B. — DE L’EMPLOI D’UN ANTIGÈNE SYPHILITIQUE OU AUTRE
La réaction de Wassermann dans la lèpre a suscité un grand nombre de travaux dont je ne citerai que les principaux.
Eitner (1908) a démontré que cette réaction pouvait être obtenue avec le sérum des lépreux lorsque l’extrait de cœur de cobaye était substitué à l’extrait de foie syphilitique (3).
Georg Meier (1908) a recherché la réaction de fixation chez un lépreux de la forme maculo-pigmentaire dont la sécrétion nasale contenait des bacilles de Hansen en abondance. En employant, soit l’extrait alcoolique de cœur d’homme, soit un extrait aqueux de foie de fœtus syphilitique, soit une solution de lécithine Kahbaum dans du sérum physiologique à 1 pour 100, Meier a obtenu, indifféremment avec ces trois antigènes, une fixation du complément très énergique (4).
G. Meier, en collaboration avec II. -P. Lie, a cherché en 1908, sur 28 malades de la léproserie de Bergen, la réaction de fixation. Parmi ces 28 lépreux, 19 appartenaient à la forme tubéreuse, et 9 à la forme maculeuse ou anesthésique. L’antigène utilisé était un extrait aqueux de foie syphilitique qui s’était montré actif dans de nombreuses réactions de Wassermann. En présence de cet extrait, sur 13 cas de lèpre tubéreuse en pleine activité, 9, c’est-à-dire 70 pour 100, donnèrent une réaction positive, et 4 une réaction négative. Quant aux formes maculo-anesthésiques, elles se sont comportées d’une façon différente : sur les 9 cas examinés, la réaction de fixation a fait défaut dans 8 cas. Une seule fois, la réaction a été faiblement positive.
G. Meier a fait des recherches analogues dans 3 cas de lèpre anesthésique dont il
(1) J. M. Gomes et P. C. de Azevedo Antunes. Desvio do complemento no lepra com streptothrix leproïdes de Deycke desengordurado. Sensibilizaçâo dos pacientes a esta reacçâo pela asministracâo de iode to de potassio. Brasil medico, 26 avril 1930, p. 464.
(2) G. Blanc, G. Joannidès et C. Pangalos. Bull, de la Soc. de Path. exotiq., 11 juin 1930, pp. 568-574.
(3) Eitner. Wien. klin. Woch., 1908, n° 20.
(4) Wechselmann et G. Meier. Wassermannsclie Reaktion in einem Falle von Lepra. Deutsche med. Woch., 30 juill. 1908, p. 1339.
avait prélevé le sang, quelques semaines auparavant, à la léproserie de Memel. Il obtint deux réactions totalement négatives et une troisième, au contraire, assez fortement positive. Ce dernier sérum provenait d’une jeune fille dont la forme, la taille, la couleur et la disposition des taches annonçaient une forme tubéreuse.
G. Meier fait observer que, dans les 4 cas de lèpre tubéreuse à réaction négative mentionnés plus haut, il était survenu de nombreux accès fébriles associés à des manifestations érysipélatoïdes et que, dans le même temps, la fonte des tubercules avait été très prononcée. D’après lui, la réaction négative serait liée à ces accès. De nouvelles recherches sont venues confirmer cette opinion. Sur 5 nouveaux cas de lèpre tubéreuse floride, 3 réagissaient négativement en présence de l’antigène syphilitique. Or, deux de ces malades, dans le courant de l’année précédente, avaient eu pareillement des accès fébriles et des manifestations cutanées érysipélatoïdes. Peut-être, ajoute G. Meier, s’agit-il ici de phénomènes d’anaphylaxie en connexion avec la dissémination dans l’organisme d’un poison provenant des bacilles ou des tubercules détruits.
Un autre facteur, suivant G. Meier, rend sans doute négative la réaction de fixation qui est en général positive dans la lèpre tubéreuse, c’est la régression des symptômes et la guérison. Ainsi, par exemple, parmi les 19 cas de lèpre tubéreuse étudiés dans le travail de Meier, 13 étaient en pleine activité, un était manifestement en période de déclin, 4 semblaient cliniquement guéris et leurs sécrétions nasales ne contenaient pins de bacilles depuis de nombreuses années. Or, aucun de ces 5 derniers cas ne donnait une réaction de fixation typique (1).
Slatineanu et Danielopolu (1908) ont recherché la réaction de fixation dans le sérum sanguin et le liquide céphalo-rachidien de 21 lépreux de l’hospice de Tikilesti (Dobrogea), en employant l’extrait de foie de nouveau-né syphilitique comme antigène. De ces 21 malades, 11 ont fourni un sérum qui fixait complètement l’alexine. Dans 5 autres cas, la fixation était moyenne. Avec le sérum des autres malades la réaction était négative.
