DÉFINITION
Infection générale transmissible d’homme à homme par contagion, peut-être aussi des générateurs au produit par hérédité, la lèpre est causée par la pénétration dans l’organisme d’un agent figuré qui lui appartient en propre, le bacille de Hansen.
Du point d’inoculation, qui est rarement le siège d’un accident apparent, le bacille se dissémine dans l’économie par les voies sanguine et lymphatique.
Il multiplie de préférence :
Dans la peau où il se manifeste, d’abord par des taches érythémato-pigmentaires, puis par des infiltrats de plus en plus denses qui se cantonnent de préférence à la face et aux extrémités libres des membres ;
Sur les muqueuses (la conjonctive, ou plutôt le tissu sous-conjonctival, la pituitaire, le revêtement de la cavité bucco-pharyngo-laryngée), lésions qui provoquent, suivant les hasards de la localisation, l’envahissement de la cornée et de l’iris, une rhinite ulcéreuse et destructive, une sténose laryngée...;
Dans les nerfs périphériques, où il produit une névrite caractérisée par des crises douloureuses et des troubles subjectifs variés, par de l’anesthésie régionale, des amyotrophies, des troubles circulatoires, sécrétoires et trophiques... ;
Enfin, dans les ganglions lymphatiques, les organes génitaux et les viscères.
Lente et chronique, cette maladie évolue par poussées successives séparées par des périodes de rémissions ou des trêves qui peuvent se prolonger pendant des années, parfois même jusqu’à la mort dont la cause est souvent une infection intercurrente, en particulier une septicémie streptococcique ou la tuberculose pulmonaire.
-i ■ waaa
NOMENCLATURE
Termes usités
dans les différents idiomes pour désigner la lèpre , —
le lépreux, — la léproserie (1)
j IDIOMES
LÈPRE
LÉPREUX
LÉPROSERIE
Sanscrit .
Kushtam, Maha-kushtha, slîpada, slilïpada (éléphantiasis).
Grec classique
’EXicfsc/TG;;; (lèpre nodulaire)
Aeov-t’or;’.;
fj vo'Âtoç r, cpo’.v ;x xotXsopivr, ? (la maladie phénicienne).
Quant aux mots :
Xe~v3c ()ctuî = écaille, affection
Latin .
squameuse) ;
Xejxi- ([tache] blanche) ; à’Xoo; ([darte] blanche) ; piXoïç ([tache] noire) ; ils peuvent s’appliquer à l’exfoliation et aux troubles de la coloration cutanée qu’on observe dans la lèpre, en particulier dans sa forme nervéuse, mais ils ne sont nullement caractéristiques.
Eléphantiasis (Lèpre nodulaire). Leuce ; — alphos ; — mêlas ; — vitiligo.
Latin du moyen âge .
Le sens des mots éléphantiasis et lepra tend à se confondre. Ils sont pris parfois l’un pour l’autre dans la même phrase.
Miselli.
Misellaria. Domus leprosorum.
Grec byzantin
.VioJj/j, Aco^coti;, KeXecpiaE, ’CXEcsovriJCT'.;,
XsXtujBr, p.Évor, (litt. mutilé).
Xaj^oxpocpîïov (asile pour les mutilés, en particulier les lépreux).
Grec moderne.
Asrcpa, Aéüoa.
XiirpoxopLéTov,
(1) Quant aux noms dont le sens est douteux, tels que « u^edu » et « set » dans le papyrus d’EBERs, de « çara‘ath » dans la bible, leur signification sera discutée dans l’introduction historique. — J’adresse mes vifs remerciements à M. P. Boyer, Administrateur de l’École des Langues Orientales Vivantes et à MM. J. Bloch, A. Cabaton, J. Deny, Grappin, Hospitalier, Julien, Martini, Sauvageot et Vaillant, Professeurs ou Chargés de Cours, qui m’ont fourni des données précieuses pour la confection de ce tableau.
IDIOMES
LÈPRE
LÉPREUX
LÉPROSERIE
Français du
Ladrerie, Mezellerie, Malan, Mal de
Ladre, ladre blanc, ladre vert
Maladière, maladerie, mala-
moyen âge .
St-Ladre ou de St-Lazare.
malandrin (sens péjoratif = voleur). Mezeau, mesiau mesel et mesele (de misellus).
drerie. Magdelaine (Marie- Magdeleine était patronne des lépreux), malmaison, etc.
