H2C — CH(CH2)10 • C02H
Power a pareillement démontré que ces deux acides dévient fortement à droite le plan de polarisation. Parmi les huiles végétales, cette propriété ne s’observe d’après André
que dans l’huile de ricin et seulement à un beaucoup plus faible degré. Ce même auteur admet que l’activité optique de l’huile de chaulmoogra ne dépend pas exclusivement de sa teneur en acides chaulmoogrique et hydnocarpique. En effet, après avoir séparé l’huile de chaulmoogra en deux portions : solide et liquide, il a constaté que la fraction liquide peut dévier la lumière polarisée d’une façon très sensible, bien que les glycérides des deux acides gras soient contenus exclusivement dans la partie solide. Schlossberger, pour expliquer ces constatations, émet l’hypothèse qu’outre les deux acides gras connus, l’huile de chaulmoogra renferme des acides gras liquides dont on méconnaît l’existence.
Récemment, à Culion, des acides gras synthétiques ont été préparés ; ils seraient aussi actifs que les acides naturels et posséderaient l’avantage de se mieux diffuser dans les tissus. Perkins ne croit pas impossible qu’on parvienne à obtenir un produit fortement bactéricide, peu toxique et doué d’un grand pouvoir de pénétration dans les foyers morbides.
Perkins, Granville et O. Cruz ont fait l’étude physique et chimique d’un certain nombre d’ Huiles de chaulmoogra préparées avec des graines de Flacourtiacées ( Hydno carpus alcalae, H . antheminthica, H . Hutchinsonii, H. venenata, LI. wightiana, H. subfalcata, H. Woodii, Taraktogenos Kursii, Pangium edule, Gynocardia odorata). De cette étude, il résulte que l’huile de chaulmoogra vraie, provenant de Taraktogenos Kursii, est très voisine, au point de vue chimique, des huiles des différentes espèces d ' Hydnocarpus. Toutes ces huiles, à l’exception cV Hyclnocarpus alcalae, contiennent les acides gras non saturés caractéristiques, séparables par distillation fractionnée des éthers éthyliques. L’huile d' H. alcalae contient une très forte proportion d’acide chaulmoogrique, mais seulement peu ou pas du tout d’acide hydnocarpique. D’après les analyses, les huiles provenant des espèces d’hydnocarpus paraissent aussi utilisables dans le traitement de la lèpre que l’huile de chaulmoogra vraie retirée du Taraktogenos Kursii. Par contre, les huiles de Gynocardia odorata et de Pangium edule semblent dépourvues de toute vertu thérapeutique par défaut des acides gras non saturés caractéristiques.
D’après L. Rogers, les sels de l’acide hydnocarpique sont les plus actifs. L’acide hydnocarpique in vitro agit plus fortement sur les bacilles acido-résistants que l’acide chaulmoogrique. Les sels de soude, même en quantité minime, sont 300 fois plus toxiques pour les bacilles acido-résistants de la lèpre humaine, de la lèpre murine, de la tubercu-
Fig. 258. — Fruit d’Hydnocarpus, d’après le Dr Noël, de la Désirade (Antilles Françaises).
TRAITEMENT
lose aviaire que l’acide phénique et détruisent l’agent microbien, même à la dilution , d’un millionième (Sweeney).
Alors que tous les auteurs attribuent l’action des huiles et des préparations de chaulmoogra à la présence des acides chaulmoogrique et hydnocarpique contenus dans la pulpe, Stevenel déclare que «le principe actif de l’huile de chaulmoogra très soluble dans les corps gras provient exclusivement des téguments durs des graines dites de chaulmoogra » (1).
Des poisons contenus dans l’huile de chaulmoogra
L’huile brute renferme des substances toxiques qui peuvent causer de graves empoisonnements. Un centigramme d’huile de chaulmoogra provoque des crises cardiaques et tétaniques chez les grenouilles ; pareils accidents s’observent aussi chez les chiens (Lewin). La substance toxique isolée de l’huile brute tue le lézard de la même façon que le curare (Stévenel). Tout récemment Noël Bernard a signalé de nouveau la toxicité des acides libres de chaulmoogra pour le lapin.
Modes d’emploi de l’huile de chaulmoogra
Elle est administrée par la bouche ou injectée dans les muscles, sous la peau ou dans la peau.
En raison de son odeur et de son goût nauséeux, on la fait prendre dans du thé ou dans un peu de rhum. Dans les pays tempérés, l’huile figée durant la saison fraîche peut être enrobée dans du pain azyme ; il est préférable de la répartir dans des capsules kératinisées contenant chacune dix gouttes.
Le malade, à sa convenance, absorbe l’huile, soit à jeun, soit avant, pendant ou après les repas. On prescrit d’abord V gouttes matin et soir ; graduellement on augmente le nombre de gouttes données chaque jour jusqu’à C gouttes si la tolérance est parfaite, et l’on continue cette dose quotidienne tant qu’elle ne provoque pas de troubles digestifs (dégoût insurmontable, nausées, vomissements, constipation opiniâtre ou diarrhée). Certains sujets peuvent en absorber jusqu’à CC gouttes. De Azua a pu faire ingérer quotidiennement jusqu’à CCC gouttes d’huile. La dose de CD gouttes a pu être atteinte. Enfin Patron Espada (Mexique) aurait même réussi à faire absorber, ce qui est à peine croyable, 45 grammes par vingt-quatre heures, à condition de soumettre le malade au régime lacté exclusif (2). Dès que les premiers signes d’intolérance se manifestent, il faut suspendre l’emploi de l’huile par la bouche, quitte à le reprendre à dose progressive après quinze jours à un mois de repos.
L’huile de chaulmoogra, lavée à l'alcool, filtrée sur coton et stérilisée à 100°, peut être injectée dans les muscles fessiers. Je l’ai administrée par cette voie, à la dose de 5 centimètres cubes pendant plusieurs semaines. Tourtoulis (du Caire), Raynaud (d’Alger), A mar ai. ont eu aussi recours à ce mode d’introduction. Mais la persistance de nodosités douloureuses, alors même que l’huile a été déposée dans les muscles et n’a pas fusé dans le tissu cellulaire sous-cutané, ne permet pas d’employer ce procédé d’une façon courante. La
(1) Pharmacien Général Bloch, Cornm. consult. de la Lèpre au Min. des Colonies, 1932.
(2) Renseignement qui m’a été fourni oralement en 1892.
formule de Brocq et Pomaret : Eucalyptol = 30 grammes ; huile de chaulmoogra = 70 grammes, est moins irritante, cependant tôt ou tard elle provoque des plaques d’induration qui obligent à suspendre les injections. Quand j'injectais l’huile de chaulmoogra en nature (formule Brocq-Pomaret), avant l’emploi courant des éthers éthyliques, je
TRRAKTOGENQS KURZII ASTERIASTIGMA MACROCARP A
Fig. 259. — Graines diverses du groupe chaulmoogrique (Em. Perrot, Le Chaulmoogra ).
limitais la série à une dizaine d’injections de 5 centimètres cubes faites à cinq jours d’intervalle. Puis, pendant deux mois environ, l’huile était prise par la bouche de la façon précédemment indiquée ; au premier signe d’intolérance au traitement par voie buccale succédait une nouvelle série d’injections dans les muscles qui avaient recouvré leur souplesse.
TRAITEMENT
Grâce à ce mode de traitement alternant, la médication chaulmoogrique pouvait être poursuivie presque sans discontinuité. J’ai vu de fort longues trêves chez des lépreux qui s’astreignaient à suivre indéfiniment cette médication.
Afin de la rendre plus supportable, Muir emploie pour les injections l’huile purifiée d’Hydnocarpus wightiana additionnée de 4 pour 100 de créosote ; Wilson conseille l’huile stérile d ’Hydnocarpus anthelmenthica avec addition de 1 pour 100 de camphre.
Avant de pousser l’injection, il faut toujours s’assurer que l’extrémité de l’aiguille n’a pas pénétré dans la lumière d’un vaisseau.
Les injections intra-veineuses sont indolentes, mais elles exposent à l’embolie pulmonaire ; elles provoquent des quintes de toux par l’irritation des voies respiratoires, des vertiges et des syncopes par leur action sur les vaisseaux du cerveau. L’injection doit toujours être poussée lentement après avoir aspiré du sang dans la seringue et effectué son mélange intime avec le produit à injecter. Celui-ci doit être rendu très fluide.
Vahram, le premier, a injecté dans les veines de deux lépreux ce qu’il appelle une pseudo-suspension colloïdale d’huile de chaulmoogra (gomme arabique renfermant 0 gr. 00072 environ d’huile par centimètre cube). Il ne dépassait pas la dose de 2 centimètres cubes par injection et ne faisait pas à chacun de ses malades plus de 30 injections consécutives espacées de deux en deux jours, soit au total 0 gr. 0432 d’huile pure en 60 jours. Dès les premières piqûres, on constatait une amélioration notable.
Stevenel (1), en 1911, a utilisé à la Martinique une émulsion à 5 pour 150, d’abord de sérum physiologique, ultérieurement d’eau distillée. Elle était obtenue par addition d’une faible quantité de soude normale à l'huile, puis de l’eau ; la soude était ajoutée juste en quantité suffisante pour bleuir le papier de tournesol ; enfin on stérilisait à 110°. En effectuant cette préparation, Stevenel cherchait moins à neutraliser l’huile qu’à la réduire en globules dont la grosseur ne dépassait pas le volume d’un globule sanguin. Il faisait des injections de 5 centimètres cubes ou la donnait par la bouche, parfois même en lavement. Comme Vahram, Stevenel a obtenu dès les premières injections intraveineuses des résultats encourageants. Il a même observé in vitro une action dissolvante de l’émulsion sur l’endroit cireux des bacilles. Montel qui a récemment fait usage de ce produit, déclare en avoir obtenu de bons résultats. Lamoureux (1923) a obtenu de bons et rapides effets de ce produit, en particulier dans les formes aiguës ; le traitement doit être poursuivi pendant deux ans.
L’introduction de l’huile de chaulmoogra par la voie rectale n’a jamais donné aucun résultat.
Les onctions d’huile de chaulmoogra (Brousse et Vires ; Impey) peuvent amener des améliorations locales ; mais elles ne doivent pas être substituées au traitement général par la bouche ou par injection.
Complications survenant au cours du traitement par l’huile de chaulmoogra
On en a signalé un certain nombre. Rodriguez, en 1925 à Culion, pendant une période de six mois, a dû suspendre la médication chaulmoogrique dans 350 cas ; la complication qui nécessitait cette interruption de traitement était : dans la proportion de 45 pour 100, la tuberculose ; dans 18 pour 100, une néphrite chronique ; dans 15
(1) Blocii, Commission consultative de la lèpre au Ministère français des Colonies, Paris, 1932.
pour 100, une réaction lépreuse à rechute et prolongée ; dans 5 pour 100, une poussée de lèpre oculaire ; enfin dans 17 pour 100, d’autres complications.
Une réaction lépreuse comme conséquence du traitement chaulmoogrique est loin d’être rare. Certaines peuvent même être dangereuses. Une forte fièvre de réaction peut améliorer l’état du lépreux, mais aussi l’aggraver, surtout si la réaction est traînante et récidivante. Au cours de ces poussées fébriles peuvent se développer des foyers de tuberculose ou des lésions rénales. Pendant ces réactions, il peut être utile d’interrompre le traitement ou tout au moins de diminuer les doses de telle façon qu’elles n’exacerbent pas la fièvre. D’après Rodriguez, sur un total de 3.294 malades traités, 20 pour 100 ont eu, soit une, soit plusieurs réactions lépreuses. De ces cas, 30 pour 100 furent améliorés, 42 pour 100 restèrent stationnaires, 31 pour 100 furent aggravés, tandis que chez les autres lépreux qui n’eurent aucune réaction l’état s’améliora dans 45 pour 100 des cas, ne fut pas modilié dans 42 pour 100 et empira seulement dans 13 pour 100.
Les éthers éthyliques de chaulmoogra
Ils furent préparés pour la première fois, en 1905, par Power.
En 1908, à l’instigation de Engel, la fabrique chimique de Bayer, à Elberfeld, fit préparer par Hoffmann et Taub les éthers éthyliques de l’huile de chaulmoogra, produit qui est connu sous le nom d ’antiléprol. L’huile était saponifiée et débarrassée des substances malodorantes. Par éthérification, portant sur les éthers éthyliques inférieurs, et par distillation fut obtenue une préparation purifiée, neutre, presque incolore et d’odeur faible. Dreyer, et surtout Engel, ont fourni la preuve que ce produit est actif dans la lèpre.
A Honolulu, Dean et Wrenshall, au cours de recherches prolongées pendant plusieurs années, isolèrent par distillation fractionnée et plus tard par cristallisation systématique les acides gras et préparèrent leurs éthers éthyliques. Ils ont fait l’essai clinique de ces produits, soit isolés, soit mélangés, et ils ont constaté que les éthers éthyliques totaux offraient de multiples avantages : d’une part ils sont plus diffusibles dans l’organisme et doués d’une elficacité thérapeuthique plus grande ; d’autre part leur préparation est moins coûteuse et moins longue à effectuer (1).
Par diverses méthodes (séparation des acides gras par cristallisation dans l’alccol, séparation par l’acétate de baryum, distillation fractionnée des éthers éthyliques dans le vide), ces mêmes auteurs ont pu isoler les divers constituants des huiles de Tarciktogenos Kursii, Hydnocarpus Wightiana, H.cinthelminthica, H. çenenata, H. alcalae, Pangium edule et en déterminer les constantes physiques et chimiques (point de fusion, poids spécifique, pouvoir rotatoire, indice d’iode, etc.) (2).
