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Des statuts des léproseries, il ressort avec évidence qu’elles sont avant tout des institutions de police sanitaire dont la thérapeutique est totalement exclue jusqu’aux approches des temps modernes.
Comme elles ont pour but de distraire de la société les ladres jugés contagieux, il est logique qu’elles hébergent les ladres errants.
Mais, pour ne pas grever de trop fortes dépenses le budget des maladreries, et pour ne pas introduire parmi les internés un ferment de révolte, ces ladres en ruptures de ban, en général fort indisciplinés, sont reçus dans un local distinct et pour un temps généralement très court.
Si parfois les statuts des maladreries sont d’une rigueur exemplaire, comme au « leperhouse » de Greenside, non loin d’Edimbourg, où les ladres contrevenant aux ordres du Maître risquent d’être pendus à un gibet, en général la réalité est tout autre. Rarement la maladrerie est un lieu de force où les internés vivent dans la réclusion perpétuelle. Très souvent, ils ont le droit de circuler sans permission aux alentours, pourvu qu’ils ne dépassent pas certaines limites, une route, un carrefour, un pont, un ruisseau, etc.
Ils ne peuvent aller au delà sans le congé du Maître. Ils doivent alors revêtir la livrée du ladre, en porter les insignes d’une manière apparente et agiter leurs cliquettes pour avertir les passants de leur présence (1).
Quand l’accès des villes est autorisée aux ladres, ils ne peuvent y pénétrer que certains jours et à certaines heures, toute l’année durant ; en outre à titre exceptionnel ils y sont admis à l’occasion des fêtes. Quelquefois, ils sont astreints à suivre un itinéraire prescrit. Il leur est interdit de manger en ville, de fréquenter les tavernes, de passer la nuit hors de la maladrerie, sauf dans des circonstances exceptionnelles : par exemple lorsque le ladre
désire assister un ami à l’article de la mort. ^
Toute infraction à ces défenses pouvait entraîner une punition. L échelle des peines, très variable suivant les lieux, comportait la mise au pain et à l’eau, l’administration de la discipline, l’exposition au pilori, la privation de la prébende allouée au ladre, 1 exclusion
temporaire, enfin l’expulsion définitive. A
Trois raisons motivent la présence des lépreux dans les villes : la quete qui assure leur existence, l’achat des provisions et l’accomplissement de leurs devoirs religieux.
(1) En France le si<me des ladres était, le plus souvent, un morceau de drap rouge découpé en forme de patte d oie et cousu sur l’épaule’. Les gens de « Grande Cagoterie », dit un vieux poème du Béarn, ont la « cocarde rouge au chapel
lou Pè de Guit aü coustat ».
Fig. S- — Bénitier réservé aux Cagots, à Dognon ( Basses-Pyrénées) .
Presque toujours, le lieu où doit, se tenir le ladre quêteur est soigneusement spécilié. Souvent c’est une personne saine qui reçoit les aumônes aux lieu et place des lépreux ; c’est incontestablement un progrès.
C’est aussi pour éviter, autant que possible, les contacts entre gens sains et malades, que les pourvoyeurs des léproseries bien organisées sont, non point les ladres eux-mêmes, mais leurs chambrières ou leurs valets.
A l’église, les ladres reclus ou libres n’avaient pas le droit de se mêler aux autres fidèles. Dans beaucoup d’églises de Bretagne et du Midi de la France, on peut voir encore la porte bâtarde et le bénitier réservé aux « cagots, ca quins, gahets, christiaas ou ghésitains » (fig. 8). Ils occupaient des places spéciales ou restaient sous le porche. Parfois, ils ne pouvaient pénétrer dans l’église qu’en dehors des olïices. Baiser la patène leur était inter -
Fig. 9. — - Comment les cités accueillaient les ladres.
