C. — DES CONDITIONS QUI FA VORISENT LA CONTAGION
Le bacille de Hansen n’a qu’un faible pouvoir contagieux , c’est un fait que la simple observation suffît à établir. Lin lépreux peut vivre en étroite cohabitation avec sa femme pendant vingt ou trente ans sans la contaminer. Parmi les enfants et les serviteurs qui sont en contact journalier avec un lépreux au foyer familial, quelques-uns seulement contractent cette maladie. Beaucoup de personnes qui, par leur profession ou leurs relations sociales, sont le plus exposées à la contagion, restent indemnes. Les lépreux qui sont couchés en salle commune, à Paris (hôpital Saint-Louis), à Vienne, à New-York, ne paraissent pas, jusqu’à ce jour, avoir contaminé leurs voisins de lit.
Léonard Rogers pense, comme moi, que le pouvoir contagieux de la lèpre est relativement faible. D’après ses recherches personnelles, sur 7.000 individus dont 80 pour 100 environ avaient habité et 30 pour 100 environ avaient fait, lit commun avec un lépreux, à peine 3 à 5 pour 100 contractèrent la lèpre (1).
Je ne connais pas de cas de contamination chez une personne n’ayant séjourné que quelques semaines ou quelques mois en pays léprogène.
L’infection exige donc pour se réaliser un délai assez long. Peut-être même, le sujet doit-il être sensibilisé par des inoculations successives avant que l’infection hansénienne puisse s’effectuer.
Tandis que certains virus s’implantent d’emblée dans l’organisme, ceux de la variole et de la syphilis par exemple, le bacille de Hansen ne peut vivre, se multiplier et essaimer à distance du point d’inoculation sans une préparation préalable du terrain organique cpii exige des contacts intimes , prolongés et multiplies entre sujets sains et lépreux.
Lorsqu’on étudie le rôle de certains facteurs étiologiques auxquels on attribuait autrefois une importance primordiale, on reste convaincu qu’en dernière analyse leur influence nocive est en quelque sorte proportionnelle à la fréquence des contacts qu’ils favorisent. Ce sont donc des facteurs auxiliaires de la contagion. Je vais les passer en revue.
Immunité ethnique. — Immunité individuelle
Ni V une, ni l’autre, ne sont établies sur des bases solides.
Certaines tribus sauvages, vivant à l’écart, ont paru réfractaires à la lèpre, mais dès qu’elles sont entrées en relations suivies avec les populations voisines où régnait 1 endémie lépreuse, elles n’ont pas tardé à être contaminées. Le fait est notoire dans la Guyane française. Il y a trente ans, je pouvais écrire au sujet des peuplades qui campent sur les escarpements du versant oriental de la chaîne annamitique : « La lèpre est inconnue dans
(1) Léonard Rogers, Edinburgh rnedic. Journ., janv. 1930.
la haute région qui est occupée par les tribus Davaks. Ces sauvages ne descendent jamais dans la plaine. Ils ne sont visités que par de rares colporteurs annamites qui obtiennent, par voie d’échange, le droit de recueillir dans la montagne une variété de cannelle fort estimée. Si ces peuplades ont été jusqu’ici préservées du fléau, elles ne le doivent pas à une sorte d’immunité, mais à la diiïiculté des communications avec la plaine qui, en fait, les isole à peu près complètement du reste de l’Annam (1). »
D’après Zambaco, les lépreux indigènes de Constantinople seraient tous des Spcmiotes , c’est-à-dire des juifs venus d’Espagne il y a trois siècles. Düring est du même avis. Mais ces mêmes Spaniotes, d’après Gluck, de Sarajevo, sont indemnes de la lèpre, en Bosnie et en Dalmatie, d:où il ressort que ce groupe ethnique ne possède ni réceptivité, ni immunité, qu’on puisse imputer à la race. Au surplus, il y a des exceptions à la règle trop générale formulée par Zambaco, et j’ai observé plusieurs cas de lèpre chez des sujets turcs d’origine musulmane, nés à Constantinople où ils ont toujours vécu.
En somme, aucune race ne paraît être plus spécialement prédisposée à contracter la lèpre. Si, dans une contrée léprogène, certaines parties de la population sont plus durement éprouvées que les autres, cette prédominance peut s’expliquer par des conditions plus défectueuses de milieu, d’habitat et d’hygiène, sans qu’il soit nécessaire d'invoquer une prédisposition naturelle.