Français moderne .
Cagoterie : ensemble de stigmates héréditaires relevés sur les descendants des lépreux.
Le mot « lèpre » n’a guère de synonymes. Au xvme siècle : ce qu’on appelait le mal de Crimée était la lèpre.
En Guyane française, on emploie couramment l’expression : mal rouge de Cayenne, pour désigner la lèpre.
Maladie de Hansen est une locution souvent utilisée pour ne pas prononcer le mot « lèpre » en présence du malade.
Descendants de lépreux :
Caquins, caqueux, cacous (Bretagne) ; capots, cassots (Guyenne et Languedoc) ; cagots, agots, gahets (Béarn) ; chrestiaas (Pyrénées) ; ghesitains.
Caquinerie.
Italien .
Lebbra.
Lepra.
Lebbroso.
Lazzareto.
Ospedale de Lazzari.
Espagnol ....
Lepra.
Gafedad (éléphantiasis), Gafez.
Leproso.
Gafo.
Hospital de San Lazaro.
Portugais . . . .
Lepra.
Leproso.
Hospital de leprosos.
Gafeira.
Dans la langue populaire, les tubercules de la lèpre sont appelés : castanhoes = châtaignes.
Gafo (gâté, pourri).
Gafaria.
Allemand du
Miselsucht, Misalsuht, Maselsucbt (Maser- tache). D’après le Vocabulaire aile-
Maalzeij (malèaptus), Gutleut-
Siechenhaus (litt. Hospice
moyen âge .
manu, gutleutfrau.
d’incurables), Sondersie-
mand de J. et W. Grimm).
Horn-Giebruoder : les frères de la corne, par allusion à la corne dont les ladres son-
chen (maladie nécessitant la séparation. Siechkôbel (Nuremberg), Melaten (Co-
naient pour avertir les passants.
logne, Aix-la-Chapelle), Gutleuthaus, Jürgenspital (Hôpital dédié à Saint- Georges, patron des lépreux).
Allemand mo-
Aussâtzig, Aussâtziger.
Leprakrankenhaus.
derne .
Aussatz .
Leprôs, leproser, leprakrank.
Flamand .
Melaetscliheit.
Melaetscb.
Melaetscbbuis.
Leproosheid.
Leproos.
Leprooshuis.
Akkerzieke : maladie des champs, parce que les ladres étaient isolés dans des cabanes en pleine campagne.
Akkerzieke.
Lazarushuis.
Flollandais . . .
Malaatschheid.
Akkerzieke,
Melaatsch.
Leprozenhuis.
Anglais .
Leprosy.
Leper, leprous.
Leperhouse.
Leperhospital.
Leprosyhospital.
Lazarhouse.
NOMENCLATURE
IDIOMES
LÈPRE
LÉPREUX
LÉPROSERIE
Gaélique .
A’muire.
Lobhar, mfiireach.
Loppergarth (la première
an luibhre.
Luibhreach, lobharach.
partie du mot vient du haut-irlandais : lobran ou du gaélique : lobhar = malade, et la deuxième du
norvégien gara qui veut dire : cour ou ferme.
Ancien Islan-
dais .
Islandais ....
Likthra (Lik = cadavre, thrar = putréfié).
Spitelska.Limafall, Limafallssyki, Holdsveiki (Hold = chair, veikr = débile).
Norvégien an-
cien .
Hôrundfall (Hôrund = chair et fall = tomber).
Likthrâir
Norvégien. . . .
Spedalskhed, aboutissant des transformations successives du mot Hospital : spital, spilltr, spilt, spedalsk, (maladie épidémique autorisant l’admission à l’hôpital).
Sous le nom de Radesyge, on désignait autrefois : 1° le Sibbens ; — 2° la Spedalskhed ; - — - 3* Toutes espèces d’ulcères malfaisants.
Leprafarm, Leprahoff.
Suédois .
Spetelska.
Spetelsk.
Sjuk hus for spetelske.
Finnois .
Pitaalitauti.
Pitaalinen.
Pitaalisairaala.
Estonien ou
Pidalitôbiste-haigema ja. On dit aussi : leprosorium.
Este .
Pidalitôbi (maladie nécessitant l’entrée à l’hôpital).