Deux lépreux arrivant à la porte d’une ville, l’archer de garde leur fait signe de n’y point entrer. (D’après une miniature du Miroir Historial, xne siècle. Bibliothèque de l’Arsenal).
dit. Ils n’étaient pas admis au confessionnal commun. Le prêtre recevait leur confession au banc qui leur était réservé et à travers une cloison de planche. Les enfants des ladres ne devaient pas être baptisés sur les fonts, mais au-dessus de la piscine dans la sacristie.
Le système de défense contre la lèpre est complété par deux ordres de mesures :
1° Les Hôtels-Dieu ne peuvent recevoir, soit comme frère ou sœur, soit comme malade, un lépreux ; et réciproquement les maladreries n’ont pas le droit d’admettre un individu atteint d’une autre maladie que la lèpre.
2° En principe, les ladres internés ou non, ne doivent exrecer aucune profession. Us sont exclus du sacerdoce ; nombreux sont les prêtres et évêques qui durent résigner leurs fonctions parce qu’ils étaient devenus lépreux. Dans la région de Cologne, un ladre ne pouvait être élu échevin.
Défense est faite aux tenanciers d’étuves, lieux de débauche fort en vogue au moyen âge, d’entretenir en leurs maisons « mesiaux ne meseles », aux fripiers d’acheter la défroque d’un lépreux, aux barbiers de saigner un ladre...
INTRODUCTION HISTORIQUE
Cependant, à l’intérieur cle la léproserie, les internés ont la faculté de se livrer à leurs occupations habituelles ; ils peuvent avoir une basse-cour, élever des bestiaux, cultiver des légumes, mais c’est à la condition expresse que tous les produits agricoles qu’ils obtiendront par leur travail seront consommés sur place. En Bretagne, on tolère qu’ils soient
Fig. 10. — Job, le chef nimbé, assis sur son fumier, accepte avec résignation, avec sérénité, ses malheurs. Au-dessus de lui plane un monstre ailé, au bec crochu, dont les membres inférieurs se terminent en queue de dragon ; ce personnage fantastique, qui personnifie la lèpre, frappe sans relâche, à coups de verges, le dos du pauvre ladre. Au devant de lui, une femme exhorte le martyr à la patience . « Bénis Dieu et meurs, » lui dit-elle (Gravure sur bois de Hans Wechtelin, Feldbuch der Wundtartznei du chirurgien strasbourgeois Gersdorf, 1517).
cordiers, qu’ils confectionnent des boisseaux pour mesurer le blé. Dans le Midi de la France et en Espagne, ils sont charpentiers, bûcherons, tonneliers, tisserands...
Dès la première moitié du xive siècle, la lèpre esquisse un mouvement de retrait en Europe centrale et occidentale (Allemagne, Pays-Bas, Danemark, Grande-Bretagne, France, Italie, Espagne et Portugal en dernier lieu). Cette régression se poursuit pareillement, mais à une époque plus tardive, dans les pays nordique et l’est de l’Europe.
Jeanselme. — La Lèpre. 7
Les chirurgiens les plus réputés n’ont plus l’occasion d’observer la terrible maladie. Jean de Yigo déclare que, de son vivant, on ne pouvait plus citer un seul cas de lèpre en Italie. Jérome Fracastor assure que, dans les maladreries, il n’a guère vu que des formes d’impetigo. 11 est évident qu’il ne parle de la lèpre que par ouï-dire, car dans sa description il omet des signes de la plus haute importance.
La preuve directe et matérielle que l’endémie diminue, c’est que les maladreries se vident. A la vérité, un peu partout, on observe ce résultat paradoxal que certaines léproseries regorgent de pensionnaires à mesure que le fléau diminue. Mais, pour peu qu’on examine la question, on ne tarde pas à se convaincre que cette affluence n’est pas le fait d’une recrudescence locale. Outre les prébendiers, les maladreries hébergeaient à cette époque un nombreux personnel laïc et ecclésiastique. Quant aux malades, aux temps de la Renaissance, ils n’étaient guère représentés que par des sujets atteints d’affection impétigineuse, de gale, de teigne, et d’autres dermatoses étrangères à la lèpre.
