III. - DE L’ENQUÊTE, DU JURY D’EXAMEN ET DE SON VERDICT
En France, pendant plusieurs siècles, le suspect ne comparaît pas devant un jury. C’est l’évêque ou plutôt L Official qui prononce la décision sans prendre Lavis de personnes compétentes.
En beaucoup de régions, l’intéressé est soumis à l’épreuve des ladres. En Artois et en Boulonnais, dès le xive siècle, aux lépreux experts furent adjoints des « phisici » chirurgiens ou médecins. Plus tard enfin, les praticiens ont le pas sur les meseaux.
Dans les pays rhénans, la visite faite par les arbitres lépreux se passait de préférence à Francfort, Marbourg, Wetzlar, Bacharach. Le haut Weser et. Hambourg envoyaient leurs sujets à Francfort. Réciproquement, Francfort, en 1469, s’adressait à Cologne, en cas d’appel, pour obtenir une décision définitive.
Dans la ville d’Arles en Provence, à Sienne en Italie, des médecins spéciaux recevaient
des honoraires pour faire le diagnostic de la lèpre.
En Portugal, l’examen médical avant 1 internement n était pas habituel. Il pouvait avoir lieu cependant pour éliminer les fraudeurs (voir p. 38 et p. 39).
Avant l’épreuve, les examinateurs prêtaient serment. Parfois aussi les malades devaient jurer de dire la venté sans aucune reticence.
L’examen du sujet suspect de mesellerie pouvait comporter :
1° L’emploi de divers moyens d’investigation purement empiriques et dénués de toute valeur, portant sur le sang et les urines, ou sur le patient lui-même étendu sur une « table
de marbre » ;
2° La recherche des signes scientifiques de la lèpre.
Je ne signalerai que ces derniers.
Les chirurgiens arabes, ayant à déjouer les fraudes des marchands d esclaves, avaient acquis une grande maîtrise dans le diagnostic de la lèpre. Abulcasis (Aboul-Quassim), le premier, fait connaître l’anesthésie, signe majeur de la lèpre. « Sache que le ladre, dit-il
ne sent pas la brûlure autant que celui qui est sain, parce qu’il est déjà atteint d’insensibilité » (1).
Théodoric, Gilbert l’Anglais, Lanfranc, Vitalis du Four, Arnauld de Villeneuve, Bernard de Gordon, Jean de Gaddesden conseillent d’explorer la sensibilité du patient au moyen d’une aiguille.
Les chirurgiens du moyen âge n’ignorent pas l’atrophie de certains muscles et sa signification, en particulier la ((consomption» de la masse musculaire (carnositas) située entre le pouce et l’index.
Arnauld de Villeneuve indique le moyen d’explorer les fosses nasales. Pour ouvrir les narines, il se sert d’une baguette de bois fendue. Au moyen de cet écarteur improvisé et d’une chandelle il examine tous les replis de la muqueuse. Une ulcération ou une dénudation située dans les parties profondes du nez serait, d’après le célèbre chirurgien, un signe qui appartient en propre à la lèpre. En outre, il signale la déformation de la racine du nez résultant de la destruction du cartilage médian (2).
Guy de Chauliac, et plus tard Ambroise Paré font une admirable description des signes tant univoques (pathognomoniques) qu’ équivoques de la lèpre.
Les experts doivent répondre aux deux questions suivantes :
Le suspect est-il lépreux et, dans l’affirmative, est-il parvenu au stade où l’isolement est obligatoire ?
Si le diagnostic des « ladres verts », c’est-à-dire des lépreux porteurs d’ulcérations était relativement facile, en revanche la reconnaissance de la lèpre chez les « ladres blancs » dont la face était belle et le cuir net, ne laissait pas d’être souvent fort délicate. Dans cette catégorie, on doit ranger les « cacous, caqueux, cagols » de Bretagne, les « capots, cassots » du Limousin, de la Guyenne et de la Gascogne, les « gabets, galiets, agots, christiaas » du Béarn, considérés comme issus de souche lépreuse et ne portant que des stigmates de dégénérescence.
Les chirurgiens arabes, arabisants et de la Renaissance conseillent de ne prononcer le verdict de lèpre qu’après mûr examen, car c’est une grande faute de séquestrer un sujet qui n’est pas lépreux ou, inversement, de laisser un ladre parmi les sains. Le jugement, conclut G. de Chauliac, peut aboutir à l’une des quatre solutions suivantes : 1° le suspect est déclaré indemne et reçoit l’attestation qu’il n’est point ladre ; — 2° il est « familièrement » admonesté parce que, faute d’un bon régime, il deviendra lépreux ; — 3° il est « aigrement » averti qu’il entre en ladrerie ; — 4° il est atteint de lèpre confirmée et doit être séparé de la population saine.
