‹ La lèpreChapitre 104 sur 144 · RA SA LA · texte numérisé non relu

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Le mode d’isolement dans une île du littoral (1) convient surtout aux colonies encombrées de vagabonds et d’immigrants sans famille. Mais il est dilïicilement accepté des indigènes qui refusent de vivre loin de leurs parents et de leur village. A cette catégorie de malades conviennent mieux des léproseries terrestres, établies dans une île fluviale, par exemple. Ces agglomérations doivent être distantes de toute habitation par un espace d’au moins deux cents mètres.

Quand l’internement idéal pourra être réalisé dans une île maritime ou fluviale, celle-ci devra remplir les conditions suivantes :

1° Etre susceptible de culture ;

2° Etre abondamment pourvue d’eau ; les ablutions fréquentes étant la base du traitement hygiénique de la lèpre ;

4° Etre peu peuplée pour qu’elle puisse être évacuée par ses habitants avant l’arrivée des lépreux. Fig. 225. — Institut léprologique de Bamako

Les internés encore valides recevront des terres qu’ils pourront mettre en culture. Ils auront tous les privilèges de la liberté, à condition qu’ils ne fassent aucune tentative d’évasion.

Les lépreux dont les mutilations sont trop avancées pour leur permettre un travail quelconque seront réunis dans des pavillons de construction légère et peu coûteuse.

Les prisonniers lépreux seront détenus dans un quartier à part.

Fig. 226. — Léproserie de Robben Tsland (Colonies anglaises Sud- Africaines)

Vue panoramique du quartier indigène.

Une infirmerie, une salle de pansement, un petit hôpital, une pharmacie avec délivrance des médicaments, une buanderie compléteront l’ établissement.

Le traitement sera largement dispensé. Car, de toutes les excuses que la société puisse

(1) Ce plan d’organisation des léproseries est extrait de mon Etude sur la lèpre dans la presqu île Indo-Chinoise et au Yunnan Presse médicale, 1900). Il a été incorporé dans le rapport de la Commission de la lèpre présente à la Société de Pathologie exotique et voté par cette dernière (séance des 10 mars et 14 avril 1909).

invoquer pour prendre des mesures de rigueur envers un malheureux malade, l’essai de le guérir ou de le soulager est assurément la plus valable à ses yeux.

Aucun produit de culture, aucun objet fabriqué ne pourra être exporté de bile.

Un médecin exercé au diagnostic de la lèpre résidera dans l’agglomération. Un laboratoire sera mis à sa disposition.

Les sorties et les visites seront réglementées.

Toutes les fois que des personnes saines seront autorisées à vivre dans l’agglomération, elles seront soumises aux mêmes obligations que les malades.

Les unions ne seront pas prohibées d’une façon absolue, mais les enfants devront être, dès leur naissance, soustraits à la contagion.

La société qui prive ces malheureux de la liberté, souvent pour la vie, a le devoir non seulement de leur assurer le bien-être matériel, mais aussi de leur procurer les distractions propres à adoucir la rigueur de leur sort. A chaque asile, devraient être annexés des salles de conversation, de jeux, de lecture et de musique, des ateliers, enfin de vastes jardins où les malades pourraient se promener sans contrainte.

Dans certaines contrées, la configuration du sol exige que les lépreux soient logés dans des bâtiments d'habitation collective, analogues aux salles des hôpitaux. Mais jamais une léproserie ne doit être conçue sur le modèle d’une prison. Les essais de séquestration trop rigoureuse vont à l’encontre du résultat cherché, en poussant la population à la résistance, au recel des malades et les lépreux à l’évasion. Donc, par humanité et par intérêt bien entendu, l’isolement des lépreux doit toujours être pratiqué, comme le conseille Ambroise Paré, le plus doucement et aimablement qu’il sera possible, ayant mémoire qu’ils sont semblables à nous...

Le malade doit entrer à l’asile, par attirance et non par refoulement.

Les léproseries de Madagascar ne sont pas situées dans des îles, mais elles sont bornées par des limites naturelles : accidents de terrain ou petits cours d’eau qui ne donnent pas l’aspect d’une enceinte, bien que celle-ci soit assurée par un mur de clôture. La léproserie d’Ambohidratrimo (Emyrne centrale), par exemple (fîg. 229), est un établissement assis à liane de coteau, distant de 15 kilomètres environ de Tananarive dont il reçoit les lépreux. Ouvert en avril 1900, le nombre de ses pensionnaires a été d’abord de 400, puis de 600, de 750 et actuellement, il peut recevoir 980 lépreux.

