‹ La Lèpre Dans L'Ancienne FranceChapitre 9 sur 32 · HET RU · texte numérisé non relu

HET RU

Pour obtenir un isolement absolu, des maladreries sont créées ou agrandies, des règlements de police complèteront les premières mesures et l’histoire de la lèpre n’est au fond que l’histoire de cette longue lutte entre la société qui veut éloigner d'elle à tout prix des éléments dangereux et ces malheureux qui ne songent qu’à reprendre leur place parmi teurs semblables. Tous ne sont pas traités de pareille facon, la différence est grande entre le traitement imposé aux riches et aux pauvres, et cela n’est point pour nous étonner. Tous ne sont pas également admis dans les maladreries; n’y entre pas qui veut; pour avoir accès dans certaines, 1l faut être au moins bourgeois; pour toutes il existe un droit d’entrée. Bien rares furent les établissements hospitaliers qui recevaient gratuitement les malades; les ladres sont donc rejetés sans pitié, et les voilà, errant par les routes, essayant de passer inaperçus dans une autre ville, pouvant répandre le mal qu'on voulait à tout prix éviter.

On n'entrait point dans une maladrerie comme de nos jours dans un hospice ou un sanatorium. La maladrerie n’est pas un lieu de passage, c’est la dernière demeure; on ne se contente pas d'isoler, on exclut de la société des hommes : « Leprosi ab hominibus excluduntur, quasi mortui. » Le lépreux est mort pour le monde, voilà ce que nous retrouvons à travers tous les textes (2). L'entrée dans la maladrerie est donc accompagnée de tout un rituel funèbre d’une poignante beauté, si l’on veut bien lui laisser son véritable sens.

Si les détails diffèrent dans les règlements, lé principe n'en est pas moins clair. Tout individu reconnu iépreux doit être exclu de la société des hommes. Une décision entrainant-des conséquences aussi graves devait nécessairement emprunter la forme d’un jugement; en éflet, le jugement est

(12) Voir, par exemple, un édit de Rothari, roi des Lombards : « Dès que le peuple ou l'autorité publique à eu connaissance qu'un individu est atteint de la lèpre, il sera expulsé de sa maison et obligé de demeurer dans la solitude; à partir de ce jour 1! sera {enu pour mort, et on ne lui laissera pas même la liberté de ses biens. » (Kurth, p. 137.)

Lt} RO

indispensable; il est l’acte préliminaire, « les cérémonies religieuses n'étant que le commencement de l’exécution de la sentence ». Dans les léproseries pour riches, i'entrée 1 était pas toujours accompagnée du rituel religieux, mais il faliait présenter la sentence de séparation.

Les malades devaient se dénoncer eux-mêmes; en réalité, si l’on excepte quelques chrétiens de beaucoup de foi qui accueillaient la lèpre comme une grâce les associant aux mérites du Christ, rares étaient ceux qui se livraient euxmêmes aux autorités compétentes. Le plus souvent, c’est par dénonciation que se découvraient les lépreux. La délation a toujours trouvé des adeptes, surtout lorsqu'un profit y est attaché :

Dans la province de Boulogne, quand un homme moürait de la lèpre sans que ce cas ait été dénoncé à la justice du pays, tout le bétail à pieds fourchés appartenait au seigneur. On comprend que dans ces conditions, la rumeur publique ait été tenue en éveil (43).

Sans chercher toujours le profit, la basse vengeance peut être aussi à la base de la délation; il n’est que de voir nos temps troublés pour en être convaincu.

De véritables drames se sont produits; les familles ont quelquefois fait séquestrer l’un des leurs pour hériter ses biens.

À côté des lépreux authentiques, on trouve dans les léproseries des vérolés, confondus pendant longtemps avec les ladres; il y a également des vagabonds et des paresseux qui trouvent dans la vie de communauté une excellente occasion de vivre en parasites, il y a aussi des gens qui s’enferment pour faire leur salut. Il n’est pas besoin d'ajouter que cette catégorie de faux lépreux est assez rare.

Sans doute les jurys chargés d'examiner les malades sentourent du plus grand nombre de garanties (4, mais

- (43) Duliscouet, p. 22, note 1.

(1%) Voir le chapitre consacré aux conditions d'admission dans les: lépro series.

Page 1