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H. — LONGUE PÉRIODE DE RÉGRESSION

(DE LA FIN DU XVIe SIÈCLE AU COMMENCEMENT DU XIXe)

Pour les médecins d’Occident, à cette époque, la lèpre est passée au rang de maladie historique. Seuls, les chirurgiens-navigants qui exercent dans les contrées exotiques apportent à cette période des contributions originales. Ainsi, Prosper Alpin (1) la décrit parmi les maladies de l’Egypte. Les établissements fondés par les Européens en Extrême- Orient étaient ravagés par le fléau. Au dire de IL van Dorssen (2), la lèpre existait déjà dans l’archipel malais bien avant l’arrivée des Européens. J. Bontius (3), archiâtre des grandes Indes (1627-1631), ne mentionne qu’incidemment cette maladie dans le vademecum médical qu’il consacre à la colonie naissante de Batavia.

Quelques soixante ans plus tard, cette maladie était commune à Batavia, puisque Aegidius Daalmans fut appelé dans cette ville pour traiter la lèpre.

Vers la même époque, Willem ten Rhyne (1647-1700), fait une longue et magistrale description de la lèpre qu’il avait eu l’occasion d’observer dans les possessions néerlandaises (4).

Un contemporain de W. ten Rhyne, qui était alors chef de Département médical aux Indes Néerlandaises, Andries Ixleyer (Andréas Cleyer), donne une description succincte, mais très exacte, de la lèpre tuberculeuse. Cleyer ne se borne pas à décrire

(1) Prosper Alpinus, De Medicina Aegyptiorum, Parisiis, 1645.

(2) J. M. H. van Dorssen, Die Lepra in Ost-Indien wàhrend des 17 und 18 Jahrhunderts, trad. du holl. en ail. par F. C. W. Ihlow, Berlin, 1901 , brochure in-8° de 52 pages, 2 cartes et un tableau.

(3) Jakob Bontius, De Medicina Indorum, Lugd. Batav., 1642. — Cf. E. Jeanselme, L’Œuvre de J. Bontius, VIe Congrès Internat. d’Hist. de la Méd. (Leyde- Amsterdam, 1927).

(4) Willem Ten Rhyne, V erhandelinge van de Asiatische Melaatsheide, Amsterdam, 1687, d’après J. H. M. van Dorssen. De Lepra in N ederlandsch- 1 ndië tijdens de 17e en 18e eeuw, Batavia, 1899.

INTRODUCTION HISTORIQUE

la lèpre, il la représente, et la figure qu’il en donne est si conforme à la nature que Schilling, bon juge en la matière, la représente en tête de son livre.

G. Schilling (1) a donné de la lèpre un tableau clinique qui est le fruit d’une longue expérience acquise à Surinam.

Sans nier l’influence de l'air, des aliments et des boissons, Schilling croit fermement à la transmission de la lèpre pendant la vie fœtale ou par les rapports de personne à personne après la naissance. Les anti-contagionnistes disent avoir vu des enfants sains naître de parents lépreux. Le cas est rare, objecte Schilling, et il ne s’observe que si le nouveau-né est éloigné du milieu familial aussitôt après l’accouchement et transporté dans un climat salubre. Il signale la transmission de la maladie de la nourrice infectée à son nourrisson et donne à ses concitoyens de Surinam ce conseil plein de sagesse : « Avant d’engager un serviteur à votre service, assurez-vous qu’il a été examiné avec soin. »

Des médecins français, anglais, allemands, danois, étudient la lèpre dans les comptoirs des Indes Orientales et de l’Afrique, mais surtout dans les Antilles et aux Guyanes. Town (2) et Hillary (3) à la Barbade, Peyssonel (4) à la Guadeloupe, Lagarique (5) à la Martinique, Oldendorp (6) aux Antilles danoises, Bajon (7), Laborde (8), Bergeron (9), dans la Guyane française où l’éléphantiasis des Grecs ou lèpre tubéreuse est appelée couramment « mal rouge de Cayenne ».

Tandis que les médecins vivant, dans les lointains parages, en contact journalier avec la lèpre, savaient parfaitement la reconnaître, cette maladie, alors rare en Europe, était presque toujours méconnue. Au mois d’août 1776, dit Phil.-Gabr. Hensler, médecin danois fort érudit (10), vint me consulter un homme dont la vue me plongea dans la plus grande perplexité. Je n’avais jamais observé rien de semblable et quoiqu’il me restât un souvenir confus de la description d’Arétée qui me lit soupçonner l’éléphantiasis, la conviction que ce sujet était lépreux ne s’imposa pas à moi tout d’abord... Hensler adresse le malade au conseiller aulique Trampel qui conclut à une éléphantiasis d’origine vénérienne. Peu satisfait de ce diagnostic, le célèbre médecin danois écrit alors au professeur Hahn, de Leyde, car il supposait qu’un grand nombre de lépreux se rendaient des Indes Occidentales ou de la Guinée en Hollande et que les médecins de ce pays seraient par là-même en mesure de lui donner un avis autorisé. Hahn, après avoir fait une enquête répond à LIensler (1er février 1777) qu’il n’a pas encore rencontré un praticien ayant vu et traité un malade atteint d’éléphantiasis. Hovis lui-même, dit-il, le grand médecin d’Amsterdam, en quarante années de pratique, n’a pas eu l’occasion d’en observer un seul cas ; quant à Massuet qui semble avoir vu un patient atteint de cette maladie, il est mort depuis trois mois...

