ET A L'EST DE L'EUROPE
Des Etats Scandinaves, le Danemark est le seul où la lèpre a suivi la même évolution rétrograde que dans l’Europe centrale et occidentale. Les plus anciens documents qui la mentionnent en ce pays ne remontent pas au delà du xme siècle (7). Ehiærs a établi une liste de 23 léproseries danoises (8). Les premières maladreries ou « cours de Saint- George » furent fondées dans l’évêché de Selancle où l’évêque Absalon et ses frères avaient leur domaine, à Kalundberg, Ringsted, Roskilde et Copenhague (9). L’endémie est dans toute son ampleur au xve siècle, car un statut urbain de Christophe de Bavière pour
(1) James Y. Simpson, l. c., vol. 57, pp. 427-429.
(2) James Y. Simpson, l. c., vol. 57, pp. 140-144.
(3) Arsen Johannes, Das Leprosenhaus Melaten bel Kôln, Dissert-Inaug., Bonn, 1908, pp. 18-20.
(4) Volz, Ueber Armen-und Krankenpflege in ihrer gescliichllichen Entwickelung, Karlsruhe, 1860.
(5) Moll, Nachrichten ueber Würtemberg, in R. Virchow, Arcli. f. path. Anat. u. Physiol., t. XIX, Berlin, 1860, pp. 75 sq.
(6) R. Virchow, Zur Geschichte des Aussatzes, besonders in Deutschland... Arch. /. path. Arnat. u. Physiol., Berlin : 1er art., t. XVIII, 1860, pp. 138-162 ; — 2^ art., t. XVIII, pp. 273-329 ; — 3e art., t. XIX, 1860, p. 43-93 ; — 4* art., t. XX, 1861, pp. 166-198 ; —5e art., t. XX, 1861, pp. 459-512.
(7) D’après E. Eiilers (Janus, Léproseries danoises du Moyen Age, Amsterdam, 1899) ; le Liber dations Lund velustior , à 1 année 1204, mentionne que le roi Canut [Anud] IV lait des dons considérables aux léproseries.
(8) E. Ehlers, Janus, l. c.
(9) Eiilers « Conferencia », Journal de V Université des Annales, 15 janv. 1926.
INTRODUCTION HISTORIQUE
•a ville de Copenhague, à la date de 1443, et le Statut général urbain de 1478 du roi Hans ordonnent aux autorités d’interner les lépreux, hors ville, à l’hôpital Saint- George (1).
O.-T. Hult donne quelques indications intéressantes sur l’origine et l’extension de la lèpre en Suède (2). Elle a été constatée, pour la première lois, dans ce pays au commencement du xme siècle. Son foyer primitif paraît avoir été l’évêché de Lund en Scanie ; l’an 1228 l’archevêque Andréas Suneson mourait, à Ifôssee. dans une petite île où, depuis 6 ans, il avait été isolé parce qu’il était atteint de la lèpre. Siegfried Talvik émet l’opinion que la maladie fut répandue en Esthonie, au xne siècle par les missionnaires de l’évêché de Lund (3).
Pour ce qui concerne Stockholm, il y a lieu de supposer que les échanges commerciaux très actifs de cette ville avec Reval, Riga et Dantzig ont joué un rôle prédominant dans sa contamination. Hult, après Klockhoff (4), conclut qu’à Stockholm la maladie se montrait surtout sur les étrangers, aussi le Saint- Gôranshofï était-il assez exigu. L’extension du fléau gagna les provinces baltiques où il atteignit des proportions extraordinaires (in ausserordentlich hohem Grade verbreitet war). 11 est présumable qu’à une époque
précoce la maladie avait gagné le Gotland, Aland et le nord du Roslag. La lèpre se cantonnait avec prédilection dans certains petits foyers, strictement limités (Uppland, Me.
delpad, Ilàrjedalen, Jàmtland, Dalarna, Angermandand et Gotland). La Suède méridionale, à l’exception de la Scanie qui, à cette époque, appartenait au Danemark, étail peu atteinte. Plus tard, l’endémie paraît avoir remonté les vallées fluviales suivies par les relations commerciales.
Dans le cours des xme et xive siècles, plus de 20 hôpitaux pour les lépreux furent ouverts, mais le nombre des malades qu’ils assistaient était relativement faible d’où l’on peut induire cpie la lèpre en Suède n’avait pas pris une grande extension.
