ESSAIS DE CULTURE
La multiplication du bacille au dépens d'un fragment de tissu humain lépreux a été maintes fois constatée. Mais , jusqu à ce jour , il n’a pas été possible d’obtenir une culture susceptible d’être repiquée de tube en tube.
D’innombrables tentatives de culture ont été faites sur milieux artificiels. Elles peuvent être assez exactement réparties en trois étapes.
Première période
Je ne ferai que mentionner les recherches de Patrick Manson (entreprises avant l’introduction des couleurs d’aniline en bactériologie) ; — de IIansen (1882) ; — d’ARNiNG (1885); — de Neisser, de Flügge, de Crookschank (1886); — de Rare (1888) ; — de Gianturco, de Campana (1889) ; — de Ducrey (1892), etc. Tantôt, le résultat des ensemencements fut complètement négatif; tantôt les cultures étaient impures ou l’espèce microbienne unique isolée ne pouvait être identifiée, faute d’indications sullisantes sur ses caractères et son mode de coloration.
Cependant, en cette première période, déjà Bordoni-Uffreduzzi, Spronck, Babes, E. Lévy, Czaplewsky, Barrannikow décrivent des formes acido-résistantes offrant un aspect diphtéroïde qui a été souvent signalé dans la suite.
Seconde période
Elle comprend toutes les expériences qui ont donné lieu à une prolifération du bacille de la lèpre. Mais, il est essentiel de noter que celui-ci ne s’est pas adapté au milieu artificiel et que la culture s’arrête dès que les principes nutritifs contenus dans le fragment de tissu lépreux transplanté ont été épuisés.
En 1899, F. Bezançon, Griffon et Leredde ont ensemencé des fragments de léprome sur sang gélosé. Ils ont obtenu une multiplication notable de bacilles, mais une fois seulement une colonie visible à l’œil nu, qu’ils n’ont pas pu repiquer.
P. Emile Weil (1906) préleva sur un sujet venant d’avoir une poussée un nodule dont l’épiderme était intact mais dont le centre ramolli laissait voir du pus par transparence. Le suc de ce léprome contenait des cellules lépreuses et des bacilles à réaction orthochromatique, c’est-à-dire des bacilles qui se coloraient rapidement à froid, doués d’une forte acido-résistance, gardant le Gram, ne se teignant pas en bleu comme le fond, car dit P.-E. Weil, les colorations métachromatiques doivent être interprétées comme des caractères de dégénérescence. Après dégraissage de l’épiderme du nodule à l’éther et abrasion des couches superficielles, une pipette à grosse elfilure fut enfoncée dans la masse lépromateuse. Le pus monta spontanément ; il ne fut pas aspiré de façon à ne pas entraîner quelques traces de sang, ce qui aurait pu avoir pour résultat d’entraver le développement de la culture. Le court cylindre jaunâtre ainsi obtenu, véritable purée bacillaire, fut ensemencé sur divers milieux à la gélose peptonée additionnée, soit de glucose et de glycérine, soit de glucose et de sel marin ; à ces milieux du sérum pleurétique fut ajouté en quantité variable. Sur les tubes mis à l’étuve se développèrent quelques colonies grêles.
Les tubes de gélose-œuf ont donné un pourcentage de succès beaucoup plus considérable : sur ce milieu, la culture fut obtenue 8 fois sur 10 ; de plus le nombre et le volume des colonies étaient plus grands.
Dans ces milieux, la culture commença vers le cinquième jour, et s’accrut sous forme d’une colonie blanche partant du point d’ensemencement. L’accroissement se poursuivit
Jeanselme. — La Lèpre.
pendant quinze jours, puis s’arrêta. Réensemencée sur même milieu, la culture ainsi obtenue n’a jamais donné de nouvelles colonies.
Le développement des bacilles s’arrêtant vers le vingt-cinquième jour, alors que les bacilles ont digéré toutes les cellules du fragment de léprome transplanté, P.-E. Weil a tenté de fournir aux bacilles, comme aliment, des cellules vivantes. Il fit de nouveaux ensemencements sur gélose-œuf en étalant à la surface du sperme de taureau. Mais il n’obtint que des colonies grêles, parfois même des tubes restèrent stériles.
