VI. -- DES LÉPROSERIES AVANT LES CROISADES EN OCCIDENT
La plus ancienne de toutes paraît dater du ve siècle ; elle était située apud Alamannos, en un lieu dont on ignore l’emplacement exact. Puis viennent les maladreries de Chalon-sur- Saône (vie s.) ; — Metz, Verdun et Maëstricht (vne s.) ; — - Saint-Gall (vme s.) ; — Aix-la-Chapelle, Brème, Innisfallen (ixe s.) ; — Bayeux, Liège, Echternach, Strasbourg
Fig. 2. — Troo (Loir-et-Cher) . La maladrerie Sainte-Catherine (photo Dorange).
(xe s.), etc. Durant la période qui précède les Croisades, le nombre des asiles qui recueillent les ladres est limité. Godefroid Kurth (1), malgré des recherches assez étendues, n’a pu établir qu’une liste de 31 léproseries proprement dites. Mais, auprès des plus humbles villages, s’élevaient quelques cabanes où étaient relégués les malheureux réprouvés. Innombrables étaient ces petites léproseries rurales.
L’endénie atteint son acmé dans les contrées occidentales de l’Europe durant les xne, xme et xive siècles.
En France, au temps de Philippe-Auguste ( -f- 1223), « il n’v avoit nv ville, ny bourgade, qui ne fust obligée de bâtir un hospital pour les retirer, dit l’historien Mezeray, en parlant des ladres (2). Ce ne sont plus des constructions de fortune, en matériaux légers, qu’on élève au voisinage des agglomérations, mais des établissements solides et durables.
(1) Godf.froid Kurth. La lèpre en Occident avant les Croisades, 1907.
(2) Mezeray, Il ist. de France, t. II, 1645, p. 168.
Au milieu du xive siècle, il y avait 59 léproseries dans le diocèse de Paris (1). Le chanoine Delamotte. compte 237 maladreries au xive et au xve siècle sur la superficie actuellement occupée par le département du Pas-de-Calais (2). De nombreuses léproseries sont disséminées au xme et au xive siècle dans les environs de Seiilis, l’abbé Cavillon en cite une douzaine (3). 11 existait unfc maladrerie de deux en deux lieues en Picardie. Dès le xne siècle, le nombre des maladreries en Normandie était de 218 (4). Dans le diocèse de Chartres, 20 établissements étaient affectés aux ladres (5). Th. Cauvin compte 89 maisons de lépreux dans l’ancien diocèse du Mans (aujourd’hui les départements de la Sarthe et de la Mayenne) (6). Le chanoine Edmond Abbe donne une liste de 76 léproseries dans le diocèserde Caliors ; à son estime, il y avait environ 150 asiles destinés aux ladres (7). Le grand Pouillé historique du diocèse de Limoges ne mentionne pas moins de 41 maladreries dans ce diocèse (8). Vers l’an 1400, il y avait 25 léproseries dans le diocèse de Genève et il y en avait au moins une soixantaine dans les autres parties de la région de l’Ain (9). En revanche, si l’on en croit IL Fay, dans tout le sud-ouest de la France, malgré l’intensité de l’endémie, le nombre des lépreux libres l’emportait de beaucoup (10), En Dauphiné, terre d’Elnpire, l’obligation pour les ladres d’entrer dans une léproserie n’était pas aussi rigoureuse qu’en France.
En Italie, Primo Ferrari (11) donne une liste de 33 lazzaretti dont les plus anciens sont ceux de Milan (1138) ; — • Gênes (1150) ; — Païenne (1150) ; — Pavie (1157) ; Oristano (1175) ; - — Gagliari (1176) ; — Rome (1180) ; — Venise (1182) ; — Florence (1186) ; - Padoue (1186). La plupart des autres sont du xme siècle .
Il en existait certainement d’autres. Achille Breda en cite un grand nombre (12). Sur le territoire de Padoue, il y avait, d’après Portenari (13), 27 hôpitaux ressortissant à des villages et 16 à des cités, tant pour les pèlerins que pour les infermi malsani o leprosi (14).
D’après les recherches de Alberto Serra (15), la lèpre en Sardaigne remonte au moyen âge ; du xie au xive, elle y sévit avec violence. En l’an 1176, Albert, archevêque de Torres, fonde à Sassari le premier hôpital de Plie, destiné à recevoir les infirmes et spécialement les ladres. Une seconde léproserie fut élevée peu après au voisinage de cette ville par Barison II, Juge de Torres. Celle d’Oristano est l’œuvre de Barison, ce roi éphémère de Sardaigne dont la famille avait contribué à l’expulsion des Sarrasins. Le lazzaretto de Cagliari date du commencement du xme siècle. D’après Serra, il y avait en outre des léproseries à Torres, Alghero, Posa, peut-être à Dorgali et Nuoro.
(1) Léon Le Grand, Les Maisons-Dieu et Léproseries, Paris, 1899, pj>. xlviii et xlix.
(2) G. Delamotte, Essai de statistique des léproseries ayant existé dans la région devenue le diocèse d’Arras, de Boulogne et de Saint-Omer au xive et au xve siècle. Extrait de V Annuaire diocésain... s. d., Saint-Omer. Imp. L. Loïez.