Les bâtiments sont étagés sur trois terrasses dont les différences de niveau sont peu

PROPII ylaxie

sensibles. La terrasse supérieure est réservée aux religieuses qui sont logées dans un pavillon bien aéré et entouré d’un jardin. De cette position élevée qui domine toute l’agglomération, la surveillance est facile. Sur la terrasse moyenne sont disposés les magasins et la pharmacie. Sur la terrasse inférieure, beaucoup plus vaste que les deux autres sont groupés les pavillons destinés aux lépreux. Ils forment trois quartiers distincts : celui des hommes, celui des femmes, celui des enfants ou orphelinat. Ce dernier est lui-

(E. Jeansej.me. France et Colonies, Ve Congrès International de Dermatologie ,

Berlin, 1 904)

même subdivisé en trois parties : la maternité, la section des enfants sains, la section des enfants lépreux.

Ces pavillons sont spacieux, bien ventilés et construits en brique. Chaque lit comprend un bâti rectangulaire en maçonnerie, blanchi à la chaux, sur lequel est étendue une couchette en zozoros (espèce de jonc). La désinfection est peu coûteuse et facile à réaliser. 11 suffit de badigeonner à la chaux le bâti et de changer le matelas. Des cuisines et des latrines sont aménagées auprès de chaque pavillon.

Les familles ne sont pas désunies. Elles sont logées dans des cases spéciales. Les enfants furent d’abord laissés à leur mère. A deux ans seulement ils étaient placés à V orphelinat.

Aujourd’hui les nouveau-nés sont enlevés à leur mère aussitôt après l’accouchement et gardés à l’orphelinat jusqu’à la puberté.

Au nord de l’établissement, la buanderie est établie sur un petit ruisseau qui ne dessert aucun village. Les linges et vêtements des malades sont lessivés dans un grand bassin.

Au bas du coteau s’étalent les rizières, les champs de maïs, de manioc et de patates.

L'ensemble des bâtiments et des terrains de culture qui en dépendent occupent une superficie de 60 hectares dont 39 en rizières. Toute la récolte est versée au magasin de la léproserie et sert à l’alimentation des malades.

Les lépreux peuvent élever des volailles et des porcs pour améliorer leur ordinaire qui consiste en riz ou manioc, légumes ou viande.

L’enclos est arrosé- par une source claire et abondante dont le trop plein se déverse uniquement dans les rizières de la léproserie.

Fig. 230. — Plan d’un des pavillons de la léproserie de Mandalay. (D’après un schéma pris sur place en 1900).

Dans les contrées où la température est torride pendant toute l’année, les bâtiments peuvent être construits en bois léger. Telle était la léproserie catholique de Mandalay située à 2 milles à l’est de la ville. Quand je la visitai en 1900, aux paillottes élevées primitivement, on avait déjà substitué des pavillons en bois, au nombre de neuf pour les hommes et trois pour les femmes. Chaque corps de logis de forme rectangulaire contenait de seize à trentedeux lits (fig. 230). Chacun de ces bâtiments était bâti sur pilotis, disposition commandée par le climat. Il est nécessaire, en effet, que la construction soit isolée du sol et que l’air circule librement au-dessous d’elle, car la saison des pluies se prolonge pendant plusieurs mois en Birmanie. Le toit à double versant, couvert de tuiles en bambou, se prolonge au delà des façades, de manière à garantir de la pluie et du soleil le promenoir ou véranda qui règne sur les quatre côtés.

Les parois sont extrêmement minces. L’espace compris entre les piliers qui soutiennent la charpente du toit est comblé par une ou deux épaisseurs de natte en bambou écrasé, maintenues de distance en distance par des cadres de bois qui donnent à l’ensemble une rigidité suffisante.

Les fenêtres sont garnies de panneaux en bambou tressé qui se lèvent comme des trappes et abritent l’intérieur de la salle contre l’ardeur du soleil. Les parois en nattes ne montent pas jusqu’au toit. .Elles sont surmontées d’une large bande en treillis qui fait le

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tour du pavillon. Enlin, un espace libre de 15 à 20 centimètres de hauteur compris entre cette claire-voie et la base du toit établit une large communication entre le dedans et le dehors. Le comble n’est pas plafonné, de manière à augmenter le cube d’air contenu dans la salle (fig. 231).

