‹ La Lèpre Dans L'Ancienne FranceChapitre 24 sur 32 · LA LEÇON DU PASSE · texte numérisé non relu

LA LEÇON DU PASSE

De cette promenade, trop courte à notre gré, à travers les vieux textes, une leçon peut se dégager. Aujourd’hui, plus vieille de quelques siècles, la science médicale n’ajoute pas grand chose aux prescriptions prophylactiques des anciens. Si nous connaissons le bacille coupable, si quelques explications pathogéniques sont plus satisfaisantes pour notre esprit que celles des anciens, la thérapeutique n’a guère progressé et les spécialistes n’osent pas publier de cas de guérison complète, tant la récidive se produit au moment où elle est le moins attendue. Cela ne serait rien si la lèpre avait complètement disparu. Il n’en est rien, les journaux nous apprenaient encore récemment que l’Europe seule comptait plusieurs milliers de lépreux.

De nos jours encore tout se réduit à la prophylaxie. Et c'est toute la question longuement controversée de la contagion qu'il nous faudrait entreprendre pour justihier les mesures adoptées (4).

Si la contagion n'existe pas, pourquoi enfermer les lépreux ? Danielssen, qui a toujours nié la contagion de la lèpre était partisan de l’internement; il pensait ainsi s'Opposer à l’hérédité. :

Chez les anciens, la séquestration est logique, puisque tous les médecins admettent la théorie de la contagion. Chauliac,

(4) La controverse de la contagion et de l'hérédité justifierait à elle seule tout un travail, nous sommes obligés de laisser celte question de côté.

Mondeville @) et Paré admettent « la contagion par l'air et le contact », le rôle de la « disposition mauvaise », et enfin « l'importance de l’hérédité ». « La contagion se fait, dit Chauliac, par corruption d'air et attouchement de ladres »: Mondeville dit à son tour qu’on devient lépreux par un air pestilentiel et infecté, ou par le coït avec une lépreuse ou une femme « avec laquelle un lépreux a récemment coité, son sperme élant encore dans la matrice. » Paré répète cette dernière assertion, et ajoute qu’on peut prendre la maladie à « communiquer et fréquenter avec les ladres, et coucher avec eux », Ou à boire dans leurs verres, à cause de la vénénosité de leur salive; il incrimine encore leur haleine et les exhalaisons de leur corps.

La disposition à la maladie est caractérisée pour Chauliac par ce que les « humeurs sont disposées à bruslure et à estre converties en mélancholie ». Mondeville spécifie le rôle néfaste d’une mauvaise alimentation (« un usage prolongé d'’aliments mélencholiques ») et Paré développe ces données en insistant sur les conditions climatiques, les pays trop chauds où trop froids, sur le mauvais régime alimentaire ou médicamenteux « qui engendre sang cacochyme et mélancholique », sur le « grand travail assiduel, soing et sollicitude, vie misérable », enfin sur la rétention des superfluités. Tout ceci se caractérise d’un mot, ce sont les causes de la misère physiologique.

Le rôle de l’hérédité ne fait de doute pour aucun de ces auieurs : le premier parle de « tâche de génération »: le second dit que ‘la lèpre se déclare avant la naissance quand un des parents est lépreux; enfin, Paré écrit qu’il y à lèpre quand on « a esté faict de la semence d’un père ou mère lépreuse, et partant on le peut asseurement dire estre une maladie héréditaire » @).

(2) Chirurgie de Me Henri de Mondeville (1306-1320). Edit. Nicaise, Paris, Alcan, 1893.

(3) Fay, op. cit., 172-173.

Depuis la découverte du bacille spécifique par Hansen, le triomphe de la doctrine de la contagion s'aflirme, et Ja l° Conférence internationale de la lèpre, en octobre 1897, à Berlin, le résume comme suit :

1° Dans tous les pays où la lèpre forme des foyers ou prend une srande extension, l'isolement est le meilleur moyen d'empêcher la propagation de la maladie;

2° La déclaration obligatoire, la surveillance et l'isolement, tels qu'on les pratique en Norvège, doivent être recommandés à toutes les nations dont les municipalités sont autonomes et possèdent un nombre suffisant de médecins;

3° Il faut laisser aux autorités administratives le soin de poser sur l’avis des Conseils sanitaires les mesures de détail en rapport avec les conditions sociales du pays.

A ces propositions, le I Conférence internationale (Bergen, août 1909) en ajoute plusieurs autres :

I. — La lèpre est une maladie contagieuse de personne à personne, quel que soit le mode suivant lequel s'opère cette contagion.

IT. — 1] est désirable que les lépreux soient exclus des proîessions qui sont spécialemnet dangereuses au point de vue de la contamination de la lèpre.

HI. — En tout cas, dans tous les pays, l'isolement strict de tous les mendiants et vagabonds lépreux est indispensable.

IV. — Il est désirable que les enfants sains des lépreux soient séparés de leurs parents lépreux aussitôt que possible et qu'ils restent en observation.

V. — Ceux qui ont partagé le domicile de personnes lépreuses doivent être examinés de temps en temps par un médecin ayant des connaissances spéciales (@).

(4) Cité par Jeanselme à l’article « lèpre » de L'Encyclopédie médico-chiruwrgicale, tome des maladies infectieuses, p. 8075.

Enfin, voici quelques conclusions citées par Jeanselme, de la II Conférence internationale réunie à Strasbourg on

A. — L'isolement doit être humanitaire et laisser le lépreux à proximité de sa famille, si cette mesure est compatible avec un traitement efficace.

