départ.
Il y eut même des médecins pour considérer la syphilis comme une transformation de la lèpre, surtout vers le xvr siècle, où la lèpre diminua et que la syphilis fut mieux connue.
Si de nos jours une telle confusion n'existe pratiquement plus, ne nous hâtons point de sourire; les moyens d'investigation perfectionnés nous sauvent de bien des doutes clini-
ques.
(7) Janselme, article Lèpre, in Encyclopédie médico-chirurgicale, 1935.
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Les macules de la lèpre peuvent simuler la roséole syphilitique. « Certaines léprides non infiltrées, annulaires, circinées, polycycliques, imitent parfaitement certaines syphilis secondaires. » Et si l’on ne recherche pas systématiquement l'anesthésie dissociée — signe connu des anciens — une erreur est bien vite commise.
De nos jours encore, ne confond-on pas bien souvent la rhinite chronique Hansenienne avec une rhinite syphilitique ? Et le « nez en lorgnette » qui peut en résulter n’est-il pas généralement considéré comme un signe d’hérédo-syphilis ?
L'orchi-épididymite syphilitique, comme d’ailleurs l’épididymite tuberculeuse, peuvent souvent prêter à confusion.
La névrite noueuse syphilitique est exceptionnelle; on a pu cependant la signaler. ;
La leuco-mélanodermie, presque toujours prédominante à la région cervicale, ne peut-elle simuler la syphilide pigmentaire du cou ? Et les syphilides tertiaires ? et les gommes ? La. dermatologie nous offre encore bien des cas à considérer, bien des cas dont le diagnostic n’est pas toujours facile.
Le vitiigo fut souvent confondu à cause des placards vitiligineux de la lèpre.
L'anhydrose est fréquente.
La morphée, encore considérée par Zambaco comme manifestation lépreuse, n’est qu’une simple plaque de sclérose sans trouble local de la sensibilité.
Et le pemphigus ? J'ai le souvenir d'une maladie de Duhring récidivante, chez un enfant hospitalisé dans le service de M. François Leuret et dont le corps, couvert de pustules, bulles, plaques dépigmentées ou roses, aurait pu laisser rêveurs bien de nos confrères d'autrefois, surtout en présence de l’inefficacité de toute thérapeutique.
Et les divers types de tuberculose larvée ? Les différents lupus ? Lupus excedens, lupus hypertrophique, lupus pernio, sarcoïdes cutanées de Boeck, sarcoïdes hypodermiques de Darier et Roussy ?
Et le mal perforant ? Aujourd’hui, il nous paraît normal de
regarder la plupart des maux perforants comme des ulcérations d'origine nerveuse, sans rejeter pourtant de l’étiologie certaines circonstances accessoires, telles que la compression, l’inflammation. Le mal perforant est aussi un signe de la lèpre, et dans les deux cas des lésions nerveuses sont à l’origine du mal.
La sclérodactylie emprisonne les doigts et les orteils dans un gantelet de nécrose et de résorption des phalanges qui rappellent de fort près les mutilations de la lèpre.
Différencier la lèpre de la syringomyélie ou de la maladie de Morvan est encore bien difficile. Amyotrophies, griffe cubitale 8), arthropathies, résorptions osseuses, troubles de la sensibilité, se retrouvent dans la syringomyélie comme dans la lèpre.
Le panaris de la maladie de Morvan peut se retrouver aussi bien dans la seconde que dans la première.
Enfin, la maladie de Bürger a également pu être mise en cause, surtout à une époque où les juifs n'étaient pas mieux vus que les lépreux. :
On peut se demander si la lèpre ne fut pas quelquefois confondue avec le « mal des ardents », si fameux au moyen âge. Le mal des ardents ou ergotisme, dû à la consommation prolongée de farines de seigle ergoté, devait présenter le plus souvent, en dehors des formes convulsives et aiguës bien connues de nos jours à la suite de criminelles manœuvres abortives, une forme fruste, caractérisée surtout par des troubles trophiques ulcéreux ou gangréneux pouvant aboutir à des infirmités graves et incurables.