Ce mode de construction, en bois léger, a l’avantage d’être peu coûteux, et de réaliser au mieux l’aération continue. Grâce à cette disposition, un nombre élevé de malades, arrivés à la période d’ulcération, peuvent être réunis dans une salle de faibles dimensions sans que l’atmosphère exhale une odeur fétide .

Les dépendances qui pourraient contribuer à vicier l’air, — la salle des ablutions dont les lépreux doivent faire un usage journalier et les water-closets, — ne font jamais corps avec le pavillon principal, mais sont situés à proximité et abondamment pourvus d’eau.

L’asile de Rangoon, qui était dirigé par le regretté Père Freynet, prêtre des Missions Etrangères, lorsque j’y fis un assez long séjour, est tout en bois comme celui de Mandalay. Il est situé à deux milles de la ville, dans une région boisée et isolée de toute habitation (fig. 232-233).

La colonie ou village « kampong » de lépreux de Baroe (Celebes) a 32.816,45 mètres carrés de superficie (voir le site et l’aspect, fig.

241 et 242. Elle est située à 30 mètres d’altitude au-dessus de la mer, dans une vallée dont les versants sont en pente douce, à 2 kilomètres du littoral. Le sol est calcaire et propre à la culture.

L’enceinte de la léproserie est formée par une haie vive de « kajoe tjina ». Le terrain est planté d’arbres, fruitiers ou non. Trente-cinq maisons construites selon le modèle de la région Mandar sont réparties sur six terrasses. Chaque habitation, élevée sur pilotis, comporte deux appartements superposés pour deux familles ; ils ont une cuisine commune avec deux chaudières pour cuire le riz. Il y a 5 puits, dont 2 pour les bains et les 3 autres pour la boisson. Les eaux usées sont évacuées dans les latrines qu’elles contribuent à nettoyer, puis elles sont reçues dans un puisard cimenté et couvert.

Autour des habitations, règne une vérandah ; dans chaque maison, il y a deux chambres et un local pour laver le linge. L’eau qui a servi à cet usage se rend au puisard.

De 1925 à 1929 inclusivement, le coût de la nourriture, par tête et par jour, a oscillé entre 10 et 13 cents de florin. Les repas se composent essentiellement de riz et d’autres légumes indigènes ; quatre fois par mois, de la viande est servie aux lépreux. En principe, les légumes viennent de la Colonie. Le riz est amené, chaque mois, de l’extérieur. Les lépreux valides se livrent au jardinage, font la cuisine, soignent les poules et les chèvres. L’un d’eux est charpentier.

Un médecin se rend à la Colonie, une fois par semaine. Les malades retrouvent dans ce kampong la vie qu’ils menaient dans leur village natal ; ils reçoivent la visite de leur famille, mais très peu d’entre eux obtiennent une permission de sortie. Les indigènes s’accommodent fort bien de ce genre d’existence, aussi n’y a-t-il pas d’évasions.

Fig. 231. — Détails de construction d’un des pavillons de la léproserie de Mandalay.

(D’après un schéma pris sur place en 1900).

Un ministre du culte chrétien et un iman sont attachés à l’établissement.

Kavser insiste sur la nécessité de gagner la confiance des lépreux, de les traiter charitablement, et non comme des parias, de leur inspirer la foi en la vertu du traitement chaulmoogrique. Si, dit-il, on cultive avec soin l’état psychique du lépreux, point n’est besoin que la Colonie soit entourée d’une enceinte infranchissable.

On remarquera que, tout en laissant aux intéressés le maximum de liberté compatible avec la prophylaxie sociale, l’Administration s’est réservée le droit de dresser le plan de la Colonie et de la pourvoir des organismes d’hygiène, tels que l’amenée de l’eau potable et l’évacuation des eaux usées.

L’expérience a montré qu’il faut établir des catégories parmi les lépreux. Les incurables, sur doivent pas vivre côte à côte avec les malades

Fig. 232.

Léproserie de la mission catholique (Basse-Birmanie) .

à Bangoon

lesquels la médication a peu de prise, ne dont l’infection est encore peu avancée. Les uns et les autres seront placés dans des quartiers distincts, d’abord parce que la vue des mutilés enlève tout espoir à ceux qui, au début de l’évolution lépreuse, pourraient être améliorés par le traitement, et en second lieu parce que, dans la lèpre comme dans la tuberculose, la superinfection des sujets est possible. Les premiers dont on ne négligera pas d’ailleurs le traitement seront admis dans des hôpitaux; les seconds seront soignés dans des infirmeries aménagées pour la médication intensive de la lèpre. Ainsi peu à peu s’est imposée la notion de formations sanitaires distinctes :

1 asile ou le refuge pour les incurables, la station de traite-

Fig.