Pidalitôbine.
Russe .
Prokaza.
Prokajennyi.
Leprozorii.
Polonais .
Trqd (prononcer : tronnt).
Trçdowaty (trenndawaty).
Szpital (Trçdowatych).
Tchèque .
Malomocenstvi.
Malomocny.
Nemocnice pro malomocné.
Serbo-Croate .
Guba.
Gubav.
Bolnica za gubave.
Hongrois ....
Bélpokol, (souffrances infernales), Bélpoklossâg. Ces deux termes sont ardhaïques — Le mot Lepra est à peu près le seul usité actuellement.
Bélpoklos.
Kôrhâza Bélpoklosoknak.
Turc .
Miskinlik, Cüzam (prononcer : djuzam et
Miskin (ar. meskin), Cüzamli
Miskinhane, Darülmeczumin (dâr-uî-medjzoûmîn).
Amharique . . .
djudam = l’arabe gudam, voir plus bas), Cüzamhk (djudamlyk).
Arablar cüzami (léontiasis).
Alatenlilc (ladrerie).
Qomâtâ.
(djudamly), Meczum (medjzoûm).
(. Abyssinie )
Galla .
Qurci.
( Abyssinie )
Arabe .
Gudûm, Dgudzam, mal qui dessèche les membres, la lèpre mutilante, par rapport à Baras, la lèpre avec dépigmentation simple.
Le « da al fil » est l’éléphantiasis dite « des Arabes » qui n’a aucun rapport avec la lèpre.
IDIOMES
LEPRE
LÉPREUX
LÉPROSERIE
Persan .
Judâmah (lèpre nodulaire).
Juzam : [tache] noire.
Baras [tache] blanche.
Mabrusi
Bahiq
Pisi (1)
Majzum.
Baras-dâr, baris, abras.
Mabrüs.
Pis.
Hindi .
Ivorh.
Korhl.
Korlii-ghar.
Ourdou .
.T uzâm.
Juzàml.
Chinois .
Ma-fông (Ma = insensibilité, paralysie).
Fa-fung.
D’après Kitasato, la lèpre était déjà connue en Chine vers 551 avant J.-C.
Lâi, Lâi-ping, Lây tsè.
L’une des Cent Familles (PE-KIA- SIN) porte le nom de Lâi et le caractère qui la représente est le même que celui qui exprime le sens de lèpre.
Japonais . . . .
Raibyô, Tenkei-byô (Ten = ciel, Byô = maladie : punition infligée parle ciel). Nari.
Ivattai.
Suji.
Kessetsurai (Eléphantiasis).
Famushi-rai (éruption ds dartres ou de taches).
Raibyô yami.
Narimbô.
Kattai.
Annamite . . . •
Tàt phung
Bênh hüy
Ivé mang tàt phung.
Nhâ moi ké cô tàt phung.
Cambodgien . .
Chômngu*Khlông (maladie-lèpre)
Mônüs Khlông (homme-lèpre).
Phtëah chômngu' anhchëm
mônüs khlông (maison-maladie-no urrir-homme- lèpre).
Laotien .
Khi hu’enn, khi thut,.
' ' \ Ivhon khi thut, Khon khi
Hôn phahyàbàn khon khi thut.
hu’ën.
Siamois .
Même mot qu’en laotien, mais prononcer:
Khon khi ru’ën
Kôn phahyàbàn khon khi ru’en.
Khi ru’ên.
Malais .
Kusta (prononcé aussi : Kosta), c’est le sanscrit kusllia = lèpre.
Badam, Kiteng, Kedal, Kadèl, Kudal, Sakit César (litt. maladie grande : la grande maladie), Kurap (2).
Orang kosta ou kusta (hommelèpre).
rumah sakit kosta ou kusta (maison [de] maladie [de la] lèpre) .
Javanais ....
Budug, Budug basu.
Kuku enim, Tikadirsa.
Gudôk, Udo.
Tiyang ou wong (homme) budug.
Même périphrase qu’en malais.
Balinais .
Gudugam, Kusta.
Mai-pake (mal chinois).
Wang gudugam.
Hawaïen ....
Parler des natifs de la Guyane . . .
Cocobé, Cocobay, Cucubay (le poisson « Coco » est considéré comme engendrant la lèpre).
