SUIVANT LEUR SIÈGE
Les tubercules lépreux peuvent se cantonner un certain temps à la face, aux extrémités, à la région fessière et se répartir à peu près également sur les deux côtés du corps, sans avoir toutefois la symétrie des taches du type maculo-anesthésique.
Alors même qu’ils ont envahi tout le tégument, on les voit encore plus nombreux et plus confluents en certaines régions, la face d’abord, puis les membres, plus particulièrement sur le côté de l’extension et à leurs extrémités.
Les arcades sourcilières, surtout dans leur portion interne, sont chargées de gros tubercules ressemblant à des pavés, bombés, et cuboïdes, tassés les uns contre les autres et que séparent des coupures verticales perpendiculaires aux rides profondes du front ; ces masses surplombent les yeux et le nez et donnent au visage l’expression de la colère (fi. 51 et 52). Le pavillon des oreilles est hypertrophié et bourré de tubercules qui allongent démesurément les lobules (fig. 58, 60 et 61).
La lèpre ne fait pas de chauves, a-t-on dit, avec juste raison. Cependant cette règle souffre quelques exceptions. En 1926, j’ai observé sur un lépreux d’une cinquantaine d’années, dans la couronne de cheveux clairsemés encadrant une calvitie ordinaire sincipitale, de nombreux foyers d’alopécie en clairières semblables à ceux de la syphilis, et même quelques aires arrondies complètement déglabrées, rappelant la pelade. Cet homme était au décours d’une poussée de tubercules qui n’avait pas épargné le cuir chevelu. Au niveau de chacun des placards dénudés, vestiges de lépromes résorbés, le derme facile à rider était manifestement atrophié.
Au cou et au tronc, les taches sont peu infiltrées même à un stade tardif, alors que sur la face et les membres prédominent déjà des tubercules proprement dits. Cependant, on y observe parfois des nodules lenticulaires, pisiformes, et des nappes peu saillantes souvent orientées dans le sens transversal, comme les macules de ces régions. Des lépromes peuvent
être groupés en plus ou moins grand nombre sur les régions mammaires, même infiltrer les mamelons et devenir pour l’enfant une source de contamination (1).
Sur 1 es fesses, les éléments plus nombreux affectent la forme de placards plus ou moins
étendus bordés d’un semis de tubercules bas et obtus en partie fusionnés.
Aux organes génitaux, les tubercules saillants et circonscrits ne sont pas rares. Sur le gland et le prépuce, ils peuvent simuler un chancre induré. Un infiltrât préputial dermo-hypodermique peut créer un véritable phimosis lépreux qui n’est pas sans analogie avec celui qui accompagne l’accident primaire de la syphilis.
Sur les bourses, les tubercules et les placards lépromateux sont fréquents. Au cours des poussées éruptives, peuvent apparaître en plus ou moins grand nombre, des nodules d’un jaune clair ressemblant aux kystes sébacés communs dans cette région. Mais un frottis fait avec le contenu de ces pseudo-kystes y montrent des myriades de bacilles de Hansen (Jeanselme et Horowitz).
Aux membres supérieurs, les nodules et infiltrats diffus occupent de préférence le versant postéro-externe des avant-bras. Ils surchargent les coudes, le dos des mains et des poignets. Parfois ils s’accumulent et se fusionnent à la hauteur des premières articulations interphalangiennes qu’ils engaînent en arrière et sur les côtés, de sorte que les doigts deviennent fusiformes. Ecartés les uns des autres et à demi-fléchis, limités dans leurs mouvements, douloureux à la pression, de coloration animée au niveau des jointures, ils peuvent, par leur attitude et leurs symptômes, suggérer au clinicien l’idée que le sujet souffre d’une poussée rhumatismale.