-33. Léproserie de la mission catholique à Bangoon (Basse-Birmanie) .

ment pour les malades encore justiciables de la médication. 11 y a tout intérêt crue ces 01 ma lons sPeciaIisees, nees d’un fond commun, la léproserie, soient définitivement séparées.

« Dans un hôpital ordinaire, lorsque la visite médicale, les opérations et les pansements

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sont achevés, il n’y a plus qu’un mot d’ordre : le repos. Dans une léproserie, à l’exception d’un certain nombre de sujets alités, le mot d’ordre doit être : le mouvement. 11 faut créer un courant de vie qui détourne la pensée du malade de son idée fixe : une maladie qui ne pardonne pas et une captivité dont il ne voit pas la fin (1) ».

De la plus humble léproserie jusqu’à celles qui contiennent la population d’une ville et sont pourvues du plus grand confort et des derniers perfectionnements de la science moderne, on observe tous les intermédiaires. Parmi les plus célèbres, en régions exotiques, on peut citera des titre s divers, Molokaï (îles Hawaï) (fig. 234), Kuala Lumpar (Etats Malais), Nagashima (Japon),

Santo Angelo et Santa Isabcl (Brésil),

Agua de Dios (Colombie) et surtout Culion (Philippines), la plus grande léproserie du monde, qui contient environ 5.500 lépreux et 800 personnes saines attachées à leur service. Lorsque les Américains, maîtres des Philippines, en 1906, conçurent le projet de fonder une léproserie unique, leur choix se porta sur la petite île de Culion parce qu’elle est abondamment pourvue d’eau. L’établissement occupe un site accidenté, des collines et des dépressions enserrées par des baies très découpées (fig. 235-236).

« Culion est une ville ; elle possède des bâtiments d’utilité publique parmi lesquels les hôpitaux et cliniques tiennent la plus grande place, des locaux commerciaux plus ou moins massifs, des maisons d’habitation collective et des maisons privées. On y trouve toutes les formes d’habitation, depuis la grande bâtisse en pierre jusqu’à la maisonnette légère en bambou et nipa du type malais. Les édifices d’utilité commune se rangent au-dessus de la petite rade et autour du vieux fort espagnol. Au delà de la crête et plus loin au sud se pressent, sur la colline la plus éloignée de la rade, les maisonnettes privées qui se présentent, avec leurs toitures en feuilles de palmier, comme un immense rocher...

« Cent cinquante maisons d’usage commun, comprenant les services administratifs, les hôpitaux et les habitations collectives ; 900 maisonnettes privées construites par les lépreux à leurs frais ; une centaine de boutiques de commerce ; 14 kilomètres de route, telles sont en gros les matérialités de Culion. Lorsqu’on va du warf au vieux port, on voit, sans parler des hôpitaux et cliniques au nombre de 15, la maison de l’administration, la poste, le téléphone central, la T. S. F., les magasins du gouvernement (riz, autres vivres, vêtements) ; les écoles, l’école professionnelle, la présidencia (police et justice), la boulangerie coopérative, les églises catholiques et protestantes, la station de quarantaine, l’usine chimique. Il faut mentionner l’usine à incinération d’ordures et les égouts.

« Le chef responsable est un médecin-directeur. Quinze employés travaillent dans ses bureaux ; il y a un chef de comptabilité et un ingénieur-chef et 21 médecins, chimistes et pharmaciens (2) ».

(1) E. Burnet, La lèpre, Légende, Histoire, Actualité, Paris, 1932.

(2) E. Burnet, ibid., pp. 120-122.

Fig. 234.

Etablissement des lépreux dans File de Molokaï (archipel hawaïen). (H. C. de Souza-Araujo, Leprosy... Rio de Janeiro, 1929).

Le port de Ivalaupapa et la barrière naturelle qui sépare la léproserie du reste de l’île. — Vue partielle de Kalawao.