Dans le liquide céphalo-rachidien, la réaction n’a été franchement positive que 2 fois ; la fixation a été légère 3 fois et nulle dans les autres. Il n’est pas dit si les 21 lépreux examinés étaient indemnes de syphilis (2).
J. Jundell, Johan Almkvist et F. Sandmann (1908) ont obtenu un pourcentage de réactions positives beaucoup moins élevé. Ils ont fait l’examen du sérum de 26 lépreux en prenant pour antigène, soit un extrait alcoolique de foie de fœtus hérédo-syphilitique, soit un extrait de foie ou de cœur de cobaye sain, soit une émulsion à 1 pour 100 de lécithine dans du sérum physiologique.
Les résultats obtenus avec ces divers antigènes ont été presque toujours concordants. Il apparaît avec évidence que le sens de la réaction n’a été commandé, ni par la forme clinique de la maladie, ni par son âge, ni par son évolution progressive ou son état stationnaire.
Sur les 26 lépreux examinés, 4 seulement, c’est-à-dire 15 pour 100, donnèrent une réaction de Wassermann typique et totale ; 4 donnèrent une réaction partielle. Dans 16 cas, c’est-à-dire 62 pour 100, l’hémolyse fut totale. Deux fois, le sérum ne put pas être utilisé, parce qu’il était fixant par lui-même.
Comme le matériel de recherche provenait de la léproserie de Jarvsô, située loin de Stockholm, il s’écoulait un certain temps entre la prise de sang et l’examen, mais cet intervalle n’a jamais dépassé 18 heures.
(1) Georg Meier. Serologische Untersuchungen bei Lepra, 77e Conf. Internat, de la Lèpre, 1909, t. III, p. 334.
(2) Slatineanu et Danielopolu. Réaction de fixation avec le sérum et le liquide céphalo-rachidien des malades atteints de lèpre en présence de l’antigène syphilitique, C. R. de la Soc. de Biol., 1908, p. 347.
SÉROLOGIE
Les commémoratifs et l’examen prolongé des malades prouvaient qu’ils n’étaient pas syphilitiques (1).
Carl Bruck et E. Gessner (1909) ont recherché à la clinique de Breslau le pouvoir anticomplémentaire du sérum de 10 lépreux de Memel. L’antigène était l’extrait de foie syphilitique. Sur 7 cas de lèpre tubéreuse, 5 fois la réaction a été positive, soit dans la proportion de 71,4 pour 100. Dans 2 cas de lèpre tubéreuse et 3 cas de lèpre anesthésique, la réaction fut négative (2).
Les résultats apportés par Ehlers et Bourret sont passibles de quelques objections comme ils le reconnaissent eux-mêmes. D’une part, ils ne sont pas en mesure de dire si les sujets dont ils ont prélevé le sang étaient syphilitiques ou non ; d’autre part, les réactions furent faites 3 ou 4 mois environ après la prise du sang, à une époque où les sérums vieillis étaient devenus antihémolytiques par eux-mêmes, sans l’intervention de l’antigène. « Ils ne nous ont pas paru inutilisables pour cela, disent Ehlers et Bourret. Nous avons dilué par tâtonnement chacun d’eux jusqu’à ce qu’aux doses habituellement employées de 0 cm3 2 et 0 cm3 1, il permit une hémolyse complète ou très marquée, et nous considérerions la réaction comme positive lorsque les tubes renfermant, en même temps que le système hémolytique, de l’antigène et du sérum, étaient moins hémolysés que ceux contenant du sérum sans antigène ou de l’antigène sans sérum. »
En opérant de la sorte sur le sérum de 47 lépreux, les auteurs ont obtenu, avec un extrait alcoolique de cœur de cobaye normal comme antigène, 4 réactions positives et
2 négatives ; entre les premières et les dernières s’échelonnent 41 réactions partielles.
Une seconde prise de sang, faite un mois environ après la première, a donné des résultats sensiblement différents : d’où les auteurs concluent qu’il ne faut pas attribuer à la réaction de Wassermann dans la lèpre, jusqu’à plus ample informé, une trop grande valeur, à l’intensité de la fixation tout au moins, puisqu’elle est susceptible de varier, sans raison apparente, d’un mois à l’autre, chez le même malade (3).