Parmi les plus anciennes léproseries de Suède, on compte celle de Lund, appelée d’abord « clomus pauperum leprosorum , liospitale infirmorum et plus tard « dormis St-Georgii ». Elle remonte sans doute à la fin du xiie siècle. L’hôpital Sainte-Catherine à Skenninge, l’hôpital Saint-George de Visbv, les maladreries de Sôderkôping, d’Enkôping, d’Alius, le Xenodochium leprosorum de Stockholm sont de date un peu plus récente, du xme ou du commencement du xive siècle. Il y avait de 14 à 15 malades à A hus, pas plus de 20 à Enkôping ; et d’ailleurs ces établissements ne recevaient pas uniquement des lépreux (5).
Armauer Hansen et H. P. Lie (6) supposent que la lèpre s’est propagée à la Norvège peu de temps avant l’an 1000 ; car, dès le xie siècle, cette maladie était assez répandue dans cette contrée, assez redoutable même pour que les lois de Gulathing et de Rorgarthing prissent des dispositions à son égard.
Pendant trois cents ans, du viie au ixe siècle, chaque année, les Vikings infestèrent les côtes de l’Europe baignées par la Baltique, la mer du Nord, l’Océan Atlantique et la Méditerranée. C’est probablement au cours de ces incursions qu’ils contractèrent la lèpre.
Le port de Bergen, qui était le plus important de la côte occidentale de la Norvège fut contaminé l’un des premiers.
(t) Eiilers, ibid.
(2) O. T. Hui.t, Ueber die Lepra in Schweden im Mittelalter. VIIIe Congr. Internat. d’IIist. de la Méd., Rome, sept. 1930, pp. 155-160.
(3) Siegfried Tai.vik, Die Lepra im Kreise Oesel, Dorpat, 1921.
(4) Klockhoff, Die Lepra in Stockholm im Mittelalter, Stockholm.
(5) V. IIedqvist, Œuvres chrétiennes de charité en Suède pendant le moyen âge. Strangnas, 1893 (en suédois). — E. Sf.deriiolm, History of Leprosy in Sweden. I Ie Conf. Internat, de la Lèpre, Bergen, 1909, t. 1, pp. 79-104.
(6) A. Hansen et H. P. Lie, Die Gesehichte der Lepra in Norwegen. IIe Conf. Internat, de la lèpre, Bergen, 1909, t. I, pp. 52-78.
Au xme siècle, le roi Haakon fonde auprès de cette ville l’hôpital des lépreux Sainte- Catherine auquel son Cils, Magnus le Législateur, lègue une somme de 100 marcs sterling (1277). Vers l’an 1400, un autre asile réservé aux lépreux lut créé à Bergen: « St-Jôrgens Hospital » qui a encore aujourd’hui la même affectation. L’hôpital des lépreux d’Oslo est mentionné pour la première fois dans un testament daté de 1304. A Nidaros (l’actuel
Trondhjem), l’isolement des lépreux est peut-être un peu antérieur au xme siècle.
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Thomas Bartholin,1c premier, décrit la « spedalskhed » comme une maladie connue anciennement aux Feroer (1). Mais celle-ci n’attira l’attention des voyageurs et des médecins qu’à partir du xvme siècle.
Les sagas d’Islande des xe et xie siècles ne mentionnent pas la lèpre. D’après Ehlers, il est fort probable que cette maladie a été introduite dans l’île à la lin du xne siècle par les colons norvégiens. Mais S. Bjarnhjedinsson fait remarquer que Ton ne possède aucun document digne de foi sur la date de l’importation de la lèpre en Islande ; en réalité, dit -il, nous savons fort peu de chose d’une façon certaine sur cette maladie avant le commencement du xvesièele. D’après S. Bjarnhjedinsson (2), la plus ancienne description de la lèpre en Islande est contenue dans une lettre du pape Jean XIII, du 24 juillet 1413 à l’évêque Jean de Lubeck. Le pape avait été informé que l’évêque Jûn de Skâlholt était lépreux et incapable de remplir ses devoirs ecclésiastiques par des mutilations qu’il décrit ainsi «... Accepimus siquidem quod venerabilis frater noster Johannes episcopus Scalotensis a deo sit lepra et aliis Fig. 7. — Infirmerie de la ville de Reval. grauibus et incurabilibus infirmitatibus
Olim : Domus pauperum leprosorum S. Lazari. grauatUS et percuSSUS quod ex ipsius COr-
pore tam in manibus quam et etiam pedibus diverse carnis petre ex hujus modi infirmitate putrefacte una cum ossibus ceciderunt propter que ad regimen preesse dinoscitur intrabilis et impotens est afîectus... ». Bjarnhjedinsson ne doute qu’il s’agisse d’un cas de lèpre anesthésique mutilante ; mais il pense que la maladie n’a pas été contractée en Islande, car Jôn avait été abbé de Munklifi à Bergen avant d’être institué évêque de Skâlholt (1406).