(1) Ce mot désigne une affection caractérisée par des taches achromiques. Voir 1’ « Introduction historique », p. 11.
(2) Kurah n’est certainement pas la lèpre. Ce mot désigne peut-être la Tinea imbricata (Jeanselme).
INTRODUCTION HISTORIQUE
Comme le paludisme, la tuberculose et la syphilis, la lèpre est encore aujourd’hui l’un des plus grands fléaux qui déciment l’humanité. Tandis que les épidémies de peste et de variole passent en rafale, puis s’apaisent après avoir exercé les plus grands ravages, la lèpre poursuit sans relâche son œuvre meurtrière. Les mutilations et les déformations qu’elle inflige à ses victimes sont hideuses au point que les primitifs lui attribuent une origine surnaturelle. C’est, pensent-ils, d’un commun accord, une manifestation évidente de la colère divine.
Nul fléau morbide n’a inspiré une pareille terreur et n’a laissé dans la vie politique et économique des peuples des traces aussi profondes. Quand on parcourt les chroniques du passé, on trouve la lèpre mentionnée presque à toutes les époques. Et cependant, malgré l’énorme masse de documents écrits ou figurés que l’histoire nous a transmise sur la terrible maladie, la question de son origine et de sa marche à travers le monde, aux siècles passés, n’a pas encore reçu de solutions satisfaisantes.
La lèpre a-t-elle existé, à V aube des temps historiques, en Egypte, en Babylonie, en Perse et dans V Inde ?
Ce que nous savons de l’antique médecine des Egyptiens est contenu dans cinq papyrus dont le plus important, découvert par Ebers, daterait du xvie siècle avant notre ère (1). C’est une sorte de compendium de médecine, mais surtout un formulaire .Les maladies
plus complètes est celle qui lèpre, pour d’autres la syphilis (J. K. Proksch), une inflammation intestinale avec engor-
t\ \ Gf.org Ebers, Papyrus Ebers, das hermetische Bach iiber die Arzneirnitlel der allen Aegypten in hieratischer Schri/t in-fol., Leipzig, L87f>, lre partie, rubrique 71, p. 31.
Jeanselme. — La Lèpre. *
gement des articulations (Chabas), une sorte d’abcès (Loret). D’après Georg Ebers, ce terme désignerait tout ce qui est douloureux et maladif. Pour H. Joachim, égyptologue et médecin, « u^edu » ne veut pas exprimer autre chose qu’un écoulement (Ausfluss) aigu, douloureux et fébrile. Ce n’est pas, dit-il, une affection cutanée, mais une maladie générale qui occupe de nombreux foyers : les dents et les gencives qui se tuméfient, les yeux, le cœur, les glandes, et qui se traduit par des bubons. On voit combien est peu fondée l’hypothèse que le mot « u^edu » désignerait la lèpre. Le mot « set » mérite de retenir quelque peu l’attention en raison de sa parenté avec le mot hébraïque « Sëeth ». G. Ebers le traduit invariablement par « Aussatz » (lèpre), tandis que H. Joachim le rend, tantôt par « Ausfluss » (écoulement), tantôt par « Wunde » (plaie, blessure) (1). Celui-ci donne le sens littéral, celui-là un sens interprétatif. On voit le peu de valeur qu’il faut attacher aux mots soidisant typiques, lorsque leur sens n’est pas éclairé par le contexte.
M. A. Ruefer (2), en restituant aux tissus momifiés leur souplesse primitive, est parvenu à mettre en évidence certaines lésions pathologiques, certains parasites et agents pathogènes. De la lèpre, il n’est pas fait mention. Arnold Sachs (d’Heidelberg) a examiné environ trente mille (?) momies égyptiennes inhumées il y a 3 à 6.000 ans. Sur aucune d’elles, il n’a relevé les signes de la lèpre. Cette maladie entraîne de graves altérations du squelette, en particulier une résorption des phalanges qui sont vraiment caractéristiques. Le seul cas de lèpre constaté par lui remonte à l’ère chrétienne, d’où il conclut qu’entre la lèpre de la Bible et la Jèpre proprement dite il n’y a rien de commun.
La statuaire égyptienne, qui a rendu avec la plus grande fidélité certaines altérations du squelette, n’a pas représenté les déformations et les mutilations des extrémités pathognomoniques de cette maladie.