(3) D’après une note manuscrite obligeamment communiquée par l’abbé A. Cavillon.
(4) Léciiaudé, Rech. sur les léproseries et maladreries qui existaient en Normandie
(5) C. Métais, Arch. du diocèse de Chartres, X, Pièces détachées, 2e vol., Léproseries cbartraines, pp. 20-21.
(6) Tu. Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans. — L’abbé Fhoger, lieu, des questions historiques, oct. 1899, cite en outre une quinzaine d’autres léproseries dans le Maine, au xve siècle. — ■ Cf. Henry Robert, La lèpre dans le Haut-Maine. Laval, 1931 (Description de 156 léproseries de cette région).
(7) Edm. Abbe, Les lépreux en Qucrcy, Paris, 1908, in-4°. Appendice, pp. 38-40.
(8) Lecler. Bull, de la Soc. archéol. et historique de Limoges, t. LUI.
(9) Laignel-Lavastine et R. Le Teissier, La lèpre dans l’Ain au Moyen Age, Bull, de la Soc. d’LIist. delà Méd., 1932, pp. 177-192.
(10) H. Faa'. Lépreux et Cagots du Sud-Ouest, Paris, 1910.
(11) Pr. Ferrari, de Catane, La lebbra in Italia, Giorn. Ital. delle malattie ven. e délia pelle. Milan, 1893.
(12) Acii. Breda. Contributo ail storia dei Lazzaretti mediœvali in Europa, Alt. Ist. Venet. di Scienze... 1908-1909, t. LXVIII, 2e partie, Venise, 1909.
(13) Portenari. Felicità di P ado va, p. 519.
(14) Brunacci, Storia Ecclesiastica di Padova, ms inédit., pp. 1152-1153, t. H, d’après Ach. Breda..
(15) A. Serra. La lepra in Sardegna, Revista Sud-Americana de Endocrinologia... Ano XI, 15 fév. et 15 oct. 1928, Buenos-Aires. — La lepra Sarda fino al 1921 . Giorn. Italiano delle malattie ven. e délia pelle, 1922. Milano.
INTRODUCTION HISTORIQUE
Mario Truffi (1) fait remarquer que les premiers documents sur l’existence de la lèpre en Sicile ne remontent pas avant la première Croisade. Au commencement du xne siècle, Roger II affectait pour recevoir les lépreux de Païenne la Casa di S. Leonardo.
L Espagne lut sans doute contaminée sous la domination romaine. Les invasions des Gotlis et des Sarrazins renforcèrent l’endénie antérieure. Il se constitua au nord de la
confirmé par Alphonse le Savant, mais ce fut seulement en 1477 que les Rois Catholiques créèrent les alcades de la lèpre, autorités civiles auxquelles incombait la police hygiénique de la maladie (2). Au xme siècle, des léproseries étaient ouvertes à Séville et à Grenade (3).
Parmi les souverains espagnols qui succombèrent à la lèpre, on cite : Ordonno II eî Froïla 11, rois de Léon (xe siècle) ; — Charles le Mauvais, roi de Navarre (xive s.).— Thérèse, infante de Portugal et reine de Léon (1170 -f- 1250), fut, dit-on, frappée de la lèpre pour avoir contrevenu aux prescriptions de l’Eglise en épousant son cousin germain Alphonse IX, roi d’Aragon.
De certains indices, il semble résulter que la lèpre existait déjà dans la Lusitanie sous la domination romaine. L’endémie fut sans doute renforcée par la conquête arabe (vme siècle).
Les deux premiers documents que l’on possède sur la lèpre avant que le Portugal ne fût constitué en royaume autonome (1130), sont datés de 950 et de 953, un troisième qui se trouve au couvent de Paço de Sousa, est de l’an 1107 (4). A cette époque, la lèpre était déjà répandue dans toutes les classes de la société ; en 1223, l’un des premiers rois, Alphonse II, mourut de la terrible maladie.
Non loin de la frontière septentrionale du nouveau royaume, en territoire espagnol, Saint-Jacques de Compostelle, lieu de pèlerinage, très fréquenté par les ladres durant tout le moyen âge, peut avoir favorisé l’importation de la lèpre en Portugal. Un document nous apprend qu’en 1486, les autorités de Reims donnèrent des lettres de recommandation à deux lépreux qui projetaient de s’y rendre (5). De Bretagne une foule de lépreux affluaient vers ce lieu révéré. Les relations constantes du Portugal avec le Levant, mais surtout avec le Maroc et les colonies portugaises ravagées par la lèpre, expliquent pourquoi le fléau sévissait encore avec une grande intensité en ce pays, alors qu’il déclinait visiblement dans les nations voisines. En Portugal l’endémie lépreuse ne diminue qu’au xvie siècle. Au xvne siècle, elle est pratiquement éteinte ; mais au siècle suivant se dessine une recrudescence qui s’accroît encore au xixe siècle.