Certaines personnes échappent à la contamination, bien qu’elles soient placées dans les conditions les plus propres à la réaliser.
R. Koch a établi que, dans l’épidémie de Memel, il y avait des individus tout à fait réfractaires à l’égard de la lèpre. Une femme avait perdu de cette infection son mari et quatre enfants déjà parvenus à l’âge adulte. Elle les avait tous soignés et elle était demeurée près de vingt ans en contact le plus intime avec des lépreux. Malgré cette cohabitation prolongée, l’examen de cette femme fut négatif.
Mc Grew cite les deux exemples suivants. Un garde-malade de Hawaï, depuis dix ans en contact permanent avec des lépreux, se marie quatre fois. Tous ses enfants succombent à la lèpre, lui seul reste indemne. Une blanchisseuse ne prend pas la lèpre, bien que depuis dix-sept ans elle lave les linges de malades atteints des formes les plus graves et qu’elle loge des lépreux dans sa propre maison.
H. W. Hoffmann explique cette sorte d’immunité de la façon suivante. Dans l’entourage des lépreux, surviennent des infections qui évoluent d’une façon silencieuse et confèrent un état de résistance. A l’appui de cette hypothèse, il cite des exemples qui ne me' paraissent pas susceptibles d’entraîner la conviction. On a eu recours à la même hypothèse pour expliquer la rareté de la transmission de la lèpre du conjoint lépreux au conjoint indemne.
Des investigations soigneuses, la ponction des glandes lymphatiques superficielles par exemple, démontreront peut-être que ces personnes réputées saines, sont en état de lèpre latente, car l’infection ne se traduit pas toujours par des manifestations extérieures.
Sexe
D’une manière générale, le nombre des hommes atteints de lèpre serait notablement plus grand que celui des femmes. Mais la proportion serait renversée dans certains pays, parmi lesquels : les Antilles danoises, la Courlande, l’île d’Oesel, le Soudan, la Birmanie.
(1) E. Jf.anselme, Etude sur la lèpre dans la péninsule indo-chinoise et dans le Yunnan. Presse Médicale, Paris
ÉTIOLOGIE
Les divergences, qui existent entre les différentes statistiques, tiennent sans doute en partie à ce que les occupations journalières et le genre de vie des deux sexes ne sont pas les mêmes. En Orient, où la femme est confinée au foyer domestique, elle sera en quelque sorte protégée contre la lèpre, si aucun des membres vivant dans le milieu familial n’est atteint de cette maladie ; en revanche, elle sera plus exposée que son mari à la contamination, si la lèpre règne sous son toit. En Orient, la coutume qui est hostile à l’examen et même à la déclaration des femmes lépreuses, contribue à fausser les statistiques. Ainsi, dans l’Inde anglaise, les chiffres officiels du recensement de 1911 accusent 0,50 pour 100 lépreux contre 0,18 pour 100 lépreuses.
Age
La plupart des léprologues admettent que la lèpre se transmet facilement à l’enfant.
En 1911, H. P. Lie (1) a fait des recherches en Norvège sur les enfants issus de 481 ménages de lépreux :
De 230 mariages dans lesquels le père seul était lépreux, naquirent 769 enfants, dont 79 devinrent lépreux (10,27 %) ;
De 223 mariages dans lesquels la mère seule était lépreuse, naquirent 648 enfants, dont 106 devinrent lépreux (16,36 %) ;
De 28 mariages dans lesquels le père et la mère étaient lépreux, naquirent 74 enfants, dont 29 furent lépreux (39,19 %).
La même année 1911, des chiffres à peu près semblables, mais quelque peu plus faillies, ont été trouvés par Sand dans sa statistique du nord de la Norvège.
Toujours en 1911, Léonard Rogers, dans l’ Inde Anglaise, parvint au même résultat. Les enfants et les adolescents jusqu’à l’âge de vingt ans, dit-il, sont les sujets les plus réceptifs (2).
La statistique suivante, empruntée à Denney, montre que les premiers signes de la lèpre apparaissent rarement au cours de la première enfance, presque toujours dans la seconde ou à l’âge adulte :
Culion Hawaï