‹ La Lèpre Dans L'Ancienne FranceChapitre 20 sur 32 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES LEPROSERIES

On trouve dans tous les ouvrages cette petite phrase qui n'a l'air de rien : « La première mention connue de léproserie se trouve... », suit une date et un lieu: or, de tous les ouvrages que j ai consultés pas un n’est d'accord. Je ne vous dirai donc pas quand fut fondée la première léproserie en France, et cela n’a, en vérité, aucune importance Il semble que le Concile d'Orléans en 549 ait posé les premiers jalons.

Bien que ce soit la tâche de tous les prêtres du Seigneur et de tous les fidèles de fournir les secours nécessaires aux indigents, cependant, il y a des devoirs spéciaux à remplir envers les lépreux. Tout évêque est tenu de procurer, sur les ressources de sa maison, les vivres et les habillements à ceux de ses diocésains qui souffrent de la lèpre tant à la campagne qu’à la ville, pour que les soins de la charité ne manquent pas à ceux qu'une cruelle maladie réduit à la détresse (1).

Quand les lépreux étaient encore trop peu nombreux pour que des léproseries soient nécessaires, l'isolement était déjà prescrit. Après sa mise hors du siècle, le lépreux était chassé du bourg ou de la ville et se retirait dans une « borde », sorte de cabane où se trouvaient les seuls ustensiles indispensables à la vie. Dans les documents qui indiquent le site des léproseries — et la borde est l’origine de la léproserie — on retrouve toujours des expressions insistant sur l'éloignement de l’agglomération : « domus leprosorum extra muros oppidi, extra vel trans portam leprosorum. »

(1) Simond, Concilia Galliae, I, p. 283.

Il fallait donc, pour obéir aux règles d'isolement, que le lépreux soit assez loin des agglomérations. Il fallait aussi, S'il voulait vivre, qu'il n’en soit pas trop loin, la mendicité étant le seul moyen d'existence qui lui restât. La borde ou, plus tard, la maladrerie <era donc le plus souvent le long d'un chemin très passager.

La borde était une cabane de bois, quelquefois sur pilotis et entourée d'une palissade. Désignée ostensiblement au passage, le lépreux pouvait se tenir sur son seuil pour mendier, à condition d’être entièrement voilé.

A sa mort, on brûlait tout ce qui pouvait se brûler. « Ses ustensiles de ménages sont brisés s’ils sont en terre, brûlés s'ils sont en bois, passés au feu s'ils sont en métal. » ©). Avec toutes nos ‘connaissances actuelles, nous ne saurions mieux faire. | ;

Il serait curieux de noter dans Balzac une ramification de cette coutume. Dans Le médecin de campagne, Balzac raconte l'histoire d'un crétin goitreux, vivant en dehors du village, et dont on brûle la cabane à la mort; or, nous savons que dans certaines régions on-a longtemps confondu les lépreux et surtout les cagots avec les crétins.

Cette erreur, mise en lumière par Ramond de Carbonnières à la fin du xvu° siècle, fut perpétuée par des gens pressés, qui ont plus ou moins copié leurs prédécesseurs sans vérifier leurs dires. Parmi ces gens pressés, il en est de sérieux, comme Esquirol :

Voici ce que dit Carbonnières :

Mon commerce habituel, avec le peuple changea, pour moi, la nature de la question, en m'apprenant que « c'était dans la race infortunée des cagots que je trouvais les crétins de la vallée de Luchon » (3).

(2) Jeanselme, Rapport présenté au Ville Congrès international de l'histoire de la médecine, Rome, 22-27 sept. 1930. ,

(3) Ramond de Carbonnières, Observations faites dans les Pyrénées insérés dans une traduction, Paris-Berlin, MDCC, LXXLII. in-8°, p. 204 à 224.

Le) MARS

* Balzac s'est-il fait involontairement l'écho de cette erreur ? Je laisse aux érudits et aux curieux le soin d'élucider cette question.