Au sujet de la préparation des éthers, mention doit être faite des travaux d’ALExis et Menaut et de ceux de Guichard. Au lieu d’effectuer leur préparation sur l’huile obtenue par expression, qui ne représente en somme qu’un extrait incomplet de la graine, ils ont essayé d’obtenir la totalité de ses principes. Il ne pouvait être question, en raison des grosses quantités à traiter, d’extraire la totalité de l’huile par un dissolvant. Aussi, Alexis et Menaut décidèrent-ils de passer, non par l’huile, mais par les savons. Utili-
(1) Déjà les travaux antérieurs de Sudhamoy Ghosh, de Calcutta (1916) justifiaient l’emploi du produit total Car, après distillation des acides gras de l’huile de chaulmoogra, il était parvenu à préparer des sels sodiques de ces acides que L. Rogers considérait comme très actifs.
(2) Arthur L. Dean et Richard Wrenshall. Fractionatioq of Chaulmoogra Oil, Journal of the American Chemical Society, vol. XLII, déc, 1920, pp, 2627-2645,
TRAITEMENT
sant en partie le procédé de Pen, ils torréfiaient légèrement les graines, les broyaient et effectuaient directement la saponification sur la masse obtenue par la soude en solution alcoolique.
Ils obtinrent ainsi des savons totaux de Krabao ainsi que des éthers totaux auxquels ils donnèrent le nom de kraboate de soude, de kraboate d’éthyle. Guichard, jugeant ce procédé onéreux, saponifiait par un lait de chaux, séparait les acides gras et, au lieu d’éthérifïer à chaud par l’alcool et l’acide chlorhydrique, effectuait l’opération à froid en présence d’acide sulfurique. Il put ainsi, en 1927-1928, mettre à la disposition du Service de Santé français une forte quantité d’éthers et d’acides gras (1).
D’après la nouvelle pharmacopée des Etats-Unis, les éthers éthyliques doivent avoir les propriétés suivantes : être fluides, limpides, de coloration jaune claire, d’odeur légèrement fruitée, insolubles dans l’eau, mais solubles dans l’alcool, le chloroforme et l’éther.
Mode d’emploi des éthers éthyliques associés. — Les injections intra-musculaires d’éthers éthyliques se font à dose progressive : commencer par 0,5 cm3, augmenter lentement et graduellement jusqu’à 3 à 6 centimètres cubes environ. Faire l’injection une fois par semaine. Après 12 à 16 injections, repos de 4 à 7 semaines. Faire ensuite une nouvelle série d’injections à dose plus forte. Dans les cas rebelles, elle a pu être portée jusqu’à 16 centimètres cubes. A Culion, Lara, De Yera et Eubanas font ordinairement une injection sous-cutanée ou intra-musculaire de 0,5 ou 1,0 cm3, une fois par semaine, progressivement ils montent jusqu’à 4 à 5 centimètres cubes ; 10 centimètres cubes une fois ou 4 à 5 centimètres cubes deux fois par semaine donnent des troubles trop intenses : perte de poids, inappétence, vomissement, faiblesse générale, oppression, coliques, forte réaction, œdème et albuminurie. Muir donne d’abord 1 centimètre cube, fait prendre la température dont l’élévation doit être à peine appréciable ; si elle dépasse 37°7 et persiste plus de vingtquatre heures, il abaisse la dose. L. Rogers et Muir, dans chaque cas particulier, augmentent la dose en tenant compte de la susceptibilité individuelle, de l’aptitude du sujet à faire une réaction, enfin de l’infiltration causée par les injections.
Mc Donald conseille, pendant le traitement par injections d’éthers éthyliques, de faire ingérer trois fois par jour une capsule contenant 2,5 pour 100 d’iode. Quant à l'iodure, il pense que son usage est superflu. D’après Muir, la médication par les éthers éthyliques est renforcée par l’addition d’iode, de créosote, de thymol, etc. Actuellement l’emploi de l’iode est en général abandonné.
Durée du traitement. — L’amélioration obtenue est d’autant plus fréquente que la médication a été plus prolongée. Ainsi, à Culion, Wade a noté que cette amélioration n’est que de 26 pour 100 pour un traitement ne dépassant pas 3 mois. Pour un traitement de 8 mois, elle se produit dans 42 pour 100 des cas ; pour un traitement de 9 mois, elle atteint 74 pour 100 ; pour un traitement de 12 mois, 81 pour 100 ; pour un traitement de 15 mois, 93 pour 100. Genevray prolonge le traitement dans les cas guéris en apparence. Mc Donald n’a pas observé une seule rechute sur un ensemble de 78 cas qui avaient été traités durant quinze mois, quatre ans auparavant. Muir estime que la durée du traitement doit être subordonnée à la rapidité de rétrocession des symptômes. S’ils disparaissent lentement, la cure sera plus longue. Dans le deuxième stade de la maladie, où les bacilles sont en grand nombre et l’immunité faible, l’amélioration est plus longue à se manifester. Dans le troisième stade, le traitement sera continué jusqu’à disparition complète des symptômes ; toutefois, il y a des états définitifs qui ne peuvent pas être modifiés et si toutes les manifestations d’activité ont disparu, le traitement peut être suspendu.
Comme il a été dit précédemment, l’âge de la maladie joue un grand rôle dans la ré-
(1) Bloch, Commission consultative de la lèpre, Paris, 1932,
sistance au traitement. D’après Hasseltine, à Kalihi et à Molokaï, l’amélioration a été de 44 pour 100 pour une maladie datant de 6 mois ; de 18,5 pour 100 pour une maladie d'une année ; de 17 pour 100, pour une de 2 ans ; de 10,5 pour 100 pour une de 3 ans ; de 9 pour 100, pour une de 4 ans ; de 4 pour 100, pour une de 5 ans ; de 1 pour 100, pour une de 8 ans ; de 3 pour 100, pour une de 10 ans. Au-dessus de 10 ans de maladie, l’amélioration ne s’observait que dans la proportion de 0,5 pour 100 des cas.
Habituellement les injections d’éthers éthyliques ne produisent pas d’infiltration notable des tissus quand l'injection est déposée en plein muscle. Sur de nombreux malades, auxquels j’ai fait des injections de 2 cm3 d’hyrganol additionné de 5 pour 100 de gaïacol, — et cela presque sans interruption pendant des années, à raison de trois injections par semaine — , les masses musculaires ont conservé indéfiniment leur souplesse et les patients n’éprouvaient aucune soulïrance.
Les éthers éthyliques peuvent être introduits dans l’organisme par voie intra-veineuse, en prenant toutes les précautions d’usage.
Résultats du traitement par les éthers éthyliques. — Il est certain que leur emploi, courant aujourd’hui, a modifié l’opinion de beaucoup de léprologues qui niaient l’action thérapeutique de l’huile de chaulmoogra. Les statistiques émanant de Molokaï (Hollman, Mc Donald, Hasseltine), de Culion (Wade, C. Nicolas et E. Rixas-Pineda, Rodriguez) ont beaucoup fait pour amener ce revirement. Puis des résultats aussi favorables furent enregistrés partout, à la Havane, en Argentine, en Colombie, au Brésil, dans les colonies françaises, notamment en Nouvelle-Calédonie (Genevray, Noc et Javelly).
Ce qui prouve la confiance des léprologues américains dans l’efficacité des éthers éthyliques, c’est la mise en liberté sur parole de nombreux lépreux traités par ce médicament et rendus bactériologiquement négatifs. Cette pratique, inaugurée aux îles Hawaï et aux Philippines, a donné de bons résultats malgré un certain nombre de récidives (voir Prophylaxie, p. 614 et suiv.). Actuellement, elle est suivie dans tous les centres d’isolement bien organisés et possédant les moyens de contrôle indispensables. Une autre preuve de la foi des médecins en l’action de l’huile de chaulmoogra et de ses dérivés, ce sont les immenses plantations de Taraktogenos et d’Hydnocarpées qui ont été faites dans différentes régionsdu globe, à la suite de la publication des résultats obtenus par l’emploi des éthers éthyliques.
Cependant certains léprologues font des réserves sur l’elhcacité des éthers éthyliques, tel H. P. Lie, tels aussi Travers qui, avec la préparation de Muir E. C. C. O. (éthyle-créosote-camphre-huile), n’a pas obtenu de « résultats encourageants », Huizenga qui estime la durée de l’expérience encore «trop courte pour qu’on puisse porter un jugement motivé» sur la valeur de cette médication, N. O. Wayson qui, à la suite de ses observations sur les lépreux d’Hawaï, se montre particulièrement réservé. Les léprologues japonais ne sont pas très satisfaits des Athylester. D’autres auteurs ne leur attribuent qu’un effet passager. Certains même les accusent d’être sans action ou d’aggraver l’état des malades (Harper, Bjarnhjedinsson, Aoki, etc.).
On a soutenu que les éthers devraient être de fabrication récente pour être actifs. Si cette assertion est exacte, elle pourait peut-être expliquer en partie les jugements contradictoires portés sur les éthers. Tandis que l’huile de chaulmoogra utilisée dans les différentes colonies françaises provient en grande partie de Pondichéry, les éthers doivent de préférence être fabriqués sur place, ce qui demande un outillage peu compliqué si l’on prépare des éthers non distillés.
TRAITEMENT
Traitement par injections intra=dermiques de préparations chaulmoogrique (1)
Depuis peu, ce procédé est devenu courant dans plusieurs grands centres de traitement, notamment aux Philippines et aux îles Hawaï. Les préparations injectées sont variables : on emploie de préférence les éthers éthyliques étendus d’huile d’olive à partie égale et additionnés de 4 à 5 pour 100 de créosote (Cochrane et Maxwell), ou de thymol (Kerr), mais aussi l’alépol, et des savons sodiques des acides gras. On a conseillé d’additionner la préparation d’iode pour modifier la pigmentation de la peau.
On injecte, une fois par semaine, au maximum 5 centimètres cubes en une séance et pas plus de 0,1 cm3 au même point d’une lésion. On doit, autant que possible, grouper les injections de telle sorte que l’élément traité soit complètement couvert de boules d’œdème. Si les nodules sont trop petits ou trop peu nombreux pour recevoir 5 centimètres cubes, le surplus est injecté dans les muscles. Avant de faire une nouvelle injection au même point on attendra que la réaction locale consécutive à la précédente intervention soit complètement dissipée. Muir n’injecte pas la préparation dans le foyer même, mais au-dessous, en répartissant le liquide de divers côtés de telle façon que l’élément soit uniformément et complètement infiltré.
Ce nouveau mode d’admininistration du traitement chaulmoogrique a été favorablement accueilli. La méthode « plancha » de Mercado, qui consiste à associer aux injections intra-musculaires des injections intra-dermiques, est supérieure au traitement par les injections intra-musculaires seules, disent Lara, De Vera et Eubanas. D’après De Vera, l’injection in situ est un complément important de la thérapeutique de la lèpre.
L’indication majeure des injections intra-dermiques est la rechute lorsqu’elle survient chez des sujets qui, bien que rendus négatifs par le traitement chaulmoogrique, ne l’avaient pourtant pas suspendu. Les tubercules jeunes, et même anciens, se résorbent en quelques semaines par cette méthode.
En somme, les injections intra-dermiques ont pour effet : de produire un certain degré d’irritation des éléments, ce qui favorise leur résorption, et de mettre le médicament en contact immédiat avec les bacilles contenus dans le foyer infectieux. Cette médication est donc à deux fins.
A ces avantages qui sont incontestables, il faut opposer, comme contre-parties, les inconvénients qu’elle présente, dont les principaux sont la longueur de chaque séance de traitement, le surcroît de travail qu’elle impose au personnel médical, enfin et surtout les souffrances qu’elle fait endurer aux lépreux.
Savons préparés avec les acides gras
L. Rogers paraît avoir été le premier à utiliser l’hydnocarpate de soude, savon pouvant être injecté dans les veines. Il faisait une solution à 3 pour 100 dans du sérum physiologique additionnée de 0,50 pour 100 d’acide phénique ; puis, il la répartissait en ampoules
(1) Joum. oj the Philippine Medical Association, sept. 1929. — Et. Burnet, Rapp. sur la Conf. de Manille, Rev. d’Hyg., Paris, juin, 1932. — Leprosy Reoiew, juill. 1931 etc.
de 7 centimètres cubes qui étaient stérilisées. Il espérait obtenir, par l’introduction directe du médicament dans le sang, une action plus prompte et plus énergique. Par un traitement de 3 mois ou plus, il constatait la disparition complète des manifestations morbides dans 25 pour 100 de cas si la maladie durait depuis 3 à 5 ans, dans 50 pour 100 si elle datait de moins de 3 ans. Ces succès furent confirmés d’autre part ; mais ce mode d’introduction avait l’inconvénient de causer très facilement des thromboses. Lara, De Ver a et Eubanas, à Culion, ont fait usage d’une solution d’hydnocarpate de souue pure à 1 pour 100, injectée deux fois par semaine dans les veines à la dose de 1 à 30 centimètres cubes sur 7 malades qui reçurent de 21 à 46 injections ; chez deux d’entre eux, elles durent être rapidement suspendues pour cause de thromboses veineuses ; chez les autres la lèpre évoluait d’une façon modérée ; les manifestations étaient surtout cutanées et il n’y avait aucune complication. Après 6 mois de traitement, aucun de ces cas n’était modifié, amélioré, ni empiré. La solution à 1 pour 100 était moins thrombosante que celle à 3 pour 100 employée par Rogers. Des recherches comparatives entre le traitement par injection intra-veineuse de sels de soude et le traitement par injections intra-musculaires d’éthers éthyliques furent poursuivies pendant une année ; elles furent suspendues parce que les éthers étaient plus efficaces et que les sels de soude causaient trop de thromboses.
Muir fit la remarque qu’une solution à 2 pour 100 n’irritait pas la paroi veineuse si, avant de pousser l’injection, ou remplit la seringue de sang. Il déclare que ce traitement est plus efficace que l’huile pure ou les éthers éthyliques seulement.
