DESCRIPTION DES LÉPROMES CONSTITUÉS
Circonscrits ou diffus, les infiltrats lépreux ont à peu près la même localisation que les taches, car ils résultent souvent de la réviviscence d’anciens foyers maculeux.
Ils siègent dans la peau ou dans le tissu cellulaire sous-cutané.
a ) Lépromes hypodermiques
Ils sont considérés comme assez rares. Développés sous la peau saine qu’ils soulèvent à peine, ils ne frappent pas le regard comme les lépromes superficiels : « on les sent plutôt qu’on ne les voit », dit Leloir.
a) Circonscrits, ce sont des nodosités arrondies ou ovalaires, parfois groupés en masses bosselées. Aux fesses, ils atteignent le volume d’une noix, ailleurs ils ne dépassent guère la taille d’un pois ou d’une noisette. De petits lépromes sous-cutanés farcissent souvent le lobule de l’oreille. Ces lépromes intralobulaires comptent parmi les stigmates permanents de la lèpre, car ils persistent parfois pendant les périodes de trêve. Dans un lobule, normal à première vue, sauf une légère hypertrophie, le doigt les sent comme des grains de plomb enchâssés dans les tissus.
b) Diffus ( lépromes infiltrés en plaques ou en nappes), ils forment des plastrons étalés, peu épais, plans ou légèrement bosselés, de consistance élastique. Ils sont d’abord isolables de la couche dermique, mais celle-ci finit par faire corps avec le léprome et rougit à son niveau.
b) Lépromes dermiques
Beaucoup plus communs que les précédents, ils débordent souvent les limites de la peau et envahissent plus ou moins le tissu hypodermique.
1° Lépromes circonscrits. — Leur configuration est infiniment variable suivant leur âge, leur siège, les pressions auxquelles ils sont soumis et l’état de la peau environnante.
Tantôt ce sont des nodules de nuance rose tirant sur le bistre, bien circonscrits, saillants, généralement pisiformes ou hémisphériques, du volume d’un pois à celui d’une noisette, qui peuvent passer longtemps inaperçus du malade quand ils ne s’accompagnent d’aucune sensation anormale. Souvent ils offrent avec les papules ou les tubercules syphilitiques une telle similitude d’aspect qu’un examen méthodique de la sensibilité est nécessaire pour établir le diagnostic différentiel. Tantôt les nodules, de couleur plus animée, d’allure phlegmasique, quelque peu douloureux à la pression dans les jours qui suivent la poussée éruptive, sont noyés dans un œdème inflammatoire qui masque leurs contours et leur donne 1 apparence d’éléments d’érythème polymorphe ou noueux.
M ais ces deux types ne résument pas toutes les variétés de tubercules dermiques : il eu est de minuscules qui n’excèdent pas la taille d’un grain de mil ; il en est de géants qui
Fig. 46. — Tubercules lépreux (Collection Jeanselme).
atteignent des propositions monstrueuses. Tantôt ils sont tous sensiblement de même taille, tantôt ils sont de volume très différent sur le même sujet (voir fig. 57, 58 et 59),
La consistance des lépromes dermiques circonscrits est variable. Pendant la période
Fig. 47. — Tubercules situés sur la face postérieure des coudes (Collection Jeanselme).
Certains d’entre eux ont laissé, après leur résorption ou leur destruction, des cicatrices blanches encadrées d’un mince liseré pigmentaire de nuance sépia.
d’augment, ils sont en général moins fermes que les gommes syphilitiques à l’état de crudité ; mais cependant ils donnent rarement au doigt la sensation de mollesse des nodules lupiques.
ÉTUDE ANATOMO-CLINIQUE
D’abord de nuance rouge pâle ou violacée, les tubercules s’infiltrent plus tard de pigment qui réalise toute une gamme de nuances : ambrés et parfois translucides comm; de la corne, ils peuvent être cuivrés, jambon fumé ou rouge brun comme la teinture d’iode. Leur surface est luisante et grasse, onctueuse au toucher. Aux extrémités, en raison de la stase sanguine, les tubercules prennent une teinte livide.
2° Lépromes en nappe. — Ces infiltrats étalés, fréquents aux membres, donnent au doigt la sensation d’une plaque de carton incluse dans le derme. Leur relief est minime, leur surface ordinairement lisse, peut-être surmontée de bosselures ou de véritables tubercules imparfaitement fusionnés. Leur forme est irrégulière et leurs contours sont nets ou diffus.
3° Lépromes figurés. Ils reconnaissent deux modes de formation différents. Tantôt des tubercules aplatis se groupent et se fusionnent plus ou moins intimement de façon à dessiner, autour d’une aire de peau saine, des anneaux dont la lèvre interne est abrupte tandis que l’externe descend en pente douce vers le derme sain. Tantôt un élément nummulaire et plein s’affaisse au centre et se réduit progressivement à une mince bordure saillante ; dans ce cas, faire inscrite dans le cercle peut être hyperpigmentée, achromique ou atrophiée En se coupant sous des incidences variées, les anneaux et les segments curvilignes figurent des festons et des circinations capricieuses ( Lepra gyrata , circinata des anciens auteurs).