Ceux qui aimaient Colmar étaient heureux de s'arrêter aux « Unterlinden », un peu pour se reposer dans la paix du vieiux cloître, et surtout pour visiter Grünewald; son farouche rétable d’Isenheim était là, qui accrochait les yeux dès le seuil. Tout le monde connaît au moins par la reproduction
(8) Dans certaines régions. on continue à se donner le petit doigt comme signe de bonne santé, en souvenir des doigts crochus des lépreux. Voir La Varende, Le sorcier sert, p. 64.
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le panneau central si magnifiquement raconté par Huysmann (9). On connaît moins les détails des volets. L'un des volets représente la tentation de saint Antoine, et « quand l’on à savouré l’amusant et le vertigineux ensemble, deux petits détails, omis d’abord, situés au premier plan, comme cachés à chaque bout du cadre, nous arrêtent, car ils laissent à penser. L'un, à droite, est une feuille de papier sur laquelle sont tracées quelques lignes; l’autre est un être bizarre, assis, encapuchonné et presque nu qui se tord de douleur près du saint... Imaginez un corps boursouflé, modelé dans du savon de Marseille blanc et gros marbré de bleu, et sur lequel mamelonnent des furoncles et percent des clous. C’est l’hosanna de la gangrène, le chant triomphal des caries ! » (10)
Pour Huysmans, ce malheureux débris est atteint du mal des ardents. Charcot (9, voit dans cette figure l’image du mal de Naples, et Richet hésite entre cette affection et la lèpre. Pour nous, l'opinion de Huysmans nous paraît assez vraisemblable 4), et c'est ce qui nous a conduit à penser que l’on pouvait quelquefois confondre ergolisme et lèpre.
Lorsqu'un individu est reconnu lépreux, il est mis hors de la ville et appartient à l'Eglise. Alors se déroule en général une cérémonie pour marquer la mise hors du siècle. Tous les rituels se ressemblent (13), Le cérémonia! varie avec les régions, partout la pompe en est « funèbre et tragique ». Tout rappelle au malheureux qu'il est mort pour le monde. On a voulu voir dans ces cérémonies une coutume barbare. En réalité, les jurys et l’église, loin de traiter brutalement tes malheureux lépreux, étaient pleins de ménagements.
Quand la maladie a été reconnue par les physiciens et déclarée par sentence du juge ecclésiastique, les marguilliers de la paroisse
(9) J.-K. Huysmans, Trois églises et trois primitifs, 2 partie. chap. 1, P'on, édit.
(10) Ibid, p. 185 et 187.
(11) Charcot, Les syphilitiques dans l'art.
(12) Voir appendice n° 2, l'exposé de la thèse de Huysmans.
(43) Voir appendice n° 3, la liste des rituels conservés d’après don Anger.
où demeure le lépreux doivent pourvoir, aux frais et impenses de la paroisse, aux objets nécessaires, c’est-à-dire à sa maison, à son mobilier, à ses funérailles, comme s’il était mort et en état de pauvreté. S'il a des ressources suffisantes, ils exercent leur re- Cours sur lui pour que la paroïsse ne soit pas grevée mal à propos.
Le prêtre annoncera au peuple le jour où il compte chanter le service du lépreux, comme il annonce les obits des défunts. Que le prêtre ait soin aussi d’exciter le peuple à prier dévotement pour . obtenir la patience au lépreux.
Le jour venu, le prêtre, revêtu du surplis et de l’étole, sortira de l'église précédé de la croix et de l’eau bénite et se rendra processionnellement jusqu'à la maison du malade; à l’entrée, il l’aspergera charitablement d’eau bénite ainsi que ses amis qui l’entourent et dira le répons Crede quod Redemptor meus vivit, etc.
Après quoi, on se rend à l’église et, si la route est longue, le prêtre dira les sept psaumes de la pénitence. Le malade suivra dévotement le prêtre, le visage voilé de son capuchon et ses amis lui tiendront compagnie.
A l'entrée dans l’église, le prêtre placera le malade sous le drap mortuaire étendu selon l’usage sur des tréteaux; et il y restera agenouillé, s’il le peut, jusqu’à la fin du service.