Des travaux de Tricot-Royer (1) et de ceux de Van Sciievensteen (2), il ressort que bon nombre de candidats demandant à entrer à l’hôpital des ladres de Terzieken étaient atteints de dermatoses communes ( scabi.es pravciseu humida ; morbus gallicus ; tineacapitis...). Parfois, le lecteur se trouve en face d’expressions ambiguës, telles que « leproes ex morbo gallico, leprosi ad tempus, ad alteram visitationem ». D’après un procès-verbal du 4 mai 1556, comparaissent à la visite de Terzieken 101 personnes, dont 47 seulement sont reconnues lépreuses. Faute de ladres véritables, il faut en créer de factices. De là ces diagnostics surprenants : « lepra hujus temporis ; lepra hujus patriae », témoignage irréfutable de l’extinction du fléau.
Des mobiles d’ordres divers, en premier lieu le désir de mener une vie oisive, soit à la maladrerie, soit en dehors d’elle grâce à la mendicité ; en second lieu, l’intérêt primordial des léproseries dont l’existence n’avait d’autre objet que l’isolement des ladres, ont contribué dans plus d’un lieu à masquer la disparition progressive du fléau. Mais, là où ces causes n’existaient pas, le recul de la lèpre apparaît en pleine lumière.
L’endémie ne s’est maintenue que dans le foyer nordique, sous l’influence de facteurs extrinsèques que j’indiquerai dans la suite.
XII. — LE SYSTÈME DÉFENSIF INSTITUÉ AU MOYEN AGE A-T-IL ÉTÉ LA CAUSE PRINCIPALE DU RETRAIT DE LA LÈPRE ?
La décroissance de la lèpre n’a-t-elle pas eu pour cause l’état d’immunité progressive acquis par les populations ou l’affaiblissement du virus ? Il semble bien que ces vues ne méritent pas d’être prises en considération, car dans les régions où l’isolement et les autres facteurs adjuvants n’ont pas fait sentir leur action, l’endémie lépreuse a poursuivi ses ravages jusqu’à la période contemporaine.
L’efficacité de la méthode mitigée actuellement en vigueur en Norvège (voir pp. 573 et suiv.) qui offre beaucoup d’analogie avec celle dont nos pères firent usage, conduit à
(1) Tricot-Royer, Un point d’histoire ; Quelles étaient les affections qualifiées de lépreuses dans l’ancien duché de Brabant ? in Mém. couron... publiés par V Acad. Royale cle Belgique , t. XXIII, p. 265 sq. — Du Même, Les Ilaitiés dans les léproseries belges. VIIIe Congrès Internat. d’Ilist. de la Méd., Rome, sept. 1930, p. 59.
(2) A. F. C. van Sciievensteen. La lèpre dans le marquisat d’Anvers... Mém. couronnés... par V Acad. Royale de Belgique, t. XXIV, 1930, pp. 2-125.
INTRODUCTION HISTORIQUE
penser que la régression de la lèpre en Occident a été, pour une grande part, la conséquence certaine, directe et immédiate des mesures prophylactiques instituées au moyen âge.
Un certain nombre d’événements historiques, les persécutions, les famines, les guerres et les épidémies ont exercé sur la marche de la lèpre une influence plus ou moins marquée. Mais leur action, au lieu d’être générale et permanente, n’a été qu’épisodique, locale et passagère. Aussitôt que ces laits ont cessé d’agir, l’endémie a remonté à son taux primitif.
XIII. — LES PROGRÈS DE L'HYGIÈNE DOMESTIQUE ONT-ILS COOPÉRÉ A L'EXTINCTION DE LA LÈPRE ?
Le savon, dit Armauer Hansen, est le meilleur agent de prophylaxie que nous possédons. La propreté corporelle, ai-je écrit il y a quelque quarante ans, crée en quelque sorte un isolement relatif de l’individu en milieu infectieux.