B. — S'il s’agit d’indigents, de nomades ou de vagabonds, et, d'une façon générale, de personnes qui ne peuvent pas être isolées à domicile, l'isolement sera pratiqué et le traitement le plus efficace sera appliqué dans un hôpital, un sanatorium ou une colonie agricole suivant les cas et les pays.

Ainsi que le fait remarquer Jeanselme :

C’est la première fois qu’une assemblée de léprologues formule ces deux notions fondamentales : l’adjonction de la thérapeutique à la prophylaxie et l'énoncé de la création des formations sanitaires plus souples et mieux appropriées au double but qu’on se propose d'atteindre.

Il semble que tout soit simple : on connaît le bacille, on

connaît avec lui les voies d’émission de ce bacille (tubercules ulcérés de la peau et des muqueuses, rarement la sécrétion lactée, exceptionnellement l'urine et les matières fécales), et l’on agit en conséquence. En somme, à quelques notions près, nous ne sommes pas beaucoup plus avancés qu'aux xv° et xvi° siècles. Il est devenu banal de répéter que les découvertes bactériologiques n’ont pas tout résolu. Pasteur lui-même, à la fin de sa vie, entrevoyait autre chose. Cet «autre chose » nous ne le connaissons pas encore, mais nous pouvons nous demander si les anciens n'étaient pas dans le vrai avec leurs notions d’humeurs et de terrain. Il ya certainement un rôle indéniable du terrain pour la lèpre. Pourquoi ne pas admettre que le bacille de Hansen, tout comme le bacille de Koch, dont il semble être proche pareut, vit en parasite inoffensif jusqu’à l'apparition de conditions favorisantes ?

La séquestration des lépreux au moyen âge n'a pas été pariout aussi sévère qu'on a bien voulu le dire. Cette séquestration ne fut à peu près complète qu’en France, en Angleterre et une partie de l'Allemagne. Et encore ! Il suffit de parcourir les ordonnances, édits, arrêts qui se sont succédé pour constater qu il fallut souvent rappeler à l’ordre de nombreux contrevenants. Dans le nord de l'Italie, dans une grande partie de l’Allemagne, il n’y avait pas de léproseries, et pourtant la lèpre à disparu dans ces pays aussi bien que de ceux où la contagion était très restreinte. Sans doute la lèpre s’attaquait-elle à toutes les classes, mais elle frappait bien plus les classes pauvres que les riches.

Si l’on incrimine le rôle de la nourriture, il faut surtout penser à l’hygiène, qui était déplorable autrefois. « Le savon, dif, Hansen, est le meilleur agent de prophylaxie. »

Et Jeanselme (contagionniste comme la plupart des léprologues modernes) d'écrire que « la propreté corporelle crée en quelque sorte un isolement relatif de l'individu vivant en milieu infectieux. Les ladres norvégiens immigrés aux Etats-Unis au xix° siècle en ont fourni la preuve : ils n’y ont point propagé la lèpre, parce qu'ils ont pris les habitudes d'hygiène de la race anglo-saxonne ».

Au moyen âge, certains milieux vivaient dans la plus triste promiscuité. Les gens dormaient nus dans des lits à plusieurs places. « À Lyon, le Musée de l'antiquité possède un lit à quatre places. » De nos jours, nous connaissons pourtant dans les campagnes de certaines provinces du centre des taudis où la pièce unique sert de chambre, de cuisine et d’écurie 5). Et la lèpre y est inconnue.

La misère physiologique semble bien jouer un rôle favorisant, les difficultés de toutes sortes également.

(3) J'ai vu dans le Nontronnais une maison où le fumier restait dans cette pièce commune, les poules y venaient picorer, Dans un coin, un lit horriblement sale où couchait toute la famille; au milieu, une table jamais desservie servait de lieu d'investigation pour tous les animaux de la basse-

cour.

De l’hérédité nous ne savons pratiquement rien, sinon que les enfants de lépreux sont malingres et supportent difficilement d'être séparés de leur mère dès la naissance. D'autre part, laissés en contact avec leur famille, nous ne savons plus si leur lèpre est due à la contagion ou à l’hérédité. Il semble cependant que les enfants soustraits dès la naissance à la contagion ne deviennent pas lépreux.

Quant à la contagion elle-même, nous ne savons pas jusqu'où s'étend son rôle.

Toutes les maladies infectieuses sont actuellement rêconnues contagieuses, et pour toutes l'isolement est prescrit: deux grands fléaux font exception : la tuberculose et la syphilis. L'isolement obligatoire arriverait-il à enrayer le mal ? Pour la syphilis, il semble bien que les causes de contact et d'hérédité supprimées, la maladie ne tarderait pas à disparaitre, mais il ne s’agit là que d’un rêve, il faudrait enfermer bien trop de monde ! Il est vrai que l’on pourrait limiter l’internement à la phase contagieuse de la maladie.

Pour la tuberculose, le problème est encore plus complexe. Dans la tuberculose comme dans la lèpre, il y a contagion interhumaine, mais celle-ci est bien plus redoutable pour l'adulte dans la lèpre que dans la-tuberculose.

Quoi qu'il en soit, le sanatorium ne doit pas être une léproserie; plus que la léproserie il doit être un lieu de passage, et l'idéal serait le village sanatorial où les tuberculeux stabilisés viendraient vivre dans un climat propice et autour du sanatorium où ils seraient assurés de trouver des soins. Là, ils pourraient se livrer à certaines activités contrôlées et n'auraient plus l’obsession qui existe encore trop souvent de réclusion devant durer jusqu’à la mort.

Il ne saurait être question d'interdire le mariage, les doctrines chrétiennes de nos pays s’y opposent. Et nous savons que les enfants de tuberculeux enlevés dès la naissance à leur famille restent sains.

En somme, ef ce seront nos conclusions

Page 1