Le « Gilgamis-Epos » qui fut découvert en Babylonie en 1854, et dont une édition nouvelle et définitive avec traduction allemande a été faite par P. Jensen (3), raconte l’histoire du héros Gilgamis [Nimrod]-Epos et de son ami Ja-bani qui ont encouru la maléiction d’Istar, la déesse de l’amour. Ja-bani, qui avait obtenu les faveurs d’une courtisane tombe malade et meurt. Gilgamis est frappé lui-même du même mal ; mais il guérit grâce à l’intervention du Maître du monde Souterrain qui donne au nautonier les instructions suivantes : « L’homme qui est devant toi, dont le corps est atteint d’une souillure (?) qui a anéanti la beauté de sa chair, prends-le et porte-le au lieu de purification, ses [taches] lave les avec de l’eau, qu’il soit pur comme la neige, qu’il se dépouille de sa peau et que la mer emporte celle-ci au loin... Jusqu’à ce qu’il arrive dans sa ville, jusqu’à ce qu’il soit parvenu à sa route, le vêtement ne doit pas rejeter du poil gris, mais rester neuf ».
D’après le commentaire de ce passage par P. Jensen, le mot qu’il rend par « peau » est pris dans des acceptions variées : il peut signifier la peau d’un animal aussi bien que la peau humaine. Il n’est donc pas possible de savoir si ce mot désigne le tégument de Gilgamis ou une peau d’animal lui servant de vêtement. D’autre part, l’examen du texte dans son ensemble conduit à admettre qu’il ne s’agit point ici d’une maladie effective, mais d’un mal moral auquel est appliqué un mythe de purification.
Dans l’Avesta, livre sacré des Parsis ou adorateurs du feu, dont la première rédaction est fort ancienne, mais dont la leçon définitive ne date que du ive siècle de notre ère, la lèpre est-elle clairement désignée ?
(1) H. Joachim, Papyros Ebers, das aeltesle Buch ueber Heilkunde. Berlin 1890, ch. xxi, pp. 117-119.
(2) Marc-Armand Ruffer, Studies in the Palaeopalhology oj Egypt., 1 vol. de 372 pp., lig. en noir et en couleurs. The University of Chicago Press. Chicago, oct. 1921 .
(3) P. Jensen, Assyrisch-Babylonische Mythen und Epen, Berlin, 1900, pp. 11 7-273.
INTRODUCTION HISTORIQUE
Tous les traducteurs ont rendu le mot « pâman » par lépreux. Le même sens a été attribué par certains interprètes au mot « paêsô » dans le passage suivant :
28) Tu apporteras les germes de tous les fruits...
29) Il n’y aura là ni difforme par devant, ni difforme par derrière, ni impuissant, ni égaré, ni méchant, ni trompeur, ni rancunier, ni jaloux, ni hommes aux dents mal faites, ni lépreux qu'il faut isoler « paeço vîtareto tamis » (1).
Dans « paêsô », Geiger retrouve le persan « pes » signifiant « lèpre ». Or, le lexique de Sachau traduit « pîsî pîsti » par cette périphrase : un homme dont tout le corps est blanc. Cette définition s’accorde parfaitement avec les témoignages anciens et modernes. H érodote dit, en effet : « Un citoyen infecté de lèpre Qlr.pr.v) ou de leucé (IsC/xv) ne peut entrer dans une ville, ni avoir aucune communication avec le reste des Perses ; c’est, selon eux, une preuve qu’il a péché contre le Soleil. Tout étranger attaqué de ces maladies est chassé du pays ; et, par la même raison, ils ne peuvent souffrir de pigeons blancs, estimant qu’ils souffrent de la même maladie » (2).
Ctésias raconte que Mégabyze exilé s’échappa en simulant le « pisaga » (tôv i unxyxv) • « un lépreux (lenpcç), se dit chez les Perses mvàyocç « paêsaka », et nul n’a le droit de l’approcher (zsu è'jri t zd'jiv aTr/mtx.roç) (3). Ce témoignage est d’autant plus précieux, que Ctésias, issu d’une famille d’ Asclépiades, vécut dix-sept ans à la cour du roi de Perse en qualité de médecin.
Münch nous apprend qu’au Tuikestan les hommes dont la peau est dépigmentée et qu’on appelle « pjes » sont nombreux dans les léproseries (4).