La lèpre a été mentionnée pour la première fois en Lettonie en 1220. Au xive siècle, il y avait des léproseries à Wenden, Lemsal, Wolmar, Mitau, Goldingen (3).
(1) Thomas Bartholin, Acta med. et phil. Hafniensia, années 1671, 1672, Obs. 49 : Olim certe familiaris erat lepra in insulis nostris borealibus Ferôensibus et Islandia, sicut nosocomia ibidem exstructa testantur, quæ nune vacua ruinam minantur (Passage cité d’après IIjaltelin, Dissert, inaug. de radesyge, lepra et elephantiasi septentrionali, p. 11).
(2) E. Eiilers, Islande, ITe Conf. Internat, de la Lèpre, Berlin, 1897, t. 1,4e partie, pp. 22-25. — S. Bjarnhjedinsson, The Leprosy in Iceland, IIe Conf. Internat, de la Lèpre, Bergen, 1909, t. I, pp. 105-139.
(3) J. Schirons, La lèpre en Lettonie au Moyen Age. IIIe Conf. Internat, de la lèpre, Strasbourg, 1923, Compte Rendu, 1924, pp. 55-61.
INTRODUCTION HISTORIQUE
en
En Livonie, Riga, la capitale, fondée en 1221, possède déjà un hôpital Saint-Lazare 1225 (1).
En Esthonie,la première «domus pauperum leprosorum » fut fondée en 1230, à Reval, par l’Ordre français de Saint-Lazare (2). En autre hôpital affecté aux lépreux est signalé dans une pièce d’archives de L Hôtel-de-Ville, en 1363.
La plus ancienne léproserie de Finlande fut St. Jôrans-hospital, situé en dehors de
la ville d’Abo ; son existence est établie pour la première fois en 1355 par le testament d’ Henritt Tempel et, plus tard, en 1396, par une lettre pastorale de l’évêque Bero 1 1 Balk.
D’autres maladreries furent ouvertes aux siècles suivants auprès de Wiborg (hôpital Maria Magdalcna, 1475), à Helsingfors Gammelstad (1559), à Gloskâr, etc. (3).
En Russie, la lèpre paraît avoir pénétré par des voies multiples. Au nord, venant d’Allemagne, elle a gagné de proche en proche le littoral des golfes de Riga et de Finlande. Au sud, elle s’est étendue de bonne heure sur les rives de la mer Noire ou l'Empire Grec avait essaimé de nombreuses colonies; elle s’était sans doute introduite dans l’estuaire du Don où Byzance avait établi de nombreux comptoirs. Il se peut aussi que l’invasion des Tartares ait contribué à la diffusion de la lèpre en territoire moscovite. Nous sommes très mal renseignés à cet égard. Ce qui paraît certain, c’est que la lèpre sévissait à l’état épidémique dans ce pays en 1462 (4) et qu’il y avait, en 1520, dans la région de l’Oural, une léproserie avant la conquête des Cosaques (5).
En Turquie, d’après les recherches de A. Süheyl, le quartier des lépreux d’Andrinople (Kirisehhané) fut fondé sous le règne de Mourad 11 (1421-1451) et la léproserie de Scutari fut créée en 1514 par Sélim Ier (6).
— QUEL POUVAIT ETRE LE NOMBRE DES LEPREUX ET DES LÉPROSERIES AU MOYEN AGE EN EUROPE A IA ÉPOQUE OU L'ENDÉMIE AVAIT ATTEINT SON APOGÉE ?
Il y avait, dit-on, dix-neuf mille léproseries, en 1244, dans toute la chrétienté. Cette opinion erronée, reproduite par un nombre considérable d’historiens, résulte d’une lecture défectueuse d’un passage de Matthieu Paris (7).
(1) J. Schirons, ibid., p. 56.
(2) S. Talvik, La lèpre en Esthonie, ibid., pp. 61-65.
(3) L. W. Fagerlund, Die Lepra in Finnland, IIe Conj. Internat, de la Lèpre, Bergen, 1909, t. I, pp. 140-153. — Ehlers et Verdier, Géographie de la lèpre. Ibid., p. 5.
(4) V. Riciiter, Hist. de la Méd. en Russie, 1814.
(5) Ehlers et Verdier, Géographie de la lèpre. I Ie Conj. Internat, de la lèpre, Bergen, 1909, t. I, p. 9.
(6) Note manuscrite du 27 juin 1933.