Or l’observation de Hensler est un exemple typique de lèpre mixte caractérisée par le faciès léonin et par une anesthésie telle qu’en certains points une aiguille pouvait être enfoncée dans la peau jusqu’à plus d’un quart de pouce de profondeur sans que le sujet éprouvât la moindre souffrance.

(1) G. Schillingii, De Lepra Commentationes, recensuit J. D. Haiin, Lugd, Batav.,1778, in-8°, 62 pages, 3 planches.

(2) Town, Diseases most frequent in Barbados, p. 184.

(3) Hillary, Beobacht ueber die Krankheiten au f der Insel Barbadoes... Leipzig, I 776, p. 38a.

(4) Peyssonel, d’après Hensler, Vom abendlând. Aussatz... p. 244, Hambourg, 1790.

(5) Lac.arique, d’après Hensler, loc. cit., p. 244.

(6) Oldendorp, Gesch. d. Mission, a. d. danischen Inseln, p. 408. .

(7) Bajon, Mémoires pour servir à l’histoire de Cayenne et de la Guiane Françoise... avec planches, t. 1,1 ans, / / -.

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(7) Bajon, Mémoires pour servir à h histoire de Gayenne et cie la < .uiane rrançoise... - —, •

« Le mal rouge, dit Bajon, est vraisemblablement cette maladie terrible, connue en Médecine sous le nom de lepre ; le m que les Nègres et les habitans de Cayenne lui ont donné, vient de ce qu’elle se déclare toujours par des taches rouges da

lesquelles on peut enfoncer une épingle, sans que le malade en ressente aucune douleur »(pp. L , , q

(8) Laborde, Bapport sur le mal rouge de Cayenne, Paris, 1785. - Du même, Rapports des Commissions de la Soc.

Roy. de Méd. sur le mal rouge de Cayenne, Paris, 1786.

(9) Bergeron, Dissert, sur le mal rouge de Cayenne, 1823.

(10) Hensler, loc. cit., pp. 23-37.

En France, la croyance en la contagiosité de la lèpre est encore vivace au comment cernent du xvne siècle. « Le venin de la lèpre, celui de la peste et celui de la vérole soubien différents, quoique tous se prennent par contagion », dit Pierre Pigray, chirurgien particulier du roi Henri IV (1).

Un professeur de la faculté de Montpellier, Jean Varandal (Varandaeus), écrit en 1620 un petit traité de la lèpre d’une soixantaine de pages ; la maladie était en effet encore commune à cette époque sur le littoral méditerranéen. Le chapitre du diagnostic et du pronostic est un guide pratique rédigé à l’usage des praticiens commis à l’examen des ladres. A l’exemple de Gui de Chauliac, Varandal distingue des signes pathognomoniques ( signa certissima ) au nombre de 6 et 16 signes douteux (s. aequivoca ) (2).

I. — A QUELLE ÉPOQUE LA LÈPRE EST-ELLE MENTIONNÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS DANS LES ÉCRITS DE L’EXTRÊME=ORIENT ?

Nous ne possédons à ce sujet que des notions fort incertaines. D’après Iv. Do Hï (3), on trouverait dans le « Ruishin-Ho » qui date de la période Daïdo (806-810 après J.-C.) cette description de la lèpre (Mitari-kasa-yama) : « Après cela survient premièrement une sensation de chaleur du corps entier. L’urine est fort concentrée, il y a du relâchement du ventre. L’état général pour le reste est bon. Après plusieurs mois, survient une sensation de démangeaison (4).

« Cet état peut durer une année, puis surviennent une atrophie des doigts et des paumes des mains, la chute des sourcils, une rougeur du visage, de l’anesthésie du corps entier, des ulcérations aux pieds. Il en résulte qu’une série de segments se détachent ».

En 833 après J.-C., dans le commentaire du « Taiho-Rei », ou code de lois, Natzuno Kiyohara fait une description de la « mauvaise maladie » qu’il assimile à la lèpre. Parmi ses symptômes, il signale : la chute des sourcils, la destruction des cavités nasales, la raucité de la voix, la mutilation des membres. « On ne doit pas, dit le commentateur japonais, partager son lit avec un patient de cette sorte, car cette maladie peut contaminer les voisins » (5).