Les ladres norvégiens immigrés aux Etats-Unis au xixe siècle, n’ont point propagé la contagion dans leur nouvelle patrie, parce qu’ils ont pris les habitudes d’hygiène corporelle de la race anglo-saxone.
Par contre, l’incurie, la promiscuité offrent un aliment à l’infection hansénienne. En France, les petits foyers de lèpre médiévale qui couvent encore à bas bruit, se cantonnent dans les villages les plus misérables et les plus sordides où l’endémie se perpétue par contagion familiale.
Il suffit de connaître la malpropreté des huttes habitées par les paysans norvégiens et islandais pour comprendre comment, en de tels milieux, l’endémie s’est maintenue si longtemps (1).
En revanche, les progrès de l’hygiène domestique et du bien-être, du xme au xvie siècle, n’ont certainement pas été sans influence sur le décroît de l’endémie lépreuse.
Le lit, démesurément grand, — il avait de 6 à 12 pieds carrés, — - est un cadre de bois garni d’une paillasse unique sur laquelle couche toute la famille. Et ce ne sont pas seulement les proches qui sont admis dans le lit commun, mais aussi les hôtes de passage. Membres de la famille et étrangers s’étendent côte à côte complètement nus ; car ceux qui possèdent une chemise de jour, ce qui était alors fort rare, la roulent le soir et la glissent sous l’oreiller. Le lit collectif fut longtemps la règle dans les hôpitaux. A Lyon, le musée de l’Antiquaille possède un lit à quatre places.
Dans les réduits où gîtent les artisans et les serviteurs, le mode de couchage est encore plus primitif. Hommes et femmes gisent sur la paille nue ou recouverte d’une simple toile qui protège mal les corps contre les piqûres des brins de chaume.
Pas n’est besoin d’insister sur les risques de contaminations encourus par les voyageurs dans les auberges où les ladres errants, au mépris des prescriptions les plus sévères, passaient la nuit à chaque étape.
La substitution de la toile, comme linge de corps, au vêtement de dessous en laine qui n’était pour ainsi dire jamais lavé, lut un réel progrès. La laine, en effet, imprégnée de sueur, de matière sébacée et de débris épidermiques, de crasse en un mot, était fort propice à la conservation des germes infectieux. En outre, elle hébergeait une multitude
(t) Danielssen et Boeck, Traité de la Spedalskhed, Paris, 1848, p. 343. — E. Ehlers, La Semaine I\lédicale, Paris
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infinie de parasites dont le rôle étiologique dans la genèse de la lèpre, malgré de nombreuses et patientes recherches, est encore imparfaitement élucidé.
Quant aux bains publics, si fréquentés en France et en Allemagne au moyen âge, on peut les considérer comme des agents de dissémination de la lèpre, car nombre de ladres vagabonds s’y rendaient malgré les défenses.
L’hygiène de la table n’était pas mieux observée. Chez les pauvres, un vaste vaisseau en terre contient les aliments de toute la maisonnée. Chacun y puise avec les doigts. La soupe est versée dans des trous creusés dans l’épaisseur de la table de distance en distance. La cruche à boire circule de bouche en bouche. Chez les riches et les nobles, les deux voisins de table ont en commun, en guise d’assiette, un morceau de pain coupé en rond, dit « pain tranchoir », sur lequel sont servis les mets destinés au cavalier et à sa voisine. L’assiette, d’abord en bois, puis en terre émaillée, remplaça dans la suite le « pain tranchoir ». L'usage de la fourchette ne devint courant en Occident qu’au xvie siècle. Les convives, faisant partie du même couple, boivent au même hanap. Pour honorer un personnage de haute naissance, le maître de séant lève sa coupe, y trempe ses lèvres, puis la fait circuler à la ronde. Cet usage existait encore au xve siècle.