Les nouvelles formules de Rogers sont connues dans le commerce sous le nom d’Alepol-, c’est un sel de soude des acides gras réunis de l’huile d’hydnocarpus ayant les points de fusion les plus bas, parce qu’ils thrombosent peu les veines. Ces préparations ont l’avantage de pouvoir être livrées sous forme de poudre, d’être relativement bon marché et presque indolores si, comme l’indique Cochrane, Ton additionne falepol d’une solution d’acide phénique à 0,5 pour 100 au lieu de dissoudre l’acide phénique directement dans l’alepol. D’après Muir, on peut obtenir par fractionnement de H. wightiana, de H. anthelmenthica et H. alpina, des sels sodiques peu thrombosants ; il emploie une solution à 2 pour 100 dont il donne des doses ne dépassant pas 8 centimètres cubes.
Alexis et Menaut ont préparé des sels de soude des acides gras (kraboates de soude neutres) qui se prêtent à la confection d’élixirs agréables au goût et destinés aux lépreux qui ne peuvent pas bénéficier des injections intramusculaires.
Peirier a donné récemment la technique pour obtenir un soluté de chaulmoograte de soude injectable. Il faut observer que : chaulmoograte de soude ne veut pas dire combinaison de l’acide chaulmoogrique avec de la soude, mais de tous les acides de l’huile de chaulmoogra. La préparation de Peirier, utilisée par Raymond, tant en injections intramusculaires qu’intraveineuses, a été fort bien tolérée à la dose de 0 gr. 60 de savon par semaine. Elle n’a causé ni douleur, ni rougeur, ni empâtement et a produit la cicatrisation rapide d’ulcères, de maux perforants ; bref, elle a été suivie de signes de régression aussi évidents que ceux qu’on obtient par les médications réputées les plus actives (1).
Noël Rernard, directeur de l’Institut Pasteur de Saïgon, emploie des comprimés d’un savon total neutre qui sont très bien tolérés à des doses supérieures à celles qui sont couramment en usage. Ils auraient déjà donné d’excellents résultats (2).
Cette médication est fort en faveur parmi les indigènes. Très régulièrement, tous les huit jours, les malades se rendent au dispensaire où ils reçoivent le nombre de comprimés nécessaires au traitement de la semaine.
(1) Los indications concernant l’emploi des sels sodiques dans les colonies françaises sont empruntées à Bloch, Commission consultative de la Lèpre, Paris, 1932.
(2) Noël Bernard, Commission consultative de la Lèpre au Ministère des Colonies, Paris, 1932,
TRAITEMENT
Technique de la préparation des comprimés de savon et dose quotidienne prescrite. —
L’amande de la graine est broyée et réduite en pulpe. Celle-ci est traitée par l’alcool méthylique ou éthylique ou par l’acétone, largement neutralisée avec du carbonate de chaux jusqu’à ce que l’alcool ou l’acétone, ne laisse plus de résidu. La pulpe imbibée d’alcool est passée à la presse. L’extraction est facile et donne une huile peu colorée qui se sépare du solvant par décantation.
L’huile filtrée obtenue est stable, ne s’acidifie pas et offre une composition sensiblement fixe. Le savon répond à la formule suivante :
Huile de Chaulmoogra filtrée . 25 kgs 800
Solution (le soude à 37°B . 13 » 380
230 kilogrammes d’huile donnent environ 319 kilogrammes de savon qui contient 80,9 pour 100 d’acides gras. Ce savon est râpé, séché au soleil, puis pulvérisé et transformé en comprimés.
Au début, on donne 2 à 4 comprimés par jour. Il est possible de faire ingérer progressivement aux malades de 15 à 16 comprimés, ce qui fait une dose quotidienne de 3 grammes d’acides gras du groupe chaulmoogrique.
Beaucoup de lépreux indigènes hésitent à se rendre au dispensaire parce qu’ils redoutent les injections intramusculaires. Les comprimés constituent par contre un moyen excellent de dépistage des malades clandestins. L’importance prophylactique de ce procédé ne le cède peut-être pas à sa valeur thérapeutique.
Conditions nécessaires pour que le traitement puisse manifester son action Résultats généraux de la médication chaulmoogrique
Tout récemment, Et. Burnet pouvait écrire : « Quelle que soit la forme du traitement par le chaulmoogra, toutes les discussions sont dominées par la grave objection formulée à Honolulu : « Il n’existe pas de preuves que le traitement général et diététique plus le chaulmoogra donne davantage de résultats que le traitement général et diététique seul. Nous n’avons pas de démonstration péremptoire de l’efficacité du chaulmoogra comme tel (1) », Il est difficile, en effet, d’apprécier sa valeur. D’abord, parce que la lèpre en 1 absence de toute médication peut se stabiliser ou même régresser. Aussi une conclusion ferme ne peut être émise à ce sujet que si un nombre important de lépreux sont soumis au traitement de façon à éliminer les causes d’erreur résultant des rémissions spontanées. D autre part, les améliorations observées au cours du traitement par l’huile de chaulmoogra peuvent tenir à d’autres facteurs thérapeutiques, tels que l’hygiène, le régime diététique ou la guérison des maladies concomitantes. Par contre, l’inactivité de l’huile peut être attribuée, dans certains cas, à des contrefaçons, mal façons ou falsifications. On a dit récemment que la date de la préparation du produit aurait sur son action thérapeutique un certaine importance. Laffitte croit que les graines s’altèrent et qu’il est nécessaire d extraire
(1) Et. Burnet, Rapp. sur le voyage d’études, etc., Soc. des Nat., Genève, 1930.
l’huile dans les deux mois de la récolte. C’est un point à vérifier par la détermination des constantes physico-chimiques et par l’action thérapeutique de l’huile.
Pour toutes les raisons que je viens d énoncer, la lèpre a été longtemps considérée comme au-dessus des ressources de l’art. « Nous ne pouvons en aucune façon, disait A. Hansen, contribuer à la guérison de la lèpre ; elle n’est curable que dans un nombre infime de cas, et alors la guérison est spontanée ». Le passage de la forme tubéreuse à la forme nerveuse était même considéré, il y a quelque dix ans, comme une terminaison favorable.
Pour juger la valeur du traitement par l’huile de chaulmoogra, il importe de l’appliquer correctement. Le donner aux faméliques et aux surmenés, aux tuberculeux, aux albuminuriques ou aux sujets épuisés par l’anémie qui est la conséquence de l’ankylostomiase, c’est aller au-devant d’un échec certain. Une autre condition qui, pour n’être pas absolument nécessaire, a le meilleur effet sur la médication, c’est que celle-ci soit entreprise à une période peu avancée de l’évolution morbide. Déplus, elle doit être énergique et poursuivie encore pendant un à deux ans après la disparition des bacilles. Le succès est à ce prix. L’opinion des médecins de l'Inde, des colonies de Molokaï et de Culion concordent à cet égard.
Au stade précoce de l’infection, une régression lente des symptômes dénote une faible capacité de résistance chez le sujet, ou bien elle doit faire soupçonner une maladie latente qu’il faut rechercher et guérir avant de continuer le traitement.
La dose du remède, dit Rodriguez, en se basant sur les résultats de sa pratique à Culion, doit être fixée en considération de l’âge du sujet, de l’état général, de la forme et de la période de la maladie, de la coexistence d’autres affections. Sur l'effet favorable ou défavorable des réactions, les avis sont partagés. On a cru tout d’abord que les plus hautes doses étaient les meilleures ; actuellement on admet en général qu’il faut commencer par des doses faibles et les augmenter progressivement de façon à ne pas provoquer des réactions lépreuses fortes qui peuvent favoriser la dissémination de nouveaux foyers bacillaires
Lara (Culion) estime que les réactions ne sont pas nécessaires. En effet, sur 528 malades devenus bactériologiquement négatifs par l’emploi de l’huile ou de ses dérivés, 90 pour 100 n’avaient eu aucune réaction, et celle-ci quand elle a eu lieu fut défavorable dans la plupart des cas. Muir juge au contraire que les réactions modérées produisent une amélioration progressive. Celles-ci d’ailleurs peuvent être si légères qu’elles ne se traduisent par aucun symptôme objectif ou subjectif et par aucune ascension thermique. Si les progrès de la régression s’arrêtent, le traitement sera suspendu pendant une semaine ou plus longtemps. Après quoi, l’huile sera donnée à la même dose ou à dose plus élevée ; si l’on n’obtient pas une réaction légère, on changera de préparation.
En somme, il faut procéder par tâtonnement, une dose uniforme ne doit pas être prescrite à toute une catégorie de lépreux de même type et parvenus à la même période ; la dose doit être individuelle.
Le sexe du sujet n’est pas sans influence sur les effets du traitement. D’après Lara les améliorations obtenues seraient moindres chez la femme vers 30 ans, période d’acmé de l’activité sexuelle, et vers 50 ans, période de la ménopause.
L’âge est un facteur dont le rôle est admis par tous. Les enfants supportent en général de très hautes doses. Jusqu’à 10 ans, ils sont très sensibles au traitement. Les adultes, ayant plus de 30 ans, sont moitié moins influençables par l’huile de chaulmoogra que les sujets qui sont au-dessous de cet âge. Les cas les plus défavorables concernent les vieillards.
Relativement aux formes, les nerveuses et celles qui ne sont que faiblement systématisées tolèrent sans danger de hautes doses et le traitement les améliore. Dans les formes nettement systématisées, au contraire, la régression est moins certaine et l’accroisse-
TRAITEMENT
ment des doses provoque des réactions sévères. Aussi, d’après Lara (Culion) et Hasseltine (Hawaï), la lèpre nerveuse obéit beaucoup mieux à l’huile de chaulmoogra et à ses dérivés que la lèpre nodulaire ou mixte. Le traitement accélère la marche régressive des formes atténuées qui spontanément tendent à la guérison.
Voici quelques statistiques ou opinions sur les résultats d’ensemble obtenus par l’emploi de l’huile de chaulmoogra.
Heiser, en s’appuyant sur les observations faites en Extrême-Orient (Philippines, Hawaï et Japon), pense que, dans un quart des cas, l’huile de chaulmoogra et ses dérivés transforment la lèpre ouverte en forme fermée et rendent les malades bactériologiquement négatifs.
Wade et Lara (Culion) établissent que, sur 6.000 cas, 800 après traitement sont en période silencieuse ou pratiquement guéris.
L. Rogers, après examen de 7.500 cas traités aux Philippines, à Hawaï, dans l’Inde britannique, au Japon, au Siam, en Corée et en Nouvelle-Calédonie, conclut que le traitement est suivi de succès s’il est bien dirigé, s’il est adapté à chaque sujet et surtout s’il est institué de bonne heure.
Rodriguez (Culion) considère que le succès dépend de la durée du traitement, du triage des cas, de l’âge et du sexe des sujets, de l’ancienneté plus ou moins grande de la maladie, de l’état général des malades, des complications et enfin du médicament employé et de la dose prescrite.
M’Cants (Hawaï) pense que tous les cas récents et même les anciens peuvent être améliorés, puisqu’un tiers des cas sont libérés sur parole.
Hasseltine (Hawaï) émet un avis analogue.
Mitsuda (Japon) est convaincu que, si l’huile de chaulmoogra ne guérit pas radicalement la lèpre, elle a sur cette maladie l’influence la plus heureuse.
Les succès les plus durables que j’ai obtenus, je les dois à la prise par la bouche de l’huile à haute dose et battue dans du lait. Pour entretenir la tolérance, il importe de soumettre les malades au régime lacté exclusif ; malheureusement beaucoup d'entre eux, se croyant guéris, cessent le traitement ou sont obligés de le suspendre à cause d'une répugnance invincible ou de troubles gastro-intestinaux. Or l’absorption d’huile doit être continuée presque indéfiniment et sans arrêts notables, sinon des retours offensifs de l’infection assoupie sont à craindre. Témoin, ce lépreux que E. Gaucher considérait comme guéri par l’huile de chaulmoogra. Il le présenta comme tel à l’une de ses leçons de l'hôpital Saint-Louis. Mais, quelques années plus tard, le malade cessa le traitement et ne tarda pas à subir une violente rechute.
Adoptant la division établie par E. Muir, du processus lépreux en trois stades, L. M. Mo ntel (de Saigon) formule ainsi les indications du traitement chaulmoogrique à chacune des périodes de l’infection. Au premier stade où les bacilles se multiplient en petit nombre et ont un siège circonscrit et régional, l’infection doit être attaquée très énergiquement. Dans le second stade ou de réaction, les bacilles ont pullulé ; ils se sont généralisés et la bacillémie est fréquente ; les lésions affectent une forme floride ; il importe alors d’agir avec eirconpection au moyen d’injections intra-dermiques ou sous-dermiques, à petites doses et souvent renouvelées. Une stabilisation peut encore être escomptée, mais elle est plus rare qu’au premier stade. Enfin, au troisième où domine la régression, la médication peut être de nouveau et sans danger très énergique, mais dans les meilleures conditions l’amélioration obtenue ne sera que partielle (1).
(1) L. R. Montel. Les phases de la Lèpre. Leur importance dans l’appréciation des résultats du traitement chaulmoogrique. Rev. coloniale de Méd. et de dur., 15 janv. 1933.
Programme des expériences thérapeutiques à réaliser
On a même été jusqu'à nier l’efficacité de la médication chaulmoogrique. En effet, dans 8 à 10 pour 100 des cas de lèpre, l’évolution s’arrête spontanément; or, c’est précisément dans cette proportion que les libérés sur parole restent négatifs plusieurs années après leur libération. Pour être fixé sur la valeur thérapeutique du chaulmoogra, Wayson demande que l'on fasse deux groupes de malades aussi équivalents que possible et placés dans les mêmes conditions de régime et de traitement général, mais que l’un d’eux seulement soit soumis à la médication chaulmoogrique. Après un certain temps, on comparerait les résultats. Dennay, directeur du sanatorium de Carville (Etats-Unis), professe à peu près la même opinion que Wayson sur la médication chaulmoogrique.