Ensuite, le prêtre chantera les suffrages et la messe pour les morts. À l’offrande de la messe viendront les amis et parents du malade, mais lui restera toujours sous le drap mortuaire.
Après la messe, le prêtre exhortera le malade à se confesser surtout s’il sent en lui le remords de quelque péché; et, la confession faite, il lui donnera la communion en viatique. Après la communion, le prêtre dira sur lui les prières de la recommandation de l’âme, comme il se fait sur le corps d’un défunt.
Pendant ce temps, une petite fosse sera creusée au cimetière dans lequel on entrera en chantant Libera me Domine avec les versets. Le malade entrera dans la fosse et le prêtre prendra avec une pelle de la terre que par trois fois il mettra sur la tête du malade, s’il est laïque; mais s’il est prêtre il jettera la terre sur son corps, en disant l’antienne De terra plasmati me, ete. (#).
Presque tous les rituels mentionnent l'office des morts comme messe. Dans certaines régions, au contraire, on célè-
(14) Rituel d'Amiens, résumé par Plateau, op. cit.
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bre la messe pro infirmis. Reginald, archevêque de Reims défend en particulier de donner à cette cérémonie un appareil funèbre. Il essaie ainsi d'atténuer ce qu'il peut y avoir de terrible pour le lépreux. Ailleurs, l'usage des funérailles est interdit, Car « certains maris, ayant pris à la lettre la cérémonie, s'étaient remariés ». Au x siècle, d’après Dom Lobineau (10), des nobles du diocèse de Dol, dont les femmes étaient devenues lépreuses « soit par libertinage, soit par ignorance, se hâtaient de prendre d’autres femmes, en sorte qu'il y en avait quantité qui avaient jusqu'à trois femmes vivantes à la fois ».
Si l’on conduisait le lépreux à sa borde et non point dans une léproserie, le prêtre venait jusqu'au seuil; il bénissait le mobilier et les ustensiles du lépreux : baril, entonnoir, escuelle, draps de lit, bassin, pot, et en face de la cabane il piantait une croix en bois avec un tronc pour recevoir les aumônes des passants. Le prêtre y mettait son aumône le preimier et le peuple suivait son exemple. Cette croix indiquait que le ladre devenait serf de l’église. C’était là un moyen de protection Contre les crimes possibles par crainte de la contagion. La séparation était, en effet, une véritable consécration religieuse, comme la prise d’habit dans certains ordres, et l’on n'’osait point toucher aux gens d'église.
C'est alors que le prêtre lisait aux lépreux les règles ou « défenses » dont il ne devait point s’écarter. Ces « défen- Ses » n'étaient pas contenues dans les jugements de séparation. Elles étaient lues dans les rituels et dites de vive voix pendant la cérémonie de séparation; après la bénédiction de la cabane ou au moment de l'entrée dans la léproserie.
Je te deffend que tu ne trepasse ni offence ces articles CY après escriptz.
Primo. — Que tant que tu seras malade, tu n’entreras en maison nulle autre qu'en dicte borde, ni ne coucheras de nuit, ne en moulin tu n’entreras.
(15) Dom Lobineau, Histoire de Bretagne.
Item. — Que ne en puits, ne en fontaine tu ne regarderas, et que tu ne mangeras que tout par toy.
Item. — Que tu n’entreras plus en nul logement.
Tiem. — Que tu n’entreras plus en l’esglise tant comune on fera le service (16).
tem. — Quand tu parleras à une personne va au dessoulz du vent.
Ttem. — Que tu ne voyses point loing de ta horde sans avoir
vestue ta housse et qu’elle soit de quamelin sans avoir de couleur aucune. |
Ttem. — Que tu ne boives à autre ruisseau que au tien.
[iem. — Que'tu ayes ton puiet et ta fontaine devant ta horde et que tu ne puises à aultre.:
Item. — Que tu ayes devant ta borde une escuelle fixée sur un droict baton.