Les plus belles cultures furent réalisées sur Y œuf de poule vivant, en employant la tech- . nique suivante : le gros bout d’un œuf frais fut flambé et un petit trou y fut pratiqué au moyen d’une drille flambée, ce qui permit d’introduire l’extrémité de la pipette chargée de pus lépreux jusque dans le jaune qui fut aspiré pour s’assurer que la semence était déposée en plein œuf, puis on souffla lentement. Cela fait, le pertuis fut fermé avec de la cire Golaz et l’œuf entouré d’ouate mis à l’étuve. Sur 26 œufs, deux cultures furent obtenues, l’une à 37°, l’autre à 39°. Chaque colonie avait l’aspect d’un petit nodule ferme, blanc jaunâtre, de la grosseur d’un grain de chènevis. « On a mis dans l’œuf, dit P.-E. Weil, des cellules lépromateuses et des microbes ; au bout de six semaines, de deux mois, on ne trouve plus que des microbes. On a introduit des milliers de bactéries, il y en a des milliards. La culture est hors de doute, et personne, l’ayant vue ou reproduite, ne pourra croire à la simple persistance des germes inclus. »
Les bacilles de cultures eurent toujours les caractères orthochromatiques des bacilles de Hansen jeunes. Ils se développèrent d’abord sur les cellules de léprome qui disparurent graduellement, mais le groupement globulaire montre bien que c’était au dépens delà cellule macrophagique que prenaient naissance les colonies bacillaires.
Dans les deux cultures effectuées au sein du jaune d'œuf, toute trace de cellules avait disparu et les bacilles rayonnaient dans le jaune. Ils se multipliaient donc en milieu artificiel. Malheureusement, par suite d'une erreur de technique, ces deux cultures n'ont pas été repiquées (1).
Je passe sous silence les essais de culture de Shiga, de Clegg (1909) ; — de Kedrowsky (1910) ; — de Williams, de E. Küster, de H. -P. Lie (.1911) ; — de Bayon (1912 et 1913) ;
de Reenstjerna (1912), qui paraissent prêter plus à la critique que les expériences de P.-E. Weil.
Plusieurs tentatives de culture ont été communiquées à la Conférence de Strasbourg (1923) par Stanziale, Hermann v. Schrœtter, Roryl
Une seule fois, Stanziale a pu isoler le bacille de lèpre de la cornée d’un lapin inoculé avec succès 128 jours auparavant. Le milieu de culture le plus favorable parut être l’agar additionné de glycérine, lactose et jaune d’œuf, stérilisé par tyndalisation. La culture fut mise à l’étuve à 37° en anaérobiose. Un mois après, apparurent de petites colonies de la grosseur d’une tête d’épingle, à surface rugueuse, d’une teinte jaune pâle. Elles contenaient des bacilles acido-résistants disposés en amas comme dans les lépromes. Les transplantations successives dans les milieux de culture se firent aisément, même en aérobie. Les bacilles de ces cultures n'étaient pas pathogènes pour le cobaye. Les injections d’émulsion de ces cultures dans la chambre antérieure de l’œil du lapin furent constamment négatives.
H. v. Schroetter, de Vienne, croit que, dans les cas avancés de lèpre chronique, les anticorps sont à ce point épuisés que le sérum du sujet ne possède plus aucun pouvoir empêchant ; bien plus, il contiendrait vraisemblablement des substances favorisantes. Partant de cette hypothèse, l’auteur réduisit un ganglion lépreux en une bouillie qu’il addi-
(1) Entre temps (1905), Deycke, de Hambourg, était parvenu à cultiver, d’abord sur bouillon, plus tard sur une solution de chlorure de sodium stérile, un streptothrix leproides, acido-résistant et GRAM-positif dans les cultures jeunes, non pathogène pour les animaux. L’auteur ne pensa pas qu’il s’agît de l’agent spécifique de la lèpre ; toutefois, en raison des propriétés de groupe que ce germe possédait en commun avec celui de la lèpre, il en a extrait le « nastin », produit auquel il attribue une action thérapeutique (voir p. 651).
tionna d’eau physiologique et centrifuga. Le dépôt fut ensemencé sur gélose liquéfiée additionnée de sérum du sujet ou d’un autre lépreux porteur de lésions analogues. Le milieu de culture fut versé dans deux boîtes de Pétri qu’on mit à l’étuve à 37°5. Après sept à huit jours, apparurent sur une des boîtes de nombreuses colonies très petites, sur l’autre, à •côté de colonies semblables, il y en avait 2 qui acquirent la taille d’une lentille. Celles-ci étaient rondes, plates, de teinte grise ou brunâtre ; elles contenaient des bacilles acidorésistants, homogènes ou granuleux, ressemblant à ceux de la lèpre dans les tissus.