A la demande de la Commission consultative de la lèpre, le ministre des Colonies a décidé d’instituer une série d’expériences thérapeutiques comparatives dans les formations sanitaires importantes, autrement dit dans celles qui comportent le traitement d’au moins 3 à 400 lépreux et qui ont à leur tête un médecin spécialisé dans l’étude de la lèpre.
Un certain nombre de lots homogènes seront constitués :
a) Les uns absorberont ou recevront en injections, soit l’huile extraite de Hydnocarpus anthelminthica ou krabao, soit l’huile extraite de Hydnocarpus Wightiana. Il y aura lieu d’établir des divisions, chacune de 30 malades, dans ces deux grandes catégories, suivant que ces huiles seront administrées telles qu’elles sont livrées ou après neutralisation, gaïacolées à 4 °/0 ou non gaïacolées, données en injection ou par la bouche.
b) D’autres séries, comportant un pareil nombre de malades, seront traitées parallèlement par les éthers éthyliques de ces huiles, distillés ou non distillés, gaïacolés à 4 % ou non gaïacolés.
c) Des groupes de lépreux recevront la médication chaulmoogrique sous forme de savon, en injections ou en comprimés.
d) Enfin des lots de malades pourront être soumis au traitement par les huiles totales obtenues par les dissolvants et par les éthers et savons qui en dérivent ; il y a, en effet, grand intérêt à comparer l’action de ces produits et celle des produits de même ordre provenant de l’expression.
Autant que possible, pour que ces expériences puissent être concluantes, les malades qui composeront ces différents lots devront appartenir à la même forme clinique, être parvenus au même stade de l’infection et offrir des lésions de même ordre et de même gravité. Pour qu’on puisse émettre une opinion motivée sur la formule thérapeutique la plus efficace et sur le meilleur mode d’administration de ce produit, le temps durant lequel chaque lot de malades sera maintenu à une médication uniforme ne saurait être inférieur à une année.
Mode de préparation de V huile de chaulmoogra et de ses dérivés
Les résultats ne pouvant être comparables que si les produits utilisés dans les expériences ont été préparés de la même façon, en suivant une méthode dont tous les détails sont en quelque sorte standardisés, la Commission de la lèpre, sur l’avis du pharmacien général Bloch, a formulé les prescriptions suivantes :
TRAITEMENT
1° Huile. — La neutralisation se fera, le cas échéant, de la manière suivante : Titrer l’acidité de l’huile, l’exprimer en acide oléique ; — Calculer le poids de l’acide contenu dans la totalité de l’huile à traiter : ce sera celui du carbonate de soude cristallisé à 10 H20 à employer, le peser, ajouter 1 /10e de son poids d’eau, chauffer à 40° pour le dissoudre ; — Verser la dissolution saline dans l’huile, chauffer à 40° en agitant énergiquement le mélange à plusieurs reprises ; — — Abandonner le tout au repos, ne décanter et filtrer qu’après refroidissement à 25-30° (1).
L’huile ainsi traitée doit être neutre et conserver très longtemps sa neutralité (2).
2° Ethers éthyliques non distillés. — Ils devront être préparés selon l’une des techniques indiquées à la Conférence de Manille (janvier 1931) (3).
3° Ethers distillés. — Ils seront demandés à la Métropole, s’ils ne peuvent pas être préparés dans la colonie d’après le procédé indiqué par la même Conférence.
4° Savons. — a) Comprimés suivant la formule de l’Institut Pasteur de Saigon : Mélanger à la température ordinaire (25 à 35°) 10 kilogrammes d’huile avec 5 kg. 200 de soude à 37° Baumé. Mélanger intimement par brassage ; la masse s’échauffe ; laisser refroidir ; râper à la grosse râpe de cuisine ; — sécher au soleil ou à 35-40° pendant un temps à déterminer une fois pour toutes pour ramener la teneur en eau à 6 % ; — pulvériser au mortier ; — faire des comprimés de 25 centigr. à l’aide de la poudre ci-dessus tamisée, qui se prête à la confection de comprimés sans addition d’aucun excipient.
(1) Si l’on ne disposait que de carbonate de soude sec, l’on emploierait pour la neutralisation 37 pour 100 du poids de l’acide oléique, dissous dans deux fois son poids d’eau.
(2) M. J. Guillebm m’a remis la note manuscrite suivante sur la préparation de l’huile d ’ Hydnocarpus anthelminlhica destinée au traitement de la lèpre en Cochinchine : Parmi les nombreuses Flacourtiacées dont les graines renferment des acides gras de la série chaulmoogrique (C”H2”402), seul V Hydnocarpus anthelminthica est pratiquement utilisé en Indochine.
Cette plante, abondante dans la forêt cambodgienne, fournit des graines à coque très dure, pesant de 1 ,80 à 2 grammes, qui se pressent au centre de la pulpe d’un fruit globuleux dont la taille varie de celle d’une petite orange à celle d’un pamplemousse. Le fruit doit être cueilli à maturité, soigneusement dépulpé ; les graines, séchées à l’obscurité ou à la lumière diffuse, peuvent être conservées, il suffit pour cela de les aérer de temps en temps par brassage. Cette dessiccation doit être soigneusement surveillée car elle influe sur la qualité de l’huile. Trop brutale, elle provoque l’éclatement de la coque, l’amande des graines ainsi fissurées est rapidement détruite par les agents d’altération (microorganismes, champignons, humidité).
La dessiccation est contrôlée par le dosage de l’humidité dans l’amande ; une bonne opération ne laisse pas plus de 5 pour 100 d’eau. L’humidité tolérée avant le passage à la presse ne devra pas dépasser 10 pour 100.
La matière grasse est extraite par expression de l’amande séparée de la coque. (La coque représente en moyenne 62,5 pour 100 du poids total de la graine convenablement séchée, l’amande 37,5 pour 100). La teneur en huile de l’amande est en rapport avec le degré de dessiccation. Les chiffres indiqués ci-dessus représentent des moyennes obtenues sur plusieurs centaines de kilos de graines :
Pour humidité de 30 pour 100, on trouve 43 pour 100 de matières grasses solubles éther
Pour humidité de 10 pour 100, on trouve 55 pour 100 de matières grasses solubles éther
Pour humidité (le 5 pour 100, on trouve 69 pour 100 de matières grasses solubles éther
Le rendement théorique en huile est de 17 à 18 pour 100 de la graine totale. Ce rendement est difficilement atteint
par l’expression à froid, que l’on utilise les moulins à huile indigènes ou la presse hydraulique ; pratiquement il ne dépasse pas 12 pour 100. A chaud (expression à la vapeur par presse hydraulique) il est sensiblement amélioré au détriment de l’aspect de l’huile qui, de jaune ambrée, devient rouge brunâtre, tout en conservant son activité antilépreuse.
L’extraction par un solvant approprié constituerait sans doute le traitement de choix.
L’huile obtenue renferme, outre les glycérides des acides de la série chaulmoogrique, tous les lipides présents dans les graines (stérol, lécithines). Elle présente un indice d’acidité variable avec l’état de conservation des graines et le mode d’extraction 5 à 30 pour 100.
Cette acidité libre croît avec le vieillissement de l’huile. Il est à souhaiter que les huiles fraîchement extraites soient stabilisées par une neutralisation préalable, facile à réaliser par saturation de l’acidité libre par le carbonate de soude. Le savon provenant de la réaction peut être récupéré. L’huile ainsi traitée conserve les propriétés de l’huile acide totale d’origine, et garde une composition physico-chimique sensiblement constante. Elle est moins toxique, mieux tolérée par le malade qu’elle soit introduite par la bouche ou par les voies sous-cutanée ou intramusculaire.
(3) E. Burnet, Rapp. de la Conf. de Manille..., Rev. d’Hyg., juin 1932, p. 475. — Cf. Annales de Médecine et de Pharmacie Coloniales, fasc. 4, 1931.
Jeanselme. — - La Lèpre.
La composition des comprimés obtenus est la suivante : H20, 5,80 à 6 %. Acides gras : ) %. Alcali total : en Na, 0,10,1 %.
b) Solution pour injections intra-veineuses : Utiliser la technique donnée par Peirier (1).
Emploi de divers autres huiles ou baumes
Déjà E. Vidal, médecin de l'hôpital Saint-Louis, prescrivait à l’intérieur le baume cle Gurjum ( Dipterocarpus laevis,D. tuberatus, D. trinervus). Il produit souvent de l’irritation des reins et de l’intestin.
Dès 1859, on faisait usage de Y huile de Kanti. On la donnait dans du lait ou tout autre liquide chaud. Mais on l’employait de préférence en onctions étendues sur tout le corps ou limitées à la muqueuse nasale.
L’huile de Cajeput dont le principe actif est l'eucalyptol, a été pareillement conseillée.
L’huile de Carpotroche brasiliensis est employée dans le traitement de la lèpre sous la forme de « Karpotran ». Ce médicament contient les sels de cuivre des acides gras de cette huile à l’état colloïdal en milieu aqueux (c’est un physiohydrosol de carpotrochate cuprique). Le malade reçoit d’abord, 5 injections intra-musculaires de 2 centimètres cubes à raison d’une tous les deux jours ; puis, à même intervalle, 5 injections intraveineuses de 2 centimètres cubes, ensuite 5 injections intra-veineuses de 5 centimètres cubes faites tous les cinq jours, et finalement une injection de 10 centimètres cubes dans les veines une fois par semaine. Généralement le karpotran ne provoque aucune réaction locale focale ou générale.
En Afrique, des recherches sur les propriétés thérapeutiques de Oncoba echinata ou Gorli et de divers Ccdoncobas sont en cours d’exécution.
Récemment De Vera, à Culion, a fait des expériences cliniques avec diverses huiles végétales et animales : Huile de foie de morue , H. de soja, H. d’olive, Huile de coco, à divers degrés de saturation et avec leurs éthers éthyliques. Ces produits étaient injectés dans les muscles à la dose initiale de 0,005 mmg. à 0,01 ctg. ; elle était augmentée jusqu’à ce que l’injection devienne douloureuse. Ces produits furent inégalement actifs ; les groupes saturés ne donnaient que de faibles améliorations. Moins les huiles étaient saturées, meilleure était leur action. Les éthers éthyliques agirent mieux que les huiles.
L. Rogers a injecté, dans les veines et dans les muscles, l’huile de soja en solution à 3 pour 100.
La conférence de Manille a été d’avis qu’il y avait lieu d’essayer l’huile ( dilo oil ) de Calophyllum bingator dans la réaction lépreuse.
Adjonction de Viodure de potassium au traitement chaulmoogrique
L’emploi des iodures dans la lèpre est encore très discuté. Les uns les considèrent comme utiles ou mêmes indispensables. D’autres les tiennent pour nocifs et proscrivent leur usage. Certains enfin pensent qu’ils peuvent être dangereux à certaines phases et salutaires dans d’autres. L’iodure de potassium chez les hanséniens doit donc être manié avec la plus grande prudence.
(1) Peirieb. Ann. de Aléd. et de Pharmacie Coloniales, fasc. 4, 1931.
TRAITEMENT
Le but qu’on se propose en l’administrant est d’amener la rupture des cellules lépreuses, de désagréger l’enveloppe des bacilles. L’iodure mobilise les bacilles, mais il détruirait les bacilles mobilisés si son emploi était prolongé.
Je ne puis mieux faire que reproduire presque textuellement le chapitre que Muir, l’un des protagonistes du traitement de la lèpre par l’iodure de potassium, consacre à ce médicament (1).
L’ingestion d’iodure a pour effet de produire une série de phénomènes connus sous le nom de réaction lépreuse, ce sont :
1° La turgescence des lésions existantes. — Des lésions cutanées affaissées ou à peine perceptibles deviennent érythémateuses et turgescentes ; les troncs nerveux, sièges de localisations lépreuses, se tuméfient et sont douloureux au palper ; les glandes lymphatiques sont hypertrophiées et ssnsibles à la pression ; fréquemment, les lésions testiculaires antérieures se réveillent ; la rhinite s’exacerbe ; les algies osseuses et articulaires des membres peuvent causer de grandes souffrances. En somme, tous les foyers bacillaires, quel que soit leur siège, peuvent entrer en recrudescence.
2° La bacillémie. — Quelques-uns des bacilles libérés peuvent pénétrer dans le système circulatoire.
3° La formation de nouveaux nodules. — Ils résultent d’embolies bacillaires détachées des anciens foyers et arrêtées dans les capillaires du derme. « Si cependant, ajoute Muir, le traitement est conduit suivant les règles conseillées, ces nodules ne sont pas permanents et disparaissent à nouveau en quelques jours ».
4° L’élévation de la température proportionnelle à l’intensité de la réaction. — Le
but est de causer par le traitement ioduré la désagrégation des lépromes et l’élimination des éléments rompus. La dose d’iodure prescrite doit donc être réglée sur l’intensité de la réaction (on évitera par conséquent les réactions excessives), et sur le pouvoir d’élimination des produits libérés. Au début du traitement, il est nécessaire de donner des petites doses et de les augmenter graduellement pour trouver le seuil de réaction. La dose initiale et le taux d’accroissement seront fixés en tenant compte de la gravité de l’infection et du seuil de réaction que l’expérience permet au médecin d’apprécier dans une certaine mesure.