Item. — Que tu ne passes point ne planche sans avoir mis tes gants.
liem. — Que tu ne voyses nulle part hors que tu ne puisses re-
tourner pour coucher le soir en ta borde, sans congé ou licence de ton curé du lieu ou de l’official.
Item. — Si tu vas loin dehors par licence, comme dict est, que tu voyses point sans avoir léttres de ton curé et approbation de l’official (7).
Si le lépreux est conduit à une maladrerie, c’est là que lui seront lues les « défenses ».
A Meaux, le lépreux est reçu par le maître qui est prêtre, et plusieurs prêtres sont témoins.
Il présente les lettres de l’official le déclarant séquestré. On lui lit les règles de la maison (8), et il déclare qu'il s’y soumet et prononce alors son serment.
Je donne et renz moy et les biens que j’ay apportez avec s0y à l’ostel et la maladrerie de ceans et renonce à toute propriété
(16) I1 ne semble pas que l'on tienne compte de la contagion par les locaux, puisque les lépreux peuvent entrer à l’église en dehors ds heures de présence des fidèles. —
(17) Rituel de Troyes.
(18) Voir plus loin le chapitre consacré aux léproseries.
Coucout. 5
Air Ar)
d'iceulx et quelconque autres que cy-après pourray avoir, tant d'aumosnes que par son industrie ou autrement, soit meuble ou non meuble. Item et si prometz tote obéissance et loyauté au maistre de la dite maladrerie, lui porter révérence et garder 1y honneur et profit de Iy et dudit hostel. Aïnsy le jure, et ainsy Dieu me soit en ayde en corps et âme. Amen (1).
Alors, en signe d'admission, le maître lui attache sur l'épaule ou le bras un morceau de l’habit de ses futurs compagnons.
À la suite de la lecture des « défenses », dures, impitoyablels, l’église recommandait de dire quelques paroles de consolation : EU
Mon frère, mon cher pauvre du bon Dieu, pour avoir à souffrir moult tritesse, tribulation, maladie, meselerie ou autre “adversité du monde, on parvient au royaume du paradis ou il n’y a nulle maladie, ni nulle adversité, mais sont tous purs et nets, et sans ordures, et sans quelconques taches d’ordures, plus resplendissants que le soleil où que vous irez, si Dieu plaît; mais que vous soyez bon chrestien et portez patiemment cette adversité. Dieu vous donne la grâce ! car, mon frère, telle séparation n’est que corporelle; quant à l'esprit qui est le principal, vous toujours autant que vous fûtes oncques et aurez part et portion à toutes les prières de notre mère Sainte Eglise, comme si personnellement étiez assistant au servcie divin avec les autres. Et quant à vos petites nécessités, les gens de bien y pourvoiront et Dieu ne vous délaissera point. Seulement
prenez garde et ayez patience. Dieu demeure avec tous. Ainsi soit-il (20),
Cette cérémonie, malgré les paroles de consolation, n’en était pas moins cruelle, et si elle avait pour but de mieux faire respecter au lépreux la défense qui lui était faite de « communiquer avec les plus sains », elle avait comme conséquence, et peut-être même comme autre but, de le désigner officiellement à la. vindicte publique.
(19) Voir Legrand, op. cit.
(20) Prière du Rituel de Reims.
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Celui qui avait de l'argent pouvait éviter cette publicité, mais la lèpre frappait surtout les pauvres à l'hygiène défectueuse.
À côté des lépreux séquestrés, nombreux sont ceux qui mènent une vie à peu près libre; par exemple, les cagots ou les lépreux héréditaires. Pour eux, point de mort civile: certes ils sont soumis à des règlements sévères, maïs ils peuvent posséder, vendre, passer des contrats, faire des testaments, et dans certains cas porter témoignage. Ils vivent en dehors du bourg, ou, s'ils sont en ville, dans des rues spéciales.