(7) Matthaeus Paris, Angli Historia major, édition de 1644, p. 417 : « Habent insuper Templarii, in Christianitate, novem millia maneriorum ; Hospitalarii vero novem decim ». Du Gange (Gloss, s. v. Leprosaria ) rapporte la phrase de Matthieu Paris de cette façon doublement incorrecte. « Dom Mattiiaeus Paris, Ilist. Angl., p. 63, affirmât fuisse leprosarias 1900, in toto orbe Christiano » ; D’une part, au mot « manerium », il substitue « leprosaria », qui est une faute d interprétation ; d’autre part, il commet une erreur de transcription en mettant : 1900 en chiffre, au lieu de « novemdecim » qui est en toutes lettres dans l’auteur anglais.
Nous ne pouvons donc point faire état de ce passage de Matthieu Paris qui ne concerne pas les léproseries, niais les Commanderies ou Manoirs possédés par les Templiers et les Hospitaliers de Saint- Jean de Jérusalem.
D’ailleurs, il sera toujours impossible d’évaluer, même approximativement, le nombre des maladreries et des lépreux libres, car bien des causes d’erreur sont susceptibles de fausser notre jugement.
1° Beaucoup de léproseries notables, situées aux abords des grandes villes resteront ignorées ou imparfaitement connues parce que les pièces d’archives qui les concernent (acte de fondation, chartes de privilèges ou de libéralités) sont détruites. Quant aux petites léproseries rurales, elles n’ont laissé aucune trace et, à leur sujet, nous sommes réduits aux conjectures.
2° Les ladres hébergés dans une léproserie y vivaient en communauté de frères et de sœurs avec le personnel administratif, les auxiliaires et les servantes, parfois même avec des pensionnaires exempts de lèpre, donats ou prébendiaires, si bien que trop souvent et malgré les défenses réitérées les ladres ne représentaient qu’une minime partie de l’effectil de l’établissement. Or, la plupart des documents se bornent à donner le chiffre total des habitants logés et nourris, sans faire aucune discrimination entre les sains et les malades. Rarement les maladreries contiennent plus d’une douzaine de lépreux. Mais dans certains d’entre elles, ils sont réduits à quelques-uns. D’un lieu à l’autre, les écarts sont considérables.
3° Suivant les temps, la législation coercitive fut appliquée avec plus ou moins de rigueur. Ainsi, en France, lors du prétendu complot formé en 1321 par les ladres et les juifs pour empoisonner les sources, l’émotion populaire exige que tous les ladres épargnés par sa fureur homicide soient incarcérés à vie, sans exception aucune. Mais, à peine ce ressentiment injustiiié est-il apaisé, qu’on en revient à des mesures plus humaines.
4° Suivant les lieux, les mesures prises à l’égard des lépreux sont très variables. Ainsi, en pays basque, où les « cagots » ou ladres blancs sont en grand nombre, le mode d’isolement qui prévaut affecte le type de «village de léï ireux ». Dans cette région, les maladreries proprement dites sont rares. Fay ne peut en mentionner que quatre (1). Or, sur le pourcentage des lad res vivant dans ces agglomérations offrant la forme de village, nous ne possédons aucun élément d’appréciation.
5° La lèpre ne paraît pas avoir eu dans tout un territoire une intensité uniforme ; si l’on en juge par le nombre des maladreries. Multiples auprès de certains centres, elles sont rares dans d’autres. Par exemple, en Angleterre, on compte 7 léproseries aux environs de Londres, 6 à Norwick, 18 à 20 dans la région de Norfolk, tandis qu’une seule léproserie, édifiée très tardivement d’ailleurs (en 1591), dessert Edimbourg, la capitale de l’Ecosse. Même remarque pourrait être faite en France et dans d’autres pays.
6° Certaines localités situées loin des voies de trafic on peu accessibles, par exemple la. ville de Comacchio entourée de marais qui en défendaient l’approche, furent longtemps protégées contre la lèpre et dépourvues de maladreries.
7° Sur le nombre des ladres errant dans les campagnes, vivant de maraude et d’aumônes, on ne possède aucune donnée certaine. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’ils étaient partout fort nombreux et qu’ils échappaient aisément à l’application des ordonnances et règlements.
il faut donc renoncer à exprimer par des chiffres la puissance de l’endémie lépreuse au moyen âge. Cette apparente rigueur serait inexacte. Mais, quelque défectueuse que soit notre enquête, il s’en dégage une notion très nette, celle du grand effort que nos ancêtres ont déployé pour maîtriser le iléau.
(1) H. Fay, Lépreux et Cagots du Sud-Ouest, Paris, 1910.
INTRODUCTION HISTORIQUE
X. — DES MESURES PROPHYLACTIQUES PRISES A DES LADRES INTERNÉS OU LIBRES