Révenons à notre propos. Quand le nombre de ladres augmenta, la borde ne suffit plus; mais il n’y eut pas tout de suite d'établissements hospitaliers réservés aux lépreux, on groupe d'abord les huttes ou bordes — cucurbitae, stellae, tugaria — ainsi que les terres cultivables qui les entouraient. On constituait ainsi des villages de lépreux, comme. il en existe encore de nos jours dans certains pays encore exposés à la lèpre. |

Un disciple de saint Francois, Tommaso di Celano, écrit en 1229, dans le Vita Prima, qu'à deux milles d'Assise, à Rivotorte, il y avait un « hospitale leprosorum » qui n’était plus un édifice unique, mais bien une agglomération de peti- {es maisons où cabanes (®. |

Quelquelois, ces villages ont une telle importance par leur bétail et leurs cultures « qu'ils Cat l'aspect d'une ferme ou d’une métairie »..

Plateau pense que les caquineries furent des agglomérations de bordes. Chaque cacou se trouvant trop seul dans sa borde et ne pouvant soutenir à lui seul l’opprobre publie, aurait quitté sa borde pour se joindre à un village de caqueux. il pense que les bordes sont postérieures aux maladreries: mais il ne cite aucun texte. Il est vraisemblable que la borde dut exister avant, puis en même temps que les maladreries.

Il y eut donc des léproseries, où plus exactement des agglomérations:de bordes, très tôt, nous en trouverons des traces dès le'v° siècle.

Mais c’est surtout vers les xi° ou xn° siècles que se fonde le plus grand nombre de maladreries. C’est dans! la folie de mortification de l’an mil que sc trouve la véritable source de

(4) Cité dans le rapport de Jeanselme. .

RD

ces établissements. « L'exaltation de l'apitoiement » trouvait là un exutoire favorable.

À la maladrerie de Valay, près Romans, en Dauphiné, un grand corps de logis d'environ quatre-vingts pieds de long fut bâti au

.xn° siècle et divisé en chambres individuelles occupées chacune par

un lépreux G).

En tout cas, les maladreries sont-assez nombreuses en 1179, puisque le Concile de Latran se préoccupe de les réglementer.

L'abbé Fleury mentionne le Canon (Can. XXII) comme la « première constitution qu'il ait remarqué touchant les léproseries ».

Dans la préface du Recueil de statuts de léproseries qu'il a publié, L. Legrand fait remarquer que, « par le fait même de la destination spéciale des maladreries, leurs règlements sont conçus sur un tout autre plan que ceux des Maisons- Dieu. Dans celles-ci les malades représentent un élément mobile et constamment renouvelable; ce ne sont jamais que des hôtes de passage qui, dès leur guérison, se retirent pour faire place à de nouveaux arrivants. En aucun cas ils ne sont incorporés à la communauté établie à demeure dans l'hôpital et dont les statuts ont pour but de régler le mode d'existence. Les lépreux, au contraire, sont attachés pour leur vie à la maladrerie. Condamnés par leur état de santé à une réclusion perpétuelle, ils forment, avec les personnes saines chargées de FPadministration de la maison, un collège unique, dont les membres sont désignés sous le nom de « frères » et de « sœurs » et dont les devoirs respectifs sont déterminés par les constitutions édictées pour le maintien du bon ordre dans cette petite société ».

Les premières léproseries (vers le vu‘ siècle) ne sont pas des lieux de séquestration; on y recueillait les ladres bien plus pour les empêcher de mourir de faim:que pour empêcher

la maladie de se répandre.

(5) Jeanselme.

Coucou. f

PROD

Un « Estat des maladreries de France » cité par Chevallier (6), nous indique les diverses origines des léproseries. Elles furent fondées par :

— les rois;

— les seigneurs;

— les évêques;

— les municipalités.

Les maladreries étaient loin de toutes se ressembler, il en était pour riches, il en était pour pauvres. Il y avait des maladreries urbaines (dans les faubourgs), rurales, pour exploiter les terrains confiés par les barons aux moines, souvent situées au bord d'un bois, toujours auprès d’un grand chemin. :

Quand la maladrerie est assez importante, elle obtient le droit d'avoir une chapelle et un cimetière privé.

Mais, alors même que la tendance à la vie collective a prévalu, lorsque les ladres, pour la plupart, ont en commun une cuisine et un cellier, un réfectoire et un dortoir, toujours quelques lépreux plus favorisés vivent dans des pavillons isolés (1).

Ressources des maladreries.