Les règles suivantes peuvent être utilisées comme guide pour le dosage de l’iodure dans les différentes formes et périodes de la lèpre :
1° Dans les cas de lèpre nodulaire au second stade durant lequel les bacilles sont assez nombreux dans la peau, et au troisième stade pendant lequel l’infiltration bacillaire est dense, commencer par 5 centigr. par jour et augmenter la dose chaque jour de 5 centigr. jusqu’à ce qu’il se produise une réaction annoncée par une élévation de température au-dessus de 37°2, un gonflement et une rougeur des lésions cutanées ou une sensibilité accusée des troncs nerveux. Dans le cas de lèpre nerveuse primaire ou secondaire, de lèpre cutanée nodulaire au premier stade dans lequel les bacilles sont rares dans la peau, débuter par 0,25 centgr. par jour jusqu’à 1 gr. 50 ou jusqu’à réaction.
2° Quand la température s’abaisse au-dessous de 37°2 et que les signes de réaction ont disparu, continuer l’iodure en donnant la dose qui a produit la réaction. L’iodure devra maintenant être pris seulement une ou deux fois par semaine.
3° Quand une dose n’est pas suivie de réaction, donner la dose qui suit. Quand il y a fièvre ou gonflement, ne pas l’augmenter.
4° Le taux d’accroissement de la dose doit dépendre de l’intensité des réactions provo-
(1) E. Mum. La lèpre. Diagnostic. Traitement. Prévention. Trad. P. Hermant ; 1929, pp. 36-41.
quées. Dans quelques cas (formes nodulaires au 2e et 3e stade), la dose ne peut être élevée que très lentement, à raison de cinq centigrammes seulement à la fois. Dans la plupart des cas (forme nerveuse primaire, et nodulaire au premier stade), il est possible de doubler la dose chaque fois jusqu'à ce qu’une réaction se produise ; parfois aucune réaction ne se produit même avec la dose maxima de 15 grammes. Dans ces cas, l’augmentation peut être effectuée suivant le rythme suivant : 0 gr. 25 ; 0 gr. 50 ; 1 gramme ; 1 gr. 25 ; 1 gr. 50 ; administrés chaque jour en une dose ; puis, 3 grammes ; 4 gr. 50 ; 6 grammes ; 7 gr. 50 ; 9 grammes ; 10 gr. 50 ; 12 grammes ; 13 gr. 50 ; 15 grammes, donnés deux fois par semaine à trois ou quatre jours d’intervalle. Ces fortes doses peuvent être divisées en deux parties égales prises l'une au lever, l’autre au coucher. Jusqu à ce qu on ait acquis de V expérience, il est bon de procéder lentement dans les formes nodulaires au second et troisième stade et dans la forme nerveuse secondaire de façon à, éviter les réactions excessives. Dans les cas de forme nerveuse secondaire, les douleurs dans les troncs nerveux et dans les os des jambes et des bras peuvent être effroyables.
5° Quand les réactions durent plus de quarante-huit heures, ou lorsque le malade se sent plus affaibli après la réaction, l’iodure devra être donné une fois seulement par semaine ; dans le cas contraire, le donner deux fois par semaine.
6° Si le malade se sent encore fatigué, l’arrêt de l'iodure peut être prolongé occasionnellement, et on administre une préparation tonique au fer, à l’arsenic ou à la strychnine ; mais il importe de mener le traitement avec aussi peu d’interruption que le permettent l’intensité des réactions et les forces du malade.
7° L’iodure de potassium peut être prescrit sous forme d’une mixture, mais il est plus pratique tle la prescrire sous forme de comprimés de 1 gramme, 5 grammes, 10 grammes, suivant l’importance de la dose à prendre. Ces comprimés devront être dissous dans un grand verre d’eau. Plus grande sera la quantité d’eau, moindre sera le risque de production d’iodisme.
8° Entre 0 gr. 25 et 1 gr. 50, il y a quelquefois des symptômes d’iodisme ou même un rash iodique ; mais, en général, ces symptômes ne se produisent pas ou sont moins marqués quand la dose dépasse 1 gr. 50. D’après l’expérience de Muir, l’absorption de lait et de beurre semble diminuer l’iodisme.
9° La température du malade doit être relevée au moins quatre fois par jour quand cela est possible ; car ce renseignement est fort utile pour le choix de la dose à prescrire. Quand cela n’est pas possible, le traitement peut généralement être conduit d’une façon satisfaisante en utilisant, comme guide, l’aspect général du sujet, l’état des lésions de la pean et les symptômes présentés.
Les sujets de forme nodulaire au premier stade supportent souvent de fortes doses d’iodure qui ne provoquent qu’une légère élévation de température ou un gonflement transitoire des lésions; par contre, les sujets de forme nodulaire au second stade réagissent beaucoup plus violemment parce que le nombre des cellules lépreuses, prêtes à éclater, est beaucoup plus considérable. Dans le premier cas, on dit que le seuil de réaction est élevé, et dans le second qu’il est bas.
Quelquefois le seuil tombe si bas, que la réaction commence sans l’administration de l’iodure. Dans ces cas, on observe ce qu’on appelle « la fièvre lépreuse » qui peut survenir ou disparaître suivant que le seuil de réaction s’abaisse ou s’élève. Dans ces cas, cinq centigrammes seulement d’iodure peuvent provoquer une violente réaction. Parmi les causes qui abaissent le seuil de réaction, on peut mentionner la débilité, la toxémie gastro-intestinale, le manque d’exercice et la mollesse consécutive des muscles.
Quand la fièvre et la turgescence des lésions durent plus de trois jours, il faut faire une injection intra-veineuse de 0,02 centgr. de tartrate double d’antimoine et de potassium dans 2 centimètres cubes d’eau salée physiologique tous les deux jours et donner une potion tonique laxative au fer et à l’arsenic, jusqu’à disparition des phénomènes réactionnels. Cesser alors l’antimoine et reprendre l’iodure.
TRAITEMENT
S’il y a une réaction nerveuse douloureuse, 3 gouttes d’une solution de chlorhydrate d’adrénaline au millième dans 30 gouttes de sérum seront injectées par voie intramusculaire, et l’injection sera répétée après cinq minutes si la douleur n’a pas cédé à la première injection ; 0,20 centgr. de salicylate de soude, dissous dans 5 centimètres cubes de sérum physiologique et donnés en injection intra-veineuse, soulagent les douleurs osseuses et articulaires. L’infiltration sous-cutanée suivant le trajet d’un nerf douloureux de 10 centimètres cubes de sérum normal contenant 0,25 cm3 de solution de chlorhydrate d’adrénaline au millième et 0,50 centgr. de bicarbonate de soude atténuent souvent la douleur pour un temps considérable. L’injection ne doit pas être faite dans le nerf. Le sulfate d’éphédrine à la dose de 0,10 centgr., administré par la bouche est un médicament encore plus efficace contre les douleurs nerveuses de la lèpre.
Sous l’influence du traitement de la réaction, le seuil se relève graduellement, la réaction que cause l’iodure devient moins forte, dure seulement un à trois jours et cesse avec l’élimination du médicament. Il est ensuite possible d’augmenter progressivement la dose sans craindre une réaction prolongée.
L’épreuve de la sédimentation des globules rouges a été proposée comme moyen de contrôle de l’efficacité du traitement chaulmoogrique ou mixte (préparations chaulmoogriques et iodures), en raison des indications que cette épreuve fournit sur la désintégration du tissu lépreux et la résistance de l’organisme.
Malgré la haute autorité de Muir, je ne saurais conseiller la médication iodurée dans la lèpre ; car, si l’on mobilise les bacilles, on n’a jamais la certitude de les détruire.
Comment expliquer l'action des préparations chaulmoogriques ?
On ignore totalement pourquoi l’huile de chaulmoogra est efficace. Wayson, à Honolulu, n’a pas pu constater d’action lytique de ce remède sur le bacille de la lèpre. Il lui dénie tout caractère spécifique : comme le lait, ce serait un médicament de choc.
En l’absence de culture du bacille de LIansen, on s’est adressé, pour mettre en évidence l’action des produits chaumoogriques, aux bacilles de la tuberculose humaine et aviaire, au bacille-Thimothée, au Streptothrix de Deycke. Lindenberg et Pestana ont établi que les acides chaulmoogriques ont une action supérieure à l’acide pbénique sur les acido-résistants et que, sur les bacilles qui ne sont pas acido-résistants, son action est nulle ou faible ; ils attribuent celle-ci aux acides gras non saturés. Walker et Sweeney ont recherché l’influence de l’huile de chaulmoogra sur le bacille de la lèpre murine (B. de Stefansky) ; ils ont constaté que les sels de soude possèdent un pouvoir antiseptique et bactéricide très élevé à l’égard de ce bacille et que les sels de soucie des acides gras isolés agissent faiblement en comparaison des acides gras réunis, que les autres huiles non saturées, entre autres celles du lin ou l’huile de foie de morue, n’ont qu’un très faible pouvoir bactéricide.
Ces expériences, d’une façon générale, n’ont pas paru convaincantes. Pour Schlossberger, Klopstock et d’autres, un certain pouvoir bacillicide direct appartient à 1 huile de chaulmoogra, mais en outre celle-ci agit indirectement sur le bacille par le renforcement du pouvoir fermentescible. Lie pense que les cadavres des bacilles acido-résistants, par suite de leur dissolution, libèrent des endotoxines et que celles-ci provoquent une réaction antitoxique de l’organisme. Rogers estime que l’action de l’huile de chaulmoogra n’est pas spécifique, mais qu’elle est commune à toutes les graisses non saturées ;
de plus, il y aurait accroissement de la lipase dans le sang, celle-ci est fortement augmentée dans le sérum des cas traités.
Quel est celui des deux acides (chaulmoogrique ou hydnocarpique) qui ale plus d’action ? La question n’est pas tranchée. L’huile extraite des graines de Gorli ne contient que l'acide chaulmoogrique ; les recherches de IIasseltine (Honolulu), celles de Green (Kuala Lumpur) ont montré que l’action de cet acide seul est plus faible que celle des deux réunis.
Rogers et Muir admettent que la résorption du tissu lépreux causée par le traitement et la destruction des bacilles, peuvent entraîner l’introduction de toxines dans le sang d’où résulterait une sensibilisation susceptible de provoquer une réaction soudaine, parfois même une élévation thermique qui peut se prolonger pendant plusieurs mois.
Autres médicaments dont remploi a été préconisé
Arsénicaux. - — Dès que l’arséno et le novarsénobenzol furent entrés dans la pratique courante de la syphilis, les léprologues du monde entier en firent l’essai dans la lèpre avec des succès divers. D’autres préparations arsénicales, telles le silbersalvarsan, l’arrhénal, l’hectine, l’atoxyl, la tryparsamide (Culion), ont été aussi injectées aux lépreux. Mais c’est surtout l’éparséno, après les publications de Pomaret (Paris) et de Hasson (Alexandrie), qui a retenu l’attention.
Jamais je n’ai obtenu d’effets utiles des arsénicaux dans la lèpre, en particulier de l’arséno et du novarsénobenzol, de sulfarsénobenzol et de l’éparséno. Au surplus, l’emploi de médicaments qui peuvent provoquer des névrites ne me paraît pas indiqué dans une infection dont l’un des caractères essentiels est la lésion des nerfs périphériques. Bjarnhjedinsson (Reykjavik) a observé, à la suite d’injections d’hectine, des accidents qu’il qualifie de « neuro-récidive lépreuse ». Ils consistaient chez un sujet en cécité absolue, chez un autre en surdité également absolue ; dans l’un et l’autre cas, la lésion sensorielle persista durant quinze jours environ ; l’état de ces deux malades ne fut aucunement amélioré.
Les préparations arsénicales ne doivent être administrées, à mon avis, qu’à petites doses et à titre de toniques et de reconstituants. C’est donc un traitement adjuvant.
Antimoniaux. — Plusieurs expérimentateurs, en particulier Cawston, ont constaté que les préparations d’antimoine dissolvent l’enveloppe grasse des bacilles.
On a injecté dans les veines des lépreux le tartre stibié, dilué au millième, le tartrate de soude, le stibenyl. L’oscol, combinaison de soufre et d’antimoine, l’antimoine en solution colloïdale ont été administrés en injections intramusculaires. Ces diverses préparations ont donné des résultats variables, incertains ou nuis. Hasseltine juge que l’antimoine est moins efficace que les éthers éthyliques. D’après W. H. Hoffmann, le stibenyl, l’antimosan, le stibosan associés aux préparations chaulmoogriques améliorent d'une façon surprenante l’état général, réduisent les bacilles en granulations, élèvent le taux de l’éosinophilie.
L’albuminurie n’étant pas rare au cours du traitement, les urines doivent être souvent examinées.
L’indication majeure de l’antimoine est la réaction lépreuse. Pour peu qu’elle persiste, on injectera dans une veine 0,02 centigrammes de tartre stibié dissous dans 2 centimètres cubes de sérum physiologique, tous les deux jours, jusqu’à ce que la rémission se produise.
TRAITEMENT
Mercuriaux. - — La coexistence de la syphilis avec la lèpre est loin d’être rare ; aussi, quand la concomitance des deux infections est possible, il sera bon de soumettre le sujet au traitement spécilique.
Déjà au Moyen-Age (Gilbert I’Anglais) et à la Renaissance (Paracelse), le mercure fut employé contre la lèpre, sous forme de frictions. Dans les temps modernes, la médication mercurielle fut reprise par Beauperthuy, Danielssen, Ehlers, IIaslund, Leloir, Vidal, Petrini, Glück (de Sarajevo), etc. Les résultats furent contradictoires, mais généralement défavorables.