Les enfants qui naissent à Culion, au nombre de 70 en moyenne chaque année, posent un problème dilTieile à résoudre. Comme l’allaitement artificiel sous le climat tropical est meurtrier, on laisse ces enfants à leur mère jusqu’à six mois, puis ils sont placés jusqu’à

Fig. 235. — Colonie de Culion, aspect oriental. A gauche, le Pilapilan ou district fermier. H. W. Wade et J. N. Rodriguez. A description of leprosy... Manille, 1927).

deux ans dans une nursery située en dehors de l’enceinte. Après quoi, ceux qui sont devenus lépreux, sont rendus aux parents. Quant aux autres, après deux ans d’observation, ils sont

Fig. 236. — (1) Vue panoramique de la colonie de Culion (Philippine).

(2) Cases des lépreux de la colonie de Culion (Philippines)

(H. W. Wade et José Avellana Basa. The Am. J. of. Trop. Med., sept. 1923).

envoyés dans une colonie d’enfants, Welfarevillc, située près de Manille, où ils sont soumis à une étroite surveillance. Autrefois, quand les enfants étaient élevés parleurs parents, environ la moitié d’entre eux étaient infectés à l’âge de douze ans. La séparation après les six premiers mois a fait tomber la proportion des enfants qui deviennent lépreux à 20 pour 100.

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On cherche actuellement à perfectionner l’allaitement artificiel, de façon à pouvoir écarter l’enfant de sa mère dès la naissance.

Les divertissements occupent une grande place dans la vie des lépreux de Culion : ils sont très amateurs de fêtes religieuses, de cortèges, de spectacles, de musique et de danses, du cinéma et de la T. S. F. Ils ont du goût pour les excursions, les pique-niques et le camping. Les fêtes, celle de Noël en particulier, sont l’occasion de grandes réjouissances.

Environ 7 à 800 lépreux débarquent à Culion chaque année. Ils sont d’abord mis en observation. Les malades atteints de paludisme, de dysenterie, d’ankylostomiase,

Fig. 237. — L’île Cébu (Philippines). F.xtrait du The Leonard Wood-Memorial, vol. 1, n°2, avril 1933

de syphilis sont dirigés sur l’hôpital où ils sont tout d’abord soignés de ces maladies. Quant aux lépreux valides, ils gagnent directement leurs quartiers.

Le traitement n’est pas à proprement parler imposé ; mais on met tout en œuvre pour qu’il soit accepté. Une fois par semaine, le lépreux reçoit une injection d’un produit chaulmoogrique.

Une léproserie modèle a été récemment ouverte dans l’île Cébu, qui est l’une des îles Philippines la plus éprouvée par la lèpre (fig. 237).

La nouvelle léproserie de Nagashima (Japon) peut être considérée comme un modèle du genre. Construite dans un site magnifique sur la Mer intérieure entre Sikokou et Rondo, elle se compose de quinze compartiments aménagés comme les maisons japonaises. L’un d’eux est réservé aux femmes et aux enfants légèrement atteints. Cet établissement sera en même temps un centre d’isolement, de traitement et d’éducation prophylactique antilépreux. Il recevra d’abord 500 lépreux, et plus tard jusqu’à 1.000. Il sera

complété par une colonie de lépreux « guéris » ou, tout au moins, bactériologiquement négatifs (1).

Les caractéristiques de cet établissement modèle sont les suivantes : village situé au milieu d'un vaste terrain planté d’arbres et sans enceinte ; routes bonnes et ombragées; jardins ; salles de réunion ; pavillon pour le réfectoire ; salles de malade s cont enant environ 20 lits ; habitations séparées pour les familles ; salle de traitement, salle d’opération, clinique dentaire, établissement de bains ; logement particulier pour les médecins ; pharmacie, etc.

En somme, un grand asile de lépreux comporte les parties essentielles suivantes : des locaux séparés pour le personnel sain (administratif et médical) ; — un refuge ou hospice pour mutilés et incurables ; — un hôpital pour les lépreux en période d’activité et encore influençables par le traitement ; — - un hôpital général pour le traitement des maladies concomitantes ou intercurrentes ; — une infirmerie pour les lépreux valides qui

peuvent suivre un traitement ambulatoire ; — des cliniques spéciales pour les localisations de la lèpre sur les yeux, le nez, la gorge et le larynx, etc. ; — des installations pour la balnéation et l’hydrothérapie, pour l’emploi des agents physiques : électrothérapie, radiothérapie, diathermie, rayons ultra-violets, électro-coagulation, cautérisation ignée ou chimique, application de neige carbonique, etc.; — des laboratoires de bactériologie et de chimie ; — les habitations des lépreux individuelles ou collectives, conformes au climat et aux coutumes du pays ; — des quartiers ou divisions séparés pour les célibataires hommes, pour les célibataires femmes, pour les ménages ; — un orphelinat ou pouponnière située en dehors de l’enceinte de l’asile, où seront admis les nouveau-nés issus de lépreux ; — un jardin-potager autour ou à proximité des habitations ; — de vastes terrains de culture ; — des troupeaux et une laiterie ; — de l’eau abondante et de bonne qualité.