Fig
du visage
nfiltrats diffus empâtant les traits — Relief exagéré du bord externe naso-génien droit. — Chute de la queue du sourcil gauche (Collection Jean— selme) .
du sillon
4° Caractères communs aux diverses variétés de léprome dermique. — Nodules ou plaques infiltrées présentent, comme les macules, un aspect huileux, dû à la même cause, l’hypersécrétion sébacée.
Presque toujours les lépromes circonscrits ou diffus qui siègent sur des régions pileuses (cils, sourcils, barbe, etc.) perdent leurs poils. En général,
la sécrétion sudorale est suspendue au niveau des tubercules et des plaques infiltrées (1).
A travers l’épiderme, le plus souvent intact, qui recouvre les nodules transparaissent des arborisations vasculaires délicates qui peuvent acquérir un grand développement.
L’aspect caractéristique des tubercules peut être masqué par des altérations épidermiques aboutissant à une desquamation plus ou moins intense. Tantôt pitynasique, tantôt psoriasiforme, celle-ci peut donner au grattage la « tache de bougie ». Sur les placards rouges des parties découvertes, elle simule à s’y méprendre la pellagre. Aux membres inférieurs on la voit devenir ichtyosiforme. Sur certains lépromes, l’épiderme mince et lisse se fendille comme dans les eczémas craquelés.
L’éclosion des lépromes, comme celle des macules, peut être précédée ou accompagnée de certains phénomènes subjectifs douloureux.
Quant aux troubles de la sensibilité objective superposés aux lépromes, ils sont d une
(1) Ce qui a été dit plus haut (p. 296) au sujet de l’inhibition sudorale au niveau des taches, est applicable aux lépromes.
importance capitale ; il faut savoir néanmoins qu’ils sont inconstants et que, sur certains éléments, plus rarement toutefois sur le tubercule que sur les taches, ils peuvent faire totalement défaut. 11 en était ainsi chez un Portugais que j’ai observé récemment. Dans ce cas de lèpre tégumentaire floride avec léontiasis, la sensibilité était absolument parfaite dans tous ses modes au niveau des nappes lépromateuses.
Une hyperesthésie passagère, au niveau des tubercules, ou dans leur voisinage immédiat, peut précéder l’anesthésie qui est tou jours le symptôme dominant et durable. Un Brésilien que j’ai soigné avait eu des poussées de tubercules d’un rouge violacé très hyperesthésiques durant chacune de trois à six semaines. Quelquefois, il est possible de relever, sur des points fort rapprochés, la coexistence de l’hyperesthésie et de l’anesthésie. Chez quelques sujets,
Fig. 49. — Lèpre mixte (Collect. Jeanselme).
Vaste nappe lépromateuse faisant un relief appréciable. — Les aires respectées se détachent en clair et semblent déprimées. — Poils bien pigmentés et aussi abondants sur le plastron lépromateux que sur les îlots de peau saine.
il n’y a aucune corrélation apparente entre l’éruption et les aires d’insensibilité. Mais si l’on fait abstraction de ces cas, en somme exceptionnels, on doit reconnaître que l’anesthésie au niveau des lépromes existe chez la plupart des lépreux. Cette anesthésie affecte le type de la dissociation parfaite ou imparfaite. L’abolition ou l’altération profonde des sensibilités thermique et douloureuse contraste avec l’intégrité plus ou moins complète de la sensibilité tactile (1).
A la lace, l’éruption réalise deux types différents. Dans l’un, des tubercules circonscrits, jetés au hasard, criblent la peau à la façon d’une décharge de plomb ; très inégalement répartis, ils épargnent à peu près les paupières et les tempes, tandis qu’ils sont nombreux et tassés les uns contre les autres sur le bas du visage. Souvent, ils sont de tailles très différentes et de gros tubercules peuvent voisiner avec des saillies minuscules dépassant à peine le volume d’un grain de millium ou des papules du lichen plan (fig. 57, 58 et 59).
(1) La technique de l’exploration de la sensibilité a été exposée plus haut à l’occasion de la recherche des troubles de la sensibilité objective au niveau des macules (voir p. 295).
ÉTUDE ANATOMO-CLINIQUE
Chez les sujets séborrhéiques, il n’est pas rare que de petits tubercules similent l’acné pustuleuse (fig. 50).
Dans un second type, la face est doublée d’une nappe lépromateuse diffuse et continue qui alourdit les traits et peut même simuler un érysipèle quand la poussée s’accompagne de fièvre. Cette infiltration ne respecte guère que les régions temporales, le pourtour des yeux et une mince bande de peau située en bordure des cheveux. Graduellement elle empâte, bosselle et remanie le masque facial sur lequel se répand une teinte bronzée. Privé de toute mobilité, d’aspect étrange et bestial, le visage va perdre désormais ses attributs de sexe, d’âge et de race pour revêtir l’aspect uniforme qui caractérise le faciès léonin. Barbe, cils, sourcils s’éclaircissent ou tombent en totalité. Il ne subsiste que quelques touffes de poils lanugineux, quelques crins roides et gros émergeant des sillons cutanés qui séparent les régions infiltrées et cet état glabre de la face fait un contraste frappant avec l’abondance de la chevelure. Le nez effondré ou busqué, au lobule tombant, aux ailes boursouflées, fait à peine saillie entre les deux joues doublées de volume. Les lèvres tuméfiées, dejetées en dehors, surmontent un menton carré et noueux. De chaque commissure part un pli parallèle au sillon naso-génien, qui imprime à la physionomie un aspect pleurard.