A la période contemporaine, à Carville (Louisiane), Denney, Hopkins, Woolley et Barentine (1925) traitent, par le mercuro-chrom 220, 44 cas de lèpre qui furent suivis pendant une année au minimum. Une solution à 1 pour 100, préparée chaque jour, était injectée dans les veines à la dose de 2,5 milligrammes par kilo de poids corporel. Les ulcérations furent favorablement influencées dans les formes nodulaire et mixte ; les ulcérations trophiques réagirent plus lentement, les nodules fibreux ne furent pas sensiblement modifiés, les formes anesthésiques pures dont révolution était avancée ne furent en rien influencées par la médication. La fièvre lépreuse tomba immédiatement, mais reparut quelques mois plus tard et de nouveaux nodules se formèrent. Il se manifesta une amélioration de l'état général et surtout des infections secondaires; plus tard, l’amélioration fut plus lente. Chez les lépreux atteints de tuberculose, les résultats furent mauvais. Chez beaucoup de sujets, les doses durent être réduites. Les manifestations consécutives aux injections se produisirent surtout après le première. Dans une communication plus récente, Denney dit que le mercuro-chrom dans du glucose à 25 pour 100 injecté dans les veines produit de fortes irritations des reins et donne peu de résultats. Young, Hill et Denney ont pu sur 44 lépreux obtenir des résultats favorables dans la proportion de 63 pour 100; ils se servaient d’une solution à 1 pour 100 dont ils injectaient dans les veines de 30 à 40 centimètres cubes, environ 3 à 5 milligrammes par kilogramme de poids corporel ; ils faisaient soit une injection unique, soit une seconde après trois à quatre jours.
Muir sur la préparation « Hg 33 » fournit les renseignements suivants. Le traitement arsénical de la lèpre à Wassermann positif produit, dans beaucoup de cas, une réaction sérieuse et une aggravation, par conséquent, il est préférable d’user d’une préparation mercurielle en solution dans l’huile d’hydnocarpus. Cette préparation « Ilg 33 » (le 2-myristoxymercuri-3-hydroxybenzaldehyd) soluble jusqu’à 0,25 pour 100 dans l’huile d’hydnocarpus, est injectée sous la peau, elle est à peine plus irritante cpie l’huile seule ; elle a été donnée deux fois par semaine, par série de 15 injections de 10 centimètres cubes, sans eifets toxiques. Dans 30 cas, l’amélioration eut lieu à peu près constamment, surtout dans ceux où la réaction de Wassermann devint négative (soit dans 16 cas). L’huile seule injectée sans Hg n’eut aucune influence sur la réaction de Wassermann. La réaction resta positive.
Préparations auriques. — Le Krysolgan fut reconnu actif, d’abord dans l’uvéite lépreuse, par Schnaudigel. On sait que cette localisation résiste à un grand nombre de médicaments. Une amélioration manifeste se produisit après 12 injections. En ce qui concerne la dose, Kupffer emploie 0 gr. 001 à 0,01 ou 0,02 en dilution convenable dans de l’eau distillée, d’abord tous les deux jours, ensuite une fois par semaine en injection intraveineuse. Après une série d’une dizaine d’injections ou plus, il faut suspendre pendant quelques semaines. Les premières injections provoquent souvent une forte réaction deux à sept jours après ; graduellement les réactions suivantes s’atténuent. Ce médicament est spécialement indiqué dans l’opacité et les nodules de la cornée, dans l’iritis et les déformations de l’iris. W. LI. Hoffmann a observé, sous l’influence de ce médicament, la disparition complète des phénomènes irritatifs de l’œil. Puente, par des doses massives de 0 gr. 35 à 0 gr. 40, provoqua de la fièvre et de l’irritation des reins.
Paldrock et P Ângel ont injecté de la Sanocrysine à trois lépreux âgés de 28, 20 et 51 ans, atteints de lèpre tubéreuse. Les deux premiers reçurent, dans l'espace de quatre mois et demi, de 4,5 à 5 grammes de sanocrysine en solution aqueuse dans les veines, d’abord une fois par semaine, à la fin une fois tous les quinze jours. Le troisième reçut 6 grammes de sanocrysine dans l’espace de 4 mois. Pendant le traitement, on observa de l’élévation de la température, des phénomènes généraux et des réactions focales avec de fortes démangeaisons ; le taux de la lipase ne fut pas sensiblement abaissé, le nombre des leucocytes s’accrut, la proportion des lymphocytes augmenta au dépens d’une diminution correspondante des neutrophiles. La médication n’eut pas d’influence sur les nodules. Puente et Pierini donnèrent la sanocrysine à cinq lépreux indemnes de tuberculose à la dose de 0,025 à 0,50, le premier de forme tubéreuse reçut 5 gr. 15, le second de forme maculeuse 5 gr. 4, le troisième de forme mixte 4 gr. 65 (diarrhée et amaigrissement), le quatrième de lèpre tubéreuse 5 gr. 3 (traces d’albumine), le cinquième de forme maculeuse 3 gr. 25 (diarrhée, érythrodermie) durant trois semaines, amaigrissement, fièvre, disparition des taches. En résumé : aucune action accusée ; la sensibilité peut réapparaître et des poussées aiguës peuvent s’éteindre momentanément.
Le solganol, d’après Feldt, aurait l’avantage que sa toxicité est très faible en comparaison des autres préparations d’or et que son pouvoir curateur sur les animaux infectés de la récurrente ou de streptococcie est le plus efficace. La tolérance fut encore accrue par dilution de la solution préparée, à parties égales, avec une solution de chlorure de sodium.
La dose initiale était d’un milligramme, l’élévation fut prudente à la suite de réactions intenses ; lorsqu'il se produisait des réactions focales manifestes, l'injection n’était faite que toutes les deux semaines; dans la suite elles furent plus fréquentes. Paldrock combinait l’emploi du solganol avec son traitement parla neige carbonique; quand l'enveloppe du bacille était détruite par la neige carbonique, à ce mode de traitement local était ajouté le solganol (jusqu’à la dose totale bien tolérée de 11 à 13 grammes), et de fort bons résultats furent obtenus.
Sels de cuivre. — Des nombreux essais thérapeutiques faits avec le cuprocyan, le cuproiodase, le cuprocyanure associé au cyanure de potassium, l’hyposulfite de cuivre, le sulfate de cuivre dissous dans du citrate de soude, le citrate de cuivre, etc., on ne peut tirer aucune conclusion utile.
Des préparations de bismuth , d 'argent, de platine, de plomb, de terres rares, de tellure... injectées à des lépreux n’ont pas donné jusqu’ici des résultats encourageants.
Danielssen qui a beaucoup utilisé le « Salicyh >, le donnait quatre fois par jour pendant des semaines et des mois à doses progressives jusqu’à 2 grammes ; simultanément il améliorait l’état général par l’alimentation, l’huile de foie de morue, le fer et le quinquina ; après six mois il observait de bons effets dans les deux formes. D’après A. Hansen, Danielssen, après ce traitement, renvoya beaucoup de lépreux qu’il considérait comme guéris. A la dose de 4 grammes par jour, le salicyl a été recommandé par Arning, Bergmann, Lutz, Hallopeau, Kaurin, de Molde, Petersen, etc. Corrêa faisait des injections intra-veineuses de salicylate de soude en vue de dissoudre l’enveloppe des bacilles. Le salicyl a été ensuite recommandé en frictions.
Le Thymol a donné à Hamzah (Sumatra) de remarquables résultats en ce qui concerne les phénomènes nerveux, le sommeil, l’état général, les ulcérations et les éruptions. Il injectait dans les muscles le thymol dilué au dixième dans de l’huile de foie de morue à la dose de 4 centimètres cubes tous les 3 ou 4 jours pendant un mois, plus tard une fois par semaine. Diverses autres formules ont été prescrites ; dans l’une d’elles le thymol est mélangé à de l’huile de Taraktogenos, de l’huile de foie de morue, de l’eucalyptol et du gaïacol.
Haslé (Madagascar) a traité 27 cas de lèpre (5 de forme tubéreuse, 10 de forme mixte,
TRAITEMENT
12 de forme nerveuse), tous très typiques, à un degré assez avancé et en période d’activité, par des injections intra-veineuses d’une solution à 2 pour 100 de Chlorure de calcium cristallisé dissous dans de l’eau distillée et stérilisée à l’autoclave. La solution était toujours fraîchement préparée. Chaque malade reçut deux séries de 15 injections de 150 centimètres cubes faites tous les deux jours, les deux séries furent séparées par un intervalle de quinze jours. Les injections étaient faites très lentement, en 15 à 20 minutes. Quand le malade éprouvait un goût de chaux ou des nausées, l’injection était suspendue. Les nodules se ramollissaient ordinairement après la quatrième ou cinquième injection et se cicatrisaient vers la quinzième. Le plus souvent les ulcérations étaient très manifestemment influencées lorsqu’elles n’étaient pas trop profondes. Quant aux taches, elles étaient plus rebelles et ne commençaient à céder qu’après quinze injections. Dans deux cas, l’état ichtyosi forme de la peau disparut après deux séries de traitement. Les tubercules situés sur la muqueuse des voies aériennes supérieures étaient favorablement influencés, de même les adénopathies, les épaississements des nerfs. L’action sur la rhinite ne fut pas aussi évidente, et les troubles sensitifs, moteurs et trophiques ne furent aucunement modifiés. Les bacilles de la muqueuse nasale ne disparurent point, mais l’amélioration de l’état général était si visible que beaucoup de malades venaient spontanément au traitement.
Je citerai encore Y Ichtyol préconisé à l’intérieur par Unna, le Pétrole que Kalindfro administrait intus et extra, enfin le Phénol recommandé par Danielssen, Boeck, Neumann, Unna, Besnier. Bertarelli injecta sous la peau jusqu’à 3 centimètres cubes d’une solution de phénol à 1 ou 2 pour 100 pendant sept mois sans provoquer de lésions rénales et il vit dans la lèpre tubéreuse des améliorations générales et locales. La plupart de ces médications sont tombées en désuétude.
Tuberculinothérapie
Divers auteurs (Max Joseph, Kaposi, Arning, Babes) ont injecté à des lépreux Y ancienne Tuberculine de Koch. Babes a constamment obtenu par ce moyen une réaction générale et dans les cas de lèpre cutanée il a en outre observé une réaction locale. Cette réaction rappelle celle que présentent les tuberculeux, mais elle en diffère par certaines particularités. Les malades avaient été d’ailleurs examinés soigneusement pendant la vie et le furent plus tard à l’autopsie ; leurs organes étaient exempts de manifestations de la tuberculose, ce qui répond à une objection formulée par Arning et Brieger.
Il faut une dose plus forte de lymphe, chez les lépreux que chez les tuberculeux, pour obtenir une réaction ; la fièvre apparaît plus tardivement, au bout de 24 heures, et ne se montre souvent qu’après des injections répétées. Elle dure plus longtemps que celle de la tuberculose et, contrairement à cette dernière, récidive souvent plusieurs fois après une seule injection ; les accès consécutifs sont de même type que le premier et se montrent à la même heure, soit le lendemain, soit le troisième jour ; enfin, si les injections sont répétées, il y a ordinairement accumulation de leur action.
La réaction locale qui, dans la tuberculose, apparaît le plus souvent en même temps que la fièvre, se montre dans la lèpre plus tardivement et seulement après plusieurs jours de traitement. D’abord à peine perceptible, elle consiste plus tard en de la sensibilité, de la rougeur et un gonflement érysipélatoïde débordant les lépromes. Lorsqu’elle tombe, on constate souvent une modification favorable des nodules (dessiccation, affaissement). Dans la lèpre nerveuse, la réaction générale à la tuberculine est très franche, la réaction locale est difficile à discerner ; cependant une amélioration consécutive se produit.
Il résulterait de ces constatations : 1° que l’injection de tuberculine fournirait un moyen de différencier la lèpre pure, soit de la tuberculose, associée ou non à la lèpre, soit des maladies nerveuses qui la simulent ; — 2° qu elle aurait une influence curative.
Babes a donc essayé le traitement par la tuberculine.
Il commençait par de très petite doses et ne renouvelait l’injection qu’après cessation complète de la poussée fébrile. Tous les malades, après deux mois de traitement, auraient été remarquablement améliorés ; mais aucune expérience ne put être poursuivie assez longtemps pour être démonstrative, et quelques réactions particulièrement intenses montrèrent qu’il fallait être prudent. Doutrelepont aurait obtenu des résultats analogues avec une tuberculine aviaire.
Babes a fait également des essais thérapeutiques avec la nouvelle tuberculine de Koch : même à haute dose, elle ne déterminerait pas de fièvre, mais elle n’aurait pas d’effets curatifs.
Babes a extrait des produits lépreux une léprine par une méthode calquée sur celle employée par Koch pour obtenir la tuberculine. A dose un peu plus forte que celle-ci, elle ferait également réagir les lépreux et les tuberculeux. Scholtz et Klingmüller, par contre, n’ont pu réussir à extraire des lépromes une substance capable de produire une réaction chez les lépreux.
Essai de sérothérapie et de vaccination antilépreuses
En 1896, Cariiasquilla (de Bogota) faisait, de dix en dix jours, trois injections souscutanées de 15 à 30 centimètres cubes de sérum de lépreux à des chevaux ; dix jours après la dernière injection, il les saignait et leur sérum était injecté sous la peau des lépreux à doses progressives ne dépassant pas 15 centimètres cubes ou donné par la bouche à doses plus fortes. L’auteur affirmait avoir constaté de notables améliorations sur tous les malades traités, mais ces résultats ne furent pas confirmés à la conférence internationale de Berlin (1897) : Hal lopeau (Paris), Alvarez (Honolulu), M. Raynaud (Alger), Dehio (Dorpat), Arning (Hambourg), Brieger (Berlin) déposèrent des conclusions nettement défavorables ; les quelques améliorations observées étaient de courte durée.