Comme type d’asile pour lépreux dans les contrées où la lèpre n’est pas endémique, je citerai l’établissement de Carville, Etat de Louisiane, (fîg. 245).

Le nombre des lépreux qui sont dispersés sur le territoire des Etats-Unis est minime ; il est estimé à 400. Les étrangers peuvent être reconduits en dehors des frontières, à moins qu’ils n’aient cinq ans de résidence aux Etats-Unis (2). Le Gouvernement, pour prévenir

(1) Et. Burnet. Rapp. sur le voyage d’étude du Secrétaire de la Commission de la Lèpre, etc. Société des Nations. Genève, 1930.

(2) Quarantine Laws and Régulations of the United States, édition de juin 1920.

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la formation de foyers dans le voisinage de chacun des lépreux nationaux, a décidé de les grouper en un établissement unique. Depuis 1894, existait une léproserie à Carville (Loui-

Fig. 239. — Léproserie du Cu-Lao-Rong (Cochinchine). Le pont de la séparation.

siane) ; en 1917, le Congrès Fédéral vota un Act ouvrant un crédit de 250.000 dollars pour acquérir l’établissement de Carville et pour y installer une « Léproserie Fédérale ». Elle

Fig. 240. — Léproserie de Cu-Lao-Rong (Gochiruhine). Allée centrale des logements des lépreux.

reçut au début 172 pensionnaires. Depuis lors, leur nombre s’accrut progressivement : il était de 257 en 1927, de 293 en 1928, de 308 en 1930. Lors de son achèvement, rétablissement de Carville pourra recevoir 500 malades. Le plus grand nombre des lépreux in-

ternés proviennent de l'État de Louisiane : 90 en 1927 ; 104 en 1928 ; 103 en 1930. Parmi les étrangers, les Chinois, les Grecs, les Italiens, les Mexicains prédominent.

Les malades sont internés d’autorité ou sur leur demande. Le règlement est très strict : défense aux lépreux de franchir les limites de la léproserie qui est entourée d’une enceinte assez élevée pour qu’elle ne puisse pas être escaladée; défense est faite aux lépreux de sortir du quartier qui lui est assigné, et de pénétrer sans permission dans une autre division.

La libération sur parole des malades reconnus non contagieux est mise en pratique ; en 1927 : 2 ; en 1928:29 malades bénéficièrent de cette mesure. En vue d’obtenir sa sortie,

Leprozesie kampong Baroe

Maeùene

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Fig. 241. — Flan de Baroe,. village de lépreux, Madjene, île Celcbes.

IL. Kaiser, Geneeskundig Tijdschrift voor Nederlandsch-Indië, juillet 1930).

le malade doit être examiné bactériologiquement au moins une fois tous les douze mois. S’il est trouvé négatif, un comité de trois médecins fait un contrôle bactériologique approfondi. S’il juge le cas « arrested », le malade reste six mois en observation, laps de temps durant lequel il est examiné cliniquement et bactériologiquement une fois par mois. S'il n’y a pas de rechute, pendant cet espace de temps, il est éloigné des lépreux en période d’activité et, une année durant, il est examiné au moins une fois chaque mois. Si cette année se passe sans rechute, le comité des trois médecins experts peut déclarer l’intéressé : guéri, en période silencieuse, latente, ou sans danger pour la santé publique. Si, pendant la période d’observation, il survient une rechute, la libération sur parole ne peut pas être accordée l’année suivante. Sur les lépreux libérés, il est fait des recherches cliniques et bactériologiques au moins tous les six mois pendant trois ans.

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Fig. 242. — Baroe, village de lépreux, Madjene (île Célèbes) (L. Kaiser. Geneeskundig Tiischrift

voor Nederlandsch-Indië, juillet 1930).

Maisons à deux compartiments.