À Bordeaux, ils vivaient en commun, ainsi qu’en peut faire foi le testament d’Assahilde du 43 mai 1309, laissant soixante sous à la Communauté des Gaffets de Bordeaux : « au commun deux Gañffets »; plus tard, le 3 avril 4328, la même dame rédigeait un nouveau testament, où les « guafets » de Bordeaux figurent pour dix livres, et ceux des honneurs de Benauge, Castillon et Castelnau-de-Médoc, pour la même somme; là encore, la même expression « a tot la communal dels: ouafetz de Bordeu » indique bien la vie de communauté. Les cagots étaient chassés de la ville et n'avaient qu’exceptionnellement le droit d’y entrer pour faire des quêtes. « Le hameau des Gahets », s’étendait dès le xin° siècle autour de l’église Saint-Nicolas-de-Graves, dans l’archiprêtré de Cernes; les terres sur lesquelles il s'élevait dépendaient du chapitre de Saint-André de Bordeaux, auquel les gahets versaient un cens de quatre deniers. En 1427, la redevance des « lépreux de Bordeaux », pour l’église Saint-Nicolas et les vignes qui l’entouraient, s'élevait à 16 sous (1).
Les cagots.n’avaient probablement pas de cliquette ni de vêtement spécial, mais ils devaient porter sur l'épaule le signe distinctif de drap rouge qui allectait presque partout la « forme de pied d’oie » 22); ils sont également tenus de ne
(21) Fay. Cagots et lépreux du Sud-Ouest, Paris, Champion, 1910,
(22) Je n’ai rien trouvé de précis sur l’origine de cette marque en « forme de pied d’oie ». Les discussions à ce sujel seraient intéressantes tnais déborderaient par trop le cadre de notre travail. (Voir Fay, op. cît., p. 181 et suiv.).
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sortir que les pieds chaussés. Si d’autres hommes portaient chaussures, aucun en dehors du lépreux n’y était obligé.
Cet usage disparut vers le xvi° siècle dans certaines régions, la plupart des cagots étant trop pauvres pour observer cette coutume onéreuse. À Bordeaux, les cagots durent l’observer plus longtemps. En effet, le règlement de 1555 concernant les .« galets » spécifiait que ces malheureux ne pouvaient avoir les pieds nus à peine de fouet et d’amende. Ce règlement fut renouvelé en 1573 et en 1592.
Les cagots se mariaient entre eux, et il eut été bien difficile de faire autrement tant on craignait la contagion. Plusieurs anecdotes sont souvent racontées d'amour entre cagots et non cagots. Voici la plus connue : « Un jeune homme aimait une jeune fille qui le payait de retour. Elle était belle, elle avait de la vertu, il la priait sans cesse de consentir à l’épouser. La jeune fille s’y refusait disant : « Ah! si vous saviez... ne feriez plus aucune instance. » Enfin il la pressa tant qu'un jour elle lui dit : « Voici une pomme, » divisons-la en deux, prenez-en une moitié et gardez-là sous » votre aisselle durant la nuit. Je ferai de même pour l’au- » tre moitié : je vous porterai la mienne demain et vous me » porterez la vôtre. » Le jour suivant, le jeune garcon porta sa demi-pomme, qui était parfaitement saine. La jeune fille lui montra tristement la moitié qu'elle avait prise et retenue sous son bras, elle était entièrement corrompue...; la pauvre enfant était cagote. » @3), Tous les amoureux n'avaient pas la même crainte de la contagion (24), mais les mariages entre cagots et sains étaient rares. Dans ce cas, le conjoint sain rentrait généralement dans la caste cagote (2),
(33) Cordier, Bulletin de la Société Ramond. Les lépreux et les cagots avaient la réputation d’avoir une étrange chaleur du corps. Voici ce qu'en dt Ambroise Paré : « Une ardeur el chaleur estrange leur sort du corps ce que par experience j'ay veu : quelquefois l’un d'iceux ayant en sa main l’espace d'une heure une pomme fresche, icelle après apparaissait aussi aride et ridée que si elle eut 6té l’espace de huict jours au soleil, »
(24) Voir ci-dessus, p. 36, l’aventure de Henri IX.
(25) Voir ci-dessus, p. 25.
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Dans la vie courante, le lépreux ne devait pas s'approcher des gens sains. Au marché, il ne pouvait toucher les vivres et devait désigner avec une baguette ceux qu'il choisissait.