Déjà, d’autres expérimentateurs avaient injecté aux animaux, pour rendre leur sérum immunisant, non pas du sérum sanguin de lépreux, mais des produits lépreux. Ainsi procédèrent De Luc a, Laver de. Ce dernier extirpait des lépromes, en triturait 25 grammes avec 15 grammes de sang en nature et 20 grammes d’eau stérilisée. Il obtint ainsi un liquide qu’il injecta à un bouc, ce qui provoqua chez cet animal une réaction fébrile. Huit jours après, l’animal était saigné et son sérum à l’état frais était injecté à des lépreux. Sur ceux-ci, Laverde, après une réaction presque constante, constatait une amélioration considérable. Mais ces résultats n’ont pas été confirmés. Metschnikoff et Besredka pensent que les sérums de Carrasquilla et de Laverde contiennent une ou plusieurs cytotoxines (leucotoxine, hémotoxine) ; c’est à ces poisons cellulaires, d’après eux, qu’il faudrait attribuer les améliorations, indéniables dans quelques cas.
Récemment, Sézary a étudié les effets de Y autohémothérapie sur 7 lépreux en période d’évolution. Des injections sous-cutanées ou intra-musculaires, d’abord de 5 et ensuite de 10 centimètres cubes, ne produisirent aucune réaction clinique locale ou générale. Sur 4 malades, de violentes douleurs névritiques disparurent très rapidement ; l’un d’eux guérit en trois semaines d’une paralysie radiale. Dans un cas, des ulcérations cutanées s’épidermisèrent en quelques jours. Chez un sujet, une régression des lépromes et infiltrats cutanés s’effectua en un mois. Dans deux autres cas, des infiltrations de la peau s’améliorèrent très promptement, mais dans la suite l’état demeura stationnaire. Dans 3 cas, la fièvre cessa en deux à trois semaines. Comme tous les procédés de désen-
TRAITEMENT
sibilisation, l’autohémothérapie agit très rapidement. Mais, en général, seules les lésions récentes sont favorablement influencées.
Un grand nombre de vaccins ou d’autovaccins ont été préparés avec des tissus lépreux, des bacilles extraits de ces tissus, de prétendues cultures du bacille de la lèpre ou même avec des germes qui présentent des affinités avec lui.
E.-R. Rost, du service médical de l’Inde, croit avoir réussi à cultiver le bacille de la lèpre ; de ses cultures, il retire une substance, la léproline, qui serait douée de propriétés spécifiques. Quand on l’injecte à un lépreux, elle provoque une turgescence des taches anesthésiques, un gonflement des tubercules et une ascension thermique. Lorsque les phénomènes locaux et généraux se sont éteints, le lépreux, dit Rost, éprouve une amélioration notable. Les tubercules s’affaissent, les macules s’effacent, l’anesthésie se dissipe, les ulcères de mauvais aspect tendent à se cicatriser. La léproline est inoffensive ; on doit pourtant s’abstenir de l’injecter aux sujets en période aiguë, aux cachectiques, aux albuminuriques et aux lépreux entachés de tuberculose (1).
De Beurmann qui a vu, à la léproserie de Rangoon, des malades traités par la léproline, dit qu’ils étaient très améliorés et pratiquement guéris. Avec Gougerot, il a obtenu à l’hôpital Saint-Louis des résultats qu’il juge très satisfaisants, surtout chez les sujets qui avaient des réactions intenses après les premières injections de 0,10 cm3 de léproline, et chez lesquels les mêmes injections, répétées tous les dix jours, donnaient des réactions de moins en moins fortes. « Les observations de Rost et celles que nous avons pu suivre, concluent de Beurmann et Gougerot, montrent que cette méthode de traitement arrête l’évolution de la maladie, qu’elle améliore le lépreux et qu’elle peut, si elle est poursuivie assez longtemps, amener une guérison complète, ainsi que nous l’avons vu en Birmanie (2) ».
Quant à moi, je ne puis me rallier à l’opinion des auteurs précités. Pendant mon séjour à la léproserie de Rangoon, en 1900, je n’ai pu constater aucun effet utile de l’emploi de la léproline.
En 1905, Deycke (de Hambourg) a obtenu en partant de lépromes, la culture d’un Streptothrix leproides. De ce bacille acido-résistant, qui n’aurait aucune connexion avec le bacille de la lèpre, il a retiré une graisse bactérienne, le nastin qui, combiné avec le chlorure de benzoyle (nastin B) aurait la propriété de désagréger l’enveloppe des bacilles acidophiles et par conséquent de favoriser leur bactériolyse. Les bacilles de la lèpre recueillis sur des sujets traités par le nastin, lorsqu’ils sont colorés par la méthode de Gram, ne seraient plus uniformément colorés, mais seraient représentés par une série de points.
Il existe trois préparations de nastin B (nastin B0, Bx, B2) qui ne diffèrent entre elles que par le degré de concentration du nastin, la teneur en chlorure de benzoyle étant invariable. L’injection de ce médicament doit toujours être strictement sous-cutanée et non intramusculaire.
Dans les cas de lèpre oculaire ou nerveuse, Deycke recommande le nastin B0. Quelle que soit la préparation employée, il est de règle de ne faire une nouvelle injection qu’après des phénomènes réactionnels déterminés par l’injection précédente. 11 n’y a ; contre-indications que les complications viscérales, la néphrite en particulier.
Deycke a publié à la IIe conférence internationale de la lèpre (Bergen, 1909) les résultats suivants : Sur 81 cas de lèpre tubéreuse soumis au traitement par le nastin, 37 ont été améliorés, les 30 cas de lèpre nerveuse, qui ont reçu du nastin, ont tous à des degrés divers, retiré un bénéfice de la médication. Au total, le pourcentage des succès d’après cette statistique serait de 94 pour 100.
disparition pas d’autre
(1) E.-R. Rost. Gaz med. of. India, 1904.
(2) De Beurmann et Gougerot, Bull . de la Soc . méd. des*Hùp. de Paria, 6 déc. 1907.
Plusieurs léprologues ont confirmé les résultats obtenus par Deycke. A. Kupffer, médecin de la léproserie de Kuda (Esthonie), se loue d'avoir employé le nastin soit seul, soit associé à l’huile de chaulmoogra. T. S. B. Williams (de Bushire) est également favorable au nastin. R. Biehler qui a traité par ce médicament 32 lépreux, dont 26 de forme tubéreuse et 6 de forme nerveuse, estime que ce médicament est le seul dont l’usage prolongé amène un arrêt dans l’extension du processus et une sédation de tous les symptômes. Il recommande, pendant les pauses comprises entre deux séries d’injections, l’usage de l’huile de chaulmoogra qui provoquerait la leucocytose et la bactériolyse des bacilles de la lèpre dépouillés de leur enveloppe de substance grasse.
E. Kiwul (de Wenden) a obtenu des effets inconstants : amélioration de l’état général et du processus lépreux dans 3 cas ; aucune amélioration appréciable dans 6 cas, aggravation évidente dans 5 cas. H. P. Lie reconnaît au nastin une action certaine dans la lèpre. Mais, d’après lui, il n’est pas un remède spécifique ; le bacillus leproïdes possède les réactions qui appartiennent en commun aux acidophiles ; le nastin n’a donc pas une action élective pour la lèpre et il peut agir sur les autres maladies à bacilles acidorésistants : d’où cette conclusion pratique, que le nastin peut réveiller une tuberculose latente. Lie conseille de débuter par les doses les plus faibles. Dans certains cas, le nastin lui a paru sans effet ; dans d’autres, une immunité vis-à-vis de ce médicament s’est développée au cours du traitement. Comme la tuberculine, le nastin provoque une réaction de l’organisme contre le bacille de la lèpre. Lie pense que cette réaction est absolument nécessaire pour obtenir la guérison (1). H. Ziemann (Cameroun) a obtenu une amélioration de l’état général et une sédation très prononcée des symptômes tant subjectifs (prurit, douleurs névritiques, anesthésies, hyperesthésies).
Plusieurs expérimentateurs n’ont enregistré que des échecs. Brinckerhoff et Wayson ont traité par le nastin 3 cas de forme nodulaire et 3 cas de forme anesthésique. Les injections ont été faites pendant une durée de cinq mois au moins et quinze mois au plus. L administration prolongée de petites doses semble n’avoir eu aucun effet. Quant aux fortes doses, elles provoquaient des douleurs musculaires assez violentes pour nécessiter l’abandon du traitement avant toute amélioration. Dans 4 cas, l’emploi du nastin, prolongé pendant plus d’une année, n’a donné aucun résultat appréciable.
H. Macleod a fait à un lépreux de forme nodulaire 150 injections de nastin, soit en en tout 54 centimètres cubes de nastin Bx et 187 centimètres cubes de nastin B2. Pendant les 16 mois de traitement, le malade n’a pas cessé de décliner.
Ki tasato a essayé le nastin de Deycke sur 7 lépreux. 11 a injecté de 8 cm3 5 à 70 cm3 pendant un laps de temps variant de quatre à quinze mois sans obtenir aucun résultat.
J. Ashburton Thompson a traité par le nastin 5 lépreux de forme nodulaire et 1 de forme nerveuse. Il injectait du nastin Bx, quelquefois du nastin B2, une fois par semaine ou tous les cinq jours. Suivant les cas, l’expérience se prolongea six, huit, neuf et dix mois. J. A. Thompson conclut que le nastin est une substance inerte, incapable de produire une réaction locale ou générale.
Lenz (de Bagamoio) est de même avis. Chez 4 sujets, il a constaté, après le traitement, la présence du bacille de la lèpre dans le mucus nasal.
Go rdon Messum, après avoir fait à une série de 20 lépreux, pendant une période de six mois à un an et demi, une injection hebdomadaire de 1 centimètre cube de nastin Bx et quelquefois de nastin B2, n’a obtenu aucun résultat.
Chez une malade à laquelle j’ai fait régulièrement, tous les cinq jours, une injection de nastin B1? pendant une période de six mois, je ne suis pas parvenu à enrayer les poussées fébriles subintrantes de macules et de tubercules.
objectifs que
(1) H. P. Lie, IIe Conf. Internat, de la Lèpre, Bergen, 1909, vol. III, pp. 241-245.
TRAITEMENT
Actuellement, le nastin est tombé en complet discrédit. Aucune communication récente n’est faite à son sujet.
Depuis 1908, Calmette et Guérin cultivent sur milieu de pomme de terre bilié une souche de tuberculose bovine qui, par les passages successifs, a perdu sa haute virulence originelle. Ce bacille, vaccin préventif de la tuberculose, ou « B. C. G. » a été inoculé à des lépreux (1). Sur 5 lépreux, R. Pons et Chastel (Saigon) ont fait trois injections sous-cutanées de 0 gr. 01 de B. C. G., émulsionné dans 2 centimètres cubes de liquide, la seconde sept jours après la première, la troisième dix jours après la seconde. Dans une seconde série d’expériences, ils ont injecté à 5 autres lépreux une dose unique de 0 gr. 01, 0 gr. 03, Ogr. 05, et 0 gr. 10 de B. C. G. Ces malades avaient été antérieurement soumis au traitement par les éthers chaulmoogriques sans amélioration notable. A la suite des injections de B. C. G. ils ont eu une réaction thermique variant de 38 à 40°, avec une courbature générale et une vive congestion des taches érythémateuses et des lépromes. Le traitement a eu pour conséquence d’amener la décoloration et la disparition des taches, l’affaissement des nodules et de rendre l’état général plus satisfaisant. Les malades du premier groupe, qui avaient des bacilles dans le mucus nasal avant de recevoir les trois injections de 0 gr. 01 de B. C. G., n’en présentaient plus après le traitement. L’un d’entre eux n’avait plus de bacilles dans ses lépromes ; les bacilles chez les quatre autres malades étaient réduits à quelques éléments granuleux. Parmi les sujets du second groupe, un malade, après une seule injection de 0 gr. 01 de vaccin B.C.G. ne présenta pas de modification notable au point de vue microbien ; trois autres sujets avaient reçu respectivement 0 gr. 03, 0 gr. 05 et 0 gr. 10 de B.C.G., chez deux d’entre eux les bacilles inclus dans le mucus nasal et dans les lépromes disparurent, quant au troisième, son mucus ne contenait plus de bacilles, quelques-uns subsistaient encore dans les nodules. Enfin le dernier malade, cliniquement lépreux, mais chez lequel il fut impossible de déceler des bacilles avant et après le traitement, on nota sous l’action du B.C.G. une franche amélioration des lésions locales. Les injections de B.C.G. ont produit des abcès rappelant le phénomène de Koch ; leur évolution rapide a paru influencer favorablement les effets du traitement.
P. Jouenne et R. Guillet (Dakar) ont pu améliorer, par des injections de B.C.G., deux malades qui avaient été réfractaires à toutes les médications usuelles. Le premier présentait des placards dépigmentés et anesthésiques, la recherche du bacille dans le mucus nasal et dans le suc ganglionnaire avait été négative. Le traitement a consisté en trois injections qui ont donné des abcès peu douloureux dans le pus desquels fut retrouvé le bacille de Calmette et Guérin. La sensibilité a réapparu en partie au niveau des taches qui sont maintenant à peine visibles. Le second sujet offrait une forme analogue, mais chez lui le bacille de Hansen put être démontré dans le suc ganglionnaire. Toutes les piqûres ont été suivies d’abcès. Après le traitement, on constata une régression de l’anesthésie et une augmentation de poids. Chez l’un et l’autre sujets, la cutiréaction à la tuberculine avait été négative.
Malheureusement, les résultats encourageants obtenus par Pons et Chastel, par Jouenne et Guillet n’ont pas persisté.
P. Remlinger et J. Bailly (Tanger), ont noté une amélioration considérable, chez un enfant de 10 ans à faciès léonin, à la suite de dix-neuf injections de B.C.G. faites en six mois. La dose initiale de 0 gr. 01 fut portée dans la suite à 0 gr. 015 milligr., elle déterminait au niveau de chaque piqûre une escarre étendue. Le bacille de LIansen, après avoir disparu du mucus nasal, s’y montra de nouveau. 1 outefois, concluent Remlinger et Bailly, si le B.C.G., s’est montré à peu près inopérant, on peut affirmer que, pendant la durée du traitement, l’état du petit malade ne s’est pas aggravé et que les fortes doses employées ont été absolument inoffensives.
