‹ La Lèpre Dans L'Ancienne FranceChapitre 8 sur 32 · PAU EE · texte numérisé non relu

PAU EE

(corrompu) ou du latin misellus, enfin que les ladres étaient encore appelés « homines de lege », car on leur appliquait la loi de Moïse prescrivant la séparation.

Pour comprendre l’histoire de la lèpre dans l’ancienne France, il faut distinguer nettement deux périodes dont la transition est d’ailleurs insensible. Au début, il y eut, sous l'impulsion de l'Eglise, un grand élan de piété, puis quand les ravages se sont étendus, que les malades sont nombreux au point d'être refusés dans les maladreries et se répandent partout en étalant leur misère ou en se livrant à des actes de brigandage, la lèpre devient alors un objet d'horreur, on la craint, on la redoute; au lieu de secourir les malheureux ladres, on ne songe qu'à leur infliger de durs traitements. C’est alors que se multiplient les mesures de police qui ne sont après tout que des réflexes de défense. La foule s’affole. On sait que le mal est contagieux et ne pardonne guère, On imagine assez bien la répulsion que devaient inspirer ces malheureux aux mains crochues, au visage glabre et quelquefois avec le typique facies léonin; on imagine très bien les honnêtes bourgeois craignant pour leur corps, même en ces siècles, où, paraît-il, on faisait profession de mépriser la chair. On voit les portes se fermer une à une et les malades devenir des parias. L'Eglise se devait de s'occuper d'eux, et c'est elle qui établit les premières règles les concernant. Autorité religieuse et civile se confondant le plus souvent, les édits religieux eurent force de loi.

La lèpre était considérée comme ayant un caractère sacré, mais non toujours comme une punition divine; au début du moyen âge, les chrétiens l’eurent même en vénération. Sans doute, si nous pouvons lire au IT° livre des Rois (XV, 5) : « Or, l'Eternel frappa le roi, qui fut lépreux jusqu'au jour qu'il mourut, et il demeura dans une maison séquestrée »; si nous pouvons trouver dans les écritures plusieurs témoignages de cette conception de la lèpre comme vengeance divine, le Christ fut, par contre, annoncé au monde comme un lépreux frappé de Dieu et humilié : « Et nos putavimus eum quasi

Ta

leprosum percussum a Deo et humiliatum. » (Isaïe, chap. rm).

Le lépreux Lazare, hôte de Jésus, était présenté comme le symbole de l’âme sainte @). Rien d'étonnant que dans les siècles de foi on vit d’abord dans le: lépreux un élu du Seigneur, pour qui la maladie était un moyen de salut. Nombreux sont ceux qui recherchent la société des lépreux. Bruno, archevêque de Toul, devenu plus tard pape sous le nom de Léon IX, fait coucher dans son lit un lépreux qui errait par les rues; sainte Elisabeth coupe leurs cheveux et soigne leurs plaies; sainte Catherine de Sienne visite chaque jour une lépreüse hors de la ville. Avant sa mort, le roi Robert Il le Pieux va de maladrerie en maladrerie, distribuant des aumônes et embrassant les lépreux avec sollicitude. Enfin, pour abréger une liste qui pourrait être fort longue, tout le monde sait avec quelle humilité notre saint Louis soignait les ulcères des lépreux. Et la légende s’ajoute à l’histoire. Le moine Martyrius avait un jour trouvé sur sa route un lépreux tout rongé d’ulcères, tellement épuisé par la marche et par la douleur qu'il ne pouvait regagner son logis. Emu de son infortune, le saint homme l’enveloppe dans les plis de son manteau, le charge sur ses épaules, et l'emporte à son monastère. Chemin faisant, le lépreux ayant glissé de ses mains, le moine reconnaît le fils de Dieu lui-même, qui remonte majestueusement à la droite de son Père en disant : « Martyrius, tu n’as point rougi de moi sur la terre, je ne rougirai point de toi dans les cieux. » ().

On dit que, vers l’an mil, au milieu de l’affolement général, les lépreux bénéficièrent de cette peur collective. Chacun, voulant se réconcilier avec le ciel, donnait, dispersait ses richesses en aumônes et en fondations d'établissements hospitaliers; jamais ne fut mieux illustrée la fameuse parabole de l’Econome Infidèle (Luc, xvr) : « Faites-vous des amis

(6) Voir abbé Samson, France médicale. p. 311, année 1908. (1) Grégoire le Grand, Magni opera, liv. II, tome 39 sub firem (voir Néret,

0 eee

avec les richesses d’iniquité. » Tous se sentent égaux devant Dieu et surmontent leur répugnance. Il s’agit de racheter très vite les nombreuses petites saletés dont se compose une vie même honnête. )

La fièvre passe. On s’habitue à ne point mourir. On commence à oublier ces personnages gênants. Pourtant le nombre de lépreux augmente considérablement. Si les Croisades ne furent pas à l’origine de la lèpre dans nos pays, elles n’en furent pas moins une cause d’apports Îort importants.