Conrad Gesner, de Zurich, nous a transmis un intéressant aide-mémoire, anonyme et non daté, dont se servaient, sans doute, les jurys d’examen en Allemagne. Après les phrases d’usage, en quelque sorte stéréotypées, qu’on retrouve dans tous les ouvrages contemporains sur l’importance de la décision, les paroles de réconfort adressées au patient et le serment exigé de lui, l’auteur indique les épreuves auxquelles le sang tiré de la veine doit être soumis. Puis, il énumère les signes locaux qu’il faut rechercher ainsi que
(1) Arulcasis, De Chirurgia, édit. Jolian Channing. Oxonïï, 1738, in-4°, t. I, Iib. I, sect. 47, de ustione elephantiæ.
(2) Arnaldi Villanovani... Opéra omnia... Basileæ, 1585, in-fo!., de signis leprosorum, col. 1521-1524 : « Item cognoscuntur ex vulnere existente in naribus, et interius videntur, sic quod debet accipi vna parva virga ligni, et bifurcari ad modum tenaculorum, et debet interponi nasum aperiendo ipsum, et debet respici interius cum candela incensa, et si interius videatur vlceratio, vel excoriatio in profunditate nasi, signum est proprié lepræ, et illud signum ab aliquo nisi a sapiente non videtur. » — Gérard de Solo dit pareillement : « Item sont congneuz par paralisie estant es narines par ainsi soit prinse d’une verge de bois et faicte en maniéré de fourchette ainsi que unes tenailles, et doit estre mise au nez en l’ouvrant, puis regarder dedens a tout une chandelle, et se on voit ulcération c’est ung des signes de lèpre. Item sont congneuz a la sommité du nez et doit estre vue concanite a maniéré dung fil passant selon la longueur. Car le tissaige conioignant ces deux est consommez ». (Le trésor des poures... selon maistre Arnoult de Villenove : maislre Girard de Solo, docteur en medecine de Montpellier,... édit, de Caen, 1529, in-4°, fol. CX r°, 2e col.)
INTRODUCTION HISTORIQUE
les symptômes fonctionnels et généraux. Cela fait, il précise les caractères qui appartiennent aux quatre formes classiques de la lèpre ( Alopitia , Tyria, Leonina , Elephantia) (1).
G.-F. Ingrassia qui, vers la lin du xvie siècle, exerçait en Sicile, aborde à son tour la question de l’internement. Nul mieux que lui, n’en a discuté les indications et les contreindications. Avec la pins grande sagacité, il expose la conduite que le médecin doit tenir selon que le mal est au premier, deuxième, troisième ou quatrième degré. Quand le mal est parvenu à ce dernier stade, le lépreux doit être éloigné de la ville. Les indigents seront internés. Au lazaret, ils doivent apporter leurs effets qui seront brûlés. On engagera les riches et les nobles à se retirer dans un domaine rural exposé à un vent vif et favorable. Jamais les règles prophylactiques formulées par Ingrassia n’ont été surpassées, malgré les progrès de la science réalisés à l’époque contemporaine (2).
Après avoir procédé à l’examen du suspect, les membres du jury devaient consigner leur décision dans un certificat. A titre d’exemple, je donnerai le suivant emprunté à Ambroise Paré :
« Nous Chirurgiens iurés à Paris, par l'ordonnance de Monsieur le Procureur du Roy de Chastelet, donnée le vingt huitième jour d’Aoust mil cinq cens quatre vingts et trois, par laquelle nous avons estés nommés pour faire rapport, sçavoir si G. P. est lepreux : partant l’avons examiné comme s’ensuit. Premièrement avons trouvé la couleur de son visage couperosée, blafîarde et livide, et pleine de saphirs : aussi avons tiré et arraché de ses cheveux, et du poil de sa barbe et sourcils, et avons veu qu’a la racine du poil estoit. attachée quelque petite portion de chair. Es sourcils et derrière les oreilles avons trouvé de petites tubercules glanduleuses, le front ridé, son regard fixe et immobile, ses yeux rouges estincelants, les narines larges par dehors et estroites par dedans, quasi bouchées avec petites ulcérés crousteuses : la langue enflée et noire, et au-dessus et au-dessous avons trouvé petits grains, comme on voit aux pourceaux ladres : les gencives corrodées, et les dents descliarnées, et son haleine fort puante, ayant la voix enrouée, parlant du nez. Aussi l’avons vu nud, et avons trouvé tout son cuir crespy et inégal, comme celui d’une oye maigre plumée, et en certains lieux plusieurs dartres. D’avantage nous l’avons piqué assez profondément d’une aiguille au tendon du talon, sans l’avoir à peine senti. Par ces sio-nes tant univoques qu’equivoques, disons que ledit G. P. est ladre confirmé. Parquoy sera bon qu’il soit séparé de la compagnie des sains, d’autant que ce mal est contagieux. Le tout certifions estre vray, tesmoings nos seings manuels cy mis le sixième May mil cinq cens quatre vingts et trois » (3).
Le jugement n’était pas sans appel. Plus d’un suspect, reconnu ladre, passait devant des jurys successifs.