De tout ce qui précède, on peut conclure que les « pâman », le « paêsô », et le « pis » de l’Avesta, que le « mrjocyag » (paêsaka) de Ctésias, que les «pjes» de Münch constituent une seule catégorie d’individus, dont la maladie ou plutôt la tare esthétique consiste en une dépigmentation plus ou moins étendue de la surface cutanée.
On a dit que la lèpre était mentionnée dans quelques passages des Lois de Manou (Mânava Dharma Sâstra), mais il est permis de contester cette assertion.
Chézy, Loiseleur-Deslongchamps avaient assigné au code de Manou une très haute antiquité (xme siècle avant notre ère), William Jones plaçait sa rédaction entre 1.200 et 500 avant J.-C. Mais les travaux de Max Muller ont établi que le texte, sous sa forme actuelle, est le remaniement d’un ouvrage antérieur à une date beaucoup plus récente (5). Le textus receptus du Mânava Dharma Sâstra n’a même été établi qu’au xve siècle par l’exégète Koullouka.
Il suffit d’un exemple pour montrer ce que les commentateurs ont ajouté au texte au cours des âges. Dans le si. 30 du livre IX, il est dit que la femme infidèle renaît dans le ventre d’un chacal, et sera affligée de maladies, comme la consomption pulmonaire ou V éléphantiasis. Tout le membre de phrase en italique n’existe pas dans le texte, c’est un commentaire. Le texte dit seulement : « Mais par son infidélité à son mari, ...elle renaît dans le sein d’un chacal et est affligée de maladies affreuses » (6).
(1) J. Darmsteter, trad. du Zend-Avesta, Ann. du Musée Guimet, t. XXII, in-4°, Paris 1892, Vendidad, fargard 2. — L. C. Casartelli, Un traité pehlevi sur la médecine. Le Museon, Rev. internat., t. \ , 1 886, p. 307.
(2) Hérodote, I, 138.
(3) Ctésias, Fragmenta de rebus persicis, édit. Didot, Paris, 1858, § 41, p. 153.
(4) Münch, Die Zaraath (Lepra) der hebrâischen Bibel. Unnas dermatolog. Studien, Hambourg et Leipzig, 1893.
(5) Bühler, me siècle av. J.-C., - — ■ G. Strehly : période comprise entre deux cents ans avant et deux cents ans après
notre ère ; — Burnell, ve siècle après J.-C. - — Cf. Chézy Journal des Savants , 1831 ; - A. Loiseleur-Deslongchamps,
Les lois de Manou, édit. Garnier, Paris ; - — Max Müller, Letter to Mr Morley, réimprimée dans Sacred Books of the hast, vol. II, pp. ix-xi et Hist. anc. sansk., pp. 132-134 ; — G. Strehly, Les lois de Manou, trad. du sanscrit, Paris, in-8°, 1893, préf. p. xviii.
(6) G. Strehly, Les lois de Manou, Ann. du Musée Guimet (Bibliothèque d’Etudes), t. II, Paris, 1893 ; — F. Max Müller (The Sacred Books of the East, vol. XXV, Oxford, 1886), traduit ainsi :... she is born in the womb of a jackal and tormented by diseases, the punishement of her sin,
Si l'on élimine les additions au texte, il n'est question de la lèpre que dans les trois si. suivants :
Livre III, si. 161 : « Un épileptique, un strumeux, un [homme] atteint de lèpre blanche... » (1) ;
Ibid., si. 177 : « Un aveugle,... un [homme] atteint de lèpre blanche... » (1).
Livre VIII, si. 205 : « Si [la future] est folle, lépreuse (2) ou déflorée... ».
La « lèpre blanche » peut très bien n’être qu’une simple achromie cutanée. Quant au mot « lèpre » sans aucune autre indication, il n’est pas possible de dire ce qu’il signifie. La mention de la lèpre, dans le code de Manou, n’est donc nullement démontrée.
Le mot « çara‘ath », qui est d'un usage fréquent dans le Pentateuque, a mis à l’épreuve la sagacité des commentateurs et des médecins.
Pour un certain nombre de théologiens, il désigne non pas un mal physique, mais la tache morale, le péché. Mais le nombre et la précision des symptômes attribués à la «çara‘ ath » sont tels que cette opinion est à peine soutenable.