C'est dans les derniers jours de juin 1095 que le pape Urbain Il passa d'Italie en France pour y prêcher la première Croisade. Avant de rendre public son grandiose projet, il avait voulu se recueillir dans son ancien monastère de Cluny, d'où étaient parties, alors qu'il n’était encore que le moine Eude de Châtillon, les expéditions destinées à délivrer les chrétientés espagnoles du joug musulman. Lui-même, devenu pape, avait, en 1087, lancé une nouvelle expédition française sur les routes d'Espagne. Quelles furent ses méditations dans son palais de Latran ou le monastère de Cluny ? Nul ne le saura jamais.

Le 27 novembre 1095, dixième jour du Concile de ilermont, Urbain IT appela donc toute la chrétienté aux armes, appel du pontile à la défense de la foi menacée par la nouvelle invasion musulmane, appel du véritabie héritier des empereurs romains à la défense de l'Occident, de la plus haute autorité européenne à la sauvegarde de l’Europe contre les conquérants asiatiques, successeurs d’Attila et précurseurs de Mahomet IL Le eri de « Dieu le veut » répondit de toutes parts à sa proclamation, repris par Ürbain IT lui-même qui en fit le cri de ralliement général et demanda aux futurs soldats du Christ de se marquer du signe de la Croix. La « Croisade » était née, idée en marche qui allait lancer princes et foules jusqu'au fond de l'Orient (8).

Il nous est difficile d'imaginer l’état d’esprit de ces hommes qui, partant pour des contrées lointaines avec un esprit

(8) René Grousset. L'épopée des Croisades, Plon, 1939.

ARC 7e

religieux, sans doute, mais aussi avec la soif d'aventures, le besoin de conquêtes, de pillages et de puissance. On craint la guerre et on la désire à la fois: nombreux sont ceux qui se laissent prendre par son charme puissant. Un auteur allemand à pu signer un livre intitulé La querre, notre mère. On se récrie, on proteste, on n’en est pas moins obligé d'avouer que nous avons en nous l'instinct de la guerre, le besoin de la guèrre. Il n’est pas de notre domaine de nous étendre sur ce terrain psychologique. Il nous est d’ailleurs difficile de juger sainement cette époque d’ardente foi; c'était bien le but religieux qui animait ces masses d'hommes. Nombreux furent ceux qui ramenèrent de leur expédition, outre des blessures plus ou moins glorieuses, des maladies nouvelles ou augmentèrent le nombre de certaines maladies, la lèpre par exemple.

S'il y eut dans cette gigantesque entreprise des croisades bien des ambitions, bien des personnages peu intéressants, l’histoire doit conserver cependant une figure bien attachante, celle de Baudoin IV, le roi lépreux. En pleine anarchie, à l’un des tournants les plus terribles du royaume Franc de Jérusalem, un adolescent, Baudoin, succède à son père Amaury [°, à l’âge de treize ans. C’est par son précepteur, le futur archevêque Guillaume de Tyr, « humaniste, arabisant, historien et homme d'Etat », et plus tard son chancelier, que nous connaissons la vie émouvante de ce jeune homme, qui fut couronné à treize ans et mourut à vingt-quatre. Remarquablement doué, beau, il était habile à tous les exercices du corps et de l'esprit — « jamais il n’oublis une insulte et moins encore un bienfait ». Promis aux plus hautes destinées, la lèpre fit de lui un infirme. Guillaume de Tyr nous raconte comment on s’aperçut du malheur, un jour que le jeune prince jouait avec d’autres enfants, fils des barons de Jérusalem : « Il arrivait que, dans l’ardeur du jeu, ils s’égratignaient les mains, et tous les autres enfants criaient, seul le petit Baudoin ne se plaignait pas. Guillaume s’en étonna. L'enfant répondit qu'il ne sentait rien. On

SR pe

S aperçut alors que son épiderme était réellement insensible. On le confia aux mires, mais leur art se révéla impuissant à le guérir. » C’étaient les premiers symptômes de la terrible maladie. Son règne « ne devait donc être finalement qu'une lente agonie, mais une agonie à cheval, face à l'ennemi, toute raidie dans le sentiment de la dignité royale, du devoir chrétien et des responsabilités de la couronne en ces heures tragiques où, au drame du roi, répondait le drame du lOyYaume. Et quand le mal empirera, quand le lépreux ne pourra plus monter en selle, il se fera encore porter en civière sur le champ de bataille et l'apparition de ce moribond sur cette ciière mettra en fuite les musulmans » ©). ;

IH est hors de notre propos, malgré tout son attrait, de nous étendre sur l’histoire de celui qui fut peut-être la plus noble figure des croisades et que René Grousset a sauvé d’un injuste oubli,