A l’église, les cagots avaient leur place spéciale, un bénitier leur était réservé et parfois même une porte. Le baptême des enfants n'était pas célébré aux fonts mais dans un autre lieu, probablement à la sacristie. Lorsque les parrains ou marraines n'étaient pas cagotes, ils se faisaient généralement représenter 26), L’instruction religieuse des enfants était insuffisante, car on s’opposait presque partout à ce qu'ils assistassent au catéchisme avec les enfants sains.
Longtemps, les cagots ne purent aller à l’offrande et recevoir la paix par crainte de la contagion.
Au point de vue des sacrements, si l’ordre leur était refusé, l’extrême-onction leur était accordée. Quant à la Pénitence et l'Eucharistie, les conciles voulaient qu'ils pussent y recourir. Lorsqu'un cagot mourait, un office été célébré à l’église, et le cortège, composé des seuls cagots du voisinage, accompagnait le corps à un cimetière spécial.
Les cagots étaient exclus du droit de bourgeoisie ou de voisinage. Par contre, ils jouissaient de certains privilèges et en particulier ils étaient exemptés de la taille. Il leur était également interdit de porter des armes et ne pouvaient prendre part aux guerres comme soldats.
Les cagots étaient tenus d'exercer des professions bien déterminées. Dans le Sud-Ouest, ils étaient charpentiers, 1ls ne pouvaient choisir leur profession qu'après leur affranchissement. Ils étaient aussi tonneliers, bûcherons, tisserands.
En Bretagne, ils étaient cordiers; certains réussissaient dans l’agriculture; leur prospérité éveilla la jalousie du duc Pierre II, qui publia, le 13 décembre 1456, une ordonnance sur les fouages :
Item au regard des cagneux, malornez et ladres quels doivent estre separez des aultres gens et doivent demeurer ès maladreries,
(26) Dans le Pays basque ou béarnais, personne ne refuse l'offre d’être parrain ou marraine,
vivre du métier de cordage et faire mesures de bois à bled et aultres ouvrages qu'ils pourront faire en leurs maisons et qui ont nonobstant affermé heritages et y font labourage, et aussi marchandent publiquement de plusieurs marchandises aultres que celles que doivent faire et dont et sont partie deux grandement enrichis; — par quoy ont été tauxez, quels taux ne veulent payer — ains le contrarient.
Est ordonné et délibéré et desjà deffense faite par le Duc à tous ses subjets de non leur baïiller ne affermer d’aultre chose que de leur metier accoutumé, et des matières nécessaires pour le faire — à peine de soixante livres (27), à'estre appliquées au Duc sur iceluy ou ceulse qui feront le contraire, et commandé aux procureurs d'en faire des exigements chacun en sa juridiction (28).
Et cependant certains cagots purent exercer des professions libérales. Par exemple, aux xiv° et xv° siècles, quatre cagots furent médecins.
En 1374, Maître (Pierre), crestia de Lac, médecin, est appelé pour examiner des plaies; en 1384, Berduc de Cazenave promet, par-devant notaire, à Johan, chrestiaa de Méritein, de lui payer 23 florins d’or pour cure de plaie de tête; en 1434, Maître Berdot, médecin et chrestiaa d’Oloron, accepte un arrangement pour le paiement des honoraires que lui doivent deux habitants d’Aramitz: enfin, en 1472, c’est encore un médecin cagot, Jean de Mailhac, qui reçut la cabane de Cauterets (29).
est probable qu'ils ne furent point reçus dans les Universités et apprirent leur art n'importe où. Dans certaines léproseries, des lépreux faisaient l’office de médecins, mais ils pouvaient n’avoir été reconnus malades qu'après l’obten-
tion de leur titre.
ss Abandonnés de tous, même rejetés, haïs, sans foi dans leur guérison par les moyens humains, les lépreux se retournaient
(27) Soixante livres est une somme énorme. Idée d'intérêt de la part des ducs.
(28) Cité in Plateau, op. cit. D'142;
(29) Voir Fay, loc, cit., p. 62.