Après coloration avec le Ziehl-Gram, on observait « les granulations, à des stades différents, décrites par Much et Deycke, c’est-à-dire qu’à côté des formes homogènes, les minces bâtonnets acido-résistants montraient ou des granules très fins le long des bacilles, ou, mais plus rarement, des granules grossiers à l’extrémité des bâtonnets».
Quant aux petites colonies qui s’étaient développées sur les deux plaques et qui n’avaient pas pris une plus grande extension, elles étaient constituées par les mêmes bacilles ; par place, ils étaient disposés en amas comme dans un léprome. Les cultures n’ont pas pu être repiquées.
« En bouillon, auquel on ajoute les 2 /3 de sérum de lépreux, le même matériel, étant ensemencé, a donné après quelques jours un précipité granuleux et une multiplication très lente des bacilles correspondant en partie aux formes décrites par Deycke ( Streptothrix leproides) , grains de blé, en partie à la forme typique du bacille de la lèpre avec des granulations de différentes grosseurs. »
D’après Bory, le bacille de la lèpre ressemble aux différents streptothricées ; il est difficile à cultiver et à inoculer. En outre, il est très polymorphe : tantôt, il a l’aspect de filaments ou de bacilles diphtéroïdés ramifiés, tantôt de grains. Tl croît sur milieu légèrement acide. L’acido-résistance n’est que transitoire. Le bacille de la lèpre fait partie du groupe des Oospora ou Streptothricées dont on peut suivre tous les intermédiaires depuis le bacille de la Fléole, simple végétal, jusqu’au bacille de la tuberculose et le bacille de la lèpre.
Reenstjerna, de Stockholm, conclut de ses essais que la culture du bacille de la lèpre est possible. Il insiste sur le grand polymorphisme de ce microbe en milieu artificiel. Comme le bacille de la tuberculose, celui de la lèpre peut être dépourvu d’acido-résistance, revêtir le type diphtéroïde, l’aspect, de diplocoques, de streptocoques, etc. Ces formes variées ne sont vraisemblablement que des « fragments » d’un champignon, appartenant peut-être à la famille des hyphomycètes. Dans certaines circonstances encore inconnues, ces « fragments » peuvent se revêtir d’une sorte de manteau qui leur donne l’acido-résistance.
De la comparaison des diphtéroïdés retirés des lésions lépreuses, il ressort que, d’après leur morphologie et leur culture, ils sont très voisins les uns des autres, mais il n’a pas pu être établi s’ils représentent des aspects divers de l’agent pathogène de la lèpre ou s’ils sont des saprophytes de la surface cutanée. D’autre part, la forme et les propriétés colorantes de ces diphtéroïdés changent suivant les milieux. Celui qui est dépourvu de graisse diminue l’acidorésistance, celui qui contient de l’œuf l’accroît au contraire. Ainsi, l’acidorésistance ne peut plus être considérée comme un caractère essentiel, spécifique et permanent, mais comme un attribut contingent et transitoire.
Mal gré les tentatives plus récentes de Kedrowsky, Kohda, Iyondo, Fr. de Mello et Cabral, Keil et Unna, etc., pour cultiver le bacille de la lèpre, la question ne paraît pas avoir sensiblement progressé.
H. -P. Lie s’était exprimé ainsi à propos des essais de culture de Reenstjerna (1912) : «J’ai vu presque toutes les cultures de lèpre du monde entier ; elles sont toutes différentes, ce qui est surprenant, car le bacille de la lèpre peut demeurer 4 ans, par exemple, dans les selles, sans se modifier ». L’appréciation que Lie portait sur les cultures en 1912, L. Rogers et Muir la reproduisent en employant d’autres termes en 1925. On n’a pas pu établir jusqu à présent, disent-ils, que le germe de la lèpre puisse se cultiver en dehors du corps humain. Ils classent ainsi les microorganismes qui ont été décrits dans la lèpre :
1. Diphtéroïdées : Bordoni-Uffreduzzi ; — Babes ; — Gianturco ; — E. Lévy ;
Spronck ; — Czaplewsky ; — Teich ; — Kedrowsky ; — Klitin ; — F. Lévy ;
— Bayon ; — Williams ; — Duval ; — Wolbach et IIoneij ; — Walker.
2. Bactéries acido-résistantes , produisant de la matière colorante : Rost ; — Williams ;
— Clegg ; — Duval ; - — Walker. Quelques-uns de ces bacilles paraissent identiques ou
semblables au bacille du smegma ;
3. Bactéries acido-résistantes, ne produisant pas de matière colorante : P. Emile-Weil ;
Karlinski ; — Marchoux ; — Twort ; — Duval et Wellmann.