Fig. 243. — Léproserie de Chacachacare destinée à recevoir tous les lépreux de la Trinité et de Tabago, soit 7 à 800 malades. (H. C. de Souza-Araujo, IIIe Conl. Internat, de la lèpre, Strasbourg, 1923).

Quartier des Femmes.

sur

Les morts sont enterrés aux frais du gouvernement. Lorsque la famille réclame le corps, l’inhumation est à sa charge avec l’obligation de se conformer aux prescriptions le transport des cadavres de personnes atteintes de maladies contagieuses.

La léproserie de Carville se perfectionne et prend de l’extension chaque année. Le

confort est tel que les malades se sentent chez eux, aussi les évasions sont-elles rares. Toutes les dispositions sont prises pour assurer le bien-être des lépreux et pour leur procurer des distractions, pour faciliter et rendre efficace le traitement, pour rendre les examens de contrôle plus sûrs.

Les bâtiments consistent en deux divisions d’habitation collective, Tune pour les hommes et l’autre pour les femmes et un pavillon particulier contenant douze chambres.

La nourriture est abondante et soignée.

L’établissement est entouré de pâturages. Il existe une ferme modèle et une laiterie avec 80 vaches exemptes de tuberculose. Le sol est draîné pour détruire les moustiques. Le climat est subtropical, en sorte que les malades peuvent vivre toute l’année en plein air (1).

En France, le « Sanatorium » de Valbonne, entretenu par l’Association de Secours aux Victimes des Maladies Tropicales dont le siège est à Paris, et dirigé par le pasteur Ph.

occupe les bâtiments d’une abbaye de Chartreux fondée en 1203.

Entouré de prés, de terres labourables, de vignobles et de champs d’oliviers, Valbonne est au centre d’une forêt domaniale de 1.500 hectares. Il est situé à 10 kilomètres de Pont-Saint-Esprit (Gard) et distant de 4 kilomètres à vol d’oiseau de la localité la plus proche.

On sait quel est le plan uniforme d’une chartreuse. Chaque moine possédait une habitation particulière qui donnait sur un petit jardin et s’ouvrait sur le cloître. A Valbonne, sur le grand cloître de 360 mètres de tour s’ouvrent 22 maisonnettes (anciennes cellules des moines), composées d’un vestibule, de trois pièces spacieuses, d’un promenoir, et de w. c. ; à chacune d’elles est annexé un petit jardin particulier avec un puits. Une maisonnette loge un ménage ou deux amis. Chaque occupant a sa chambre, la troisième pièce sert de salle à manger, de bibliothèque et de lieu de repos. Les dépendances fournissent pour la table des lépreux du lait, des légumes et des fruits en abondance. Les médicaments

(1) Marshall, The Militari) Surgeon, vol. 53, oct. 1923, p. 313. — O. E. Denney, Public Health Reports, pour les anùées 1927, 1928, 1930.

Delord, ancienne

Fig. 244. — Ilot Saint-Louis où sont internés les lépreux du bagne. (D’après V. L. Labernadie) .

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qui ont donné le meilleur résultat sont l’hyrganol iodé ou gaïacolé et l’aïouni (huile de chaulmoogra additionnée d’huile comestible), administrés par voie buccale. Les malades encore valides vaquent aux soins du ménage ; certains d’entre eux cultivent avec amour leur jardinet et l’ont transformé en un parterre de fleurs.

Depuis le mois d’août 1929, 31 lépreux ont été admis au sanatorium ; six sont sortis après avoir été déclarés non contagieux. Deux sont morts de pneumonie. Plusieurs pensionnaires n’ont fait à Valbonne qu’un court séjour : ils peuvent en effet sortir dès qu’ils en manifestent l’intention. Actuellement (23 septembre 1932), le nombre des lépreux hébergés à Valbonne est de 18 (1).

Sanatoria Leproseria Nacional cle Foniilles (province d’Alicante) (2). —

Institution privée de bienfaisance subventionnée par l'État et les Députations, et dirigé par des P. P. Jésuites, ce Sanatorium, depuis le changement de régime politique, relève directement de la Direction générale de la Santé. 11 entre dans les vues du gouvernement de transformer

ce simple asile en un établissement ayant un caractère scientifique et social .

Ce Sanatorium est situé dans la province d’Alicante, près du port de Dénia, à 150 mètres d’altitude au-dessus du niveau de la Méditerranée. Le climat y est doux ; jamais la température ne descend à 0° centigrade, elle oscille en général entre 15 et 25°.