Serra (1909) a recherché la réaction de Wassermann sur 17 sujets (8 déformé mixte, 6 tubéreuses et 3 anesthésiques).
a) Avec l’antigène syphilitique (extrait de foie d’hérédo, de sypliilomes non ulcérés, de papules humides des organes génitaux), il a obtenu : une fixation complète dans 4 cas de lèpre tubéreuse et 3 cas de lèpre mixte ; une hémolyse partielle dans 2 cas de lèpre tubéreuse et 5 cas de lèpre mixte ; une hémolyse totale dans 3 cas de lèpre nerveuse.
b) Avec l’extrait d’organes normaux comme antigène, le résultat a été positif dans
3 cas de lèpre tubéreuse et 1 cas de lèpre mixte et négatil dans un cas de lèpre mixte et 3 de lèpre nerveuse ; dans les autres cas, l’hémolyse a été partielle.
c) Avec l’antigène à la lécithine, la réaction n’a été positive que dans un seul cas de lèpre tubéreuse ; elle a été partielle dans 4 cas de lèpre tubéreuse et 6 cas de lèpre mixte ; elle a été négative dans 1 cas de lèpre tubéreuse, 2 cas de lèpre mixte et 3 cas de lèpre nerveuse (4).
D’après Babes (1909), le sérum de la plupart des lépreux atteints de lèpre tubéreuse donne avec l’antigène syphilitique la déviation du complément, tandis que, dans le cas de lèpre nerveuse, l’hémolyse est partielle ou totale. L’enquête de l’auteur a établi que les lépreux dont le sérum réagissait en présence de 1 antigène syphilitique n avaient pas la syphilis.
(1 ) J. Jundell, Joiian Almkvist et F. Sandmann. Wassermanns Syphilisreaktion bei Lepra. Centrabl. f. inn. Med., 28 nov. 1908.
(2) Carl Bruck et E. Gessner. Ueber Serumuntersuchungen bei Lepra. Berlin, klin. Woch., 29 mars 1909.
(3) E. Eiilers et G. Bourret. Réaction de Wassermann dans la lèpre. Bull, cle la Soc. de Path. exotiq., 10 nov. 1909, p. 520. 4
(4) Serra. La sierdiagnosi di Wassermann nella lepra. Il Policlinico, 1909.
Babes a fait l’épreuve inverse et il a constaté que le sérum des syphilitiques en présence de l’antigène lépreux ne dévie le complément qu’à titre exceptionnel et toujours d’une façon incomplète (1).
Dans une nouvelle série de recherches portant sur 40 cas de lèpre, Johan Almkvist et J. Jundell, en collaboration avec Halvar Akerberg (1910) ont confirmé les résultats qu'ils avaient publiés en commun avec Sandmann en 1908. La réaction de Wassermann, d’après eux, n’existe pas dans plus de 15 pour 100 des cas chez les lépreux (2).
Oluf Thomsen et S. Bjarnhjedinsson (1910) ont recherché la déviation du complément en présence d'un extrait alcoolique de cœur de cobaye dans le sérum de 50 sujets de l’hôpital des lépreux de Reykjavik. Le sang conservé à la glacière était expédié à l’Institut sérologique de Copenhague où la réaction était effectuée 10 jours environ après la prise de sang. Deux prélèvements furent faits sur chaque lépreux, à 17 semaines d’intervalle. La syphilis serait très rare en Islande, et les auteurs pensent qu’aucun des lépreux dont le sérum a été soumis à l’épreuve n'était syphilitique.
Les sérums inactivés ont donné les résultats suivants :
Dans 19 cas de lèpre anesthésique
Réaction : — .
Dans 13 cas de lèpre tubéro-anesthésique. .
lre recherche : 5 réactions +.
2e recherche : 4 des 5 réactions de la lre recherche restent positives.
Dans 18 cas de lèpre tubéreuse
lre recherche : 6 réactions +•
2e recherche : 5 des 6 réactions + de la lre recherche restent positives.
Le sérum des lépreux possède un pouvoir de fixation propre qui existe au plus haut degré dans le sérum non inactivé. En effet, le sérum non chauffé donnait une réaction positive constante chez les lépreux tubéreux (18 patients) et fréquente dans la lèpre tubéroanesthésique (6 sur 13). Un seul des 19 sujets anesthésiques déviait le complément.
Les auteurs se sont assurés par des expériences comparatives, faites avec des sérums non lépreux, ayant 8 à 14 jours de date, que le vieillissement n’était pas la seule cause du pouvoir de fixation propre constaté dans les sérums examinés. D’après eux, ce pouvoir appartiendrait au sérum des lépreux comme il appartient à celui des tuberculeux, des syphilitiques, des cancéreux, etc. (3).
Le sérum des lépreux a souvent le pouvoir de fixer le complément en présence de l’antigène tuberculeux.
G. Meier (1909), après avoir dit que la réaction de Wassermann existe dans 70 pour 100 des cas de lèpre tubéreuse, ajoute que, dans cette forme, la fixation est encore plus fréquente quand on prend pour antigène la tuberculine (4).