D’après Iv. Mitsuda, le « Byôgenkôron Senkin-hô », livre chinois de médecine importé au Japon, fait mention expresse des signes caractéristiques de la lèpre (vne-ixe siècle ap. J.-C.) (6).

(1) Pierre Pigray, Epitome des préceptes de Médecine et de Chirurgie..., Paris, 1606, in-8°.

(2) Johannes Varandaeus, Tractatus de Elepliantiasi seu lepra..., Monspessuli, 1620, in-8°, pp. 29 sq.

(3) K. Dohi, Ire Conf. Internat, de la Lèpre (Berlin, 1897, t. III, p. 432).

(4) Dohi traduit le mot chinois par Juckgefuhl, mais il l’interprète dans le sens de paresthésie.

(5) K. Dohi, Beitrage zur Geschichte der Syphilis, Tokyo, 1923, p. 18. — D’accord avec la plupart des médecins japonais, Dohi reconnaît, dans cette description, la lèpre et non la syphilis.

(6) Kensuké Mitsuda, La lèpre au Japon. IIIe Conf. Internat., Strasbourg, 1923. — Ce travail contient des renseignements intéressants sur la lèpre au Japon au Moyen âge.

INTRODUCTION HISTORIQUE

DO

J. — LA LÈPRE RÉGNAIT» ELLE PARMI LES ABORIGÈNES DU NOUVEAU-MONDE A LA PÉRIODE PRÉCOLOMBIENNE ?

A = T=ELLE ÉTÉ INTRODUITE EN AMÉRIQUE PAR LES PREMIERS COLONISATEURS ET LES ESCLAVES NOIRS ?

Il est probable que ce problème ne sera jamais résolu. B. Bernard (de Bruxelles) (1) résume ainsi la question pour ce qui concerne l’Amérique du Sud ; « ...les rapports des voyageurs et des savants qui parcoururent les premiers le Brésil constatent l’absence complète de cette affection parmi les indigènes autochtones. La Commission Géographique actuelle, présidée par le Général Rondon, — le plus grand explorateur des forêts brésiliennes, — de même que les rapports des Commissions Fédérales d’ Assainissement rural qui ont étudié l’état sanitaire des différentes tribus indigènes du Nord, du Sud et du Centre du pays, n’ont constaté aucun cas de lèpre parmi elles.

« J’ai d’ailleurs recueilli, ajoute-t-il, des renseignements identiques au cours de deux voyages en Argentine, où l’on n’observe pas de lèpre chez les autochtones de la Patagonie, de la Terre de Feu et de la Cordillière des Andes.

« Il est actuellement admis que la lèpre a été importée d’Europe par les immigrants d’Afrique et par les esclaves. Le premier rapport sur la fréquence de la lèpre au Brésil date de 1696 et fut écrit par Arthur Sa de Menezes ».

D’après Montoya y Florez, lors de la conquête, la Colombie était exempte de lèpre, car aucun historien ne signale cette maladie chez les indigènes. Les premiers cas de lèpre, dit-il, se montrèrent sur des Espagnols. D’après des données certaines, à Carthagène, un port important de la traite des esclaves, plus d’un million de nègres furent débarqués à partir du commencement du xvie siècle. En 1615, un hôpital fut construit dans l’île Cano de Loro pour recevoir les lépreux.

Au Mexique, Fernand Cortès fonda une léproserie dès les premières années de la domination espagnole. Elle ne dura que peu de temps, mais il fallut bientôt en ouvrir une autre en (1572) ; cela prouve évidemment que la lèpre était commune en cette région, mais n’apporte aucun argument décisif en faveur de l’une ou l’autre hypothèse (2).

Deux faits bien établis semblent plaider en faveur de l’importation : c’est, d une part, la fréquence de la lèpre à cette époque parmi les Espagnols et les Portugais ; c’est, d’autre part, l’absence de cette maladie dans les tribus indiennes qui n’ont eu que peu de relations avec les Européens et avec les Noirs. En tout cas, il n’est pas douteux que l’arrivée des Européens et des esclaves africains, si elle n’a pas introduit la lèpre en Amérique, a pour le moins provoqué une recrudescence de cette infection.

Certaines poteries de l’époque précolombienne représentent des mutilations de la face que l’on a cru pouvoir attribuer à la lèpre. Mais ce diagnostic ne résiste pas à l’examen ;

(1) R. Bernard, La lèpre au Brésil. L’Hyguène sociale, 25 janv. 1032, pp. 1381-1382.

(2) Cf. Jésus Gonzalez Uruena, Le problème de la lèpre au Mexique. 1 IIIe Congé. Internat, de Demi, et Syph., Copenhague, 1930, p. 845.

plusieurs infections, entre autres les leishmanioses sud-américaines et certaines blastomycoses pourraient réaliser des destructions analogues. Parfois la netteté du trait qui limite la perte de substance, du nez ou des lèvres par exemple, suggère l’idée d’une excision ou d’une amputation.

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