Les maladreries, en nombre supérieur à soixante, étaient pour la plupart situées au bord de la mer ; rares dans le sud du pays, fréquentes dans la partie centrale, elles étaient encore plus nombreuses dans le nord où l’endémie prédominait.
La plupart des refuges où les gafos trouvèrent primitivement asile étaient auparavant des « albergarias » ou hospices destinés aux indigents et aux pèlerins. Sous le roi Dom Sanche I (xive siècle) et ses successeurs, de grandes léproseries dotées de dons et legs, pourvues de privilèges, assurèrent aux lépreux une assistance plus effective.
(1) Mario Truffi. La lebbra in Sicilia, Sicilia sanitaria, 3e année, p. 2.
(2) Da Silva Carvalho. Histôria da Lepra ern Portugal, pp. 159-167. Porto, 1932.
(3) .1. Francisco Tf.llo, La lèpre en Espagne, IIe Conf. Internat, de la Lèpre, Bergen, 1909, t. II, p. 171.
(4) Da Silva Carvalho. Les léproseries portugaises au Moyen Age. VIIIe Congr. Intern. d Hist.de laMéd., Rome, 1930, pp. 86-93 ; — Ilistôria da Lepra ern Portugal. Porto, 1932, pp. 159-177. — Cf. V. Ribeiro, Histôria da Beneficencia Publica em Portugal. Coïmbre 1907.
(5) E. Jeanselme. VIIIe Congr. Internat. d’Histoire de la Médecine, in Bull, de la Soc. d’Hisl. de la Méd., janv. 1931 , p. 84, note a.
Les léproseries, dit Da Silva Carvalho, n’étaient pas sous la juridiction des ordres religieux, des évêques, des chapitres, niais relevaient de la Couronne, soit directement, soit par l’intermédiaire du Sénat municipal et plus tard par l’entremise d'un tribunal spécial (Meza cia Consciência e Ordens) institué parla surintendance des œuvres d’assistance, les ordres de chevaleries et autres institutions. L’ordre de Saint-Lazare n’a pas été introduit en Portugal. Au xvie siècle, l'administration supérieure de plusieurs maladreries passa aux Misericordias, confréries laïques d'assistance aux indigents, aux prisonniers, aux condamnés, aux enfants abandonnés ; Lisbonne et Lagos sont les deux seules villes où les autorités communales fondèrent des léproseries.
L’aménagement des maladreries variait à l’infini. Des personnes charitables recueillaient quelques ladres dans leur propre demeure. Situées dans l’agglomération urbaine, mal
adaptées au rôle prophylactique qu’elles devaient remplir, ces léproseries ne pouvaient que propager la contagion. Dans les grands établissements, l’isolement n’était que très relatil et Da Silva Carvalho émet de forts doutes sur son efficacité. 11 ajoute que des ouvriers agricoles sains de l’un et l’autre sexes venaient travailler les terres des lépreux et entretenaient des relations plus ou moins étroites avec eux. Dans ces établissements, les malades n’étaient pas hospitalisés en salles communes, chaque lépreux ou chaque ménage avait pour son usage exclusif une habitation indépendante composée d’une chambre et d'une cuisine, car les aliments étaient fournis non préparés.
Les ladres pouvaient être contraints à entrer dans les hôpitaux et léproseries ou bien ils demandaient spontanément leur admission, et celle-ci était prononcée, en général, sans examen préalable des candidats. Cependant, lorsque l’établissement était sous la dépendance du Sénat municipal, les intéressés comparaissaient devant un tribunal composé de deux médecins ou chirurgiens qui décidaient s’il y avait lieu de les interner. Il n’existait aucune cérémonie de « mise hors le siècle » analogue à celle qui se pratiquait en France avant l’isolement.
Fig'. 3. — • « Galilea » de l’église de Notre-Dame de la Visitation (A. da Silva Carvalho, Histôria (la lepra ern Portugal , Porto, 1932)
De toutes les gafarias, celle du Coïmbre était l’une des plus ancienne ; cependant la léproserie de Lafôes (San Pedro do Sul) fut fondée à une date antérieure par Alphonse Ier (Henriquez), premier roi de Portugal (1139-1185), et l’hôpital S. Lazaro de Lisbonne paraît même avoir existé avant que le futur royaume ait conquis son indépendance.
C’est en 1209 que le roi Dom Sanciie Ier ordonne, par disposition testamentaire, qu’une gafaria sera érigée à Coïmbre (1). A cette institution, il léguait une partie notable de ses biens. On a supposé que la lèpre dont souffrait l’héritier présomptif, qui régna plus tard sous le nom d’ Alphonse I I, avait été la cause de la munificence royale. Des privilèges et des donations faites à l’exemple du roi ne tardèrent pas à assurer un revenu fabuleux à la nouvelle léproserie. Outre les habitations particulières dont chacune était destinée à un
(1) Rocha Brtto a écrit une monographie importante, F « Histôria da Gafaria de Coimbra », Aquivos de Dermatologia e Sifiligrafia, ano I, n° 1. — Toutes les pièces concernant cette léproserie sont reproduites in extenso ; 9 planches photographiques représentent des fac-similés des règlements qui ont été successivement en vigueur.