Fig. 50. — Poussée de tubercules lépreux acnéiformes. Léprome scléro-cornéen de l’œil droit causant de la photophobie et de l’épiphora (Collection Jëanselme).
tig. 51. — Nappes d’infiltration diffuse alourdissant Fig. 52. — Faciès léonin (E. Jeanselme.
les traits du visage (E. Jeanselme. Notice sur Notice sur la lèpre. Acad, de Méd. 1928).
la lèpre, Acad, de Méd., 1928).
Plus tard les extrémités digitales se déforment en massue. Des bourrelets lépromateux entourent les ongles et des périonyxis lépreuses peuvent en altérer la matrice (fig. 66).
(1) Voir Etiologie, p. 264.
ÉTUDE ANATOMO-CLINIQUE
A un stade avancé, tout le segment anti-brachial, la main et les doigts, sont recouverts d’une nappe pachydermique, vaguement mamelonnée, fortement pigmentée et souvent cyanotique dès que la température s’abaisse (fig. 62 et 63).
Des lésions analogues existent aux membres inférieurs où les tubercules se groupent sur la face antérieure des genoux, sur le versant antéro-externe des jambes et des cuisses, sur le cou-de-pied et le pourtour des malléoles. Ici, la pachydermie lépreuse est encore plus accentuée qu’au membre supérieur. Elle débute au cou-de-pied, envahit la jambe, remonte jusqu’au genou et même au-dessus de lui, elle donne au membre inférieur un aspect semblable à celui de l’éléphantiasis variqueuse. L’épiderme est diversement altéré suivant
Fig. 53. — Lèpre tubéreuse (Collection Jeanselme).
La résorption spontanée d’un certain nombre de nodules a laissé des mouchetures lisses, déprimées et achromiques.
Fig. 54. — Lèpre tubéreuse (Collection Jeanselme).
Nodules circonscrits sur fond d’infiltration lépromateuse diffuse couvrant la face et les pavillons des oreilles.
les cas : il peut être luisant, comme s’il était recouvert d’une couche de collodion, s’exfolier en squames plus ou moins larges ou se surcharger d’une hyperkératose qui rappelle l’ichtyose.
Au dire de Danielssen et Boeck, jamais les tubercules n’envahiraient la paume des mains et la plante des pieds ; cependant, j’ai eu l’occasion d’observer, chez quelques sujets, au cours des poussées éruptives, des nodules plus ou moins nombreux dans ces régions. Les uns étaient profonds, d’autres sous-épidermiques et quelques-uns ulcérés. Les surfaces palmaires et plantaires peuvent être doublées d’une tuméfaction dilfuse, tendue et douloureuse qui peut apporter une grande gêne fonctionnelle.
En somme, dans la lèpre maculo-anesthésique, les éléments restent indéfiniment à l’état de taches peu infiltrées. Lorsque la lèpre évolue vers le type nodulaire, aux premières poussées maculeuses succèdent plus tard des poussées de tubercules, notamment à la face et aux membres. Il semble que, dans cette forme, le bacille de Hansen sensibilise graduellement l’organisme et crée un état allergique. Ce phénomène paraît tout à fait comparable à celui qui se produit au cours de la syphilis dans laquelle les syphilides, manifestations tertiaires, affectent une physionomie tout à fait différente de celle qu elles offrent à la
période secondaire. Il semble que la sensibilisation due au bacille de la lèpre soit régionale ou tout au moins que son degré varie dans les divers territoires cutanés. Ainsi s’expliquerait pourquoi, la même poussée éruptive se manifeste par des tubercules sur la face et les membres, par des taches à peine infiltrées sur le cou, le tronc et le siège, ce qui est fréquent.
Fig. 55. — Lèpre nodulaire (malade originaire de Nice) (Collection Jeanselme).
Les ganglions lymphatiques des régions ment, je les ai vus dépasser le volume mouvements de la mâchoire, parfois même
Fig. 56. — Lèpre. Tubercules de la face. (Collection Jeanselme).
malades sont tuméfiés. Dans Faîne notam- ’un œuf ; au cou, ils arrivent à gêner les i entraver la déglutition et la respiration.