Les maladreries vivaient de la libéralité, de revenus en terres, en argent, en nature; de droits perçus par concessions, de paiements effectués par les malades et, chez les pauvres, de la mendicité.

IH ne faut pas oublier qu'au moyen âge, fonder veut dire doter et que les maladreries eurent, dès leur création, des ressources propres à assurer leur fonctionnement.

Le testament de Louis le Gros contient le legs d’une aumône aux 200 léproseries du royaume. Guillaume, seigneur

(6) Ulysse Chevallier. Notes historiques sur lse maladreries de Valey, près Romans, Romans, 1870.

(7) Jeanselme.

de Montpellier, donne 25.000 livres, les municipalités versent des annuités.

La charité qui régnait au moyen âge est légendaire. Etaitelle toujours désintéressée ? Il semble bien que non. La foi est grande au moyen âge, on vit familièrement avec Dieu, c'est un lieu commun que de le répéter. Mais justement parce qu'il y a familiarité on se sent tout disposé à traiter avec Dieu ou ses saints. Louis XI est un excellent exemple de cet état d'esprit. Il avait pour la Vierge Marie, dont à la fin de ses Jours il portait l'effigie sur son chapeau, une dévotion toute particulière. Mais cette dévotion était bien spéciale. Il lui demandait, et en retour il lui faisait élever des chapelles et brûler des cierges. Chaque fois qu'il voulait se lancer dans une entreprise, il se mettait en quête d’un saint propre à la faire réussir. Si la réussite venait, il était prompt à payer. Tout service rendu, qu'il fût de ses sujets ou d’un saint, méritait salaire, et il s’en acquittait ponctuellement. Souvent ainsi, 1l cherchait à s’attirer les bonnes grâces du ciel par des présents, des libéralités pieuses, des œuvres. Il n’est que de lire le savoureux Commines pour pénétrer cet esprit d'homme d’affaires qui fut toujours celui de Louis XI, notre plus grand roi peut-être !

Nous pouvons imaginer l’état d'esprit du peuple, des petits bourgeois et des marchands. Pour eux aussi, la vie éternelle était une affaire à ne point manquer. Leur désir du paradis, la peur de l'enfer, les poussaient à se faire bien voir de Dieu et de ses ministres. Ils donnaient largement, essayant par ces espèces de pots de vins de faire oublier leurs petites affaires terrestres, pas toujours empreintes de la meilleure charité chrétienne.

Les léproseries, comme toutes les fondations pieuses, pro-

fitèrent de cette générosité.

- Les maladreries deviennent ainsi propriétaires d'objets « mobiliers et de bien-fonds », créancières de rentes et de droits divers, titulaires de privilèges, d’exemptions de toutes sortes.

es

Le prieur de la léproserie de la Saulsaie avait le droit de prendre le reste de toutes les bougies et de toutes les torches qui avaient été allumées dans la chambre du roi. Cette léproserie avait aussi tout le vieux linge, toutes les vieilles malles de la cour, ainsi que tous les vieux chevaux réformés. Elle avait encore à la mort du roi les sceaux d’or et d'argent dont il s'était servi.

Les léproseries perçoivent, en outre, certains droits. Les grands seigneurs féodaux déléguèrent dans un but charitable une partie de leurs droits de lever l'impôt sur les terres qui étaient dans leur mouvance. À Nantes, les lépreux tenaient de la concession des ducs de Bretagne, les droits d'octroi sur les bois de chauffage, sur certains poissons destinés à l'alimentation du carême et sur le débit de viande vendue le dimanche (8).

Les revenus ne suffisent pas, les ladres, titulaires de droits parfois importants, doivent contribuer de leurs deniers à l'entretien de la maladrerie et souvent mendier pour leur subsistance. La plupart des maladreries exigent un droit d'entrée dont l'importance est. variable, mais jamais très élevé. Du reste, chaque lépreux prend l'engagement de laisser à la maladrerie « tout le meuble qu'i! aura au jour de sa mort ». Certains pensionnaires donnent même un droit annuel.

Ceux qui ne peuvent rien donner sont reçus gratuitement. Il existe souvent dans les mêmes établissements deux classes bien distinctes, comme cela peut se voir encore de nos jours dans certains asiles d’aliénés, le régime étant fort différent dans les deux catégories.