Au moyen âge, commence à poindre l’idée que « çara‘ath » et lèpre sont synonymes, parce que le mot lénpx , employé par les premiers traducteurs de la Bible pour rendre le mot « çara‘ath », avait perdu sa signification première d’affection cutanée et superficielle, en général de nature bénigne, et qu’il désignait alors, dans le langage courant, une maladie redoutable, la lèpre telle que nous l’entendons aujourd’hui. Cette croyance à l’identité de la « çara‘ath » et de la lèpre, entretenue par un mot qui avait changé de sens, ne fit que s’accroître à mesure que le fléau déclinait ; puis elle régna presque sans partage lorsque la lèpre, en apparence éteinte, ne fut plus qu’un souvenir historique.
Reproduire les phases de cette controverse serait fastidieux et d’ailleurs sans utilité. Je me contenterai donc de citer les plus illustres défenseurs de l’identité et quelques-uns de ses adversaires.
Richard Mead (1760), savant hébraïsant anglais, accepte sans réserve l’assimilation de la « çara‘ath » et de la lèpre. Michaelis (1777), érudit allemand versé dans l’étude de la Bible, pense que Moïse n’ignorait pas l’insensibilité de la peau dont les lépreux sont frappés ; il suppose que si le législateur n’a pas divulgué ce signe au peuple, il l’a révélé aux prêtres dans des instructions secrètes (?) Schilling (1778), médecin qui avait eu l’occasion d’observer la lèpre à la Guyane hollandaise, croit pouvoir établir l’existence de l’anesthésie dans la « çara‘ath » par l’étymologie même de ce mot qui dériverait d’une racine égyptienne exprimant 1 idée d’anéantissement, et par conséquent d’insensibilité (?) Le professeur Ph. Hensler, de Kiel, a écrit un ouvrage du plus haut intérêt sur la lèpre en Occident au moyen âge (1790) (3) ; mais il n’est pas inutile de rappeler que ce médecin dont
(1) Trad. Max Mëller :... afïlicted with white leprosy...
(2) Ibid,., afïlicted with leprosy...
(3) Phil.-Gabr. Hensler, Von abendlàndischen Aussatz ira Mittelalter, Ilamburg, 1790.
INT RO D UCT ION H ISTORIQ UE
on admire la vaste érudition n’avait observé qu’un seul cas de lèpre au cours de son existence.
Vers le milieu du xixe siècle, le préjugé traditionnel était encore si vivace que les grands léprologues norvégiens Danielssen et Boeck dont on connaît les belles recherches cliniques (1842-1862), ne purent s’y soustraire, bien qu’ils eussent chaque jour sous les yeux de nombreux exemples de la lèpre.
Cependant la connaissance exacte de la lèpre se répandait parmi les dermatologistes, grâce à l’afïluence de plus en plus nombreuse de malades ayant contracté cette maladie sous les tropiques. L’absence de concordance qui existe entre le tableau clinique de la lèpre et la description de la Bible, 11e tarda pas à susciter des dissidents.
L’un des premiers fut Ferdinand Hebra. Münch (1893) signale parmi les Sartes du Turkestan l’existence d’un vitiligo endémique, appelé « Pjesj » qui représenterait l’un des types de la « çara‘ath ». L’herpès tonsurans serait une autre forme de la « çara‘ath », nom compréhensif, qui désignerait plusieurs espèces morbides différentes. Le célèbre hébraïsant Dom Calmette était arrivé, dès 1724, à une conclusion analogue. J. Preuss, hébraïsant et médecin, fait de la « çara‘ath » un nom collectif (Sammelname), comprenant la lèpre proprement dite et la lèpre vulgaire des Grecs ou psoriasis.
En résumé, trois opinions se sont fait jour parmi les médecins qui ont cherché la signification du mot « çara‘ath », le plus grand nombre pense qu’il désigne la lèpre proprement dite ; — d’autres en font un terme vague et compréhensif applicable à des maladies de natures différentes, parmi lesquelles peut figurer la lèpre ; — quelques-uns, enfin, écartent toute idée d’affinité, d’analogie même lointaine, entre la lèpre et la « çara‘ath ».