Babes (1909) arrive à des conclusions identiques : « Le sérum des lépreux tubéreux, dit-il, a donné dans la majorité des cas la réaction de Bordet-Gengou positive avec la tu-
(1) Y. Babes. Sur les réactions réputées comme spécifiques dans la lèpre. IIe Conî. lnlern. de la Lèpre, Bergen, 1909, t. III, p. 321. — Ueber spezifische Reaktionen hei Lepra. Zeitsehr. /. I mmunilâtsforschung und experiment. Thérapie, 1910, t. VII, pP. 578-623.
(2) IIai.vab Akerbero. Johan Almicvist et J. Jundei.l. Weitere Beobachtungen ueber Wassermanns Serumreaktion bei Lepra. Lepra, 1910, vol. IX, p. 79.
(3) Oluf Thomsen et S. Bjarnhjedinsson. Untersuchungen ueber Komplementbindung mit dem Sérum Aussatzizger. Lepra, vol. IX, p. 191.
(4) G. Meier. Serologische Untersuchungen hei Lepra. IIe Conf. Internat, de la Lèpre, Bergen, 1909, vol. HT, p. 334.
SÉROLOGIE
berculine ou, encore mieux, avec l’extrait éthéré de bacilles de la tuberculose (nastine) (1). Cette première réaction ne prouve nullement que les lépreux qui ont réagi soient en même temps tuberculeux, car le sérum des tuberculeux ne donne pas ordinairement une fixation avec la tuberculine (2) ».
La réaction de précipitation vis-à-vis des lipoïdes, en particulier de la lécithine et du glycocholate de soude, est presque complètement parallèle, dans la lèpre, à la réaction de fixation. G. Meier a constaté que le sérum de la plupart des malades atteints de la lèpre tubéreuse précipitait fortement en présence des lipoïdes et que le sérum des lépreux anesthésiques, au contraire, ne précipitait jamais (3).
Ilans Mu ch, dans un travail sur la parenté très étroite qui relie le bacille de Hansen au bacille de Koch et aux autres microorganismes non-pathogènes du même groupe, dit que le sérum des tuberculeux donne la réaction de fixation non seulement avec le bacille de la tuberculose, pris comme antigène, mais aussi avec les autres bacilles acido-résistants.
Une table dressée par Hans Much montre les différences quantitatives de ces réactions et, d’après cette table, le bacille de la lèpre olfre la relation la plus étroite avec celui de la tuberculose.
Inversement, le sérum des lépreux donnerait une réaction de fixation positive quand on emploie comme antigène le bacille de la tuberculose ou les autres bacilles acidophiles non pathogènes (4).
H. Bayon, au contraire, cherche à différencier les bacilles acido-résistants les uns des autres à l’aide de la méthode sérologique.
Si les résultats obtenus avec les germes acido-résistants, pris comme antigènes, sont inconstants, c’est d’après lui, parce qu’ils sont entourés d’une couche grasse ou cireuse, « le Nastin de Dey'cke ». Pour préparer un antigène actif, il faut refroidir et réchauffer rapidement les germes à plusieurs reprises et les agiter violemment. A l’aide d’un antigène ainsi préparé, Bayon dit avoir réussi à différencier les bacilles de la lèpre des autres germes acido-résistants, tels que les bacilles de la tuberculose humaine et aviaire, le bacille Timothée, le bacille du smegma, etc. Il a constaté que le sérum d’un lépreux donnait une « réaction de groupe » avec des tubercules humains et aviaires, tandis qu’avec le germe de la lèpre de Kedrowsky il donnait une « réaction du complément typique, spécifique, décisive (5) ».
Ce qui enlève beaucoup de valeur à ces études sérologiques et rend leur interprétation fort délicate, c’est que le sujet dont le sérum est poly fixant peut cumuler plusieurs infections chroniques, telles que la lèpre et la tuberculose, association si fréquente en milieu hospitalier.
(1) Je ferai remarquer que le « nastin » n’est pas un extrait de bacilles de la tuberculose, niais du Streplolhrix leproicles de Deycke.
(2) V. Babf.s. Sur les recherches réputées spécifiques de la lèpre. IIe Conf. Internat, de la lèpre, Bergen, 1909, voJ.111, p. 333. — Ueber spezifische Beaktionen bei Lepra. Zeitschr . f. ImmunilFlsforschung, 1910, t. Vit, p. o78.
(3) G. Meier. Serologiche Untersuchungen bei Lepra. IIe Conf. Interna', de la Lèpre, Bergen, 1909, vol. III, p. 334.
(4) H. Much. Serological and experimental Studies on Leprosy. Transactions of tlie Society of tropical Medicine
and Ilygiene, 1912, vol. V, p. 175. . .
(5) H. Bayon. The culture and Identification of the Germ of Leprosy. Transacl of the roy. Soc. of tropical Medicine
and Ilygiene, mars 1912, vol. V. p. 158.
C. — DE LA RÉACTION D’EITNER CHEZ LES SYPHILITIQUES ET DE LA RÉACTION DE WASSERMANN