Certaines léproseries recoivent ‘des donations opulentes, d'autres ne reçoivent presque rien et les pensionnaires sont obiigés de sortir pour aller mendier à la porte des églises ou dans les rues, pourvu que ce soit aux heures et lieux réglementés par la police, L'Eglise promettait des faveurs, telles

(8) Plateau, op. cit., p. 75.

que les indulgences, aux personnes généreuses. On mettait un tronc devant les léproseries, des frères étaient aussi désignés pour quêter, on partageait ensuite.

A Verdun, du premier mars au trente et un octobre, il est défendu aux pauvres lépreux de pénétrer dans la ville pour solliciter la charité publique. Durant ces huit mois, les jurés faisaient distribuer mensuellement à chacun de ices malheureux trois setiers de vin, deux franchards de seigle, et alternativement un demi-franchard de fèves. En 1564, dans la séance des Recteurs du 28 mars, « il fut avisé de donner aux lépreux qui sont en nombre de sept pour chacun mois douze gros », et la mendicité leur fut totalement interdite dans l’intérieur de l’enceinte. Ils stationnèrent alors près des portes; mais une délibération du Sénat de Verdun, du 7 juin 1594, les força de se tenir à une portée d’arquebuse des murailles. Pourtant en 1595, alors que l'établissement des Grands-Malades était abondamment pourvu, la pénurie des Petits-Malades dépassa toute mesure. Il fallut bien permettre aux lépreux de mendier à nouveau pendant les quatre mois d'hiver dans les rues de la ville. De telles réclamations ont l’avantage de nous instruire sur l’état précaire de certaines léproseries, par contraste avec l’opulence de celles qui sont si largement dotées (9).

Enfin, certains lépreux pouvaient travailler et se créaient ainsi des ressources supplémentaires.

Autorités dont dépendent les léproseries.

Il est impossible de donner une règle générale pour l’administration et la direction des léproseries. Il y a une telle abondance de textes juridiques et d'origines si diverses qu'on peut simplement citer des cas particuliers.

(9) Héry, D. 29.

EN one

« Autorité en haut, liberté en bas », telle peut être résumée la doctrine ou la ligne de conduite de l’ancienne France.

À une époque où les liens sont encore assez lâches, les divers pouvoirs semblent se heurter.

« Canons de conciles, bulles pontificales, mandements épiscopaux, arrêtés de consuls ou d’échevins, édits seigneuriaux, ordonnances royales, statuts, règlements, chartes de toutes natures, s’enchevètrent à qui mieux mieux. »

On a beaucoup attaqué cette conception de l’ancien régime, nous ne la discuterons pas, qu'il nous suffise de constater que les coutumes provinciales, les intérêts particuliers, y trouvaient leur compte,

Les léproseries ne font pas exception à la règle. Une autorité domine cependant toutes les autres : celle de l'Eglise.

Dès le vi siècle, avant l’organisation des léproseries, le Concile d'Orléans (549), par son Canon XXI, recommandait les lépreux à la charitable sollicitude des évêques : « Et licet propitio Deo omnium domini sacerdotum, vel quorum cumque hoec cura possit esse fidelium, ut egentibus necessaria debeant ministrare, specialiter tamen de leprosis id pietatis causa convenit, ut unusquisque episcoporum, quos incolas hanc infirmitatum incurrisse tam terri- Lori sui quam civitatis agnoverit de domo ecclesiae juxta possibilitatem victui et vestitui necessaria subministret, ut non eis desit misericordiae cura, quos per duram infirmitatem intolerabilis constringit inopia. »

Les évêques se trouvaient ainsi de longue date commis à la protection des lépreux. Il était donc tout naturel que, les maladreries une fois fondées, leur vigilance sacerdotale fût attirée vers elles. Cette vigilance, Beaumanoir la constate en ces termes (chap. Des maladreries, éd. Beugnot, t. Il, p. 327) :

5. — De droit commun, la garde des maladreries appartient à l'évêque dans le diocèse duquel elles sont assises, par la raison de ce qu'à Sainte Eglise appartient la garde des choses aumônées. Cependant, nous savons aucunes maladreries qui spécialement sont de ia garde des seigneurs terriens, et y peuvent mettre et ôter, pour le profit de la maison, telles gens comme ils leur plaît.

Page 1