Une solution plus radicale encore a été proposée à l’époque contemporaine. Le terme « çara‘ath » 11e désignerait pas un état morbide. Les prescriptions du Lévitique ne viseraient point un but hygiénique ; elles auraient un caractère purement religieux ; vers la lin du siècle dernier, William Robertson Smith avait déjà mis en relief l’étroite affinité qui existe entre la notion d’impureté légale chez les Hébreux et les conceptions des Primitifs d’où découle l’institution du « tabou ». Peut-être ce rapprochement a-t-il suggéré à Ernest Mc Even et à P. G. Unna l’explication tout à fait neuve et fort originale qu’ils ont donnée, indépendamment l’un de l’autre et presque en même temps (1911), du terme « çara‘ath » ?
Selon Mc Even, le mot « tabou » pris dans le sens d’impur serait le teime par lequel 011 devrait traduire le mot « çara‘ath », d’après les données de la science. A l’appui de sa thèse il cite des exemples de tabou tirés du Lévitique.
Cette comparaison de l’impureté prise dans le sens biblique et du tabou, Unna l’accepte en principe, mais il lui apporte quelques restrictions. La « çara‘ath », dit-il, est un tabou spécifique israélite qui est lié à deux conditions principales : à une faute cachée qu’un miracle divin rend manifeste sur la peau du pécheur, ses vêtements, ses objets en cuir et les murailles de sa maison ; et, en second lieu, à une enquête du prêtre suivie d’un jugement sans lequel la « çara‘ath » n’existerait pas.
Quelque ingénieuse qu’elle soit, cette interprétation du mot « çara‘ath » est loin d être satisfaisante. Une chose tabou est impure dans toute sa substance, règle qui s’accorde mal avec les prescriptions mosaïques relatives aux choses inanimées atteintes de « çara‘ath ». 11 suffit, en effet, d’enlever les parties maculées d’1111 tissu, d’arracher les pierres qui portent des marques de « çara‘ath », puis d’accomplir les pratiques lustrales et^ rituelles pour que l’étoffe ou la muraille redevienne pure. Mais la critique la plus grave qu’011 puisse adresser à la théorie de McEven et de Unna, c’est que 1 assimilation de la « çara ath » et du tabou n’est pas justifiée. Assurément, l’homme atteint de « çara‘ath » est tabou. Mais le premier de ces mots désigne une cause et le second, un effet, Le tabou par impureté relève de causes multiples dont la « çara‘ath », n’est que l’une d’elles.
Tout document historique doit être soumis à un triple examen portant : sur l’authenticité de la pièce et le degré de créance qu’on peut lui attribuer ; — sur le sens des mot typiques ou techniques qu’il contient ; — enfin, sur le sens général du texte interprété par un commentateur de compétence reconnue.
Tout d’abord, nous ne possédons aucune donnée d’ordre scientifique d’où l’on puisse déduire l'époque même approximative à laquelle le texte hébreu parvenu jusqu’à nous a été rédigé. Ce qu’il y a de certain, c’est que parmi les manuscrits du Pentateuque actuellement connus, aucun (sauf un certain nombre de fragments), ne remonte au delà du ixe siècle de notre ère.
Des traductions proprement dites du texte hébreu, la plus ancienne est la version grecque des Septantes, faite d’après la légende par soixante-douze Juifs alexandrins sous Ptolémée Philadelphe (284-246, av. J.-C.) (1). La traduction latine connue sous le nom de Vulgate ne date que du ive siècle de l’ère chrétienne (2).
Les transcriptions et les versions de la Bible ont une grande importance parce qu’elles représentent une tradition antérieure au texte massorétique ; en effet, tous les manuscrits et toutes les éditions imprimées que nous possédons reproduisent invariablement le texte massorétique arrêté par les Maîtres de la tradition ou Massorètes avant le vme siècle après Jésus-Christ. En sorte qu’il y a intérêt à se reporter à la traduction des Septantes et à la Vulgate, faites ou revues sur d’anciens manuscrits, et à les comparer au texte massorétique plus récent et peut-être parfois plus altéré.
La traduction des mots typiques ou techniques contenus dans l’Ancien Testament offre des difficultés presque insurmontables ; aussi ont-ils donné lieu aux interprétations les plus divergentes, comme il est facile de s’en rendre compte en comparant les principales récensions d'un fragment du verset 2, du chapitre xm du Lévitique.