Les croisades furent donc un facteur important de l’extension de la lèpre. L'Orient était un ancien foyer de ia lèpre: faut-il accuser la contagion? Les querelles ne sont pas encore “’apaisées entre partisans et non partisans de la contagion. On peut toutelois donner comme causes favorisantes de la lèpre le climat bien spécial de l'Orient (bien que nous sachions que les Pays scandinaves ont été et restent un des grands foyers de la lèpre, et qu'actuellement Ja lèpre « sévit sous toutes les latitudes et frappe toutes les races »), la mauvaise hygiène, conséquence à peu près inévitable de tous les mouvements de troupes, la fatigue, les privations de toutes sortes. :

Dès le retour des premiers Croisés, la lèpre est très répandue en France, Sans doute, en lisant les auteurs de ce temps, nous trouvons des descriptions de la lèpre qui nous laissent u* peu hésitants. On a confondu d’autres maladies avec la lèpre. Il est possible que certains cas d'ergotisme aient été

(9) Voir René Grousset, op. cif., chap. x : Beaudoin IV, le roi lépreux, p. 2410.

pris pour des cas de lèpre, en particulier à cause de la rétraclion des doigts, ce qui expliquerait dans une certaine mesure le rôle qu’on a voulu faire jouer au pain comme étiologie de la lèpre. On a pu confondre certains syphilomes, voire même des écrouelles, avec des lépromes. Selon quelques historiens de la médecine, le déclin de la lèpre coïnciderait avec l'apparition de la syphilis en Europe. Ce fait prouverait bien que de nombreux cas de syphilis, avant que cette maladie fut bien décrite, ont été pris pour des lèpres véritables. Le nombre de cas authentiques n’en est pas moins important.

Devant un tel fléau, comment va-t-on réagir ? La médecine est à peu près désarmée, et il s’agit d’une calamité sociale. L'Eglise est toute désignée pour s'occuper de la lèpre, et c’est elle qui s’en occupe la. première. En effet, elle est le seul pouvoir organisé; la lèpre est une maladie sacrée, enfin c’est elle qui est la base de toute charité. L'Eglise fut toujours la protectrice et l’amie des lépreux; il fallait cependant éviter l’extension du mal; elle prend donc des moyens pour éviter la contagion : « Qu'on ait une très grande compassion pour ces malheureux, disent les Pères du Concile de Lavaur, qu’on les embrasse avec une charité fraternelle, ces infortunés, qui, par l’ordre de Dieu, sont rongés de Ja lèpre; ais comme cette maladie est contagieuse, voulant prévenir le danger, nous ordonnons que les lépreux soient séquestrés du reste des fidèles, qu'ils n'entrent dans aucun lieu publie : les églises, les marchés, les places, les hôtelleries; que leur vêtement soit uni, leur barbe et leurs cheveux rasés; ils auront une sépulture particulière et porteront toujours un signal auquel on les puisse reconnaître. » (19). C'est, en résumé, toute la conduite des autorités religieuses et civiles en face des lépreux. |

Lorsque nous lisons les documents anciens, pour rechercher quelle fut la prophylaxie ou la thérapeutique utilisées pour lutter efficacement contre ia lèpre, une évidence s’im-

(10) Concilium Vaurense, canon 21.

posé; la thérapeutique fut à peu près nulle et la prophylaxie se réduit à l'isolement. |

Peut-être y eut-il dans ce besoin de chasser les lépreux, reconnus d’ailleurs contagieux, un souvenir biblique.

Et pour celte occasion, dit Ambroise Paré, il est bon et nécessaire de les faire séparer comme je l'ai dit : ce qui ne répugne point aux Saintes Ecritures. Car il est escrit que le Seigneur fit séparer les lépreux hors de l’ost des Enfants d'Israël (41).

L’isolement était bien l’idée maîtresse de cette époque; si l'on ignorait les causes de la contagion, on connaissait la contagion elle-même. Mais il s’en faut qu'une règle unique permit à tous d’être traités de la même facon. Dans une France encore mal unifiée, chaque province, chaque municipalité, édicte les règlements qui lui plaisent sans trop s’inquiéter de ce qui se passe à côté. Le principe est général, les modalités d'application varient. Il était d’ailleurs bien difficile de prendre partout des mesures identiques dans un pays dont l’orianisation n'était pas achevée. Dex ressources énormes étaient indispensables, que l’on ne trouvait pas dans toutes les provinces. Avant d’en arriver à un stade de sage fédéralisme, nous en étions encore, avant Louis XI, à i’anarchie la plus complète. Chacun de nos rois gagnait du terrain, mais c’est à Louis XI que revient l'honneur et la gloire de l'unité française. Il en est qui, étudiant avec nous ceite parcelle d'histoire qu'est l'histoire de la lèpre, trouveront exagérées les différences entre les règlements des léproserics des provinces différentes, et en proliteront pour critiquer le régime de cette époque. « Eh ! pauvres Fols ! », n’est-ce point ce que Justement nous voudrions, « l’autorité en haut, des libertés en bas », des libertés provinciales tenant compte des nécessités particulières dont ne saurait s'occuper l’autorité centrale ?

(14) C6 in Duliscouet, p. 19.

Page 1