Dans 2 cas de lèpre, l’un de forme mixte, l’autre de forme trophonerveuse mutilante,
(1) Cf. Bull, de la Soc. de Path .exotiq., Paris, juill. 1926, p. 520 ; — janv. 1927, p. 91 ; — avril 1928 et déc. 1929.
Mme E. Delanôe a obtenu une rétrocession rapide en associant les injections intraveineuses de novarsénobenzol aux injections intramusculaires de BCG, à la dose de 1, 2 et 2 centimètres et demi. Au niveau des piqûres, il ne se produisit que des indurations et non des abcès, ce que l’auteur attribue à l'injection profonde en pleine masse musculaire.
En 1926, sur les indications de Pons, j’ai traité 4 lépreux à l'hôpital St-Louis. Un jeune sujet, qui avait des poussées fébriles fréquentes accompagnées d’éléments érythématonodulaires hypéresthésiques ressemblant à ceux de l'érythème polymorphe, reçut à une dizaine de jours d’intervalle cinq injections de 1 centigramme de culture de B.C.G., en émulsion dans de l’eau physiologique ; les poussées qui, avant le traitement, duraient une à deux semaines seulement, se prolongèrent, de sorte qu’elles devinrent subintrantes et les nodules se multiplièrent. Dès les premières injections, apparurent des douleurs névritiques empêchant. tout sommeil. Les muscles des mains et des jambes s’atrophièrent, le mouvement d'opposition du pouce au petit doigt ne pouvait que s’ébaucher et le malade steppait en marchant. L'état du sujet s’était donc considérablement aggravé. Après, comme avant le traitement, le mucus nasal contenait des bacilles. Les abcès d’allures torpides qui succédèrent à chaque injection restèrent fistuleux pendant plusieurs mois.
Lin sujet d’une vingtaine d’années dont le tégument était moucheté de taches et d’infdtrats circonscrits ou diffus de couleur bistre, vestiges d’une poussée en voie d’extinction, vit, après trois injections d'un centigramme de B.C.G., ces éléments devenir turgescents et rouges. Le masque léonin, auparavant à peine appréciable, s’accentua et il n’a pas rétrocédé après la réaction focale. Les abcès consécutifs aux injections persistèrent longtemps. Le mucus nasal était toujours bacillifère.
Sur un jeune sujet atteint de lèpre nodulaire en période active furent faites six injections sous-cutanées de 1 centigramme de B.C.G. Le testicule gauche, depuis longtemps volumineux et légèrement sensible à la palpation, s’hypertrophia et devint hyperesthésique après la première injection. Les douleurs étaient intolérables après la cinquième. Toutes les injections ont été suivies d’abcès qui se cicatrisèrent lentement. Le malade ne tira aucun bénéfice de la médication.
Le quatrième malade, d’âge moyen, était au déclin d’une forte poussée de tubercules, le faciès était léontiasique, la rhinite bacillifère était très prononcée, de gros tubercules tapissaient le dos de la langue, le voile du palais et le vestibule du larynx. Deux injections de BCG furent faites aux doses habituelles ; après quoi, le traitement dut être suspendu parce que le malade, présentant des signes d'une varioloïde d’intensité moyenne, dut être dirigé sur l’hôpital des maladies contagieuses. Les deux injections avaient déterminé la sortie d’assez nombreux tubercules et réveillé une orchite chronique double. Trois mois après la seconde injection, je ne constatai aucune modification de l’état local et général du malade sous l’action conjuguée de B.C.G. et de la variole.
La seule conclusion qu’on puisse tirer de ces expériences c’est que l’emploi du B.C.G., est contre-indiqué quand la lèpre est en période active.
E. L. Peyre a fait à un homme d’âge moyen et à une fille, tous deux à faciès léontiasique, quinze injections d 'antigène méthyle tuberculeux de Nègre et Boquet à des doses très élevées. Les douze premières furent hypodermiques et les trois dernières intraveineuses. Les deux sujets augmentèrent de poids, mais les localisations tégumentaires ne lurent en rien modifiées.
J. Bejarano et E. Enterria ont injecté 0 cc. 5 à 1 centimètre cube d’une solution à 1 % de trichophytine par voie intra-veineuse. La tolérance fut parfaite. Dans les premières heures, il se produisit une réaction focale caractérisée par la turgescence des lépromes et un prurit intense. A cette phase réactionnelle succéda une régression des éléments avec ou sans ulcération (1).
(IJ J. Bejarano et E. Enterria. Las reacciones alergicas a la tricofitina... Actas Dermosifiliograpcas , avril 1 930, p. 546.
TRAITEMENT
Sézary, \ audremer et Mlle Brun ont institué un traitement spécifique de la lèpre au moyen des cultures qu'ils ont obtenues (voir pp. 137-138) (1). Ils injectent sous la peau, de cinq en cinq jours, à doses croissantes (0,25 ce3 ; — 0,50 ce3 ; — 0,75 ce3 ; — 1 gi\), une émulsion de culture dans du sérum physiologique, émulsion stérilisée par l'iode. Dans un cas tout récent (2), caractérisé par une tuméfaction œdémateuse considérable de la face et des membres supérieurs, et par des douleurs névritiques intolérables, ils ont observé une régression notable de la tuméfaction et une sédation prononcée des douleurs, dès la troisième injection. Après la sixième, la poussée était à peu près éteinte.
Médication de choc
Ce moyen, purement empirique, est surtout indiqué quand les autres modes de traitement ont échoué. Le résultat qu’on obtiendra ne peut pas être prévu : tantôt l’efficacité est surprenante, tantôt elle est nulle. Par le choc protéinique, L. Rogers et E. Muir ont réussi à faire disparaître des foyers fort tenaces. Il n’est pas nécessaire que les substances injectées soient suivies de réactions fébriles pour qu’une amélioration soit obtenue. Avant de soumettre un lépreux à une médication de choc, il faut en faire une étude complète ; les débilités, les tuberculeux en particulier, ne sont pas justiciables de ce traitement. Les injections ne doivent pas être assez rapprochées pour provoquer une réaction durable.
La térébenthine dans la lèpre a été administrée par les voies les plus diverses : bains additionnés de jeunes pousses de pin larix, frictions des membres avec de l’huile de térébenthine, employées surtout contre les douleurs de la névrite (Danielssen). Muir a injecté, dans les muscles fessiers, une fois tous les dix jours, la térébenthine diluée au cinquième dans de l’huile d’olive et il a obtenu des résultats très appréciables. Rogers et Muir ont grandement amélioré, par ce procédé, des lépreux parvenus au troisième stade de la lèpre cutanée. Ils faisaient même des injections sous-cutanées au-dessous des foyers lépreux; il se produisait alors des abcès qui, après évacuation, guérissaient promptement. Corrêa injectait quelques gouttes d’essence de térébenthine dans chaque nodule qui suppurait et disparaissait sans laisser de cicatrice.
Efron et Grshebin ont fait des injections de lait frais, de lait porté à l’ébullition pendant sept minutes, de lait conservé à la glacière pendant vingt-quatre heures, à doses progressives de 2 à 12 centimètres cubes. Ils donnaient simultanément à l’intérieur de l’huile de gynocardia. Ils ont obtenu une amélioration très manifeste dans les formes cutanées, nulle dans les formes nerveuses. Sharp a injecté dans les veines 5 centimètres cubes d’une solution à 10 pour 100 de lait de conserve dans de l’eau distillée. Après une très violente réaction, il observa une surprenante rémission des localisations cutanées, des ulcérations et des douleurs, mais ce traitement n’était pas sans risques. Denney a publié des résultats favorables consécutifs à des injections de lait additionné de sucre dans des cas de conjonctivite et d’iritis.
Ling a injecté à onze lépreux de 0 gr. 4 à 1 gr. 3 d'une solution aqueuse de deuteroalbumose, tous les jours, tous les 2 jours ou tous les 4 ou 5 jours. Le nombre des injections était en moyenne de 10 à 20 en 4 à 6 semaines. Les réactions étaient très variables. L’influence sur les lésions locales n’était pas niable, mais non durable. De nouvelles injections faites plus tard, ne donnèrent aucun résultat. O. Krause avait affirmé que, par l’associa-
(1) Sézary, Vaudremer et Mlle Brun. Essai de vaccination antilépreuse. Bull, de la Soc. franç. (le Dermat. et de Syphil., 9 fév. 1933, p. 227. — Touraine et Ch. Ribadeau-Dumas, Ibid., Lèpre mixte traitée parla vaccinothérapie, p. 229.
(2) Note manuscrite du 31 juillet 1933.
tion de fibrolysine et d’huile de chaulmoogra, il serait possible de rendre des cas anciens accessibles au traitement. Il employait la fibrolysine en injections intra-musculaires deux fois par semaine, pendant 4 à 6 semaines, après quoi il faisait une pause d’une à deux semaines, puis il poursuivait le traitement. Il a repris depuis lors ses expériences ; sur cinq cas dans lesquels il existait des placards anesthésiques en forme de gants et des troubles trophiques des membres, un seul fut modifié par le traitement. Dans trois cas témoins traités par des injections intra-musculaires d’huile de chaulmoogra et la prise d’iodure de potassium à l’intérieur, il obtint des améliorations manifestes.
Voorthuis, par injection intraveineuse d’une préparation de substance musculaire (Valentine méat juice), diluée au centième et additionnée de chlorate de soude et de phosphate de soude, a obtenu des améliorations remarquables de l’état général et la résorption de quelques tubercules isolés (1).
Pour provoquer dans la lèpre de fortes poussées fébriles, j’ai eu recours au « Dmelcos » (2). Sur un lépreux de 45 ans, atteint de lèpre mixte, caractérisée par de nombreux tubercules de la peau et des muqueuses et par une névrite hypertrophique et douloureuse des nerfs cubitaux, j’ai fait, du 30 janvier au 17 février 1927, six injections intra-veineuses de ce vaccin à doses croissantes de 1 à 3 centimètres cubes. Toujours la température dépassa 40°, une fois même elle atteignit 40°6. Le résultat de ce traitement sur la lèpre fut absolument nul. Peu auparavant, le malade avait reçu deux injections de B. C. G., et il avait été atteint d’une varioloïde d’intensité moyenne. Ces chocs successifs n’avaient eu aucune influence sur l’évolution de la lèpre.
Peu après, Audry et Viev faisaient prendre à un lépreux porteur de tubercules nombreux et riches en bacilles de l’huile de chaulmoogra par la bouche (12 capsules par jour), et lui injectaient en outre du « Dmelcos », tous les quatre jours à doses progressives (de 250 à 775 millions de bacilles). Le malade reçut en tout huit injections. Chacune d’elles provoqua une poussée thermique de 38,5 à 40°, de la rougeur, du gonflement des tubercules et des ganglions. Une amélioration tout à fait évidente se manifesta, mais deux nouveaux nodules apparurent sur un bras.
Vainement, on a essayé d’agir sur la lèpre en inoculant au sujet Y érysipèle iUampana Chapin, Rare, Impey, Sugai), ou du sérum anti-érysipélateux (Babes) ; cependant Havelburg mentionne certains succès.
Hôegh a vu des tubercules et infiltrats lépreux se résorber complètement consécutivement à la variole et Netto parle même de guérison (3). Hardy signale l’heureuse influence d’une atteinte de variole et pense que la vaccination peut parfois exercer une action favorable sur la lèpre. Rare a observé après la vaccination , d’abord un gonflement, puis une disparition des nodules. D’après Sugai, il n’est pas rare que la vaccination améliore l’état de la peau du lépreux. A la léproserie de Carville, Hopxins a procédé à la revaccination de 11 lépreux : il nota souvent des réactions qui duraient ordinairement cinq jours et quelquefois les tubercules entraient en suppuration. Dans un cas, des nodules récents et anciens suppurèrent douze jours après la vaccination. Il se forma une cinquantaine d’abcès dont le pus contenait de nombreux leucocytes et une quantité monstrueuse de bacilles (voir pp. 514-515).
A la suite de l’inoculation de la malaria à un lépreux, Marcel Pinard, Rabut, Girand et Abricosoff n’obtinrent qu’une amélioration passagère. Et d’ailleurs les contrées à malaria ne sont-elles pas presque toujours des foyers d’endémie lépreuse ?
(1) Voir à la Sérothérapie (p. €50 et suiv.) les résultats obtenus par l’auto-hémothérapie dans la lèpre.
(2) Bacilles de Ducrey : 275 millions ; fluorure de sodium : 1 pour 1000 ; eau physiologique phéniquée à 5 pour 1000 = 1 centimètre cube.
(3) Voir ce que j’ai dit (p. 515) au sujet de l’action d’une variole intercurrente sur l’évolution de la lèpre.
TRAITEMENT
Médications locales et traitements chirurgicaux
1 0 Localisations cutanées. — Les frictions avec l’huile de Kanti, le baume de Gurgum , 1 huile de noix <T Acajou qui provoquent facilement de la dermite ont été abandonnés. Mais l’huile de chaulmoogra, pure, diluée dans de l’huile d’olive, est encore employée en onctions sur les éruptions maculo-tuberculeuses ; sous forme d’emplâtre, ou incorporée dans une pommade, elle sert à panser les ulcérations :
Huile de Chaulmoogra . 2 à 4 parties
Vaseline . 1 5 »
Paraffine . 1 »
Les lésions tégumentaires, étendues et superficielles qui persistent après la fin de la poussée, seront soumises à des cures d’exfoliation répétées.
On pourra utiliser l’une des formules de pommades réductrices suivantes :