Le domaine est enclavé dans une région montagneuse, il a 79 hectares de superficie et est entouré d’un mur dont le développement est d’environ quatre kilomètres.

Le terrain compris dans l’enceinte

est planté en arbres fruitiers de Fig. 246. — La grande salle commune à St. Jorgens Hospital (Bergen). +outes sortes (orangers oliviers

caroubiers, figuiers, vignes, etc.).

Fig. 245. — Etablissement de Carville (Louisiane). (O. E. Dennay The Trained Nurse and Hospitals Review, juillet, 1930.)

Parterre faisant face au hall du’mess.

Il y a, en outre, un potager, des parterres de fleurs et une vaste forêldepins (fig 252 et 253).

Le sanatorium se compose de vingt bâtiments [pavillons pour les hommes et pavillons, pour les femmes, infirmeries distinctes pour les deux sexes, cuisines et réfectoires, lingeries, lavoirs, bains, bibliothèque, église, lieux de récréation, théâtre, etc.) ; moulin à huile, basse-

(1) Renseignements fournis par le pasteur Pu. Delord. -

(2) D’après une note manuscrite qui m’a été obligemment adressée par le Dr P. Montâmes, directeur de 1 établissement (27 nov. 1932).

Jeanselme. — La Lèpre.

cour, vacherie, écuries, garage, etc. ; pavillon pour le personnel non atteint de la lèpre. Une clinique et un laboratoire ont été récemment installés.

Les lépreux dont l’état général est bon travaillent, s’ils le désirent, quelques heures par jour,, — jamais plus de six, — ils choisissent le genre d’occupation qu’ils préfèrent et sont rétribués à raison de 30 à 40 cents 1 heure. Cette organisation permet aux malades de satisfaire leurs menus caprices ; elle olfre un avantage bien plus grand, celui de combattre 1 oisiveté qui pèse si lourdement sur cette catégorie de malades souvent séquestrés depuis de longues années. Au sanatorium, il y a, parmi les lépreux, des équipes de laboureurs, de jardiniers, de maçons, de peintres, de charpentiers, des ouvriers préposés au nettoyage, etc. Certains constituent un corps d’infirmiers et d’infirmières qui assistent les praticiens, aident les impotents, font le ménage des salles et exercent la sur-

Fig.

247. — Décroissance de la lèpre en Norvège de 185G à 1920 par une méthode mitigée. (H. P. Lie. — IIE Conf. Internat, de la lèpre, Strasbourg, 1929).

veillance. Ce sont aussi les malades qui confectionnent et entretiennent le linge, qui le lavent et se livrent à toutes autres besognes analogues. Ils s’acquittent de toutes ces taches avec autant de zèle que d’intelligence.

Le traitement par l’alépol est administré dans la lèpre maculeuse ; dans les autres formes, l’antiléprol est employé, ou bien le moogrol, le chaulmoograte d’éthyle, les côlobiases de chaulmoogra. La neige carbonique, le thermocautère, l’acide trichloracétique sont utilisés pour le traitement local.

Tous les lépreux, quels qu’ils soient, sont admis sans conditions. Autrefois, dit Montâmes, ils venaient contraints et forcés, escortés de gendarmes ; aujourd’hui ils accourent spontanément. Sous le régime des portes verrouillées et des sentinelles, ces malheureux s’évadaient. Maintenant que la porte est largement ouverte, jours et nuits, nul ne songe à s’enfuir.

Quelques lépreux, conseillés par leurs familles, ont réclamé leur exeat et, comme ils ne remplissaient pas les conditions requises pour l’obtenir, ils sont sortis d’autorité. Ces cas

PROPHYLAXIE

sont rares ; la plupart des malades se conforment aux prescriptions de la direction qui sont les suivantes. Les patients dont tous les examens bactériologiques (peau et mucus nasal) sont négatifs et dont la maladie ne se traduit pas aucun signe clinique d’activité

sont transférés dans un pavillon où ils séjournent six mois en traitement et. en observation. Après quoi, si le processus paraît arrêté, ils obtiennent la permission de quitter le sanatorium.

Le personnel médical se compose du directeur, de trois médecins-résidents, de 5 spécialistes. d’un pharmacien, de 5 praticiens et d’infirmiers en nombre indéterminé.

Le nombre actuel des malades est de 220 ; il pourra être plus grand, quand les travaux en cours d’exécution seront achevés.

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